PROPRIÉTAIRES, HABITEZ LA CAMPAGNE
Voici ce qu'écrivait le comte Cavour, en 1844 \ à ce sujet ;
c Depuis cinquante ans, dans les classes élevées, l'attention des hommes éminents s'est portée vers l'agriculture pratique ; le goût des travaux champêtres s'est répandu de plus en plus, et on a vu s'augmenter le nombre des personnes qui s'en occupent exclusivement, ou tout au moins qui y trouvent une sorte de délassement de leurs autres travaux. Il est facile de suivre ce mouvement dans toutes les contrées de l'Europe. Il a été, sinon provoqué, au moins favorisé par les crises politiques, si fréquentes depuis un demi-siècle et qui arrachent tant d'existences à l'activité absorbante de la vie publique, pour les ramener aux modestes soins de la vie privée. L'agriculture a été le refuge de tous les partis vaincus, et ainsi chaque nouvelle révolution augmente le nombre de ceux qui consacrent à la culture de la terre leur intelligence et leur capital.
t Le fait de vivre à la campagne doit exercer la meilleure influence sur la société. Je pense quil est de nature à remédier, en certaine mesure, à l'ébranlement moral occasionné par la grande révolution qui s'est produite dans les esprits et dans les institutions des peuples européens, car il
1 Voir Lettres publiées et inédites du comte Cavour ,'par Luigi Chiala. Turin, Roux e Favale. 1883.
tend à substituer aux liens matériels qui unissaient les différentes classes de la société sous la féodalité, des rapports de bienveillance réciproque, en harmonie avec la supériorité morale, d'une part, et la dépendance volontaire, de l'autre.
« Il est difficile d'apprécier comme il le faudrait tout le bien que produit la présence d'une famille riche, ou au moins aisée, au milieu d'une population pauvre et ignorante. Le bien qu'elle fera sera sans gloire et sans retentissement dans les journaux, et aucune académie scientifique ne lui décernera de distinction honorifique, mais son influence est immense.
« Il est si facile à un propriétaire intelligent et philanthrope de s'attirer le respect et l'affection de tous ceux qui l'entourent et d'exercer sur eux une influence morale bien supérieure à la pression exercée par les propriétaires féodaux l !
t Cette influence morale du riche sur le pauvre,^lu travail intellectuel sur le travail manuel, du capitaliste sur le prolétaire, raffermira les bases de l'ordre social et dissipera les craintes qu'inspire l'esprit révolutionnaire. J'estime que ces périls paraîtraient bien moins effrayantssi tous ceux qui, dans les cercles et les salons, consacrent leur éloquence à les décrire et à les combattre, faisaient valoir leurs terres et y employaient l'action considérable dont dispose tout propriétaire.
« Ils pourraient y exercer une action conservatrice et durable. Vivant au milieu de ces énergiques et fortes populations des campagnes, les aimant et les éclairant, venant à leur aide, ils transformeraient en une influence régénératrice une force qui pousse la société dans la voie de la révolution.
1 Aujourd'hui, il ne manque pas de légitimes satisfactions d'amourpropre et de récompenses morales et pécuniaires pour les études agronomiques et pour les améliorations introduites dans l'agriculture. Ainsi, des agronomes visent à remporter des prix aux expositions et aux concours agricoles. Cette perspective est un encouragement aux soins de leur activité éclairée et dirigée par la science. (Note des éditeurs )
« Les grands propriétaires .devraient, pendant quelques années, se dévouer à l'amélioration de leurs terres en s'iutéressant au sort de ceux qui les cultivent. Ils devraient répandre l'instruction et rétablir la société sur des bases plus équitables et plus fermes que celles qui ont été renversées en 1789.
« Mais pour que ce retour à la vie champêtre puisse avoir lieu dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, il faut que les hommes instruits trouvent à la campagne un moyen d'employer utilement leurs facultés et leur temps. Ce moyen, l'agriculture le leur fournira, parce que, grâce aux nombreux perfectionnements réalisés depuis un siècle, la culture n'est plus une simple routine, mais une vraie science, très variée dans ses applications et qui est cependant soumise à des lois certaines et universelles.
« Au premier abord, l'agriculture semble peu attrayante pour les littérateurs et pour les savants. Un homme habitué à la vie factice des salons éprouvera une répugnance naturelle pour l'étude des engrais et pour la surveillance du bétail. Il trouvera tout cela ennuveux, monotone et mesquin.
« Cependant, s'il surmonte cette aversion et s'il parvient à s'intéresser aux opérations les plus simples de la culture, à la plantation d'un champ de pommes de terre ou à l'élève d'une belle génisse, il se fera insensiblement en lui une transformation dans ses goûts et ses idées; il trouvera dans l'agriculture appliquée un attrait croissant, et les choses qui lui répugnaient le plus au début lui apporteront des jouissances très grandes qu'il n'aurait jamais soupçonnées.
c Les connaissances agricoles sont nécessaires à l'homme instruit qui vit à la campagne : d'abord, il trouve à y occuper ses facultés intellectuelles; en second lieu, elles lui sont indispensables s'il veut exercer autour de lui une influence bienfaisante qui donne du prix à une existence passée aux champs.
« En effet, l'estime que lui témoigneront les cultivateurs
sera proportionnée à l'habileté avec laquelle il administrera ses propriétés. Il aura beau être un savant distingué et un littérateur de renom, on fera peu de cas de lui si ses terres sont mal cultivées.
« Celui qui voudra exercer une action morale sur la population agricole doit commencer par se faire reconnaître comme le premier cultivateur du district. Un bon assolement appliqué à ses terres ou un beau bétail élevé dans ses étables le feront plus admirer qu'une découverte scientifique ou un poème épique. »