‹ Nouvelles lettres à sa femme 1792-1795Chapitre 5 sur 7 · POTEMKIN · texte numérisé non relu

POTEMKIN

Les actions des hommes sont le plus souvent déterminées ou par la mesure de l'opinion qu'ils ont donnée d'eux, ou par les prétentions qu'ils se croient fondés d'avoir d'eux-mêmes. Les hommes vraiment supérieurs ont embrassé tout le genre humain par leur bienveillance, et ont imposé à chaque individu du respect par leur existence morale. De grandes facultés sans le sentiment intérieur de bienveillance produisent, dans celui qui en est doué, un certain mépris pour le genre humain, fondé sur le peu d'estime qu'il a pour les individus, d'après les imperfections qu'il remarque en eux.

Celui qui se sent supérieur par ses facultés à ses semblables finit par faire peu de cas de la nature entière qui, lui présentant sans cesse des obstacles ou des imperfections, se refuse à la vivacité de ses goûts et met des barrières à ses fantaisies. Il lui arrive même souvent de résister à cette nature, de la combattre et même quelquefois avec succès.

Mais, il n'est pas de même de celui qui laisse ravaler sa raison jusqu'à être esclave de sa passion, et faire de ses talents les instniments de ses désirs immodérés en négligeant le véritable but de sa supériorité qui doit être de contribuer au bonheur des hommes. S'il laisse apercevoir au lieu de cela du mépris pour eux, il ne présente plus qu'une difformité gigantesque, que le peuple prend souvent mal à propos pour de la véritable grandeur, et dans un tel homme, l'immortalité s'élève h proportion des richesses, des talents ou du pouvoir qu'il a su s'approprier.

S'il suffit d'une volonté bien prononcée pour mériter l'admiration, Potemkin mérite une des premières places, après Attila ou Timour, qui sont ceux qui, dans l'histoire, ont montré la volonté la plus déterminée; Potemkin a voulu des richesses et du pouvoir : il a été riche et puissant; aucun moyen ne lui a paru trop difficile pour parvenir à ses fins. Il a passé plusieurs années à rassembler dans une solitude ignorée les connaissances qu'il croyait indispensables au succès de ses projets; et il n'a eu besoin que d'en faire briller quelques étincelles pour pouvoir prendre un grand ascendant sur les esprits, dans un empire si vaste que les connaissances ne peuvent pas y être généralement répandues.

Mais, il fallait y joindre le bonheur d'être découvert et employé par la souveraine; Potemkin pouvait y compter; il savait que le génie de Catherine avait toujours présents les besoins de son empire et était sans cesse occupé de trouver la capacité et les talents nécessaires pour mettre en mouvement à la fois dans mille endroits la grande machine de l'État. Il savait que, cherchant partout avec empressement le mérite dont elle connaissait la vérité, elle devait être naturellement la protectrice d'un homme, qui, à la suite d'un plan profondément conçu, venait lui offrir les ressources qu'elle pouvait tirer d'une volonté ferme et déterminée.

A Pétersbourg, cette Byzance du nord, le rang est le premier objet de l'ambition, et le premier moyen de puissance. La fortune élève d'un vol d'aigle le nouveau favori, jusque sur les premières marches d'un trône, à l'autorité duquel sont soumis, d'une manière absolue, des millions de sujets. Peut-être même qu'à cette époque, un tel appui a été agréable au souverain; car dans les constitutions despotiques, l'ambition insatiable de quelques puissants satrapes couve souvent, sous l'apparence d'une soumission sans bornes, des desseins criminels contre leur maître, loi^que sa prudence ne sait pas les occuper ou les maintenir dans la soumission en les tenant désunis. Par le commandement d'une armée disciplinée de trois cent mille hommes et la disposition des

sommes immenses nécessaires à l'entretien d'une si g;rande machine, Potemkin se vit en possession d'un pouvoir sans bornes et tel qu'il sembla que la gloire et la considération de l'Impératrice, étaient augmentées depuis que les bras de Potemkin lançait ses foudres.

Tout autour de lui rentrait dans la poussière. Terrible était sa volonté; accoutumé à ployer devant l'autorité, personne ne croyait commettre de bassesse en se soumettant à la toute-puissance d'un homme qui recevait immédiatement tous les rayons de la Majesté, et les faisait refléter sur qui lui plaisait. La gloire est une divinité à laquelle les souverains se plaisent à sacrifier, et l'Impératrice voyait dans les projets de Potemkin des idées de gloire auxquelles son âme sublime aimait à se livrer, La possession de la presqu'île de la Grimée lui frayait le chemin à une plus vaste perspective; on lui montrait ses flottes environnant l'Europe, de Gronstadt à Sébastopol, l'empire du Groissant renversé à ses pieds, de nouveaux royaumes s'élevant à son moindre signal, des diadèmes tombant de ses mains sur la tête des êtres fortunés que sa faveur, semblable à celle des dieux, tirerait du néant pour en faire des princes.

Il eût été maladroit de présenter des projets imaginaires à la souveraine du plus grand empire de la terre sans lui montrer en même temps la possibilité de les exécuter. Mais, Potemkin en démontrait d'autant plus aisément la facilité qu'il n'avait besoin que d'un geste pour y employer les efforts qu'on peut tirer de vingt-six millions de sujets. Gomme il se servait de tout comme de moyens de parvenir à son but, l'extrême prodigalité prenait dans sa main le caractère de grandeur. Les dignités, les trésors, les hommes même, n'étaient que des instruments passifs à ses yeux. Lui 8cul était l'esprit créateur et ordonnateur. Le comble de l'éJévation que peut désirer l'imagination exaltée d'un favori de la fortune, n'était plus rien aux yeux de Potemkin, dès qu'il v était parvenu. Des palais de marbre, brillants d'or, où la magnificence égalait le goût, tout ce qu'a pu inventer

le Turc, tout ce qui peut flatter les sens, des provinces entières, leurs habitants, des sommes prodigieuses, comme si elles eussent été puisées dans des trésors inépuisables, une pluie de diamants qui fait honte à ce que racontent les poètes, de celle d'or que leur Jupiter versait sur la fille du roi d'Argos, des jardins où l'on voyait, malgré 60 degrés de froid, les productions voluptueuses des quatre parties du monde, enfin des fêtes où la flatterie la plus dévote, déguisée sous le nom de l'amitié, couronnait le héros et lui adjugeait des noms faits pour perpétuer le souvenir de ses victoires; rien ne touchait Potemkin. Son âme restait froide et calme, son esprit inquiet et malheureux ; il n'avait pas atteint son but.

Il engagea sa souveraine à se transporter dans cette Ghersonèse taurique, dont elle avait renouvelé l'ancien nom grec pour le faire porter par son vainqueur. Il se flattait d'introduire, dans ce pays conquis, les arts de la paix et de la guerre, tels qu'ils sont en Europe. Des préparatifs qui ne sont possibles qu'au despotisme précédèrent la marche triomphale de Catherine et laissèrent partout la marque effroyable du mépris qu'avait Potemkin pour l'espèce humaine.

Au milieu d'un désert où, à six cents lieues à la ronde, il ne croît pas un arbre, dans un climat malsain, s'élève tout à coup Cherson. On y voit déjà des palais magnifiques, des négociants de toutes les nations. Des districts entiers sont dépeuplés pour donner aux contrées que l'Impératrice devait parcourir la fausse apparence d'une vie industrieuse, de moissons abondantes, et du plus brillant établissement, dans cette création de son favori. Les malheureuses victimes de cette abominable invention théâtrale» d'orner un chemin de plusieurs cenluines de lieues d'habitants, qui avaient été arrachés par milliers à leurs foyers, entassés dans de misérables cabanes et après cette représentation dramatique, abandonnés à leur mauvais sort, sont devenus la proie de la faim et des maladies contagieuses. Quelques-uns ont cherché à pro-

longer leur misérable existence en faisant sauter les rochers des cataractes du Dnieper pour rendre ce fleuve rocailleux navi{jable aux yachts de l'Impératrice. La nombreuse postérité des Tartares occidentaux qui habitaient la Crimée fut transportée dans des contrées éloignées de la Sibérie, et les Cosaques aux ordres de leur nouvel Hetmann Potemkin vinrent s'établir dans des demeures qu'on avait forcé les Tartares de leur abandonner. Mais Pitt venait d'obtenir par force, du Divan, une déclaration de guerre pour s'opposer aux prétentions de la Russie et braver ses menaces. Ce fut le prétexte pour faire sur les Turcs de nouvelles conquêtes, et les deux cours impériales ne songèrent qu'à tirer un parti avantageux des difficultés politiques que le ministre anglais leur avaient suscitées.

Potemkin vit alors son théâtre s'agrandir, et le cercle de ses opérations s'étendre ; les caresses et les présents de l'empereur Joseph ne firent rien sur lui. Partager le butin ne convenait pas au plan de son ambition dévorante et de ses intérêts. Il ferme ses magasins au vieux Romanzoff, sous les ordres de qui les armées de Catherine avaient acquis tant de gloire par ses victoires sur les rives du Danube, et dont alors les troupes, privées d'effets d'équipement et pourvues à peine de munitions et de vivres, au lieu de pouvoir marcher contre les Turcs, avaient à combattre le froid et la faim. Le grand vizir pénétra avec toutes ses forces en Transylvanie. Les braves troupes impériales furent obligées de plier, et Potemkin ne bougea pas, malgré le danger que couraient les alliés de la Russie. Tranquille dans sa tente, il y faisait venir par courrier, de Varsovie ou de plus loin encore, ce qu'il y avait de plus délicat et de plus recherché pour sa table, et jouissait du spectacle de la soumission vile de ceux des grands de l'Empire qui lui étaient subordonnés. Sembler, par un geste de sa part, être excepté du mépris général qu'il témoignait pour le genre humain, était le souverain bonheur, et celui qui avait reçu à la tête la pantoufle de Son Altesse s'estimait l'heureux du jour. Chaque

jour de la vie de ce barbare était marqué par quelques traits frappants du peu de cas qu'il faisait des hommes, et jusqu'à ses plaisanteries. Il ne s'en trouvait que trop souvent qui coûtaient la vie à quelques-uns. « Il y a des chiens, dit Voltaire, qu'on caresse, à qui on donne des biscuits; il y en a d'autres qui meurent de faim, qu'on chasse, qu'on bat, et qu'ensuite un jeune chirurgien dissèque lentement après leur avoir enfoncé quatre gros clous dans les pattes. A-t-il dépendu de ces pauvres chiens d'être heureux ou malheureux?» Non, sûrement pas, répondrons-nous à ce vieux persifleur; mais pour des hommes qui sont encore hommes, on peut supposer qu'ils ne voudraient pas être chiens, soit pour être nourris de biscuit, soit pour périr sous le bistouri d'un anatomiste.

L'époque vint enfin où Potemkin crut devoir agir; les soldats de Joseph avaient repoussé les Turcs hors des frontières d'Autriche; le nom de Landon (I) avait plus fait que des bataillons. Ses regards avaient ranimé ses vétérans et tout semblait annoncer aux armées autrichiennes les victoires qui se sont succédé si rapidement la campagne suivante. Il était temps que Potemkin mît en pratique les principes dont il s'était si bien trouvé en tant d'occasions de compter les hommes pour rien, pour parvenir à ses fins. Chaque forteresse a sa valeur. La question est de savoir si l'on peut ou l'on veut en payer le prix. Otchakoff et Isniaël tombèrent l'un contre vingt mille Russes, l'autre douze mille. Beder fut pris aussi et ne coûta point de sang. Un pacha qui avait vu les préparatifs de Potemkin pour le siège livra la ville à ce féroce despote.

(1) Le comte de Landon, gdnéralissime dés années d'Autriche.

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