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Nouvelles lettres d'Italie

vous transporte à travers l'espace, presque aussi vite que le vol des oiseaux voyageurs. Quelle chance! La pluie, qui n'a cessé de tomber, presque sans interruption, tout Tété, a fait trêve. Un beau soleil couchant dore les paysages de TOurthe. Je salue, en passant, mes aimables amis et leur ravissant domaine du Rond-Chêne, près d'Esneux. Mais l'exploitation des carrières de pavés, tout le long des rives de la rivière, me met en méchante humeur. Ces beaux rochers, que j'ai dessinés autrefois et qui sont de si bonnes et de si vieilles connaissances, sont impitoyablement éventrés, et leurs entrailles déchiquetées gisent à leur pied en informes lits de pierrailles grisâtres. Ce manteau de verdure qui couvrait les hauteurs et qui descendait par les gorges jusqu'aux bords de l'eau, ces roches à pic, colorées de teintes variées par les mousses et les lichens, les chênes noueux accrochés par leurs robustes racines aux déclivités des schistes, les grès redressés, ornés par-ci par-là de petits sapins, tout ce régal des yeux a disparu. Carrière et carrière, pavés et pavés : c'est la désolation. Bientôt, quand le chemin de fer sera construit de Douxflamme à Trois- Ponts, l'Àmblève, à son tour, sera ravagée ; triste, triste !

Ne pourrait-on au moins, comme on a fait aux États- Unis pour les Big 2'rees, les fameux Wellingtonias des Yosemites, et pour le parc du Yellow Stone River, mettre certains endroits, les plus pittoresques, sous la protection des lois? N'y a-t-il donc point d'autres richesses pour un pays que du charbon et des pavés? Les beautés naturelles de son territoire ne sont-elles pas pour une nation un trésor inestimable, qui, une fois perdu, ne peut plus se reconquérir, même au prix de l'or?

Je me dis : Pourquoi faut-il tant de pavés? Parce que les villes s'agrandissent sans cesse? Pourquoi donc est-ce dans ces cubes de briques, au milieu de ces • sépulcres blanchis » que s'entasse une population sans cesse croissante ? Parce que c'est là, et non dans les campagnes, que se fixe le capital nouvellement formé, et aussi parce que c'est dans les villes qu'État et communes dépensent le plus. L'argent fait pousser

les hommes, comme l'engrais multiplie les champignons. Cela est-il un bien? Non. Il vaudrait mieux que l'accroissement de la population eût lieu dans les campagnes, plutôt que dans les villes. La vie y est plus saine, l'espace ne manque pas, et l'agriculture est encore toujours la plus utile et la plus belle des industries. Ce raisonnement me met . à l'aise pour maudire les carrières de pavés, qu'en bon économiste j'aurais dû admirer.

Tandis que nous traversons, après Marche, les vertes vallées du Luxembourg, où coule, sur les cailloux, l'eau transparente des ruisseaux, je pense à ce que me disait un de mes amis d'Angleterre, Somerset Beaumont, quand j'allais le voir dans son charmant cottage de Shere : • On nous menace de la concurrence des Américains; moi, je la bénis. Voyez ce que l'industrie a fait de notre île charmante et gaie, de la merry England d'autrefois. Elle infecte l'air de ses émanations, elle empoisonne les rivières de ses résidus, elle couvre nos campagnes de ses scories, elle noircit l'air et nos monuments de ses fumées, et, ce qui est pire que tout cela, elle emprisonne le tiers de notre population, loin du beau soleil, dans les ateliers sombres ou dans les ténèbres des mines. Les Américains désirent se charger de ces répugnants travaux; grand bien leur fasse! Qu'ils cultivent encore le blé pour nous. L'Angleterre redeviendra ce qu'elle était sous les Tudors, un grand parc vert, parsemé d'ormes et de chênes, où bœufs et moutons se promèneront dans des prairies sans limites. Il y aura moins d'hommes entassés dans nos noires cités, mais ceux qui resteront seront plus à Taise. » A ces discours, inspirés par le fanatisme du libre-échange et l'amour du paysage champêtre, je haussais les épaules. Je commence à trouver que, dans son paradoxe, il y avait un grain de sagesse.

Je m'endors à partir d'Arlon ; mais à Metz, je me réveille, et, à la lueur du gaz qui éclaire la gare, je vois le sous-chef et les employés allemands arpenter le terrain, le long du train, de leur pas élastique et cadencé. Il est une heure du matin. Leurs manchettes, sortant des larges manches de

leurs redingotes, ne font pas un pli et n'ont pas une tache. Ils se tiennent droits et tournent sur leurs talons d'une seule pièce, comme s'ils montaient la garde devant le palais de l'empereur Guillaume. Que ces instructeurs prussiens s'entendent à « astiquer » leurs hommes et, en comparaison, que nos soldats et nos gardes-train marchent lourdement, gauchement 1 Heine se moquait de ces grenadiers poméraniens, . raides « comme s'ils avaient avalé la canne dont on les bâton nait ». L'idéal de l'humanité n'est pas précisément de faire irréprochablement l'école de peloton, mais, puisqu'il faut avoir une armée, qu'elle soit aussi bien exercée que possible et qu'elle enseigne au moins à bien marcher.

Le service militaire en Allemagne est, pour la nation, une école obligatoire où l'on apprend Tordre et la gymnastique. C'est une certaine compensation. Me trouvant à Cologne, au festival de la Pentecôte, j'allais chaque matin nager dans le Rhin. À côté se trouvait l'école de natation de la garnison. Tout autour du bassin, des instructeurs tenaient une forte ligne à la main, et au bout de cette ligne, un milicien, dans la position d'une grenouille qui s'apprête à plonger : c Ein, zwei, drei. Les bras en avant. Ramenez les bras et les jambes au corps. Extension des jambes, et vivement. Ein, zwei) drei. » Et tous à la fois ; c'était très drôle. Et voilà pourtant, me disais-je, comment toute une nation apprendra à nager. C'est de cette façon aussi que Platon et tous les Grecs entendaient le rôle de l'État : un instrument de perfectionnement pour les individus, esprit et corps.

Le matin, après Strasbourg, un charmant soleil — le bien venu, car il a été si rare! — sort des brouillards argentés et éclaire les pentes vertes des Vosges et la grande plaine qui s'étend à leur base. La campagne, découpée en petites parcelles, est cultivée comme un jardin. On fait la récolte des tabacs. Le tabac, quelle bonne matière à impôt! Ici encore, je constate le triomphe de la petite culture.

À Mulhouse, dans le compartiment où j'étais seul, monte un monsieur d'aspect respectable et élégant, et nous causons. Il habite Paris, mais il a conservé une usine importante en

Alsace, d'où il a émigré, après l'annexion à l'Allemagne. € Quand je retourne à Mulhouse, dit-il, et que je vais voir les amis que j'y ai conservés, la police me surveille. Je disais dernièrement à son chef : C'est bien inutile, nous ne conspirons pas, à quoi bon? Le pays tout en entier conspire, c'està-dire qu'il est unanime à désirer le retour à la France. Dès lors, qu'avons-nous besoin d'exciter les esprits? Nous les calmons plutôt, car nous ne voulons pas de provocations inutiles et périlleuses. L'amour de notre ancienne patrie nous ordonne le calme et la patience.

« Chaque fois que je retourne en Alsace, ajoute-t-il, j'y trouve le sentiment de répulsion contre l'Allemagne plus fort et plus décidé. Lé temps ne l'affaiblit pas ; il le trempe. Oh ! que le gouvernement allemand a été maladroit ! Après l'annexion, j'ai eu bien peur, car il lui eût été si facile de ménager la transition. Au lieu de la force, il fallait employer la douceur. Ainsi, on a introduit la conscription, espérant germaniser les miliciens, qu'on envoie dans le reste de l'Allemagne. On obtient un résultat opposé à celui qu'on espérait. Peu de conscrits se laissent incorporer ; la plupart émigrent en France et y apportent la haine du joug étranger, qui les force à fuir leur sol natal. Ceux .qui sont enrôlés reviennent, sachant peut-être un peu mieux l'allemand, mais nullement réconciliés avec la deutsche Vaterland ; car, certes, ce n'est pas le régime militaire, si exigeant, si dur, parfois si brutal, qui est fait pour inspirer l'amour dé l'Allemagne. Si, au contraire, on avait complètement aboli la conscription, quel soulagement pour le peuple, et surtout pour le paysan! Comment détester un gouvernement qui lui eût apporté ce grand bienfait? Ajoutez à cela, comme conséquence, une diminution des impôts ; au lieu du Kulturkampf, le clergé réconcilié par toutes sortes de faveurs, alors qu'il n'en reçoit guère en France; une pleine autonomie; l'Alsace traitée comme un canton suisse, ou ainsi que l'était Neuchàtel, alors que la Prusse y exerçait un certain droit de suzeraineté. Par des mesures semblables, il me coûte de le dire, l'Alsace aurait pu être rattachée à l'Allemagne, après une ou deux gêné-

rations, car, en réalité, l'Alsace est de sang germanique, et quand partout le sentiment de la race et l'identité du langage fusionnent de plus en plus les populations de même origine, pourquoi les Alsaciens auraient-ils fait exception? En outre, légitimistes et cléricaux, par haine de la république, se seraient accommodés d'une autocratie en bons termes avec Rome. Mais, grâce à Dieu, les Prussiens n'ont eu foi que dans la baguette du caporal. Il se sont fait exécrer. Je ne crains plus rien. Maintenant, nous pouvons attendre, fût-ce un siècle. Paliens quia eterms. L'opposition est invincible, éternelle. Strasbourg et Metz retourneront à la France. »

Je pense que mon interlocuteur avait raison. L'Allemagne a fait fausse route.

Le gouverneur, le général Manteuffel, — un homme vraiment supérieur, — qui met des gants de velours sur des gantelets de fer, n'arrive-t-il pas aie comprendre? L'Autriche fait la môme faute en Bosnie et en Herzégovine, où elle exaspère les populations en leur imposant aussi la conscription. Ce n'est point par cette politique de sergent instructeur qu'on parviendra à germaniser les Jougo-Slaves. On les pousse vers la Russie, dont on veut les éloigner.

Je me rappelle, à ce sujet, l'éloquent écrit que cet homme de bien, — dont M. Wilmotte a tracé récemment le vivant portrait, — M. A. de Gasparin, a publié après 1870. Il proposait de faire de l'Alsace un petit État neutre, comme la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. Ainsi se serait trouvée constituée, entre les deux grandes puissances rivales, une sorte de barrière et de tampon placé sous le patronage collectif de l'Europe. Grande garantie de paix, si l'Alsace eût été contente de son sort. Elle eût été la reproduction en grand de ce curieux territoire neutre de Moresnet, qui, situé entre la Belgique et la Prusse, n'appartient à personne. Ce petit district constitue, plus encore que le Val d'Andorre, un échantillon microscopique, mais parfait, du régime canarchique » : ni gouvernement, ni armée, ni impôts.

Nous entrons à Bâle exactement aussi comme si la Suisse n'avait pas de frontières : ni gendarme, ni douanier. Pourquoi

n'en est-il pas ainsi partout? Les quelques menus objets que Ton introduit sans payer de droit rapportent-ils maintenant de quoi couvrir les frais que Ton fait ailleurs pour organiser la perception des taxes sur les effets des voyageurs? J'en doute beaucoup. Si le Zollverein de l'Europe centrale, rêvé par M. de Molinari, pouvait se constituer, quel progrès !

Après Bâle, les ravissements de l'économiste et du touriste commencent. Comme les campagnes de la Suisse sont plus charmantes que celles des régions voisines de la France, même de la riche Alsace ! Les maisons, en forme de chalets, sont spacieuses et gracieuses, tout entourées de fleurs, qui ornent aussi les fenêtres. La grange est pleine de foin ; une bonne provision de bois est en réserve pour l'hiver. Les vaches sont grasses et belles, les prairies bien fumées, bien arrosées, bien clôturées; pas un pouce de terrain n'est perdu. Les chemins sont très étroits, pour épargner le sol productif et pour faciliter l'entretien ; mais ils sont soigneusement macadamisés ; on n'y voit pas une ornière. Hommes et femmes sont bien vêtus. Des écoles, sortent en foule garçons et filles. L'instruction obligatoire est entrée dans les mœurs. Partout règne une large aisance. Le cultivateur, généralement propriétaire, n'est écorché ni par l'impôt, ni par la rente. La propriété répond au but qui l'a fait naître : elle garantit au travailleur la jouissance intégrale de son produit.

La Suisse a ce bonheur, chaque jour plus enviable, de n'être pas une grande puissance. Elle n'a pas à dépenser des centaines de millions pour avoir le droit de s'asseoir autour du tapis vert de la diplomatie européenne. Et penser que l'Italie officielle se réjouit de cette détestable et ruineuse dignité, et que l'Espagne y aspire !

Je ne vous parlerai pas de la traversée du Gothard. L. Hymans en a donné une description charmante. Le fait est que c'est une merveille. Le temps était splendide. Le soleil mettait la nature entête, et il s'harmonisait à souhait avec la nature du paysage, car le matin il illuminait de ses clartés blanches les frais paysages et les neiges des Alpes, et le soir il dorait de ses chauds rayons les paysages ita-

liens. On voit défiler devant soi, en un demi-jour, les lacs les plus ravissants et l'une des plus pittoresques vallées de l'Europe. D'abord Zurich, puis Lucerne. Au delà, au sortir d'un long tunnel, la nappe d'un bleu glauque du lac de Zug. À Arth, le chemin de fer du Righi escalade la montagne. Le nôtre passe à travers les blocs énormes du Bergsturz de Goldau. Au-dessus du petit lac d'Aegeri, les deux Mythen dressent dans le ciel bleu leurs cornes aiguës et dénudées. On passe près de la chapelle élevée en souvenir du combat de Morgarten. Après Brunnen, on est presque constamment en tunnel, sous la route del'Axensteiu ; mais, par des échappées, on aperçoit la dernière partie du lac des Quatre-Cantons,qui, vue ainsi, comme à la lueur d'un éclair, me paraît plus charmante encore que de coutume.

Après Altdorf commencent les stupéfactions que vous cause l'art de l'ingénieur : le pont sur la gorge du Maderanerthal; avant le Pfafen-Sprung, près de Wesen, la route qui longe le précipice au fond duquel bondit la Eeuss à deux ou trois cents pieds de profondeur à pic ; les petits ponts sur les gorges d'où se précipitent des torrents, puis, enfin, les prodigieux lacets et les tunnels en spirale qui vous amènent à Gôschenen. Le grand tunnel, le fameux Traforo, étonne beaucoup moins ; mais ce qui est étrange, c'est de se trouver subitement transporté à Airolo, en face d'une nature et de mœurs toutes différentes, et de voir derrière soi l'ancienne route s'élevant péniblement vers le col, en se repliant vingt fois sur elle-même, comme un serpent qui grimpe sur un arbre.

Dans la gare d'Airolo, je remarque des wagons qui font prévoir la révolution économique qu'accomplira le chemin du Gothard.

Voici une voiture transportant du poisson d'Ostende à Milan, comme l'indique l'étiquette, et en voici une autre contenant des fruits du Midi, pour l'Allemagne. A côté est arrêté tout un train de charbon, de rails et de barres de fer, venant de la Westphalie. Sans métaphore, le tunnel est vraiment le trait d'union qui unit le Nord au Midi. Mais voyez

comme les hommes sont inconséquents et stupides : l'ingénieur perce les Alpes et, diminuant les frais de transport et, par conséquent, les prix, ouvre à l'Allemagne, à la Suisse et à l'Italie un marché réciproque. Mais les hommes d'État plantent un douanier de chaque côté des frontières et, augmentant les prix par des droits, détruisent en grande partie les bénéfices apportés par ces merveilles du travail humain.

Tandis que je chante tout bas un hosanna en l'honneur des ingénieurs qui ont conçu et exécuté cette prodigieuse voie: Colladon, Faure, Maus, des pensées de derrière la tête m'assombrissent l'esprit. Vous avez dû remarquer, cher ami, que je me laisse envahir par un certain pessimisme. La fameuse religion du progrès éveille parfois en moi, je ne dis pas une négation, mais un doute. Je ne suis plus aussi absolument certain que l'humanité monte en spirale et qu'elle avance toujours, même quand elle paraît reculer, comme notre train, qui, môme quand il revient en arrière, se rapproche cependant du but. Vico, avec sa théorie des corsi et de ricorsi, n'aurait-il pas raison? Quoi que je fasse, des phrases de Schopenhauer et de Hartmann, des vers de M mo Ackerman se font jour dans ma mémoire, comme ces mauvaises herbes qui reparaissent, malgré tout, dans un parterre où l'on ne veut cultiver que des fleurs douces et belles.

... Jamais heure à ce point triste et morne Sous le soleil des cieux n'avait encore sonné ; Jamais l'homme, au milieu de l'univers, sans borne, Ne s'est senti plus seul, ni plus abandonné.

A propos du « Traforo» , voici ce qui me revient à l'esprit : Lorsqu'après l'ouverture du tunnel du Mont-Cenis, toute l'Europe entonnait des hymnes en l'honneur de notre siècle, Veuillot, dans V Univers , écrivit à peu près ceci : Qu'est-ce que votre tunnel? Un long trou noir qui vomira des colis de France en Italie, et d'Italie en France. Nous avons trop déjà et de la chose et du mot. — Un autre insurgé contre le dogme de l'âge d'or conquis par les triomphes de l'industrie, le positiviste Frederik Harrison,. ce merveilleux écrivain chez qui la lecture assidue de Comte n'a pu étouffer les étin-

cellements de l'esprit et du style, disait récemment, dans un article de la Fortnightly Review : Le relevé de Y Union postale universelle nous apprend qu'elle a transporté je ne sais combien de centaines de millions d'imprimés et de lettres, et vous, hommes du xix e siècle, abrutis par le culte de la matière, vous vous pâmez d'admiration devant notre époque. Mais dites-moi, je vous prie, dans cette masse innombrable d'épîtres portée à tous les coins de l'univers, y en a-t-il une seule qui vaille une lettre de Voltaire ou de M me de Sévigné ?

Et, en effet, en quoi consiste le vrai progrès? Dans l'accroissement de la force intellectuelle et de la perfection morale. Cette masse sans cesse plus grande de produits fabriqués et transportés assure-t-elle le progrès moral et intellectuel? Je n'entends partout qu'un cri : Le niveau moral et intellectuel baisse. Nous avons plus de fripons et plus d'hétaïres, et moins de poètes, d'historiens et de philosophes.

Le fait est que la poste, les chemins de fer et les télégraphes, sans compter cette peste nouvelle, le téléphone, nous dévorent l'existence. Le travailleur intellectuel est accablé par les progrès matériels, non moins que le travailleur manuel. Il a des relations avec le monde entier : chaque courrier apporte des monceaux de lettres, de livres et de journaux. Les congrès, les séances des académies, les commissions, les obsèques, les mariages vous obligent à passer une bonne partie de la vie en wagon; la correspondance en prend autant ; les articles de journaux et de revue enlèvent ce qui reste. Sur chaque question, des monceaux de documents qu'il faut au moins parcourir. Il ne reste pas de temps pour méditer et composer avec quelque soin. On vit entièrement hors de soi. Cette concentration de la pensée qui a produit Socrate, Platon, Leibnitz ou Kant n'est plus possible. Le philosophe contemporain se dissipe sur les grands chemins. Hier, comme Spencer, il était en Italie; demain, il sera en Egypte ; il fera un petit voyage de santé en Amérique ou aux Indes. Insensé, tu t'écoules, effiuis amens, comme dit admirablement Perse.

Les savants se créent des spécialités, je le sais, et ainsi peuvent approfondir. Mais ne sont-ce pas les vues d'ensemble qui font l'homme vraiment grand? Le naturaliste qui passe sa vie à disséquer des grenouilles n'est-il pas semblable à l'ouvrier de Lemontey qui passe la sienne à confectionner des têtes d'épingle?

Pour nous consoler, répétons que les machines et la division du travail amélioreront le sort du plus grand nombre, quand leurs bienfaits s'étendront jusqu'à eux.

Après un nouveau tunnel en double hélice, c'est-à-dire faisant deux fois sur lui-même des tours de tire-bouchon, dans l'intérieur de la montagne, le chemin suit la vallée du Tessin, en pente* douce, jusqu'à Bellinzona, où apparaît le lac Majeur.

On passe en tunnel sous le mont Cenere et on débouche sur le lac Lugano, qu'on longe et qu'on traverse sur un pont au pied du San Salvatore. Quel enchantement pour la vue que les rives de ce beau lac ! Que la vie doit être plus agréable ou moins triste que dans notre sombre climat ! Ce beau ciel, ces claires journées, ces belles eaux pure3, d'une coloration presque toujours gaie, l'air plus léger; pourquoi ne pas venir se fixer ici ?

La petite vallée que l'on suit entre le lac Majeur et le lac Lugano et, plus loin, celle de Chiasso, est aussi bien cultivée que celle de Liesthal ; mais la végétation est méridionale. Les premières pentes des collines sont couvertes de châtaigniers, dont.les racines se tordent entre les pierres. Dans les champs, du maïs et du sarrasin en seconde récolte, ce qui élève la culture au niveau du jardinage, puisqu'elle augmente d'un tiers au moins l'étendue cultivée. Dans les prairies, où pousse l'herbe drue et forte d'un regain bien arrosé et bien fumé, des tas d'engrais sont déjà déposés et, pour en tirer parti, on y plante des melons et des pastèques qui étalent au loin leur tige rampante, leurs larges feuilles et leurs courges appétissantes. La vigne, chargée de grappes bleues, se suspend aux balcons des chalets. Les arbres des vergers ploient sous le poids de leurs fruits, pommes et poires.

Les cerisiers et les pruniers sont déjà dépouillés des leurs; mais les figues violettes se montrent sous les feuilles découpées, aux clôtures des potagers remplis de légumes.

Quelle différence entre ces demeures rurales des petits cultivateurs et celles de nos plateaux de la Hesbaye et du Condroz, où les maisons sont sombres, laides, sans une plante grimpante, sans un arbre d'agrément, sans fleurs pour égayer leurs tons monotones ! Comme il serait facile à nos campagnards, avec un peu de soins et sans dépenser plus, d'embellir leur habitation et de varier leur cuisine, ainsi que le font les Suisse», au nord et au sud des Alpes t

Il est vrai que ceux-là mêmes qui représentent la civilisation n'y pensent pas chez nous. J'ai vu de tous côtés, dans nos campagnes, de nouvelles écoles construites par les communes et par les curés. J'en ai peu trouvé d'aspect attrayant. Elles sont ordinairement bâties avec soin, avec force pierres et briques, rarement avec goût et simplicité ; mais jamais on ne songe à en embellir les abords par de jolis arbustes, des plantes grimpantes et quelques fleurs, comme on le fait presque toujours en Suisse. Le bâtiment est à front de rue, la cour entourée de murs et, pour récréer les yeux, rien que certains petits bâtiments indispensables, mais hideux et par la forme et par leur trop évidente destination. L'instituteur a parfois un petit potager; il est utile, mais laid.

Comment se fait-il que nous soyons si complètement privés de ce sentiment esthétique qui fait comprendre tout ce que les constructions peuvent emprunter de charme aux plantes et aux arbres dont on peut les encadrer ? A voir nos écoles rurales, on dirait que nous sommes complètement insensibles aux beautés de la nature végétale. Les hommes étaient généralement ainsi, il y a cent ans. Voyez les anciennes résidences à la campagne; elles avaient vue, d'un côté, sur la cour de la ferme, avec les bâtiments autour et au milieu, la mare au t purin • et le fumier; de l'autre, sur un potager, sur des fossés d'eau croupissante ou sur des champs cultivés. Depuis la fin du siècle dernier, le « jardin anglais » a été introduit peu à peu partout. Le prince de

Ligne a écrit quelques pages charmantes sur les jardins et a appliqué ses idées à Belœil, qui est devenu un modèle que tout propriétaire d'un castel petit ou grand a voulu imiter. Depuis 1850, les squares avec plantations ornementales sont venus égayer nos villes. Le long des chemins de fer de l'Europe, les chefs de gare se créent de petits jardinets qui sont parfois charmants. En France, entre Bordeaux et les Pyrénées, j'en ai vu qui formaient de vrais jardins botaniques. Entre Séville et Cadix, les cactus étalaient leurs fleurs jaunes et roses et les aloès y élançaient leurs feuilles gigantesques et leurs orgueilleuses girandoles. N'est-ce pas dans les écoles qu'il faudrait répandre, par l'exemple, le goût des fleurs et des arbres, qui, entré dans l'esprit de nos campagnards, les pousserait à embellir aussi leurs habitations, comme les femmes le font déjà en cultivant à leurs fenêtres quelques plantes ornementales, des géraniums, des fuchsias ou des bégonias? Y a-t-il rien de plus charmant que ces grands œillets qui, dans l'Engadine, égayent les chalets, en bois foncé de mélèze et d'arole, de leurs fleurs d'un rouge rutilant, retombant en grappes des fenêtres et de3 balcons? Si, au lieu de l'architecture prétentieuse et coûteuse généralement adoptée pour nos écoles de village, on avait pris le style cottage des Anglais et des Américains ou employé le3 briques à la flamande comme l'a fait à Gand l'architecte de la ville, M. Pauli, réunissant, à l'économie, l'élégance qui résulte des proportions et des lignes, on aurait pu acheter un peu plus de terrain pour y planter des arbres, des arbrisseaux et des fleurs, autour d'une pelouse verte, et répandre ainsi le sentiment de l'esthétique végétale.

Le train arrive àCôme à six heures. Je n'irai pas à Milan ce soir. Je désire revoir cette ravissante petite ville assise nonchalamment aux bords de son lac, le plus gracieux de ceux qu'on admire de ce côté des Alpes. Mais que vois-je ? Une filmée épaisse couvre toute la ville et voile même le lac. Je reconnais l'odieux charbon de la Saar, qui a failli nous étouffer dans le trajet du grand tunnel. Ceci est çjq attentat à la vie des voyageurs que je dénonce au monde civilisé. Je prie

tonte personne tenant une plume dans un journal de se joindre à moi, pour prêcher une croisade contre la Société du Saint-Gothard.

Depuis Fluelen jusqu'à Airolo, ou plutôt jusqu'après le tunnel à double hélice, il ne faudrait brûler qu'un charbon très pur et donnant peu de fumée. Celui que l'on emploie vomit d'épais tourbillons, dont les gaz sulfureux prennent à la gorge et coupent la respiration. Dans notre compartiment, une dame anglaise s'est évanouie, car c'est en vain qu'on ferme les glaces; l'abominable fumée pénètre et vous étouffe. Je demande qu'il se forme une société internationale de protection pour intenter des procès à la compagnie et pour réclamer l'intervention des États qui ont donné des subventions, l'Allemagne et l'Italie.

belle cité, aux monuments de marbre blanc, ô Côrae, qu'a-t-on fait de toi? Une ville industrielle A\x Black Country, comme Birmingham ou Manchester ; de tous côtés, des hautes cheminées d'usine sortent de noires panaches de fumée, qui s'étendent au loin, ternissant, de leur reflet opaque, les eaux bleues du lac. Bientôt ton élégante cathédrale, aux tons dorés, chers aux peintres, sera maculée d'immondes traînées de suie, comme Saint-Paul de Londres. Les jeunes contadines, qui vivaient naguère au grand soleil, à l'ombre du mûrier, filant la fibre d'or des vers à soie, au sein de la famille, sont . maintenant parquées dans des fabriques, comme des condamnées dans les prisons, exposées aux fermentations malsaines des agglomérations humaines. Les pages charmantes, où Jacini a dépeint la vie rurale sur les collines lombardes, me reviennent à la mémoire, et je regrette que ces usines soient venues la troubler ainsi.

Voilà l'effet du protectionnisme. Mon ami Luzzatti doit être content. L'Italie, du nord au midi, se fait industrielle. Aux environs de Naples aussi, grâce aux droits protecteurs, des fabriques de coton ont été érigées, et des femmes y reçoivent un franc pour douze ou quatorze heures de travail. N'étaientelles pas bien plus heureuses quand elles étiraient le macaroni sur les toits plats des maisons, ou quand elles cueillaient

l'olive et les raisins, en face de cette mer azurée, dont l'aspect est un enchantement perpétuel. A quoi bon le travail? N'est-ce pas pour rendre le plus grand nombre de gens heureux, et non pour accumuler le plus possible d'argent aux mains de quelques plutocrates. Laissez donc, gens fortunés du Midi, ces sales et tristes besognes à nous autres, peuples du Nord, où le climat est si sombre, que très souvent l'atelier ne fait pas regretter la nature extérieure.

Trêve à toutes ces bucoliques ! me dira Luzzatti. L'âge d'or est passé. Les peuples modernes doivent s'élever par le travail et le capital. Soit, restons sur le terrain exclusivement économique. Avec quelles ressources avez-vous bâti et outillé vos fabriques? Avec du capital préexistant. Pourquoi ce capital s'est-il transformé en ces usines? Parce que vous lui avez assuré un profit exceptionnel, au moyen d'une taxe prélevée indirectement sur tous les consommateurs des fabricats protégés. Sans la protection, le capital préexistant aurait-il été jeté dans la mer? Nullement ; il aurait cherché un autre emploi. N'en aurait-il pas trouvé en Italie, en dehors de l'industrie ? Lisez les livres de Franchetti et de Sydney Sonnino, sur la situation de la Sicile et de l'Italie méridionale, ou les monographies que recueille une admirable enquête agraire (JncMesta agraria) % la plus complète qu'on ait jamais faite en aucun pays l , et vous verrez que tout est à faire, pour restituer à la moitié de l'Italie la fertilité dont elle jouissait dès la plus haute antiquité, quand la Grande-Grèce et la Sicile étaient les plus riches pays du monde.

Je n'ignore pas qu'il s'agit d'une œuvre qui demande du temps, car il faut reconstituer le pays lui-même, gâté par l'homme. L'intérieur de la Sicile et de l'Italie méridionale est composé de plaines nues, sans arbres, sans verdure, brûlées par le soleil, un désert produisant du blé, mais

1 Chargé par les sociétés agricoles de présenter au Congrès agricole international de Paris en 1878, un rapport sur la situation de notre agriculture, j'essayai de réunir quelques notices sur nos différentes régions, et leB autres pays envoyèrent aussi des rapports. Mais qu'est cela auprès de l'œuvre considérable que publie le gouvernement italien?

affreux, sans la grandeur de celui de l'Afrique. Une année sur deux ou sur trois, on y récolte du froment par une culture sommaire et barbare. Les paysans vivent dans des bourgades, les propriétaires dans les villes. La terre est abandonnée par tous. Le paysan ne lui donne rien et en arrache tout ce qu'il peut, et le propriétaire fait de môme à l'égard du paysan. La nation et les gens, tout est également dépouillé, écorché; partant tout est misérable. En dehors du temps des semailles et des moissons, pas de travail : d'où le salaire à un taux de famine et le brigandage comme ressource supplémentaire.

Les propriétaires du Midi à qui je parle d'habiter leurs domaines me répondent : Pour y être rôtis l'été, rançonnés parles brigands, vivre isolés et nous y ennuyer toujours, n'y ayant rien à faire, merci ! Nous préférons, l'hiver, Naples ou Palerme, et Pontresina ou Saint-Maurice, l'été.

• C'est juste. Il faut donc, avant tout, changer l'aspect du pays et le rendre habitable. A cet effet, il faut planter beaucoup: sur les hauteurs pour alimenter les ruisseaux, dans les plaines pour en enlever la monotonie et y apporter l'ombrage et la fraîcheur. Que planter? L'acacia le long des chemins et autour des champs, comme en Hongrie ; des châtaigniers sur les collines. Comment est-il possible que les populations manquent de subsistance, quand elles peuvent multiplier à volonté un arbre qui leur donne en abondance, au bout de ses branches, un aliment délicieux, véritable friandise pour les gens du Nord, le châtaignier, et quand on peut faire croître la vigne sur les terrains les plus maigres, parmi les rochers, les figuiers, et sur les pierrailles, comme on le voit à Capri, des cactus qui se couvrent de « figues d'Inde » . Un Français a créé un merveilleux jardin à Biskra, en plein Sahara. En vingt ou trente ans, si les riches propriétaires le voulaient, toutes ces régions pauvres et désolées de l'Italie méridionale redeviendraient cet Eden qu'il était au temps de la Grande-Grèce.

Comment un homme ou un pays peuvent-ils se procurer par le travail le plus de choses utiles, quand l'échange est

possible? En se livrant à l'occupation pour laquelle ils ont le plus de disposition ou de ressources naturelles. L'Italie est-elle destinée par la nature h la grande industrie moderne? Non; car il lui manque les deux éléments de cette industrie : le fer et le charbon. Est-elle favorisée pour l'agriculture? Oui; car partout la terre généreuse, fécondée par le soleil, donnerait deux récoltes par an, si on lui amenait de l'eau. Tout hectare pourrait rapporter 100 francs net et valoir 3,000 francs. En Sicile, les parcs à mandarines nouvellement créés donnent cette dernière somme en revenu annuel. Ajoutez que rechange des produits agricoles contre les produits manufacturés venant de l'étranger stimulerait singulièrement l'industrie de transport et par terre et par mer — ce dont la marine italienne, qui décline l , ne se plaindrait pas.

Telles étaient les idées qui traversaient mon esprit tandis que je me promenais, après dîner, à la nuit tombante, aux bords du lac. Que pouvaient bien faire les Cômois pour passer agréablement leur soirée? Deux musiques se faisaient entendre sur la place du port et la foule était grande pour les écouter. Devant les cafés, chaises et tables envahissaient une grande partie de la place. Hommes et femmes prenaient des rafraîchissements, en respirant l'air frais d'une admirable nuit. Dans les débits de vin et les petits restaurants, on voit, par les fenêtres ouvertes et en soulevant le rideau qui seul ferme la porte, maris et femmes soupant ensemble. Pas d'hommes ivres.

Je flâne à l'intérieur de la ville : voici la statue de Volta; quelques jours plus tard, je trouve celle de Galvani à Bologne. N'est-il pas à noter que les deux formes d'électricité qui nous rendent le plus de service, en ce moment, portent le nom de deux Italiens? L'arc « voltaïque » nous éclaire et le «galvanisme» transporte les dépêches, parle télégraphe, et la parole, par le téléphone,

1 Voyez la grande enquête parlementaire dirigée par MM. F. Brioschi et P. Boselli : Inchiesta parlamentare sulla marina mercantile. Six volumes in-4°.

La petite place devant l'église, où j'ai entendu autrefois les régiments hongrois jouer leurs tchardas, est presque déserte. Cependant, sous les arcades massives de l'hôtel gothique du municipe, les enfants vont acheter des tranches de pastèque, rouges à l'intérieur, vertes au dehors, très appétissantes, mais bien fades. « A la faible clarté qui tombe des étoiles », je distingue les fines sculptures qui ornent toutes les parois extérieures de la cathédrale. Elles sont infiniment mieux dessinées et mieux ciselées que celles de nos églises du Nord; mais elles sont prodiguées là où il n'en faudrait pas. Toutefois, ceci m'amène à considérer combien l'architecture chrétienne du moyen âge, comme celle de l'Egypte, répondait mieux au but de l'art que tous les monuments que nous élevons maintenant. Je vois ici des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament et des représentations des principaux dogmes. Les croyances religieuses étaient ainsi exposées, aux yeux de la foule, en des formes saisissantes, qui se gravaient dans l'esprit de l'enfant et môme de l'ignorant, alors môme qu'il ne savait pas lire. Ces monuments, comme on l'a dit, étaient des « livres de pierre • . Les nôtres sont des entassements de matériaux plus ou moins élégants, mais sans nulle signification. Voyez le Palais de justice de Bruxelles, dont nous sommes si fiers : il coûtera cinquante millions. Que dit-il à la pensée? Rien, absolument rien. Pas un symbole qui indique sa destination ; pas un bas-relief, pas une ciselure qui nous apprenne que c'est le Temple de la Justice; pas un souvenir historique. Ce monument, mais il est muet; il n'a pas d'âme. Il a coûté beaucoup d'argent; il représente le million, voilà tout. Le temple égyptien, les palais assyriens dont l'architecte s'est inspiré parlaient. Ils étaient des manifestations du verbe humain. Le glorieux édifice, qui élève au plus haut de notre capitale sa couronne souveraine, ne symbolise aucune idée. L'Europe en est là partout. On ne fait jamais mieux que lorsqu'on copie littéralement le moyen âge et la Grèce.

Cela étant, et puisque nous vivons dans un siècle « utilitaire », il ne faudrait faire que ce qui est utile : des con-

structions très simples et peu coûteuses, répondant à leur but. Elles seraient alors « rationnelles » , comme tout art doit l'être, d'après M. Emile Leclercq. Ce ne seraient pas les contribuables qui s'en plaindraient.

Dans l'hôtel Volta, je vois une grande affiche annonçant des régates sur le lac de Côme, avec des skiffs et des outriggers, exactement comme dans les courses anglaises. Il en est maintenant ainsi dans le monde entier. Bientôt on pensera, on s'habillera, on mangera et on s'amusera partout de la même façon. C'est une bonne chance pour l'humanité quand l'imitation généralise ce qui est utile, comme les exercices athlétiques, et non une mode absurde, comme celle des femmes qui parviennent à s'accumuler sur le corps vingt ou trente mètres de soie de trois ou quatre couleurs, ou une mode détestable, comme celle des jeux de hasard.

Au dîner on m'a servi des soles de Blankenberghe. Elles étaient fraîches, mais comme l'est le poisson conservé à la glace. C'est encore le chemin de fer qui nivelle tout et ôte à chaque région son originalité. Le poisson manque aux endroits où on le pêche et il a perdu une grande partie de ses qualités là où on le mange. Ceci me fait penser à un de mes amis qui se plaint de manger des petits pois en toutesaison. Comme jadis ces primeurs faisaient plaisir, dit-il, quand elles arrivaient au printemps ! L'uniformité enlève le charme aux meilleures choses, — € toujours pâté d'anguilles», — tandis que la nouveauté en double le ragoût.

De Côme à Milan, belle vallée, au pied des collines, où s'étagent de temps à autre de grands villages. Ceux-ci sont toujours dominés par d'énormes bâtiments, anciens couvents et palais, comme on n'en voit pas même dans nos bourgades du Nord. Les Italiens ont hérité des Romains le goût de bâtir grand. Les terres sont bien arrosées, entrecoupées de prairies naturelles et de prairies artificielles, de trèfle et de luzerne. Le peuplier du Canada, planté en grande quantité dans les haies et aux bords des canaux, tend à prendre une forme fastigiée, comme le peuplier d'Italie. En ce moment, on rentre le maïs qui, ici, en première ou en seconde récolte r occupe les trois quarts du sol arable.

J'arrive à Milan vers six heures et je dois aller m'enquérir au journal la Perseveranza par où je puis arriver chez Luzzatti. Je sais qu'il est à Crespano-Veneto, quelque part au nord de Bassano; mais je n'ai trouvé Crespano ni dans mon horaire, ni sur mes cartes. Je prends le « tram » qui, pour dix centimes, me conduit à la place du Dôme. J'ai trouvé partout, en Italie, sur les trams à chevaux, ce prix fixe de due soldi pour n'importe quel trajet. C'est bien entendu : les voitures sont toujours remplies. Quand il s'agit d'un besoin € extensible », le bon marché amène une progression rapidement croissante de consommateurs, parce qu'il s'adresse à une assise de la pyramide sociale dont la surface augmente étonnamment. Je me souviensd'un exemple curieux. Les petits bateaux à vapeur naviguant sur la Tamise, d'une extrémité à l'autre de Londres, avaient fixé d'abord le même prix que les omnibus : à cette époque, six pence. Ils n'avaient personne. On allait liquider, quand on eut l'idée absurde de ne plus demander qu'un penny, — dix centimes, — comme pour les lettres : même résultat que pour celles-ci. Il y eut foule et les petits steamers apportèrent un bon intérêt au capital. Ministres des finances, directeurs de chemins de fer, n'y a-t-il pas de conclusion à tirer de ces faits?

A la Persèveranza, je trouve un directeur très aimable et qui me paraît très clairvoyant en politique. La Perseveranza et YOpinione sont les deux principaux organes du parti qu'on nomme ici modéré. Le mérite de ces deux journaux, c'est qu'ils contiennent beaucoup de « rédaction » et de bonne qualité; presque chaque jour un ou deux articles de fonds, étudiés et soignés comme ceux des journaux anglais. Le directeur craint le résultat des élections à Milan. Républicains, socialistes et radicaux l'emporteront, me disait-il alors, et c'est ce qui est arrivé en effet. Les « avancés » ont fait triompher tous leurs candidats, sauf pour le siège réservé à la minorité.

Dans la plupart des grandes villes, le radicalisme extrême a la majorité. C'est un danger. Heureusement, l'Italie n'a pas

de grande capitale. Rome est trop peu peuplée pour être un centre révolutionnaire. Grâce à la malaria, si les violents veulent tenter un coup, ils devront agir en province. Ils,ne pourront frapper à la tête, et ainsi ils seront probablement vaincus. Une insurrection locale n'a guère de chance. Il est bon pour un État d'être acéphale. One énorme tête, comme Paris, est un danger permanent. Et cependant la plupart des souverains s'efforcent de le faire naître, en favorisant le développement de leur résidence.

On ne peut assez admirer la prévoyance des auteurs de la constitution américaine, qui ont placé la capitale de l'Union dans ce qui était alors à peine un village, et celles des États particuliers dans de petites villes.

Sur la place du Dôme, je jouis un moment du régal de couleurs que me donne le soleil. La cathédrale avec ses mille statues et ses flèches en marbre blanc s'enlève vivement sur le ciel d'un bleu intense. Sur les dalles blanches papillotent les costumes éclatants des femmes. C'est un Fortuni. On dirait ces aquarelles aux taches diaprées comme un tapis d'Orient, que font si bien les artistes italiens.

Me voilà rassuré. On a télégraphié à Luzzatti; il viendra me prendre à Vicence. De Milan à Vicence, c'est la plaiue lombarde, admirablement cultivée, mais très uniforme. Dans les champs carrés, d'environ un hectare, des lignes d'arbres, mûriers et ormes, coupés en têtard, comme nos saules, pour que les vignes puissent y monter et s'y suspendre en guirlandes. En fait de culture, froment, maïs et plantes fourragères ; de bons bâtiments de ferme, grands, mais pas très bien entretenus. La même terre produit ainsi du vin, de la soie par les mûriers, des céréales et du bois à brûler. Mais on commence à croire qu'il vaudrait mieux séparer ces différentes cultures, d'après le principe de la division du travail. Il est certain que les racines et l'ombre des arbres doivent nuire aux céréales et que le vin des vignes basses à la française serait beaucoup meilleur. Près de plusieurs gares, le long de la route, encore des cheminées qui fument. Des gares principales, partent des lignes de tramways à vapeur.

A Vicence, j'aurais voulu saluer le sénateur Lampertico, l'un des principaux économistes de l'Italie. Mais je retrouve Luzzatti. Nous devons dîner à la hâte et prendre le dernier train pour Bassano. Dans toute la Lombardie, Luzzatti jouit d'une popularité et d'une autorité extraordinaires. Tout le haut personnel de la gare le salue et l'accompagne. On nous réserve un coupé. Un premier ministre ne serait pas traité avec autant de déférence. Cela fait honneur à l'homme et à ceux qui savent l'apprécier; car ce qui le fait honorer ainsi, ce n'est ni la fortune, ni la naissance, mais les services qu'il rend à son pays, et surtout son dévouement aux intérêts du peuple.

11 est dix heures quand nous arrivons à Bassano. Nous montons en « calessine » découverte. La nuit est splendide : douce et lumineuse. J'entrevois une vallée remplie d'arbres et bordée de montagnes, déjà assez hautes, où les bergers entretiennent des feux. Vers minuit, nous sommes à Crespano. Je retrouve avec infiniment de plaisir M m * Luzzatti et sa charmante famille. Et puis, bonsoir jusqu'à demain, si ces propos interrompus ne font pas dire aux lecteurs : Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt.

Crespano Veneto.

Pénétrant dans ma chambre, malgré les volets fermés, un gai soleil m'éveille de bonne heure. Je suis curieux de me rendre compte de l'aspect du pays dont, la veille au soir, je n'avais entrevu que les lignes générales. Devant l'habitation, un petit jardinet rempli de fleurs aux vives couleurs ; au delà, une pelouse encore verte ; des écuries et des dépendances bornent la propriété au midi. Au-dessus de leurs tuiles rouges, des collines arrondies semblent d'anciennes moraines terminales. Dans le lointain s'étend, en un horizon infini, la plaine de la Vénétie, voilée par la brume argentée que le matin fait sortir de ces terres basses et humides. Au nord de la maison, encore une pelouse avec très peu d'arbres; au-dessus des maisons du village se profilent des montagnes dénudées, où quelques moutons paissent une herbe courte et rare. Ces parterres de fleurs sont évidemment d'introduction récente. Ils ont été depuis peu conquis sur le gazon. Et, en effet, autrefois, en Italie, les villas ordinaires étaient tout simplement posées au milieu d'une vigne ou d'une prairie. Ce n'est que dans le3 villas princières qu'on trouvait le jardin, et souvent à la française. Maintenant, on imite

partout le jardin anglais, avec ses pelouses tondues et roulées, ses plantes d'agrément, ses arbres variés ; cela fait le tour de l'Europe.

Je trouve Luzzatti déjà levé. Après avoir pris un café nero, nous allons visiter le village en attendant le déjeuner, qui se fait à dix heures. Crespano a un aspect très différent des localités de même importance chez nous. Les habitations sont plus grandes et elles ont presque toujours une apparence plus ou moins monumentale. On a remué ici bien plus de pierres pour loger un môme nombre d'hommes. Tous les murs sont blanchis à la chaux. On ne voit rien qui ressemble à ces chaumières basses, parfois encore en argile et couvertes de paille, qui né sont pas rares en Belgique, en France et surtout en Allemagne. Il n'y a pas jusqu'aux maisons d'ouvriers qui n'aient un étage ; je remarque beaucoup de bâtiments comme on n'en trouve pas, môme dans nos petites villes. Voici d'abord celui de la poste, plus grand que les postes de nos villes : fronton et façade de vingt mètres. L'hôtel aussi est gigantesque : une enfilade de chambres au rez-de-chaussée et cuisine monumentale. Il est vrai qu'en face, de l'autre côté de la cour, s'étend une construction parallèle, où est écrit : Bagni. On vient ici en villégiature, paraît-il. Tout un côté de la place publique est occupé par une colonnade style dorique, formant promenoir couvert et abritant des boutiques et surtout un grand café tout rutilant de dorures, de glaces et de fresques aveuglantes. Quel contraste avec nos estaminets de village, dont les murs nus n'ont d'autre ornement que les affiches de ventes, jaunes et vertes, ou parfois des estampes coloriées de quatre sous, représentant Guillaume Tell ouïe Fils prodigue ! Nouspassons encore en revue une école colossale à quatre étages, un hôpital suffisant pour abriter les malades d'une grande ville et la maison du syndic, où dix familles se logeraient à Taise. Je m'étonne de voir des institutions aussi grandioses.

— Il en est un peu partout ainsi en Italie, me répond Luzzatti, niais ici tout cela est payé par Canova.

— Par Canova ?

— Sans doute. Ignorez-vous qu'il est né près d'ici et qu'il a laissé sa fortune à son lieu natal? Nous irons tantôt voir Passagno, et alors vous comprendrez.

Derrière l'hôtel, nous trouvons des promeiiades couvertes de berceaux en charmilles, délicieuses l'été, qui nous conduisent dans un bois de châtaigniers. 11 garnit les flancs d'un ravin que la route franchit sur un pont d'une seule arche ; il est d'une fière allure romaine, qui fait penser au pont du Gard. Les parois de la gorge, par endroits ravinées, étalent, parmi la verdure déjà roussie des chênes, ces traînées de terre ocreuse qui font si bien dans les avantplans des paysages italiens. Je me demande ce qui me fait sentir que je ne suis plus au nord des Alpes. Les dessous de bois sont moins verdoyants; les fougères et les mousses, plus rares ; les arbres, chênes et châtaigniers, plus secs, moins feuillus. Leurs troncs, leurs écorces, le sol, les pierres, tout a des tons plus chauds, plus terre de Sienne, moins adoucis par les moisissures glauques. Ceci convient mieux h la palette du peintre, mais je préfère les épaisses feuillées, les tons, frais du Nord. Dans ses Menus Propos^ Tôpfer montre admirablement que les aspects les plus grands ou les plus ravissants de la nature ne sont pas ceux qui se prêtent le mieux à la peinture. C'est vrai. Jamais aucun artiste ne fera une toile passable s'il essaye de reproduire le Mont-Blanc, le Niagara, THymalaya, une forêt vierge de l'équateur, ou un coucher de soleil sur le golfe de Naples. Ce que J8 connais de moins mauvais en ce genre, c'est le Mont- Rose de Calame, au musée de Neufchâtel ; mais le catalogue seul vous apprend qu'on a devant soi la reine, à la fois auguste et charmante, des Alpes Pennines.

Nous rentrons au logis. La poste est arrivée. Je saisis ici, plus encore que chez moi, et dans toute son horreur, le spectacle du travailleur intellectuel, bien plus écrasé que le travailleur manuel, par le « machinisme » : imprimerie, presse périodique, poste et télégraphe. Une grande table est couverte de tout ce qu'a apporté le facteur : la pleine Charge d'un homme. Voici d'abord les statistiques officielles

de trois pays : de gros volumes tout gonflés de chiffres et de tableaux. Inchiesta agraria et Inchiesta sulla marina mercantile, pour l'Italie; le rapport du département des finances des États-Unis et deux in-folio allemands ; deux volumes et trois brochures : omaggio delV autore; des revues italiennes, françaises, anglaises, allemandes, et des journaux sans nombre; tout un paquet de lettres et deux télégrammes.

Après qu'il eut sommairement dépouillé son courrier : — Voyez, me dit Luzzatti, ce qu'on me demande : invitation pressante d'aller assister à l'inauguration de la Banque populaire de Troja, dans les montagnes qui bordent le Tavoliere di Puglia : un jour et demi pour aller, autant pour revenir, plus un de séjour : total, quatre jours ; autre invitation d'une banque populaire sicilienne : voyage, aller et revenir, de cinq jours au moins ; on me prie aussi de me rendre à Vittoria pour que j'aille y recevoir, avec les autres députés de la province, la reine Marguerite, qui revient de sa villégiature dans les Alpes ; lettre de Sella, qui me convoque à Biella pour le jury de l'exposition industrielle; aimable billet de Minghetti, qui m'engage à vous accompagner à Bologne ; deux dépêches d'électeurs qui réclament une entrevue pour régler définitivement notre campagne électorale. Que puis-je faire? Je me couperais en quatre que je n'y suffirais pas.

— Voilà, lui répondis-je, la vie que le progrès nous fait. En Angleterre et en Amérique, les auteurs et les hommes politiques proposent de fonder une association de défense mutuelle. Mais de quel arme se servir? Je ne vois qu'un moyen : faire annoncer sa mort ou se faire mettre en prison comme nihiliste! Ah ! si nous pouvions obtenir ne fût-ce que quatre ou cinq ans de cellulaire, pour étudier la question sociale. Et il y en a qui ont cette chance et qui se plaignent! Nous ne l'aurons jamais, nous. Marnix a dit : Repos ailleurs \ mais il n'était pas, lui, persécuté par ces vampires de notre temps : la poste, le chemin de fer et le télégraphe.

Quelque temps auparavant, j'avais noté dans un livre sur

Constantin (J. Burckhardt, Die Zeit Constantins des Grossen, 1880) une petite pièce de vers où un poète du iv e siècle, Festus Avienus : AdÂmicos de Agro (Wernsdorf, Poet. lot. min. y V, 2), dépeint l'existence d'un propriétaire à la campagne : t Au commencement de la journée, j'adresse mes prières aux dieux. Puis je me rends auprès des serviteurs et j'assigne à chacun sa tâche. Plus tard, je lis, j'invoque Apollon et les Muses jusqu'à ce qu'arrive le temps de m'oindre et de m'exercer sur la palestre recouverte de sable. D'humeur joyeuse, loin des affaires d'argent, je mange, je bois, je chante, je joue, je me baigne, et je me repose, après le souper du soir. Tandis que la petite lampe brûle un peu d'huile, je dédie ces lignes aux Muses nocturnes. »

Voilà la vie antique dans toute sa beauté simple, le fruit exquis de la tradition hellénique et des enseignements de Platon. Comme moyen de vivre, la culture de la terre, la plus naturelle et la plus saine; des exercices pour le corps et pour l'esprit ; les membres, assouplis par l'huile, se fortifiant sur la palestre ; le bain quotidien et la natation. Pour l'esprit, le culte de la philosophie et des Muses. La tranquille jouissance de soi et de la nature, loin du tracas des affaires. Que faisons-nous pour entretenir la vigueur et la santé ? Nos cerveaux, épuisés par les veilles, surmenés par mille occupations diverses, engendrent les anémies, les dyspepsies, tous les maux de la nervosité surexcitée.

— Quand on veut se rendre bien compte des conditions économiques d'un pays, il faut examiner par le menu comment on y est logé, meublé, vêtu et nourri; comment on travaille et comment on s'amuse. Le lecteur et mon amiLuzzatti me pardonneront donc quelques détails de ménage. Le déjeuner est copieux et bon, arrosé de divers vins d'Italie qu'on ne connaît pas assez à l'étranger ; le bouillon aux pâtes d'Italie; le veau avec la polenta nationale, mais relevée de tomates; les cailles rôties; les courges de Venise frites, spécialité délicieuse de la Lagune. Abondance de fruits splendides ; c'est la vraie saison. Je m'informe du prix des vivres; c'est, au fond, la grosse question. Tout est meilleur marché qu'en Belgique.

La viande, environ 1 fr. 50 c. le kilogramme. Voici un prix noté à Bassano : Castrato ai prima qualité, 65 centesimial mezzo kilo. Donc, 1 fr. 30 c. le kilogramme de mouton. Le beurre — venu des montagnes voisines — exquis, à 2 fr. 50 c. le kilogramme. Une caille, 40 centimes. Le vin, relativement, est cher, quoiqu'on en fasse beaucoup sur toutes les collines avoisinantes : 50 francs, l'hectolitre, le rouge de qualité ordinaire, 40 francs le blanc. Un poulet, l fr. 50 c. à 2 francs; 15 centimes pour un melon; 30 centimes pour un kilogramme de pêches. Les gages des gens de service aussi sont peu élevés. Le domestique n'a que 16 francs; mais ce n'est qu'un jeune garçon du pays, peu formé, nullement un valet de chambre ; cependant il est intelligent, actif et beau comme Adonis. La race ici est de cette beauté fine, un peu efféminée que Canova a reproduite dans ses statues. La cuisinière a 20 francs, la femme de chambre, 25 francs. Il est vrai que celle-ci doit faire les robes; mais l'autre fait de bons ragoûts. Chez nous ce sont les cuisinières qui sont hors de prix. Ici, elles subissent la concurrence des cuisiniers, qui sont très nombreux. Toutes les maisons riches ou môme très aisées en ont.

Voici la distribution de la maison : Un immense vestibule prenant toute la profondeur, et s'ouvrant sur le jardin aux deux façades nord et sud. Avec les volets fermés et des courants d'air, on y maintient la fraîcheur ; à droite, le salon ; à gauche,la salle à manger et la cuisine. Ce grand poêle que nous appelons «cuisinière » n'y existe pas : on a des réchauds au charbon de bois et une grande cheminée où brûlent des fagots, comme partout autrefois. Au premier, trois grandes chambres à coucher, et autant au second, avec le cabinet de travail. Les murs sont épais; un large escalier en pierre conduit aux étages ; les appartements sont parquetés en petites mosaïques irrégulières sur voûtes. Le bois n'est guère employé dans la construction. Tout est en des proportions doubles de ce que comporte une habitation semblable en Belgique. Ce sont sans doute les immenses palais qu'on rencontre partout en Italie qui ont habitué les architectes à

faire grand. Ou. bien cela remonterait-il à l'instinct bâtisseur des Romains?

Arrivé dans son cabinet, Luzzatti ouvre avec respect une armoire toute remplie de livres en toutes les langues, anciennes et modernes, et il me dit : « Ceci est consacré à Thémistius. Le connaissez-vous?

— Non ; mais puisqu'il est de vos amis, il doit être bon à connaître.

— M'occupant, reprend-il, dans mon cours de droit public, d'étudier la notion de la tolérance, j'ai voulu remonter àses origines. Je suis arrivé ainsi à l'empereur Julien, et c'est dans un écrit d'un de ses conseillers nommé Thémistius que j'ai trouvé l'idée de la liberté de conscience formulée pour la première fois, avec une précision parfaite, et mieux peut-être que dans Locke, dans Voltaire, dans Naville ou dans d'autres auteurs modernes. Je me suis alors pris d'une sympathie sans bornes pour mon auteur. J'ai voulu le connaître à fond. J'ai réuni .tout ce qui a été écrit à son sujet, tout ce qui le touche de loin ou de près, je ne veux rien omettre. C'est ma folie : chacun à la sienne.

« Thémistius était l'ami et le directeur de conscience de l'empereur Julien. Philosophe stoïcien, il était resté païen; Julien le nomma préfet de Constantinople et membre du sénat romain. Nous avons de lui une correspondance avec Libanius et des discours. C'est là que j'ai trouvé le passage qui me ravit. Quand j'ai un moment à moi, c'est avec bonheur que je me plonge dans ma chère étude. Quelle hauteur de vues chez ces philosophes anciens, même au temps de la décadence! Écoutez ces quelques lignes de l'épître que Julien lui adressa au moment où il monte sur le trône. »

Et Luzzatti me lit, en effet, des passages de cette lettre, avec un feu et un enthousiasme que je ne tarde pas à partager. Julien hésite à accepter le rôle de maître du monde. Il s'en croit indigne. Combien il serait plus heureux, et même plus utile, en continuant h s'occuper de philosophie ! c Pour moi, écrit-il à Thémistius, je dis que le fils de Sophronisque a plus fait qu'Alexandre. C'est à lui que Ton doit la

sagesse de Platon, le talent de Xénophon, la philosophie érétrienne et mégarique. Qui doit maintenant son salut aux conquêtes d'Alexandre? Quelle ville s'en trouve mieux gouvernée? Quel particulier en est devenu meilleur? Tous ceux, au contraire, que sauve la philosophie sont redevables à Socrate de leur salut. »

Plus loin, Julien invoque Aristote, pour prouver la supériorité du gouvernement populaire sur l'autocratie, et il cite ce que dit le Stagyrite : « Quant à ce qu'on appelle la royauté absolue, qui est le gouvernement d'un roi ayant le pouvoir de faire tout ce qu'il veut, il semble à quelques-uns contraire à la nature qu'un seul homme soit le maître de tous les citoyens, l'égalité étant une loi naturelle, juste et nécessaire... Vouloir que la raison règne, c'est vouloir le règne de la divinité et des lois; vouloir qu'un homme règne, c'est vouloir le règne d'une bête fauve. » Quel langage dans la bouche d'un empereur tout-puissant !

« Grande est la mission du philosophe. On peut en effet, en formant trois ou quatre philosophes, rendre plus de services au genre humain qu'un grand nombre de rois, tous ensemble...

« Pour moi, ce n'est ni la fuite du travail, ni la poursuite du plaisir, ni l'amour du repos et du rien-faire qui me fait détester la politique ; mais je ne trouve en moi ni la science, ni la supériorité naturelle dont je sens que j'aurais besoin pour régner. »

Quel souverain, sauf peut-être saint Louis, a parlé et a pensé de la sorte! Quel sentiment du devoir! Quelle humilité ! Quel hommage rendu à la pensée humaine !

La philosophie n'était pas pour ces hommes de bien une curiosité de l'esprit, mais une discipline de la vie. C'était une vraie religion qui saisissait tout l'être et réglait tous les actes de l'existence. Voyez encore Julien. Dans le Misopogon, il raconte les austérités de sa vie, c des nuits sans sommeil sur une natte ; des repas qui calment à peine l'appétit » . Il arrive dans sa chère Lutèce : il y gèle, la rivière roule des glaçons. Julien ne veut pas d'abord qu'on chauffe sa chambre : « Je

voulais m'habituer à supporter cette température rigoureuse que j'aurais dû. adoucir à l'aide des fourneaux en usage dans presque toutes les maisons du pays. »

La philosophie, qui le guide dans la vie, le fortifie aussi dans la mort. Julien est allé défendre les frontières de l'empire contre les Perses jusqu'aux bords de l'Euphrate. Une flèche lui a percé le foie ; il va mourir. Ses amis qui l'entourent ne peuvent retenir leurs larmes. Il impose silence à ses douleurs et, comme Socrate, leur parle jusqu'au dernier moment de l'âme, de sa sublime essence et de son immortalité.

Luzzatti et moi, nous sommes d'accord pour nous effrayer de la faible part qui est faite à la morale dans notre enseignement actuel. Les catholiques ont, il est vrai, le catéchisme. Mais ce résumé d'une métaphysique très haute et de dogmes issus du platonisme alexandrin, peut-il être compris à l'âge où il s'enseigne? S'empare-t-il de la vie? Devient-il la règle de la conduite? Nullement. Et dans les écoles primaires et secondaires d'où l'enseignement religieux est exclu, que reste- t-il pour former l'être spirituel et moral? Rien, ou presque rien. Effroyable lacune et qui se traduit par l'affaissement du sens moral, que nul ne conteste. Puisque l'Évangile est banni, qu'on donne au moins aux enfants Épictète et surtout Marc-Aurèle. Je voudrais qu'un petit livre d'extraits bien faits de cette fière morale des stoïciens antiques servit de vade mectcm dans toutes les classes. Une sorte limitation de Jésus-Christ du stoïcisme qui nous donnât la moelle de la philosophie antique, à défaut des enseignements plus élevés du Christ.

On apprend, dit-on, les langues anciennes pour nous initier à la pensée de l'antiquité. Il n'en est plus rien aujourd'hui. Ce qu'on chercha dans l'étude des langues mortes, ce sont des exercices de grammaire et de lexicographie. Que sait un de nos élèves de rhétorique des opinions et des idées des Grecs et de Romains?

Cependant le but de l'éducation est de faire des hommes,

non des grammairiens.

Ce n'est guère que chez les quakers, chez les puritains ou chez les cénobites qu'on trouve le sentiment religieux ou philosophique imprégnant tout l'homme, — intuset in eu te, comme dit Perse, — au môme point que chez Julien ou Marc-Aurèle. Le christianisme, dont la société laïque se détache de plus en plus aujourd'hui, parvient encore à créer une sorte d'atmosphère morale qui arrête les défaillances ; mais mollement et insuffisamment, quand une forte passion pousse au mal. Julien ! ô Thémistius I austères serviteurs du devoir, que nous sommes faibles et misérables à côté de vous! L'idée du bien suprême bridait chacun de vos désirs, dictait chacune de vos actions, inspirait chacune de vos pensées. De philosophie et de religion on n'en veut plus. Il faut se contenter d'étudier ce qui est, la nature, les lois naturelles, — non ce qui doit être, l'idéal. Ainsi, entre la littérature légère, qui se moque de tout, et le positivisme, qui n'admet que les découvertes du scalpel et du microscope, meurent toute foi et tout enthousiasme. Je ne vois plus que les nihilistes qui en aient. Le dévouement absolu qui va jusqu'au sacrifice de la vie, ne s attachant plus qu'aux doctrines de négation absolue, et pour la société et pour cette vie et pour l'autre, voilà où nous allons.

— L'après-midi, la oalessine, attelée de l'infatigable poney, vient nous prendre pour nous rendre à Possagno. La route est parfaitement entretenue, en dos d'âne, sans une ornière, comme dans nos Ardennes, mais étroite, afin de ménager le terrain et l'entretien. Les propriétés sont bordées de haies de gliditsia aux longues épines, et cette belle malvacée qu'on cultive dans nos jardins, l'altea, y ouvre ses grandes fleurs roses et violettes. Le pays est charmant, tout en collines dominées par une chaîne un peu plus haute qui descend des Alpes rhétiques. Beaucoup de vignes, souvent suspendues aux arbres, des prairies et de petits champs bien cultivés. Voici à droite un palais énorme avec grandes colonnades, qui appartient à une famille « dogale » de Venise. C'est encore l'ancien système. Des statues, des marbres, de l'architecture, nulle décoration empruntée à la nature et à la végétation.

Quelques peupliers, mais aucune variété d'arbres ou de fleurs. Plus loin, une petite villa où vit un major en retraite. Il Ta achetée pour 25,000 francs, avec trois ou quatre hectares de prairies et de châtaigniers. Une pelouse tondue et roulée, des fleurs de toute espèce, des gynérias splendides, couronnées de leurs houpes allongées, des résineux de différentes espèces, des rosiers grimpants, tout l'aspect d'un cottage anglais. Voilà bien le contraste des deux époques. Là-bas, la villa princière, sans agrément, où tout est pompe et ostentation ; c'est l'aristocratie de l'ancien régime. Dans le cottage du major, c'est l'époque actuelle : le confort du home, le décor emprunté aux connaissances botaniques, l'absence d'apparat, les jouissances personnelles.

A Possagno, nous descendons à la fondation Canova. C'est une maison simple, mais vaste, qu'il a fait bâtir et qui englobe la petite habitation de paysan où il est né. Canova, en mourant, a laissé à son frère, qui était évoque, toute sa fortune s'élevant à plus d'un million, en lui imposant l'obligation de bâtir à Possagno une église, dont il donnait les plans, et un musée-glyptothèque pour y réunir la reproduction de toutes ses œuvres et, enfin, de consacrer les revenus à des œuvres d'utilité publique pour son village et les environs. Tout cela a été exécuté à la lettre. L'administrateur de la fondation Canova est actuellement le syndic de Crespano- Veneto.

Nous visitons d'abord la glyptothèque. L'impression est profonde. L'architecture est très simple, mais on ne peut se défendre d'une vive émotion quand on contemple réunies ces œuvres du génie qu'on a vues jadis à Rome, à Vienne, à Paris : le Thésée et le Minotaure, les Trois Grâces, la Madeleine repentante, les Lutteurs, Pauline Borghèse en Vénus, Napoléon, le Tombeau du Titien et les bustes de tous les grands personnages de son temps. C'est l'art grec de l'Apollon du Belvédère et de la Véoaus de Médicis, un peu grôle et maniéré ; non beauté la simple et puissante de la Vénus de Miloetdes sculptures du Parthénon ; Praxitèle peut-être, mais non Phidias. Cependant, l'inspiration est élevée, et la grâce,

extrême* Les tètes de Napoléon sont des chefs-d'œuvre. C'est bien le type consacré, tel qu'il passera h la postérité. À Copenhague, on a aussi réuni dans un musée unique toute l'œuvre de Thorwaldsen et tons les souvenirs que Ton possédait de lui. Dans la maison, on voit plusieurs tableaux de Canova dont il était plus fier que de ses statues. Détestables imitations de David; la couleur est insupportable, et ce qui est étrange, le dessin et la composition ne charment pas. La bibliothèque du grand artiste, les portraits de ses parents, quelques-uns de ses vêtements, son mobilier, tout est conservé avec un soin religieux. En face de la maison s'élève l'église, qui est une copie du Parthéoon. La situation en est admirable : elle a été choisie par Canova lui-même. Elle rappelle celle de la Walhalla, au bord du Danube, près de Batisbonne; mais celle-ci est très supérieure. Le monument s'élève sur les premiers gradins d'une haute colline dominant le village. On y monte par une large avenue pavée de petits cailloux blancs et encadrée de bordures d'arbres verts, taillés en haies. Quand on se retourne, avant d'entrer dans le temple, la vue est incomparable. Au premier plan, tout un amphithéâtre de collines verdoyantes descendent en pente douce jusqu'à la plaine de la Brenta. Dans le fond on aperçoit les lagunes, les maisons blanches de Venise, Chioggia, Malomocco, et puis l'azur adouci de la mer lointaine ; à droite, Padoue et les monts Euganéens, et derrière soi les premières croupes des Alpes. George Sand, pendant son fameux voyage à Venise, qui a laissé des souvenirs si amers dans sa vie et surtout dans celle de Musset, était venue errer dans cette région peu connue des étrangers. Elle raconte ses impressions dans les premières pages des lettres d'un voyageur. Voici ce qu'elle y dit du village où est né Canova.

t Le vallon de Possagno a la forme d'un berceau; il est fait à la taille de l'homme qui en est sorti. Il serait digne d'avoir servi à plus d'un génie, et l'on conçoit que la sublimité de l'intelligence se déploie à l'aise dans un si beau pays et sous un ciel si pur. La limpidité des eaux, la richesse du sol, la force de la végétation, la beauté de la race dans cette

partie des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine de toutes parts, semblent faits exprès pour nourrir les plus hautes facultés de l'âme et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette espèce de paradis terrestre, où la jeunesse intellectuelle peut s'épanouir avec toute sa sève printanière, cet horizon immense qui semble appeler les pas et les pensées de l'avenir, ne sont-ce pas là les deux conditions principales pour le déploiement d'une belle destinée? »

J'ai relu ces Lettres d'un voyageur, qui avaient laissé une si profonde impression dans mon souvenir. Je retrouve dans ce volume, presque à chaque page, des marques au crayon exprimant mon admiration. Maintenant, ce style ne me plaît plus guère. Il a de la pompe, du nombre, et une sorte de charme musical, mais il ne rend nettement ni les sentiments de l'auteur, ni les aspects du monde extérieur. Tout est vague. Qui est ce voyageur? Que pense-t-il au juste? Que voit-il? Que fait-il? On le devine à peine. C'est moins précis qu'un rêve. Décidément, le seul style qui ne vieillisse pas, c'est le simple et le naturel. Prenez une page de Voltaire : comme tout y est précis, clair, limpide !

Quand on écrit, c'est, apparemment, pour rendre le mieux possible une pensée. L'emphase, la déclamation, et surtout le « maniérisme », la recherche des effets de mots et d'épithètes, paraissent ridicules quand la mode en est passée, comme les troubadours dorés des pendules de la Restauration. Voltaire est trop sec, peut-être; l'image fait défaut dans le verbe, et la couleur dans les adjectifs ; mais comme le trait et la vivacité du tour soutiennent l'attention! Voulezvous une prose plus charnue, mais où l'image jaillit naturellement, du fond même de l'écrivain, avec son goût de terroir, comme un vin généreux, prenez Bossuet dans ses lettres, Saint-Simon et les lettres du marquis de Mirabeau, Y Ami des hommes. Le style de George Sand, c'est du Jean-Jacques, moins ses grandes qualités, la précision et la force de l'expression, et le « rendu » d'une pensée bien conçue et arrêtée, La Bruyère n'a-t-il pas bien raison quand il écrit ceci, dans le chapitre : les Sociétés : « Vous vouliez me dire qu'il fait

froid. Que ne disiez-vous : Il fait froid ?... — Mais, répondezvous, cela est bien uni et bien clair, et d'ailleurs, qui ne pourrait en dire autant? — Qu'importe? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle et de parler comme tout le monde? »

— L'église de Canova est construite en marbre du pays; elle est éclairée par une ouvertnre dans la coupole, comme le Panthéon. Il s'y trouve des tableaux et des bas-reliefs du maître.

Cette imitation du Pantbéon me fait réfléchir au caractère si remarquablement c solide » du génie romain et de l'architecture romaine, dont les Italiens s'inspirent encore. Considérez les monuments que les Romains ont construits dans tout notre Occident, depuis la Cloaca maxima des premiers temps de Rome, jusqu'à la Porta nigra, de Trêves, les aqueducs, les amphithéâtres, le « Pont » du Gard, qui est un aqueduc, les pouts sur le Tibre qui ont résisté à tant d'inondations, la « Piscine admirable » du cap Mysène,les substructions du Palatin et du Capitole ; partout des blocs massifs, puissamment assis sur le sol ; comme visée, non l'élégance, mais la durée éternelle; une pensée d'ingénieur plutôt que d'artiste, et la poursuite de l'utile plutôt que celle du beau, et cependant un grand effet esthétique, obtenu par cette simplicité même, par cette solidité « souveraine » et par l'adaptation des moyens au but.

Combien le génie littéraire de Rome, même quand il est soulevé par le coup d'aile hellénique, est moins fin, moins simple et moins profond que celui d'Athènes!

En politique et en droit, le Romain a été un conservateur obstiné. Il n'a jamais introduit dans la constitution et dans l'ordre social ces changements profonds et brusques, si fréquents dans les Etats de la Grèce. C'est ainsi, par exemple, qu'il a conservé le sénat et le consulat, depuis le commencement de la république jusqu'à la chute de l'empire. Extérieurement, la religion change peu. En droit surtout, on tient à ne pas abolir les anciennes lois : celle des Douze Tables reste en vigueur jusque sous Justinien. On en modifie seulement les applications, par des fictions de toute espèce. Le

caractère italique fait penser à celui du bœuf, qui a donné son nom au pays et qui trace son sillon, droit devant lui, marchant d'un pas lent, pesant, mais ferme. Quel contraste avec la légèreté et les variations des Hellènes, et surtout avec cet amour de l'idéal qui éclate dans les dialogues et dans la République de Platon 1 Et tous deux cependant, le Grec et le Latin, appartiennent à la même race, parlent une langue assez semblable, ont reçu la même culture religieuse et se sont abreuvés aux mêmes sources littéraires. D'où provient la différence? Faut-il l'attribuer à l'influence de la lourdeur étrusque ou de la gravité ombrienne? CM lo sa ?

— Non loin du temple de Possagno, au milieu d'un jardin, s'élève un grand bâtiment : c'est une école moyenne, un « gymnase », avec pensionnat. Tout cela fondé et entretenu avec l'argent de Canova. Les jeunes gens de ce district rural qui veulent arriver aux études supérieures des universités, des écoles normales ou des séminaires, peuvent y apprendre les langues anciennes sans aller à la ville. N'est-ce pas une chose admirable que ce legs de Canova, et digne d'une grande âme ? Voilà deux villages largement et luxueusement pour* vus de toutes les institutions qui peuvent contribuer à améliorer et à élever la condition des populations. Des écoles, des hôpitaux, des promenades, un musée, un temple et toutes les influences civilisatrices qui en résultent. Comment se fait-il que si peu de gens riches, même sans enfants, pensent à faire comme le grand sculpteur? Leur nom et leur influence bienfaisante se perpétueraient d'âge en âge. Supposez chaque village propriétaire de terres pour un million, dont le revenu soit employé à embellir la localité, à y répandre l'instruction, la moralité, le sentiment esthétique. Comme un pays se transformerait en peu de générations ! Que de facilités pour résoudre la question sociale I

Nous allons saluer le syndic, petit propriétaire de vignes. Maison peu entretenue extérieurement — ce qui est l'ordinaire, en Italie ; mais les chambres sont très propres et pourvues de bons meubles. Nous parlons des vignes ! La récolte géra belle cette année (1882), et le vin est cher. Pourvu que

le phylloxéra n'arrive pas. Les cultivateurs ne boivent guère que du vin de seconde pression, une piquette acide, sauf au café, quand ils y vont; alors ils prennent une ou deux chopines, à 30 ou 40 centimes le litre. On ne boit guère d'alcool et les cas d'ivrognerie sont extrêmement rares. Quel contraste avec nos pays du Nord, où les ravages de l'alcoolisme augmentent sans cesse ! Grâce au gymnase Canova, l'un des fils du syndic a fait de bonnes études, et il a un goût inné pour les sciences naturelles. Il a collectionné, dès son enfance, insectes, papillons, plantes, minéraux et fossiles. Deux chambres sont remplies de ses herbiers, de ses boites et de ses échantillons. Il suit les cours à l'université de Padoue. Luzzatti m'assure qu'il fera honneur à Possagno. Je remarque que les villages italiens fournissent beaucoup plus de recrues que les nôtres aux lettres et aux sciences. Cela tient, je pense, à deux causes : le Méridional, ayant peu de besoins réels, par suite de la douceur du climat, s'attache moins exclusivement aux intérêts matériels. En outre, ici, dans les villages, au-dessus de la classe la plus pauvre, qui est plus misérable encore que dans le Nord, vous trouvez un certain nombre de familles vivant de peu, mais à la manière de la bourgeoisie des villes. Ils ont quelque instruction, lisent les journaux et s'occupent beaucoup de politique. C'est parmi eux que se recrute le parti radical un peu partout, et même le parti socialiste, dans les Romagnes.

La vie citadine, qui prédomine dans les campagnes, est sans doute un héritage de Rome et dé son organisation municipale. Dans la majorité des provinces italiennes, les cultivateurs ne vivent pas éparpillés, au milieu des champs qu'ils cultivent. Ils sont groupés au centre de la commune, qui devient ainsi un bourg, si le pays est peuplé. C'est de là que le laboureur part avec sa charrue et ses bœufs pour travailler la terre. Système détestable. Que de temps, que d'efforts, que d'engrais perdus ! Il est vrai que la sociabilité se développe. Il est rare, le type de la famille isolée, qui se suffit à elle-même, réfléchie, taciturne, comme chez les Anglo- Saxons.

« Voyez- vous là-bas, me dit Luzzatti, au haut de cette colline, cette vieille tour sombre? C'est Asolo, la résidence de la reine de Chypre. Je vous y conduirai demain, pour voir comment nos banques populaires apportent la solution de cette quadrature du cercle de l'économie politique : le crédit agricole. »

Asolo. — Nous partons en calessine pour Asolo, afin d'y visiter la Banque populaire. Toujours route excellente, étroite et bien entretenue, comme en Angleterre et en Suisse. Tout le pays est parfaitement cultivé : des vignes, du blé, du maïs et môme des prairies, sur le penchant des coteaux, dont l'herbe verte s'explique par l'humidité qu'amène la proximité des Alpes. Asolo est situé, comme le sont souvent les bourgs en Italie, sur une hauteur, à l'extrémité de l'arête d'une colline ; de sorte que le terrain descend en pente raide tout autour, sauf parle prolongement de l'arête. On a ainsi une vue très étendue dans presque toutes les directions. Ceci confirme la remarque de l'économiste américain Carey : Jadis, au lieu de se fixer dans les vallées où la terre était plus fertile et où ils avaient sous la main l'eau des ruisseaux, les hommes étaient obligés de choisir des points élevés, afin de pouvoir mieux s'y défendre et d'apercevoir de loin l'approche de l'ennemi. Les cités étrusques, les villes de l'Italie centrale et même des villages dans le Latium sont perchés sur des sommets abrupts et arides, où l'eau fait défaut. C'est la preuve d'un état de guerre permanent, qui force à chercher, avant tout, le moyen de résister à un brusque assaut et à une razzia.

Voici un exemple frappant : Quand on arrive à Pestum, on aperçoit à gauche, sur la montagne aride et décharnée, une bourgade en ruines. C'est Capaccio-Vecchio. Au rx e siècle, quand les Sarrasins assaillirent Pestum, les habitants, dirigés par l'évêque, émigrèrent en masse et allèrent chercher un refuge sur les hauteurs voisines. La cité

dans la plaine, si prospère dans l'antiquité, n'était plus

tenable.

. Arrivé à Asolo, nous nous rendons tout d'abord au local

de la Banque populaire. C'est l'ancien palais d'une famille

patricienne. Des portraits, des lambris, des glaces du

xvm e siècle garnissent encore les murs. La direction de la

Banque est au complet pour nous recevoir.

On me raconte l'origine de l'institution. Elle a été fondée en 1873, sous l'inspiration des idées de Luzzatti et de Schulze-Delitsch, mais uniquement par le dévouement des initiateurs de l'œuvre. Ceux-ci, à trois ou quatre, se chargèrent de la direction, du service de l'escompte et de la caisse, gratuitement, et cela pendant plusieurs années. Ils s'adressèrent aux petits cultivateurs des environs et aux boutiquiers d' Asolo; ils leur inspirèrent confiance; ils leur apprirent le mécanisme du crédit; ils recueillirent leurs épargnes et leur firent des avances, môme sur denrées; en un mot, ils arrivèrent à résoudre pratiquement la fameuse question du crédit agricole qu'on discute partout, sans arriver à rien.

Aujourd'hui, l'institution est en pleine activité et en pleine prospérité. Le comité directeur continue à remplir ses fonctions sans rétribution ; mais maintenant les employés reçoivent une rémunération convenable.

C'est cependant le dévouement à une idée juste qui a tout fait. Je n'hésite pas à dire que ceci est admirable. C'est une preuve nouvelle de ce que j'ai déjà dit, qu'en Italie on trouve le sentiment patriotique et humanitaire plus actif qu'ailleurs, sauf peut-être en Angleterre.

La fondation Canova et la création de la Banque populaire d' Asolo sont des faits typiques. Supposez qu'il se rencontre chez nous, dans chaque arrondissement, un groupe de propriétaires et de personnes bien vues, disposées k s'imposer le sacrifice de temps nécessaire, au début, pour fonder une banque mutuelle agricole, comme celle-ci, et tous les bienfaits du crédit, si souvent réclamés pour l'agriculture, lui sont acquis.

La liste des sociétaires (décembre 1881) prouve bien que la Banque populaire d'Asolo fait du crédit agricole dans toute la force du terme. Grands propriétaires : hommes, 28; femmes, 2. — Petits propriétaires, campagnards, fermiers, métayers, etc. : hommes, 1,066; femmes, 52. — Grands industriels : 5. — Petits industriels, boutiquiers, artisans : hommes, 252; femmes, 24. — Ouvriers journaliers, 22. — Professions diverses : 128. — Personnes sans profession : hommes, 12; femmes, 7. Total : 1,595. Sur les 6,694 effets escomptés en 1881, 5,825 l'ont été au profit des petits cultivateurs et des boutiquiers.

Remarquez qu'Asolo n'a que 5,000 habitants.

La Banque escompte à 6 p. c. ; fait des avances sur dépôts de fonds publics, de denrées et de marchandises; reçoit des dépôts en compte courant et en compte de caisse d'épargne à 4 et 4 1/2, suivant le terme des dépôts; reçoit et émet des accréditifs sur toutes les places, etc.

La Banque d'Asolo, pour augmenter son fonds disponible, a eu recours à l'émission de bons agraires, dont Luzzatti a récemment eu l'idée. Les banques populaires agricoles paient sur ces bons 4 ou 4 1/2. Ils sont au capital de 500 francs et sont destinés à former le fonds de l'agriculture. La désigna* tion qu'on leur a donnée est bien choisie, parce qu'elle fait comprendre à ceux qui les prennent qu'ils contribuent à une œuvre patriotique, qui, d'ailleurs, n'expose leurs capitaux à aucun danger; car ces banques populaires ne subissent que des pertes insignifiantes, et toutes ont un capital absolument liquide et des réserves. Ces bons portent le titre de Buoni del Tesoro delV Agricultura, a scadenza, Jlssa presso le JSanche popolari.

Pour donner une sécurité encore plus grande à ces obligations, les banques populaires de la province de Trévise (celles de Pieve-di-Soligo, Vittorio, Oderzo, Motta di Livenza, Asolo, Castelfranco-Veneto, Valdubiadene, Montebelluna, San-Dona di Piave) se sont associées pour émettre des bons, sous leur responsabilité collective, avec la signature du président du groupe, à côté de celle du président et du cais-

sier de la Banque locale qui crée le titre. La sécurité de celui-ci devient ainsi absolue et constitue un placement de premier ordre et « de tout repos », comme on dit à la bourse. J'ai sous les yeux la circulaire signée par le président du groupe des banques fédérées, l'avocat Schiratti, de Pieve-di Soligo; elle expose clairement le mécanisme des bons agricoles. Cette combinaison n'est-elle pas extrêmement ingénieuse et digne d'être signalée à nos représentants, à nos philanthropes et à nos financiers? Dans ces conditions, notre caisse d'épargne centrale pourrait prêter à 3 1/2.

Le service rendu par ces banques agricoles aux cantons où elles s'établissent n'est pas seulement de faire des avances à l'agriculture, c'est surtout d'attirer les épargnes inertes, pour les rendre aussitôt à la circulation, de façon à féconder ainsi le travail et la production.

Quand le paysan saura qu'il aura 3 ou 4 p. c. de son argent déposé à la banque, avec une sécurité absolue, il n'y aura plus d'écus enfouis en terre ou exposés aux voleurs. Le fermier va au marché et vend une vache : au lieu d'en rapporter le prix dans une sacoche, au risque d'être assassiné, il peut le porter immédiatement à la banque de la ville, qui le transmettra à la banque locale. Ces petits cultivateurs d'Asolo, qui sont en rapport avec le comité d'administration et qui suivent le mouvement de l'institution dont ils sont sociétaires, reçoivent de cette façon des leçons d'économie politique appliquée et des germes de développement intellectuel précieux. Boutiquiers, cultivateurs, employés, grands propriétaires sont associés, avantage inappréciable en ce temps de luttes sociales.

Je ne suis pas de ceux qui croient avec Proudhon et les positivistes mutuellistes que la question sociale peut se résoudre en perfectionnant le mécanisme du crédit et de l'échange. La question sociale est affaire de répartition, non de circulation. Mais les banques populaires agricoles comme celle d'Asolo peuvent contribuer considérablement à favoriser la production, et surtout à habituer les petites gens à gérer des affaires sous la forme collective de l'association.

En Allemagne, un cultivateur, bourgmestre de village, nommé Raiffeisen, a fondé des banques rurales dont le type a été imité en Allemagne et dans F Autriche-Hongrie. Voici deux extraits d'un rapport que j'ai fait à ce sujet au Congrès agricole de Mons de 1881 :

Les banques rurales de crédit agricole qui portent le nom de Baiffeisenschen-Darlehn-Kassenvereine sont établies sur des bases très semblables à celles des banques populaires. Tous les associés sont solidairement responsables, et, en général, elles ne font des avances qu'aux sociétaires. Elles restreignent leurs opérations à la commune où elles sont établies. C'est une grande garantie de sécurité, car ainsi la situation des emprunteurs est généralement bien connue. Aussi les pertes sont-elles insignifiantes. Elles ont traversé sans encombre les deux guerres de 1866 et de 1870. Les présidents et les administrateurs ne touchent point d'honoraires. Le caissier-teneur de livres est seul rétribué. Toute l'administration se fait ainsi de la façon la plus économique.

Les services indirects rendus par ces banques locales sont considérables. Partout où elles se sont établies, elles ont mis fin à l'usure ; elles ont constitué des centres de progrès économique. Souvent il se forme dans le local même de la banque, ou dans le voisinage, ce que les Allemands appellent un Casino, c'est-à-dire un cercle, où les membres se réunissent pour causer, se distraire et s'instruire. A la tête du Casino se trouve le médecin, le notaire, le garde forestier ou même parfois le curé. On s'y entretient régulièrement des améliorations à faire; on signale les exemples de succès ; on discute les mérites de tel ou tel procédé ou de telle ou telle race d'animaux domestiques. On cite un livre ou un article d'un journal agricole qu'on examine. Fréquemment, quelques cultivateurs s'entendent pour acheter en commun des engrais, des instruments aratoires ou un reproducteur. Us s'engagent solidairement pour emprunter à la banque la somme nécessaire. La garantie est parfaite et le progrès est réalisé. Le Journal de l'Association agricole dé la Prusse rhénane (Zeitschrift des landmrthschaftlichen Vereins/ilr Hheinpreussen) a, énuméré,

à différentes reprises, les divers avantages directs et indirects que les banques Raiffeisen ont apportés aux villages où elles ont été créées. Il est certain que dans cette voie quelques hommes dévoués, prenant l'initiative d'institutions semblables, pourraient contribuer, dans une large mesure, au progrès de l'agriculture en Belgique.

Raiffeisen a essayé de relier toutes les banques rurales qui existent, au nombre de plus de cent rien que dans la Prusse rhénane, par un lien fédéral, et, à cet effet, on a créé la banque-mère de Neuwied {LandmrthschaftlicJie Central- DarleJirikasse) qui a groupé environ trente filiales, ainsi qu'on Ta fait dans la province de Trévise pour les Boni délVAgricultura.

Nous parcourons tout Asolo, en compagnie des notabilités du bourg. Dans les rues étroites de cette petite place forte encore entourée, par endroits, de ses murs crénelés, s'élèvent des palais très curieux, les uns dans le style gothique de la Cà <FOro 9 de Venise, les autres dans le goût de la Renaissance de Palladio, comme à Vicence. Nous visitons un très beau palais à colonnade monumentale, occupé par l'un des administrateurs de la Banque populaire. Il a fait son salon de la grande salle de banquet, haute de deux étages avec une galerie à mi-hauteur, comme dans les tableaux de Véronèse, et un plafond couvert de peintures mythologiques. Toute la population actuelle d' Asolo s'y réunirait à l'aise.

Asolo a été habitée dès les temps préhistoriques, convoie le prouvent des outils et des armes en pierre taillée qu'on y a trouvés. A l'époque romaine, elle fut très florissante : elle possédait des bains, un théâtre et des temples de marbre. On a des inscriptions qui donnent le nom de dédirions, de quatuorviri, de prêtres et d'un curateur. La république de Venise céda Asolo à Catherine Cornaro, la fameuse reine de Chypre, qui y fixa sa résidence à partir de 1489. Elle y réunit une cour où l'on cultivait les lettres et les arts. Pietro Bembo y séjourna avant de se faire prêtre. Il y adressait ses vœux et ses vers à la reine. Son recueil de poésies, OU Aso- Itni. charmait les belles dames, qui se réunissaient dans une

magnifique villa que la reine avait fait construire dans les environs d' Asolo. On l'appelait il Parco. Elle était célèbre par ses statues, ses jets d'eau et sa curieuse ménagerie d'animaux rares. Ces souvenirs sont encore vivants dans la pittoresque cité dont la reine de Chypre est l'héroïne.

Voilà ce qui est merveilleux en Italie : allez dans n'importe quelle bourgade, et vous y trouverez un monument intéressant, une œuvre d'art, une trace intéressante du passé. Trois ou quatre civilisations se sont succédé, et les pierres nous en apportent le souvenir. C'est ce que montre si bien M. Lenormant, en nous racontant ses voyages dans l'Italie méridionale. A Asolo, deux châteaux forts subsistent encore. L'un, au centre de la ville, a été la résidence de la reine de Chypre. La vieille tour et le bâtiment central sont bien conservés. La partie inférieure du château a été convertie en prison, la partie supérieure, en théâtre; bizarre assemblage. La salle est vraiment gentille, blanc et or, très propre, dans une localité qui serait, chez nous, à peine un gros village. Sur les remparts à pic, on a établi des jardins remplis de fleurs et de fruits. Au sommet d'un cône escarpé qui domine Asolo, se dresse, encore menaçante, la ruine d'une vieille tour féodale, la Rocca. Nous y grimpons par une vigne en pente abrupte, sous un lourd soleil d'automne. Des raisins bleus en abondance mûrissent sur les ceps ; les lézards fuient sous nos pieds ; les lavandes et les thyms que nous foulons répandent leurs parfums aromatiques. Du pied de la formidable tour, toute noire, où s'accrochent cependant un lierre et un figuier, nous avons une vue admirable sur les collines avoisinantes. On aperçoit des maisons de colons dans les fonds entourées de vignes et de châtaigneraies. Il fait bon vivre dans cet air pur, sous ce beau ciel et au milieu de ce paysage gracieux et éveillant l'idée de toutes les richesses agricoles et du bonheur champêtre. C'est là qu'habitent les actionnaires de la Banque populaire.

A l'hôtel de ville, un petit musée : des inscriptions romaines, un diplôme de la reine de Chypre adressé à la cité d'Asolo ; quelques objets en bronze sculpté très élégants, de provenance

arabe, des fragments de statues antiques et un beau marbre de Canova.

— Rentrés à Crespano, nous allons visiter l'hôpital des Pellagrosi. La Pellagra (peau aigre) est une maladie affreuse, qui atteint ceux qui se nourrissent exclusivement de maïs, quand celui-ci n'est pas assez bien séché. En Valachie, les ouvriers de la campagne ne mangent aussi que de la polenta, et la pellagra y est inconnue, tandis que dans la province de Vicence, un quinzième de la population en est atteint. La peau devient rude, parfois noire; des goitres se développent; l'intelligence est obscurcie; le malade aboutit à l'idiotisme ou à l'épilepsie. Nous trouvons une trentaine de femmes dans les immenses locaux d'un ancien couvent. Elles sont soignées par des sœurs de charité. Luzzatti les interroge sur leur existence et sur le mobile qui les y a amenées. L'une d'elles répond avec une vivacité, une conviction, une hauteur de vues qui nous émerveillent.

— Pourquoi êtes- vous ici, ma sœur?

— Parce que j'ai cru que la voix de Dieu m'y appelait.

— Mais cette existence, au milieu de ces infortunées, est affreuse. Ne songez-vous jamais que vous pourriez, comme d'autres, jouir de la vie ?

— Le sentiment du devoir accompli donne une joie intime et permanente qui m'empêche de rien regretter.

— Mais, si vous descendez au fond de votre cœur, ne trouvez-vous pas l'orgueil ou la vanité qui vous soutient?

— Oui, monsieur, vous avez raison : c'est là le danger, et je me le demande parfois. Toutefois, comme je ne crois faire qu'obéir à ma vocation et à Dieu, d'où viendrait l'orgueil?

— Cependant, c'est en vue du ciel que vous vous dévouez. Vous faites un calcul, n'est-ce pas? Vous acceptez quelques tristes années ici-bas en échange d'une éternité bienheureuse.

— Il est vrai que le ciel est mon espérance. Mais je vous l'ai déjà dit, mon existence n'est pas triste. Est-ce un calcul? En tout cas, s'il me porte à faire ce qui est utile aux malheureux, avez- vous lieu de vous en plaindre ?

— S'occupe-t-on de politique au couvent? Que pense-t-on du roi d'Italie? Vous dit-on qu'il est l'ennemi du Pape?

— Non, monsieur, on ne nous a jamais dit cela. Nous prions pour le roi comme pour le Saint-Père.

— Je le crois, me dit Luzzatti. En Vénétie, le clergé, le primat de Venise en tête, est, jusqu'à présent, bon patriote. Mais il n'en est pas de même partout. N'y a-t-il pas ici, ajoute-t-il, une force énorme pour le bien? Quel dommage qu'on en abuse parfois ! Supposez le triomphe des doctrines matérialistes ou agnostiques qui ont cours maintenant, quel vide dans l'humanité ! Poursuite de la perfection, espérance du royaume de Dieu, c'est-à-dire d'un ordre où règne la justice; amour de Dieu, c'est-à-dire d'un principe qui apporte à l'homme une base permanente comme règle de ses actions et qui, en fait, commande tout ce qui est utile à l'humanité; tous ces mobiles si avantageux au progrès disparaissent. Si j'obéis à la loi de Darwin du struggle for life, j'écrase les misérables pour m'élever et jouir; si j'obéis à la loi du Christ, je me fais leur serviteur pour les guérir et les relever. Au fond, la sœur a raison. Elle obéit à un calcul, disonâ-nous ; c'est vrai ; mais quand un viveur mange ses millions en jouant à Monaco et en courant les filles, il obéit aussi à un calcul. Instinctivement ou en vertu d'un raisonnement, tout être cherche le bonheur, même celui qui se suicide. Ce qui nous intéresse, nous autres économistes et sociologistes, c'est de savoir quelle est la façon d'entendre le bonheur la plus profitable au bien général, celle du chrétien ou celle de l'athée.

— Je suis complètement de votre avis, lui dis-je. C'est une question que l'on peut trancher par l'étude comparée des faits. Comparaison des mobiles divers et des actes qu'ils déterminent : études à priori; méthode déductive. Comparaison des fruits obtenus, des résultats : études à posteriori et statistiques ; méthode inductive. Tout ce qu'on peut se demander dans le cas qui est sous nos yeux, c'est ceci : En soignant ces pellagrosi, leur rend-on service? Fait-on chose utile à la société ?

— Ceci revient à demander si on parvient à les guérir.

— Demandons-le aux sœurs.

Les sœurs nous disent : — La pellagra est uniquement produite par la mauvaise nourriture. A moins que les malades ne soient arrivés à la dernière période du mal, nous les guérissons presque tous, en leur donnant du pain et delà viande, de manière à les nourrir convenablement. Tout vient de la misère.

Voilà le mot affligeant que j'entends si souvent en Italie. Le lecteur me permettra d'y revenir encore une fois. Ce problème me hante ici bien plus encore que partout ailleurs. Pourquoi cette misère, et si profonde, en ce beau pays, où le soi est si fertile, où le soleil active si puissamment la sève, où les besoins sont minimes et la vie, par suite, à bon compte, où la densité de la population n'est pas absolument excessive, comme dans nos Flandres, avec leurs terres sablonneuses et les exigences des longs hivers, des automnes précoces et des âpres printemps ? Pour qu'il y ait de la misère en Italie, il faut ou que l'homme soit paresseux, ou que le régime social soit très imparfait. Je crois pouvoir certifier que l'homme ici ne se refuse pas au travail. Du nord au midi de la Péninsule, j'ai vu l'ouvrier des champs peiner durement. Il ne reste donc que l'autre alternative. Et celle-ci est la vérité. L'impôt excessif, la rente excessive, voilà les causes profondes de la misère. Quelques faits notés au hasard dans les journaux italiens suffisent pour le prouver.

Récemment, une émeute de paysans affamés avait lieu à Magliano. Vltalia résume ainsi ce que rapportent à ce sujet les journaux locaux : « Les principaux propriétaires et les commerçants notables des environs de Magliano y ont tenu une réunion, et des faits graves, très graves, ont été révélés. S'ils ne justifient pas les actes illégaux commis par les pay*sans, ils les atténuent dans une forte mesure. On a constaté qu'il y a des ouvriers qui, depuis plusieursjours, n'avaient eu à manger que du son et des herbes. D'autres, ayant des enfants malades, allaient ramasser dans les tas d'ordures des boyaux de poulets, pour leur en faire un peu de bouillon... En somme, on a constaté dans cette réunion que le contrat

de ferme peut se résumer ainsi : le propriétaire prend tout au cultivateur : maïs, vin, froment, cocons. Le bois même appartient au propriétaire, et cependant, si un arbre vient à mourir, le paysan doit payer 25 francs d'amende.» Ces gens de la campagne mangeant de l'herbe font penser à ce que les historiens rapportent des dernières années du règne de LouisXIV.Etcependant,ensomme, l'Italie est prospère: lecommerce se développe ; la rente monte ; le budget offre un excédent; et les politiques de la Chambre — je ne dis pas les ministres — veulent faire de la grande politique étrangère. Ils rêvent des colonies ou des annexions. — Voici encore un autre exemple de l'affligeant contraste qui me frappe à chaque instant dans les journaux italiens. Je lis dans l'un d'eux : c Notre grand cuirassé le Lepanto, qu'on construit à la Spezzia, sera bientôt assez avancé pour qu'on puisse le lancer. Ce sera le plus puissant navire de guerre du monde entier. Ni la France ni l'Angleterre n'en ont un pareil. Il est vrai qu'il coûtera, quand il sera armé et prêt à prendre la mer, au moins vingt-cinq millions de lires.» Je note dans un autre journal, la Rassegna, des détails navrants sur la misère en Sardaigne, aggravée par les impôts écrasants, c Le fisc continue à exproprier beaucoup de petits propriétaires parce qu'ils ne peuvent payer les impôts. De cette façon, le domaine de l'État s'étend sans cesse, aux dépens des propriétés privées. Mais l'Etat n'en tire aucun profit : il doit payer les taxes communales et provinciales et il ne peut espérer vendre les terres expropriées, car nul ne voudrait les acheter. Voici un fait qui fera comprendre la situation, La petite ville d'Ottana est située au milieu de la plaine du Tirso. L'agriculture y est peu avancée; le commerce et l'industrie ne se développent pas, faute de routes. Elle manque souvent d'eau potable. L'été, la malaria y règne, et l'hiver, la misère. Tous les propriétaires y sont en retard dans le paiement de leurs contributions, quelques-uns depuis dix-huit ans. On a voulu faire rentrer l'impôt, et les contribuables payèrent tant qu'ils purent. Quand ils furent à bout de ressource?, le fisc voulut procédera l'expropriation, mais on s'aperçut alors qu'il fallait

exproprier tous les propriétaires, y compris le syndic et le curé. On annonça les expropriations par ordre alphabétique. Mais l'administration centrale recula au dernier moment. En effet, à quoi bon mettre en vente? personne n'aurait acheté. L'Etat aurait donc dû s'approprier tout le territoire de la commune. Ces faits ne sont pas exagérés; ils sont, affirme la Rassegna, empruntés aux sources officielles. C'est la môme situation que lors de la décadence de l'empire romain : le fisc ruinant les habitants et le pays 1 . Si l'argent des pauvres Sardes ne devait pas aller payer des employés, des fortifications, des fusils à répétition et des cuirassés, ils pourraient se construire des routes, se pourvoir d'eau potable et améliorer leur culture. La centralisation militaire et bureaucratique, avec la « grande politique » , les grands armements et les grandes dettes, écrasent les pauvres gens qui grattent la terre. Est-il étonnant que le nihilisme se lève pour jeter bas tous ces engins de paupérisation? Combien faut-il ruiner de villages pour construire un Lepanto? Tous les expropriés d'Ottana suffiront-ils pour en payer la machine? Non, à peine pour acheter un de ses fameux canons de cent tonnes. Les personnages officiels qui assisteront aux fêtes du lancement du formidable cuirassé, l'orgueil de l'Italie, penserontils aux larmes, aux maladies, aux ruines qu'il aura coûtées ? Le marquis de Castania, dans un livre de bonne foi,

1 Lire les Conditions sociales au temps de Constantin^ par Victor Duruy. — Lecture à Tlnstitut de France. Dec. 1882. L'impôt ruine les villes et les campagnes et fait le désert. « Ceux qui vivent de l'impôt sont plus nombreux que ceux qui le payent,» dit Lactance. Les latifundia continuent d'absorber les petites propriétés. « Le pauvre, dit Salvien, ne peut vivre à côté du riche. Il y perd Bon bien et souvent sa liberté.» Propos de déclamateurs chrétiens, objectera- t-on. Mais voici un texte de loi qui est plus décisif que Lactance et Salvien. Au titre du code Théodosien qui parle de ceux qui cùnditionem propriam reliquerunt, on lit ce qui suit : « Les villes, privées des services dont elles ont besoin, ont perdu leur ancien éclat parce que beaucoup de collegiati (artisans), abandonnant la cité, se sont enfuis aux champs et vivent en des lieux écartés et secrets. — Qu'ils soient saisis et ramenés àleur premier office.» (C.Th., XII, 19, i, anno 400. — Ibid., XIX, 7, x, anno 393.)— Certes, en Italie on n'en est pas là; cependant, beaucoup de campagnards fuient aussi au désert, mais dans le nouveau monde .

Del présente dissesto sociale, reconnaît la triste condition de l'ouvrier agricole en Italie, c On ne peut nier, dit-il, que la condition des contadini ne soit très triste dans la plus grande partie de l'Italie. Ils habitent, surtout dans les provinces méridionales, de petites chambres humides, sombres, sales, avec le porc, compagnon et espoir de la famille, trop heureux s'ils peuvent y nourrir encore quelque autre animal domestique. Ils passent ainsi la nuit, empilés les uns à côté des autres, hommes et femmes, enfants et animaux, sur le lit, à terre ou sur le coffre, qui est presque l'unique objet du mobilier. Ils travaillent tout le jour pour un salaire insuffisant. A défaut de pain, ils ne mangent que du maïs et même, dans les années mauvaises, des herbages bouillis. Qui a visité la Basilicate, la Calabre et la plupart des provinces de la Sicile ne trouvera pas cette description exagérée. Dans le nord de la Péninsule, la situation n'est guère meilleure, comme le prouve le progrès de la pellagra. En 1875, 97,179 personnes étaient atteintes de ce mal affreux, dont 40,710 en Lombardie et 29,296 en Vénétie. i Cette situation des paysans me rappelle une gravure du temps de Louis XIV, représentant « un homme de village * avec cette légende : Né pour la peine.

Sur la maison est écrit : But des gens de campagne, tailles payées. (La vie rurale dans l'ancienne France, par M. Albert Babeau.)

Même idée dans la légende qu'Holbein inscrit au bas de sa figure du laboureur de la Danse de la mort :

À la sueur de ton visaige, Tu gagneras ta pauvre vie*

George Sand, qui cite ces vers dans la préface de la Mare au Diable, dépeint en un tableau enchanteur le sort heureux du cultivateur de l'avenir. Il faut relire cette belle page, l'une des meilleures qu'elle ait écrites.

Elle a été inspirée par Pierre Leroux, car elle a paru d'abord dans sa revue, la Hé/orme sociale. Ces aspirations vers un ordre meilleur où régnerait la justice hantaient alors l'esprit

de la plupart des romanciers, qui ne se contentaient pas de décrire minutieusement les pourritures du temps présent.

Dans la préface de la Confession d'un enfant du siècle, Alfred de Musset reproduit la même pensée que George Sand, puisée sans doute à la môme • source, durant leur courte et orageuse intimité :

< O peuples des siècles futurs, lorsque, par une chaude journée d'été, vous serez courbés sur vos charrues, dans les vertes campagnes de la patrie; lorsque, essuyant, sur vos fronts tranquilles, le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n'y aura pas un épi plus haut que l'autre dans la moisson humaine d'hommes libres; quand alors vous remercierez Dieu d'être nés pour cette récolte, pensez à nous, qui n'y serons plus. »

M. Lenormant, dans les articles si curieux qu'il consacre à la description de la Basilicate dans la Revue des Deux Mondes, est aussi frappé de l'extrême dénuement des cultivateurs :

t J ai parlé ailleurs (la Grande Grèce, t. I, p. 172-185), dit-il, avec détail de la misère agricole dans l'ancien royaume de Naples,que signalaient, en môme temps, les voix autorisées de M. E. deLaveleye et de M. Adert, de Genève, J'ai tracé, des souffrances et de la condition du paysan dans les provinces que la nature a faites si fécondes et qui devraient être un véritable Eden, un tableau dont quelques personnes de ce côté-ci des Alpes ont pu croire les couleurs trop chargées. En Italie, on n'en a pas jugé ainsi ; personne n'a contesté les faits que j'avais articulés. Les journaux ont reproduit ce que j'en avais écrit; on l'a traduit en brochure, et le retentissement en a été suffisant pour qu'en certains endroits, dans le dernier voyage que je viens de faire, des délégations des sociétés ouvrières soient venues me remercier d'avoir mis la plaie à nu avec tant de franchise. » (Revue des Deux Mondes, 1 er avril 1883.)

Le marquis de Castania montre clairement comment cette situation engendre le socialisme agraire. Il cite de curieux

extraits d'écrits incendiaires adressés aux paysans. C'est toute une littérature spéciale. Voici un extrait que je lui emprunte : « Fils du paysan, tu as le droit et tu as aussi la force. Mais la pierre du sépulcre, scellée par des siècles d'esclavage, t'enferme vivant dans ton sépulcre. Bientôt la voix de la révolution te criera : Sors, Lazare! Et alors, peuple des campagnes, tu sortiras de tes tanières, armé de fusils, de haches et de faux, et tu feras guerre à mort à tes maîtres qui t'écrasent. * (Cardias, Uno comune socialista, p. 25.) Gnocchi Viani, dans un écrit : / noslri Contadini, p. 15, indique en deux mots le hut à atteindre par la révolution agraire : Proprieta collettiva dél suolo e Federazione dei comuni agricoli. J'ai acheté un autre petit livre, écrit dans le môme sens et qui a fait grande rumeur en Italie, me dit-on. Il est intitulé : ZaVoce d 1 un contadino. Verona, Civelta, 1882. L'auteur, S. di Collalto, se dit paysan et prétend ne raconter que ce qu'il voit, chaque jour, sous ses yeux. C'est navrant et effrayant pour l'avenir. En voici un passage :

t Quand le contadino s'approche du palais de son seigneur, en y voyant cette profusion de richesse, ces colonnes, ces marbres, ces dorures, toutes ces splendeurs, il se dit : « Ici tant de luxe, — et dans la casine que j'habite, les solives s'émiettent en pourriture. Ici tant d'argent prodigué, — et quand je demande qu'on mette des vitres à la fenêtre de la chambre où je couche, on me répond qu'on n'a pas de quoi satisfaire à mes fantaisies. Là des œuvres de peintres célèbres, et sur les lambris, de magnifiques décors, — et les murs de mon taudis sont noirs comme la gueule d'un four. Là le travail raffiné des sculpteurs, — et chez moi, une caverne. Là un pavement en mosaïques élégantes, — et chez moi, la terre pleine de trous où trébuchent mes petits enfants. Là un mobilier si coûteux, — et chez moi, ô Christ! pas même une chaise pour m'asseoir. — Et qui suis-je, en effet? Dites, n'est-ce pas moi qui travaille la terre du seigneur du matin au soir, l'hiver et l'été? et souvent je n'ai pas de quoi apaiser ma faim. N'est-ce pas moi qui produis la richesse? et à moi, que me reste-t-il? L'estomac vide et des souffrances

sans nombre. Dites, ô Seigneur! est-ce pour cela que j'ai été créé? »

Le contadino montre ensuite, dans des chapitres séparés, les conséquences morales de la misère : Carattere — relu ffione — moralità. — Les caractères s'aigrissent. La religion disparaît. L'incrédulité envahit les campagnes. La moralité baisse. Aux amours légitimes, le paysan commence à préférer le vice patenté par l'État. « Là dove il pudore scappa %ia a tiro di aie e la sfacciataggine gavazza nel suo pantano; li dove tutto si adima, lutto sHmleslialisce, purtroppo anco il contadino principia a portare il suo obolo. »

Comme le fait remarquer M. de Castania, le campagnard autrefois acceptait sa dure destinée comme une nécessité. Il y voyait la suite d'un décret de la Providence, qui tenait le ciel en réserve pour ceux qui acceptaient l'épreuve sans murmures, t Ils croyaient (les paysans) inévitable comme la pluie et la grêle la nécessité d'être opprimés par le plus fort, le plus riche, le plus habile, le plus accrédité. » (Montigny, Mémoires de Mirabeau.) « La croyance et l'obéissance étaient des héritages; un homme est chrétien et sujet parce qu'il est né chrétien et sujet. » (Taine, V Ancien Régime, 1. III, ch. 3.) Aujourd'hui, la soif de l'égalité, que le christianisme a fait naître, subsiste ; mais elle tourne en amertume et en violence, parce que le sentiment de résignation religieuse, qu'il a répandu en même temps, s'évanouit. On ne peut, nulle part mieux qu'en Italie, étudier les aspirations de révolte et d'anarchie socialistes que produit le contraste entre l'idéal rêvé et la dure réalité, parce que le problème ici est une pure question de relations sociales. Il n'y a pas, comme en Irlande, oppression d'une race par une autre, rivalité de cultes, ou des traditions de lutte violente, comme en Espagne (voir la Mano nera en Andalousie). Le contadino italien est de sa nature doux, porté & l'obéissance, résigné au travail, respectueux envers ses maîtres, encore pénétré souvent des sentiments de l'ancien régime. Pour qu'il s'insurge, il faut que la faim le pousse. Les révoltes agraires locales, si fréquentes en Italie, n'ont pas d'autre cause.

Comme je prépare une seconde édition de mon Socialisme contemporain, j'ai pris avec moi un volume peu connu d'Helvetius (De l'homme, 1776), où se fait jour l'ordre d'idées d'où est sorti le socialisme inconscient des hommes de la Révolution française, le socialisme utopique de Babœuf, de Fourier, de Saint-Simon et d'Owen, et surtout le socialisme scientifique de nos jours. Je transcris ici quelques extraits qui se rapportent à la situation sociale en Italie. Le lecteur les goûtera plus que mes « propos interrompus » . Comme cette langue du xvni* siècle est rapide, claire, piquante, allant droit au but ! Comme nous pataugeons lourdement, même ceux qui relèvent l'impropriété des termes et la lenteur de l'exposition par l'éclat des images et des mots à effet ! Le secret de ce style & la Voltaire, c'est qu'il dit vite et net, et qu'il ose tout dire, sans s'empâter dans les adjectifs et dans les couleurs :

« Un lord anglais débarque en Italie, parcourt les campagnes de Rome et s'embarque brusquement pour l'Angleterre. — Pourquoi, lui dit-on, quittez-vous ce beau pays? — « Je n'y puis, répond-il, soutenir plus longtemps le c spectacle du malheur des paysans romains; leur misère « me déchire ; ils n'ont plus la face humaine. » (Sect. IV, chap. 15.)

c Chaque citoyen possède-t-il quelque bien dans un État? le désir de la conservation est, sans contredit, le vœu général de la nation. Le grand nombre, au contraire, y vit-il sans propriété? le vol devient le vœu général de cette môme nation. » (Sect. VI, chap. 7.)

c Un gouvernement accorde- t-il à ses sujets la propriété de leurs biens, de leur vie et de leur liberté; s'oppose-t-il & la trop inégale répartition de richesses ; conserve-t-il enfin tous les citoyens dans un certain état d'aisance? Il leur a fourni à tous les moyens d'être à peu près aussi heureux qu'ils le peuvent être. » (Sect. VII, chap. 24.)

A propos de la recherche de la meilleure législation, je note un chapitre intitulé : « Si, par la subdivision des propriétés, les lois ne pourraient pas unir l'intérêt du plus grand

nombre des habitants à l'intérêt de la patrie. > J'y relève les passages suivants : c Pour conserver une certaine égalité dans le partage des biens, il faudrait, à mesure qu'une famille s'éteint, qu'une partie de sa propriété fût concédée à des familles voisines plus nombreuses. »

Et cette maxime pessimiste : c L'injustice de l'homme n'a d'autre limite que celle de sa puissance. »

Le riche financier Helvetius parle des maux de l'inégalité et des souffrances du peuple de la même façon que les socialistes de nos jours. Ainsi que le fait remarquer Toc que ville, ces hommes du xvin* siècle pensaient ne pas être compris de ceux qui vivaient au-dessous d'eux. Et, en effet, ceux-ci semblaient appartenir à une autre race et parler une autre langue. Les lettrés s'exprimaient dans leurs livres comme ils le faisaient dans les salons. Ils s'imaginaient que les gens de leur classe pouvaient seuls les comprendre. Voici ce qu'Helvetius ose écrire :

« Le luxe excessif, qui presque partout accompagne le despotisme, suppose une nation déjà partagée en oppresseurs et en opprimés, en voleurs et en volés. Mais si les voleurs forment le plus petit nombre, pourquoi ne succombent-ils pas sous les efforts du plus grand? A quoi doivent-ils leur salut? A l'impossibilité où se trouvent les volés de se donner le mot et de se rassembler le même jour. D'ailleurs, l'oppresseur, avec l'argent déjà pillé, peut toujours soudoyer une armée pour combattre les opprimés et les vaincre en détail. » (VI, 9.)

« Le malheur presque universel des hommes et des peuples dépend de l'imperfection de leurs lois et du partage trop inégal des richesses. Il n'est, dans la plupart des États, que deux classes de citoyens : l'une qui manque du nécessaire, l'autre qui regorge de superflu.

c La première ne peut pourvoir à ses besoins que par un travail excessif. Ce travail est un mal physique pour tous. C'est un supplice pour quelques-uns.

« La seconde vit dans l'abondance, mais aussi dans les angoisses de l'ennui.

« La plupart des empires ne doivent donc être peuplés que d'infortunés. Que faire pour y rappeler le bonheur? Diminuer la richesse des uns ; augmenter celle des autres; mettre le pauvre en un tel état d'aisance qu'il puisse, par un travail de sept à huit heures, abondamment subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. C'est alors qu'il devient à peu près aussi heureux qu'il peut l'être. A combien de maux, outre ceux de l'ennui, les riches ne sont-dls pas sujets? Que d'inquiétudes et de soins pour conserver et accroître une grande fortune! Qu'est-ce qu'un riche? C'est l'intendant d'une grande maison chargé de nourrir et d'habiller les valets qui le déshabillent.

« Le bonheur d'un opulent est une machine compliquée à laquelle il y a toujours à refaire.

t Que les lois assignent quelque propriété à tous les citoyens, elles arracheront le pauvre à l'horreur de l'indigence, et le riche au malheur de l'ennui. Elles rendront l'un et l'autre plus heureux.

« Les hommes seraient heureux si, par la forme de gouvernement, ils pouvaient, à quelque aisance, joindre la propriété de leurs biens, de leur vie et de leur liberté. » (VIII, 4.)

t Peu de fortune suffit au bonheur de l'homme occupé. La plus grande ne suffit pas au bonheur d'un désœuvré.

« Il faut ruiner cent villages pour amuser un oisif.

« Ce n'est point au pauvre, c'est au riche oisif que se fait le plus vivement sentir le besoin d'immenses richesses. Aussi que de nations ruinées et surchargées d'impôts! Que de citoyens privés du nécessaire uniquement pour subvenir aux dépenses de quelques ennuyés ! » (VIII, 5.)

A l'encontre de ce que pensent aujourd'hui les économistes, mais d'accord avec la plupart des penseurs du xvm e siècle, comme Rousseau et Montesquieu, Helvetius attribue aux lois une grande influence sur le bonheur des hommes et sur la prospérité des nations.

« Qu'on fasse, dit-il souvent, de bonnes lois, rémunérant la vertu, punissant le mal : elles dirigeront les citoyens au bien général, en leur laissant suivre la pente irrésistible qui les porte à leur bien particulier.

t Ce qui fait le malheur des peuples, c'est l'imperfection de leurs lois et, par conséquent, leur stupidité. Les lois font tout.

t Une bonne législation est celle qui nécessite à la vertu. » (X, 6.)

Helvetius est, avec Diderot, le précurseur de Fourier. Il a l'idée de la Papillonne et veut faire du plaisir le ressort de l'activité sociale.

t S'il est vrai que le désir du changement soit aussi conforme qu'on le dit à la nature humaine, on pourrait proposer la possibilité du changement comme le prix du mérite. On pourrait donc essayer de rendre, par ce moyen, les guerriers plus braves, les magistrats plus justes, les artisans plus industrieux et les gens de génie plus studieux.

« Quelle espèce de plaisir ne devient point, entre les mains * d'un législateur habile,un instrument de la félicité publique ? » (Vin, 11.)

Je note encore quelques maximes pleines de sens :

« La vérité, toujours utile pour celui qui l'écoute, ne nuit qu'à celui qui la dit. » (IX, 5.)

« La seule religion intolérable est une religion intolérante. » (IX, 7.)

« Le proverbe dit : Dieu seul devine les sots. On ne peut jamais prévoir ce qu'ils feront. Les principes d'un esprit solide étant connus, on sait ce qu'ils lui dicteront. »

Je trouve aussi, dans ce livre De l'homme, la confirmation d'une remarque que j'ai essayé de démontrer ici même, à savoir que le protestantisme est plus favorable que le catholicisme au développement et à la liberté des peuples. Le matérialiste Helvetius est un témoin qu'on ne soupçonnera pas d'être aveuglé par des préférences dogmatiques :

c Quel est l'objet de la science de la morale? Ce ne peut être que le bonheur général. Si l'on exige des vertus dans les particuliers, c'est que les vertus des membres font la félicité du tout. On voit que le seul moyen de rendre, à la fois, les peuples éclairés, vertueux et fortunés, c'est d'assurer par de bonnes lois les propriétés des citoyens, c'est d'éveiller leur

industrie, de leur permettre de penser et de communiquer leurs pensées. Or, la religion papiste est-elle la plus favorable à de telles lois? Les hommes sont-ils, en Italie et en Portugal, plus assurés qu'en Angleterre de leur vie et de leurs biens? Y jouissent-ils d'une plus grande liberté de penser? Le gouvernement y a-t-il de meilleures mœurs? Y est-il moins dur, par conséquent plus respectable?

« L'expérience ne prouve-t-elle pas, au contraire, que les luthériens et les calvinistes de l'Allemagne sont mieux gouvernés et plus heureux que les catholiques, et que les cantons protestants de la Suisse sont plus riches et plus puissants* que les papistes? La religion réformée tend donc plus directement au bonheur public que la catholique ; elle est donc plus favorable à l'objet que se propose la morale. Elle inspire donc de meilleures mœurs, dont l'excellence n'a d'autre mesure que la félicité même du peuple. » (I, 12.)

— Nous visitons l'école communale primaire des filles de Ceprano. Elle est aussi aux mains des religieuses. Celles-ci ne se refusent donc pas à diriger les écoles officielles de ce royaume d'Italie, créé par le brigandage et anathématisé par le Pape, parce qu'il lui a ravi ses États. L'école est un vaste bâtiment à quatre étages, avec des classes à chaque étage et beaucoup de place ; sa construction est encore due au Fonds- Canova. Les religieuses nous reçoivent bien. Elles enseignent aux élèves des ouvrages de mains et môme le tissage des étoffes. Il y a là le germe d'une école industrielle; cela me paraît excellent. On fait chanter les enfants en chœur. On exerce aussi beaucoup la mémoire : on nous récite quelques jolies pièces de vers. L'intuition, le raisonnement semblent moins cultivés. En somme, à âge égal, les petites filles me paraissent plus avancées que les nôtres. Mais aussi, quelle race fine, intelligente, charmante ! Que de jolis types ! Que de profils classiques! Quels beaux yeux ! Canova n'a eu qu'à regarder autour de lui pour trouver des modèles grecs. Chez nous, surtout dans la Flandre, où la race est abâtardie par la consommation excessive de la pomme de terre, la pâte humaine est bien moins dégrossie.

En Italie, comme dans tous les pays catholiques, on tient beaucoup à la séparation des sexes. Môme système chez nous. On impose ainsi de lourdes charges aux communes et on oblige les instituteurs à mener de front les élèves de trois ou quatre divisions. Avec le système mixte, l'institutrice prendrait les deux classes inférieures; l'instituteur, les deux supérieures. En Hollande et aux États-Unis surtout, on attribue d'excellents effets à l'usage très général de réunir garçons et filles dans les mêmes écoles. Les filles alors sont tenues au niveau des garçons, et souvent elles l'emportent sur eux. Elles ne sont plus considérées comme des êtres doués d'une intelligence inférieure. Les garçons prennent de meilleures façons. Ils s'habituent à rencontrer les jeunes filles, et ainsi l'imagination s'excite moins en songeant & l'inconnu.

Un homme d'une grande expérience en fait d'enseignement primaire, l'ancien bourgmestre de Liège, M. Neuville, partisan décidé de l'école mixte, me disait à l'appui de son opinion que, d'après ses observations, dans les familles où il y a frères et sœurs, les premiers se livrent à moins d'écarts que dans celles où il n'y a que des garçons. Il voudrait aussi que l'enseignement fût public à tous les degrés. J'ai vu cela, ajoutait-il, à Carlsbad, et on m'a affirmé que cela existait ailleurs, en Bohême. Au fond de la classe se trouvait une place réservée pour le public, comme dans les tribunaux. Une natte étouffait le bruit des pas. Les parents venaient, de temps en temps, assister aux leçons. Les élèves et les maîtres, ainsi tenus en éveil, étaient plus attentifs, plus zélés. Cela vaut mieux que le meilleur système d'inspection. C'est un contrôle permanent. — Certes, l'idée a du bon ! Eu démocratie, il faut que le peuple suive de près la marche des institutions qui émanent de lui et qu'il paye. Dans le TownsMp de la Nouvelle- Angleterre, ce sont les parents euxmêmes qui dirigent et surveillent l'école. C'est leur œuvre et leur sang. Mais tout ceci, comme l'école mixte, est une émanation directe et spéciale de la civilisation protestante, et surtout puritaine. La même chose est-elle possible en pays

catholique? Quoi qu'en disent nos agnostiques, la religion pénètre encore tout : idées, mœurs, institutions. L'esprit du catholicisme, c'est le principe d'autorité et d'obéissance. L'esprit du protestantisme, c'est la liberté et le self-govemment. Voulez-vous qu'un pays se gouverne lui-même ? s'il est protestant, ce régime est conforme à sa nature : voyez l'Angleterre et les États-Unis ; s'il est catholique, ce régime est contraire à sa nature : voyez le Mexique, le Pérou et ailleurs. Tant que le catholique obéit aveuglément à son curé, vous avez l'ordre et le calme : voyez le Tyrol et le Canada. Insurgez-le contre le curé, et vous avez la révolution : voyez l'Espagne.

Crespano Vcneto .

Luzzatti me parle longuement d'un type curieux de société* coopérative, peu connu en Italie même, et qui cependant peut servir de modèle aux tentatives de ce genre : c'est la Società artistico-vetrdria d'Altare.

Au mois d'août dernier (1882), elle fêtait le vingt-cinquième anniversaire de sa fondation. Tous les ouvriers s'étaient réunis en un banquet fraternel, auquel assistaient quelques amis du mouvement coopératif; outre Luzzatti luimême, Simonelli, secrétaire général au ministère de l'agriculture, les députés Boselli, Sanguinetti, Berti, Faldelli et le sénateur Saracco. De nombreuses députations d'associations ouvrières avaient envoyé des adresses de félicitation.

C'était vraiment la fête du travail. Al tare est un bourg des environs de Savone, dans le Montferrat. Il paraît que l'art de la verrerie y a été introduit au x e siècle par une colonie de Flamands.

Comment ces gens du Nord ont-ils rapporté au delà des Alpes un art qui leur était venu certainement des Romains? A enquérir. — Deux travaux ont été publiés sur cette question, Indus tria del vetro in Italia e sxdV arte Vetraria in Altare, nella sua origine, par Enrico Boldoni, secrétaire de la Société des verriers, et YUniversilà deW arte vitrea di Altare, délia sua origine a nostri giorni, par Gaspare Buffa (1879). Les anciennes familles de vitriers ont conservé leurs armoiries depuis le moyen âge, car un diplôme de paléologue marquis de Montferrat, du 12 juin 1512, en approuvant les

statuts du métier, anoblit tous ceux qui l'exercent. Lorsque le noble art fut importé dans les provinces belges, les ouvriers étaient qualifiés de gentilshommes verriers.

En 1856, donnant un corps aux idées que quelques verriers d' Al tare lui avaient soumises, le D r Cesio parvint à réunir en une société coopérative les 84 artistes verriers. Ils constituèrent leur capital, qui ne s'élevait qu'à 14,585 francs. Le fonds de roulement était insuffisant. Pour l'augmenter, ils s'imposèrent une retenue hebdomadaire jusqu'en 1863, puis l'accrurent par des prélèvements sur les bénéfices. Leur capital dépasse aujourd'hui 400,000 francs. La société coopérative de production a fondé deux institutions annexes, une caisse de pension pour la vieillesse et une société de secours mutuel. A l'exposition de Milan de 1881, elle a obtenu la médaille d*or.

Voilà, dis-je à Luzzatti, comment pourrait se résoudre la question sociale. Le capital et le travail se trouvant réunis, la lutte cesse entre ces deux facteurs de la production. Mais pour que l'exemple d'Altare puisse être suivi, il faut aux ouvriers une forte culture morale et intellectuelle. Car ils doivent avoir d'abord assez de persévérance et, disons-le, de vertu pour acquérir le capital et, en second lieu, assez d'intelligence pour en bien diriger l'emploi au milieu des vicissitudes et des crises du monde économique actuel.

A défaut de ces deux qualités essentielles, toute tentative d'appliquer le régime socialiste ou collectiviste doit échouer. Donnez plein pouvoir à un Karl Marx ou à un Lassalle ; qu'il puisse supprimer la propriété et les propriétaires, répartir les biens à son gré, manipuler l'ordre social à sa fantaisie : si les ouvriers sont incapables de conserver et de bien employer les moyens de production, il faudra bien en revenir au système actuel.

C'est comme en politique : un peuple qui n'est pas mûr pour se gouverner lui-même, retombera fatalement sous la main d'un régime d'autorité. Altare nous montre le port; mais combien sont capables d'y arriver?

— Nous causons aussi, avec Luzzatti, de la politique exté-

rieure de l'Italie. En ma qualité d'affilié de toutes les sociétés de la paix, je reviens à mon thème habituel, avec autant de conviction, mais sans plus d'illusion qu'autrefois. L'Europe, lui dis-je, abuse par trop de l'adage : Si vis pacem, para bellum. Les préparatifs de guerre, poussés au point où ils le sont maintenant, doivent fatalement conduire à un conflit. A l'intérieur, ils ruinent les populations; ils sèment des germes de mécontentement et de révolution qui peuvent devenir des causes ou des occasions de luttes à l'extérieur. Les grands États, armés jusqu'aux dents, ressemblent à des bêtes féroces aiguisant leurs griffes et leurs crocs, se surveillant, se guettant, toujours prêtes à se jeter sur l'ennemi au moment opportun. Ce qui rend la situation affreuse, c'est que chacun, étant convaincu qu'il sera attaqué dès qu'il sera le plus faible, croit de son intérêt évident et absolu de prendre les devants aussitôt qu'il aura chance de vaincre. Pour cela, il ne se contente pas de porter ses armements aux dernières limites, il cherche des alliés pour le jour de la bataille, et ainsi on arrive à un état de contention universelle et d'hostilités permanentes et sourdes, qui n'est pas beaucoup moins pénible que la guerre même. L'Italie, assuret-on, est entrée dans une de ces combinaisons en vue de la lutte finale à laquelle tout le monde se prépare. Or, l'Italie, séparée du reste du continent par une frontière géographique admirablement délimitée, l'Italie, à qui aucun de ses voisins ne songe à enlever une province ou le moindre lambeau de territoire, car le principe des nationalités, généralement reconnu, s'y oppose, l'Italie, que toutes les nations chérissent comme la seconde mère de notre civilisation, l'Italie n'aurait rien à craindre de personne si elle se contentait d'une position semblable à celle de la Suisse ou de la Belgique, laquelle est la plus favorable à la sécurité et à la prospérité des populations. Pourquoi se laisse-t-elle entraîner dans ces alliances compromettantes et périlleuses, qui peuvent un jour lui coûter si cher ?

— Sans doute, me répond Luzzatti, comme économiste je ne puis que désirer pour mon pays une situation semblable

à celle du vôtre. Mais il y a pour nous un danger permanent qui ne vous menace pas: ce sont les revendications du pape. Pour le moment, elles ne nous inquiètent guère. Mais supposez une restauration en France : pour s'assurer le concours dévoué du clergé, elle prendra en mains les intérêts de la papauté. L'Autriche reste, au fond, un État acquis au cléricalisme : elle peut donc aussi devenir notre ennemi. Voilà les périls qu'il s'agit de prévenir. C'est pour cela que l'Italie s'arme et qu'elle cherche des alliances.

— Je ne veux pas nier, repris-je, les incertitudes de l'avenir, et pour votre pays, et pour le mien, et pour l'Europe tout entière ; mais je ne puis m'empêcher de croire qu'une politique d'alliance et d'offensive est plus dangereuse pour l'Italie que ne le serait une politique de neutralité complète et de défensive exclusive. Admettons que la monarchie soit restaurée en France. Certes, elle aura besoin de s'appuyer sur le clergé. Mais cet appui lui viendra naturellement et, pour l'obtenir, elle n'aurait pas besoin de faire la guerre à l'Italie et de rétablir le pouvoir temporel. Ce serait là une tentative insensée; car il ne suffirait pas de rendre au pape Borne et se3 anciennes provinces, il faudrait les lui assurer et, pour cela, les contenir par des garnisons étrangères. Dans ces conditions, l'œuvre ne serait pas durable, et à ce prix, le souverain pontife en voudrait-il? Les principautés ecclésiastiques sont choses du passé. Il est impossible de les faire revivre. Tout gouvernement étranger, quel qu'il soit, comprendra cela. Si vous restez neutres, si vous ne menacez personne, nul ne viendra vous attaquer. Mais par votre alliance avec l'Allemagne, vous devenez éventuellement l'ennemi de la France et, dès lors, elle doit, de son côté, s'efforcer de vous détruire si elle le peut. Il me semble donc que, pour conjurer le danger, vous le faites naître.

Actuellement, la triple alliance dont vous faites partie vous donne une grande force. Mais...

Les destins et les flots sont changeants.

Quelle sera sa durée? Survivra-t-elle à celui qui l'a fondée? C'est un des coups de maître de sa politique d'avoir forcé

l'Autriche, la vaincue de Sadowa, à rechercher l'appui de l'Allemagne afin de pouvoir s'avancer dans la péninsule des Balkans. Tant que le grand chancelier vivra, on n'osera s'insurger ni se déroher à son alliance, parce qu'on craindra l'une ou l'autre de ces combinaisons qu'il tient toujours prêtes dans son arsenal. Mais quand sa main puissante ne fera plus mouvoir les ressorts de l'équilibre européen, de nouvelles alliances pourront se conclure. Nous verrons peut-être se reconstituer celles de la guerre de sept ans, la Russie, la France et l'Autriche coalisées contre la Prusse pour lui faire expier ses trop complètes victoires. Se retrouvera-t-il alors un Frédéric II ou un Moltke pour tenir tête à toute l'Europe? Et, dans ce cas, si vous êtes fidèles à votre allié, quel sera votre sort? et si vous l'abandonnez, & l'heure du p.éril, que dire de votre conduite?... M. de Bismarck voudra sans doute éclaircir la situation et provoquer une solution définitive avant de disparaître. Mais pourra-t-il, à son gré, précipiter les événements? L'empereur actuel, et surtout son successeur, ne refuseront-ils pas de faire la guerre? Le chancelier trouvera-t-il moyen de la faire naître, malgré les vœux contraires de presque toute l'Europe? En tous cas, vous vous êtes engagés, dit-on, à vous battre pour autrui : je vois clairement le mal qui peut en résulter pour vous; je n'aperçois pas aussi bien l'avantage que vous pouvez en recueillir. Vous ne devez, affirme-t-on, porter secours à vos alliés que s'ils sont attaqués, non s'ils attaquent; mais n'y a-t-il pas toujours moyen de se faire attaquer? La neutralité, — neutralité armée et attentive si vous voulez, mais toujours la neutralité, — voilà mon dernier mot pour vous comme pour nous.

— Luzzatti doit se rendre à Bassano pour y rencontrer une députation de ses électeurs. La nouvelle loi électorale a fusionné son collège d'Oderzo avec les deux collèges voisins, qui élisent, l'un Bonghi, l'autre Visconti-Venosta. Nous partons en calessine après le premier déjeuner. Très jolie route, en excellent état, étroite, bordée d'arbres, peupliers et ormes, et de champs cultivés, encore en partie couverts de maïs ; bonnes habitations de contadini ; grandes églises monu-

mentales dans les villages. En approchant de la ville, des villas bien entretenues et blanchies & la chaux, occupées par des patriciens de Venise.

Pendant la conférence avec les délégués, je visite le musée, qui se trouve dans un ancien couvent, à côté de l'église principale. Le lycée y est également établi. Ici encore règne Ganova et, à côté de lui le peintre aux couleurs violentes et aux scènes populaires, qui porte le nom de sa ville natale, Bassano. Canova est représenté ici, comme dans la glyptothèque de Possagno, par un grand nombre de reproductions en plâtre et par quelques marbres originaux. Ce qui est du plus haut intérêt, ce sont des armoires entièrement remplies de volumes où sont réunis ses croquis, ses dessins, ses écrits et les lettres qu'il a reçues. Canova est là tout entier, dans sa vie d'homme et surtout dans sa vie d'artiste. Il est étrange qu'on ne lui ait pas encore élevé de monument à Bassano, qui est comme sa seconde patrie. Il est vrai que ce n'est pas son lieu de naissance. Tous ces souvenirs ont été légués par son frère, l'évoque.

Dans tous les musées d'Italie, on rencontre des tableaux de Jacopo da Ponte, connu sous le nom de Bassano du nom de sa ville natale : ce sont, d'ordinaire, des scènes de la vie populaire, surtout des marchés, qui doivent représenter des épisodes de l'histoire sainte. Il la comprenait d'une façon réaliste et démocratique, comme Rembrandt. Mais ici il y a quelques tableaux d'une tout autre valeur et d'une merveilleuse facture, qui font penser à Y Assomption de la Vierge, de Titien, au musée de Venise. La cathédrale en possède aussi quelques-uns qui sont excellents.

Je note une esquisse de Tiepolo qui est une merveille. Cela représente une scène difficile à définir : ce sont des Maures par un effet de soleil couchant. En quelques coups de pinceau, ce sont les irradiations mystérieuses et fulgurantes et l'or fondu de Rembrandt. Réalisme et poésie. J'y reviens sans cesse. Je ne puis m'en détacher. Un beau Mantegna. Il y a ici au moins une quarantaine de toiles qui ont de la valeur; mais qui visite Bassano?

Dans l'entretien de Luzzatti avec les délégués de son collège électoral, composé maintenant de la réunion de trois anciens collèges uninominaux, le grand point à résoudre est de savoir s'il faut, oui ou non, appuyer la candidature de Bonghi. PourLuzzatti, nulle difficulté : il aura presque l'unanimité des voix. Visconti- Venosta, en raison des brillants souvenirs de son passage au ministère des affaires étrangères, est aussi accepté sans protestation par les électeurs de la droite, qui dominent généralement en Vénétie. Mais le nom de Bonghi soulève de graves objections. Il est Napolitain; il ne vient presque jamais visiter ses commettants et il se tient dansune région sereine, très au-dessus des importunités des solliciteurs, qui ne le lui pardonnent pas. Sa franchise, l'âpreté de ses attaques contre ses adversaires lui ont fait beaucoup d'ennemis. Les délégués hésitent à mettre son nom sur la liste. Non seulement, prétendent-ils, il ne passera pas, mais il fera perdre beaucoup de voix à ses deux cocandidats et entraînera peut-être Visconti dans sa chute. Luzzatti n'admet pas ces calculs de la peur. Bonghi, ditil, est un des premiers hommes d'État de l'Italie, un de ses érudits les plus savants, de ses écrivains les plus fins et de ses orateurs les plus écoutés. Tout collège doit s'estimer trop heureux de l'avoir pour représentant. Il ne faut donc pas reculer : on doit considérer comme un devoir d'honneur de n'abandonner aucun des trois députés sortants.

t J'y jouerai ma popularité, ajoute Luzzatti. Je demande formellement qu'il soit porté sur la liste. Nous triompherons ou nous succomberons ensemble. »

En effet, tous trois, Bonghi, Visconti et Luzzatti, ont été portés ensemble, et tous trois ont été élus, Luzzatti à la presque unanimité des votants. C'est un grand privilège pour le collège de Vittorio-Oderzo d'avoir ainsi pour députés trois des parlementaires les plus éminenfs de l'Italie et de réputation européenne.

Pendant qu'on prépare le calessine, nous visitons la ville. Le pont sur la Brentaa été brûlé pendant les premières campagnes de Napoléon (1796), et les boulets sont encore fixés

dans les murs, où on les a maintenus avec la date. Dans les rues désertes de la ville haute, quelques palais avec des armoiries frustes et des fresques effacées du xv e siècle. Dans toutes les villes italiennes, même les plus écartées, il s'est trouvé, vers la fin du moyen âge, des familles riches aimant les arts et les employant à orner leurs demeures. De là l'intérêt puissant d'un voyage en Italie en dehors des routes battues. On fait chaque jour des découvertes.

De vieux murs entrecoupés de hautes tours entourent la petite ville. Par une brèche, on arrive à une promenade, à l'extérieur de ces murs, sur le sommet de la colline à pente abrupte au bas de laquelle coule la Brenta. George Sand parle aussi de ce point de vue dans ses Lettres <£%m voyageur. De fait, il est ravissant. La vallée est encaissée entre deux lignes parallèles de gracieuses collines boisées et cultivées, au delà desquelles se profilent les premiers éperons des Alpes. Des maisons blanches, à toits débordant de tuiles rouges et s'enlevant en tons crus sur le vert foncé des vignes, La fertilité du sol est grande. Le chanvre et le maïs élèvent leurs hampes à deux mètres de hauteur. Les habitations, éparpillées dans la campagne, sont très rapprochées; mais la terre se couvre de tant de produits divers, qu'elle semble devoir apporter l'aisance à tous. Beaucoup de cultivateurs sont propriétaires. Malheureusement, l'impôt, l'hypothèque et la rente emportent le plus clair du revenu. C'est, là-bas, le refrain que l'on entend sans cesse.

— A Crespano, je visite des maisons d'ouvriers et des fermes. Les maisons d'ouvriers sont rarement, comme chez nous, sans étage. Les chambres à coucher sont au premier. Au rez-de-chaussée, deux chambres ; autant à l'étage, plus un grenier. Il y a plus de place que dans nos chaumières flamandes. L'ameublement aussi est autre : un très grand lit; de solides armoires et le grand coffre de noces, avec moulures # et peintures, ayant évidemment appartenu à des gens riches; mais le tout endommagé et recouvert d'une couche épaisse de crasse et de poussière. Même une bassinoire en cuivre. Ce qui me frappe surtout, habitué que je suis à

l'extrême propreté des intérieurs, même les plus pauvres, dans nos Flandres, c'est le défaut de soins en tout. Les murs, au lieu d'être, comme en pays flamand, plafonnés, unis et blanchis presque tous les ans, sont grossièrement récrépis. L'appareil de la maçonnerie se montre à nu ou est recouvert d'un plafonnage irrégulier noirci de fumée, de suie et de saletés de toutes sortes. Cela donne à ces chambres, éclairées seulement par de petites fenêtres, l'aspect de cavernes. On blanchit assez souvent le dehors, mais non le dedans des habitations rurales. Ou ne peut songer à orner ces murs repoussants de petits cadres ou de faïences, ainsi que le font tous nos ouvriers. Dans cet intérieur sombre et malpropre, on ne pensera guère à soigner le vêtement, à le brosser, à l'entretenir. Tout se tient et se meta l'unisson. Il est vrai que les habits du dimanche sont conservés dans de grandes armoires. Us sont élégants et solides; mais, quand ils s'usent, on ne les répare pas. L'ouvrier agricole gagne sans la nourriture 1 fr. 25 c. l'été, 1 franc* l'hiver et 2 fr. 50 c. pendant la moisson. La femme, 80 centimes, quand elle trouve de l'ouvrage.

— Grande ferme où demeure une famille patriarcale de trois frères, dont deux mariés. Beaucoup de bœufs de labour, peu de vaches à lait, des moutons dans la montagne. Immenses et solides bâtiments, granges colossales : toujours la tradition du bâtisseur romain et l'habitude d'entasser des pierres en façon de monuments. C'est d'une solidité à défier les siècles, mais presque jamais de réparations ; de sorte que tout a l'air délabré et à la veille de tomber en ruines. De là le pittoresque des villages italiens, qui plaît £ux artistes. L'intérieur de la grande ferme est aussi noir que la maison de l'ouvrier; cependant, ce sont ici des gens très à l'aise. Ils mangent eux-mêmes leurs poulets et leurs dindons et boivent leur vin sans compter. Leurs vêtements sont mal tenus et sales, très au delà de ce que comportent les travaux agricoles qu'ils font. Mais, le dimanche, ils sont habillés comme vous et moi et ils roulent en calessine.

— Nous visitons un propriétaire deCrespano qui a le goût

des chevaux de course, racers anglais et trotteurs russes. Il en a une trentaine, dont plus de moitié sont dans la montagne, où il a un haras. Ses trotteurs sont célèbres. Ce sont de belles bêtes à poil noir, achetées en Russie même. Ils remportent tous les prix en Italie et même en Autriche. Chaque victoire lui a valu, outre des prix en argent, nn petit drapeau tricolore où se trouvent inscrits le lieu et la' date. lia ainsi une chambre toute remplie de ces trophées, des selleries et des remises très grandes renfermant des harnais et des véhicules de course de toute espèce. Tout cela représente un très gros capital. Et cependant, ce propriétaire vit très simplement dans ce village de Crespano et se contente d'une maison modeste, à la façon d'un gentkman-farmcr anglais.

En Angleterre, il faut être très riche pour faire courir. Ici, cela devient un goût répandu dans les campagnes, comme en Frise, et l'amélioration de « l'espèce chevaline » en profitera.

— J'apprends que l'île de Sainte-Hélène, qui surgit de la lagune, à Venise, entre les jardins publics et le Lido, est convertie en une usine où l'on construit des locomotives. Pour établir les machines, il a fallu démolir les ruines d'une église qui remontait aux premiers siècles du christianisme. Les cheminées, vomissant leurs odieuses fumées, vont couvrir de suie les marbres blancs de Saint- Marc et les marbres roses du palais des Doges. Les mosaïques, les statues, les belles façades des vieux palais seront sillonnées par ces coulées gluantes et noirâtres qui contaminent tous les monuments de Londres. Venise sera trausformée en une annexe du Black Country. Les bateaux mouches naviguant sur le Grand Canal achèveront l'œuvre de dégradation. Hélas! la cité merveilleuse chantée par les poètes, cet ensemble d'architecture le plus parfait qu'ait créé la main de l'homme, les Stones of Venice décrits par Ruskin, la perle de l'Adriatique, salie par l'industrie, voilà, dis-je à Luzzatti, l'un des plus atroces crimes de votre système protecteur. Les esthéticiens anglais ont poussé un cri d'alarme et de désespoir. Ne sera-t-il pas entendu en Europe, et surtout en Italie? Si au

moins la municipalité imposait l'emploi d'un charbon propre et à fumée légère?

— Mais, dit Luzzatti, ne faut-il donc pas que nos ouvriers travaillent pour vivre? Prétendez- vous les condamner pour toujours à demander leur misérable subsistance à la charité publique?

— Passe encore,lui dis-je, pourl'industrieduverreàMurano et celle de la dentelle à Burano. Ajoutez -y toutes les industries artistiques, qui trouveraient ici partout les modèles les plus parfaits. Mais la grande industrie métallurgique à Venise, avec le charbon qui coûte 40 francs la tonne, est tout artificielle et contre nature. Vous ne la soutenez qu'en imposant une taxe considérable à vos chemins de fer par la majoration des prix résultant des droits protecteurs. C'est bien le cas de rappeler ici la petite brochure de Bastiat : Ce quon voit et ce quon ne toit pas. Ce qu'on voit, ce sont quelques milliers d'ouvriers occupés, il est vrai, mais faisant une très sale besogne. Ce qu'on ne voit pas, c'est que les millions payés en plus par les contribuables pour les voies ferrées auraient donné le moyen de subsister à bien plus de travailleurs qu'il n'y en a dans vos usines ultra-protégées. N'est-il pas évident qu'en augmentant inutilement les dépenses que fait la nation pour tous les produits de la métallurgie, vous empêchez de vivre plus d'ouvriers que vous n'en faites employer; sans compter tous les faux frais, les fictions, les entraves de toute nature résultant du système protecteur. Triste politique économique : toujours sacrifier les campagnes qui sont muettes et la nation qui se laisse saigner à blanc, pour enrichir quelques industriels qui crient dans la presse et dans les Chambres.

— L'empereur Julien et Thémistius, dont nous aimons à parler le soir, quand nous philosophons, au clair de lune, nous amènent à parler de Marc-Aurèle et du dernier volume de Renan qui lui est consacré.

Renan apprécie admirablement Marc-Aurèle et ses Pensées. Mais quand il semble le placer à côté et même au-dessus de l'Évangile, je ne puis être de son avis.

« Véritable Évangile éternel, dit-il, le livre des Pensées ne vieillira jamais, car il n'affirme aucun dogme. La religion de Marc-Aurèle, comme le fut par moments celle de Jésus, est la religion absolue, celle qui résulte du simple fait d'une haute conscience morale placée en face de l'univers. Elle n'est ni d'une race, ni d'un pays. Aucune révolution, aucun progrès, aucune découverte ne pourront la changer. » (Marc-Aurèle, p. 272.)

L'une des grandes supériorités de l'Évangile, d'après moi, c'est qu'il s'insurge contre le monde et contre le fait, au nom de l'idéal et de la justice. La protestation, la révolte contre les lois naturelles, contre Tordre existant, voilà, comme l'a montré Renan ailleurs, notamment dans la préface de YBcclèsiasle, la grandeur des prophètes, depuis Job jusqu'à Jésus. Le christianisme est tout entier dans cette aspiration sublime vers le « royaume de Dieu », dont l'Évangile est « la bonne nouvelle » Su-ayyéXiov. C'est de là que sont venus, dans les temps modernes, la haine de l'iniquité, la soif du mieux et, par suite, le progrès.

Marc-Aurèle et son stoïcisme, dont on ne peut assez admirer l'élévation, la pureté, l'austérité, en un mot la vertu antique dans sa forme la plus parfaite, aboutissent à la résignation et souvent à la déification de Tordre établi. Tout ce qui arrive, tout ce qui existe est la conséquence de lois nécessaires, qu'il faut accepter, expliquer s'il se peut et toujours vénérer. Le Cosmos, c'est la manifestation de la volonté divine. Le monde, tel qu'il est, est Dieu lui-même.

« Tout ce qui t'arrange, ô Cosmos, m'arrange. Rien ne m'est prématuré ou tardif de ce qui, pour toi, vient à l'heure. Je fais mon fruit de ce que portent tes saisons, ô Nature! De toi vient tout. En toi est tout. Vers toi va tout...

« Si les dieux sont souverainement bons et souverainement justes, ils n'ont rien laissé passer, dans l'ordonnance du monde, qui soit contraire à la justice et à la raison. »

Cette pensée revient sans cesse dans Marc-Aurèle. Ainsi, tandis que le stoïcien accepte les lois naturelles comme l'expression de Tordre divin, le chrétien considère le monde

comme si complètement infecté de mal qu'il espère un cataclysme prochain qui le réduira en poudre, afin de faire place à « une autre terre et à d'autres cieux » . Le premier de ces sentiments aboutit à l'inertie et à l'immobilité, le second aux réformes et au progrès. Notre société sort donc de l'Évangile, et non du stoïcisme.

— Luzzatti me reproche d'avoir écrit, dans mon petit volume Éléments ^économie politique % que, dans notre science, il n'y a pas de lois naturelles.

— J'avoue, lui dis-je, que mon expression est très absolue; mais, au fond, je crois avoir raison. Il y a, sans doute, quelques faits où Ton peut trouver ces nécessités physiques qui méritent le nom de lois de la nature. Ainsi, l'homme cherche le plaisir et fuit la douleur ; — l'intérêt et le besoin le poussent à l'action; la quantité des subsistances règle le chiffre de la population ; — quand beaucoup de personnes veulent avoir le même objet, il sera recherché, cher, etc. ; au contraire délaissé et à vil prix, si personne n'en veut. Mais tout cela est un substratum fourni par l'anthropologie. Si ces truismes étaient vraiment les lois économiques, on ne les discuterait pas, car ils sont évidents, et, comme ils s'imposent, ainsi que toutes les nécessités physiques, il serait superflu de les enseigner. Les vraies lois économiques, qui sont les lois sociales, donnent lieu aux plus ardents débats, parce qu'elles émanent du libre arbitre de l'homme, lequel peut les modifier à son gré. Il y a là un ordre rationnel, un idéal conforme à la raison, que le savant doit découvrir. Si le législateur s'y conforme, il fait de bonnes lois, qui assurent la prospérité des peuples. S'il s'en éloigne, il fait de mauvaises lois, qui nuisent aux peuples, comme, par exemple, quand vous créez, en Italie, des industries factices aux dépens des contribuables.

Tout cela a été déjà bien vu par Mably, au siècle dernier. J'ai pris hier, dans votre bibliothèque, un petit volume qui m'a fort intéressé. Il est intitulé : Doutes proposés aux philosophes économistes sur Tordre naturel et essentiel des sociétés politiques, par M. l'abbé de Mably; La Haye, 1768. Dans

ses premières remarques, l'abbé se montre le précurseur des collectivistes actuels. Les physiocrates montraient la nécessité de trois sortes de propriétés : la propriété «personnelle» , qui n'est autre chose que la liberté individuelle ; la propriété mobilière, comme stimulant au travail quotidien ; la propriété foncière, comme indispensable à l'amélioration du sol. Mably admet les deux premières; mais il conteste qu'il soit nécessaire de soumettre le sol au régime de la propriété individuelle pour en assurer la bonne exploitation. Il cite Sparte, les couvents et le Paraguay, et il recommande la possession collective de la terre. Cette partie est faible. Il refait l'utopie de Platon ; il ne tient pas assez compte des motifs qui déterminent les actions de l'homme. Mais où il me paraît raisonner juste, c'est quand il réfute la théorie des lois nécessaires des économistes, ainsi formulée : « L'ordre naturel, dont Tordre social fait partie, n'est et ne peut être autre chose que l'orJre physique. Si quelqu'un faisait difficulté de reconnaître l'ordre naturel et essentiel des sociétés pour une branche de Tordre physique, je le regarderais comme un aveugle volontaire. Nous trouvons en nous deux mobiles qui sont les premiers principes de tous nos mouvements : l'un est Tappétit des plaisirs, l'autre l'aversion de la douleur. » Mably répond, comme le fait aujourd'hui l'école économique éthique. Il emprunte le langage des physiocrates pour les réfuter. Ils admettent, en effet, « des affections sociales comme la compassion, la pitié, l'amitié, la bienfaisance, l'émulation, l'amour de la gloire. C'est à ces affections sociales que nous obéissons lorsque nous paraissons renoncer à nous-mêmes pour ne plus vivre que dans les autres, pour ne plus jouir que de leurs jouissances, pour ne plus connaître le plaisir qu'autant qu'il passe par eux pour arriver jusqu'à nous. Nous leur obéissons encore lorsque nous nous élevons jusqu'au mépris des richesses et de la vie et que nous préférons la douleur physique, la mort même, au déshonneur ou à quelque autre chagrin qui naît de nos rapports avec la société » .

Plus loin, Mably ajoute : « On me dit que la société se

forme par un concours de causes physiques ; mais pourquoi passer sous silence les causes morales, puisqu'elles ont tant de force pour unir les hommes? La société est composée d'êtres physiques. Mais ces êtres physiques ont des qualités morales. Elle agit et se maintient par des moyens physiques ; mais elle agit et se maintient aussi par des moyens moraux. J'ai beau étudier l'homme, je vois partout le mélange du physique et du moral. » Le côté éthique de l'économe politique est ici parfaitement mis en relief. La société, les hommes et tous leurs actes existent au sein de la nature. En un certain sens, tout est donc soumis aux lois naturelles. Mais il n'en est pas moins évident que les lois politiques et civiles, étant établies par la volonté de l'homme, sont d'un autre ordre que les lois physiques, que l'homme ne peut modifier en aucune façon. Celles-ci sont nécessaires; les autres appartiennent au domaine de ce que nous appelons la liberté.

— Je lis, à la quatrième page d'un journal, une annonce qui me fait saisir la différence qui existe entre la manière de vivre en Italie et chez nous. Il s'agit d'un concours ouvert par la municipalité de la Spezzia pour des places de professeur au lycée. Je transcris l'annonce, qui indique le traitement attaché à chaque place :

Avviso d'attualita.

E aperto fino al 45 scttembrc publico conçois o per litoli ai posli

scgucnti :

Un professore di lettere ilaliane per il Liceo .... 2,400 lire.

Un professore di lettere grecche e latine 2,400 —

Un professore di philosophia i ,920 —

Un professore di storia e geDgrafia per el Liceo etTIstituto

technico 4,920 —

Presidenza dei due Istituti sudditti corne de! ginnasio. 2,000 —

Spezzia. // sindaco,

A. Bruscui.

Ainsi, on obtient à la Spezzia, qui n'est pas une petite localité bon marché, mais un port militaire, un professeur de philosophie ou de grec et de latin pour 1,920 francs, et ils doivent avoir des connaissances, car ils ne sont nommés

qu'à la suite d'un « concours par titres » • Il leur faut donc des titres, c'est-à-dire des publications, des services rendus, un passé scientifique. En Belgique, le traitement est, au moins, double et le prix de la vie est à peine plus cher. Comment ces professeurs peuvent-ils subsister s'ils ont une famille? Un ouvrier mécanicien gagne davantage. Le mystère s'explique ainsi : le genre de vie est beaucoup plus simple. Les dépenses accessoires sont supprimées ou réduites à peu ; on s'amuse à bon marché. Le théâtre ne coûte presque rien. Au café, on prend un verre d'eau. La nature est douce à l'homme : ni feux, ni tapis. Les besoins sont moins exigeants. Le philosophe antique, en Grèce et en Italie, vivait aussi presque de rien. Bonne condition pour réfléchir et philosopher que de ne pas avoir à satisfaire à des besoins multiples et dispendieux.

— L'usage des cadrans solaires est encore très général en Italie. On les fixe aux parois des églises, des bâtiments publics, des villas, môme des grandes fermes. Cela est poétique et fait penser aux mouvements des corps célestes en même temps qu'aux premières observations astronomiques qu'ont faites les hommes. En Flandre, le carillon accompagnait la sonnerie des heures de ses airs familiers. Relire la jolie pièce de vers que le carillon de Bruges a inspirée à Longfellow. Sur les cadrans solaires, on lit souvent des inscriptions d'un sens profond et mélancolique. En voici deux que je note :

Labuntur et imputantur.

Les heures s'écoulent et on tous en demandera compte. C'est la vie qui vous échappe : quel usage en avez vous fait? EJlms amenSy nous dit Perse ; tu t'écoules, insensé.

La seconde, que je lis ici aux environs de Crespano, je me rappelle l'avoir trouvée aussi en Zélande, sur la tour de l'hôtel de ville de Middelbourg, je crois :

VULNERANT OMNES, ULTIMA NECAT.

Il s'agit toujours des heures. Toutes nous blessent et la dernière nous tue.

L'art, autrefois, nous parlait de notre destinée : de nos joies, de nos douleurs, de nos espérances. Il le faisait parle symbole, mais il ne dédaignait pas l'inscription, qui était aussi un motif d'ornementation. Il en mettait sur les grandes cheminées, dans les vitraux, sur les poutres, dans les banderoles sculptées des corniches, partout où l'œil pouvait s'arrêter. Les maisons dans l'Oberland bernois, et plus encore chez les Allemands de la Transylvanie, sont couvertes d'inscriptions qui rappellent à l'homme ses devoirs et la gravité de l'existence. Et ainsi, les églises, les édifices publics, les habitations particulières enseignaient la morale et la religion. Au fond, c'est là le but de l'art, et l'art sans but n'a pas de raison d'être. Améliorer l'homme tout entier, corps, cœur et âme, telle doit être la fin suprême de nos efforts en tout genre. L'art pour l'art est une théorie de décadence ; jamais un peuple viril ne la comprendra. C'est tout simplement une variété de la gastronomie ou, si l'on veut, de la gastrosophie.

— On ignore à l'étranger tout ce qu'on fait en Italie pour la bienfaisance. En voici un exemple dont on me parle. Grâce au legs du vicomte de Grimberghe, nous allons avoir en Belgique, aux bords de la mer, un sanitarium pour les enfants malingres et scrofuleux, et une autre personne, qui cherche tous les moyens d'être utile aux classes peu aisées, se propose, dit-on, d'en établir un autre, non loin de Liège, sur les premières hauteurs de la région schisteuse. Mais l'Italie possède déjà 21 de ces hospices maritimes, donc bien plus qu'aucun autre grand pays. On peut en voir un exemple au Lido. Il en existe 13 sur la Méditerranée et 8 sur l'Adriatique.

Le promoteur de ce genre d'établissements a été Joseph Barellai, qui les préconisait dès 1853, au sein de la Société médicale de Florence. Le docteur Martin en a donné la description avec une carte indiquant leur situation.

Crespano-Veneto.

Je m'étais trompé en disant que, dans cette région-ci, le salaire de l'ouvrier agricole est de 1 fr. 25 c. C'est celui des ouvriers d'élite. Le salaire habituel est de 1 franc, et quand on emploie un manœuvre toute l'année, on peut l'avoir à moins encore, à 90 centimes, dans beaucoup de villages. Pour contrôler les renseignements que j'obtiens sur place, je lis le rapport fait par le député Emilio Morpurgo, à VincTtiesta agraria. C'est un travail considérable, en deux parties. La première est intitulée : Le condizioni dei contadini nel Veneto; la seconde : Le condizioni délia proprieta rurale e délia economia rurale nel Veneto.

Je consulte en même temps une autre série de monographies sur la môme région, faisant aussi partie de l'enquête agraire, par MM. Giovanni Carraro, Luigi Alpago-Novello, LuigiTrevisi, Antonio Zava et Carlo Bisinotto, Ces travaux sont remarquables. On n'a rien fait nulle part de plus complet que YIncMesta, ni même rien qui y ressemble. M. Morpurgo, qui est un économiste distingué et un écrivain de talent, a réuni des milliers de témoignages pour faire sa relation. Ce qu'on peut lui reprocher, c'est de n'avoir pas assez passé toutes ces réponses et ces appréciations au tamis d'une critique personnelle. L'impression qu'on reçoit d'abord est un peu confuse, par suite des affirmations contradictoires, qui sont nombreuses. Toutefois, le lecteur, qui sait d'où émane le témoignage, peut, en certaine mesure, les contrôler

et n'accepter un fait comme bien démontré que quand les dépositions concordent. C'est ce qui a lieu pour la condition des cultivateurs. Il y a unanimité pour dire qu'elle est extrêmement affligeante.

M. Morpurgo constate (t. I, p. 38) la disparition de ces familles patriarcales qui, dans les campagnes, réunissaient sous le môme toit les fils mariés et leurs enfants, comme les Hauscommunionen slaves. Il le regrette, et avec raison. Elles cultivaient bien la terre; elles avaient des mœurs et du bienêtre. Ce qui les détruit, c'est d'abord la misère, qui engendre les querelles, et ensuite les besoins nouveaux, le goût de l'indépendance, qui se développent partout.

Cependant, malgré cette gêne, qui est générale dans la région des collines et des montagnes de la Vénétie, dont Asolo et Crespano font partie, la propriété se trouve répartie entre un grand nombre de mains. Les vols champêtres sont extrêmement rares, et les naissances illégitimes également. Au contraire, dans la plaine, où la propriété est concentrée en latifundia, les vols sont très fréquents et presque tout le monde s'en plaint. Partout, dit M. Morpurgo, sauf dans les régions où il y a beaucoup de petits propriétaires, le sentiment d'hostilité contre l'inégalité va croissant.

Grave question : la condition des classes rurales s'est-elle améliorée depuis vingt ou trente ans? M. Morpurgo résume une quantité innombrable de témoignages dans les termes suivants : < Les lamentations qui arrivent de presque tous les districts sont si affligeantes qu'il faut bien admettre cette conclusion : la condition des habitants de la campagne a empiré. Ni les différents degrés de fertilité du sol, ni les avantages des petites Occupations, ni la communauté d'intérêts établie entre propriétaires et locataires par le mezzadria (métayage), ni l'amélioration ininterrompue des voies de communication, ni même les efforts faits par certains propriétaires pour conjurer le mal, rien n'arrête la décadence, que tous s'accordent à constater. »

Le prix des denrées a beaucoup augmenté, et les impôts encore plus ; et, d'autre part, le salaire est insuffisant et le

travail rare. De là, gêne et misère générales. Citons quelques témoignages recueillis par M. Morpurgo. Dans le Frioule : « Pauvres gens, écrit-on de Ravignano di Latisana (t. I, p. 15), trop heureux s'ils peuvent échapper à la faim et à la pellagra! » A Camino : « Les cultivateurs sont plongés dans un abîme de misère. Sans la charité municipale, ils mourraient de faim. » « Le Sindaco de Lamon, écrit-on, se demande si bientôt la population, désespérée, ne cessera pas de cultiver, laissant la terre en friche et déserte » (p. 19). Province de Vicence, à Asiago : « Les ouvriers reçoivent un salaire de 50 centimes, et parfois la nourriture seulement. On voit des troupeaux de pauvres. Si veggono i poveri a torme » (p. 24). — Province de Vérone : « La condition des cultivateurs est des plus fâcheuses à Rovereto di Guâ ; extrêmement malheureuse à Pressana; pauvreté extrême qui pousse aux délits à Somma Campagna; ignorance et pauvreté à Pescantina ; très misérable à Peschiera, et ainsi de suite > (p. 28). — Province deRovigo: « En résumé, les conditions économiques sont déplorables et la moralité baisse » (p. 29). — Le prêteur de Serravalle écrit : « Les idées socialistes se répandent. — A Oderzo, les cultivateurs disent : « Le propriétaire est l'ennemi. Il proprietario si reputi un nemico » (p. 49). « L'inégalité provoque de plus en plus la haine dans les campagnes » — (p. 51). « A Citadella, les paysans abandonnent la terre, ne pouvant payer le loyer » (p. 69). — « Là où le sol n'est pas fertile, la nourriture des classes rurales inspire la plus profonde commisération » (sénateur Jacini, p. 147). — Mirano : «La condition des paysans est digne de pitié » (comte de Gôtzen, p. 159). — Dans la Lombardie et la Vénétie, la race, si belle jadis, s'abâtardit, faute de nourriture suffisante. « La population rurale doit satisfaire à sa faim chronique au moyen d'aliments exclusivementvégétaux, de la qualité la plus infime » (Dott. G. Sormani, Oeografia nosologica delV Italia. Rapport Morpurgo, t. I, p. 165). Je m'arrête sur ces deux mots, qui font frémir : « Faim chronique », Cronica faîne, et dégénérescence de la race. On a accusé M. Morpurgo d'avoir fait un tableau poussé au noir. Mais ce que l'on ne peut révoquer

en doute, ce sont les innombrables témoignages des principales autorités : syndics, magistrats, médecins, inspecteurs d'écoles, etc.

Cependant, M. Morpurgo fait une objection : Si la misère avait augmenté, les populations consommeraient moins de sel et de tabac. Or, il n'en est rien. La consommation de ces deux articles se maintient ou s'accroît. On peut répondre que la consommation du sel est déjà si réduite qu'elle ne peut guère l'être davantage et, quant au tabac, il en est comme de l'alcool, c'est un besoin factice qui parfois augmente avec le dénuement.

En résumé, M. Morpurgo ne peut cacher que le mécontentement et les plaintes sont générales et qu'il en résulte une dangereuse hostilité des classes laborieuses contre les classes aisées et aussi contre les représentants du pouvoir. C'est une situation qui, avec des couleurs moins sombres, fait cependant penser à celle d'où, en Andalousie, est sortie cette association communiste la Afano negra.

Quelle est la cause principale de cette déplorable situation? M. Morpurgo l'avoue, c'est l'énormité des taxes : taxes au profit de l'État, des provinces et des communes, venant s'ajouter à des fermages trop élevés. D'une part, l'impôt enlève les ressources aux campagnes et, par suite, y réduit les moyens d'employer les ouvriers et de les rétribuer, et, d'autre part, il attire les denrées dans les villes et ainsi augmente leur prix : double cause de paupérisation. Comment les hommes d'État persistent-ils dans leur « grande politique » , qui ruine le pays? Chose étrange, tous les partis sont d'accord pour pousser l'État aux grands armements et aux grandes dépenses. N'est-il pas affreux que, même dans les montagnes de la province de Bellune, où chaque famille possède une maison, des prairies et quelques lopins de terre arable, la misère soit telle, que ces braves montagnards abandonnent leur beau pays et émigrent? Quel contraste avec la situation des régions semblables en Suisse! Cette comparaison peut devenir la source d'une hostilité sourde contre les institutions établies. Les paysans seront amenés à se dire:

Si nous étions en république, comme nos voisins du Tessin, nous payerions moins d'impôts et nous serions plus heureux.

De Crespano-Veneto à Bologne, septembre.

Minghetti m'engage à aller le voir à Bologne. Je n'ai qu'un jour de libre; car je dois aussi visiter, avant notre conférence de Turin, Sella et l'exposition industrielle de Biella. Mais je partirai de Bassano à trois heures; je serai à minuit à Bologne, et demain soir, en partant à minuit, je rejoindrai Luzzati à Milan, le lendemain matin. Ce seront deux nuits un peu dures à passer en chemin de fer ; mais qu'importe? Pour jouir de la conversation d'un homme comme Minghetti, on se résignerait volontiers à de bien plus grandes fatigues.

De Bassano h Padoue, campagnes admirablement cultivées. La vigne, suspendue en festons aux ormeaux, dans les champs, est couverte de raisins presque mûrs. La récolte sera abondante. Le blé est coupé; mais on voit encore, jaunissant au soleil de l'automne, le maïs tardif et une sorte de grand millet, qui est, je crois, le sorgho, que j'ai vu deux fois plus grand aux bords du Nil. Les canaux sont bordés de peupliers du Canada, qui prennent ici la forme fastigiée des peupliers d'Italie.

AlacoupureduchemindeferVicence-Trevise et de la ligne Bassano-Padoue, que je parcours, s'élève Cittadella, petite ville bien nommée, car elle est toute ceinte de hauts murs crénelés, entrecoupés de tours puissantes de l'aspect le plus sévère.

Je suis très frappé de voir plusieurs maisons de campagne, avec des pelouses et des groupes d'arbres, et posées au milieu de ce que nous appelons un jardin anglais. On y plante beaucoup d'épicéas, qui poussent encore plus vigoureusement que sur leurs Alpes natales. Que cela est différent de l'ancienne villa italienne, isolée au milieu des vignes ou des champs, avec des colonnes et des statues remplaçant les arbres ! Si, dans le midi de l'Italie, on imitait ce qui se fait

dans le nord, c'est-à-dire si on créait des massifs de verdure et si on plantait des arbres aux bords des routes et près des habitations, comme le pays changerait d'aspect! Et alors les propriétaires consentiraient à y résider. Ce serait toute une révolution économique et sociale.

Puisque vous aimez les inscriptions, en voici encore quelques-unes. Celles qui suivent ont été copiées, Tan dernier, près de Santa-Maria, dans les Grisons et en descendant le Val-Bregaglia.

Sur une vieille maison de Santa-Maria, se trouvent sculptés les blasons des trois Ligues : l'un portant une croix, l'autre un bouquetin, le troisième un chevalier. Au-dessous, un nom : Peter-Peter Pingera; au-dessus, les vers suivants en romanche :

QUATST ATS ILG WAPEN DALS GrISUNS.

los fortezas sum als munts.

Dieu haduvba bunta

a conservar lor ltberta.

Ceci sont les armoiries des Grisons.

Leurs forteresses sont aux montagnes.

Dieu aura la honte De conserver leur liberté.

Ne dirait-on pas la langue du fameux serment de Charles le Chauve en 842?

Autre inscription en romanche, sur le pignon de l'église de Sierfs, petit village avant d'arriver à Santa-Maria, par le Buffalora-Pass :

Aqui sais peregrin, Ni/n s'ha long da restar.

Ma dal cel citadin,

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