LES LOIS NATURELLES EN ECONOMIE POLITIQUE
Encore un mot de réponse à M. J. de Johannis, concernant les lois naturelles. J'ai soutenu que dans le domaine économique, ce qui doit prévaloir, ce sont les lois rationnelles, c'est-à-dire des lois conformes à la raison ."La science économique le découvre en cherchant d'abord ce qui est juste et utile, et ensuite comment la société humaine peut arriver à la plus grande somme de justice et de félicité, en tenant compte des conditions que la nature et l'histoire font à chaque peuple. A l'appui de ce que j'ai avancé, je citerai ce remarquable passage de Stuart Mill :
« Le mot nature a deux sens principaux : il signifie ou bien le système total des choses avec l'agrégat de toutes leurs propriétés; ou bien les choses comme elles devraient être, indépendamment de toute intervention humaine.
• Dans le premier sens, la doctrine qui veut que l'homme suive la nature est absurde, puisque l'homme ne peut faire autrement que de suivre la nature, et que toutes ses actions se font par le jeu d'une loi ou de plusieurs lois de la nature, lois d'ordre physique ou mental, et en obéissant à ces lois.
c Dans l'autre sens du mot, la doctrine que l'homme doit suivre la nature ou, en d'autres termes, doit faire du cours spontané des choses le modèle de ses propres actions volontaires, est à la fois irrationnelle et immorale :
« Irrationnelle, parce que toute action humaine, quelle qu'elle soit, consiste à changer le cours de la nature et toute action utile à l'améliorer ;
« Immorale, parce que le cours des phénomènes naturels est rempli d'événements qui, lorsqu'ils sont l'effet de la volonté de l'homme, sont dignes d'exécration, et que quiconque s'efforcerait, dans ses actes, d'imiter le cours naturel des choses, serait universellement considéré comme le plus méchant des hommes.
« Le devoir de l'homme est de coopérer avec les puissances bienfaisantes, non pas en imitant le cours de la nature, mais en faisant des efforts perpétuels pour l'amender et pour rapprocher de plus en plus d'un type élevé de justice et de bonté cette partie de la nature sur laquelle nous pouvons étendre notre puissance. »
Le xvin e siècle, s'élevant contre Tordre de choses établi, en appelait constamment aux lois de la nature. Il entendait par là les lois de la raison, les principes de la justice. Mais il s'imaginait à tort que, en dehors de l'intervention des législateurs, qui avait fait le malheur de l'humanité, la nature, livrée à elle-même, réaliserait ces lois de la raison et ces principes de justice.
« Dieu des armées, s'écrie Marat, si jamais je désirais un instant me saisir de ton glaive, ce serait pour rétablir les saintes lois de la nature ! »
Marat entendait évidemment par là des lois conformes à ce qu'il considérait comme la raison et la justice.
Quand on veut modifier les lois qui règlent actuellement la répartition des biens, les économistes s'écrient :• Prenez garde, vous allez porter atteinte aux < lois naturelles » . Nous disons : Non, ce ne sont pas des lois naturelles, car celles-là échappent à notre action. Ce sont des Lois humaines, émanant de la volonté des hommes et que ceux-ci, par conséquent, peuvent modifier et améliorer.