‹ Nouvelles lettres d'ItalieChapitre 2 sur 9 · CUR CHIA DIEU VENGANS CLAMAR · texte numérisé non relu

CUR CHIA DIEU VENGANS CLAMAR

Perche mundauna cita

AlS SOLUM VANITA.

Ma in cel nobla havadanza

AlS IN JSTERN1TA.

Ici-bas tu es pèlwin

Et tu n'as pas longtemps à y rester.

Mais du ciel citoyen^

Dès que Lieu viendra t appeler;

Car la cité de ce monde

Est seulement vanité,

Mais dans le ciel, noble résidence,

Il y a pour V éternité.

En voici une autre, en italien, copiée à Vico- Soprano, à la descente de la Maloja,en allant de l'Engadine au lac deCôme :

Lascia che pensa ai casi suoi ciascuno, Sagace scultro, e chiuso il cuor conserva.

Non scriver; parla poco; il lutto observa Credi in Dio solo ; ne ti fidar a alcuno

E CHI NON FA COSE NON PUO VIVER AL TEMPO d'oGGIDI.

Agostino Vassalli, 1769.

Laisse chacun s'occuper de ce qui le concerne. Observateur prudent garde ton cœur fermé.

N'écris pas ; parle peu ; observe le deuil.

Crois en Dieu et ne te fie à personne.

Celui qui ne fait rien ne peut vivre aujourd'hui/

Ce Vassalli était un sage à la façon de l'Ecclésiaste, très désabusé, aimant l'argent, respectant fort les convenances et craignant à la fois Dieu et les hommes. N'écris rien et parle peu est superbe. Cela me rappelle un mot que me dit, quand j'arrivai à l'Université, un de mes collègues, mort à présent :

« Est-ce vous qui écrivez dans les journaux ou les revues ? — Non, collègue. — J'en suis fort aise. N'écrivez jamais. Cela ne sert à rien et vous fait des ennemis ou des jaloux. » Je n'osai avouer qu'il était trop tard pour suivre son judicieux conseil, et depuis lors, hélas ! je ne me suis pas corrigé ; l'indulgent lecteur ne s'en aperçoit que trop.

Le train s'arrête une heure à Padoue, et j'en profite pour y faire une rapide promenade. A l'entrée de la ville, dans les eaux troubles du Bacchiglione, tournent de gigantesques roues de moulin très pittoresques. A droite de la grand'rue,

une tour du moyen âge, morose et formidable; on y a mis une inscription en caractères énormes :

Mesto àvanzo di nefanda tirranide

EzZELINO ERESSE.

Moyen lapidaire d'inspirer la haine des tyrans et l'amour de la liberté.

La Piazza dei Signori et celle délie Erbe, avec le palais de \*Ragione 9 forment un ensemble admirable. A côté du montde-piété — beau bâtiment de la Renaissance — on a construit une école primaire très grande et d'un style excellent, — briques avec encadrements de marbre, — qui ne dépare pas les belles constructions qui l'entourent de toutes parts. Mais sous la Loggia, d'une Renaissance si pure et d'une distinction si exquise, on a placé une statue de Victor-Emmanuel affreuse : on dirait un matamore de foire.

Le lion de Saint-Marc, au haut de sa colonne, et le socle en marbre blanc qui supporte le mât-étendard, avec ses profils élégants et ses fines sculptures, rappellent la place et la piazzetta de Venise. Ce sont là de charmants motifs d'ornement pour une place publique. D'où vient qu'on ne les ait jamais imités au delà des Alpes? Il est vrai que ces choses n'ont de saveur que là où elles ont été conçues et où l'histoire les encadre et les explique. Ce coin de Padoue me rappelle la place principale de Capo d'Istria, que domine encore le lion de Saint- Marc.

. Giottoet Dante avaient déjà leur statue ici. Sur la place de l'église Santa-Maria degli Carmini, on en a élevé une à Boccace. A défaut d'autre religion, l'Italie a du moins le culte de ses grands hommes. En face du fameux café Pedrocchi, on travaille à agrandir l'Université. Elle en a besoin. Les façades des principales églises ne sont pas terminées : elles sont restées à l'état de fours à briques, attendant le revêtement de marbre qui devait y être appliqué. Il en est ainsi pour la cathédrale de Bologne, pour celle de Florence — qu'on achève aujourd'hui — et pour beaucoup d'autres édifices en

Italie. Pourquoi? La foi s'est-elle subitement refroidie ici vers la fin du moyen âge; l'influence du clergé — obtenant de l'argent des mourants et des célibataires — a-t-elle disparu sous le souffle d'incrédulité païenne de la Renaissance, ou les invasions étrangères ont-elles ruiné le pays? Toutes ces causes auront sans doute agi en môme temps.

Dans la Strada Maggiore, quelques palais anciens sont très beaux, entre autres, celui occupé par la Banca mutua popolare.A l'entrée de la ville, un palais de proportions colossales a appartenu à la famille Maldura, aujourd'hui éteinte, me dit-on. Ceci m'attriste : mes amis Portaels et Reintjens m'ont tant parlé de la charmante comtesse Maldura, avec laquelle ils avaient fait le voyage de la Palestine! Elle est morte, et bientôt son souvenir même s'évanouira.

Où est Flora, la belle Romaine?

Où sont les neiges d'antan ?

Ces évanouissements que le temps amène sont chose banale, inévitable; et cependant la mélancolie nous prend, et, si nous tenons une plume, nous ne pouvons pas ne pas dire que nous sommes tristes quand viennent ces sombres pensées et que nous songeons aux morts qu'on pleure et aux deuils qu'on prévoit. Je contemple, sur mon bureau, la coquille silicifiée d'un céphalopode de l'époque de la craie, qui me sert de presse-papier, et je me dis : Que sont nos jours, que sont les jours de l'humanité tout entière, depuis son origine, auprès des siècles innombrables qui nous séparent des temps où ce fossile a vécu? Et ces siècles innombrables ne sont qu'une minute, auprès des lointains insondables de l'époque où s'est formé notre globe, et cela même n'est rien auprès de l'éternité qui précède et de l'éternité qui suivra. Cette réflexion écrase et porte à la résignation, et ainsi la vue de mon ourson me fait l'effet d'une page de Pascal ou de Marc-Aurèle.

En revenant à la gare, je remarque à droite, en sortant de la ville, des pépinières d'arbres fruitiers, d'arbustes d'ornement et de fleurs de toute espèce : preuve qu'on songe à embellir les jardins à la campagne et que, par conséquent, oh

s'y fixe davantage. La résidence du propriétaire sur ses terres est aussi favorable à l'agriculture que l'absentéisme lui est funeste.

Nous traversons le Pô à Ponte-Lagoscuro, quand la nuit est déjà noire, et cependant on voit les eaux gonflées du grand fleuve dominer les campagnes basses , protégées seulement par les hautes digues; on se croirait en Hollande.

A Ferrare, de nombreuses cheminées de fabriques s'élèvent dans les faubourgs. En revenant d'Egypte, en janvier 1870, après l'ouverture du canal de Suez, j'arrivai à Ferrare également le soir, et je m'y arrêtai. Il gelait fort. Chacun restait chez soi, et la pleine lune projetait des ombres très noires dans les rues vivement éclairées et absolument désertes. Je me promenai jusqu'à minuit, visitant toute la ville. Les monuments avaient un aspect fantastique. L'ancien château féodal des ducs, hanté par les souvenirs de Lucrèce Borgia, du Tasse et de Parisina Malatesta, chantée par Byron, profilait sur le ciel clair sa silhouette farouche. Sur la belle façade lombarde de la cathédrale, tous les détails des sculptures étaient visibles comme en plein jour, et les lions byzantins qui gardent le porche avaient une forme étrange de bêtes apocalyptiques. Mais ce qui me fit une impression ineffaçable, c'est le Palazzo de Diamanti. Bien plus que le fameux palai3 de Schifa noia (Évite-Ennui ou Sans-Souci), d'ailleurs plus récent, cette construction donne l'idée de la force du génie italien vers la fin du moyen âge. Elle a plus de puissance encore que la Porta Nigra de Trêves, si « romaine » pourtant. L'appareil consiste en blocs de marbre, de proportions cyclopéennes, plus grands même que ceux du soubassement du palais Pitti,de Florence. Ces pierres colossales sont taillées en tête de diamant. Les facettes supérieures, fortement éclairées par la lune, et les facettes inférieures, plongées dans l'ombre noire, exagéraient encore le relief formidable des assises et donnaient l'impression d'un défi aux attaques des hommes et du temps. Cela semble fait pour l'éternité, comme les Pyramides. Insolent orgueil du maître qui a ordonné, prodigieuse hardiesse de l'architecte qui a conçu ! Rien de

semblable au nord des Alpes. Ce prodigieux palais a été construit entre 1493 et 1567. Le musée y est établi aujourd'hui. — De Ferrare à Bologne, je reste seul dans mon compartiment avec un monsieur âgé, qui revient des bains de Recoara, situés dans les montagnes, au nord de Vicence. Un "tram à vapeur y mène jusqu'au pied des hauteurs, qui sont, dit-il, très pittoresques et couvertes de beaux bois de sapins et de châtaigniers. Il y avait eu foule. Il en est ainsi partout, maintenant. On s'entasse en masses toujours croissantes, l'été, dans les stations des bords de la mer ou dans les montagnes, l'hiver, sur les rivages de la Méditerranée. Le home est abandonné; les familles deviennent nomades; elles recherchent à tout prix les plaisirs faciles qu'offrent les réunions des désœuvrés et aussi la douceur du climat, en fuyant tantôt la chaleur, tantôt le froid. Dans nos pays, les maisons de campagne sont abandonnées; leur entretien coûte cher et la solitude y engendré l'ennui qui naît de l'uniformité. En Belgique, ce genre de propriétés a perdu plu 3 de la moitié de sa valeur; on ne trouve plus à les louer. En Hollande, au siècle dernier, un genre spécial de poésies, les Arcadias, chantaient les délices de la vie à la campagne. Aujourd'hui, dans ce même pays, beaucoup de ces demeures, qui faisaient les délices des pères, sont par les fils converties en fermes, ou môme démolies, pour n'avoir pas à les entretenir. Détachement du sol, poursuite des distractions frivoles, abandon de la vie concentrée, tout cela est la suite de la facilité des voyages et de la mobilisation des fortunes. Est-ce un bien ? Ajoutez à cela les romans, les cafés et les petits journaux : et ainsi la vie se compose d'une série de petites sensations, toutes à la surface, se succédant rapidement et tuant toute réflexion suivie et intime.

Bologne. Villa Mezzarata.

J'arrive à Bologne à minuit. Le vieux serviteur de Minghetti, qui m'avait vu souvent à Rome, me reconnaît et me met en voiture; mais, au pied de la colline de Mezzarata, où se trouve la villa de Minghetti, il m'installe dans une petite

calessine attelée de deux ânes; la montée est trop raide et le pavé de cailloux trop glissant pour les chevaux. Je suis heureux de retrouver réminent homme d'État, toujours jeune et actif, avec son teint rose clair sous ses cheveux blancs. 11 vient de passer quelques jours avec le prince impérial d'Allemagne, aux bords du. lac de Côme. Il me parle avec admiration des sentiments humanitaires du prince et de l'esprit élevé, indépendant et étonnamment cultivé de la princesse. < Un pareil souverain, dit-il, ayant à ses côtés une compagne aussi pleinement acquise aux idées modernes, sera un bonheur pour l'Allemagne et, par conséquent, pour l'Europe tout entière. »

A mon grand regret, M ,ne Minghetti n'est pas encore revenue de la cure qu'elle fait en Suisse. Elle manque bien dans cette ravissante demeure, où tout la rappelle. Mais il est une heure du matin et il est temps de se retirer.

. Mon appartement est d'un goût exquis : tendu de soie de Chine vert brisé, encadré de bambous et de nattes du Japon. La porte du cabinet de toilette donne accès à une autre série de chambres : je m'y engage, pour voir jusqu'où s'étend mon domaine. J'arrive ainsi à une salle énorme, si haute et si vaste, que ma bougie ne peut pa3 en éclairer les profondeurs, qui se perdent dans l'ombre. Où suis-je? Ce n'est pas l'ancien réfectoire du couvent, aujourd'hui transformé en salon, avec sa ravissante cretone semée de fleurs à couleurs vives sur fond crème. Tout ici est sombre. Quand mes yeux sont un peu habitués à l'obscurité, j'aperçois sur les murs des fragments de fresques, puis des autels avec des tableaux anciens, des meubles d'église, dont les dorures passées accrochent encore quelques reflets de lumière sur leurs arêtes et leurs reliefs. La faible clarté des étoiles dessine en noir les détails d'une rosace et d'une fenêtre gothiques. Je suis dans l'ancienne chapelle du couvent, qui a son histoire, ainsi que je l'ai appris le lendemain. Elle a été peinte par deux générations successives d'élèves de Giotto. En enlevant le badigeon, on a mis au jour quelques parties assez bien conservées et du plus beau style archaïque; mais comme elle a

été transformée en écurie, puis en magasin de fourrage, plus de la moitié de ces précieuses peintures ont disparu.

Dans ce merveilleux pays, on ne peut faire un pas sans rencontrer des monuments et des traces admirables de l'art des différentes époques. M me Minghetti réunit des meubles* anciens, des bois sculptés, des objets d'église de toute espèce, pour faire de sa chapelle un musée, où son mari pourrait travailler à Taise, séparé des petitesses de la vie quotidienne par cette atmosphère des anciens jours, et ainsi transporté, par la magie de l'art, à l'époque héroïque des grandes communes italiennes.

Le lendemain matin, je trouve, pour me rafraîchir, le Tub anglais. Dans toutes les maisons anglaises, le domestique vient, le matin, arranger dans un coin de la chambre, sur un tapis imperméable, un grand bassin rempli d'eau. Autour sont disposés un peignoir et des serviettes turques. Puis il vous demande : Cola or warm, sir? Si vous dites cold, il laisse l'eau froide; si vous préférez warm, il y ajoute de l'eau chaude pour l'attiédir. Le Tub est une admirable institution. C'est le retour aux bains froids que les Germains prenaient dans les rivières, et où les mères plongeaient même les petits enfants. Rien n'est plus salutaire : endurcissement, propreté, rajeunissement ; le sang, attiré vivement à la peau, circule plus généreusement et donne un sentiment de jeunesse et de bien-être indescriptibles.

Les Anglais aisés, hommes et femmes, prennent le bain du Tub complètement froid, et ils ont raison. La réaction est ainsi plus complète. Elle préserve des refroidissements, des rhumes et des rhumatismes, à condition qu'on se frictionne fortement avec une serviette très rude et qu'on fasse immédiatement quelque exercice violent : une promenade rapide ou de la gymnastique de chambre. Il faudrait faire du Tub un rite obligatoire du culte d'Hygée, ainsi que le sont les ablutions pour les Musulmans. Imitons en ceci, comme en bien d'autres choses, nos bons voisins d'outre-Manche, qui sont à coup sûr la race la plus vigoureuse et la moins amollie par les raffinements de la. civilisation moderne. Prêchons le culte

du Tub. Si Ton me permet ce détail intime, j'ajouterai que je m'administre tous les matins une douche qui, en hiver, est à zéro, car elle vient d'un réservoir qui a la température extérieure, et, depuis que je le fais, je n'ai plus de lourdeurâ ou de maux de tête, ou bien je les chasse. Plus l'eau est froide, plus le résultat est infaillible.

Matinée splendide. Le grand salon se termine par une logia toute en glaces, d'où l'on voit & ses pieds Bologne, avec ses tours penchées et ses nombreuses églises. Après le déjeuner, promenade au jardin, qui descend en pente rapide la colline de Mezzarata. Il est planté, d'arbres verts, pins» lauriers et déodoras pleins de sève, dont les branches retombent les unes sur les autres, comme les nappes d'eau des fontaines jaillissantes, sur la place devant Saint- Pierre de Rome. Nous causons de la situation financière de l'Italie et de l'abolition du cours forcé. Minghetti félicite, et de tout cœur, le ministre des finances Magliaui. Seulement, il craint que les spéculateurs en métaux précieux n'enlèvent l'or à l'Italie pour y substituer l'argent.

Cela n'est pas à redouter, lui dis-je, tant que la frappe de l'argent est suspendue. Un écu de cinq francs en argent a môme valeur à Paris qu'une pièce d'or de cinq francs. Le spéculateur devrait donc acheter de l'argent avec de l'or, valeur contre valeur, et il perdrait exactement les frais de transport de Paris à Rome ou à Turin, et le retour de l'or. Ce serait différent si l'on pouvait frapper des écus avec l'argent, actuellement déprécié.

L'inconvénient dont peut souffrir l'Italie est celui qui menace l'Europe entière : c'est le strugglefor gold. Si l'or continue à se raréfier et à partir pour l'Amérique, nos pays auront à se le disputer à coups de hausse d'escompte, ce qui produira des baisses de prix d'abord intermittentes, puis permanentes. Voici la question monétaire en deux mots : In a nutshellj dans une « coquille de noisette » , comme disent les Anglais. On peut opérer les échanges avec peu de monnaie aussi bien, sinon mieux, qu'avec beaucoup de monnaie. L'emploi d'un seul métal comme instrument de la

circulation paraît aussi plus simple. Mais l'emploi simultané de l'or et de l'argent donne aux prix une base plus stable, — chose essentielle ; — de même que les balanciers compensés, formés de verges de deux métaux, sont moins sujets à variation. En outre, et ceci est le côté pratique du problème, en proscrivant l'argent, vous diminuez de moitié environ les moyens d'achat et vous amenez ainsi, avec le temps, une grande baisse de tous les prix : ce qui accablera tous les débiteurs à long terme, les propriétaires grevés d'hypothèques, et surtout les nations, qui, toutes ensemble, ont plus de cent milliards de dettes. Vous ajoutez donc une nouvelle cause de souffrances et de mécontentement à toutes celles qui engendrent déjà partout un ferment si inquiétant de révolution et de « nihilisme » . Ceci est particulièrement grave pour l'Italie, où vos populations sont plus qu'ailleurs écrasées par la rente et par l'impôt. La situation monétaire est grave, en Europe. Voyez nos hôtels des monnaies, si actifs autrefois : ils chôment partout, sauf chez vous momentanément, grâce à votre emprunt. L'Amérique et l'Australie gardent leur or. Si la Russie en fait autant, d'où l'Europe occidentale obtiendra-t-elle de quoi entretenir l'instrument métallique de la circulation, diminué chaque année par les 250 à 300 millions de francs que l'industrie lui enlève ? L'or fait prime : il y a donc perte à en faire frapper. Si cela continue, une baisse notable des prix s'ensuivra. Vous avez lu, sans doute, les travaux de Goschen, de Giffen et de Gibbs à ce sujet : ils montrent que la baisse a déjà atteint des proportions inquiétantes. Du reste, ce qui le prouve, ce sont les faillites qu'on signale de tous côtés, non par suite de spéculations hasardeuses, mais comme conséquence de la baisse lente et continue de toutes. les marchandises et de toutes les valeurs. Je n'hésite pas à dire que ceux qui préconisent le monométallisme-or sont, qu'ils le sachent ou non, les ennemis du peuple.

Minghetti est très préoccupé du résultat des élections, qui vont avoir lieu avec le droit de vote obtenu à la condition de deux années d'école primaire ou sur la réclamation

par écrit, devant notaire, de celui qui veut devenir électeur. Cela renforcera, dit-il, certainement la gauche radicale et, comme nous n'avons pas, dans la Chambre italienne, de véritable droite, de torys, tous ceux qui veulent la conservation des institutions actuelles devront s'unir, sous peine d'être emportés par le torrent républicain ou socialiste.

A propos de son livre / partiti politici, nous causons longuement de la crise que traverse le régime parlementaire en ce moment. Minghetti rappelle que le prince Albert disait souvent, vers la fin de sa vie : JVoro the parliamentary System is on its triais et les faits actuels, ajoute-t-il, lui donnent bien raison. « Voyez chez nous et autour de nous, en Espagne, en Grèce, en France, en Hollande et même en Angleterre : chacun se plaint de ce que ce régime si désiré ne donne pas les résultats qu'on en attendait. L'instabilité des ministères et des ministres, les rivalités personnelles ôtent tout esprit de suite et conduisent à l'impuissance. Il n 'y a guère que chez vous, en Belgique, que le système marche tout à fait correctement.

« — C'est vrai, lui dis-je ; mais cela tient à ce qu'il y a dans mon pays deux partis très distincts, très disciplinés et qui imposent chacun leur programme à tous leurs adhérents. Il s'ensuit que le ministère au pouvoir jouit d'une très grande autorité, maison la lui reproche en criant au despotisme. Cette accusation n'est pas fondée; car c'est seulement à cette condition que le régime parlementaire peut fonctionner régulièrement. D'après moi, le véritable inconvénient de cette discipline est que cela diminue l'originalité individuelle, l'ouverture aux choses nouvelles et la largeur des vues. Tout se ramène à la lutte du libéral et du clérical, et, en fin de compte, aux moyens d'obtenir et de conserver une majorité dans les Chambres, c'est-à-dire aux procédés à mettre en œuvre pour triompher dans les élections. Ce n'est pas moi qui songerai à rabaisser l'importance de la lutte politique engagée chez nous. C'e3t le grand combat, qui date du moyen âge, entre le spirituel et le temporel, entre l'Empire et la Papauté. Cette lutte, loin de s'apaiser, se généralise et devient chaque jour plus ardente

dans tous les pays catholiques; et chez vous, en Italie, elle n'en est qu'à son début. Mais il est très fâcheux qu'elle absorbe absolument, en Belgique, toutes les forces vives de la nation et qu'elle empêche ainsi d'aborder pratiquement d'autres problèmes.

— « Ne vous plaignez pas, reprend Minghetti, vous êtes parmi les plus heureux. Tout en ce monde est un mélange de bien et de mal. Dans un État constitutionnel, il faut des partis. Tous les maîtres de la science politique, Burke, Tocqueville, Bluntschli, Balbo, l'ont constaté. Mais, d'un autre côté, par leur ingérence dans l'administration, les partis en faussent tous les rouages. Que ne fait pas un ministre pour conquérir un collège électoral ! Que ne peut obtenir un député qui menace de faire scission ! L'emploi des deniers publics, la distribution des places, la direction des chemins de fer, les travaux publics surtout, et même, chose plus déplorable, la justice, tout, absolument tout est soumis aux influences des hommes de parti et de l'esprit de parti. Pour avoir constaté ce fait évident, — qu'on voit, d'ailleurs, dans tous les pays constitutionnels, — on a proposé, au sein de la Chambre, de me mettre en accusation pour avoir manqué de respect à la dignité du Parlement. J'ai eu beau citer vos Lettres d'Italie, où vous rapportiez ce que vous aviez entendu dire d'un bout à l'autre de la Péninsule et par des personnes de toutes les opinions : j'étais un calomniateur de mon pays ; je méritais, sinon la corde, au moins un blâme solennel. Je plaidai non guilty, et la Chambre passa à l'ordre du jour.

t Un autre mal est celui-ci. Les difficultés et les complications du gouvernement augmentent sans cesse, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Il faudrait donc, pour occuper les différents ministères, des hommes spécialement capables, et en même temps, par suite de la nécessité de donner des portefeuilles aux représentants des différents groupes et des différentes régions géographiques, il est impossible de choisir ceux qui sont désignés par la spécialité de leurs études, de leurs aptitudes ou de leur carrière antérieure. La

Constitution des États-Unis, en apparence si démocratique, donne, en réalité, plus de force au pouvoir exécutif et de plus grandes chances d'avoir des ministres capables, qui gardent au moins leurs portefeuilles pendant quatre ans.

« — La conclusion de tout cela, dis-je, est que dans les États à régime parlementaire, il faut considérablement réduire les attributions du pouvoir central et surtout s'abstenir de faire de la politique étrangère. Permettez-moi, sur ce point, de vous présenter les mêmes observations que j'ai soumises à Luzzatti. Vous aussi, vous désirez que l'Italie s'occupe des affaires de l'Europe; qu'elle prenne part aux combinaisons diplomatiques et aux alliances. Mais ne voyezvous pas que tout cela est en opposition avec l'opinion que vous avez de la façon dont fonctionne le mécanisme constitutionnel? Comment voulez-vous que ces ministres, choisis presque au hasard, imposés par l'une ou l'autre coterie, arrivant au pouvoir sans aucune préparation , puissent tenir tête aux ministres permanents des États autocratiques ? Toutes les chances sont contre eux, car ils ne connaissent pas les cartes du jeu européen. M'opposerez-vous l'exemple de l'Angleterre? Mais vous savez mieux que moi combien la situation y est différente; car, en définitive, jusqu'à présent, le gouvernement a été, comme autrefois à Venise, aux mains d'une aristocratie éclairée, voyageuse, et admirablement préparée au maniement des affaires étrangères. Mais attendez-y l'avènement des nouvelles couches sociales! Les démocraties modernes n'ont qu'une chose à faire : imiter les États-Unis, qui ne s'occupent que de leurs affaires intérieures. C'est déjà très suffisant. Dans cette sphère, des hommes même médiocres peuvent suffire, et leurs fautes ne mettent pas l'État en péril.

« — Mais, me répond Minghetti, un grand pays ne peut pas concentrer ainsi son activité en lui-même. Le besoin d'expansion de la jeunesse, si on ne lui ouvre pas quelques grandes perspectives, s'aigrira, tournera en corruption et en mécontentement. Un membre distingué du Parlement anglais, Courtney , disait dernièrement qu'il fallait laisser les

Egyptiens « cuire dans leur jus » . J'avoue qu'un avenir semblable ne me sourit pas pour mon pays. Le ragoût pourrait sentir le brûlé.

t — Mais,repris-je, il y a pour la jeunesse italienne deux tâches admirables à remplir dans Tordre économique, dont Tune est le complément de l'autre : cultiver et embellir les parties de la Péninsule où manquent le capital, les routes, les bonnes habitations, les parcs et les bois, et améliorer le sort du plus grand nombre. La seule raison que je conçoive de faire de la politique extérieure dans un régime démocratique, est qu'il faut occuper ou satisfaire l'armée quand celle-ci est malheureusement très nombreuse et qu'elle tient en mains le sort du pays. Gambetta me semble avoir comprisque c'est de ce côté que la République peut être mise en danger, et c'est pourquoi il a toujours cherché à se concilier l'arméei Mais ceci nous mène dans un cercle vicieux bien périlleux et tout exposé à de cruelles aventures.

« — Je ne crois pas, dit Minghetti, que pour l'Italie l'ère des pronunciamientos soit arrivée, pas plus que celle des coups d'État. •

— Je reçois de plusieurs députés et sénateurs italiens des lettres où sont exprimées des appréhensions au sujet des conséquences éloignées de la nouvelle réforme électorale. Parmi ces lettres, j'en publie une avec le consentement de celui qui l'a écrite, le docteur Pantaleoni, Senatore del Segno. J'ai déjà eu l'occasion de parler précédemment de ce médecin éminent, penseur profond et savant érudit, causeur charmant et ami dévoué. Depuis lors, il a publié la première partie d'une histoire de la Rome antique, où les origines et les premiers siècles de ses annales apparaissent sous un aspect nouveau. Cette œuvre importante est le résultat de toute une vie de travaux, de recherches et de méditations. Voici la lettre du sénateur Pantaleoni : elle ne se borne pas à ce qui touche à l'Italie; elle traite d'une main hardie, armée d'un bistouri impitoyable, le grand problème de la démocratie moderne :

€ Je viens de lire votre article sur le régime parlemen-

taire dans la Remis des Deux Mondes. Vous y faites des remarques très fondées, mais certains de vos aperçus ont failli me mettre la plume à la main pour vous répondre dans YAntologia. A défaut d'article, j'ai adressé, dans notre Sénat, une interpellation à M. Depretis, notre président du conseil, pour montrer que le régime parlementaire avec le suffrage universel ou avec le scrutin trop largement ouvert aux masses, est la perte de la liberté, de Tordre, de la vraie civilisation.

« Oui, la société moderne marche vers des institutions démocratiques, dans ce sens que tout privilège de classe est devenu impossible; que le gouvernement doit avoir pour premier devoir de veiller au bien-être de tous et surtout des plus pauvres ; que le chemin est ouvert. à tous ceux qui sont capables d'avancer et de monter. Vous avez parfaitement montré les forces irrésistibles qui poussent les sociétés modernes dans le sens de l'égalité. Mais il y a d'autres faits non moins généraux, non moins puissants, qui entraîneront* l'ordre social dans une direction au bout de laquelle j'aperçois, non pas la domination des masses, mais la sélection dans le sens profond du mot, c'est-à-dire le triomphe de l'aristocratie véritable, comprise comme l'entendaient les Grecs : je veux dire la prééminence des « meilleurs » .

« Jamais nous n'avons eu plus besoin que maintenant d'hommes éminents pour gouverner les États, au milieu des dangers de toute sorte qui les assiègent. Vous avez décrit les difficultés qui résultent de l'innombrable multiplicité des attributions de nos gouvernements centralisés. Mais ce n'est là qu'un côté. Il faut ajouter les complications incessantes qui résultent des relations des grands pays entre eux, par suite de ces communications fréquentes et faciles qui préparent peutêtre l'unité de l'espèce dans l'avenir, mais qui, en attendant, peuvent devenir des occasions de conflit. Tout est en mouvement et en transformation. La science renverse ou renouvelle tout l'édifice de vérités bâti par les siècles passés ; le libre examen met tout en doute. Chacun veut des changements, des améliorations, en un mot, le progrès. L'idée que l'on

puisse s'arrêter soulève des protestations et des colères. Il est donc très évident que, pour diriger les affaires publiques à notre époque, il faut bien plus de connaissances et de supériorité qu'autrefois. Il ne suffit pas à l'homme d'État d'apercevoir clairement le chemin à suivre sur cet océan agité et parsemé de tant d'écueils. Il lui faut encore assez de volonté, d'autorité et d'habileté pour imposer sa manière de voir à ses amis et au Parlement, toujours prêt à se dérober et à le renverser. Connaissez-vous beaucoup d'hommes en qui se trouve l'étoffe d'un grand ou même seulement d'un bon ministre? Et la démocratie se figure qu'en appliquant son niveau égalitaire, elle fera surgir des gouvernants capables des rangs du peuple ou des hasards du scrutin. Quelle erreur ! C'est à peine si Télite et la fine fleur de l'humanité, triée sur le volet, sera en mesure de nous faire éviter les fautes et les catastrophes.

« Oui, tout doit être refait en vue du plus grand nombre, mais par le plus petit nombre. Parlez-moi de cette dangereuse sottise, le suffrage universel !

« Comment est-il possible que des gens éclairés et qui se croient sensés veuillent remettre la direction de cette machine si délicate et si prodigieusement compliquée, le gouvernement d'un État moderne, aux décisions de la foule, c'est-à-dire aux égarements de l'ignorance et de l'imprévoyance? A choisir entre deux absurdités, j'aime encore mieux l'infaillibilité du pape que celle du peuple. Les partisans du nouveau dogme n'invoquent pas la raison : ils croient au surnaturel ; mais les partisans de la souveraineté des masses ne peuvent invoquer le mystère. Ils affirment un non-sens visible, palpable. En ce moment, est-ce que le peuple, dont la moitié ne sait ni lire ni écrire, et dont certes plus des trois quarts ne lisent pas, est capable d'émettre un jugement réfléchi sur les graves problèmes que doit trancher la législation?

« Les deux grands moteurs du progrès humain sont l'accumulation des capitaux et l'accumulation de la science. Comment est-il possible que les partisans du progrès veuillent remettre la direction de notre civilisation à ceux qui n'ont ni

capitaux, ni science? A la rigueur, une masse d'individus ayant chacun un petit avoir peuvent, en s'associant, constituer un gros capital. Mais réunissez des millions d'électeurs bornés, ignorants, superstitieux : vous n'en ferez jamais sortir l'équivalent d'un seul esprit d'élite.

« Notre siècle, qui prétend pratiquer le culte de la science, livre partout le pouvoir aux classes qui sont aux antipodes de la science et de la connaissance. Quelle étrange contradiction !

« Supposez, s'adressant aux masses, d'un côté, un vrai savant, un homme supérieur, appréciant tout ce que renferment de difficultés les questions politiques et sociales actuelles et les exposant clairement, et, de l'autre côté, un orateur de bas étage, ignorant le premier mot de ces questions, mais flattant les instincts et les appétits de la foule : lequel des deux sera écouté et élu?... Ainsi, à mesure que gouverner devient un art plus difficile, vous confiez le gouvernement à des gens de plus en plus médiocres et incapables. N'est-ce pas préparer la décadence de vos propres mains ?

« Quand je vois nos hommes d'État se faire les apôtres du suffrage universel et jeter les trésors de civilisation accumulés par de longs siècles de travaux, dus à l'élite de notre espèce, en pâture à ce troupeau de bipèdes encore plongés dans les ténèbres des époques de la pierre brute du miocène, et certainement hors d'état de discerner môme ce qui estleur véritable intérêt, je m'étonne de ces abîmes d'aveuglement de la part d'esprits très distingués sous certains rapports. Je l'explique par l'influence d'une épidémie particulière à notre temps, le morbus democralicus.

« Comment sortir de cette voie funeste, qui nous conduit aux catastrophes et à l'abêtissement? Oui, la démocratie s'impose. Je l'admets. Mais le gouvernement des démocraties doit être confié à l'aristocratie intellectuelle. On a dit avec raison, en France : « Tout pour le peuple, rien par le peuple. » Cicéron a dit de même : « Tenuit igitur hoc... ut in populo libero pauca per populum, pleraque senatus auctoritaie... gererentur. »

« Concluons. Je ne vois qu'un moyen de sauver les démocraties modernes, c'est d'attribuer un pouvoir prédominant à un Sénat qui renfermerait les hommes représentatifs des grandes forces sociales : l'agriculture, l'industrie, le commerce, la science surtout en toutes ses formes. Le progrès résulte, ai-je dit, de l'accumulation du capital et des connaissances. A eux seuls doit revenir la direction suprême. C'est le Sénat romain qui a procuré à la République italique trois siècles et demi d'une grandeur incomparable. C'est à son Sénat que Venise a dû sa richesse, sa grandeur et même sa longue existence, parmi tant d'ennemis dont elle , était entourée. C'est l'aristocratie anglaise qui a conduit l'Angleterre à cette apogée de prospérité et de puissance, dont elle est menacée aujourd'hui de déchoir. Bien entendu, au-dessous du Sénat, renfermant toutes les supériorités et toutes les spécialités, il faut une Chambre, représentant le peuple et faisant entendre aux gouvernants les hurlements de la bête, c'est-à-dire l'expression des besoins des classes inférieures. Il ne faut, d'ailleurs, aucun privilège de caste ou de personne. Le Sénat doit être libéralement ouvert aux plus dignes d'y siéger. Vous voyez que j'applique au gouvernement de la société le principe de la sélection, d'où est sorti le progrès des espèces.

«Le suffrage universel et le règne du nombre mènent fatalement à une situation où la société demandera son salut au césarisme et à l'armée. La raison est le vrai souverain. Je veux qu'elle soit concentrée dans le Sénat et que celui-ci ait en tout le dernier mot à dire. Si ce n'est pas la raison qui gouverne, ce sera la force, seul remède à la démence et à la folie furieuse. Je vois poindre partout, à l'horizon, un très grand sabre dont l'ombre est déjà sur nous.

« Le régime parlementaire, basé sur l'opposition de deux partis, se tenant en échec et se succédant au pouvoir, comme vous l'avez en Belgique, est un rêve des anglomanes, emprunté aux circonstances particulières où s'est trouvée l'Angleterre. C'est un expédient transitoire; ce n'est pas une solution. Permettez-moi de vous dire que quand j'ai trouvé

votre théorie à ce sujet dans votre article, je n'ai pu m'empécher de sourire. Je me suis toujours moqué de cette .doctrine, même quand elle était prêcbée par cet homme supérieur, par cet ami incomparable, Cesare Balbo. Elle est fausse en histoire, erronée en science, immorale en pratique et, en tout cas, impossible de nos jours. Ce n'est pas dans une période de libre examen et de transformation universelle, quand les questions ont tant d'aspects différents, que vous pouvez espérer embrigader les opinions dans deux armées strictement disciplinées et se combattant toujours sans s'anéantir jamais, comme les Romains et les Carthaginois au théâtre.

c Pardonnez-moi, cher ami, si, par des mots trop vifs, j'ai blessé vos convictions. J'ai laissé parler mon cœur, ému par les douleurs et les appréhensions de mon patriotisme. Je crains que le fanatisme de quelques sectaires et la faiblesse d'hommes éclairés et dévoués à leur pays, mais qui n'ont pas eu le courage de résister, ne préparent à l'Italie des jours d'épreuve où il faudra souhaiter, à ceux qui nous gouverneront alors, beaucoup de sagesse, de prudence et de fermeté. »

Voici le résumé de ce que j'ai répondu au savant sénateur italien : « La maxime que vous faites remonter à Cicéron : Tout pour le peuple, rien par le peuple, serait excellente si, en pratique, elle ne se traduisait point trop souvent par celle-ci : Rien par le peuple , rien pour le peuple. Les classes sans droits ont toujours été des classes sacrifiées. Aujourd'hui, le sentiment du devoir social que le christianisme impose pousse les classes aisées à s'occuper de l'instruction et du bien-être des masses ; mais il n'en est pas moins certain que chacun défend mieux ses intérêts que nul autre. C'est là, vous ne l'ignorez pas, le principe fondamental de l'économie politique orthodoxe. Il s'ensuit que le suffrage universel est désirable dès que les électeurs ont assez de lumière pour discerner leur véritable intérêt et celui du pays. La Suisse, les États-Unis et la Norvège, pays de démocratie absolue, sont, j'estime, ceux où le peuple est le

plus heureux. Certes, le régime parlementaire, tel qu'il est pratiqué maintenant, est absolument incapable de s'acquitter convenablement des innombrables tâches qu'on lui impose. C'est ce que j'ai essayé de démontrer dans l'article que vous avez soumis, cher et illustre docteur, à votre scalpel si affilé et si brillant. Sur ce point, nous sommes d'accord. Je réclame aussi un Sénat comme vous l'entendez. Voyez mon livre : Etudes sur les /ormes de gouvernement. Mais ce mouvement démocratique, que vous considérez comme une cause de décadence, me paraît être, au contraire, le but et le couronnement de tout progrès. Seulement, il faut accepter les conséquences qui en résultent et adopter des institutions politiques en rapport avec l'égalité des conditions ; c'est-àdire qu'il faut imiter la Suisse et les États-Unis : s'abstenir de toute grande politique, décentraliser, fortifier la commune, faire de l'État une réunion des Townships autonomes, comme dans la fédération américaine et helvétique ; en un mot, réduire les attributions du ministère central à tel point que, pour y faire face, il ne faille plus de grands ministres, mais simplement des citoyens ordinaires, doués de bon sens. Garantissez, en outre, aux ministres une certaine durée, toujours comme aux États-Unis, et la plupart de vos objections, actuellement très fondées, n'auront plus d'objet. Le suffrage universel, le parlementarisme, la centralisation et la grande politique conduisent au gâchis, sinon aux catastrophes; c'est vrai. Mais une démocratie rurale, ne visant qu'à bien administrer ses affaires communales, sans rechercher ni alliances, ni conquêtes, ni colonies, est encore, semble-t-il, le moins mauvais des gouvernements. »

J'admire comme en Italie toutes les questions qui se rapportent aux formes de gouvernement sont étudiées, discutées, approfondies avec une complète indépendance d'esprit et une grande originalité de vues. Ainsi, outre le livre de Minghetti, I partiti politici, j'ai emporté avec moi un livre du professeur Starbaro, Y Idéale délia Democra&ia, et les discours du marquis Alfieri, qui m'ont fait beaucoup réfléchir. J'y reviendrai.

Bologne, villa Mezzarato.

Après un déjeuner exquis, où je reconnais l'art du cuisinier dont j'avais apprécié les talents à Rome, nous descendons de la colline de Mezzarata, pour visiter à Bologne le nouveau musée ombrien, qui s'agrandit chaque jour. J'espérais retrouver le député Ferdinando Berti, qui m'avait servi de guide ici dans ma visite aux écoles ; mais il était absent et il est mort depuis. C'était un ami dévoué des travailleurs et de leurs associations. Un ouvrier maçon, Enrico Zironi, que j'avais rencontré dans une réunion d'une société coopérative, a bien voulu m'envoyer une biographie très touchante de Berti qu'il a écrite et qui a été publiée aux frais des associations ouvrières. J'y vois qu'aux funérailles de cet homme de bien soixante de ces sociétés étaient représentées. Un souvenir, adressé à la mémoire du défunt, est signé par six membres de ces associations, dont trois femmes, Elisa Avati, Ri ta Federici et Pïa Tibaldi. Cette touchante reconnaissance fait honneur aux ouvriers italiens. Ailleurs, les services rendus sont trop souvent méconnus. Dans une ville où -Ton publie un journal spécial pour les femmes, La Donna, il n'est pas étonnant que les ouvrières prennent leur part dans les manifestations du sentiment public.

J'apprends que Bologne veut aussi avoir son école des sciences politiques, à l'imitation de celle que le marquis Alfieri a fondée à Florence. Elle formera le complément des études universitaires. On y enseignera la science politique, celle des finances, de l'administration, de la comptabilité publique, la sociologie, l'ethnographie, le droit public, ecclésiastique et commercial, la législation économique, l'histoire

des traités et de la diplomatie, etc. Le professeur Mantovani

Orsetti est nommé directeur. Mon ami A. Zorli, un des jeunes économistes les plus distingués de ce pays, m'écrit qu'il occupera Tune de ces chaires.

Bientôt l'Italie aura quatre de ces institutions, alors que la France n'en a qu'une, — très brillante, il est vrai, — celle que dirige M. Boutmy, et chez nous, en Belgique : Nihil- On a préféré dépenser cinquante millions de francs pour un palais de justice.

Dans un discours à vues très élevées sur la fonction sociale de l'art : La Fuuzione siciale deU arte, M. A. Zorli montre bien le rôle important de l'art à Athènes. Dans les Grenouilles % Aristophane dit que les Athéniens vivent de trois olives, d'une gousse d'ail et d'une tête de sardine — mais pour les Tragédies d'Euripide ils dépensent plus que pour les guerres contre les Perses. Le roi Attala offre au peintre Picias 270,000 drachmes pour un tableau représentant Ulysse évoquant les ombres. Platon rapporte que les fêtes à Athènes coûtaient plus que la flotte.

Nous passons devant une école de filles. — « N'est-il pas étrange, dis-je à Minghetti, que la loi sur l'instruction primaire, qui est la même en Italie et en Belgique, provoque chez nous, de la part du clergé, une condamnation absolue» des protestations indignées, des anathèmes sans merci, jusqu'au refus des sacrements* tandis qu'elle est appliquée chez vous sans nulle difficulté, souvent même par des prêtres et des religieuses?

— « Le mot de Pascal sera" toujours vrai, répond Minghetti : Vérité au delà, erreur en deçà des Pyrénées. Voyez quelle différence aussi dans la façon dont s'est accomplie récemment rincamération des biens de certaines communautés religieuses eu France et en Italie. En France, il y a eu des drames,, des scènes épiques, d'autres tragi-comiques, mais les passions étaient véritablement très excitées. Le clergé était profondément remué. Beaucoup de ces fidèles, qui se rangeaient autour des religieux expulsés, étaient prêts à marcher au martyre. Rappelez-vous que dans le Midi il a fallu» en plusieurs endroits, faire un véritable siège. Ailleurs* on

a dû affamer la pieuse garnison. L'émotion provoquée en France par cette résistance n est pas encore calmée. Chez nous, à Rome même, dans la capitale de la catholicité, rien de pareil. Voici comment cela s'est passé, quand l'État a pris possession des couvents et des biens que la loi lui attribuait. Le représentant de l'autorité se présentait devant la porte du couvent. Il Ja trouvait fermée. Il frappait. Une. voix de l'intérieur répondait : — Qui est là?

— Le délégué du gouvernement, qui vient prendre possession de vos biens.

— Il m'est interdit de vous ouvrir.

— £enè; mais à moi il est commandé d'entrer.

— Êtes-vous décidé à employer la force?

— Certainement; car je viens ici au nom de la loi.

— Êtes-vous prêt à déclarer dans un procès -verbal que vous êtes autorisé et décidé à entrer de force?

— Parfaitement, puisque c'est la vérité.

Alors, la porte s'ouvrait. Le commissaire civil entrait. Il était reçu avec tous les égards dus à sa qualité. Il était introduit dans la salle de réception. On rédigeait le procèsverbal de commun accord et en prenant ensemble des rafraîchissements. La scène se passait sans nulle, aigreur et avec le décorum qui convient à des gens bien élevés et de goût, qui détestent les gros mots et les violences inutiles.

— « J'ai* toujours admiré, dis-je, le tact parfait du clergé italien. Il ignore absolument ce qu'est le fanatisme. Ne peut-on pas en conclure que la foi est peu ardente et l'indifférence en matière de religion, comme disait Lamennais, trè3 grande? C'est évidemment une grande facilité pour régler les questions politico-religieuses. Mais si je considère la trempe des caractère^ est-ce une véritable supériorité? Sans doute, vous pouvez vous féliciter de rencontrer de la tiédeur chez ceux que vous devez combattre, mais n'admirez* vous pas le sens profond de ce mot de l'Écriture : « Je vomirai ceux qui ne sont ni chauds ni froids S > On m'affirme que dans vos séminaires on insuffle maintenant plus d'ardeur dans l'&me des jeunes lévites. On leur met « du feu au

ventre » . Pourvu que ce soit un feu de charité et qu'il ne serve pas un jour à flamber les hérétiques et les incrédules ! Le musée ombrien est devenu Tune des collections les plus curieuses de l'Italie. Il le doit à des rues nouvelles qui ont été faites dans un quartier où existait un cimetière de ce peuple inconnu, antérieur aux Étrusques, auquel on a donné ici le nom d'ombrien. On a reconstitué plusieurs tombeaux avec une scrupuleuse exactitude. Ce sont des fosses peu profondes, entourées de murs en moellons. Des dalles les recouvrent. On y trouve des armes de bronze, des bijoux d'or et des vases à dessins archaïques beaucoup plus anciens que les vases dits étrusques. L'une des trouvailles les plus curieuses est celle d'une immense olla contenant plus de 9,000 objets de bronze brisés ou détériorés, haches, mors, pointes de javelots, fibules, couteaux, faucilles, etc. Le tout pèse 1,433 kilogrammes. Le directeur, qui nous accompagne, M. L. Frati, a écrit une dissertation pour prouver que tous ces objets étaient destinés à servir de monnaie, à une époque où le moyen d'échange était encore Y as rude. Au Ponte de la Badia, près de Vulci, et à Narni, on avait déjà trouvé des trésors de bronze semblables, et De Rossi les a considérés aussi comme de Y as rude. A l'université ancienne, qui est à côté du musée municipal, je vais saluer la chaire où la belle Anna Manzolini donnait ses leçons au xvn e siècle. Au plafond, on me montre les crochets où était fixé le rideau que l'on faisait descendre devant la chaire, quand elle était occupée par Anna, afin de dérober sa merveilleuse beauté aux regards des étudiants, qui, perdus dans la contemplation de ses charmes, auraient eu par trop de distractions. Minghetti prétend que c'est une légende empruntée à l'histoire de la belle Hypatie d'Alexandrie, qui faisait ses leçons de philosophie la tête cachée sous un voile. Dans la revue Sousskaia Mysl (la Pensée russe), M 1,e Nikitenlko a fait un article très intéressant sur les femmes professeurs à l'université da Bologne. Elle y cite, outre .Novella d'Andréa et Dorothea Bacchi, toutes deux du xvi c siècle, deux contemporaines de la savante philologue Laura Bassi (xvm* et

xix* siècles) : d'abord Gaetana AgDesi, « ce phénomène plus étrange que la cathédrale de Milan » , qui, à l'âge de neuf ans, défend en latin le droit de son sexe à l'éducation supérieure; et Anna Morandi, qui étudie à fond l'anatomie et les sciences naturelles, pour aider son mari. Ce fait rappelle l'admirable et touchant récit de Diderot, intitulé : Ceci n'est pas un conte.

Les murs de la grande salle de cérémonie et ceux des corridors sont couverts des noms, avec armoiries, de tous ceux qui ont conquis le titre, si envié jadis, de docteur de l'université de Bologne. J'y vois ceux d'un assez grand nombre de Flamands. Seulement, il faut remarquer que la renommée de la Flandre était si grande jusqu'au xvi° siècle, que les autres provinces belges étaient, à l'étranger, comprises sous cette désignation, de même qu'on a dit « Hollande » pour les Pays-Bas. Tout Belge était un Fiamingho.

La salle où se donnait autrefois le cours d'anatomie a des lambris de chêne et un plafond admirables; le tableau derrière la chaire est soutenu par deux figures anatomiques, sculptées en bois, d'un effet saisissant. Tout autour, se trouvent les bustes des principaux anatomistes. L'art a créé à la science un théâtre digne d'elle. Noble association : L'art embellissant tout. Non de solo pane vivit homo.

Ce que je ne puis assez recommander à ceux qui président à la reconstruction de nos universités, c'est d'y placer des bustes ou des plaques de marbre rappelant les professeurs éminents, comme on le fait en Italie. Chez nous, on relègue les statues et les monuments dans les cimetières, où l'on ne va guère. C'est au milieu des vivants qu'il faut les mettre, afin de leur servir d'exemple.

En passant devant la cathédrale, dont la façade en briques crues n'a pas reçu ses revêtements de marbre, je demande à Minghetti d'où vient que tant de monuments sont restés ainsi iuachevés à partir du xvi° siècle.

— t C'est, me répond-il, l'effet des guerres et des invasions étrangères. Au moyen âge, communes autonomes et petits princes se battaient; mais cela ne ruinait pas le pays, dont la prospérité était merveilleuse.

— «t En Angleterre, en Belgique, en France, repris-je, ces derniers siècles du moyen âge ont aussi apporté beaucoup de bien-être, comme le prouve l'accroissement de la population. Voici dans mon carnet quelques chiffres bien curieux que j'ai empruntés à une communication faite à notre Académie par mon savant collègue M. Alphonse Wauters. Le canton de Glabbeek comptait, en 1374, 10,368 habitants. En 1492, il n'y en avait plus que 4,584, et, en 1526, 4,830. C'est après 1830 seulement que la population est redevenue aussi dense qu'au moyen âge. Autre fait : A Landen, en 1374, il y avait 315 ménages; en 1496, il en restait 23, et, en 1856, il n'y en avait encore que 233. Quel argument en faveur des autonomies locales ! La centralisation et les grandes guerres qui commencent avec l'ère moderne ont été d'effroyables fléaux : ruine, dépopulation, misères sans nombre, et en Espagne, et en France, et en Allemagne, et dans les Pays- Bas. Ce côté si instructif de l'histoire économique n'a jamais été clairement exposé.

Tandis que nous remontons à Mezzarata, Minghetti me parle de la Sicile, qu'il connaît bien, parce qu'il y va chaque année visiter le domaine de son beau-fils, le prince Camporeale. — « Les Siciliens, me dit-il, se plaignent toujours beaucoup, surtout des Napolitains. Mais, en somme, le pays devient prospère. Malgré les ardeurs du sang méridional, il n'y a point de foyers de républicanisme ou de socialisme, comme il y en a tant dans les Romagnes et dans le nord de la Péninsule. Seulement, la mafia existe toujours et elle s'applique maintenant aux élections. En voici un ca3 qui ne manque pas de couleur locale: Mon beau-fils Camporeale était candidat ; il n'est pas élu, faute de quelques voix. Son agent remarque que dans un village, il y a autant de bulletins pour son adversaire qu'il y a d'électeurs. On s'informe. Les partisans de Camporeale racontent que le syndic a réuni chez lui tous les électeurs et leur a dit : « Nous sommes tous d'accord. Nous votons pour X.» et qu'il a mis dans l'urne autant de bulletins qu'il y a d'électeurs. Quand on veut constater le fait dans l'enquête, tous les informants rétractent devant notaire

ce qu'ils avaient affirmé, t Pourquoi n'avez-vous pas osé maintenir votre première déposition? leur de mande -t-ou. — Voici : Le syndic nous a fait savoir que si nous ne rétractions pas ce que nous avions dit, nous ne verrions pas la Noël. On était en octobre : nous n'aurions eu qu'à faire notre testament. C'était dur : chacun tient à la vie. » Voilà un exemple de la mafia électorale. Le système belge de votation serait un remède à tenter pour y mettre fin.

Nous touchons à la question du divorce, qui est posée aussi en Italie. — « Je n'ai pas de parti pris, dit Minghetti, Suivant moi, ce qu'il faudrait élucider par une comparaison scientifique des faits, c'est ceci : Le divorce ébranle-t*il, oui ou non, la famille? Si oui, je n'en veux à aucun prix. — « Comparez, lui dis-je, les pays protestants où le divorce est en vigueur, et les pays catholiques où il n'existe pas. Dans lesquels le sentiment de la famille est-il le plus fort et ses devoirs le mieux respectés? En Belgique, le divorce, établi par le Code civil français, a été maintenu, et il donne lieu à si peu d'abus que le clergé, qui a entrepris une campagne en règle contre le mariage civil, n'a pas attaqué les dispositions du code qui autorisent le divorce. — « N'oublions jamais, répond Minghetti, que les mêmes lois peuvent produire des effets très différents en pays protestant et en pays catholique, différents aussi en Belgique et en Italie. Les faits sociaux sont extrêmement' complexes. C'est surtout en ce qui touche les mœurs qu'il est difficile de conclure d'un peuple à un autre.

— Avant le dîner, nous nous asseyons au jardin. Le soleil couchant teint en rouge vif les monumentsde briques sombres de Bologne. L'aspect est fantastique. Au diner, nous avons, parmi les convives, M. Ernesto Masi, qui a publié plusieurs études très intéressantes sur les partisans de la Réforme en Italie, au xvi e siècle, et sur la société italienne à la fin du siècle dernier. On parle de l'organisation des universités italiennes. Minghetti dit qu'on veut y introduire des changementsqu'il ne peut entièrement approuver.Depuis lors, j'ai eu connaissance du projet ministériel qu'on discute à la Chambre italienne au moment où j'écris ces lignes. Cette loi nouvelle

m'a frappé, parce que j'y ai retrouvé les idées qui ont été adoptées par les conseils académiques des universités de l'État en Belgique, en même temps que celle du Staats examen que M. Frère-Orban préconise depuis bien longtemps. Pour me rendre compte du projet préparé par le ministre Baccelli, je parcours l'important rapport du député Borio, qui, suivant le louable usage du Parlement italien, a rédigé toute une monographie sur la matière. Il y donne de nombreux et intéressants détails sur l'histoire des universités italiennes et étrangères, sur leurs institutions et sur les résultats de leur développement scientifique.

Le savant rapporteur recherche d'abord les origines de l'enseignement supérieur en Italie, lorsque des maîtres privés enseignaient en même temps dans les cloîtres et dans les écoles ecclésiastiques annexées aux évêchés, la grammaire, la philosophie* la poésie et la didactique. A partir du X e et du xi° siècle où florissaient Pietro Darniani, Anselmo, Lanfranco Papia et Burgondio, il suit graduellement le progrès des écoles italiennes jusqu'à la création des universités.

Il retrace leurs premières épreuves; il analyse leurs constitutions et leurs privilèges, en faisant remarquer le rapide développement qui accompagne la renaissance des études et, enfin, il décrit leur décadence graduelle, jusqu'à nos jours, et en indique les causes.

De l'ensemble des conclusions que lui fournit la critique historique, il déduit la nécessité de restituer aux établissements d'instruction supérieure leur ancienne autonomie, et il reconnaît que le projet ministériel a eu surtout ce résultat en vue.

Les trois points principaux de la réforme universitaire proposée sont les suivants :

1° Complète autonomie de chaque université;

2° Liberté absolue de l'enseignement et des études;

3° Décentralisation et entière indépendance de chaque faculté.

Pour réaliser le premier de ces points, le projet accorde

la personnalité juridique aux instituts d'instruction supérieure, et leur autonomie didactique, administrative et disciplinaire, sous la surveillance de l'État.

Tous les biens, meubles et immeubles, le matériel scientifique, les bibliothèques, les musées, etc., que chaque université possède actuellement , deviendraient sa propriété exclusive, comme cela existe en Angleterre, à Oxford et à Cambridge, pour chaque collège universitaire.

Chaque université recevra une dotation fixe du trésor de l'État, et ce subside pourra s'augmenter des dons des communes et des particuliers, et de la taxe d'inscription des élèves pour chaque cours en particulier. Les examens spéciaux de fin d'année sont supprimés. Le doctorat sera exclusivement réservé pour ceux qui aspirent à l'enseignement supérieur. Au lieu des anciens examens spéciaux, on établira un seul « examen d'État » pour tous ceux qui se destinent à la carrière de la magistrature ou aux professions d'avocat, de médecin, d'ingénieur et de pharmacien.

La décentralisation des universités et leur indépendance seront garanties par la création, pour chacune. d'elles, d'un conseil administratif composé des doyens des facultés et présidé par le recteur. En outre, le rectorat sera conféré par le suffrage des professeurs de chaque université ou institut.

Le conseil administratif sera chargé de la gestion financière et économique des universités ; c'est pourquoi la commission parlementaire a proposé d'adjoindre à ce conseil deux représentants de la province et de la commune où se trouve une université qui possède toutes les facultés.

Dans chaque université, les professeurs, tant ordinaires qu'extraordinaires, seront nommés parleurs propres collègues et seront inamovibles.

La plupart de ces réformes me paraissent excellentes, sauf celle qui concerne la nomination des professeurs.

Le système actuellement en vigueur, qui fait désigner le candidat au choix du ministre par une commission de spécialistes, me parait très supérieur. Je fais au choix abandonné complètement aux facultés, trois reproches : première-

ment, danger de népotisme en faveur des fils et parents des professeurs : la casse pour le séné ; — deuxièmement, la faculté où domine nn certain esprit, une certaine école, peut refuser de s ouvrir aux idées nouvelles ou différentes des siennes; — troisièmement, — et ceci est le défaut le plus grave, — dans la faculté où une chaire est vacante, le spécialiste qui pourrait le mieux juger les candidats est précisément celui qui manque et qu'il faut remplacer. Exemple : Il s'agit de nommer un professeur d'économie politique : qui fera le meilleur choix, ou la faculté au sein de laquelle il ne reste plus d'économistes, ou une commission spéciale composée des trois ou cinq économistes les plus capables du pays? La supériorité du système italien actuel est indiscutable.

Je note dans la Rivista italiana, de Païenne, un article très bien fait sur la réforme universitaire, par le comte A. di Monale.

En prenant le café, je remarque dans le salon de M me Minghetti un coffre de mariage du xve" siècle. Ces coffres étaient d'un usage général au moyen âge, et je les ai retrouvés, mais très simples, parmi les Slaves du Danube. La fiancée remporte avec elle et y met les vêtements, les étoffes, le linge qu'elle reçoit ou qu'elle se fait pour elle-même. Ceux qu'on voit en Italie sont presque aussi grands que des sarcophages romains, dont ils ont à peu près la forme. Leur ornementation et leurs moulures sont extrêmement variées. J'en ai vu des exemplaires admirables chez le marquis de Bath, dans sa résidence royale de Longleat; il y en avait plusieurs qui venaient de Venise. Ils étaient tout couverts de peintures représentant des sujets de l'histoire sainte. Les moulures étaient polychromées, façon mosaïque. Le coffre chez Minghetti est en noyer, avec très peu d'ornements et de sculptures, mais d'une sobriété, d'une finesse, d'un goût absolument adorables. Je me rappelle en avoir vu deux dans le même genre au Bargello, à Florence, et un chez notre ministre à Rome, M. Van Loo. M. Terme, à Liège, possède un petit clavecin du même style, mais qui parait de la Renaissance française. Les moulures sont d'une distinction

supérieure à tout ce qu'ont fait les Romains. C'est aussi beau que l'art grec de la meilleure époque.

Ce que les artistes de l'Attique ont si admirablement compris, c'est l'effet que produit l'ornement quand il se détache sur des parties nues, comme, par exemple, la frise et les métopes du Parthénon, couronnant un mur de marbre blanc tout uni. Dans l'art comme dans la littérature il y a «le style attique » , c'est-à-dire la finesse, la sobriété, la simplicité. Ce sentiment a complètement manqué à nos sculpteurs de la Renaissance flamande et, en général, il fait encore défaut à nos architectes aujourd'hui. Ils obtiennent sans doute un certain effet, parfois très réel, par l'abondance et l'opulence de l'ornementation, comme dans les temples hindous. Mais la suprême distinction de l'Atticisme, ils ne l'ont jamais goûtée. Certains architectes français y arrivent, comme chez nous, l'architecte Guimard, au siècle dernier. Nos musées devraient à tout prix se procurer quelques-uns de ces coffres de mariage de la bonne époque.

Minghetti me parle de la caisse d'épargne de Bologne, qui a commencé avec rien, mais dont les directeurs inspiraient une confiance absolue. Ils ont fait et font encore toute la besogne de la direction gratuitement. Cela se voit souvent en Italie. Les bénéfices de la caisse sont employés à des œuvres d'utilité publique. Ainsi, deux millions'sont mis, sans intérêt, à la disposition du crédit agricole; un million a été employé récemment à doter une caisse de retraite pour les ouvriers. C'est l'idée de Bismarck, mais réalisée sans l'intervention de l'État. Le progrès de l'épargne en Italie est vraiment extraordinaire. En 1825, il y avait dans la Péninsule 25 caisses d'épargne, et le capital déposé s'élevait à 2,691,182 francs. En 1881, il y en avait 355, et le total des dépôts montait à 714 millions. Les caisses d'épargne postales sont créées en 1875. En 1876, on compte 1,989 bureaux ouverts, et le capital déposé est de 2,443,000 francs. En 1881, le nombre des bureaux de poste-caisses d'épargne est de 3,406, et le capital s'élève à 65,059,000 francs. Le total des dépôts à titre d'épargne dans les diverses institutions

était en 1881 de 973 millions, dont 376 millions pour la Lombârdie seule. Un milliard dans la tire-lire des petites gens et des ouvriers, c'est un joli denier pour une nation que l'impôt rançonne cruellement. L'esprit de prévoyance doit être très développé en « ce pays des lazarones » !

Je reste seul avec Mipghetti jusque vers onze heures. Le train pour Milan ne part qu'à minuit. Il m'entretient de l'ancienne littérature italienne, qu'il connaît si bien et qu'il aime tant. Il sait son Dante tout entier par cœur. — « Ce qui prouve, dit-il, le développement précoce de la littérature italienne, c'est que notre langue a été la première qui se soit définitivement formée. Voyez combien le français du xv e et du xvi 8 siècle diffère de celui d'aujourd'hui. L'italien du xvi e siècle es»t encore celui que nous parlons maintenant. Et il se met à me lire des passages d'un volume des œuvres inédites de Guicciardini : Ricordi politici e civili. En voici deux passages extrêmement curieux. J'en reproduis en note le texte original, pour faire apprécier la beauté de cette langue tout empreinte d'une latinité antique.

« Je ne sais personne à qui déplaisent plus qu'à moi l'ambition, l'avarice et la mollesse des prêtres; d'abord parce que chacun de ces vices est odieux, ensuite parce que tous ensemble conviennent peu à qui fait profession de vie soumise à Dieu, et encore parce que ce sont des vices si opposés, qu'ils ne peuvent se rencontrer réunis que dans une personne très étrange. Néanmoins,les relations que j'ai eues avec plusieurs pontifes m'ont obligé à m'attacher à leur grandeur, à cause de ma position. Sans cette considération, j'aurais aimé Martin Lutber autant que moi-même, non pour m'affranchir des lois et des obligations de' la religion chrétienne telle qu'elle est comprise communément, mais pour voir réduire cette troupe de scélérats dans des bornes convenables, c'està-dire pour qu'ils soient ou sans vices, ou sans autorité *. »

1 Io non so a chi dispiaccia più che a me la amhizione, la avarizia e la molli zie dei preti : si perché ognuno di questi vizii in se e odioso, si

t Je voudrais voir trois choses avant de mourir ; mais je doute, dussé-je même vivre longtemps, que j'en voie une seule : d*abord, une république bien ordonnée dans notre cité ; ensuite, l'Italie affranchie de tous les Barbares, et, enfin, le monde délivré de la tyrannie de ces scélérats de prêtres. »

« J'ai toujours désiré naturellement la ruine de l'État ecclésiastique ; mais la fortune a voulu qu'il y eût deux pontifes (Léon X et Clément VII) tels que j'ai été forcé de désirer leur grandeur et de m'y dévouer. Sans cette circonstance, j'aurais aimé Martin Luther plus que moi-même, parce que j'aurais espéré que sa secte aurait ruiné cette scélérate tyrannie des prêtres, ou que du moins elle leur aurait coupé les ailes l . »

— « Voilà bien, dis-je h Minghetti, vos Italiens du xvi e siècle, esprits supérieurs, politiques de premier ordre, mais sceptiques et indifférents en matière de religion.

perché ciascuno e tutti inzieme si convengono poco a chi fa professione di vita dipendente daDio; e ancora perché sono vizii si contrarii che non possono stare insieme se non in uno subbietto molto strano . Nondimeno il grado che no avuto con più pontefici, mi ha necessitato a a m are, per il particolare mio, la grandezza loro; e se non fussi questo rispetto, avrei amato Martino Lutero quanto me medesimo, non per Hberar mi dalle leggi indotte dalla religione cristiana nel modo che è interpretata e intesa communemente, ma per vedere ridarre questa caterva di scelerati à ter mini debiti, cioe a restare o senza vizii, o senza autorità.

1 Tre cose desidero vedere innanzi alla mia morte ; ma dubito, ancora che io vivessi molto, non ne vedere alcuna : uno vivere di republica bene ordinata nella città nostra ; Italia liberata da tutti i Barbari, e liberato il mondo dalla tirannido di questi scelerati preti.

Io ho sempre desiderato naturalmente la ruina dello stato ecclesiastico, e la fortuna ha voluto che sono stati, due pontefici tali, che sono stato sforzato desiderare e afîaticarmi per la grandezza- loro : se non fussi questo rispetto, amerei più Martino Lutero che me medesimo, perché spererei che la sua setta potessi ruinare, o almanco tarpare le aie a questa scelerata tirannide dei preti.

Tandis que la guêtre régnait en Flandre et que les huguenots en France se faisaient brûler et égorger, vos libéraux, à la façon de Guichardin, se contentaient de crier contre « les scélérats de prêtres ». Ainsi font encore les « gueux » de nos jours. Comme dit Voltaire, « ils dansent avec leurs chaînes »; ils les maudissent, mais ils les conservent. *

— M. Minghetti est toujours partisan de la représentation proportionnelle. Il regrette que ce principe n'ait pas été plus largement appliqué dans la nouvelle loi électorale. — o C'est une expérience que nous allons faire, » dit-il.

Les élections faites depuis lors ont prouvé qu'il avait raison. Dans trente-cinq des nouveaux collèges, où cinq députés étaient à élire, les électeurs ne pouvaient inscrire que quatre noms. C'est le système du vote limité. Partout où les minorités formaient un groupe important et bien organisé, ils ont obtenu le siège qui leur était dévolu. Cela a eu lieu dans seize collèges. Ces sièges de la minorité ont été presque tous conquis par des députés éminents. C'est grâce à celte clause que Minghetti a été réélu à Bologne et Correnti à Milan. Là où elle n'était pas appliquée, des hommes estimés par l'Italie tout entière, comme De Sanctis, de la gauche, et Maurogonato, ancien vice-président de la Chambre, ont succombé. C'est ainsi qu'en Belgique nous avons subi cette honte de voir le plus éminent de nos parlementaires, Paul De vaux, exclu de la Chambre, dont il était l'orgueil et la gloire.

A propos du canal de Panama, nous parlons de Goethe, qui avait annoncé le percement des deux isthmes. Les grands poètes sont des prophètes. Le 21 février 1826, Goethe dit à Eckermann qu'il a été très frappé des idées de Humboldt relativement au percement de l'isthme de Panama. Il ajoute : — * C'est une nécessité pour les Etats-Unis que leurs navires puissent passer directement du golfe du Mexique dans le Pacifique. Je suis certain qu'ils y arriveront. Je souhaite aussi vivement que le Danube soit réuni au Rhin. En troisième lieu, je voudrais voir un canal à travers l'isthme de Suez possédé par les Anglais. Afin de vivre assez longtemps

— iti —

pour voir réaliser ces trois grands événements, cela vaudrait la peine de prolonger l'existence encore durant cinquante ans. » La date même est annoncée.

Minghetti ne cache pas ses sympathies pour le chef de la gauche. — « Vous savez, me dit-il, combien j'attache d'importance à l'étude des questions sociales. C'a été la préoccupation de toute ma vie. Dans chacun de mes discours-programmes, je n'hésite pas à affirmer que c'est le devoir des classes dirigeantes et de la législature de s'en occuper. Je sais que Depretis pense de même, et bientôt il le dira nettement. » En effet, peu de temps après (8 octobre 1882)* Depretis prononçait son fameux discours de Stradella, où il proclame qu'il est temps d'aborder sérieusement le problème social et de diminuer, par' de sages mesures de réparation, les souffrances des classes déshéritées. Les anti-interventionistes lui ont vivement reproché d'avoir arboré la bannière du socialisme d'État, à la suite de Bismarck. Mais bien longtemps avant que le chancelier eût été séduit par Lassalle, Minghetti, dans un livre bien connu, avait montré que l'économie politique doit être soumise aux prescriptions de la morale et du droit.*

A Bologne, une jeune fille suit les cours du Lycée, cinq, ceux de la médecine, à l'université, et plusieurs, ceux de philosophie et lettres. Deux ont passé des examens extrêmement brillants. L'une d'elles était la deuxième de sa promotion. Elle s'est distinguée surtout en grec et en latin.

YII

"Biella.

Parti de Bologne à minuit, j'arrive le matin à Milan, et de là je continue, sur la ligne de Turin, jusqu'à Santhia,d'où part l'embranchement qui doit me mener à Biella, chez Sella. Luzzatti doit m'y rejoindre avec un de ses amis, Ettore Gentili.

— J'avais espéré que la malaria aurait préservé Rome de devenir une de ces grandes capitales modernes où se concentrent les capitaux et la population, têtes énormes et apoplectiques sur un corps exsangue, comme disait Mirabeau, Y ami des hommes, théâtres du désolant contraste entre les scandaleuses prodigalités du divitisme et les cruelles souffrances du paupérisme, dont la fameuse brochure à un sou, Bitter cry ofoutcast London,vient de nous faire la déchirante peinture. Je pensais que l'Italie aurait pu, comme les États- Unis, avoir sa capitale dans une ville grande par les souvenirs, mais peu peuplée et ne menaçant pas le gouvernement, aux moments de fermentation populaire, du danger d'une insurrection anarchique, comme c'est le cas à Paris, depuisqu'on a fait lasottise de rappeler les deux Chambres de Versailles, où la vue des folies de Louis XIV pouvait si bien leur inspirer le goût de l'économie. Les Italiens travaillent à détruire ces avantages que la nature leur avait assurés.

La Chambre de Monte-Citorio vient de voter une nouvelle loi pour le bonificamento delT Agro romano, c'est-à-dire pour l'assainissement de la Campagne romaine. En même temps, l'État, sortant évidemment de son rôle et violant tous les principes de justice distributive, a garanti l'emprunt que va contracter le municipe de Rome pour achever les travaux de la Via nazionale et de l'Esquilin, favorisant ainsi le crime

de lèse-antiquité qui consiste à transformer la vieille cité des Césars en une ville moderne, avec des rues uniformes et des rangées de maisons bêtes, entremêlées par-ci par-là de quelques monuments très laids et très coûteux, qui font tache au milieu des glorieux édifices de l'antiquité et de la Renaissance. Mes amis sont tout fiers de l'accroissement rapide de leur capitale D'après les recherches de Sella, on a construit en moyenne, par an, depuis l'occupation de Rome en 1870 jusqu'à la fin de 1882, 3,953 chambres d'habitation (stanze dabitazionï). Ainsi, en douze ans, plus de 51,000 chambres ont été mises à la disposition des habitants. M. Simonelli calcule que si le municipe a dépensé, pendant ce temps, environ 150 millions, les particuliers en ont employé pins de 300 en constructions nouvelles. A ce demi-milliard on ajoutera des milliards entiers, et un beau jour, à la place de la Rome ancienne, entourée de son portique désert, où, à côté des arceaux ruinés des gigantesques aqueducs, erraient les troupeaux de buffles, le voyageur trouvera une ville toute neuve, et de la plus admirable banalité, au milieu de jardins de choux et de cardes. Je sais bien que les ruines antiques et le souvenir des morts doivent faire place à l'activité des vivants. Mais ce n'est pas au nom de l'archéologie, c'est au nom de la science politique que je proteste. Rome, comme Versailles, était la meilleure capitale que l'on pût imaginer pour un gouvernement parlementaire. Elle mettait les députés en fuite, une grande partie de l'année.

— L'académie des Lincei a de la chance. Ils siégeront désormais au palais Corsini. La noble académie était glorieusement perchée au dernier étage de la tour de droite du Capitole. La vue était admirable dans toutes les directions, surtout du côté du Forum, où l'on dominait les ruines de la Rome primitive et de la Rome impériale, depuis le temple de Romulus jusqu'à la colonne de Phocas. Mais l'endroit était inabordable pour le3 académiciens goutteux ou courts d'haleine. La dernière fois que j'y siégeai, Mancini, qui avait un pied très endolori, eut la plus grande peine à y arriver.

Le prince qui représente la famille Corsini, don Tom-

maso, s'est montré d'une générosité patriotique qui mérite d'être signalée. Il a vendu à l'État le magnifique palais qui porte son nom, dans le Trastevere, via Lungara, pour 2,235,000 francs, c'est-à-dire pour le tiers de sa valeur, et en outre il fait don, à condition que le public puisse en jouir, de la fameuse bibliothèque Corsiniana et de la galerie de tableaux que tout le monde connaît, ainsi que des curiosités que le palais contient, afin que « ces objets précieux, réunis par ses ancêtres, restent à jamais affectés à un but d'utilité générale » . Les tableaux deviendront propriété de l'État, et les livres appartiendront à l'académie des Lincei. Tout cela est admirable et fait le plus grand honneur à la haute aristocratie italienne, car le prince don Tommaso a un fils mineur, don Andréa, qui est aussi intervenu, par mandataire, dans l'acte de donation, en vertu d'une loi spéciale. Désormais, les Lincei occuperont l'un des plus beaux palais de Rome, avec ses ravissants jardins qui s'étendent jusqu'au Janicule, arrosés par l'Aqua Paola et tout pleins d'orangers.

— Dans l'église de Santhia, comme plus tard àBiella, je trouve des tableaux excellents de Gaudenzio Fe*rari. Ils rappellent ceux de Van Eyck. Le coloris en est merveilleusement fort et lumineux.

Aux environs de la gare, je remarque des acacias, et cela me rappelle que c'est à Manzoni qu'on en doit la multiplication dans l'Italie septentrionale. Il en était fanatique. Il recommandait à tousses amis d'en planter. Dans ses lettres à Fauriel, il en parle avec amour. « Encore un de réussi, » écritil. Arbre précieux en effet. Il pousse très vite, même dans un sol léger et sablonneux ; son bois, très dur, jaune comme du citronnier, prend bien le poli et convient pour faire des meubles. Il est élégant de port et de feuillage. Ses fleurs parfument l'air comme celles de l'oranger. Il a transformé l'aspect de la Hongrie. Oh! si on pouvait en orner les espaces nus de la Sicile et de l'Italie méridionale! Quelle transformation ! Adorons les arbres! Plantons des arbres!

Luzzatti me rejoint. Il est appelé à Biella pour faire

partie du jury de l'exposition locale qui y est organisée. La vallée que nous parcourons ressemble à celle de la Vesdre. Biella, où l'industrie lainière s'est considérablement développée, est le Verviers de l'Italie, comme Schio, aussi au pied des Alpes, mais au delà du lac de Garde, en est l'Elbeuf . Sella vient nous prendre à la gare. Il a été malade, mais il est complètement rétabli. Quoique sa barbe ait un peu blanchi, il a conservé son aspect robuste de montagnard. Arrivent avec nous plusieurs jeunes ingénieurs des mines. Sur quarante-deux qui existent en Italie, vingt-quatre ont pu se rendre à l'appel que Sella leur a adressé, pour venir fonder une association dans le genre de celle qui groupe les anciens élèves des écoles spéciales de Liège. Je suis heureux d'en rencontrer parmi eux plusieurs qui avaient suivi mon cours.

Peu de temps auparavant, Sella avait présidé aussi la réunion annuelle du Club alpin italien, qui avait eu lieu non loin d'ici, à Piè di Cavallo, aux abords de la vallée de la Dora Baltea et du versant méridional des Alpes Pennines. Le club alpin italien compte plus de 4,000 membres ; n'est-ce pas admirable ! On voit par là quelles sympathies rencontre en Italie cette association, qui encourage les recherches scientifiques combinées avec les exercices du corps. Les fils de Sella sont comptés parmi les alpinistes les plus intrépides de l'Europe. Ils ont escaladé récemment l'aiguille du Géant, qui passait pour absolument inaccessible. Il leur a fallu huit jours d'efforts persévérants, recommencés chaque matin avec une énergie nouvelle. Quintinio Sella lui-môme est digne d'être leur père! Avec deux de ses fils, il a gravi le Cervin du côté du Breuil pour en redescendre sur Zermatt. Il est grand partisan des stations élevées. Une cure d'air dans les hauts sommets lui paraît chose excellente. Il dit beaucoup de bien d'un hôtel récemment ouvert au col d'Olen, entre le val Greisrsoney et celui d'Alagna; il domine le glacier du Lys, qui descend entre le Lyskam et le Mont-Rose.

Nous sommes reçus, par M m0 Sella, avec la plus charmante cordialité et comme des membres de la famille. Chaque jour, un banquet patriarcal réunit les jeunes ingénieurs et

les membres du jury ; nous échangeons force toasts en l'honneur de l'Italie et de la Belgique. L'habitation de Sella est annexée à sa fabrique de drap. Le torrent qui la longe lui fournissait jadis la seule force motrice. Aujourd'hui celle-ci est empruntée à la vapeur; le charbon vient d'Angleterre par Gênes. Près de la porte d'entrée, est encastrée dans le mur une grande plaque en marbre noir qui rappelle l'origine de la fabrique et les journées qu'y est venu passer Victor-. .Emmanuel. Le roi avait conservé la plus vive affection pour son ancien ministre.

Nous visitons l'exposition. Elle ne comprend, exclusivement, que les industries de la vallée. Je suis stupéfait de ce que je vois. D'abord, la laine travaillée sous toutes les formes: les draps, les mérinos, les couvertures, les tricots, qui sont merveilleux, les châles, les tissus mêlés; rien de ce que l'on peut faire avec la toison du mouton ne manque ici ; puis la sculpture sur bois, les meubles, le papier, le savon, les feutres, les terres cuites, les poteries et des vins de toute sorte et de toyt âge. Il est vraiment merveilleux que tant d'industries diverses se soient développées dans cette petite vallée subalpine. Nous parcourons ensuite le musée d'art industriel fondé sous les auspices de Sella. C'est une chose excellente et dont les bons effets se manifestent déjà dans les divers objets que nous avons vus à l'exposition. Puisqu'on fait beaucoup de poteries dans les environs, je recommande l'étude de celles de Thun. Il y en a d'un goût exquis. On pourrait reproduire aussi les types des faïences de Rhodes, très grossières et cependant d'un effet si décoratif. Comme l'a si bien montré le comte de Laborde, nul n'a compris comme les Orientaux l'art de la décoration.

A ce musée d'art industriel est attachée une école professionnelle qui est un modèle et qui a obtenu la médaille d'or à l'exposition de Milan dç 1881. Le savant économiste Alberto Errera la décrit dans son rapport intitulé : Scuole professionali governative. L'école de Biella reçoit en subsides 12,000 francs du gouvernement, 3,500 de la chambre de commerce, 5,500 de la province de Novare

et 5,000 de la commune, outre la jouissance du local et de la bibliothèque. M. Errera parle aussi avec éloge de l'école Aldini-Valeriani, de Bologne, qui est professionnelle, artistique et mécanique; de l'école d'art appliqué à l'industrie, de Venise, qui a pris pour devise cette sentence de Leonardo da Vinci : c Toujours la pratique doit s'appuyer sur une bonne théorie, sinon rien ne se fait bien, tant en peinture qu'en toute autre profession. » (Semprè lapratica dev'éssere edificata sopra le buona teorica, e senza quella niente si fa bene, cosi di piêtura corne in ogni altra professions) Il cite l'école de dentelles de Burano, fondée par la dotta contessa Andriana Marcello et par le député Fambri. Les autres écoles artistico-induatrielles sont celles de Savone, d'Altare, de Chiavari, de Florence, de Murano, de Milan (deux), de Padoue, de Rome (cinq), de Sesto Fiorentino, de Naples , de Nove di Bassano (céramique) , de Foggia , de Foligno, d'Auronzo (créée par une société ouvrière), de Belluno, de Bitonto, de Carrare, de Casai pus terlengo , de Catania (trois, dont une fondée par les ouvriers), de Colle di Val d'Eisa, de Florence, de Torre del Greco et de Trapani (pour le corail), d'Udine, de Lissone (créée par les ouvriers et les agriculteurs), de Luino (créée par les ouvriers) , de Monza, de Soncino, de Suzzara, de Viggiu, de Pise, de Ferrare, d'Imola, de Macerata, de Feltre, de Gênes, de Fano, de Chiavenna et d'autres. Tant d'écoles d'arts et métiers dont plusieurs fondées par les ouvriers eux-mêmes, ce n'est pas mal, semble- t- il, pour « le pays des lazarones » i

Le fils aîné de Sella me fait voir Biella Vecchia, la vieille ville perchée sur une hauteur, avec son château fort et son ancienne église. Dans les constructions du moyen âge et de la Renaissance, je remarque des moulures, des corniches, des cordons, des clefs de voûte en terre cuite d'un goût très pur et qu'on pourrait reproduire. C'est dimanche, à l'heure des vêpres. J'entre à l'église : beaucoup de femmes, presque pas d'hommes. Dans la rue passent deux noces, l'une en voiture, Fautre à pied. Chose étrange, on se marie volontiers le dimanche, ici, violant ainsi le repos dominical du

curé, du maire, des cuisinières et des conjoints. Combien cette conception du sabbat est éloignée de celle des Anglais et des Écossais!

Après le souper chez Sella, nous causons alpinisme. Sella en est encore plus féru que moi. Ses fils m'expliquent leurs ascensions et me montrentles annuaires du Chcb alpin italien. Un de leurs amis, J. Corona, qui est chargé d'entretenir les huttes, et entre autres celle du Cervin, a gravi avec eux le redoutable pic en hiver. Il a raconté ses prouesses dans un charmant volume : Aria di Monte. Ces escalades hivernales sont un tic de la famille, paraît-il, car un de leurs cousins vient de monter au Mont-Rose en plein mois de janvier.

Le temps manque pour aborder la politique. Sella est d'ailleurs très réservé. Tout le monde était, en ce moment-là, avide de savoir ce qu'il pensait du rapprochement de la droite et de la gauche modérée. Il avait été tenu éloigné du Parlement, non par une indisposition sérieuse, mais uniquement par une série de clous. Néanmoins, comme il avait vécu isolé, dans sa vallée, il n'avait pas eu l'occasion d'exprimer son opinion. Il me parut d'ailleurs qu'il aimait mieux n'en pas parler; sa position était difficile. Il n'était pas aussi disposé que Minghetti à oublier ses anciennes dissidences avec la gauche. Il n'approuvait pas les plans financiers du ministère et les réductions d'impôt, d'après lui, intempestives. D'autre part, plus spécialement anticlérical que Minghetti, il se rapprochait plus que lui de la gauche sous ce rapport. Son attitude m'a paru signifier ceci : Je ne veux pas m'opposer à votre tentative d'entente f mais je préfère ne pas en être. Sa réélection était vivement combattue par un journal socialiste deBiella, qui ameutait les ouvriers contre lui. Quoique le nombre des électeurs eût été quintuplé dans sa circonscription électorale, il a été néanmoins réélu.

Je quitte avec le plus grand regret cette famille hospitalière et si unie. Quoiqu'il me faille partir à six heures du matin, Sella veut me conduire à la gare. Il se lève tous les jours à cinq heures, me dit- il, et c'est alors qu'il travaille le mieux. Il en est de même de notre prodigieux travailleur

Laurent, qui a déjà écrit un chapitre d'un de ses savants ouvrages avant son déjeuner. A cette heure matinale, les ouvriers se rendent en foule dans les fabriques, qui emplissent déjà de leur noire fumée le paysage alpestre. A côté de la rue, le torrent bondit sur des rochers. Vers le nord, la vallée est fermée par des sommets élevés. C'est bien Verviers, mais dans un cadre plus grand et plus pittoresque.

Sella m'a fait une grande impression. C'est un homme antique. Noble caractère, simplicité de la vie, élévation des vues, rectitude du jugement, désintéressement absolu, nulle ambition que celle de servir son pays. Savant distingué, il est président de l'Académie des Lyncei.

Turin.

J'arrive à Turin, où s'ouvre la session de notre Institut de droit international. Le ministre des affaires étrangères d'Italie, M. Mancini, qui en est l'un des fondateurs, ne peut accepter que la présidence d'honneur ; mais, au nom du Roi et avec le prince de Carignan, il préside le banquet qui nous est offert au palais de Turin. Cette ancienne résidence de la maison de Savoie est très belle. Elle contient d'anciens vases de Chine qui sont des merveilles. Nos séances ont lieu au palais où siégeait la Chambre, quand Turin était capitale. La place occupée par Cavour porte son nom. On s'incline avec émotion et respect. Turin est fier de son grand citoyen. Devant le palais s'élève sa statue. Cavour est en costume de ville, tel qu'il se rendait à la Chambre. Sur une autre place, son image apothéosée couronne un très grand monument de marbre blanc représentant l'Italie affranchie. Ces trois noms, Cavour, Victor-Emmanuel, Garibaldi, ont été donnés danstoutes les villes et bourgades de la Péninsule à l&Piazza, au Corso et à la Via ou à la Strada principale. C'est un symbole visible de l'unité de l'Italie, qu'ils ont créée. L'Italie peut se féliciter, et aussi s'enorgueillir, d'avoir rencontré, au moment opportun, ces trois hommes, grands et puissants chacun dans son rôle.

Je ne parlerai ici ni des séances de l'Institut, ni du banquet qui nous est offert par la municipalité, ni de la visite de laSuperga, le Saint-Denis du Piémont, où un charmant déjeuner nous est servi dans la grande bibliothèque du couvent, toujours au nom de la ville et sons la présidence du syndic et de l'ancien aumônier de Victor-Emmanuel, un prêtre patriote absolument dévoué à l'Italie unifiée. Je ne ferais que reproduire les annales de notre Institut. Je ne puis pas cependant ne pas dire combien tous nos membres ont été touchés et reconnaissants de l'accueil à la fois si magnifique et si cordial que nous avons reçu et de la ville de Turin, représentée par son syndic, le comte Ferraris, et du gouvernement, et de l'é minent ministre Mancini, et de la Société d'horticulture, qui ouvrait en ce moment même une splendidè exposition, et dont le président, le comte Sanbuy, nous a fait les honneurs.

Je rencontre chez notre ministre de l'intérieur, M. Rolin- Jaequemyns, qui était venu lire à l'Institut une touchante notice sur notre regretté collègue Bluntschli, un des frères Rolin, qui dirige la fabrique de machines de Savigliano, non loin de Turin. Il fait le plus grand éloge de ses ouvriers piémontais, très travailleurs et très sobres. Les ouvriers belges qu'il fait venir se tuent à boire. Les Piémontais sont les meilleurs mineurs du monde, surtout pour attaquer la roche. Les maçons et les plafonneurs de l l Italie septentrionale sont aussi excellents et ils se contentent d'un salaire très minime. Ce sont les manœuvres et les maçons italiens qui font presque exclusivement, en ce moment, les chemins dans la péninsule des Balkans. « Peuple de lazarones î »

— Soirée chez le professeur Lombroso : penseur originalet profond, rude travailleur, médecin qui a pris pour spécialité le droit criminel. — c Les criminalistes ont fait fausse route, me dit-il. Ils ont fait des lois pour punir les crimes, sans étudier les criminels. N'estJl pas absurde de légiférer sur un objet qu'on ne connaît pas? J'ai voulu, moi, ajoute-t-il, savoir ce que c'était qu'un vrai criminel. Je me suis donné la peine de les étudier de près. J'ai examiné leur physique et leur moral

avec la plus scrupuleuse attention. J ai mesuré leur crâne; j'ai noté leur physionomie, leurs goûts, leurs passions, leurs idées, leurs superstitions, leurs croyances religieuses, leur écriture. Je passe* des journées entières avec eux. Je les fais causer, chanter et boire. C'est quand ils sont surexcités par le vin que leur vrai fond se révèle. J'ai fait un volume sur le régicide Passanante. Si je le pouvais, j'en ferais deux sur les frères Peltzer; c'est le cas de criminalité le plus extraordinaire que je connaisse, parce que les motifs du crime échappent.

Lornbroso a publié un livre des plus curieux, Y Homo delinquente, que tous les magistrats préposés à la répression pénale devraient lire. D'après l'éminent savant, il y a deux sortes de criminels, le criminel d'occasion, et tous nous pouvons le devenir, et le criminel d'instinct, qui est une variété de bête féroce.

J'objecte que ce système radicalement « fataliste > ôte la responsabilité et ne permet plus de punir.

— « Nullement, répond Lornbroso ; je suis partisan de la peine de mort. Un tigre obéit à son instinct en dévorant des hommes. Est-il coupable? je ne m'en inquiète guère, mais je le tue.

Il me montre son album d'assassins fameux avec des spécimens de leur écriture, de leurs dessins et de leur style. Cela épouvante et soulève les plus redoutables problèmes.

Je suis heureux de retrouver à Turin mes bons amis Pierantoni, l'éloquent député que l'Institut a appelé à le présider, et sa femme, qui a écrit de si jolis vers et de si touchantes nouvelles, Graaia Mancini, la fille du ministre. Malheureusement pour moi, Pierantoni est absorbé par ses fonctions de président, de sorte que nous ne pouvons guère causer ensemble.

Château de San Martino.

Le général Menabrea, ambassadeur d'Italie à Londres, maintenant à Paris, est logé à l'hôtel Faider, où nous sommes

descendus. Il m'apporte un mot du sénateur Carlo Alfieri, qui nous engage à aller passer quelques jours avec sa famille au château de San Martino, près d'Asti. Le général Menabrea est attendu à Rome, et je pars seuh Je voyage en compagnie de quelques jeunes gens de Turin qui parlent entre eux exclusivement le patois piémontais. Ils appartiennent cependant aux classes aristocratiques, car des laquais en livrée les attendent, avec des voitures armoriées, à Tune des gares voisines. Preuve bien frappante de la persistance du « particularisme ». Dans les salons du Piémont, on continue, me dit-on, à parler ainsi le patois. L'express de Gênes, via Alexandrie, me met à Asti en moins d'une heure et demie. Reste une heure de voiture, mais par un très joli pays de collines. C'est, me semble-t-il, un caractère particulier de l'orographie italienne, que ces petites collines enchevêtrées et sans direction générale apparente. La route est couverte de contadini, hommes et femmes, revenant du marché. Nul costume caractéristique. Les femmes portent des jupes et des jaquettes en cotonnade violette; les hommes, du moleton brun verdâtre. Les grosses voitures sont traînées par des bœufs, les petites, par des ânes. Peu de chevaux. Encore moins de chiens. Rareté des chiens dans toute l'Italie. La récolte est faite, mais les champs sont encore occupés par du maïs et de la luzerne. Quelques-uns sont plantés de rangées de mûriers, comme en Lombardie. Les collines sont couvertes de vignes chargées de raisins bleus.

Au château de San Martino, je trouve toute la famille réunie : outre le sénateur Alfieri, la marquise et sa fille, ainsi que l'ancien ministre des affaires étrangères Visconti- Venosta, qui a épousé la fille aînée, et leurs enfants. Le château est un spécimen très caractéristique des résidences seigneuriales de cette région-ci, où la pierre et le marbre n'existent pas. Il a les grandes proportions et le cachet majestueux des palais de Venise époque de la Renaissance. Seulement, il est tout entier en grandes briques rouges non rejointoyées, même la corniche et les encadrements des

fenêtres, et les briques ne sont pas, comme ailleurs, revêtues de ciment : on dirait un édifice romain. Au rez-de-chaussée, un grand vestibule où des plantes rares se mêlent aux vases de marbre et de Chine; à droite, la salle à manger; au fond, le billard, deux bibliothèques et les salons de conversation très remplis d'objets de toute espèce, pianos, meubles anciens, œuvres d'art, tapis et fauteuils confortables, toutes les élégances de la vie moderne. Des livres en quantité et partout, comme dans les châteaux anglais, où, indépendamment de la vraie library aussi fournie qu'un dépôt public, de petites bibliothèques se rencontrent dans les salons, dans les boudoirs, dans les galeries, dans les chambres à coucher. Noble luxe qui explique l'influence qu'exerce encore l'aristocratie en Angleterre et en Italie. Ma chambre est aussi au rez-dechaussée. Rideaux et tentures en une charmante étoffe de Chine, représentant la culture et la cueillette du thé. Comme ici encore se révèle le sentiment de la décoration qui distingue l'Orient! Dans un meuble fermé par des glaces sans tain, je contemple avec respect une collection d'objets intimes ayant appartenu au grand poète Alfieri. Dans la chambre à coucher de la marquise sont conservés les reliques de son oncle Cavour et un buste admirable du créateur de l'Italie unifiée. Mon hôte, Carlo Alfieri, a épousé la dernière des Cavour, et ainsi se trouvent réunis dans ce château les souvenirs de ces deux grands noms. Les lettres intimes, la plume, le cachet, tous ces menus objets dont se sont servis Alfieri et Cavour les font revivre à mes yeux. En les voyant, je ne puis me défendre d'une émotion religieuse. Des fenêtres de cet appartement, la vue est splendide. D'un côté, au-dessus des collines du Piémont, se profile la haute silhouette des Alpes Pennines et du Mont- Rose; de l'autre, le Tanaro trace des méandres entre des collines rougeâtres, à moitié couvertes de vignes. Le château est bâti sur une colline abrupte, dont le parc occupe tout le sommet. Malgré les étés très secs ici, les résineux y poussent bien, et j'en remarque d'exotiques qui sont très beaux. Mais pourquoi y manque-t-il le pin parasol des environs de Rome, qui caractérise si bien l'Italie?

De môme que, quand je visite un bateau à vapeur, j'aime à voir la chambre des machines, ainsi, dans une grande résidence, je trouve intéressant de parcourir l'état domestique et la cuisine. Le marquis comprend ma manie « d'économiste domestique » ; il me conduit dans le sous-sol. J'y retrouve ce goût des gros murs et des voûtes puissantes que les Romains ont laissé à leurs descendants. Je me crois transporté dans la piscina mirabilis de Misène, où se conservait l'eau pour les galères du golfe de Baia, que Pline commandait quand le Vésuve ensevelit Pompéi. Caves sans nombre, celliers à perte de vue, glacières, cuisine monumentale, dont le cuisinier me fait les honneurs avec la politesse correcte d'un chambellan, salle à manger des gens de service, tout est taillé en grand, parce que jadis, quand le principal plaisir de la villégiature consistait à festoyer, il fallait pouvoir nourrir des centaines de personnes. Au premier, c'est-à-dire au € bel étage » , se trouve encore la salle des fêtes, énorme comme celle des banquets peints par Véronèse, haute de dix mètres et longue de vingt. Ceci marque bien la différence de la façon de vivre. Cette salle d'apparat, avec ses pilastres et ses arcades imités des bains de Caracalla, son pavement de mosaïque, sa double rangée de fenêtres superposées, est devenue inhabitable aujourd'hui. C'est trop écrasant. Cela peut servir de manège à vélocipède pour les enfants de Visconti, en temps de pluie.

Au dtner, nous goûtons les vins des environs. Les crus d'Asti sont célèbres. J'apprécie beaucoup un vieux barolo qui tient à la fois du bordeaux et du bourgogne. Cependant, ces vins ont trop le goût du fruit. Cela tient, je pense, à ce qu'on ne laisse pas arriver le raisin à pleine maturité. Le lendemain, en visitant ces vignobles, les vignerons me disent que bientôt commencera la vendange. « Mais, leur répondisse, votre raisin n'est pas également mûr. Dans quinze jours, il sera bien meilleur. — Sans doute, mais si, d'ici là, vient une grêle, nous perdons tout. » Les orages de grêle sont fréquents dans l'Italie du Nord. C'est une crainte constante pour le cultivateur. Le vino spumante est très agréable.

Nous sommes à la saison des truffes blanches. Elles ont moins de parfum que les noires ; mais en salade elles ont du charme. Longues conversations avec le marquis sur la situation intérieure de son pays. Il est, me semble-t-il, un démocrate conservateur. Il croit au progrès inévitable de la démo» cratie ; il le trouve légitime ; mais .il cherche les formes de gouvernement qui peuvent assurer en même temps le bonheur des populations et la puissance des États. Ses ad ver» saires rappellent le « marquis démocrate » . Un jour, dans un discours prononcé à Turin, au sein de la Société philotechnique (6 janvier 1882), il fit allusion à cette désignation : — « Oui, marquis je suis, je ne puis pas dire non, puisque mon père et mon grand-père Tétaient. Démocrate je suis, et je ne veux pas le nier, puisque telle est ma conviction. Mais jamais je n'ai fait ni le marquis» ni le démocrate. Je n'oublie pas mon père Cesare Alfieri, qui, en 1848, a signé le Statut, en qualité de l'un des premiers ministres constitutionnels do Piémont,

— « Je crois avec Tocqueville, me dit-il, que toutes les sociétés civilisées sont entraînées par une force irrésistible vers un état de plus en plus démocratique. Ce mouvement est môme plus rapide en Italie, parce qu'il n'y a pas chez nous de force de résistance. Vous avez fait l'éloge de Taris* tocratie italienne, et je ne veux pas en dire du mal; mais quels que soient ses mérites, elle n'est plus une force politique. Elle n'a pas la foi dans le passé, comme les légitimistes français, et elle ne peut s'appuyer sur le clergé, dont son patriotisme la sépare ; elle n'a pas le ôaractère féodal et militaire de la noblesse allemande, ni Thabitude du gouvernement et l'autorité des grandes familles anglaises. Notre monarchie elle-même, dont le royaume, l'Italie unifiée, s'est constitué par la volonté nationale, est démocratique. C'est là, du reste, à mes yeux, un privilège pour elle et une garantie de force et de durée. — La maison de Savoie, disais-je récemment à un légitimiste français, n'a gardé la couronne, et la monarchie piémontaise n'est devenue la monarchie italienne qu'en suivant une marche opposée à celle des

Bourbons. Elle a séparé sa cause, non seulement du cléricalisme, mais de tout le système de privilèges et de classifications politiques et sociales qui vous est si cher. Elle s'est faite complètement démocratique et, s'il est trop paradoxal de dire qu'elle s'est faite républicaine, il est vrai du moins qu'elle s'est accommodée autant que possible de l'esprit et des mœurs républicaines des sociétés modernes.

— « L'éminent professeur de droit public à l'université de Vienne, dis-je à mon hôte, un conservateur de votre trempe, chevalier seulement et non marquis, l'auteur du meilleur livre qui ait été écrit sur les origines du socialisme contemporain, Lorenz von Stein, a exprimé la même idée que vous. La royauté, prétend-il, ne durera qu'à condition de se faire socialiste. Ce que fait en ce moment Bismarck donne à croire que telle est aussi l'opinion du grand chancelier.

— a J'accepte la démocratie, reprend Àlfieri, non seulement parce qu'elle est inévitable, mais aussi parce qu'elle peut apporter de grands avantages au peuple, à condition qu'elle parvienne à se donner des institutions qui la disciplinent et la modèrent. Voilà le problème politique qui me préoccupe sans cesse et sur lequel je ne cesse d'appeler l'attention de mes collègues du Sénat et des professeurs de notre École des sciences politiques de Florence. La démocratie est la réalisation du christianisme. Le « royaume de Dieu » annoncé par le Christ est le règne des pauvres, non celui de3 riches. Les démocraties antiques ont péri parce qu'elles avaient l'iniquité pour base. Les démocraties modernes vivront si elles empruntent l'idée de justice au vrai christianisme. La démocratie doit avoir pour but le bien-être du plus grand nombre. Son sentiment dominant doit être l'humanité, umanità. L'humanité ou, comme dit le chrétien, la charité, n'est pas la première des vertus; suivant l'Evangile, elle est tout : secondo la parola evangelica, è tutto. La fin suprême de l'État est la justice distributive; sa préoccupation constante et toujours active, sollecitudine constante, operosissima, doit être de donner satisfaction aux besoins intellectuels, moraux et économiques des masses. Le gouvernement démocratique

sera peu propre, je le sais, à s'occuper de politique extérieure, à diriger des combinaisons diplomatiques, et cela peut ne pas plaire à mon gendre Visconti, qui nous écoute. Mais la chose^principale, c'est le bien-être des populations. Or, il me semble qu'elle se rencontre en Suisse et aux États-Unis plus qu'ailleurs.

« Ne nous y trompons pas, la principale question de notre temps est la question sociale. Nul ne l'a mieux compris que Cavour. Que de fois il la dit à sa nièce, M me Alfieri! Jeune encore, entre 24 et 28 ans, il s'est beaucoup occupé d'un grand ouvrage sur la condition des classes ouvrières. Sulle condition délie classe operaje, tel devait en être le titre. Quand il fit son premier voyage en Angleterre, il admira beaucoup cette patrie de la liberté et du régime parlementaire ; mais ce qu'il étudia de préférence, avec la sagacité de l'économiste et les prédilections du philanthrope, ce fut la triste situation de l'Irlande et les moyens de l'améliorer. Il a écrit, à ce sujet, des pages que l'on cite encore souvent en Angleterre. Dans un carnet de pensées et de souvenirs, qui date de sa première jeunesse, il avait inscrit cette belle maxime : « Dans quelque pays du monde et dans quelque condition sociale que tu sois placé, c'est avec les opprimés qu'il faut vivre, è cogli oppressi qn'è d'uopo vivere. La moitié des sentiments et des idées manque à ceux qui ne vivent qu'avec les heureux et les puissants. »

« Cavour, continue le marquis, avait le plus grand respect de la dignité humaine chez tous les hommes. L'amour du prochain, la préoccupation de ses besoins, la compassion de ses souffrances remplissaient sou âme d'une ardeur charitable qui ne s'est jamais refroidie. Ses connaissances économiques le préservaient des utopies, mais ne l'aveuglaient pas, cependant, sur ses devoirs. S'il en avait eu le temps.il aurait inauguré cette politique sociale nouvelle, qui dominera dans tous les États civilisés, s'inspirant à la fois de l'amour de l'humanité et des prescriptions de la science. Le 1 1 et le 17 mars 1848, à la veille de promulguer le Statut et au milieu des terribles luttes politiques du moment, il traita,

dans son journal le Risorgimento, la question des obligations de l'État envers les ouvriers; n'est-ce pas la preuve la pins évidente que telle était sa grande préoccupation? Dans les admirables pages qu'il a écrites, en 1844, à propos de la vie rurale, et que vous trouverez dans un livre qui vient de paraître : Lettere édile ed inédite del conte di Cavour, per Luigi Chiala, il insiste sur tout le bien qu'un propriétaire résidant peut faire aux pauvres ouvriers de la campagne. Vous voyez que si je suis démocrate et même socialiste comme on m'accuse de l'être, c'est à la façon de Cavour,hier, et aujourd'hui, de notre premier ministre Depretis. Notre roi répéterait volontiers le mot de Frédéric II : « Je suis le roi des Gueux » , et il a dit que l'affaire principale de son règne serait l'amélioration du sort des classes laborieuses. Voici ses propres paroles : « Le classe lavoratrici sono quelle che mi stanno più a cuore. Il loro miglioramento è il programma del mio regno. » En tout cas, je ne suis pas, semble-t-il, en trop mauvaise compagnie.

« Puisque vous aimez la vie rurale, dont vous vous occupez si souvent, lisez la biographie de Lullin de Château vieux publiée par Cavour, en 1844, dans la Bibliothèque universelle de Genève. Vous y trouverez des pages qui vous charmeront. »

— Le lendemain matin, tandis qu'il me montre avec orgueil un groupe d'épicéas qu'il a plantés, il y a vingt ans, et qui sont déjà de grands arbres, le marquis reprend la conversation. « Il faut lire, me dit-il, le livre de Turiello : Governo e Governati. C'est un tableau de notre situation très pouësé au noir, mais où il y a beaucoup de vérités utiles à dire. Il décrit le discrédit qui a atteint le régime parlementaire en Italie et il cite plus de détails à l'appui que ne l'ont fait d'autres écrivains qui ont traité le même sujet, comme Jacini, Luzzatti, Minghetti, Villari, Spaventa, Palma, Marselli. Il montre par les statistiques l'augmentation de la criminalité, le désordre des finances communales, les autorités locales violant les lois pour opprimer les minorités, les influences de consorteria, de camora, de majia agissant par-

tout, le peuple des campagnes dévoré par la misère et par la rapacité des maîtres. C'est, dit-il, le règne des Farabutti et des Afaristi^ c'est-à-dire de ceux qui font de la politique un moyen de gagner de l'argent et des places. Les malfaiteurs, imitant les Russes, commencent à brûler les forêts, comme à Portofino ou dans les Abruzzes et dans les provinces de Salerne, d'Avellino et de Beneveuto. Ils tuent le bétail, incendient les récoltes, saccagent les fermes. Les malheureux campagnards émigrent, et en partant ils chantent :

Su Bravi, o Signori Gettate gli ombrellini Gettate vostri guanti Lavoratevi i campi ; Noi andiamo in America.

t Allons, illustres seigneurs, jetez vos ombrelles, jetez vos gants et cultivez vous-mêmes vos terres. Nous partons, nous, pour l'Amérique. »

« On peut critiquer le livre de Turiello comme exagérant tout et ne mettant en relief que le mal. Mais il en reste assez pour dire qu'il y a chez nous une question sociale. Seulement, sur les causes et les remèdes, Turiello n'en dit pas assez. Un vrai philosophe, Raffaele Mariano, lui a reproché, avec raison, d'avoir négligé l'examen des influences religieuses qui dominent tout. Une autre cause de faiblesse et de désordre a été bien indiquée récemment par le sénateur Brioschi, parlant au sein de l'Association constitutionnelle de Milan. La majorité conservatrice est indifférente, dit-il. Il s'ensuit que quelques individus audacieux intimident lès électeurs et les autorités, et ainsi l'emportent dans les comices et dans les administrations locales. — Le danger est grandement accru par la récente extension du suffrage chez nous. Voici, quant à moi, mes conclusions : Premièrement les multitudes à qui on a accordé le droit de vote sont accablées de maux auxquels la prudence et la justice commandent de porter remède. En second lieu, ces misères, qui sont de l'ordre économique et moral, échappent à l'attention habituelle des

classes dirigeantes ou de ce que l'on appelle le monde poli-

tique, lequel se laisse absorber par de tout antres préoccupations. En troisième lieu, toutes les libertés étant proclamées et appliquées de la façon la plus large, ce n'est pas de ce côté qu'on peut trouver un remède. C'est donc évidemment dans la direction des réformes sociales qu'il faut chercher. En outre, pour modérer et diriger les progrès de la démocratie, il faut à la tête de l'organisation constitutionnelle une institution réunissant dans son sein les capacités de toute espèce et jouissant, par conséquent, d'une grande autorité. Cette institution, à mon avis, c'est notre Sénat modifié : soustrait, d'une part, à l'arbitraire des ministres, quant au mode de nomination, et, d'aulre part, recruté au sein de toutes les supériorités sociales. Le 16 décembre 1881, j'ai déposé sur le bureau de notre Sénat une proposition dans ce but.

— « Dans mon petit volu me sur les Formes de gouvernement, j'ai exposé des idées semblables, répondis-je. Peu à peu, le Sénat français, se recrutant des hommes les plus éminents du pays, répondra à notre idéal. Récemment, lord Sàlisbury montrait qu'en réalité le régime républicain des États-Unis disposait, en vertu de l'organisation de son Sénat, d'une force conservatrice beaucoup plus grande que l'Angleterre. Seulement, pour qu'une première Chambre, si bien qu'elle soit composée, possède une autorité réelle au sein de nos sociétés démocratiques, il ne faut pas qu'elle représente exclusivement le principe de conservation, que l'on confond volontiers avec celui de réaction. Ainsi, je n'hésiterais pas à y faire entrer les partisans des idées les plus radicales et les chefs des diverses écoles socialistes, pourvu qu'ils eussent une valeur réelle. J'y appellerais, par exemple, des hommes comme Marx, Lassalle, Henri George, Benoît Malon, César De Paepe, H. M. Hyndman, Alfred Wallace, Arch. Il y a tout avantage à mettre les réformateurs absolus directement aux prises avec les difficultés de la vie réelle.

— • On a parlé, reprit le marquis, de c démocratiser la royauté *. Soit; mais ce que je veux, moi, c'est t aristocratiser la démocratie » . La démocratie, c'est la souveraineté •du plus grand nombre. Je l'accepte, car ce qu'il faut, c'est

s'occuper du bonheur des masses; mais le nombre, c'est évidemment la médiocrité. A côté et au-dessus de la médiocrité, il faut une place pour la supériorité, afin que puisse triompher la politique de Yexcelsior. Il faut fortifier l'initiative des individus et, pour cela, encourager les autonomies des collectivités, en dehors de l'État : administrations locales, communales, provinciales, régionales, corporations scientifiques, littéraires, universitaires, artistiques, afin de faire contrepoids à l'omnipotence de l'État. L'écueil de la démocratie, c'est le jacobinisme, conduisant inévitablement au césarisme. Créons des individus forts, actifs, confiants en eux-mêmes, et des associations puissantes, afin de nous préserver du despotisme, soit de la foule, soit de l'autocratie. »

Nous visitons la ferme attachée au château. Immense construction qui ressemble à une forteresse. Dans des caves énormes sont rangés* en enfilade, des tonneaux presque aussi grands que celui d'Heidelberg.Onles visite, parce qu'ils vont bientôt recevoir le vin nouveau, que le propriétaire récolte ou qu'il reçoit des métayers, comme payement en nature.

J'accompagne ensuite M Ue Alfieri dans l'école de jeunes filles qu'elle a établie dans une des dépendances. Comme les filles des lords anglais, elle y donne elle-même des leçons Elle y fait enseigner, sous sa surveillance, les ouvrages de main. Sa journée est trop courte pour les œuvres de bienfaisance auxquelles elle se dévoue et pour les lectures sérieuses dont sa mère lui a inspiré le goût. Nous descendons de voiture pour parcourir une métairie. Le soleil qui descend à l'horizon teint de lueurs rougeâtres toute la chaîne des Alpes et le Mont-Rose ; on dirait qu'il est à deux lieues d'ici. Je distingue la Hoechste Spitze, l'arête qui descend vers le col de Turlo, et les glaciers qui aboutissent aux vallées d'Alagna et de Gressoney. Le Cervin élève dans les airs sa corne aiguë, mais comme il n'est pas couvert de neige, il se dessine moins bien sur le ciel opaque.

Voici la culture qui domine ici : Le fond des petites vallées est occupé par des prairies; toutes les collines, par des vignes, mais elles sont traitées d'une façon toute particulière, ni en

festons attachés aux arbres comme en Lombardie, ni en ceps bas comme en France. Elles sont plantées en haies, à sept ou huit mètres de distance, et dans l'intervalle on cultive du blé et du maïs. Ces vignes sont taillées et régulièrement palissées à égale hauteur. Elles sont chargées, en bas, de magnifiques grappes bleues, tellement abondantes qu'elles se touchent. Je n'ai jamais rien vu de comparable. La récolte est, du reste, exceptionnelle. Le raisin est sucré, bon au goût, mais pas encore complètement mûr. Cependant, dans trois ou quatre jours la vendange commencera. C'est trop tôt. Depuis que le phylloxéra ravage les vignes françaises, on les multiplie ici. On rapproche les lignes à quatre mètres et on renonce à cultiver dans l'intervalle. Certains vignobles que nous admirons donneront jusqu'à 100 hectolitres cette année, ce qui, à 40 francs l'hectolitre, fera 4,000 francs de revenu ; c'est un joli denier. Les frais de création d'une vigne sont estimés 3,000 francs. Le produit ordinaire est de 30 à 40 hectolitres par hectare. Les arbres manquent ; on abat ceux qui existent parce qu'ils donnent de l'ombre à la vigne. Très regrettable! Aux bords des chemins, aux carrefours, près des maisons, on pourrait planter des châtaigniers. Ils viendraient admirablement et fourniraient un supplément de nourriture. La propagande de Manzoni en faveur des acacias ne s'est pas fait sentir jusqu'ici ; je n'en ai guère vu, sauf dans le parc de San Martino. On devrait en planter pour maintenir les terres que les pluies entraînent d'une façon lamentable.

Nous entrons dans des maisons d'ouvriers agricoles. M lta Alfieri les connaît bien. Les malades lui demandent des remèdes, les vieux la bénissent, les enfants l'entourent. Elle est adorée de tous ; elle sait trouver le mot juste dans le patois piémontaisj aussi bien que quand elle cause, en allemand, politique et philosophie avec M. de Keudell, ou en anglais, poésie et littérature avec les wits et les litterary nien qui fréquentent les salons de Rome. Elle traduit en actions les théories humanitaires de son grand-oncle Cavour et de son père. Le salaire du journalier est en moyenne d'environ 1 fr.50 c. 11 consomme peu de viande, sauf un peu de salami

ou porc salé. Le soir, il mange du pain. Le matin et à midi, de la polenta, des fèves, mais rarement des pommes de terre. Il boit peu de lait, pas de café, et du vin de seconde cuvée, tant qu'il en reste. L'eau est rare ; on ne l'a qu'en conservant celle que donnent les pluies. Les sources manquent, et môme les étangs et les ruisseaux. La terre absorbe vite toute l'humidité, et l'été il ne pleut presque pas. Les longues sécheresses deviennent parfois des calamités.

Les maisons rurales sont solidement construites en briques; généralement elles ont un étage. Le plafond ici, comme dans tout le pays, est fait en voûte surbaissée de briques. Chose étrange, le plafonnage sur lattes clouées aux gîtages est inconnu. L'escalier pour monter au premier est aussi en briques. Le pavement est en carreaux de terre cuite. Mais tout est mal entretenu, rarement blanchi. Les vitres- aux fenêtres sont cassées et remplacées par des journaux collés aux châssis. Je ne vois pas de fleurs aux croisées, comme chez nous. C'est un goût qu'il serait facile de répandre. Il serait bon de proposer des prix pour les plus jolies plantes cultivées par des ménages d'ouvriers, et aussi des prix de propreté. Il serait si facile de donner à ces intérieurs la propreté et le confort qui leur manquent!

Il faudrait aussi emprunter à la Suisse les jeux athlétiques. C'est dimanche après midi. Les habitants du village ne font rien. Ils errent, ne sachant que devenir. Évidemment, ils s'ennuient. Beaucoup sont au cabaret. Cependant l'ivrognerie est rare. Mais il faut apprendre, à ces campagnards, à s'amuser tout en développant leur force et leur adresse.

La science de se récréer! Quel beau mot et quelle philosophie il contient ! Récemment, le ministre de l'instruction publique en Prusse adressait à tous les chefs d'école des instructions pour qu'ils eussent à introduire dans leur établissement des jeux hygiéniques. Oh ! qu'il avait raison ! Imitons en ceci les Anglais, et mieux encore les Grecs. Nous essayons d'apprendre leur langue. Nous ferions beaucoup mieux d'adopter leur façon de vivre. .

— Nous parlons d'un livre que vient de publier le profes-

seur Sbarbaro, YIdeale délia democrazia. Le marquis en dit du bien, et je suis de son avis. Les épigraphes indiquent les tendances de l'ouvrage : « Orietur in die bu s ejus justitia et abundantia pacis. » Psaume de David. — « La démocratie, c'est l'Évangile entrant dans la politique. » Laboulàyb. — « Non e mai senza pro il salir e in alto; dalle cime si vede piu presto sorgere il sole, » Massarani.

Le soir, après dîner, nous causons de politique étrangère. Récemment, j'avais reçu la Rassegna, qui, dans un grand article de fonds qu'on avait eu la bonté de nTenvoyer, attaquait vivement Visconti-Venosta, parce qu'il a laissé s'engager la question orientale et préparer l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine par l'Autriche, sans stipuler des compensations pour l'Italie. Avec l'Autriche sur l'Adriatique, l'Angleterre à Chypre et en Egypte, la France à Tunis, l'Italie, prétend la Rassegna, est menacée de trois côtés à la fois, et la question de la Méditerranée est résolue contre elle.

— « Je comprends les regrets et les craintes de la Rassegna, dit Visconti; mais il est plus facile de régler les destinées de l'Europe dans les colonnes d'un journal que dans les conseils des gouvernements. Noussavions, et les événements l'ont bien montré depuis, que les trois empereurs s'étaient mis d'accord sur le résultat final du conflit oriental. Il était entendu d'avance que l'Autriche obtiendrait ce qu'elle occupe maintenant. La France laissait faire. L'Angleterre avait abandonné la Turquie. L'Italie seule pouvait-elle opposer son veto? Des protestations inutiles, qu'on ne peut appuyer par l'emploi de la force, sont des humiliations. Nous n'avons pas voulu y exposer notre pays. Je crois encore que nous avons bien fait. Ce qui prouve que c'était la seule voie à suivre, c'est que le ministère Cairoli et aujourd'hui Mancini n'ont pas agi autrement que nous. Aurions-nous dû nous brouiller avec l'Autriche, c'est-à-diie avec l'Allemagne? C'eût été ridicule et dangereux.

— • J'avoue, lui dis-je, quela politique qui consiste à jalouser ses voisins me parait surannée. Les États devraient arriver

à comprendre cette vérité évidente, qu'ils n'ont aucun intérêt à se dépouiller, à se faire la guerre, à s'affaiblir réciproquement. Plus les pays qui m'avoisinent prospèrent, plus grande sera ma prospérité. Votre économiste Scialoja Ta bien dit : € La Justice internationale sera la fille du calcul économique. »

— t Vous parlez d'or, reprit Visconti. Je crois entendre Cobden et Henry Richard. C'est la raison môme. Mais de grâce, jetez un coup d'oeil sur l'état de l'Europe. Elle n'est plus qu'un camp. Vos raisonnements supposent des gens pacifiques et raisonnables. Le monde sera peut-être l'un et l'autre à la fin du xx° siècle. Mais, en attendant, il faut tâcher de ne pas être dévoré au xix e .

— « Pour ouvrir les yeux des hommes, dit Alfieri, il faut leur enseigner, outre l'économie politique, l'histoire, et surtout l'histoire moderne. Sous un régime démocratique, tout le monde devrait la savoir; or, dans notre enseignement officiel, elle est complètement négligée. C'est une incroyable et déplorable lacune. »

Elle m'avait, en effet, frappé lors de mon précédent voyage t en Italie. A propos de l'organisation de l'instruction publique en Italie, je cite l'article que vient de publier à ce sujet dans YAnlologia un homme spécialement compétent, M. Eilhard Wiedemann, professeur à l'université de Leipzig, qui publie une revue pédagogique. Il porte sur les universités italiennes un jugement très favorable. Il constate que les professeurs suivent de près tout ce qui se fait à l'étranger. Mais il regrette l'absence de discipline et un certain relâchemeut général : les élèves ne fréquentent pas assez régulièrement les leçons, et les professeurs, absorbés par la pjlitique et par l'administration, interrompent trop souvent leur cours.

— « Il ne faut rien négliger pour fortifier l'enseignement supérieur, dit Alfieri. C'est la haute culture intellectuelle qui seule peut sauver la démocratie de la médiocrité. Elle n'y échappera que si elle parvient à faire arriver à sa tête les hommes capables qu'elle peut produire.

— € Il est une autre solution, répondis-je, c'est, comme

le veulent les économistes orthodoxes et les anarchistes, de simplifier tellement les fonctions du gouvernement qu'elles puissent être remplies, au besoin, par des ignorants et des incapables.

— « Parfait, s'écrie Visconti, si nous vivions dans une île isolée, au milieu du Pacifique. Mais en pleine Europe, nous avons bien vu où conduisent l'incapacité et l'imprévoyance.

— « On parle de nouveau, dis-je, d'une transaction entre le Pape et l'Italie.

— a C'est bien difficile, répond Visconti ; le Roi ne peut abandonner Rome, et le Pape ne peut y renoncer. Mais le temps émoussera les angles. Ce qui semble ne pouvoir durer est souvent ce qui dure le plus longtemps. L'Italie n'a nul intérêt à faire partir le Pape, et le Pape aucun à quitter l'Italie. »

La marquise est un peu souffrante ; elle ne peut nQus accompagner dans nos promenades. Je le regrette vivement. J'aurais voulu reprendre nos conversations dé Saint- Maurice et surtout l'interroger longuement sur Cavour, dont tout ici rappelle le souvenir et qu'elle n'avait presque pas quitté, durant les dernières années de sa vie. Hélas! le temps passe si vite et tant de devoirs nous le dérobent. Je dois m'arracher à cette charmante hospitalité, pour cour?- à Neuchâtel, où je vais présider la session du Congrès de Moralité publique. 11 me faut aussi renoncer à Florence, où mes chers amis Peruzzi m'appellent pour passer quelques jours dans leur villa d'Antella. Heureusement, ils ne m'en ont pas gardé rancune, car ils sont venus me voir, à Argenteau, en revenant de l'Exposition d'Amsterdam.

Que de bons souvenirs j'ai rapportés de mon séjour à San Martino, de ce milieu de libéralisme élevé et humanitaire, où le père approfondissait les problèmes que soulève l'organisation de la démocratie, le gendre, ceux de la politique extérieure, dans laquelle il a joué un rôle si distingué, et où la mère et la fille s'adonnent tout entières aux préoccupations les plus élevées et aux bonnes œuvTes!

En allant prendre le train pour Turin, je m'arrête une

heure à Asti, jolie petite ville qui paraît très prospère. Belle statue du poète Alfieri sur la place publique. Immense plaine d'exercice, où Ton devrait jouer au cricket et à la paiime. Lord Brabazon demandait récemment que les communes créent des bains, des bassins de natation, comme à Paddington, et donnent des prix pour des jeux athlétiques. Sous tous ces rapports, nous sommes très inférieurs aux anciens, dit-il, et il a raison. Spencer la bien montré aussi.

De la gare part un tramway à vapeur; il est rempli de monde. Les familles s'y précipitent, joyeuses, pour faire des parties de campagne. Il est écrit sur les voitures : Tramvie Âstigiane — Asti-Montecldaro.

C'est en Hollande et en Italie qu'il y a le plus de tramways vicinaux. A Turin, ils traversent la ville d'un côté à l'autre. Dans l'Italie septentrionale, il s'en construit dans toutes les directions, avec les subsides des communes et des provinces. C'est un puissant stimulant de l'activité économique, qui apporte un grand contingent de voyageurs et de marchandises pour les lignes principales. Pourquoi ne se fait-il presque rien en Belgique ?

Neuchâtel.

Une nuit d'express, par le Mont-Cenis, me met à Genève à sept heures et à Lausanne vers dix heures. Je m'y arrête pour dîner avec le sympathique directeur de la Bibliothèque universelle, M. Tallichet. Tous deux directeurs de revue en pays latin, nous constatons que c'est le succès de la Revue des Deux Mondes qui nous empêche d'augmenter notre clientèle comme nous le voudrions. La Revue de M. Buloz est comme ce figuier des Indes dont les arceaux s'étendent indéfiniment. Au-dessous de ses branches, la croissance de tout arbuste est bientôt arrêtée.

— Ouida a publié un nouveau roman, A Village commune, où elle dépeint les souffrances d'une famille de campagnards aisés, complètement ruinée par l'effet des institutions nouvelles de l'Italie unifiée. C'est une satire amère, et

cependant Ouida affirme que tous les faits qu'elle rapporte sont absolument exacts. Je l'admets, mais en groupant une série de faits vrais, on peut produire le tableau le plus faux. Qu'on prenne dans nos journaux les abus de toute sorte signalés dans une trentaine de nos villages; qu'on les condense dans le récit d'un drame qui aurait pour théâtre une de nos communes, et le lecteur dira : La Belgique est un enfer, et les Belges sont des monstres. C'est ainsi que procède Taine pour faire connaître la Révolution française. Tout le bien oublié, tout le mal concentré, de façon à produire des ténèbres plus intenses que celles du dernier cercle du Dante. Comme je me suis permis de l'écrire à Ouida, ce quelle met en cause, c'est l'autonomie communale, la tyrannie des autorités locales. Or, que peut-on faire de plus pour des populations que de leur remettre le soin «le se gouverner elles-mêmes? Préfère- t-elle la tyrannie des autorités centrales? Elle oublie d'ailleurs que partout, en Italie, il y a, parmi les classes supérieures, des femmes qui ne toléreraient pa3 l'enchaînement et la continuation des abominables injustices qu'elle raconte,

— M. A. de Johannis consacre, dans la Ritista di Filosofia scientifica y un article très bien fait, à combattre une proposition que je continue à croire à la fois vraie et importante, à savoir que les lois sociales sont très différentes des lois naturelles. Je trouve, dans le discours magistral que vient de prononcer M. Pietro Siciliani, à l'ouverture des cours de l'université de Bologne, la confirmation de mon opinion. Après un brillant résumé du mouvement philosophique en Italie, M. Siciliani montre en quoi la doctrine qu'il professe se sépare du matérialisme mécanique. Dans un passage, il dit ceci : « La société humaine a, il est vrai, le caractère d'un organisme, d'un fait naturel — (c'est là le fond de l'argumentation de M. de Johannis) — ; mais elle revêt une physionomie spéciale ; elle s'élève, elle se transfigure, parce qu'elle a la conscience d'une fin à atteindre et le sentiment que par ellemême elle peut y arriver... Dans l'organisme social, la coordination des monades humaines est rationnelle, libre, consciente. » C'est précisément là ce que je soutiens. Dans les

lois naturelles, je ne trouve ni liberté, ni raison, ni conscience, ni justice. — Je note dans le discours de M. Siciliani de belles pages sur c le règne de Dieu » et sur la question sociale. « C'est là, dit-il» la question des siècles, et plus spécialement celle de notre siècle. Elle s'impose à tous : hommes d'État et peuples, riches et pauvres, éducateurs et économistes, autorités laïques et autorités religieuses... La morale et le droit sont la base des deux disciplines qui sont les agents les plus puissants de la civilisation : l'économie politique et la pédagogie. » M. Siciliani rappelle qu'Antonio Genovesi a occupé la première chaire d'économie politique vingt ans avant que parût le livre d'Adam Smith.

— L'Italie aussi s'émeut du sort réservé aux « pierres de Venise », aux stones of Venice, comme dit Ruskin. M. Camillo Boito écrit un touchant article sur la pauvre lie de Sant' Elena, dont j'ai parlé dans une de mes précédentes lettres. « Oh 1 la chère et charmante isoletta di Sant 7 Elena l Ne pouvait-on, au moins, cacher derrière les ruines et les derniers grands arbres du jardin ces bâtiments hideux qui fabriqueront des wagons? En Suisse et en Allemagne, on s'efforce de donner aux constructions industrielles un certain cachet artistique ; à Venise, l'ingénieur a marché d'un pied brutal sur les exigences de l'esthétique. » M. Boito nous montre Venise menacée, d'un autre côté encore, par Santa Marta et le Campa di Marte, au bout de la Giudecca. J'ai vu, autrefois, le vieux général Radetzki passer ici ses Croates en revue, à cheval. C'était, disait-on, le seul cheval qui avait apparu à Venise depuis celui de lord Byron. A Santa Marta, on a construit une grande filature de coton. Ce que le municipe et, au besoin, l'Italie, appuyée par toute l'Europe, doivent faire, c'est exiger que les usines « protégées » emploient un charbon qui ne contamine pas irréparablement les monuments de la cité des Doges. On peut les contraindre à dévorer leur fumée, comme on l'a fait à Londres. Je demande que Ruskin fasse signer une protestation par tous les amis du beau dans le monde entier. Quod non fecerunt Barbari faciunt • protectionisti » .

— Je passe quelques jours à Neuchâtel avec les membres, de notre congrès de Moralité publique. Je suis heureux d'y rencontrer de bons amis, entre autres M. Aimé Humbert, le professeur de Cambridge, H. Stuart,Yves Guyot, M. et M me Butler, Nathan, M me Venturini, M llc Sandoz. Mais ce sujet m'est interdit ici.

Je visite les maisons d'ouvriers, les écoles et les prisons. La place méfait défaut pour les détails : je résumerai mon impression en un mot. En comparant un département français ou une province belge à ce canton suisse, je n'hésite pas à dire qu'il est d'un siècle en avant. Je ne citerai qu'un fait. Le système de libération provisoire pour les prisonniers réussit ici admirablement, et voici pourquoi. On apprend un bon métier aux détenus. S'ils se conduisent bien, on les place chez un maître du métier qu'ils savent, sous la surveillance de la police et d'un membre du comité de patronage. Ce comité compte 1,400 membres dévoués et actifs sur une population de 102,000 habitants. Chaque semaine, le libéré se présente chez son patron, qui reçoit des rapports de la police et du maître. Le patron envoie un résumé de ces rapports au directeur de la prison. De cette façon, le libéré provisoire se réhabilite peu à peu et reprend sa place dans la société, où il obtient un plus fort salaire qu'auparavant, parce- qu'il s'est perfectionné dans son travail. Quand le terme de la peine arrive, l'ancien détenu a pris de bonnes habitudes et il trouve de quoi vivre. Il échappe à la récidive ; il est sauvé. Je voudrais que mes savants collègues MM. Thonissen et Kervyn de Lettenhove allassent visiter cette prison de Neuchâtel. Les résultats obtenus sont merveilleux. Mais que de dévouement cela exige de la part du comité de patronage! Yves Guyot et moi, nous sommes confondus de tout ce que nous voyons et entendons. Nous sommes cependant en pleine démocratie et avec référendum, c'est-à-dire avec le gouvernement direct ou à peu près. Le marquis Alfieri me citait quelques pages excellentes des Vues sur le gouvernement de la France, où le duc Albert de Broglie montrait que la vraie forme d'un régime démocratique était celle qui s'était histo-

riquement développée en Suisse. Neuchâtel m'a fait croire qu'il avait raison.

P. -S. — Je reçois de l'intelligent éditeur de Milan, M. Hoepli, le volume de M. Giuseppe Corona, dont j'ai parlé plus haut, Aria di Monti. L'impression et les illustrations sont ravissantes; je le recommande spécialement à tous les membres du Club alpin belge. Quand ils l'auront lu, il n'en çst pas un, y compris le savant et toujours jeune président du Sénat, qui ne voudra gravir le Cervin.

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