‹ NouvellesChapitre 2 sur 38 · LA VILLA MARAVI0LI08A · texte numérisé non relu

LA VILLA MARAVI0LI08A

a M. B...) qui a peint une baigneuse; a M. C..., qui a peint une baigneuse; tt M. D..., qui a peint une baigneuse; a M. E. ., qui a peint une baigneuse, u

Trente peintres de baigneuses étaient nommés chevaliers de la Légion d'honneur. Quant à mon Biaise, qui n'avait représenté avec infiniment de vérité que des tonneaux, des côtelettes et un restaurateur, il n'en était pas fait la plus légère mention.

Le choléra ne revient que tous les cinq six ans ; la famine n'est presque plus connue; la lèpre a disparu du monde ; les baigneuses sont restées.

Quand un peintre ne sait pas môme achever un bon tableau d'histoire, quand il ne peut se tirer avec honneur d'un Romain ou d'un Grec, quand il ne sait pas composer un groupe de sénateurs, quand il ne sait ni asseoir ni poser debout un personnage, quand il ignore s'il fera d'un pan de sa toiie un Dieu, un membre du gouvernement provisoire de l'Hôtel de Ville ou une cuvette, il en fait une baigneuse, parce qu'une baigneuse est une chose nue, sans forme, sans expression et sans dessin, et qui vaut la croix de la Légion d'honneur.

Je ne vis plus Biaise; il s'était peut-être suicidé devant son tableau, que le gouvernement n'avait pas même marchandé, lui qui marchande tant.

Deux torts fort graves résultent des récompenses mal appliquées : le premier, d'encourager la médiocrité; le second, do désespérer le talent

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qui n'a rien obtenu. Reste à prouver qu'elles ne sont pas bien appliquées.

Auparavant, rappelons deux maximes de morale établies de toute éternité; nous serons dispensés d'émettre des personnalités à l'appui de notre raisonnement, ce qui nous convient fort ; et nous simplifierons le raisonnement, autre avantage pour tout le monde.

Première maxime : le talent doit être modeste.

Deuxième maxime : le ministre ne donne la croix qu'à ceux qui l'ont demandée. Mais, si un artiste de mérite est modeste, il ne sollicitera jamais la croix; s'il obtient la croix, c'est qu'il n'aura pas été modeste; s'il n'a pas été modeste, il n'a donc pas de talent.

Accordez la morale et le ministère, si vous pouvez; cela me paraît plus fort que la logique*

Le ministère ne s'excuse qu'en laissant supposer quUl force les gens de talent à n'être pas modestes.

Quoi qu'il en soit, nul n'a une récompense s'il ne la demande, je ne dis pas une fois, mais trois fois. On adresse trois pétitions. La première type des deux autres, est ainsi conçue :

« Monsieur le ministre,

<f Mon tableau, mon livre ou mon père, mérite quelque attention de votre part. Je serais heureux et fier, après avoir obtenu quelques suffrages dans le public par mon tableau, par mon père ou par mon livre, de recevoir une distinction plus

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flatteuse, et que je laisse à votre justice de m'ac^ corder. »

On ne répond pas à la première pétition.

On ne répond pas à la seconde.

Si la date de la troisième pétition correspond aux anniversaires de Juillet, on est nommé chevalier de la Légion d'honneur, concurremment avec cinq maires, six gardes municipaux et un homme de lettres, qu'on décore pour faire un compte rond. L'homme de lettres est décoré, quoique homme de lettres.

Je connais un peintre de paysages qui espère être décoré lorsqu'on découvrira l'éléphant de la Bastille.

Biaise ne s'était pas suicidé; il m'apparut un beau matin.

Une révolution s'était opérée en lui; il s'en était même opéré plusieurs. D'abord il était sale ; ses cheveux étaient longs; une redingote honteusement courte et un air inspiré complétaient son ensemble.

Je frémis. J'étais sûr que sa première phrase serait : « Je pars pour l'Italie. » Ce ne fut que sa seconde phrase.

« Rends-moi un service, me dit Biaise; indique-moi un nom moins trivial que le mien. Biaise ! on rit quand je le donne. C'est comme si je m'appelais Colas.

— Et quand tu t'appellerais Colas, cela t'empêcherait-il d'être un grand peintre de paysage et de genre?

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