‹ NouvellesChapitre 22 sur 38 · DOUBLE (QUESTION · texte numérisé non relu

DOUBLE (QUESTION

Résolue par ^honorable sir James Crawford, esquire, qui a péremptoirement prouvé que le livre intitulé le Phalou n'existe plus, et qui se flatte d'avoir en sa possession^ pour répondre au vœu de l'Académie de Moscou, le petit poisson bleu clair pressé quelquefois entre les mains du dieu Vichnou, et & la découverte duquel ladite Académie a affecté,, entre autres prix, une pension de vingt mille francs et une somme de cent mille francs comptant.

Le Provençal saisit la brochure en frémissant : il ne douta plus à quel ennemi il avait affaire. A un ennemi qui lui enlevait d'un coup ou qui voulait lui enlever la gloire de découvrir le Phalou, et lui ravissait plus audacieusement encore un prix énorme, et pour la conquête duquel il avait quitté la France, traversé, cinq ou six océans, doublé le cap des Tempêtes, vécu aux Indes dans l'obscurité d'un paria, et tué trois élèves de sanscrit; des élèves! ce qu'il y a de plus difficile au monde, même avant le sanscrit.

M. Crawford prétendait, dans cette brochure, que les Français étaient plus propres à la danse qu'à l'érudition ; chose affreuse ! qu'ils traitaient leurs savants comme d'antres traitent leurs malades; ils les faisaient voyager pour les rendre plus forts ;

Que certains savants devraient se faire découvrir avant d'aller en découverte.

Amiel dévora son affront jusqu'au jour où il

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put à son tour répondre coup sur* coup à cette première bordée de sir James Crâwford, jusqu'au moment où sa presse mécanique put vomir une brochure. Ce jour vint; le soleil se leva.

C'est dans l'une de ses bottes que sir James Crawford, le matin, en s'habillanf, trouva la brochure de son adversaire. Son titre était :

SIR JAMES CRAWFORD DÉMASQ^ué

Par Polydore Amîcl, d'Arles, professeur, à Paris, de sanscrit, pracrit, païsachi, magadhi, hindoustani, bengali et telinga; ou ma réponse i la prétention dudit sieur Crawford, qui a mensongèrement soutenu que le Phalou n'existe plus, lequel existe, puisque moi, Amiel, je me flatte de le découvrir, et aui plus est dr LE LIRE, et avis au susnommé Crawford de ne pas prétendre avoir découvert le petit poisson bleu clair que presse quelquefois le dieu Vichnou dans sa main, puisque, je le répète, ce poisson est purement allégorique comme la salamandre, le griffon, la licorne et l'hippogriffe.

Dans le corps de la brochure, sir James Crawford lut que :

tt Si les Français dansent bien, ils savent aussi se battre, et qu'une chose ne gâte pas l'autre ;

a Que les ex-dentistes conservaient toujours des habitudes de leur premier métier en prenant une autre profession : l'habitude de mentir, par exemple ;

« Qu'il y avait des prix qu'on n'atteignait pas plus qu'Ulyése n'atteignit la fausse Ithaque;

« Que Napoléon avait brûlé à Moscou, pendant la campagne de Russie, tous les prix académiques de cent mille francs. »

A notre avis, le Provençal, comme tous les Provençaux en général, était allé trop loin dans sa défense. Sir James Crawford ne l'avait pas attaqué en face : il avait nié le Phalou, appelé les Français danseurs; c'était inconvenant peut-être, mais c'était tolérable de savant à savant, et M. Amiel traitait sir James Crawford de faussaire; il mettait presque en doute le courage des Anglais, il qualifiait son frère d'ex-dentiste qui ne savait pas le phalou, et il le poursuivait ainsi de personnalité en personnalité jusqu'au bout de sa brochure. Amiel eût gâté une cause encore meilleure que la sienne en procédant ainsi.

Cependant, au fond, les torts étaient égaux.

Sir James Crawford aurait pu soutenir sa découverte du poisson bleu clair, sans dire pour cela que le Phalou^ pour lequel il touchait trois mille francs, n'était plus nulle part, et M. Amiel défendre la possibilité d'exhumer un jour le Phalou de l'obscurité où il se cachait, sans nier la réalité du poisson bleu clair, puisque lui-même était venu exprès aux Indes pour le chercher.

Mais les savants sont extrêmement légers. Ils brûleraient leur maison pour le plaisir de faire tousser leurs rivaux.

M Je l'ai foudroyé! dit Amiel, qu^nd, après avoir compté les heures, il eut acquis la conviction que sir James Crawford avait lu sa brochure. Oui, je l'ai couvert de confusion aux yeux du

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