LA VIE RUSSE EN
Toutes les capitales se ressemblent et à plus forte raison la résidence d'une cour d'où émanent toutes les grâces, et qui est habitée par un souverain absolu dont tous les ordres font loi. L'oisiveté, le luxe, l'amour des plaisirs, l'ambition du crédit et de la faveur, le désir de nuire à ceux qui se trouvent sur notre chemin, le goût du gros jeu, par principe d'avarice et pour chasser l'ennui, ne sont pas plus particuliers à Saint-Pétersbourg qu'aux grandes villes et aux autres cours de l'Europe. Mais au milieu de ces ressemblances qui font qu'on connaît mal un pays quand on ne l'a pas visité dans l'intérieur des provinces, il y a quelques traits caractéristiques nationaux, qui se montrent de temps en temps et qui servent à se faire une idée de ce qu'on n'a pas vu, mais que l'on ne doit pas regarder cependant comme suffisants pour juger une nation. Il faut chercher la cause de ses habitudes, ou dans le climat, ou dans le gouvernement, ou dans la religion, et sans vouloir démêler celles qui ont pour base une de ces causes, je me bornerai à dire celles qui m'ont frappé.
Le peuple russe n'est pas cultivateur; les terres donnent une végétation prompte et les gelées empêchant de travailler la terre pendant neuf mois, les trois mois d'été doivent suffire à labourer, semer et moissonner. Je sais qu'il y a des provinces de Russie dont le climat est bien plus doux ; mais, je ne parle que de ce que j'ai vu, et de la partie que j'ai parcourue.
360 LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZy
Le Russe est très adroit, peu inventif; il copie avec exactitude, et apprend avec la plus grande facilité les métiers les plus difficiles. Le génie est rare dans un pays froid, et les efforts successifs de plusieurs souverains n'ont pu y créer que des artistes médiocres. Je n'ai rien vu de bon d'un peintre russe. A Saint-Pétersbourg les bâtiments sont généralement de mauvais goût, et ceux qui ont quelques bonnes proportions, ont été faits sur des dessins étrangers, ou dirigés par des personnes qui avaient voyagé en France ou en Italie.
La sculpture est un des arts qui a le plus réussi ; le séjour de Falconnet dans ce pays a contribué à le perfectionner. Dans le nombre de bâtiments de mauvais goût qui sont considérables ici, il faut excepter l'Académie des Arts et la Banque.
Plusieurs maisons particulières sont assez bien décorées ; mais, l'intérieur en est peu commode. Une quantité de grandes pièces qui entrent l'une dans l'autre sont regardées ici comme d'une absolue nécessité. Il y a fort peu de maisons qui n'aient au moins deux salons, un divan, une salle à manger séparée et une salle de danse ; mais, les commodités intérieures y sont ignorées : il n'y a qu'un seul appartement pour le mari et la femme dans une maison immense et on la regarde comme très commode quand le mari a pour lui un cabinet pour s'habiller et un autre pour écrire.
Le luxe des valets est énorme; une maison ordinaire a plus de cent valets ou servantes. Il est d'usage d'en avoir de toute espèce, des nègres, des cosaques, des turcs, des chasseurs, des laquais, outre une quantité do paysans avec leur barbe qu'on nomme moujiks et qui sont chargés de tout le gros travail et avec cela une quantité de valets de chambre, presque tous étrangers. Le môme luxe de serviteurs se trouve partout; une dame a six ou sept femmes de chambre, chaque enfant trois ou quatre. Il est vrai que tout cela n'est cher ni à payer ni à nourir; on leur donne du gruau et de la farine, et ils font leur manger eux-mêmes dans les poêles
de leurs chambres. L'été on cachette les poêles des gens, et on construit une espèce de four dans un coin de la cour, où on les oblige à cuire leur manger, sans quoi ils chaufferaient leurs chambres Tété comme l'hiver. On ne leur donne ni lits ni draps; ils couchent sur des couchettes de sangles et s'enveloppent de leurs fourrures; on ne connaît pas les lits de domestiques en Russie et il a follu en acheter pour les miens.
On peut juger de la malpropreté qui y règne. D'ailleurs, on n'y répare rien. Depuis une maison qu'on vient de bâtir et qui tombe en ruines jusqu'à un rideau de fenêtre neuf où l'on a fait un accroc, on ne raccommode rien ; tout est ici ou neuf ou déguenillé. On y voit très peu d'estropiés ni de gens contrefaits. L'indifférence qu'ils inspirent fait qu'ils sortent du pays, ou qu'ils meurent de faim ou de misère; le Russe est si sobre qu'il y a très peu de mendiants; il supporte avec une force extrême les rigueurs de la saison : les cochers et postillons de remise restent toute la journée et bien avant dans la nuit aux portes sans se plaindre. Quand le froid est trop vif, ils chantent; ils se couchent assez souvent dans la neige près de la porte de la maison et y dorment sans se ressentir du froid.
Les Russes aiment beaucoup l'eau-de-vie et en boivent beaucoup; de plus, on boit en Russie plusieurs sortes de bières, du kislitchz, qui est une boisson aigrelette, faite avec de la ^rine fermentée, du kwas. Ces deux boissons assez rafraîchissantes mais peu agréables, surtout le kwas; elles sont antiscorbutiques et par là même conviennent au climat. On fait aussi une boisson avec du kloukwa, espèce de groseille qui vient sous la neige ; cette liqueur ressemble assez à leau de groseille et se boit comme l'orgeat et la limonade.
Les mets russes sont généralement gras et nourrissants ; il y a une quantité prodigieuse de soupes, entre autres la honka faite avec du poisson et principalement du sterlet, espèce d'esturgeon qui vient du Volga, plus petit et plus gras que le nôtre. Cette soupe est très bonne, et quand elle
est faite avec soin c'est un mets très cher mais délicieux. Le steclîz est une soupe aux choux; il y en a de plusieurs sortes parmi lesquelles de très bonnes ; il y a aussi une autre soupe aigre qu'on nomme rodvog, qui est bonne aussi ; on sert toujours dans ces soupes de la viande ou des œufs ou du poisson, et un plat de soupe peut suffire à un dîner. Il y a aussi une soupe froide nommée bond, mais que j'ai trouvée détestable; le reste des plats russes est toujours ou gras ou aigres. Les Russes estiment beaucoup les champignons. Les formes et les goûts varient autant pour ces pâtées que les poudings en Angleterre. Il y a très peu de poissons de mer, la Baltique n'en produisant pas. Le szandak, qui vient du Ladoga, ressemble au cabillaud ou plutôt au chille qu'on mange à Vienne, mais je trouve le chille bien meilleur; le bœuf qui vient de l'Ukraine est bon, le veau du pays est médiocre, mais celui qui vient d'Arkhangel est excellent; le mouton ne vaut pas grand'chose ; les coqs de bruyère y sont en abondance et fort bons; j'ai mangé ici souvent de très bonne volaille.
Il y a plusieurs maisons où on fait bonne chère, mais plus souvent médiocre. Les vins que l'on boit généralement sont les vins de France; il y a des vins de Bordeaux excellents, des vins de Bourgogne médiocres et les vins de Champagne qu'on y aime sont mousseux; le vin de Tokay y est rare, celui qu'on boit à la Cour est souvent mauvais, mais il y a de bons vins d'Espagne, de Chypre et des îles de l'Archipel. Le luxe des vins est énorme, et on ne croirait pas servir une table honnêtement s'il n'y avait de huit à dix sortes de vins. Dans toutes les maisons, on sert du porter et de la bière anglaise et qui sont aussi bons que l'on peut les avoir à Londres. Avant dîner, on sert la chaille, qui est un verre d'eau-de-vie ou de liqueur avec de petits morceaux de fromage ou des saucissons, des poissons secs ou de la viande froide que l'on mange avant de se mettre à table. Dans les dîners de cérémonie de la Cour, c'est l'Impératrice qui sert elle-même la chaille aux chevaliers ou aux officiers à qui
elle donne à dîner. Dans les maisons particulières, un un valet de chambre vient l'offrir à chaque convive, ou on la place sur une table dans le salon et le maître de la maison vous invite à la prendre. Le café ne se prend jamais à table, et dans toutes les maisons où l'on va après diner, on vous offre du thé jusqu'à l'heure du souper. H est généralement excellent; on ne le feit pas soi-même, et on vous le porte comme à Londres; l'on vous rapporte votre tasse pleine jusqu'à ce que vous l'ayez renvoyée; on ne sert pas de pain beurré; quelquefois des espèces de craquelins, mais ce n'est que dans quelques maisons.
L'heure générale du dîner est à deux heures chez les seigneurs russes et à trois heures chez les ministres étrangers; à la Cour, on dîne à une heure; le souper est entre onze heures et minuit, quand les parties sont finies. L'Impératrice ne soupe jamais, et le grand-duc soupe à 8 heures. A onze heures, tout est fini chez lui; à souper, on sert tout à la fois, même le dessert. Le dîner est toujours servi à deux services sans les fruits; à dîner et à souper, il y a toujours un plat de poisson. Les légumes sont mauvais en Russie, il n'y a que les choux et les pommes de terre. Les fruits v sont très abondants, mais n'ont pas le goût de ceux des pays tempérés. On a un talent particulier pour les conserver, surtout les raisins.
Le genre de vie des seigneurs russes est très magnifique; ils ne prient pas à dîner, mais vous remercient beaucoup quand vous allez dîner chez eux. Plusieurs ont des jours fixes, où l'on est sûr de les trouver; il en est de même à souper, et les personnes chez qui vous allez le regardent comme une grande politesse que vous leur faites. Avec cela, il y a plusieurs maisons ouvertes pour tous les étrangers de bonne compagnie, et il est impossible de suffire à toutes les honnêtetés que l'on reçoit. Quand il y a une assemblée ou un bal, on est prié par billet; on se réunit de bonne heure, et jusqu'à ce que tout le monde soit parti, on sert continuellement des glaces, du thé, des rafraîchissements et le
tout finit par un grand souper servi à plusieurs tables.
La société de Pétersbourg est composée de trois à quatre cents personnes, dont cent cinquante se rencontrent sans cesse dans les mêmes maisons ; le reste ne se voit guère que dans les occasions; le tout se subdivise en sociétés particulières, mais qui se voient toutes entre elles. Outre cela, il y a encore une classe de personnes qu'on rencontre quelquefois dans telles maisons, mais qui ne vont pas à la Cour et ne sont pas censées faire partie de ce que l'on nomme la société.
Le luxe s'étend dans toutes les parties chez les gens riches ; mais, souvent, à côté des supcrfluités, le nécessaire ne se trouve pas; une belle vaisselle, et peu de linge, des gens tout chamarrés d'or et sans chemise, et dans telle maison si vous demandez un verre d'eau, on vous apporte une bouteille de vin de Champagne.
La Russie, ou du moins Saint-Pétersbourg, ressemble quelquefois à une maison meublée dont les murs ne sont pas faits. On a ici tous les goûts de dépense, la table, le gros jeu, les chevaux; il n'y a que les jolies voitures qui y sont rares. Aussi la plupart des fortunes ne vont-elles pas à trois générations et presque tous les seigneurs russes sont prodigieusement endettés ; la magnificence du souverain fait éclore des fortunes prodigieuses, et le goût de la dépense les fait évanouir dans peu de temps. Le comte Schermatoff, qui habite Moscou, est le plus riche particulier de la Russie depuis la mort du prince Potemkin. Les Soltikoff, les Narischkin, Strogonoff, sont à présent les plus riches; il y a aussi des Galitzin et des Dalgorouky qui le sont; mais ces deux maisons sont si nombreuses qu'il y en a du même nom qui sont très pauvres.
Il n'existe en Russie de rang que celui des grades militaires, et comme tout le monde n'y sert pas, toutes les places et charges civiles et de cour ont un grade correspondant.
Le chancelier de l'Empire, le président d'un collège et le grand amiral ont le grade de maréchal ; le vice-chancelier de l'Empire, les grandes charges de la cour, les conseillers
privés actuels, les amiraux, celui de général en chef; les conseillers privés, les chevaliers de Saint-André, les viceamiraux, celui de lieutenant-général; les conseillers d'Etat actuels, les chambellans, les contre-amiraux, celui de général-major; les gentilshommes de chambre, les conseillers d'Etat, les capitaines de haut bord, celui de brigadier.
Les conseillers de cour et de collège, les charges subalternes de la cour, les emplois dans les différents bureaux et les places dans les gouvernements sont équivalents au grade de colonel, jusqu'à celle de lieutenant, de manière que le cocher de l'Impératrice est lieutenant-colonel. Mais, il n'en résulte pas qu'ils puissent porter l'uniforme, à moins qu'ils n'aient servi dans quelque corps, ce qui les autorise à porter l'uniforme de l'armée ou celui du corps où ils ont servi. Les sénateurs sont toujours ou conseillers privés, ou conseillers actuels, et dans ce cas, ils ont le rang du grade correspondant.
Indépendamment des uniformes militaires qui sont .verts pour l'infanterie, bleus pour la cavalerie, blancs pour la marine, et rouges pour l'artillerie et le génie, il y a des uniformes de gouvernement, qui sont partagés en trois grandes parties, dont l'une est bleu céleste pour la partie occidentale de l'Empire, l'autre rouge pour le centre et pour la partie orientale. Ces uniformes diffèrent par la couleur des parements et des revers. Il n'y a que celui de gouverneur de Moscou et de Catherinoslaw qui soient un peu brodés d'or. Toutes les personnes employées à l'administration dans les gouvernements et tous les gentilshommes qui y ont des terres peuvent porter cet uniforme, indépendamment desquels il y a encore l'uniforme de la Banque qui est vert et jaune, brodé d'argent; celui de la Poste, qui est vert et noir; celui des écuyers de la cour, qui est bleu et rouge brodé d'or et celui des veneurs, qui est vert clair, aussi brodé. Les jours de gala on ne porte guère les uniformes de gouvernement. Mais ceux de terre ou de mer se portent toujours et on n'a pas d'autres habits.
Je n'ai pu me procurer que des notions très imparfaites
sur le militaire. Le prince Potemkin, ennemi de l'ordre et de l'uniformité, avait tout changé sans que personne pût savoir à quoi s'en tenir. Mais, dans tous les cas, les colonels sont des espèces d'entrepreneurs de leur régiment et le profit qu'ils en retirent est toujours considérable. Il est même toléré et on le regarde comme une espèce de dédommagement d'avoir été mal payés dans les grades subalternes. Les abus à cet égard sont excessifs. Il faut croire qu'il y sera porté remède, car, quoiqu'il semble que l'armée coûte peu d'argent à la couronne, les abus qui y régnent tendent à la dépopulation de l'empire, et ôtent aux officiers les principes de délicatesse et d'honneur qui leur seraient nécessaires pour être dignes de commander les meilleurs soldats de l'Europe.
Il y a à Pétersbourg quatre régiments des gardes dont le souverain est colonel : Préobragenski, Semenowski et Ismaïlowski, infanterie et les gardes à cheval. Les colonels de ces régiments sont presque toujours généraux en chef et communément adjudants généraux de Sa Majesté Impériale. L'uniforme des régiments à pied est vert clair avec un galon d'or. Une très petite différence dans la manière d'appliquer le galon distingue. Celui des gardes à cheval est bleu et rouge, avec un galon à lames et festonné en or. Les grenadiers du régiment de Préobragenski s'étant distingués à la bataille de Narva que perdit Pierre I*' contre les Suédois, ce grand homme, qui tirait parti de tout, ordonna que la date de cette bataille serait gravée sur leur hausse-col. Mais comme les chefs du régiment ne se conduisirent pas aussi bien que les subalternes, le hausse-col des chefs est sans gravure pour rappeler cet événement. Indépendamment de ces régiments de gardes, il y a les chevaliers-gardes qui sont en sentinelle dans une salle intérieure. Ils sont tous capitaines et clioisis dans tout l'Empire; ils sont commandés par un clief, un lieutenant et un cornette. Leur uniforme est couvert de plaques d'argent massif; ils ont un casque à la romaine et les bottes garnies d'argent.
Je n'entrerai pas dans les détails de l'administration des
affaires de l'Empire; on les trouve imprimées partout; les lois de Pierre le Grand sont celles qui sont en vigueur avec quelques modifications que ses succeseurs y ont apportées.
Le Sénat est divisé en six départements et juge en dernier ressort. Il faut l'unanimité des voix dans le département, sans quoi l'affaire est rapportée au plénum, où il faut la même unanimité, sans quoi elle est envoyée au souverain. On peut aussi appelerau souverain de la sentence du Sénat; mais, si le souverain la confirme, celui qui en a appelé est condamné à mort par la loi, et s'il n'est pas exécuté, il en résulte toujours une peine sévère.
Depuis la suppression du patriarchat, les affaires de religion sont portées au Saint-Synode, composé de six prélats, mais qui ne peuvent rien statuer qu'avec l'agrément du souverain chef du Synode. Ce Synode se tient à Pétersbourg, mais il a un comptoir à Moscou, présidé par l'archevêque de cette ville. Il n'y a plus que deux archevêques dans l'Empire qui aient juridiction; on les appelle métropolites.
Les autres objets d'administration sont divisés en collèges, savoir : le collège des afi^ires étrangères présidé par le comte Ostermann; vice-chancelier, comte Betzborodko, qui a toute la confiance de l'Impératrice et Marcoff ; le collège de la guerre, présidé depuis la mort du prince Potemkin par le comte Nicolïis Ivanovvitz Soltikoff; le collège de l'amirauté, présidé sous le Grand-duc par le comte Ivan Tchcrnitcheff et le collège du commerce présidé par le comte Alexandre Worontzoff. Indépendamment de ces collèges, il y a des comptoirs pour différents objets : des finances, présidé par le prince Wyazenski; de la banque, M. Zawadowski; des bâtiments, M. Betzkoj; des postes, le comte Betsborodko; de la cour, Orlow, grand maréchal; des écuries, Narischkin, grand écuyer.
L'Empire vient d'être divisé en quarante-deux grands gouvernements qui ont chacun un gouvernement particulier, et un général gouverneur pour deux. Mais, comme il faut être général en chef pour être général gouverneur, il y a dans
la plus grande partie de ces gouvernements, un lieutenant général pour faire les fonctions du général gouverneur. Ces pleices exigent résidence, et plus on s'éloigne de la capitale, plus les gouverneurs ont d'autorité. La justice, la police et la finance, sont administrés dans chaque gouvernement sur des bases uniformes et les gouverneurs qui y représentent le souverain rendent compte aux différents collèges où s'adressent aussi ceux qui auraient à se plaindre des gouverneurs ou de leurs agents. Cette forme simplifie toutes les affaires, diminue beaucoup les frais. Mais, on ne sait pas si, dans un Empire aussi étendu, l'autorité qu'il faut nécessairement confier aux gouverneurs ne nuira pas un jour à celle du souverain.
On dit que la machine des finances est très bien montée. Il y a trois départements : l'un de la recette, l'autre de la dépense et l'autre de révision. Les gouvernements envoient leurs comptes au collège, qui les examine, et dès qu'ils ont passé à la revision, les ordres sont donnés ou pour envoyer de l'argent à un autre gouvernement qui en a besoin, ou pour en recevoir. Les revenus de TEmpire sont peu compliqués; la capitation des paysans de la commune, fixée à trois roubles soixante-dix kopeks, celle de tous les paysans de l'Empire qui, outre les cinq roubles qu'ils payent par an habituellement à leurs seigneurs, payent soixante-dix kopeks ou sols à la couronne par an ; les douanes à l'entrée de l'Empire ; la vente des eaux-de-vie en détail, dont la commune s'est réservé le privilège; les mines, la monnaie, les pelleteries qu'elle reçoit en impôt des peuples de Sibérie; la poste aux lettres, la pharmacie, le sel. Ces deux derniers objets ne peuvent guère ôtre comptés en revenu ; la couronne faisant vendre le sel à un prix très bas et uniforme dans tout l'Empire, y a même perdu. La pharmacie a été plutôt un objet de police que de produit.
Le résultat des produits de ces divers revenus aurait besoin d'être calculé d'après des notions exactes que je ne suis pas à portée d'avoir. Je me bornerai à dire que d'après
les calculs les plus vraisemblables, et pour une population d'environ vinjjt-deux millions d'àmes répandues dans cet immense empire, nombre moindre aux habitants de la France, qui, lorsqu'elle existait, était de vingt-quatre à vingt-cinq millions d'habitants sur trente mille lieues carrées environ, ces produits sont estimés trois cents millions.
Plusieurs causes rendent la population de la Russie hors de proportion avec son étendue. Une des principales est le luxe d'hommes qu'on emploie et le peu de soin qu'on en prend tant pour guérir que pour prévenir leurs maladies. La facilité que l'on a de remplacer un soldat par un autre fait qu'on néglige tous moyens de le conserver, et à cet ^[ard, sans la constitution forte des Russes et l'usage fréquent de leurs bains, la mortalité serait encore plus considérable. Puis, ce sont les guerres qui ont enlevé beaucoup d'hommes, tant par le fer de l'ennemi que par les maladies contagieuses, que le mauvais état des hôpitaux et l'ignorance des officiers de santé a empêchés de guérir; le sol d'une grande partie de l'Empire, où la terre est gelée pendant neuf mois de l'année, et enfin les mines de Sibérie qui consomment annuellement un nombre infini d'hommes, d'autant que le travail de ces mines est forcé.
M. Masol qui a été, pendant cinq ans, chirurgien à l'armée du prince Potemkin, m'a dit avoir trouvé très peu de complications venimeuses dans les blessures qu'il a traitées. Cela dément l'opinion de plusieurs auteurs sur une des causes de la dépopulation de la Russie, qu'ils attribuent à cette maladie. L'espèce d'esclavage où sont réduits les paysans ne me parait pas non plus une cause de dépopulation; les seigneurs, dont ils sont la principale richesse, sont intéressés à les conserver, et à les faire marier; et par ce que j'ai vu dans quelques terres, ils leur donnent des facilités pour vivre, que nos paysans libres n'ont pas, ces derniers craignant beaucoup plus d'avoir des enfants que les paysans russes, qui sont sûrs que leur seigneur a intérêt à les nourrir. Il est vrai qu'il y a toujours ceux qui sont pris
pour soldats, qui n'inspirent plus cet intérêt, et dont je conviens que la vie n'est pas ménagée ; mais ce n'est pas à l'esclavage du paysan dans les terres du seigneur qu'il faut attribuer une dépopulation qui a une cause absolument étrangère, car je maintiens que les paysans russes sont plus heureux, malgré leur défaut de liberté, que les paysans pauvres de plusieurs provinces de France, qui n'ont pas de quoi se vêtir, se chauffer, ni se nourrir, tandis que toutes les maisons de paysans russes sont chaudes, qu'ils ont tous un bon touloup de peau de mouton et assez de farine et de grain pour se nourrir eux et leurs familles et qu'il y a peu de jours où ils n'aient un morceau de viande dans leur soupe. L'excès des liqueurs dans un climat froid cause beaucoup de maladies, et comme je l'ai déjà dit, l'art de guérir est dans l'enfance et nul dans les provinces.
Ce n'est pas non plus au malheur qu'ils éprouvent, qu'il faut attribuer l'indifférence des Russes pour les dangers à la guerre, dans les incendies et sur les eaux, indifférence qui en fait périr tous les ans une très grande quantité, mais à la religion qui leur fait croire à la prédestination d'une manière si positive que j'ai vu des paysans passer la Neva sur la glace pendant que la pluie fondait la glace dans plusieurs endroits; et il y a peu de jours, pendant une gelée de 1 1 degrés et que la rivière se prenait, un bateau de dixhuit personnes a été engagé dans les glaces de manière qu'ils auraient tous péri sans l'audace d'autres Russes qui les ont sauvés en mettant des planches d'un glaçon à l'autre jusqu'à eux. Quant à eux, ils se contentaient de faire des signes de croix sans rien tenter pour sortir de l'état où ils étaient.
Il y a quatre ordres de chevaliers en Russie, indépendamment de celui do Sainte-Anne qui est de Holstein. Le premier est celui de Saint-André, institué par Pierre le Grand; la marque de Tordre est un ruban bleu céleste, moiré de droite à gauche, et où pend un aigle impérial au centre duquel est un Saint André étendu sur une croix.
Les chevaliers portent une broderie d'argent sur le côté gauche de leur habit, en forme d'étoile, au milieu de laquelle est une croix do Saint André bleue ot une inscription russe qni signifie « Pour la foi et la fidélité » . Les habits de cérémonie sont de toile d'argent, veste d'étoffe d'or, bas rouges, souliers et chapeaux de velours noir; sur le dernier, une cocarde blanche avec une croix de Saint André bleue et des plumes blanches et incarnat: sur le tout un manteau de velours vert doublé de blanc ; l'épitoge sur laquelle est fixé le collier est de drap d'argent, le collier est formé d'aigles, de croix de Saint André et de couronnes. Le souverain a le collier en diamants, la couronne impériale sur la tête et le manteau doublé d'hermine.
Le second, aussi établi par Pierre I", est Saint-Alexandre Newski. Le cordon est rouge et se porte de gauche à droite; la croix est rouge émaillée et dans le milieu, Saint Alexandre à cheval. La broderie ressemble à celle de Saint André, mais, il y a au milieu le chiffre de Saint Alexandre. L'habit de cérémonie est blanc, galonné d'argent sur toutes les tailles, vestes et parements rouges ; le manteau est de velours cramoisi doublé de blanc. Il n'y a pas de collier; le chapeau est semblable à celui de Saint André, la cocarde est garnie d'une croix rouge.
Le troisième ordre est celui de Saint-Geoi^es, institué par Catherine pour le militaire. Il y a quatre classes, la première porte un grand cordon rouge orange et noir de droite à gauche et une broderie d'or sur l'habit à losange. La croix est d'or émaillée de blanc avec un Saint Georges à cheval au milieu. La seconde classe porte la même croix au col avec un ruban moins large, et la même broderie sur l'habit. La troisième classe porte au col la petite croix sans broderie, et la quatrième la porte à la boutonnière. L'uniforme est l'habit de l'ordre. Il est d'usage que les officiers généraux ne mettent pas d'habit brodé, le jour de Saint Georges, où se fait la même cérémonie d'ailleurs qu'à Saint André et où le souverain dîne
avec les chevaliers qui le conduisent processionnellement à l'église.
Le quatrième ordre est de Saint-Wladimir, institué aussi par Catherine II pour récompenser ceux qui se distinguent dans le civil. Il se donne aussi pour des actions militaires qui ne sont pas cependant jugées dignes de celui de Saint- Georges. Le cordon est ponceau bordé noir. Il se divise en quatre classes, comme celui de Saint-Georges, est émaillé de rouge avec les lettres initiales du saint sur le manteau. La broderie est d'argent avec quatre pointes d'or. Il y a une croix grecque en or, au centre de la broderie avec des lettres en caractères russes. Cet ordre n'a pas d'uniforme particulier; la fête de l'ordre est celle de Saint Wladimir, jour du couronnement de l'Impératrice.
La mort du général Bruce, gouverneur de Saint-Pétersbourg, m'a mis à portée de voir les cérémonies de l'enterrement selon le rite grec. On est d'abord invité par le plus proche parent du mort à venir pour l'enlèvement du corps, qui est toujour la nuit, par un Ukase de l'Impératrice régnante. Le corps est sur un lit de parade, vêtu de son uniforme, à visage découvert. Après de longues prières chantées devant lui, on pose un couvercle sur la bière dans laquelle il est couché et on le porte sur un char funèbre, d'où il est conduit au monastère de Newski, où il y a une ancienne église destinée à la sépulture des gens considérables. Le reste de la noblesse est enterré dans un vaste cimetière qui est dans l'enceinte du monastère. Hors de la ville, à l'extrémité des différents faubourgs, il y a des autres cimetières pour les différentes religions, mais aucun mort ne peut être enterré dans la ville. Il n'y a que les parents ou amis intimes qui suivent le convoi. Le même billet d'invitation vous prie de vous rendre à l'inhumation, le lendemain à dix heures, au milieu de la petite église de Newski. Pour le général Bruce, le même lit de parade qui était à la maison était de velours cramoisi garni de galons et de franges d'argent; la bière, qui était couverte de velours cramoisi galonné
APPENDICE ars
d'or et ferré en cuivre doré avec une inscription; était posée sur une estrade couverte de drap noir et surmontée d'un baldaquin. Autour do l'estrade étaient, sur des carreaux de velours, les marques des différents ordres de Saint-André, Saint-Alexandre, Wladimir, aigle blanc, et Saint-Stanislas; le mort était vêtu de son uniforme de général en chef avec ses ordres; son visage était découvert et son front avait une l>andelettc, ses mains gantées en blanc étaient jointes; un taffetas blanc couvrait ses jambes jusqu'à ses mains ; il y avait une couverture de drap d'or sur laquelle était galonnée en argent une croix grecque.
Le Métropolite devant faire la cérémonie était reçu à la porte de l'église par le clergé avec la croix et l'encensoir. Après avoir fait une prière debout, il est allé baiser deux images qui sont placées aux deux cotés de la porte du sanctuaire. Il était vêtu d'un grand manteau noir, avec trois bandes en largeur à distances égales rouges et blanches ; ce manteau est retenu par une agrafe. Sur les deux côtés, en avant des épaules, sont deux grands losanges de velours vert brodé; il porte au cou une image que j'ai cru être la Trinité entourée de diamants, et il a sur la tête un bonnet comme les moines grecs, excepté qu'il est blanc et qu'il y a une croix brodée en diamants sur le devant.
Entre le corps et l'autel on avait placé un fauteuil où il s'est assis ; il a ôté son manteau et avait dessous une espèce de soutane violette de soie, fermée avec une ceinture cramoisie. Sur cette soutane, il a passé une espèce d'aube d'étoffe d'argent, dont le bas était brodé en argent et en petits bluets; sur cette aube une bande de velours noir d'un ([uart de large galonné d'argent, avec une ouverture en haut pour passer la tête, le tout serré par une ceinture brodée d'or, et par-dessus il a mis unedalmatique comme celle de nos diacres, mais plus longue et avec des manches larges qu'on a agrafées, ainsi que les côtés de la dalmatique. On lui a passé ensuite une croix de diamant au col et une image de la Vierge aussi entourée de diamants, mais dont
la chaîne était plus courte que celle de la croix ; on lui a attacha aussi du côté droit, à la hauteur du genou, un grand losange de velours noir galonné d'argent et garni de franges aux trois coins qui pendent. On lui a mis ensuite sur la tête un bonnet en forme de mitre ancienne, de velours noir, brodé en perles et garni d'images en émail. Au bout de chaque manclie, on lui a passé des espèces de mitons de velours noir, galonnés d'argent, qu'on a fixés. On lui a porté ensuite une espèce d'étole beaucoup plus large que les nôtres et on l'a entortillée sur une épaule, de manière qu'après s'être croisée sur le dos, une bande pend par devant et l'autre par derrière. Sa toilette finie, on lui a apporté à laver les mains, et ensuite, il a pris deux chandeliers, l'un garni de trois bougies et l'autre de deux, et il a donné la bénédiction avec ces cierges en les baissant vers le peuple et les croisant ensuite chaque fois. La bénédiction donnée, il s'est mis en marche, et un élève lui a donné sa crosse, beaucoup moins haute et moins grosse que celle de nos évêques.
On a commencé la messe; elle a de commun avec les nôtres qu'on y chante l'épître, l'évangile, le Credo, le Salve, et qu'on y fait l'offertoire, la consécration et la communion. Sauf cela, rien ne se ressemble. La consécration se fait sous les deux espèces, le pain et le vin. Les portes du sanctuairc se ferment avant la consécration, et ne se rouvrent qu'après la communion. Je n'ai pu me procurer ici aucun ouvrage qui puisse m'instruire des cérémonies, et la plupart des Russes à qui je les ai demandées les ignorent. La messe finie, pendant laquelle il y a plusieurs bénédictions avec les flambeaux à trois et à deux branches et plusieurs encensements, et qui dure environ une heure et demie, on a procédé à la cérémonie funèbre. Outre le métropolite, il y avait cinq évêques, tous en mitre. Celui de Zwer avait son manteau avec les bandes sur lesquelles seulement il avait une étole, repliée comme celle du métropolite; il avait aussi la croix et l'image de la Vierge. Les autres n'avaient que la
croix et la mitre; point de crosses et portant ainsi que tous les autres prêtres une chape de velours noir comme celle de cardinal, c'est-à-dire point ouverte par devant comme les nôtres, mais n'ayant qu'un trou pour passer la tête, et le devant plus court que le derrière, otant relevé par les bras. Au-desssus de cette chape, tous les prêtres ont une bande large qui leur pend par devant et par derrière ainsi que le métropolite, et qui ressemble à un scapulairc de moines.
Le métropolite s'est mis derrière la tête du mort, et le reste du clergé s'est rangé depuis lui jusqu'au sanctuaire, laissant une place libre entre l'autel et le mort, garnie de deux haies de prêtres. On nous a donné pour lors à tous un petit cierge à la main et on a chanté des prières, donné des bénédictions et fait des encensements. L'Église grecque ne permet pas des instruments de musique, seulement de la musique vocale, et elle est très religieuse et très belle. Il est défendu aussi de s'asseoir dans l'église; il n'y a que les évêques qui le puissent. Le souverain même est obligé d'entendre l'office debout; les diacres ont des dalmatiques, mais qui vont jusqu'à terre, et dont les côtés sont accrochés ensemble; l'étole, qui est toujours d'une largeur égale d'un bout à l'autre, est posée sur l'épaule gauche, mais par-dessus la dalmatique. Dans beaucoup de circonstances, le diacre en tient le bout de devant dans la main droite; il le pose sur le pupitre s'il lit l'évangile, etc.
Les prières finies et la bénédiction donnée par le métropolite, il a lu un papier qui est une espèce de prière pour l'âme du mort, et un passeport pour l'autre monde. Après l'avoir lu, il s'est approché de l'estrade, a découvert les mains du mort et a mis entre ses mains le papier; après quoi, il est remonté à l'autel et on nous a repris nos cierges. Un archimandrite, c'est-à-dire un chef de moines, vêtu en moine, mais ayant quatre losanges de velours cramoisi galonné d'or, a lu une espèce d'oraison funèbre en russe; après quoi, on a été prendre congé du mort. Des personnes invitées lui ont fait une profonde révérence; les parents et
ceux qui lui étaient subordonnés lui ont baisé la main, et tous ses domestiques se sont jetés sur son corps en pleurant. Cette triste cérémonie faite, on a posé le couvercle de la bière et les officiers des gardes du régiment qu'il commandait l'ont porté dans la chapelle où il est enterré. Là, on a cloué la bière, et le métropolite, en lui jetant trois fois de la terre, lui dit qu'il a été terre et qu'il allait retourner terre; la cérémonie a duré trois heures.
Le mariage de Mlle Alexandra Protassow, demoiselle d'honneur de l'Impératrice, avec le prince Alexis Galitzin, m'a mis à portée de voir les cérémonies du mariage. Sa Majesté Impériale ayant bien voulu m'inviter à la noce qui s'est faite à la cour, suivant l'usage pour les demoiselles d'honneur.
La veille au soir, les parents des deux promis se rendent chez eux, au moment où leur père et celui qui les représente les bénit, leur donne le pain et le sel et une image.
Le lendemain vers quatre heures, les parents des deux promis se réunissent chez la promise où sa mère lui fait ses adieux, lui donne le pain et le sel pour la dernière fois, et une autre image. Le reste des parents (car les pères et mères des promis ne doivent pas se trouver au mariage, et cet usage est fondé sur l'idée que la présence des pères et mères pourrait, par le respect qu'on leur doit, gêner la liberté des engagements (ju'ils doivent prendre) accompagne la promise chez l'Impératrice. Elle est habillée mais n'a rien sur la tête. La promise entre seule dans la chambre de toilette de l'Impératrice qui lui met elle-même ses diamants, attache des boucles flottantes et met des diamants aussi à ses habits. Ensuite, la promise baise la main de l'Impératrice qui l'embrasse, lui donne sa bénédiction et une image; ces images sont d'or ou d'argent, et il y en a de fort bien travaillées.
La toilette finie, le promis, suivi de toute sa famille, se rend à l'église et se place à la droite du milieu de la nef.
lin modi6nt âpres, arrive la promise qui se place vis-à-vis de son promis, avec un grand intervalle entre eux deux, et on attend ainsi l'Impératrice, qui, en arrivant, fait signe aux promis de s^avancer. Ils s'arrêtent à la balustrade de la nef où le prêtre, après leur avoir fait baiser la croix, leur fait un discours sur les devoirs qu'ils vont contracter. On porte deux anneaux qu'il bénit; après quoi il les met aux doigts des promis, qui les échangent entre eux à trois reprises. On porte ensuite deux couronnes, sur lesquelles il y a une petite croix. Le prêtre leur donne la bénédiction avec la couronne, et la leur met sur la tête. Un chambellan est nommé pour la tenir. Lorsqu'ils ont la couronne sur la tête, on étend le poêle par terre entre l'entrée du chœur et la nef. I^s promis se posent dessus debout, et les chambellans les suivent, soutenant les couronnes sur leur tête. On apporte un petit calice d'or où Ton verse du vin, et les promis boivent l'un après l'autre à trois reprises. Après quoi, le prêtre, après leur avoir fait les questions préparatoires, leur donne la bénédiction nuptiale et leur fait ensuite baiser la croix. Les chantres chantent alors un extrait de Saint Paul sur les devoirs des maris et des femmes; mais la traduction russe est plus sévère encore que ce qu'on m'a dit sur l'obéissance des femmes à leurs maris. Pendant ce cantique, le prêtre, ayant uni les mains des époux, prend leurs mains jointes avec sa main droite et leur fait faire trois fois le tour de l'autel, les chambellans suivant pour soutenir les couronnes. Après cette promenade, le prêtre leur donne la bénédiction avec la croix, et la leur fait ensuite baiser; l'Impératrice se retire et en sortant du chœur, les mariés s'embrassent dans l'église. Rentrés dans la salle dite des chevaliers-gardes, on attend l'Impératrice, à qui les époux d'abord et ensuite tous les parents, vont baiser la main. Klle embrasse l'épouse et les dames, et fait commencer le I»al par des polonaises. Le Grand-duc a dansé avec l'épou.se, et l'époux avec la grande-duchesse Alexandra. L'Impératrice s'est mise à jouer au boston et le bal a duré jusqu'à neuf
heures, qu'on est allé souper. Les époux étaient à table à côté l'un de l'autre et l'épouse près de l'Impératrice. Un denii-tfuart d'heure après qu'on a été ù table, l'Impératrice a porté la santé des nouveaux mariés. Tout le monde a bu du vin de Champagne, qui était servi d'avance devant chacun dans un verre couvert. Le souper a duré une heure. L'Impératrice s'est alors retirée. J'ai été avec la mariée, le prince lousoupoff qui représentait le père et qui est oncle du marié et la princesse Galitzin, sa belle-sœur qui jouait le rôle de mère, dans la maison des nouveaux mariés. Le vestibule et l'escalier étaient jonchés de fleurs et de myrtes. Dans le salon, il y avait une table ronde couverte de toutes sortes de fruits et de sucreries. Lorsque les fanfares ont annoncé l'arrivée de la mariée, l'époux est allé la prendre à la sortie du carrosse, et lui a donné la main jusqu'au haut de l'escalier, oà le prince lousoupoff leur a donné à baiser une image, et la princesse Galitzin lui a présenté un grand pain noir au milieu duquel était une salière pleine de sel. Les époux ont mangé un petit morceau de pain trempé dans le sel, et sont entrés au salon où ils se sont mis à table. On nous a servi du vin pour boire à la santé des mariés, qui nous ont remerciés en buvant à leur tour. Aprè.s quoi la mariée est entrée dans sa chambre, suivie de toutes les femmes, car les filles sont exclues de cette cérémonie, et nous sommes restés dans le salon avec le marié. Au bout d'une demi-heure, nous sommes entrés dans la chambre, et nous avons trouvé la mariée en bonnet de nuit et en déshabillé, assise sur un canapé au pied du lit; tous les hommes ont été lui baiser la main, et elle les a baisés au front. Nous sommes sortis, et le marié a reconduit toutes les dames jusqu'à la rue. Il est d'usage dans toute la Russie, et quoiqu'on dise à Pétersbourg qu'il faut l'abolir, il y a des familles qui y tiennent, que la chemise de la mariée est mise le lendemain matin dans une cassette et envoyée à la mère du marié. Il faut que la mariée soit vêtue de blanc, et qu'elle ait des rubans couleur de feu ; elle n'a pas de bou-
quet sur la tète. Du moment qu'une fille est mariée, elle ne dépend plus que de son mari, va seule dans le monde et reçoit chez elle tous ceux qui conviennent à son mari, à qui seul elle a à rendre compte de ses actions. Avec cela, les bons ménages sont communs dans la bonne compagnie; il est vrai que les femmes y ont moins de mérite qu'ailleurs; les hommes s*en occupent peu et préfèrent le jeu à tout autre plaisir.
Le luxe des chevaux est énorme; les grades déterminent la manière dont on va en ville. Les généraux en chef ou ceux qui ont des places correspondantes à ce grade, vont à six chevaux, avec deux hommes à cheval devant; depuis le lieutenant-général jusqu'au colonel, à six chevaux sans hommes à cheval; du colonel au major, à quatre et les officiers particuliers, etc., à deux. Les femmes suivent à cet égard le rang de leurs maris et la plus grande, dont le mari n'est que colonel, ne peut pas aller à six chevaux dans Pétersbourg. D'un autre côté, un laquais que vous envoyez en commission ne va pas à pied; il prend l'été unedroohki (|ui est une petite voiture découverte sur quatre petites roues, menée par un cheval, et où on est assis de côté, et l'hiver un traîneau. Aussi, v a-t-il dans tous les coins de rue une quantité énorme de ces voitures,, qui vont très vite ; outre ces traîneaux qu'on loue à la course comme les fiacres, il y en a à deux places qui sont menés par deux chevaux, dont l'un est au brancard et trotte, et l'autre à gauche et galope toujours en portant la tête pliée à gauche. Ces chevaux, quoique laids, se vendent très cher. On ne met pas ici de sonnettes aux traîneaux et on courrait risque d'être renversé à tout moment si les rues étaient moins larges. D'ailleurs, il est convenu que les traîneaux se portent toujours à droite. Ainsi en marchant à la gauche de la rue, vous êtes sur de ne pas être culbuté par ceux qui viennent derrière et vous voyez ceux qui viennent devant. D'ailleurs on crie toujours « Podi, podi » qui veut dire u gare ». Mais, on va si vite qu'on ne serait pas averti à
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temps. Pendant l'hiver, pour ménager les chevaux, on ôte les roues des voitures et on les attache sur des patins qui tiennent la voiture à peu près à la même élévation que les roues, avec la différence que les gens, au lieu de monter derrière, se tiennent sur les bandes du traîneau, l'un d'un côté et l'autre de l'autre La manière de voyager l'été, est dans des kibitkas, qui sont de petites charrettes à demi couvertes à quatre roues et qui ne sont pas suspendues. Il faut y être à peu près couché pour pouvoir soutenir les cahots. L'hiver, une machine pareille est sur un traîneau et on y dort fort bien. Il y a, outre cela, des traîneaux sur lesquels on pose une espèce de caisse légère avec des fenêtres, et dans laquelle plusieurs personnes peuvent voyager commodément.
L'hiver est la seule saison où il soit agréable de voyager en Russie; on va vite, on n'est pas cahoté, et l'on n'est jamais arrêté par les marais ni les rivières qui sont toujours gelés. J'ai observé que la glace glisse moins ici qu'en France. La neige fait absolument sable, et cependant le froid n'est pas excessif. Quand il ne fait pas de vent, le froid est très peu sensible, et pour peu qu'on marche on sue. L'air est très dense quand il gèle. J'en ai jugé par le son des trompettes qui sonnent tous les jours des fanfares à midi sur la tour de l'amirauté.
L'hiver est la saison de l'année qui procure le plus d'amusement aux Russes. Indépendamment de la facilité qu'il y a à voyager en traîneau, sur la neige et sur les glaces, il y a des courses de traîneaux pour l'amusement: les uns dans la ville pour prendre l'air et les autres sur la Neva, avec un prix pour les traîneaux qui arrivent les premiers. Chaque traîneau est attelé de deux chevaux, l'un au brancard, qui doit trotter, et l'autre à sa gauche qui est au galop. Pour y tlonner de la grâce, il faut que le cheval soit très plié à gauche. Un cocher, assis sur le côté droit de l'avant du traîneau, mène les chevaux. Les traîneaux sont ordinairement à deux places.
De» montagnes de {];Iace qu'on élève sur la Neva et qu'on descend en glissant dans des traîneaux Faits exprès, donnent encore un grand amusement. Elles sont queUfuefois aussi hautes que les maisons, et au pied de ces montagnes, on en a élevé d'autres de moindre hauteur que la force du mouvement de la descente fait remonter pour redescendre encore.
L'hiver est aussi le temps des chasses. A la première neige, on chasse les lièvres qui sont blancs dans cette saison, en les suivant à la piste jusqu'à leur gîte, d'où on les fait partir à coups de fouet, et on les prend avec des lévriers. Mais, cette manière de les chasser ne peut plus avoir lieu dès que la gelée a donné trop de consistance à la neige pour que le pied du lièvre v reste empreint. Pour chasser les coqs de bruyère, on en place d'empaillés, qu'on nomme balvanncs, sur de grandes perches <|u'on appuie contre les arbres. Les chasseurs se mettent dans des baraques couvertes de sapins, et on fait traquer par des paysans. Les coqs qui passent les nuits à terre sur la neige, se levant au point du jour au bruit des traqueurs. et voyant les balvannes sur les arbres, vont se percher à côté et on les tire. Plus on en tue et plus il en vient, d'où il résulte qu'on en tire jusqu'à vingt sans quitter sa place.
Les loups, qui sont en grande abondance, se chassent soit en les attendant le soir près de quehjue charogne, soit en les faisant traquer; ils sont en général peu méchants et n'attaquent les hommes que quand ils sont en grande troupe — ce qui arrive quand les froids sont excessifs et qu'il est tombé une grande quantité de neige. Les ours se chassent aussi l'hiver. Dès qu'un ours, soit mâle ou femelle, entre dans sa seconde année, il passe l'hiver seul dans une tanière, faite de branches d'arbre au pied d'un arbre, et qui se couvre de neige. Quand elle est couverte de neige, l'ours s'y retire, gratte la neige qui est dedans, la nettoie et s'y couche. Il n'en s<)rt plus de tout l'hiver, et ne vit qu'en léchant ses pattes de devant. Quand les chasseurs ont découvert une tanière occupée par un ours, ils la laissent plusieurs jours sans y aller parce que si l'ours les a entendus, il sort pour
s'assurer s'il est découvert. On ne peut donc pas être sûr de le trouver avant huit jours; mais, au bout de ce temps, si personne ne passe l'enceinte, on est sûr de l'y trouver. On met un filet autour de l'enceinte, et les chasseurs avec un épieu dont le fer est d'un pied de long et large d'un pouce et au bout duquel est un arrêt de fer, se plantent autour du filet. Quand chacun est prêt, on conduit près de la tanière deux chiens de petite espèce qui agacent l'ours et le font sortir. Une fois dehors, ceux qui sont dans l'enceinte font du bruit pour le faire fuir et quand il veut sortir, un chasseur lui présente l'épieu. L'ours se dresse sur ses pieds de derrière et marche sur le chasseur pour l'étreindre et l'étouffer, et celui-ci lui présente l'épieu où l'ours s'enferre de luimême. Sans cet arrêt de fer dont j'ai parlé, il s'enfoncerait toujours et s'il en avait encore la force, tuerait encore le chasseur en mourant sur son corps. Un danger qu'il y a, à cette chasse, pour le chasseur, est que l'ours casse l'épieu avec sa patte qui est très forte; mais, communément, les chasseurs sont deux ensemble et l'un des deux a un pistolet pour tirer l'ours si son camarade était en danger. Dans les deux chasses d'ours où j'étais, l'ours a été tiré dans l'enceinte, et on ne s'est servi de l'épieu que pour l'achever.
Un usage assez extraordinaire, surtout dans un pays où il y a des maîtres et des esclaves, c'est que le Russe, depuis le souverain jusqu'au paysan, quand il parle à son supérieur ou à son égal, l'appelle Balouchka qui veut dire « petit père » , et quand il parle à .son inférieur il l'appelle Bral, qui veut dire « frère » . Cet usage est si général qu'un paysan qui parle à l'Impératrice, l'appelle « Matouchka, petite mère, »• et ceux qu'elle admet dans sa société se servent de la même expression, en lui parlant russe.
En russe on n'appelle jamais personne par son nom de famille, mais par .son nom de baptême auquel on joint le nom de baptême de son père, comme Ivan Petrovitch. Les femmes de même sont appelées par leur nom de baptême et celui de leur père comme Alexandra Petrovna. Nommer un
homme ou une femm« par son nom de fomille, serait une grossièreté, et cet usage, qui est parmi les grands seigneurs, est le même parmi les bourgeois et parmi les paysans.
Les Russes sont très superstitieux, surtout pour les images. Il y a peu de chambres où il n'y ait dans un coin une image à laquelle on fait la révérence en entrant. Outre cela, il y a un emplacement dans presque toutes les maisons, où on réunit plusieurs images, comme une chapelle, et devant lesquelles brûle une lampe ou une bougie jour et nuit. Toutes ces images sont sur bois, peintes à l'huile et couvertes souvent de plaques d'or ou d'argent, qui ne laissent voir de l'image que le visage, les mains ou les pieds; il y en a quelquefois qui sont garnies de diamants, de perles ou de pierres précieuses.
L'habit russe pour les hommes n'est pas porté dans la bonne compagnie. Celui des dames est une robe coupée avec une ceinture dont les bouts pendent par devant et un galon ou une broderie droite; en devant de la jupe, des panaches pendants qui se croisent par derrière et les manches de dessous sont extrêmement pliss«*es et viennent jusqu'au poignet. Cet habit est celui des dames de cour, mais la grande-duchesse en ayant adopté un qui ressemble aux robes qu'on porte en France, excepti' deux espèces de lisières qui se nouent par derrière, l'habit russe véritable n'est plus porté que par l'Impératrice, la princesse Daschkoff et quelques dames d'un certain âge. L'habit des paysans est un habit qui va jusqu'au genou, très plissé et boutonné par de petits boutons. Il n'est pas ouvert par derrière, et ils portent par-dessus une ceinture qu'ils nouent par derrière. Us ont des culottes larges et des bottes. Pendant 1 "été, ils ont un chapeau sur la tète, mais dont la forme est plus large en haut qu'à l'endroit où entre la tète. L'hiver, ils ont un bonnet de fourrure et un touloup ou pelisse de peau de mouton au lieu d'habit; ils ont toujours des gants mais qui n'ont pas de doigts. Hiver et été, un paysan, quelque pauvre qu'il soit, n'est jamais sans gants; ils ne portent rien au col
et quelque froid qu'il fasse, ils ne cherchent pas à se gcurantir. L'habit croise sur le devant, de sorte qu'il y a toujours au haut du col une partie où ils n'ont que la simple chemise.
I/habit des paysannes est une robe fermée sans manches, et pour les dimanches, {jalonnée ou brodée, au bas. La chemise va jus(ju'au col et est fermée par une agrafe de pierre de couleur, montée en or ou en arjjent. Les manches ne sont que celles de la chemise, et elles sont nouées avec des rubans ou des agrafes. Les filles ont les cheveux tressés en lonjjues tresses attachées au sommet de la tête; sur le devant de la tête, elles portent un bandeau large de trois doigts, brodé en or ou en argent, ou en paille de couleur ou de perles. Ce bandeau, qui est fermé, s'attache derrière la tête. Dès qu'elles sont mariées, elles cachent tous leurs cheveux sous un bonnet, et ce botinet avance en avant plus ou moins en pointe selon l'usage des provinces. Sur ce bonnet, elles portent un mouchoir, assez souvent brodé, qui pend par derrière. Les femmes et les filles mettent au col des chaînes d'argent ou d'or ou des colliers de corail, de perles ou de pierres de couleur, et toutes des boucles d'oreilles qu'elles ne quittent jamais; mais, dès qu'elles deviennent veuves, elle ne peuvent plus en porter, de sorte qu'en passant dans un village vous distinguez une fille, une femme ou une veuve. Tous les hommes portent la barbe.
r.,es servantes dans les villes et les petites marchandes ne suivent pas exactement le costume russe. Elles s'enveloppent la tête d'un mouchoir de soie de couleur et mettent une espèce de serviette autour de leur col, qu'elles tiennent devant leur bouche pour se garantir du froid quand elles sortent. D'ailleurs, leur costume est communément celui qu'on porte en Allemagne, la plus grande partie des servantes de Pétersbourg étant des Livoniennes ou des Finlandaises, qui s'habillent comme les Allemands.
Les maisons de paysans qu'on appelle isba, sont de bois et assez basses. Il y a un grand poêle en faïence carré. Audessus, sont des cages pour des poules. Autour de l'isba, il y
a un banc de bois, et au-dessus, une tablette qui règne autour de la chambre. Une grande table longue est du côtt; des fenêtres, qui sont très petites. Dans l'angle est placée l'image. Du côté opposé à une fenêtre, est une sous-pente, qui tient la moitié de la chambre, et c'est là où couche toute la famille pêle-mêle sans lit et sans paille, l'été sur des nattes, et l'hiver dans leurs touloups. Les vieillards et les enfants couchent sur le poêle pour avoir plus chaud. A côté du poêle, est un petit four où ils cuisent leur cachas.
Dans plusieurs de ces isbas, il n'y a pas de cheminée, mais seulement un trou par où sort la fumée, de sorte qu'outre la chaleur étouffante qui y règne, on est étouffé de fumée, jusqu'à ce que le bois soit consumé et qu'on ferme le poêle. Le feu répand une chaleur douce et égale, et vu la manière dont les maisons sont fermées, il dure quelquefois deux jours, sans qu'il faille remettre du bois. Il est extraordinaire que l'habitude permette aux Russes et même aux enfants d'aller se rouler dans la neige avec un froid de trente degrés sans qu'il en résulte aucun danger pour eux, et on peut dire que si les Russes ne faisaient pas autant d'excès de liqueurs fortes, c'est la nation dont le tempérament est le plus vigoureux.
Les bains en Russie sont très en usage, mais ce sont des bains de vapeur. Il y a peu de maisons qui n'ait ses bains particuliers; mais il y a des bains publics où tous les Russes vont au moins une fois par semaine. Ils consistent dans une maison de bois entourée de gradins. D'un côté est un poêle où on fait rougir des pierres sur lesquelles on jette de l'eau qui forme une vapeur extrêmement chaude, surtout dans les parties supérieures. Les Russes y entrent tout nus, avec un petit baquet d'eau froide dans chaque main et quand la chaleur est insupportable ils se jettent cette eau sur la tête et sur le corps. Ils se fouettent ensuite tout le corps avec des verges de bouleau garnis de feuilles, et sortent de là dans la cour où ils se jettent de l'eau froide, plusieurs vont se plonger dans la rivière, et l'hiver se roulent dans la neige. Après quoi, ils rentrent dans le bain et recommencent à suer. Ces sortes
de bains sont très sains pour les maladies de peau, qui sans eux seraient très communes, tant à cause de la salaison qu'à cause de la malpropreté habituelle. Quoique, dans les bains publics, les hommes et les femmes aient des cours, des bains séparés, la décence y est peu observée et les hommes tout nus vont aussi simplement chercher de l'eau et des verges chez les femmes que celles-ci chez les hommes. D'ailleurs les planches qui séparent les deux cours sont si peu jointes, qu'on peut voir aisément le plus dégoûtant spectacle. Ce qui est extraordinaire est le peu d'effet que cela fait sur eux. Du reste, on peut juger de l'effet que doit faire sur les formes une sueur aussi forcée. La peau des personnes qui sortent de l'eau est de la couleur d'une écrevisse cuite.
Le jour des rois, on bénit les eaux. On vient de construire à cet effet un pavillon sur le fossé de l'amirauté. Il est garni de branches de sapin, et il y a de grandes images dans les rameaux. Sur le haut est un Saint Jean de bois avec la croix. Du palais, on construit deux galeries en planches découvertes mais garnies de sapins des deux côtés qui conduisent au pavillon. Après la messe, l'archevêque suivi du clergé s'est rendu sur cette rotonde portant une croix sur sa tête; il a plongé cette croix dans l'eau par trois fois. On lui a ensuite porté les drapeaux de toutes les troupes qui étaient sous les armes; il les a bénis, et les a rendus aux troupes qui ont défilé devant le château et ont salué devant la fenêtre où était l'Impératrice.
Le jour des Rois cette année, la nouvelle de la paix signée à Jassy étant arrivée entre la messe et la procession, l'archevêque a chanté le Te Detim. Il s'est placé au fond du chœur et après avoir commencé à genoux ainsi que tous les assistants, on s'est levé jusqu'à la fin de la cérémonie. L'Impératrice ni personne de la famille n'a de carreaux à l'église ni de sièges. La place de l'Impératrice est garnie d'un tapis et d'une espèce de dossier de velours sur lequel est brodé l'aigle impérial de Russie. Après le Te Deum, l'archevêque a fait un petit discours à l'Impératrice pour la complimenter
pour la paix et lui donner la croix à baiser. Elle a baisé la main de l'archevôque, qui l'a embrassé et lui a ensuite baisé la main. Elle a fait la même chose aux autres archevêques et à son confesseur. Quant aux autres prêtres, elle s'est baissée vers leurs mains, mais sans la baiser, et ne les a pas embrassés. Le Grand-duc, la Grande-duchesse et leurs enfants ont fait de même; la famille impériale n'a pas suivi la procession. Il y a eu grande table à la cour, où j'ai dîné. On n'a pas servi en vermeil; la table a été plus nombreuse, les ministres y ayant diné, mais d'ailleurs comme à l'ordinaire.
Lorsqu'une femme est accouchée, elle est neuf jours sans voir d'autres personnes que ses amies et ses parents. Mais au bout de neuf jours, elle voit tout le monde, et chacun qui vient la voir lui baise la main et met un ducat sur la table qui est à côté d'elle. Les femmes l'embrassent et lui portent aussi un ducat. Les dames se ménagent peu pendant leurs couches; elles ont les pieds à terre et se lèvent pour toutes les personnes qui entrent. Les nouveau-nés ne sont baptisés que quelques jours après leur naissance et voici les détails de cette cérémonie. Elle se fait dans la maison où l'on ap|X)rte une cuve, autour de laquelle sont pratiquées trois bobèches. Dans un coin de la chambre, du côté du levant, est une image avec des bougies allumées devant, et une croix couchée. L'enfant est porté par la garde, derrière le prêtre, entre le parrain et la marraine. On met trois bougies allumées dans les trois bobèches et le prêtre bénit l'eau en y mettant du saint chrême et en soufflant dessus; après quoi, on ôte deux des trois bougies et on les donne allumées l'une au parrain et l'autre à la marraine; ensuite le prêtre, l'enfant, le parrain, la marraine se retournent du côté opposé à l'image et crachent à terre; c'est pour chasser le diable. On se retourne ensuite, et le prêtre souffle sur l'enfant, lui met du saint chrême au front, au dos, au cou, aux mains, et aux pieds; ensuite, il le prend et mettant sa main étendue sur son visage, le plonge trois fois dans l'eau de la cuve en le retirant. La garde l'essuie dans ses langes et le remet au
parrain (jui rond sa bougie et porte l'enfant pendant trois tours que le prêtre, la marraine et lui, font autour de la cuve en faisant chaque fois la révérence à rimajje en passant devant. Toute la cérémonie, qui est plus longue que chez les catholiques, est mêlée de beaucoup de révérences et de signes de croix comme toutes les cérémonies grecques ; les assistants répondent toujours par une espèce de chant.
Le genre de vie de Moscou est un peu différent de celui de Pétersbourg, la noblesse y est beaucoup plus nombreuse, et la ville plus grande. N'ayant pas de cour, qui est le centre de toutes les sociétés, chaque famille forme une société presque particulière et les parents rendent plus à quelqu'un de leur nom ou de leur famille qu'à tout autre, d'où il résulte qu'à l'exception du général gouverneur, du maréchal Rasomowski et un ou deux autres, l'état considérable que tiennent les seigneurs riches qui sont établis à Moscou, se borne à recevoir leurs parents et un nombre plus ou moins grand de commensaux.
Il y a peu de villes où Thospitalité soit plus observée. Pour peu qu'un étranger soit connu, il est prié à dîner et à souper tous les jours. Le goût de magnificence des Russes en général, qui est plus évident à Moscou qu'à Pétersbourg, parce que, d'une part, il n'est pas éclipsé par celle de la Cour et que d'ailleurs, il est moins cher à satisfaire, s'étend sur toutes les parties, excepté l'ameublement des maisons, qui est simple et assez généralement d'assez mauvais goût. Les maisons sont immenses, les écuries nombreuses, une quantité prodigieuse de valets de toutes espèce et surtout un si grand nombre de gens qui mangent à table que sur soixante convives qui sont à table vous n'en connaissez quelquefois que dix ou douze. D'autres hommes et femmes sont à l'extrémité de la table et disparaissent dès qu'on a pris le café. H y a peu de maisons à Moscou qui n'aient un orchestre nombreux appartenant au maître de la maison; un certain nombre a des acteurs russes et le comte Schermatoff y joint un corps de ballet très nombreux.
Les mœurs y sont relâchées, mais moins par dépravation qu^à la manière asiatique, plutôt cynique que libertine. I^e désordre dans lequel vit le Russe tient plut('>t à un reste de barbarie qu'à la corruption.
Les paysans marient leur fils de dix ans à une fille de dixhuit pour avoir une ouvrière dans la maison; ils font euxmêmes leurs petits-fils, en attendant que ceux-ci jouissent du même privilèjje. L'habitude des bains publics, celle de coucher toute la famille dans la même isba produit cette indifférence, et les seigneurs ayant de leurs sujettes dans la maison pour toutes sortes de services, elles se croient obligées de se livrer à tout ce qu'ils exigent d'elles. Il y a un peu plus de galanterie à Moscou qu'à Pétersbourg, parcequ'il y a plus de désœuvrement, mais le nombre d'hommes est si peu considérable en comparaison des femmes que celles qui veulent recevoir des hommages sont obligées de faire des frais de coquetterie. Dans le peuple, on voit les mœurs russes dans leur pureté. Dévots, superstitieux, ils se croient tout permis pourvu qu'ils observent les carêmes, et qu'ils n'oublient pas de faire des signes de croix et des révérences aux images, qui sont ici à tous les coins des rues. Un archevêque a été la victime de son humanité et de sa raison. Ayant fait enlever les images pendant la peste, qui augmentait par la foule qui se réunissait autour d'elles, le peuple s'est révolté, a dit qu'on voulait le faire mourir, puisqu'on lui était le seul remède qui lui restât, qui étaient les miracles des saintes images. Il a arraché l'archevêque de l'autel et l'a massacré.
Ce même peuple est aussi plus livré à l'amusement à Moscou qu'à Pétersbourg. Les boissons fortes toute l'année, les montagnes de glace au carnaval et les kicheiys ^ux fêtes de Pâques, sont un de leurs grands plaisirs. Ces kicheiys sont des bascules de toutes espèce; celles qu'ils préfèrent sont celles d'une roue où quatre chaises suspendues élèvent et abaissent tour à tour ceux qui y sont assis. A coté de ce» kicheiys, il y a des marchands d'eau de vie, de gâteaux et de baraques de marionnettes comme aux Champs-Élisées et
aux boulevards. Au !•' inai,i( y a des promenades déterminées, et à plusieurs autres époques de l'été, où tout le peuple de Moscou se réunit pour danser et boire. On dit cependant que depuis la peste qui a fait périr tant de monde, le goût de la débauche et de l'amusement a diminué à Moscou. Je ne puis juger de ce que ce devait être, qu'en disant que les derniers jours du carnaval, il fallait aller au pas pour ne pas écraser des ivrognes qui remplissaient les rues, tant à pied qu'en traîneau.
On dit les environs de Moscou charmants, ils sont boisés, inégaux et arrosés par trois rivières. Je n'ai rien pu en voir, car tout était couvert de neige, et les rivières ne différaient en rien des champs, des chemins et des prés. On dit que le vert y est aussi bien qu'en Angleterre, et que les sites y sont très agréables.
Je ne crois pas la vie de Moscou très agréable, surtout pour les femmes. Les cérémonies de la semaine sainte ont beaucoup de rapport avec celles des catholiques, avec la différence que ce sont toujours les veilles qu'on célèbre. La veille du dimanche des Rameaux, on bénit les rameaux, dans les maisons où on en distribue aux assistants et l'usage est de se donner ensuite de petits coups les uns les autres. Après la distribution des rameaux, le prêtre distribue aussi de petits cierges qu'on attache à son rameau pendant le reste de la cérémonie. Le jeudi saint, on élève une estrade au centre de la nef avec un fauteuil et douze chaises. Après la messe, l'archevêque se place dans le fauteuil et douze prêtres sur les chaises, le diacre entonne ensuite l'Évangile, et à l'endroit de l'Évangile où il est dit ce que fit Jésus- Christ aa lavement des pieds des apôtres, l'archevêque fait la même chose. Il ôte sa tunique, passe un linge autour de lui, verse de l'eau dans le bassin, lave les pieds, les essuie et les baise, et quand il est au dernier, l'archevêque lui dit la même chose que Jésus-Christ à Saint-Pierre, et ce dernier lui répond. La cérémonie finie, l'archevêque se rhabille seul, monte à l'autel et on commence tout de suite les vêpres.
Le vendredi saint, il y a un tombeau placé en large dans le chœur, sur lequel est un suaire couvert d'une toile ; on ne dit pas de messe ce jour-là; l'office se dit à deux heures et après l'office le sermon ; le célébrant dénoue les mains et les pieds du suaire, et après s'être prosterné trois fois, les baise. Le clergé, l'Impératrice et la cour font de même. Les personnes âgées, au lieu de se prosterner tout à fait, se contentent de poser la main droite à terre, presque toutes les dames ne font que cela.
La nuit de Pâques la messe se fait à minuit. La seule différence est que quatre diacres chantent l'évangile tour à tour, phrase par phrase. Les quatre diacres sont tournés vers les quatre parties du monde. Après la messe, tout le monde s'embrasse en disant : « Christ est ressuscité ». L'autre répond : « Oui, il est ressuscité » . On baise la main à l'Impératrice dans l'église, et tout le monde indifféremment sans qu'il soit nécessaire de lui avoir été présenté. On bénit l'eau trois semaines après Pâques et le 1" août, les cérémonies de l'église sont les mêmes, mais on ne tire pas le canon et les troupes ne prennent pas les armes.
Le jour de saint Alexandre qui est la fête de l'Ordre, elle se célèbre comme celle de saint André, avec la différence que les manteaux sont de velours rouge et qu'il n'y a pas de colliers. Cette cérémonie n'a pas eu lieu cette année, l'Impératrice étant restée à Tsarskoé-Sélo pour une indisposition. Autrefois, la cérémonie se faisait au couvent de Newski, et après avoir été prendre des images à la cathédrale, on les portait au couvent pour y entendre la messe. L'Impératrice y allait à pied précédée par les chevaliers gardes. Depuis plusieurs années, elle s'est dispensée de cette cérémonie que l'archevêque fait toujours, et où l'on députe deux chevaliers gardes et un sénateur.