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avaient conjaré cette épouvantable crise. Aussi leur envoyait-on du rivage toutes sortes de bénédictions. C'était un bruit de gong et de tam-tam à fendre le ciel. La proue du Mahrabarata se perdait dans les guirlandes de fleurs qu'on y avait attachées la veille. Le beau brick s'éloignait du rivage au son de l'artillerie. Le canon grondait. Tout cela^ tant d'honneurs pour la science ! Les deux brames, montés sur la dunette, laissaient voir au peuple du rivage leurs longs costumes blancs et leurs bras levés. Un verre de porter à la main, sir James Crawford criait à chaque coup de canon : Hourra for ever! hourra for everl et il buvait. M. Amiel n'en revenait pas.
« Je voudrais bien qu'Arles me vît dans cette conjoncture, disait-il. Il est bien loin de moi, le temps où je vendais de l'huile vierge et où je ne vendais pas mes sonnets imités de Pétrarque!
Ai-je été bien avisé de me lancer dans le sanscrit, le telinga et le pi^crit ! Si cela continue, j'achèterai les arènes à mon retour à Arles. »
Le vaisseau fit voile vers le sud ; il dirigea sa proue sur Pondichéry, comptoir français à l'extrémité de la presqu'île et placé dans une position à permettre à nos savants d'étendre leurs recherches au-dessus et au-dessous de cette station. Fier de son glorieux fardeau, l'équipage du Mahrabarata entourait de prévenances les quatre illustres passagers. Musique à leur lever, musique à leur coucher, musique pendant les repas. Leurs repas, auxquels nul n'était admis, étaient choisis, délicats, splendides; cuisine à la fois chinoise,
indienne, anglaise et française. M. Âmiel n'en revenait pas. Il prenait des indigestions de nids d'hirondelles : des indigestions de six cents francs la pièce.
De leur vénération pour les quatre savants, les officiers du Mahrabarata passèrent naturellement au désir non moins fondé de les mieux connaître. Quand on songe que tous les quatre connaissaient les langues mystérieuses de Tlnde, lisaient dans les livres les plus difficiles des religions de Tlnde, et savaient le phalou ! Mais comment, sans indiscrétion, parvenir à se faire admettre dans la société de pareils hommes, lesquels, du reste, ne se voyaient qu'à Pheure des repas, chacun d'eux, pendant les autres heures du jour, se retirant dans la méditation, s'enfermant dans l'isolement.
On était dans la chaude saison : la chaude saison, dans rinde, c'est du feu.
L'embrasement général n'était tempéré que par la brise du soir quand elle arrivait, quand les bayadères du rivage ne la retenaient pas prisonnière dans les plis de leurs vêtements de mousseline. A l'heure où elle soufflait, on dressait une table sur la dunette, on la plaçait au milieu d'un pavillon de gaze, et c'est à l'abri de ce mur diaphane, assez étroitement tissu pour empêcher les moustiques de passer, trop fin pour arrêter les ondulations de l'air, que venaient souper les deux brames, sir James Crawford et le vénérable M. Âmiel, d'Arles. Dès qu'ils étaient assis, tous les officiers descendaient respectueusement sur le pont ou dans leurs cabines, laissant à leur docte
intimité ces quatre beaux génies philologiques.
Un soir pourtant ils ne descendirent pas; ils ourdirent une conspiration.
Chacun d'eux s'était préparé à prendre des notes dans la demi-obscurité répandue autour du pavillon de gaze^ et attendait avec anxiété que les quatre savants ouvrissent leurs bouches d'or.
Ils les ouvrirent, mais ce fut tout simplement pour manger, d'abord du pilaw poivré, doré et moulé en forme de pagode. Amiel mangea le péristyle de la pagode, sir James Crawford la coupole; les deux brames se partagèrent les fondations. Ils étaient beaux à voir.
u. Ils mangent beaucoup plus qu'ils ne parlent, pensèrent les officiers de marine ; mais il faut que les savants se nourrissent. Us payent le tribut de l'humanité. »
Après le pilaw, sir James Crawford et M. Amiel se jetèrent sur quatre nids d'hirondelles en salmis, d'un fumet comme jamais il ne s'en est répandu dans l'atmosphère de nos climats. Amiel avait toute la figure plongée dans un de ces nids. Il était devenu hirondelle.
Les jeunes officiers, leur crayon à la main, attendaient toujours que les savants descendissent à proférer quelques paroles.
Enfin ils parlèrent :
<( Eh bien? dit M. Amiel.
— Eh bien? répliqua sir James Crawford.
— C'est absolument comme hier.
— Et aujourd'hui comme hier, monsieur Amiel, vous êtes dans l'erreur.
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— C'est vous qui êtes dans l'erreur, dans la plus profonde des erreurs.
— Ils se portent un défi^ murmurèrent les officiers de marine. Oh ! si nous allions assister à quelque beau combat scientifique ! Ne perdons pas une syllabe.
— Moi, dans l'erreur, dites-vous?
— Oui, vous, monsieur James Crawford. Je vous dis qu'ils emploient l'huile.
— L'huile! répéta ironiquement sir James Crawford, l'huile!
— Chut! chut! dirent tout bas les jeunes marins du Mahrabaratûy il s'agit entre eux de quelque cérémonie de la théurgie hindoue, où l'huile est mystiquement employée. Ils continuent une discussion commencée hier. Les brames vont y prendre part, assurément.
— Il faut n'avoir, permettez-moi de vous le dire, monsieur Âmiel, ni gosier, ni palais, pour reconnaître dans cet objet la présence de l'huile.
— Mais j'en ai... »
M. Âmiel allait dire vendu ; il s'arrêta et dit : <f Je vous répète qu'ils emploient de l'huile. Qu'emploieraient-ils, d'ailleurs ?
— Le beurre^ pardieu! le beurre, monsieur Amiel! »
Les jeunes officiers commençaient à perdre le fil de la discussion.
« Vous osez parler du beurre, l'opposer à l'huile, monsieur Crawford !
— Si je l'oppose à l'huile! mais je le mets à mille piques au-dessus de l'huile. II n'y a que les
peuples paa?re8, grossiers, qui apprêtent leurs mets avec de l'huile.
— Dites donc plutôt qu'il n'y a que les peuples privés d'huile qui font leur cuisine au beurre. Pourquoi Dieu aurait-il fait l'huile, monsieur Crawford ?
— Pourquoi aurait-il fait le beurre, monsieur Amiel ? Et ainsi ce pilaw a été cuit dans l'huile ?
— Heureusement, très heureusement, répéta M. Âmiel.
— Eh bien, moi, je soutiens qu'il a été fait au beurre.
— Allons donc, monsieur Crawford !
— Ne pariez pas, monsieur Amiel ! vous perdriez. Est-ce que jamais l'huile, qui n'est bonne que dans la peinture, aurait donné à cet excellent pilaw cette suavité, ce coulant, cette onction ? »
Le crayon était depuis longtemps tombé des mains des jeunes officiers. Décidément il n'était question entre les deux grands savants, sir James Crawford et M. Polydore Amiel, que de l'avantage de l'huile sur le beurre, ou de la prééminence du beurre sur l'huile dans l'art de la cuisine. Sir James Crawford et M. Amiel ne parlaient que cuisine, à la grande stupéfaction de ceux qui étaient venus pour surprendre quelque savante dissertation d'histoire ou de philologie. Encore si les brames les avaient dédommagés! Mais les brames qui, par esprit religieux, n'avaient, après le pilaw, osé toucher qu'aux légumes, mangeaient maintenant des fruits et ne parlaient pas.
(( Vous me défiez! s'écria M* Amiel du fond
d'un second nid d'hirondelles. Vous me défiez! Eh bien, je parie avec vous trois bouteilles de vin de Champagne, à boire tout de suite, que le pilaw était apprêté à Phuile.
— Je tiens le pari, répliqua sir James Crawford en jetant sa serviette en l'air. Que le chef de cuisine vienne ! »
Il fit un signe, et un domestique alla chercher le cuisinier.
« En attendant, qu'on débouche le Champagne, ajouta-t-il.
— Comment ! dit le plus jeune des brames avec le sourire tranquille des Orientaux, comment pouvez-vous, vous, deux flambeaux de l'Occident, vous mettre en désaccord, ne fût>ce qu'un moment, sur une question aussi peu sérieuse? Que ce pilaw ait été cuit dans l'huile ou dans le beurre, qu'importe? Bornons-nous à remercier Dieu, qui nous a permis de nous en régaler.
— Quelle philosophie douce! » pensèrent les jeunes officiers.
Cet excellent brame avait peu parlé, mais le peu qu'il venait de dire partait d'un esprit sain; il les vengeait des propos gloutons de sir James Crawford et de M. Amiel.
Mais le cuisinier avait paru sous le pavillon de gaze.
« Chef, dit M. Crawford au cuisinier, sur l'honneur, votre pilaw eût fait lécher les doigts au prince régent d'Angleterre. Vous êtes un habile homme, un grand homme!
— Je fais de mon mieux, sir.
— Pourriez-vous nous dire les condiments que
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VOUS avez employés pour arriver à cette haute perfection ?
— Le poivre.
— D'abord.
— La cannelle.
— Cela va sans dire.
— Le piment.
— Très bien. Mais pour lier, agglutiner les parties de cet admirable pilaw, n'avez-vous pas aussi employé...
— L'huile? interrompit M. Amiel.
— Le beurre ? dit aussitôt sir James Crawford.
— Ni l'huile ni le beurre^ répondit le chef de cuisine, mais la graisse d'oie. »
Sir James Crawford et M. Amiel se regardèrent avec le plus complet étonnement ; un même soufflet paraissait les avoir renversés : on ne sait combien de temps aurait duré leur surprise, s'ils n'eussent été éveillés par les cris soudains des deux brames.
« Mais qu'avez-vous? leur demandèrent avec effroi M. Amiel et sir James Crawford.
— Nous sommes perdus!
— Perdus!
— Nous sommes souillés!
— Mais pour quel motif?
— Nous sommes damnés ! Nous avons mangé de la graisse !
— Eh bien, après? N'était-ce pas délicieux?
— Ne savez-vous pas que, soiis peine de damnation, il nous est défendu par Brama de toucher à tout ce qui a eu vie? La graisse a vécu, puisqu'elle provient de la chair d'une oie.
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— Quoi ! des esprits forts comme vous, reprit sir James Crawford^ ont de ces pré)ugés-là! vous qui nous railliez avec un dédain si philosophique, M. Âmiel et moi, il n'y a qu'un instant, parce que nous étions en différend sur la question de savoir avec quel corps gras on avait confectionné cet admirable pilaw ! »
Rien ne put apaiser la douleur des deux brames, qui se croyaient sérieusement damnés depuis qu'ils avaient mangé du pilaw cuit dans de la graisse d'oie.
M. Amiel n'en revenait pas.
Cette scène acheva de désenchanter les jeunes officiers du Mahrabarata : sur quatre savants, deux avaient consommé trois heures à mettre en parallèle l'huile et le beurre, et les deux autres se lamentaient comme deux enfants pour un motif encore plus ridicule.
Ces jeunes gens avaient tort : sir James Crawford et M. Âmiel pouvaient être deux savants du premier ordre, malgré leur puérile discussion sur le beurre et sur l'huile, et les deux brames être deux intelligences supérieures, quoiqu'ils se fussent montrés déplorablement faibles sur un point.
Richelieu aimait à jouer aux barres; Bossuet faisait maigre strictement le vendredi. Niera-t-on pour cela le génie de Richelieu et l'éloquence de Bossuet ?
Les brames se retirèrent dans leur cabine, et M. Âmiel et sir James Crawford consommèrent leur pari, quoique ni l'un ni l'autre ne l'eiit gagné. Â minuit, trois matelots vinrent ramasser le
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•avant anglais, qui était tombé sous la table au dernier verre de vin de Champagne. Personne à bord ne sMndigna d'une telle conduite de la part d'un savant anglais^ l'ivresse n'étant pas considérée comme un défaut d'éducation en Angleterre.
Si les jeunes marins du Mahraharata eussent été plus intimement admis dans la familiarité des quatre savants, ils n'auraient pas et si inutilement tenté d'épier une de leurs conversations afin de ramasser quelques tronçons de disputes, quelque éclat de leur foudroyante érudition. Pendant quinze jours de traversée, temps que mit le Mahrabarata pour se rendre de Calcutta à Pondichéry, les quatre savants n'avaient eu de communication entre eux qu'au moment des repas. Le reste du jour ils ne se voyaient pas, on pourrait même dire qu'ils s'évitaient. Sir James Crawford s'enfermait dans sa cabine, M. Âmiel plus étroitement encore dans la sienne ; de leur côté, les deux brames en faisaient autant. Seulement ces derniers ne gardaient pas dans leur retraite le silence hermétique observé par leurs deux confrères. De leurs deux cloisons, lorsque la moitié de l'équipage dormait, s'échappaient des sons étouffés, une espèce de murmure mêlé de chants, de bruits d'instruments et de mesures indiquées sur le parquet, mais tout cela si confusément, qu'on doutait avoir entendu, et surtout que l'harmonie étrange fût sortie de la chambre des brames. On se confirmait dans ce doute lorsqu'on les voyait reparaître sur le pont du vaisseau avec leur figure unie et calme, fermée à toute émotion
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gaie. Donc nos qaatre savants n'étaient savants ni poar les autres ni entre eux; ils Tétaient sans doute pour eux-mêmes, caractère des véritables savants.
Enfin le Mahrabarata jeta Pancre devant Pondichéry, et nos quatre illustres savants touchèrent la terre. Le vaisseau étant à leur disposition, ils arrêtèrent qu'il resterait trois mois en rade, quoique la rade de Pondichéry soit foraine, et par conséquent très périlleuse. Pendant ce temps, chacun d'eux se dirigerait vers un point de l'intérieur des terres pour visiter les pagodes, les mosquées, les dépôts religieux, dans l'espoir de mettre la main sur le Phalou si IMnvasion portugaise l'avait laissé tomber quelque part sur son chemin, comme il arrive qu'un voleur trop chargé de rapine laisse parfois s'enfuir de ses mains le plus riche de ses vols. Ils exécutèrent ce plan; ils restaient une semaine, deux au plus, absents de Pondichéry, puis ils revenaient, chacun de son côté, au foyer commun, après des recherches malheureusement toujours infructueuses. Â la vérité, ils comptaient peu les uns et les autres toucher sitôt au but ; au fond de leur cœur, peut-être ne désiraient-ils pas non plus y arriver si promptement. Le mérite de leur mission se serait effacé devant cette facilité, devant ce bonheur acheté trop bon marché :
d'ailleurs, ils avaient trois mille francs par mois pendant trois ans tant qu'ils n'auraient pas découvert le Phalou, Pourquoi auraient-ils souhaité de le découvrir si vite?
Cependant, à les en croire, ils ne reculaient de