LA FRÉDÉRIQUE
OMMENT se porte M. Le comte de Sainte-Assise ?
— Mal, monsieur le colonel, très mal.
-i- Sa fièvre?
— Plus forte depuis ce matin.
— Sa toux ?
— Accablante ; elle ne le laisse pas respirer.
— Et sa tête ?
— Le délire est passé, sa raison est revenue, mais on craint beaucoup pour cette nuit.
— Je vous remercie, dit celui qui venait d'enlever à la volée ces informations rapides dans la loge du portier, et qui les avait recueillies sans montrer le moindre signe de douleur, quoiqu'il parût prendre un intérêt particulier à la santé de
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M. de Sainte-Assise, chez lequel il accourait. A la lueur de quelques lampes entretenues avec plus de précautions que d'huile, il traversa deux couloirs pleins de vieux meubles jusqu'aux deux tiers des murs. Les murs avaient disparu derrière des commodes de toutes les formes et de toutes les couleurs, en ébène, en palissandre, évasées en corbeilles, taillées à pans droits dans le cœur du chêne, ou posant leurs pieds de biche en dehors comme pour danser sur les tapis. Au bout de ces deux couloirs, le colonel s'arrêta un instant avec la circonspection attentive d'un homme dépité d'avoir marché trop vite et avec trop peu de pru« dence. Le temps d'arrêt fut sec. Avant d'ouvrir la porte à glaces, sur le bouton de laquelle il avait posé la main, le colonel se dit : « Je suis sûr que le docteur m'a devancé : quel terrible homme? Il est vrai, ajouta-t-il dans sa résignation militaire, que c'est aujourd'hui la grande bataille : il ne s'agit pas d'arriver le premier, mais de vaincre. » Le bouton de la porte à glaces tourna sans bruit dans la main du colonel, et, aussi silencieusement qu'il avait été ouvert, le battant mobile joignit son autre moitié. Tout autre que le colonel Joras eût passé la nuit en admiration devant les pièces de porcelaine ancienne rangées de champ sur douze étagères garanties par un vitrage. On voyait, entre autres travaux du célèbre faïencier du xvi® siècle, toute l'histoire de Suzanne, dont U chasteté valait beaucoup si elle valait ces vingtquatre plats qui parlaient aux yeux avec la vivacité de la peinture et la précision de la statuaire,
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faïence sublime dans laquelle, serais-je François I®', j'aurais peur de manger. Tuer un chefd'œuvre en laissant tomber sa fourchette, quelle responsabilité! Et ces fruits, aussi frais, aussi beaux, aussi vrais que sMls venaient d'être cueillis dans les parterres de Fontainebleau : ils ont trois siècles! Et ces poissons si heureux de frétiller dans ces plats, qu'ils n'ont pas réservé la moindre place aux poissons véritables qu'on voudrait mettre avec eux! En ce moment, le colonel n'avait pas le temps de rendre à ces dieux en terre cuite l'adoration dont ils étaient dignes. D'ailleurs, il possédait du même artiste des morceaux aussi curieux et en aussi grand nombre. Il n'avait rien à envier à la prodigieuse collection du plus riche antiquaire de l'Europe, à la maison toute faite de chefs-d'œuvre où il se trouvait. C'était un roi chez un autre roi. Il n'avait rien à envier, disons-nous; rien... excepté une seule chose. Quelle était cette chose ?
Arrivé à l'extrémité de cette salle dont la pareille n'est qu'au Louvre, le colonel rencontra une autre porte semblable à celle qu'il avait refermée sur lui avec tant de précaution. Par un coin du petit rideau vert plissé, étroitement tendu aux premiers carreaux, il vit la chambre du malade, et, assis auprès du lit, celui qu'il aurait voulu voir peut-être en ce moment sous la même couverture. « Qu'ai-je dit! murmura le vieux colonel en se tirant un côté de la moustache, cet infernal docteur André est arrivé avant moi.
Mais à quelle heure est-il donc venu? par ot
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* • 1-1 — ri— r - — 1-- Il ■ .
est-il passé? Je l'avais fait guetter, j'avais dit qu'on le suivît. Le voilà ! Serpent ! i»
Terminant là son rôle politique, le colonel releva son col en velours, toussa très fort et ou^ vrit, en homme au-dessus du mystère, la porte qui donnait entrée dans la chambre du comte de Sainte-Âssise, si Ton peut appeler chambre l'endroit où se trouvait son lit. Quoique extraordinairement vaste, c'est à peine si cette galerie, longue et haute comme une halle, laissait assez de place au lit et au mobilier qui en était l'auxiliaire indispensable : deux fauteuils, une table de nuit, un guéridon. Tout l'espace environnant avait été successivement pris par les vieux meubles : ils s'étaient d'abord rangés avec quelque égard contre le mur; puis, avec les années, ils avaient empiété sur la place réservée aux sièges et aux fauteuils, les chassant devant eux; puis ils avaient envahi, en largeur et en hauteur, à un tel point qu'il n'était plus resté qu'un couloir de la porte au fond de l'appartement, un couloir formé de pendules, de socles de bronze, de vases Médicis. Enfin ce couloir s'était tellement rétréci d'année en année, qu'il n'était plus qu'un boyau, qu'une fente ouverte dans une montagne de buffets, de dressoirs et de pendules. II y avait tout au plus passage pour un antiquaire. C'est au fond de cette lunette renversée que se glissa le colonel Joras, l'ami de l'antiquaire qui se mourait ; et il était temps qu'il mourût, car il n'avait plus de place, ni pour se mouvoir, ni pour se loger, ni pour vivre.
Auprès du comte de Sainte-Assise était le doc-
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teur André, qui n'assistait pas le moribond à titre de médecin, mais d'ami; et au pied du lit, enfouie dans un fauteuil, qui fut jaune et qui fut chamois, mais qui était blanc, se voyait la nièce du comte tenant Coquette sur ses genoux. Coquette était un carlin, le dernier carlin qui ait passé sur la terre, à moins que ce ne fût le premier. Il était nankin de pelage; une ophtalmie lui gâtait la limpidité du regard; trois dents poussées en avant et tout à fait hors de voie lui donnaient un air affreux, mais heureusement tempéré par l'estime dont on se sentait ému pour lui en voyant sa queue pelée, ses oreilles réduites à rien, et son museau, vieille truffe coupée en quatre morceaux. Il avait au moins quinze ans; il était ^doré. Depuis quinze ans il ne quittait les genoux de M*^^ de Sainte- Assise, la nièce du comte, que pour passer sous son bras lorsqu'elle se levait, ou se glisser sous sa couverture lorsqu'elle se couchait. Rarement aboyait- il; s'il faisait entendre sa voix, c'était quand sa maîtresse allait aux offices, et on eût dit alors le cri ridicule de ces imitations grotesques qu'on vend aux enfants pour des chiens. Malheuà qui eût médit de cette charmante créature! la maison lui eût été fermée pour toujours; aussi estce avec un soin particulier et l'exactitude d'un amant que le docteur André lui portait, chaque fois qu'il venait, le sucre de sa demi-tasse ou quelques gimblettes. Le colonel Joras lui-même, le redoutable colonel, la terreur des Prussiens pendant les premières guerres de la République, respectait Coquette; il aurait craint de lui mar-
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cher sur la patte, et il abhorrait les chiens! « Eh bien ! comment nous trouvons-nous ce matin, mon cher comte ? demanda le colonel en se penchant sur le lit du malade.
— Un peu mieux, répondit celui-ci d'un souffle éteint.
— Parfaitement, ajouta le docteur André, au- (|bel le colonel n'adressait pas la parole, et qui reçut, en échange de ses prévenances, un coup d'œil dont le sens pouvait bien être : Vous mentez, mais vous né tirerez aucun profit de votre mensonge ; je suis là.
— J'en suis bien aise, mon cher comte; cela continuera. »
Le comte poussa un bâillement de mauvais augure. Après avoir soulevé péniblement ses paupières, il demanda, sans changer sa tête de place : a Qu'y a-t-il de nouveau à l'hôtel Bullion ? ))
Le colonel allait répondre, mais le docteur dit avant lui :
« Pas d'affaires; de la pacotille. L'art s'en va; les Auvergnats ont remplacé les artistes. Cette race d'ignares et de voleurs n'achète que pour dégrader, pour fondre, pour revendre à la livre. »
Autre soupir du moribond, qui chercha sur la couverture la main du docteur. Sa belle indignation lui avait touché l'âme.
« Attends, pensa le colonel, je vais t'enclouer, beau parleur :
— Mon cher comte, je sors de visiter le cabinet du duc de Saint-AIbans. Il a du nouveau. »
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Un rayon de vie courut dans les yeux de l'agonisant.
« II a acheté à Florence les huit camées des premières années du règne de Galba.
— Les huit camées! s'écria le docteur; c'est fabuleux ! tous les huit ! »
Une voix caverneuse répéta : « Tous les huit ! »
Cet homme, qui n'avait plus de force pour vivre, plus d'haleine pour respirer, plus de regard pour voir, trouva, dans la jalousie qu'il éprouva en ce moment, ce cri terrible : « C'est faux! j'en ai quatre! Comment aurait-il acheté les huit camées de Galba? n
Sa tête retomba comme un plomb sur l'oreiller.
<f Mon cher comte, c'est ce que j'ai dit au duc de Saint-Âlbans, et je lui ai prouvé non seulement que quatre de ces camées étaient faux parce que vous en possédiez quatre véritables, mais encore que les quatre autres ne valaient pas davantage, puisqu'il manquait à tous le petit caducée que Winckelmann afiQrme être dans l'ovale de chacun de ces camées. Je Tai foudroyé. »
Quel sourire de béatitude courut sur les lèvres à demi mortes du comte de Sainte-Âssise ! Mais aussi ce fut le dernier. Il toussa, il devint violet ; la respiration lui manquant tout à coup, il fut sur le point de rendre l'âme.
On s'empressa de lui porter du secours; sa nièce lui donna une cuillerée de la potion cordiale placée sur la table de nuit, le docteur lui fit respirer des sels, tandis que le colonel le soulevait, car il étouffait dans cette atmosphère de
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vieux bois, de vieux cuivres, de vieilles tapisseries d'Aubusson.
(( Il Va, tué, murmurait le docteur André.
— Ça t'apprendra, disait mentalement le colonel au docteur, à vouloir te faire bien venir en ma présence. »
Cependant le comte de Sainte-Assise se ranima peu à peu; son effrayante pâleur disparut sous le fard équivoque de ce semblant de vie qu'on voit briller sur le visage des mourants pour s'éteindre aussitôt et pour toujours. Il leva un bras décharné et désigna une armoire en magnifique bois d'ébène placée derrière lui. Sa nièce comprit.
Le colonel Joras et le docteur André se transpercèrent de leurs regards. Le duel commençait. L'un était dans la ruelle droite, l'autre dans la ruelle gauche du lit. C'est sur ce lit qu'allait se livrer une bataille aussi terrible que celle de Wagram, d'Iéna, d'Austerlitz, entre ces deux hommes plus envieux l'un de l'autre que deux poètes, plus jaloux l'un de l'autre que deux jolies femmes au bal d'un prince royal, plus irrités l'un de l'autre que deux rivaux en présence du mari qui les reçoit bien tous les deux.
« Mais, mon oncle, ne vaudrait-il pas mieux penser à votre salut? »
Le bras du mourant restait toujours levé.
« Dieu peut vous appeler à lui d'un instant à l'autre. Songez-y. Répétez plutôt avec moi la prière des agonisants. »
Le bras ne changeait pas d'attitude.
« Mon oncle, vous allez mourir. Votre vie
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n'a pas toujours été sainte. C'est le moment suprême. Songez à la vie éternelle, songez à l'enfer ! »
Par un violent effort, le mourant se dressa sur son séant et chercha à s'élancer vers l'armoire qu'il désignait si obstinément, et que sa dévote nièce s'opinifttrait à lui faire oublier.
M"® de Sainte-Assise obéit ; elle passa au chevet du lit et ouvrit l'armoire d'ébène, dont l'intérieur, tout tapissé de velours rouge, n'était pas plus un mystère pour le colonel et le docteur André que le trésor qui s'y trouvait depuis dix-sept ans.
Quoique habitués à contempler cette perle, ce diamant célèbre parmi les antiquaires, ce chefd'œuvre des chefs-d'œuvre, aux yeux de ceux qui se créent des fantaisies fanatiques dans un coin de ce monde où nous vivons sans les connaître et sans qu'ils nous connaissent; quoique épuisés d'admiration, les deux antiquaires admirèrent comme la première fois, comme au premier jour de leur surprise. Force d'âme incompréhensible chez eux, si quelque chose doit étonner à l'égard d'un antiquaire ! ils furent froids et muets ainsi qu'ils s'étaient toujours montrés devant cette merveille, tant ils s'observaient depuis dix-sept ans, tant ils craignaient de trop laisser paraître, l'un en présence de l'autre, combien ils attachaient de prix à la posséder un jour.
Ce ne fut pas sans éprouver un frémissement de terreur semblable à celui qu'éprouverait un père en voyant son enfant marcher au bord de la corniche d'un toit, que les deux antiquaires virent avec combien peu de précautions M"® de Sainte-
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Assise transportait de l'armoire an lit l'objet de leur vénération. Si elle le penchait, ils se penchaient; s'il tremblait sur sa base, ils tremblaient; s'il s'était brisé en tombant, ils seraient tombés en poussière.
C'était une tasse de porcelaine et sa soucoupe que M^* de Sainte-Assise avait enfin déposées entre les mains de son oncle, dont le corps à moitié dans la tombe frémit de bonheur et sembla ressusciter. Le contact avait été électrique.
Aux yeux de bien des gens, cette tasse n'offrait j'ien qui méritât tant d'enthousiasme, de respect et d'envie chez ces trois antiquaires. Elle n'était ni d'or, ni de diamant, et nous connaissons plus d'un bon bourgeois qui lui aurait préféré une de ces turpitudes dorées dont les marchands des boulevards enorgueillissent leurs montres, une de ces tasses faites avec de la terre de pipe, de l'or anglais, emplâtrées du charmant portrait d'un Turc ou d'une odalisque, et dans lesquelles un honnête homnie ne voudrait pas faire boire son chat, car la médiocrité.empoisonne aussi bien que l'arsenic. C'était une simple tasse en porcelaine de Saxe, offerte autrefois par l'Électeur palatin au grand Frédéric. Une seule tasse envoyée en cadeau par un souverain à un autre! jogez de sa valeur. Vous ne sauriez avoir une idée de sa beauté à moins que vous ne soyez antiquaire, et cela ne suffit pas, car il y a antiquaire et antiquaire, comme il y a noble et noble, noble de souche, noble de race, noble d'hier, de m£me qu'en Espagne et en Portugal, il y a chrétiens
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nouveaux et vieux chrétiens, et grande est la différence, car les vieux chrétiens brûlaient les nouveaux, ce qui me fait demander à quoi cela leur servait d'être chrétiens.
Donc cette tasse était souveraine comme Pépée de Charlemagne, le Régent de la couronne, et l'emportait «ur ces deux curiosités-là, du moins dans l'esprit de nos trois antiquaires, parce que le Régent est une grossière richesse dont on retrouvera la pareille demain en fouillant au fond des boues du Brésil, et qu'un homme assez puissant s'est presque montré qui, après Charl^agne, a été empereur d'Allemagne, roi de France et empereur d'Orient ; mais ou est l'ouvrier, où est la matière, où est le feu divinement allumé, divinement entretenu, divinement éteint, capables, tous trois, en se rencontrant un jour, un instant dans les siècles, de produire ce divin messi» de la porcelaine ?
Mais quelle forme si miraculeuse av^t cette tasse? Très simple; la forme qu'avait '^inon pour être la pliiT belle des femmes; rien de plus, rien de moins qu'une autre femme ; la forme qu'a la flèche de Saint-Denis pour être ce qu'elle est et ne pas être cette affreuse stupidité plantée sur la place de la Concorde; la forme qu'a un vers de M. de Lamartine composé de douze pieds comme le premier venu des vers. Des côtes profondément marquées la parcouraient du bord à la base, tournaient avec elle et semblaient, par ces circonvolutions délicates, un long ruban plissé à froid. Y a-t-il des mots pour vous mettre dans l'œil
sa
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cette forme si simple, si nue et si belle ? Chaque goût a son histoire, ses traditions, sa poésie. On n'enseigne un goût à personne. Il faut passer par tel chemin pour arriver là. Supprimer le chemin, c'est abolir le but. A dressez- vous à ceux qui enseignent le latin en dix leçons et l'anglais en trois.
Antiquaire, vous eussiez donné votre enfant pour> posséder cette tasse; homme qui passe, homme qui mange des biftecks et qui ne fait aucune différence entre le vin de Bordeaux et le vin de Mâcon, vous n'eussiez pas donné trente sous pour l'avoir.
La FRéoÉRiQUE, car cette tasse portait un nom comme l'épée du Cid et la jument de Mahomet^ était blanche sans dorure, sans cordon bleu ou rouge, sans portrait de Turc enluminé sur sa panse. On n'y découvrait pas la moindre gorge d'odalisque. L'artiste avait seulement peint, dans les canifelures suaves de sa tasse, avec un pinceau fait de rayons du soleil, une petite ruche d'où sortait un essaim de petites abeilles qu'on retrouvait plus loin, plus bas, en mille endroits divers. Elles bourdonnaient dans ses plis laiteux. Sa blancheur était franche et glacée comme l'est en général la blancheur du vieux saxe. A toucher cette matière admirable, on éprouvait la sensation qu'on reçoit lorsqu'on passe la main sur une pêche bientôt mûre.
Comme le comte de Sainte-Assise fut heureux de se rattacher à la terre par la vue, par la pression de ce bijou dont il avait fait les délices de
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ses années écoulées ! Il semblait lai demander le récit de tous les plaisirs quMIs avaient goûtés ensemble ; quand, alourdies par la mort, ce veât de plomb, ses paupières s'abaissaient, iHâtait encore avec ses doigts amaigris les contours de la tasse, de cette tasse que dévoraient du regard le docteur André et le colonel Joras, se disant l'un et l'autre dans les profondeurs de leur envie : « Oh ! si je Pavais ! oh ! si je l'ai ! »
a Mes bons amis, leur dit le mourant en serrant contre sa poitrine la tasse miraculeuse, et comme il eût retenu son âme si elle eût été en vieux saxe ; mes bons amis, je sens qu'il faut partir : partir avant d'avoir rempli cette ^lle si incomplète encore! m
On n'a pas oublié qu'il n'y avait plus de place que pour son lit dans cette salle.
« Enfin, Dieu le veut. Ce serait une profanation dont je suis incapable, celle 4'exposer mes vieux meubles si péniblement acquis à Tinfamie d'une vente aux enchères. Ma pauvre nièce, ajouta-t-il tout bas, n'a jamais eu un penchant très décidé pour ces prodiges des Cellini, des Bouleydes Keller, des Petitot, des Le Roy; elle est d'ailleurs assez riche pour ne pas se plaindre d'un acte de justice, de goût et de reconnaissance que je me dois. A quels autres amis léguerais-je ces objets d'art, exclusives délices des hommes d'art? Je vous ai consultés quand je les ai acquis, j'en ai joui avec vous quand je les ai eus, je veux continuer à vivre avec eux en vous les distribuant et en vous priant de les garder en souvenir de moi.
4ia l'A FRéoéRIQ.UEf
Le docteur pâlit de joie. La Frédérique est à moi, se dit-il ; il tendit presque la main pour s'en saisir.
Elle est à moi! fut le même cri intérieur du colonel Joras, qui eût cassé le poignet du docteur André si celui-ci eiit avancé la main.
A genoux auprès du lit, M''* de Sainte-Assise lisait l'office des morts.
« Ainsi, mon vieil ami, dit d'abord le comte de Sainte-Assise au colonel, ainsi je vous donne, comme il est dit dans mon testament :
1° Tous mes émaux qui se montent à soixantedouze ;
fiO Dix-neuf Boucher, dont huit pastels ;
3° Vingt-quatre bronzes antiques, compris le Berger arcadien de la villa Rudolphi, mentionné par Winckelmann;
4® La pendule de la Chambre ardente, achetée à M. de Sully, à la vente du mobilier de l'Arsenal;
S^ Toutes mes armures, quoique vous et moi, mon cher colonel, n'ayons jamais fait grand cas ^e cette ferraille;
6<> Tous mes Aubusson, excepté la tapisserie où est brodée la Vie de sainte Monique, patronne de ma nièce;
7° Ma collection de médailles grecques ;
8° Ma collection de monnaies romaines ; »
Ce legs égalait une valeur de quatre cent mille francs, pas moins. Voici le mouvement de reconnaissance qui partit sourdement des lèvres du colonel :
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« Et la tasse ? sacrebleu ! la tasse ? »
Le sourire de joie dont se diamanta Pœil du docteur André acheva le colonel.
« Et à vous, reprit le mourant, à vous, mon cher docteur André, je lègue et laisse, toujours ainsi qu'il est dit dans mon testament :
lO Tous mes marbres, y compris le Bacchus reposant sur le sein d'Ariane;
— Oh! mon oncle, mon oncle! disait en se frappant la poitrine M^^* de Sainte-Assise.
2P Mes deux vases de sardoine. Vous savez qu'on ne conserve qu'un morceau d'un vase semblable dans le palais Barberini;
3° Mon Iris assise en agate-onyx, travaillée en creux, un des plus beaux travaux des Égyptiens ; . ^
4* Mon jeune Numide en ivoire et en or ;
$<* La Vénus phénicienne.
— S'occuper de ces impudicités-là à l'heure de la mort! Oh! mon oncle, mon oncle! disait maintenant à haute voix M^^^ de Sainte-Assise, vous serez damné... Mais empêchez-le donc de se damner, vous qui l'écoutcz, ajoutait-elle en parlant au colonel et au docteur André.
— 6° Vingt canopes en basalte vert ;
7<* Mon Jupiter en dents d'hippopotame;
8° Tous mes bas-reliefs. »
Ce legs si beau et si riche ne valait pas moins que celui dont le colonel avait été gratifié. A son tour, le docteur André murmura :
n Vieux sorcier, à qui laisseras-tu donc ta tasse? »
41^ l'A FRKDéRK^UB.
Ce cri exprima sa reconnaissance.
a Quant à cette tasse, reprit le comte de Sainte-Assise, si recherchée de tons les vrais antiquaires... »
Sa poitrine se souleva avec effort, et l'on entendit un râle.
« Quant à cette tasse, reprit le moribond... »
Comme les deux témoins intéressés à cette scène écoutaient avec avidité les derniers mots du comte I
« Quant à cette tasse, dont, à dessein, je n'ai pas fait mention dans mon testament, pour qu'elle ne restât pas un seul jour sans un possesseur digne d'elle, je la donne...
Le comte de Sainte-Assise poussa un long, un caverneux soupir, et mourut sans dire à qui il la donnait.
Par un geste, sans doute irréfléchi des deux parts, le colonel avait déjà arraché la tasse des mains encore tièdes du cadavre, et le docteur André la soucoupe. Mais, voyant devant eux M"® de Sainte- Assise, accourue au bâillement significatif de son oncle, ils furent saisis l'un et l'autre d'une pudeur tout à fait d'ailleurs dans 4eurs intérêts, car que faire de la soucoupe sans la tasse, ou de la tasse sans la soucoupe ? et ils remirent les deux pièces à la nièce.
« C'est une vieille folle; je lui arracherai la tasse sans peine, pensa le colonel.
— C'est une sorcière, pensa de son côté le docteur André, qui ne saura pas nv|me hésiter quand je lui dirai de me céder la tasse de son oncle.
LA FRéoéRIQ^UE. 4.15
Les deux antiquaires ne s'en allèrent qu'au jour et ensemble, de peur, s'ils se séparaient, de voir la tasse passer au dernier restant.
a J'ai toujours dit que c'était un ladre! telle fut l'oraison funèbre par laquelle le colonel paya le magnifique legs du comte. »
f( Â-t-on idée d'un pareil scélérat ! » mots pleins de gratitude sortis de la bouche et du cœur du docteur André quand il fut rentré chez lui plus riche de quatre cent mille francs.
A nièce de feu le comte de Sainte- Assise avait quarante-deux ans, et depuis longtemps elle n'employait plus aucun moyen pr^endu adroit pour les cachet. Son oncle, fort bourru, comme tous les antiquaires, lui disait souvent : M Tu es la pièce la plus sèche de mon cabinet, mais tu n'en es pas la plus précieuse. Si tu voulais, je te vendrais comme une momie, fille de quelque roi d'Egypte. » L'oncle flattait la nièce. Jamais momie n'avait eu le visage armé d'un tel nez; c'était le nez traditionnel des dévotes. Deux yeux noirs cernés lui composaient une paire de lunettes qu'elle ne quittait pas; dans l'ombre, ils lui donnaient l'air grave et désolé d'un hibou. Obligée de renoncer aux plaisirs du monde, elle avait reporté sur Dieu tout ce que l'homme n'acceptait pas d'elle : sa laideur, sa mélancolie
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bilieuse, l'inégalité de ses épaules, ses jambes de héron, sa mise sinistre, son caractère acariâtre.
A force de vivre au milieu de tant de choses inertes et mortes, de pendules qui n'allaient pas, de commodes qu'on n'ouvrait jamais, de fauteuils scellés depuis vingt ans à la même place, d'oiseaux qui ouvraient leurs ailes sans remuer, elle aviit pris un caractère qui tenait de cette somnolence universelle. SMl est d'observation positive que les bouchères pompent avec le temps la fraîcheur et l'embonpoint des viandes qu'elles débitent, il n'est pas étonnant que M"' de Sainte- Assise eût le teint de Tacajou et le reflet du cuivre. Comme les femmes n'ont qu'une passion, l'amour, sans quoi elles n'ont rien. M"' de Sainte- Assise avait eu aussi son amour. Mais qui avaitelle aimé ? Dieu le sait. Cela avait dû être des combats dans l'ombre, d'affreuses mêlées restées sans écho et sans historien. Toute passion qui ne s'assouvit pas se transformant, l'amour souterrain de M^" de Sainte-Assise était devenu, dans le regret et le silence, une ardeur d'observation cachée sous le voile de la piété. Elle avait acquis, sans en avoir tiré jusqu'ici de l'utilité, faute d'occasion, la science pénétrante de ces abbesses qui gouvernaient le monde et la cour du fond de leur cloître. En un instant elle s'élevait aux causes les plus cachées et descendait avec la même rapidité jusqu'au dernier échelon des conséquences. Le silence par-dessus tout cela. C'était la dévote montée de supériorité en supériorité mentale jusqu'à la royauté. Elle avait le masque, la maigreur et
Si
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peut-être le génie de Philippe II. Elle avait en geriQe et prêts à éclore tous les vices de la passion contrariée : l'ambition, Torgueil, le désir immodéré, la jalousie; mais elle possédait une grande vertu qui primait tout : Thypocrisie.
Son oncle avait menti comme un antiquaire lorsqu'il avait dit quMl laissait sa nièce riche; cette richesse consistait en une pension de 1,200 fr. L*homme qui achetait au prix de 40,000 francs un roi perse, auquel il manquait le nez et les jambes, se croyait quitte envers son sang en lui faisant une pension représentée par un capital de 24,000 francs. La moitié d'un roi perse! Mais le comte était mort, il était allé chercher au ciel le reste des héros dont il avait ici-bas possédé les fragments.
Son pauvre corps était à peine en terre que le marteau de son hôtel retentit sous un coup familier à l'oreille du concierge. C'était le docteur André.
Le docteur André, comme tous les hommes d'esprit de la Faculté, tuait admirablement ses malades ou les avait tués, car il n'exerçait plus depuis longtemps. Il ne lui était resté de sa clientèle^ de la partie de sa clientèle qu'il n'avait pas décimée lui-même, que quelques maniaques et le colonel Joras, jaloux, disait-il à ce sujet, de mériter jusqu'à la fin de sa vie le titre de brave. La taille du docteur ne s^élevait guère au-dessus de la taille poliment appelée ordinaire, et l'on sait la valeur de cette définition. Il était petit, mais si vif, si net dans ses mouvements, si ferme sur ses
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jambes an peu arquées, que l'exiguïté de ses proportions ne déplaisait pas. On pouvait le comparer à une canne plombée : flexible et ferme. D'ailleurs les hommes d'esprit ont une taille. Aucun d'eux n'a jamais eu cinq pieds six pouces, ancienne mesure. Le docteur n'avait pas le front vaste, mais plein. Ses yeux étaient superbes; c'était du feu, de la finesse, du goût et un contentement de soi sans mépris pour les autres. Grand causeur, comme tous les grands causeurs, il aimait par-dessus tout les petits dîners, sachant qu'ils deviennent vite si grands. Il se connaissait en tableaux, en statues, en camées, aussi bien que le comte de Sainte-Assise dont il venait d'hériter. Jamais il ne serait devenu riche en restant médecin, à moins qu'il n'eût hérité de ceux dont il soignait la santé. Cependant il devait sa position à la médecine, comme on finit toujours par la devoir à ce qu'on sait. Voici comment : il entend dire un jour que la peste florissait au lazaret de Marseille; il part, il court à Marseille, il s'enferme avec les pestiférés. Les malades meurent, on n'en dit rien ; mais tous les journaux disent : « Le docteur André, qui s'est enfermé avec les pestiférés, a été nommé membre de l'académie de Marseille. » Arrivé à Paris, il reçut la croix et une pension de six mille francs. C'était le premier enfermé j il s'était créé une industrie.
Quelques années après, la fièvre jaune éclate en Espagne. Notre docteur se hâte d'aller en Espagne, où il s'enferme avec les malades, qu'il ne guérit pas. Et les journaux de dire : « L'intré-
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pide docteur André, qui s'était enfermé avec les pestiférés de Marseille, et qui dernièrement s'est enfermé avec les malades de la fièvre jaune en Espagne, vient de passer par Madrid, où il a été fait chevalier de l'ordre d'Isabelle la Catholique en acceptant une pension de dix mille francs sur la cassette du roi. )>
Voilà^deux croix et seize mille francs de pension ; — traité comme un philosophe de nos jours !
L'industrie était bonne ; elle a toujours été pratiquée avec succès depuis par le docteur, qui, s'étant enfermé une troisième fois avec les cholériques de Varsovie, est arrivé à ses vingt mille livres de rente et à tous les titres qu'un homme d'esprit doit mépriser, mais avoir. Il a eu l'honneur de créer en Europe les Enfermés,
n Nous avons donc perdu ce cher comte !
— Hélas! oui, monsieur le docteur.
— Quelle perte, un tel oncle!
— La perle des ondes, monsieur le docteur »
Ainsi s'ouvrit le dialogue entre le docteur et la
dévote nièce de feu le comte de Sainte-Assise. « Mort si jeune !
— Soixante-dix-huit ans !
— C'est le printemps d'un antiquaire. La science des antiques ne le remplacera jamais.
— Qui sait où il est maintenant ! reprit la nièce au souvenir de son oncle, offert par le docteur comme le modèle des antiquaires et non comme le modèle des chrétiens.
— Il est au ciel, répliqua le docteur pour flatter la dévote.
LA FREOERiq.UE. 431
— J'ai bien peur, riposta celle-ci, qu'il n'y trouve encore moins de place que dans sa chambre. Y en à-t-il ici, y en a-t-il, mon Dieu ! des païens et des Vénus! Obligez-moi, monsieur le docteur, d'emporter le plus promptement possible ces meubles qui vous appartiennent, ces tableaux qui m'empêchent de lever les yeux.
— Cela ne presse pas, mademoiselle, cela ne presse pas.
— Au contraire, cela presse beaucoup.
— Eh bien! quand vous voudrez, dans deux
mois.
— Dans deux mois!... Ne les ai-je donc pas assez vus? Demain, je vous prie...
— Avant qu'on ne les emporte, reprit le docteur, vous voudrez bien choisir quelques objets à votre goût, et ce sera pour moi un bonheur...
— Grand Dieu ! moi désirer un de ces tableaux, un de ces meubles! mais, dès qu'ils ne seront plus ici, je me retirerai dans un petit appartement au Marais...
— Je suis fâché de votre refus, mais qu'il en soit ainsi que vous le voulez. Je pensais... Je croyais... j'imaginais que vous seriez bien aise d'avoir un souvenir de votre oncle, de ce digne homme.
— Mais, monsieur le docteur, je n'ai pas attendu vos o£fres généreuses pour recueillir quelques objets qui me rappelleront mon oncle plus intimement encore que ces pendules, ces fauteuils et ces statues...
— Vous êtes une digns nièce; vous avez rai-
^22 l'A FRÉoéaiQ^UB.
son, ces toiles, ces marbres rappellent le savant, mais elles ne disent pas l'homme, l'ami, le bon parent... Je les donnerais volontiers, moi aussi, pour un objet plus simple, moins éclatant, moins précieux aux yeux du monde, pour quelque chose qu'il eût touchée, dont il se fût servi, qu'il eût mis à part... (Dans cinq minutes, j'aurai la tasse; nous voici sur le terrain.)
— Vous pensez donc comme moi, monsieur le docteur ?
— Si je pense comme vous ! Une paiUe qui fait souvenir d'un ami absent vaut mille fois mieux qu'un lingot d'or. J'aimerais mieux le pot de grès où but Henri IV après la bataille d'Ivry, que Thabit que portait Louis XIV lorsqu'il reçut les ambassadeurs du roi de Siam, et cet habit valait 800,000 francs. »
Que Henri IV ait bu ou non dans un pot de grès après la bataille d'Ivry, peu importe ; mai» du pot à la tasse il n'y a que la main. Il reprit :
« Si je ne connaissais votre mépris pour ces frivolités dont nous sommes entourés et dont votre oncle m'a fait l'héritier, je vous dirais : Prenez-les toutes, et donnez-moi en échange la tabatière de corne où il a prisé, la canne où il s'appuyait, la tasse...
— Vous savez que mon oncle ne prisait pas, et qu'il sortait sans canne, monsieur le docteur.
— Je dis canne et tabatière, comme je dirais autre chose...
— Sans doute...
— Tenez, mademoiselle, je souhaiterais que
LA FRéDéaiQ^UE. 423
VOUS me permissiez de choisir un souvenir de cœur parmi les choses dont il aurait voulu le plus difficilement se séparer.
^ Je vous comprends, monsieur le docteur...
— Quel autre que vous m'aurait compris ?
— Mais est-ce bien sérieusement ?
— Est-ce à vous à m'adresser cette question ?
— Alors, je vais vous contenter. »
M^^ de Sainte-Assise mit Coquette sous son bras et se dirigea vers le lit du défunt.
« Encore une minute, et j'ai la Frédériquel Pour le coup, je la tiens ! Ah ! colonel ! colonel ! quelle surprise de nuit pour vous! Enfoncée, la grande armée! »
Au lieu de passer au chevet du lit, d'aller vers l'armoire qui renfermait la précieuse tasse, M^*' de Sainte-Assise se baissa, souleva les pans de la couverture...
<f Que fait-elle ? » pensa le docteur.
Elle saisit une malle par l'anneau et la traîna jusqu'aux pieds du docteur.
« Voici, dit-elle ensuite, les choses auxquelles mon oncle tenait le plus pendant sa vie ; choisissez! »
Elle ouvrit la malle.
« Une robe de chambre rapiécée en cinquante endroits, cela vous convient-il ? Est-ce assez intime? Aimez-vous mieux ces pantoufles que je lui brodai il y a dix ans ? ou bien ces vieilles bottes qu'il rapporta d'Allemagne il y a trentecinq ans ? »
Le docteur était asphyxié.
424 l'A FRÉDéRIQ^UE.
« Voilà encore un bonnet de coton qu'il porte depuis la première guerre d'Espagne. — Je ne vous ofifre pas, dit-elle en éparpillant à terre les objets qu'elle sortait de la malle, ces vieux gants de peau, ces chaussettes, ces cravates de fil ; c'est peu présentable. — Que prenez-vous, monsieur le docteur? »
Si c'est de la naïveté, pensa le docteur, elle passe le troisième ciel, le dernier cristallin; s! c'est de la ruse, )e ne suis qu'an nourrisson à côté d'elle. Ceci mérite réflexion.
« J'accepte la robe de chambre, répondit le docteur, qui avait besoin de se retirer de ce faux pas avec l'habileté de l'homme pris au piège.
— Elle est à vous, monsieur le docteur; je la ferai porter chez vous.
— Je la porterai moi-même, reprit le docteur, et pour ne plus m'en séparer. (Montrer que je tiens à ce que j'ai demandé, c'est tromper cet aspic, et, dans tous les cas, c'est avaler ma honte aussi habilement que possible.) »
Le docteur roula sa guenille qu'il enveloppa dans un . mouchoir de batiste et prit congé de M"*' de Sainte-Assise en lui adressant mille et mille compliments de gratitude.
Pour achever sa déroute, le docteur rencontra au coin de la rue le colonel Joras.
<c Et d'où venez-vous donc ? »
Le colonel se doutait bien d'où sortait le docteur.
a De chez mon tailleur.
— Âh! muscadin!
LA FRéDéRlQ^UB. 42$
— Et VOUS avez là ?
— Une redingote de matin,
— Noire?
— Non, colonel.
— Gris fer ? c'est bien porté,
— Non!... Mais, adieu, colonel, je suis un peu pressé.
— Adieu, monsieur André, au revoir. »
Les deux antiquaires se quittèrent sur ces mots; mais le colonel se dit : Comme il a la figure renversée, le docteur! Bon courage, alors! bon courage ! Il a fait la brèche, mais il n'aura pas pu y passwr.
Malgré ses trente ans de service et ses cinquante-cinq ans d'existence, le colonel ne se croyait pas cependant trop fort pour lutter avec le docteur, bien moins grand et moins âgé que lui. Il avait appelé à son aide toute la force de réflexion dont il était doué, afin de lui enlever ce dernier et magnifique reste de l'héritage qu'ils avaient partagé. Il savait le docteur insinuant, souple, influent par la parole; mais il savait aussi que M^*' de Sainte-Assise l'appelait parfois le philosophe, et, pour une dévote, cela représentait un arsenal de répulsions, de craintes et de défiances. Le colonel ne s'était pas tout à fait trompé. Ainsi, après avoir fait la part des chances qui reviennent au hasard, ce principal actionnaire dans toutes les affaires humaines, il comptait beaucoup sur l'antipathie religieuse de M"" de Sainte-Assise pour contrebalancer certains avantages du docteur sur lui.
^26 LA FRÉDÉRIQ^UE.
Quand il se présenta à la maison du défunt, le docteur venait d'en sortir. La malle avait été repoussée sous le Ht; la dévote avait repris sa place dans le fauteuil chamois, Coquette la sienne sur les genoux osseux de la dévote. Le silence régnait dans la nécropole du bric-à-brac.
Quel rôle avait-elle joué dans la scène avec le docteur ? Avait-elle fait de la sincérité ou de l'ironie? qui le sait? Le cœur des femmes est un abîme, a dit le grand Salomon, qui connaissait leur abîme; le cœur d'une dévote est composé d'une foule d'abîmes.
En vieux militaire, le colonel, après les compliments de condoléance, aborda plus franchement que le docteur la question principale.
— Vous vous souvenez, dit-il à M^® de Sainte-- Assise, que le pauvre mort si regretté de nous tous n'a pas eu le temps de dire à qui il destinait la tasse qu'il avait entre les mains. Vous savez, la tasse?...
— Cette petite tasse...
— Oui, tette petite tasse... insignifiante.
— Je l'avais oublié, monsieur le colonel.
— Cela ne valait guère un souvenir de votre part. Eh bien! cette tasse
— Je l'ai remise à sa place, je crois... je ne sais où.
— Oui, vous retrouverez cela dans l'occasion. Mais, s'il vous souvient^ notre excellent ami avait l'intention de la léguer à quelqu'un, probablement à un antiquaire, probablement au meilleur de ses amis parmi les antiquaires.
LA FR^DéRlQ^UE. 427
— Quelle erreur, monsieur le colonel.
— Une erreur, dites-vous?
— Mais, sans doute.
— Parlez, mademoiselle.
— Comment supposer que mon oncle, au moment de passer de ce monde dans Pautre^ ait songé à léguer à quelqu'un un objet de si peu de I^rix, quand il venait de partager entre vous et le docteur ce quMl possédait réellement de plus estimable : des tableaux des meilleurs maîtres, des statues, des émaux...
— Cette tasse, en effet, ne peut se comparer à ces tableaux; mais cependant la volonté du mourant...
— Sa volonté, monsieur le colonel, je vais vous la dire.
— Je vous écoute. (Puisqu'elle méprise tant cette tasse, pensa le colonel, elle est à moi ; c'est comme si je l'avais. Il ne m'en coûte rien de l'écouter. Pauvre docteur ! je te pince à la saignée!)
— Mon oncle, dit M^^® de Sainte-Assise, était dans le délire quelques moments avant de léguer son cabinet...
— Mais son testament !
— Je ne prétends pas le faire casser. Mon doux Seigneur ! comme vous vous emportez, monsieur le colonel.
— Je ne m'emporte pas, dit le colonel en baisant le museau de Coquette. Je crois toujours être à la tête de mon régiment; le ton brusque revient,... et... vous m'excusez, mademoiselle? (J'ai prêté le flanc à l'ennemi : attention!)
42$ l'A VKéDéViiqVE,
— Or, reprit M"* de Sain te- Assise, le délire dans lequel a été jeté mon oncle avant sa donation l'a repris après la donation, et quand il cherchait à savoir à qui il léguerait cette tasse dont vous me parlez, il était dans le délire.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûre.
— Et alors? et selon vous?...
— Suivant moi, il tenait la tasse comme il aurait tenu un verre, le cordon de sa sonnette ; mais ce n'est pas la tasse qu'il voulait donner...
— Que voulait-il donner ?
— Je le sais.
— Je serais bien aise aussi de savoir...
— A quoi bon ?
— Je vous en prie.
— Mais pourquoi vous le dire, puisque ni vous ni moi ne pouvons ie remplacer dans l'acte de générosité qu'il méditait ?
— Peut-être! (Du diable si je comprends, murmura le colonel. Toujours est-il que la tasse reste à l'horizon.)
— Je sais que vous avez été son ami.
-« Je m'en fais gloire, comme de ma croix.
Mais parlez. Quelle était son intention ? Je veux, je dois l'exécuter.
— Franchement.
— Très franchement, sur ma parole d'honneur! (Me voilà dans les eaux de ses bonnes grâces, réfléchit le colonel. Ce petit service rendu l'amènera naturellement à ne pas me refuser cette
LA FRéD£RIQ,UB. 429
ravissante porcelaine, à laquelle elle attache d'ailleurs si peu de prix.)
— Eh bien^ monsieur le colonel, la pensée de mon oncle, pendant qu'il s'occupait confusément de cette tasse, était de faire un legs dont il m'avait souvent entretenue pendant sa maladie.
— Et à qui ce legs ?
— Aux pauvres de la paroisse.
— C'est trop juste.
— Il projetait de leur donner...
— Combien ?
— Trois mille francs. »>
Le colonel bondit avec sa chaise, Coquette aboya, toutes les vieilles pendules émues sonnèrent, les vieux meubles craquèrent.
M^'* de Sainte-Assise avait les yeux baissés.
— J'ai engagé ma parole d'honneur, murmura le colonel ; je m'exécuterai. Trois mille francs aux pauvres! Après tout, la Frédérique sera à moi... Mais quand ? se dit-il dans une seconde réflexion. Si M"« de Sainte-Assise avait deviné l'immense désir que j'ai de posséder ce phénomène ?... Elle a commencé par me dire que cette tasse ne valait pas six sous à ses yeux, et elle a fini par me décrocher trois mille francs! Doucement, doucement. Quand mon finaud de docteur ne l'a pas eue, je suppose, après ce qui m'arrive, je suppose bien des choses...
— Demain, dit-il à M"« de Sainte-Assise en prenant congé d'elle, demain vous recevrez les trois mille francs pour les pauvres de la paroisse. La volonté du mourant aura été remplie.
4)0 l'A FR^DÉRIQ^UE.
— Je vous remercie au nom des pauvres et du Seigneur, » répondit M^^* de Sainte-Assise en accompagnant jusqu'à l'escalier le colonel Joras, étonné comme un général fait prisonnier par un conscrit.
Conclusion : le docteur André avait emporté une vieille loque, le colonel donnait trois mille francs, la Frédérique n'avait pas bougé.
L est inutile de dire que les meubles, les tableaux, les statues, les pendules, les émaux, les fauteuils acquis aux deux héritiers du comte de Sainte- Assise furent enlevés peu de jours après et placés dans leurs cabinets. Il y eut quelques nez cassés, mais c'est le sort promis de tout temps aux nez des empereurs romains. Voir aux jardins du Luxembourg et des Tuileries.
Ce quMl n'est pas inutile de rapporter, c'est la police dont s'entourèrent les deux antiquaires, afin d'être prévenus à temps l'un et l'autre du moindre mouvement qu'ils seraient tentés d'opérer pour se rapprocher de M^^® de Sainte-Assise, retirée à Saint-Germain-en-Laye.
Voici un fragment du journal tenu par l'espion chargé de surveiller le docteur André et annoté par le colonel lui-même.