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Nouvelles lettres de femmes

je souhaiterais que votre choix allât ou va le mien, ou va celui de tous les hommes, quoi qu'ils vous en content. oAvertie et divertie par l'inconscience, l'inconséquence de quelques-unes, je voudrais qu'une dilection spéciale fût par vous donnée a celles qu'on vous montre n' avant point péché, ou souffrant de leur péché.

^Maintenant, si quelque philosophe de fumoir, surprenant ce livre entre vos mains, gronde : « zMieux vaudrait, par ces temps troublés, écrire autre chose que des histoires d'amour! » — assure^-le que l auteur \ fut conduit par humilité.

Un prophète fut-il, de ce fait, perdu pour la société (et je n'en crois rien), ce sera pour compenser tant de gentils conteurs égarés parmi les prophètes.

Courrier matinal

Courrier matinal

Onze heures du matin. Petit hôtel, rue Rembrandt.

Mme d'Arteny, trente ans, type de brune grasse, assise dans son cabinet de toilette, devant la table à écrire, couvre de caractères soigneusement et aristocratiquement allongés une feuille de papier gris-bleu.

T il ne faut pas m'en vouloir si cette promenade m'a laissée dans un trouble ssâr-J un peu douloureux. Comprenez-moi, mon ami. La douceur de marcher ainsi tout près de vous, de suivre à votre bras les allées de ce parc

lointain où, sûrs de ne rencontrer aucun visage de connaissance, nous cherchions l'illusion d'être légitimement au bras l'un de l'autre; vos paroles aussi, — car vous êtes un enchanteur! — vos tendres paroles, qui me grisaient... tout cela écarta de mon esprit, là-bas, la claire vision de mes devoirs... et j'ai pu laisser échapper de mes lèvres quelque chose qui ressemblât à une promesse .. Oh! si vague fût-elle, cette promesse, je vous prie en grâce de me la rendre; puisque vous m'aimez, — vous le dites et je le crois, — n'abusez pas de quelques mots volés à mon enivrement. Si vous me voyiez aujourd'hui, vous auriez pitié de votre amie. C'est que, rentrée chez moi, j'y ai retrouvé ces devoirs, trop oubliés pendant notre courte excursion à l'observatoire de Montsouris. Mon mari m'attendait, noble cœur que je ne me résignerai jamais à abuser; il m'annonçait son projet de louer, dès le mois de juin, une villa sur la côte normande, afin que je pusse quitter Paris de bonne heure avec les enfants, comme le recommande le médecin. Lui, le pauvre ami, restera ici tout seul, rivé à ses affaires; il mènera tout l'été

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cette odieuse vie de garçon, qui lui est si pénible... Puis, ce fut René qui rentrait de classe, qui me montrait orgueilleusement un « bon bulletin », qui m'embrassait (baiser évocateur de remords!) à cette place même où vous aviez, par surprise, posé vos lèvres, dans la voiture. L'institutrice m'amenait ma fille, ma Valentine, toujours pâlotte et inquiétante, mais si délicieuse à écouter quand elle gazouille son jargon demianglais, demi-français. Toute ma vie de femme honnête, aimant son mari, aimant ses enfants, me ressaisissait... Ah! il faut que j'avoue le crime que j'ai commis alors contre votre tendresse. J'ai couru m'enfermer dans ma chambre et, les larmes aux yeux, j'ai griffonné un billet pour vous où je vous disais: « Une faut plus nous revoir, Maxime. Je sens que je vous aime trop pour rester encore longtemps — si je continue à penser à vous, à vous rencontrer — la femme que je suis, que je veux être, que je dois être. Adieu... Ne me détestez pas : cela me ferait trop de mal; je ne pourrai jamais vous rendre heureux, sachez-moi gré de vous éloigner! » Ainsi vous écrivais-je, Maxime,

ce cette lettre, vous auriez dû la recevoir à la place de celle-ci... Pour l'avoir écrite, je reconquis un semblant de calme le reste de la soirée. Mais en la relisant ce matin, j'ai senti que je vous aimais trop pour vous faire tant de chagrin. J'ai déchiré le cruel billet; j'ai résolu de ne plus rien vous prescrire, de me remettre entre vos mains, qui sont celles d'un ami dévoué, je le sais, et d'un galant homme. Soyez plus fort que moi, Maxime. Cette sagesse nécessaire, que je n'espère pas obtenir de moi-même, je la demande à vous, ou plutôt je la demande à nous deux, unis par le même vœu d'être l'un à l'autre, au moins de cœur, puisque nous ne pouvons nous appartenir autrement. Répondez-moi vite : j'ai besoin de vos lettres ; mais ne m'y dites point des choses que je ne saurais entendre...

La lettre continue sur ce ton le long de six pages. Mme d'Arteny la signe de son prénom abrégé : Gab, la relit d'un air satisfait, la glisse sous une enveloppe sur laquelle elle trace cette adresse : Monsieur Maxime Renoitard, attaché ait cabinet du ministre des Affaires étrangères, 8, rue Montalivet, E. V.

Après quelques minutes de réflexion, elle prend une autre

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feuille de papier et y griffonne, d'une écriture singulièrement plus rapide, les lignes suivantes :

J'ai reçu votre mot et j'ai apprécié la délicatesse du procédé! M'écrire chez moi, ouvertement, des choses qui ne laisseraient aucun doute à qui vous savez s'il les lisait! Et ce ton! Vrai, mon cher, il y aurait de quoi me guérir à jamais de la malheureuse faiblesse dont vous avez profité trois ans, si je n'en étais radicalement guérie déjà. Enfin, le passé est le passé : n'en parlons plus.

Vous consentez à me rendre mes lettres, me dites-vous, à la condition que nous nous reverrons encore « de temps en temps ». « De temps en temps » est charmant. On sent que vous ne tenez pas à des relations suivies... Mais quand vous aurez une après-midi à perdre, vous daignerez!... Merci! vous êtes trop bon. Je n'aime être le pis-aller de personne ni la doublure de qui que ce soit. Lorsqu'on en est à désirer me voir de temps en temps seulement, j'en suis déjà, moi, à désirer qu'on ne me voie plus du tout. Brisons donc là, sans fracas, sans saleté réciproque, si

possible. Vous avez des lettres de moi; mais j'ai de vous aussi certains billets confidentiels concernant des entreprises financières, — que vous avez vraisemblablement oubliés. Voyez un peu la tête de vos électeurs s'ils les lisaient un jour dans les feuilles!... Donnant, donnant. Notre situation sera nette après, et, dès lors, je ne demanderai pas mieux que de vous faire bon visage dans le monde.

Toutefois (sauf en un cas que je vous dirai tout à l'heure), je ne tiens pas à ce que notre rencontre soit prochaine. Je quitterai Paris de bonne heure cette année : mon mari prend prétexte de la santé de Valentine pour me reléguer à la mer dès le mois de juin, afin de vivre plus tôt son édifiante vie de garçon annuelle. Je vous demande de ne pas venir à la maison d'ici à mon départ. Avec les mois d'absence, cela fera près d'une demi-année où nous ne nous serons pas vus; c'est suffisant, il me semble, pour faire passer nos souvenirs communs à l'état de légende.

Un mot encore, un mot d'affaires : Je sais

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que vous les aimez brefs et précis, et celui-ci est nécessaire pour la régularité de notre liquidation. Je viens de recevoir la note semestrielle de Doucet. Vous m'avez toujours dit : « J'entends payer un luxe de toilette que je vous demande, dont je jouis personnellement et qui me fait honneur. » A qui, d'après vous, revient cette note? Je vous le laisse à décider. Il me semble que nous pourrions nous quitter sur un acte amical, et, voyez si je suis raisonnable, j'irai volontiers, puisque vous désirez me voir, chercher moi-même — pour la dernière fois — la facture acquittée dans notre ancien Ioving home de la rue Clément- Marot.

A vous, en bon camarade,

Gabrielle.

Mni« d'Arteny glisse sa lettre dans une enveloppe, la cachette, écrit l'adresse : Baron Silberberg, député, 9, avenue. d'Antin, E. V., et sonne sa femme de chambre.

Le Respect

Le Respect

(^Mademoiselle Zoé Canisy au vicomte Louis Je la T\ivaudière.

^/Çfe^S uand vous lirez cette lettre, mon cher A'SeJI) )p> Louis, je ne serai plus à Paris : je voà^>^5 guerai vers une autre patrie — l'Italie — en compagnie de sir William Hopkins, l'Anglais apoplectique que vous avez rencontré chez moi deux fois, la semaine dernière, et que je vous ai présenté froidement comme mon oncle. Sir William n'est pas mon oncle, c'est mon amant, depuis quinze jours. Si je vous dis cela brutale-

ment, n'y voyez pas la cruelle envie de vous faire du chagrin... Non, je vous aimais et je vous aime bien, croyez-le. Seulement, notre liaison était condamnée à une fin hâtive, ayant commencé par un malentendu. Prenez donc votre parti courageusement— et écoutez-moi encore une fois : cette épreuve vous servira.

Vous souvient-il, cher ami, de la façon dont nous fîmes connaissance à la mi-juin? Ah! que ce fut gentiment romanesque, cette subite pluie torrentielle, ce fiacre hélé en même temps par nous deux, — le cocher allant à vous, — et vous m'ofTrant, chapeau bas, le précieux abri roulant, dont, me disiez-vous, j'avais mille fois plus besoin que vous-même. Vous fîtes preuve, en cette occasion, d'une si parfaite éducation et, en même temps, d'une si touchante timidité (car vous hésitiez à monter avec moi, enfant!) que tout de suite je devinai l'élève des bons Pères, frais émoulu de « Vaugirard » ou de ce Madrid », et que tout de suite, ma foi, j'eus un béguin pour vous, un fort béguin.

Combien vous mîtes de temps à vous en aper-

LE RESPECT I f

cevoir, mon ami! C'est moi qui dus vous conduire, étape par étape, jusqu'à celle où votre vertu succomba dans mes bras! Mais, avant cette échéance, que de mesures pour rien, comme disent les chefs d'orchestre! Cinq ou six repas en têteà-tête, vingt rendez-vous au moins, pendant lesquels nos entretiens eussent édifié un noviciat de carmélites. Et des « foôrmes », des « madame », des a quand j'ai eu l'honneurde vous rencontrer», des « me permettez-vous de vous reconduire? »... (Si je te le permettais! nigaud, va!) Tout ce respect me donnait horriblement sur les nerfs; quand je vous quittais, j'avais des crises : je me promettais de vous envoyer paître, de ne plus vous revoir de ma vie... Mais voilà... j'avais le béguin... Et pour nous autres femmes, le béguin est la forme moderne de la fatalité.

Lorsque vous eûtes enfin perdu votre robe d'innocence, — délicatement arrachée par mes mains, et sans votre aide encore, — il y eut pour nous quelques beaux jours. Oh! vous jouiez votre partie fort maladroitement, cher, ne vous y trompez pas. Seulement, j'étais emballée, et

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vos maladresses mêmes me séduisaient. Par exemple, les intervalles étaient horripilants. Vous aviez le respect tellement chevillé à l'âme, que ma « chute » (comme vous appeliez notre petite aventure, en baissant les yeux) ne l'avait aucunement amoindri. Vous me traitiez à peu près comme vous eussiez traité la vicomtesse de la Rivaudière, si elle eût existé. Lorsqu'il fallut aborder cette terrible question, — l'argent, — ce fut bien un autre embarras. Personnellement, je méprise tout à fait ce métal, — vous avez pu vous en apercevoir, — mais enfin, il faut vivre, n'est-ce pas? Et comme je vous étais absolument fidèle (oh! les béguins!), toutes mes économies y avaient passé. De votre côté, vous êtes extrêmement généreux, et d'ailleurs fort riche, ce qui sied à la générosité. N'empêche que, grâce à ce maudit respect qui vous étranglaitles paroles dans la gorge, il fallut jouer devant vous une comédie répugnante, afin d'obtenir l'indispensable. Oui, vicomte, si j'ai dû faire naufrager dans les mers de Chine mon pauvre père, capitaine au long cours pour la circonstance; si j'ai dû imaginer la

cargaison perdue, les créanciers avides, la nécessité de vendre mon hôtel et mes meubles pour sauver de la honte d'une faillite le nom honorable des Canisy, — ne vous en prenez qu'à vous... C'était une carotte monumentale, une carotte de comice agricole; j'eus plus de peine que vous, croyez-le, à la digérer. Mais comment faire?

Enfin, tout s'arrangea. Vous fûtes d'une libéralité de gentilhomme, et cela tout simplement, de fort bonne grâce. Je n'aurais pas demandé mieux, vous sentez bien, que de vous en récompenser par une tendresse un peu plus active, un peu moins... comment dirai-je?... monotone que par le passé. Mais va te promener! Autant faire entendre un sourd ou faire voir un aveugle! Dieu sait pourtant ce que je dépensai de persévérance et d'inspiration. Hélas! vous détourniez les yeux, vous fuyiez le doux péril, de peur de succomber à la tentation, et de me manquer définitivement de respect, à moi qui justement ne souhaitais pas autre chose! Certain jour ce fut moi qui, un peu grise, je pense, fus tentée de m'égarer. Ah! je n'allai pas loin! Je vis bien vite, à l'anxiété qui

se peignit sur votre visage, que je faisais fausse r\>ute, et je rebroussai chemin en hâte. Avouez tout de même que vous aviez eu une belle peur?

Alors je changeai de tactique. J'amenai adroitement nos entretiens sur des sujets suggestifs. Je vous questionnai avec ingénuité, vous qui étiez si peu en état de répondre. Je vous confiai de prétendues conversations entendues par hasard; je voulais des explications, car, disais-je, je n'avais pas bien compris... Que vous étiez drôle! balbutiant, rougissant, cherchant à détourner la causerie!... Mis au pied du mur, vous déclariez que « oui, assurément, il y avait des hommes sans principes qui... de vilaines femmes qui... etc. » Mais que, pour votre part, « vous ne pourriez jamais aimer une femme sans la respecter comme votre femme ».

De guerre lasse, je n'insistai plus; nous continuâmes à faire bouillir le pot-au-feu de l'amour, assaisonné de respect. Il fallait, vraiment, que mon béguin fût solide pour survivre à tant de correction. Il survécut longtemps, longtemps : jusqu'au jour où se leva entre nous le terrible

fantôme, précurseur des ruptures : l'Ennui. Oui, cher ami; je vous aimais encore, mais vous m'assommiez. Tout ce qui fait de vous un jeune gentleman d'une parfaite éducation, d'une tenue irréprochable, tout ce qui m'avait séduite d'abord, m'exaspérait à présent. Vous ne pouviez plus ouvrir la bouche, ni ébaucher un geste, sans m'irriter les nerfs. Je me serais bien mise en colère, je vous aurais bien fait des scènes, et cela m'eût un peu soulagée : mais le moyen de se disputer avec un homme qui vous parle toujours comme à une princesse, qui s'incline devant vos moindres caprices, qui dit et qui fait tout... — tout — avec des gants?... O mon vicomte, en ces temps difficiles, combien vous fûtes respectueux — et ennuyeux!

Pourtant je ne vous trompais pas. Que voulezvous, je n'aime pas le cumul. Chacun son goût. Cela aurait pu durer ainsi encore longtemps, et c'eût été fâcheux pour vous comme pour moi. Le hasard y pourvut, heureusement.

Il y a quinze jours, je revenais de votre garçonnière, après une de ces mornes séances de

tendresse où vous aviez toujours l'air, même en dénouant votre cravate, de me demander en mariage,— je revenais chez moi, dis-je, énervée, les dents agacées, avec l'envie de battre quelqu'un : dans ces cas-là, je vais à pied; la marche dissipe mes vapeurs. A la hauteur du parc Monceau, sur le boulevard de Courcelles, j'entendis un pas qui me suivait. Je me retournai à demi : je vis un homme d'une quarantaine d'années, la face congestionnée, la démarche pesante, un gros cigare à la bouche, et, sur toute sa personne, cette apparence de sportsman anglais qui ne trompe guère. Je hâtai le pas; il pressa le sien. Après tout, cela m'était égal qu'on connût mon adresse; je gagnai la rue de Phalsbourg et mon hôtel sans paraître m'apercevoir de rien.

J'étais dans ma chambre, j'avais ôté ma voilette et mon chapeau, quand subitement la glace de ma cheminée me renvoya l'image de mon suiveur. Il était entré derrière moi, paisiblement, n'ayant pas rencontré de domestiques ou les ayant muselés avec quelques louis.

Je me retournai, furieuse :

— Monsieur! c'est une infamie d'entrer ainsi chez une femme! Voulez-vous bien sortir, ou je vous fais jeter dehors!

Il ne s'émut pas, tira son portefeuille et me montra des billets de banque.

— Donner argent, fit-il, argent beaucoup... J'aime les femmes qui havent grosse poitrine, comme vô...

Et comme j'allais sonner, il donna un tour de clef à la porte, me prit par les poignets, et dit :

— Why not ? Pourquoi pas ? C'être votre métier, is it not?

Que vous dirais-je, mon cher Louis? Sir William Hopkins (car c'était lui) se conduisit avec moi comme la dernière des brutes : et maintenant que je le connais, cela ne me surprend pas; il a une éducation de palefrenier. Mais l'âme d'une femme est pour cette femme même un mystère; dans l'état d'énervement où j'étais, sa brutalité me fit grand bien, comme eût fait une douche violente. Ajoutez que sir William, qui a passé sa jeunesse dans les bouges de Londres, me joua

immédiatement des airs que, depuis ma liaison avec vous, je n'entendais plus, et que je reconnus avec plaisir.

Quand il lut parti — laissant avec ostentation sur la cheminée un certain nombre de billets de banque et déclarant qu'il reviendrait, — je m'abîmai dans des réflexions. Ma nouvelle conquête ne me plaisait, certes, qu'à demi; mais c'était bien l'homme qu'il fallait pour faire la cure de mes nerfs, pour guérir mon indigestion de respect. Il revint; je l'accueillis mal, ce qui parut lui être très indifférent. Pendant les quinze jours où je vous trompai avec lui, il ne démentit pas un instant l'opinion que je m'étais formée de lui dès la première entrevue : vicieux, brutal, mal élevé, — la bouche toujours ouverte aux jurons et (ce qui est une compensation) les mains toujours ouvertes aux guinées.

Avant-hier, il m'a dit qu'il partait pour l'Italie, et m'a proposé de l'accompagner. Oh! sans phrases : on aurait dit un engagement de Sarah, deux mois de voyage, les frais payés, le droit d'emmener deux domestiques, et tant par jour.

J'ai accepté.

Dans deux mois, sir William reparc pour l'Inde où il a des intérêts. Moi je reviens à Paris, ma tournée finie, parfaitement libre. Que penserez-vous de moi alors, mon ami? La présente lettre aura probablement détruit vos illusions sur mon compte; je n'ose espérer votre retour chez moi. Si le cœur vous en dit cependant, sachez bien que vous serez reçu rue de Phalsbourg à bras ouverts, et que je serai disposée à vous aimer encore de mon mieux, à condition cependant — jurez-le-moi!.. — de ne plus me respecter... mais là, plus du tout!...

Mon vieil Ami

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Mon vieil Ami

éAfadame de Langallery à monsieur Vabbé Le

éMotheux, aumônier du couvent de la zMadone, à Taris.

j£%^jgES dernières journées de carême, mon \(\f£fîÈ cner abbé, me plongent dans un spleen 22^-^$ affreux, et je ne vois guère que vous au monde avec qui je sois en état de causer. Mon mari est absent, il est en manœuvre de garnison, sur les confins du Poitou : Châtellerault est plein de veuves d'officiers, veuves pour huit jours. Notre veuvage s'aggrave de la mélancolie du temps : je

ne sais pas comment l'almanach vous traite à Paris, ni si le soleil fait bourgeonner les lilas dans mon cher vieux couvent delà Madone; ici, depuis une quinzaine, nous respirons du brouillard et nous barbotons dans la boue. Et puis, et puis... il y a la grande lessive pascale, le nettoyage général de la conscience qu'il s'agit de préparer... On s'examine : on s'aperçoit qu'on ne vaut pas un sou de plus que l'an passé, ce qui est enrageant, ou même qu'on vaut quelques centimes de moins, ce qui est désolant. Toutes les végétations parasites d'égoïsme, de médisance, de paresse, de gourmandise, de coquetterie qu'on avait dans le cœur ont prospéré, grandi, fructifié. Ah! mon bon directeur! Heureusement je ne me confesse plus à vous ; le bon petit sermon, vert et dru, que j'attraperais!

Je dis heureusement... et je pense le contraire. Au prix du petit sermon vert et dru, j'achèterais volontiers les sages réflexions, les prévoyants conseils de mon bon abbé Le Motheux. Nos vicaires d'ici sont braves gens, mais tout d'une pièce, sans clairvoyance et sans finesse, enfants de ruraux que

le séminaire a volés à la ferme. Moi, bien que née ici, je me suis trop parisianisée au couvent, et pendant mes séjours de vacances chez ma tante d'Hortisols, pour penser, pour parler de plain-pied avec eux. Je vous entends gronder: « Parisianisée!... parisianisée!... en voilà des idées!... Cette petite Roberte s'en fait accroire, à présent, parce qu'elle connaît un peu l'Obélisque et le Panthéon. » iNon, cher abbé, je ne m'en fais pas accroire. Je ne suis qu'une petite bête, c'est entendu; mais tout de même j'ai des morceaux de mon cœur que je ne confierais pas à mon directeur d'ici, pas plus que je ne lui offrirais un bibelot de Saxe qu'il n'apprécierait pas et qu'il casserait vite, de ses gros doigts de paysan. Vous, nous vous donnions des Saxe, quelquefois, pour votre fête, et vous ne les cassiez pas, et vous les prisiez à leur prix.

Tout ce bavardage est pour vous expliquer que j'ai, tout au fond de ce cœur de provinciale parisianisée, ou de parisienne exilée en province, à votre choix, un certain remords bizarre et délicat, tellement délicat et bizarre que vous seul au monde pouvez l'apprendre de moi. Il faut avoir

connu la petite scrupuleuse que j'étais au couvent pour concevoir l'inquiétude obstinée, le tourment d'âme où cela me met, depuis tantôt un mois. Au fait, il vaut mieux tout vous conter par le menu : ayez, encore une fois, la patience de m'écouter. Vrai, c'est une charité.

Je ne sais pas si jamais, à la Madone, je vous entretins de « mon vieil ami ». Peut-être, car je vous contais tout ce qui me traversait l'esprit. Peut-être pas, car j'aimais « mon vieil ami » avec l'égoïsme insouciant des enfants pour les vieillards, et j'avoue que, de loin , je ne rêvais pas trop souvent à lui. Ce vieil ami avait dans les cinquante ans quand je vins au monde. Il n'a été mêlé à ma pensée qu'en amitié un peu coquette. Mais je crois que, moi, j'ai tenu une grande place dans les dernières années de sa vie.

Il s'appelait le baron Delaborde. Il avait mené une existence assez aventureuse, fils d'un courtisan de Charles X qu'il suivit en exil, rallié à Napoléon III qui le rappela à la cour, où il fut un des plus notoires viveurs de Compiègne, enfin retiré

après la guerre à Châtellerault, sa ville natale, où, à cinquante ans passés, il trouva moyen encore de ravager deux ou trois paisibles ménages de province. Ce que je vous conte là n'est pas pour vous faire apprécier beaucoup mon vieil ami; je me hâte d'ajouter qu'il avait toutes les vertus sauf celle qui lui manquait, et que d'ailleurs il est mort en bon chrétien croyant et repentant. Serez-vous plus sévère que le Grand Juge?

Toute gamine, j'ai vu le baron Delaborde encore beau, séduisant, témoignant par sa figure et sa tournure qu'il avait mérité sa renommée. Mince et souple, il paraissait trente ans, vu de dos. Ses cheveux, parfaitement blancs, faisaient honte par leur abondance au ce déplumage » hâtif de nos jeunes gens. Pas une brèche, pas une piqûre d'or à ses dents. Toute sa personne révélait ce raffinement excessif reproché si aigrement par les hommes aux hommes que les femmes ont beaucoup aimés.

Il habitait, sur le cours de Blossac, un hôtel dont la grise allure aristocratique contrastait avec les blanches façades des maisons bourgeoises de

la ville. Il y vivait seul avec une parente ruinée qu'il avait recueillie et qui, plus jeune de quelques ans, semblait sa mère. Son nom, son passé l'entouraient d'une telle auréole que lui, célibataire, pouvait donner des dîners et des bals chez lui, où s'empressait la société la plus sévère, la plus morguée de cette petite ville de province. Jeunes femmes, jeunes filles, vieilles dames, toutes en raffolaient : il savait si bien dire à chacune le mot qui la flattait, s'occuper de la moindre avec une activité presque tendre qui donnait à penser aux naïves : « Mais le baron est amoureux de moi?... » Pour ma part, j'avais tout juste neuf ans qu'il m'appelait déjà ce Mademoiselle », me traitant avec toutes les marques du respect admiratif, et le jour de ma fête, au lieu de m'acheter des joujoux, me donnait des fleurs, comme à une femme. Pensez si je fus conquise! Au baron Delaborde, âgé alors de cinquante-neuf ans, mes premières coquetteries se sont adressées : c'est lui qui le premier m'a fait connaître ce plaisir interdit — et si amusant! — d'être courtisée. On m'embrassait sur les joues ou sur le front tant

qu'on voulait: lui seul songeait à me baiser les mains et choisissait pour cette caresse déférente les moments où nous nous trouvions seule à seul. Cela me troublait à l'extrême. Mon confesseur d'alors a dû bien rire quand je lui avouais, avec une émotion qui m'étranglait, que «je m'étais laissé baiser les mains par un monsieur ».

Cette intrigue sans péril dura près de quatre ans, jusqu'au moment où l'on me mit à la Madone, et où je fis votre connaissance, mon cher abbé. Je dois dire à la honte de mon cœur que le vieil ami fut assez vite oublié. Paris, même vu à travers les grands ormes d'un couvent, Paris change assez vite l'âme des demoiselles de province. Deux fois le mois, sans compter les petites vacances, je sortais chez ma tante d'Hortisols; j'y entrevoyais les hommes du monde d'aujourd'hui, certes moins courtois, moins galants, souvent moins spirituels que le baron; mais, sur lui, ils avaient tout de même l'énorme avantage d'être jeunes, et je m'en apercevais, et je m'accoutumais à envier les hommages qu'ils adressaient aux jeunes femmes et aux jeunes filles, — qu'ils ou-

bliaientdem'adresser. Si bien qu'aux grandes vacances, quand je revins à Châtellerauit, lesgrâces de mon vieil ami me parurent un peu fanées.

Il reçut de moi, je crois, une impression tout opposée. J'étais à l'âge où l'on se transforme : il me fit entendre que la transformation était heureuse. Lui n'avait pas vieilli : c'était le même grand vieillard aux cheveux de soie blanche, rasé à la pierre ponce, l'œil lumineux, la lèvre rouge, la peau mate et les dents nettes. C'était encore l'homme le plus élégant, le plus spirituel, le plus galant de notre petite ville. Mais quoi?... je cessais d'être enfant et j'avais vu Paris.

Pour fêter mon retour, le baron donna une fête dont Châtellerauit n'a pas encore perdu le souvenir. Comédie de salon, bal, souper, illumination du jardin, rien ne fut épargné. Ne me grondez pas, mon cher abbé, si je vous confesse que j'eus beaucoup de succès et que cela me causale plus vif plaisir. A Paris, chez ma tante d'Hortisols, j'étais une jeune pensionnaire de quinze ans qui ne tirait pas à conséquence. A Châtellerauit, je revenais auréolée du prestige

de mon éducation parisienne, ayant aussi appris un peu, avec mes parisiennes compagnes de la Madone, à m'habiller, à me coiffer, à me parer. On me fit si universellement la cour que tout notre petit monde féminin commença de me détester et cria au scandale. La garnison se signala dans ce carrousel de ce flirts ». Nous possédons une vingtaine d'officiers d'infanterie etd'artiilerie qui résument l'espoir d'intrigue de nos ChâteUeraudaises. Ils furent à mes pieds tout le temps du bal; moi, je me laissais courtiser, surprise, ravie, je les aimais tous un peu, il me semblait. Il y en avait un surtout, simple lieutenant, donc les cheveux blonds bouclaient naturellement malgré les efforts de la brosse pour les maintenir droits, dont les yeux avaient l'air de gouttes de café... enfin, je choisissais celui-là bien plus volontiers pendant le cotillon. Je crois bien que mon vieil ami — qui ne dansait pas — s'en aperçut, car, au souper (où il me plaça à sa droite à ma grande confusion), il s'empressa de me dire que le lieutenant Desfeuilles avait la pire conduite, portait le trouble dans les familles et

compromettait particulièrement les jeunes demoiselles... Ce qui m'était parfaitement égal.

A dater de cette mémorable soirée, un changement survint dans mes relations avec mon vieil ami, — mais un changement dont je fus seule consciente : je ne le pris plus au sérieux. Je l'aimais bien tout de même, certes, ses attentions me flattaient, elles m'eussent manqué s'il me les eût refusées, les voir rendre à une autre m'eût légèrement enjalousée : mais si j'évoque mon cœur de seize ans, je me souviens que ce jeune cœur commença à jouer au baron une perpétuelle comédie. Il ne me domina plus; c'est moi qui le menai comme en laisse, qui le tins en éveil. Je fus avec lui d'une incroyable coquetterie, m'accordant, me refusant, boudant, cajolant, m'amusant de sa jalousie. Ne croyez pas que ce fût, de ma part, l'effet d'une méchanceté précoce. J'aurais eu grand'honte à faire souffrir mon vieil ami : je le prouvai bien parla suite. Du reste, il ne souffrit aucunement; je crois même que son âme d'ancien courtisan se rajeunit à cette jeune intrigue. Et de fait, je lui accordais

bien plus que par le passé, alors qu'il m'ini daic, s'amusait de moi comme un chat s'amuse d'une souris. Le grand plaisir, je vous le demande, de baiser en cachette la main à une gamine dont on peut baiser le front devant tout le nu Maintenant, presque jeune fille, on ne m'embrassait plus sur le front, ni sur les j nies. Effleurer le bout de mes doigts c'était une faveur, un menu suffrage d'amitié tendre. J'affectais d'y attacher une énorme importance, je n'accordais « cette main, cette main si jolie », qu'au prix de longues supplications. C'était encore et de souris: mais le chat, vieilli et désemparé, devenait le jouet de la souris enhardie, un peu pervertie.

Les vacances passèrent, puis une autre ar: puis d'autres vacances encore, avec d'autres années... Cela me parait avoir duré longtemps, très longtemps, ce séjour à la Madone, les sorties chez ma tante d'Hortisols. les mois d'été à Ci lerault, les rentrées. .. et ce ne furent que trois ans, pourtant. Oh! le cher adorable temps où l'on est i une grande • à la pension, ou l'on se sent tout

près d'entrer dans la vraie vie, encore une enfant, cependant, sans soucis, sans renoncements, Pinfi 1 de l'espoir en avant de sa vie ! On a la main sur le bouton d'une porte; derrière cette porte c'est le monde, l'amusement, l'amour... on va tourner le bouton, ouvrir la porte, entrer... Décidément, des deux côtés de la porte, celui de la pension vaut le mieux.

C'est l'an dernier, peut-être vous en souvenezvous, mon cher abbé, que je quittai la Madone et vous pour rentrer définitivement à Châtellerault chez mes parents. Notre petite ville, je vous le disais, n'est pas trop ennuyeuse. Malgré la vilaine politique qui brouille et divise tant qu'elle peut, on ce se voit » en;ore assez, fonctionnaires, indigènes, militaires. Les officiers surtout réveillent la gaieté : ils organisent le tennis, les carrousels, les rallies, quelques bals. Enfin, une réduction de vie mondaine qui ferait sourire les parisiennes, mais qui suffit parfaitement aux petites provinciales comme moi. Nos officiers, étant presque tous d'artillerie, changeaient à peu près tous les deux ans... mais comme il y

en avait toujours et que nul ne me tenait particulièrement au cœur, le changement m'était bien égal. Il se trouvait toujours quelque lieutenant, voire un capitaine, qui dansait bien, causait à peu près, et me jugeait assez de son goût pour causer et danser plus volontiers avec moi. Cet officier privilégié — il s'appela successivement Desteuilles, d'Erbelincourt, Rodrigues, etc., etc. — était naturellement la bête noire de mon vieil ami. Il y a un certain discours sur la suffisance, la mauvaise éducation, l'égoïsme et les basses mœurs delà génération présente: un autre sur la nullité intellectuelle et sentimentale des officiers; un autre sur l'esprit ridiculement étroit de l'Ecole polytechnique que j'ai entendu plus souvent qu'il n'était nécessaire pour les fixer dans ma mémoire... Car mon vieil ami se répétait un peu; il vieillissait, mon vieil ami, et, ce qui prouve que je l'aimais sincèrement malgré tout, c'est que de ce vieillissement je m'apercevais, et que cela me faisait du chagrin. Au physique, c'était toujours le même compagnon svelte et bien paré; ni cheveu, ni dent

n'avaient lâche prise ; mais la fine compréhension des choses ambiances, la sûreté de la mémoire, le sens du ridicule commençaient à lui échapper un peu : comme disait notre colonel Remy : « Il perdait le contact, ce pauvre baron. » Je n'étais plus seule à me divertir de la cour tardive dont il m'avait faite l'objet : elle le ridiculisait un peu aux yeux de tout le monde, j'en sourirais pour lui, devenue meilleure parmi la méchanceté d'autrui... Comment l'avertir? Sur ce chapitre, il était de plus en plus intraitable. Je lui devais la première et la meilleure part de mes soirées : MM. Desfeuilles, d'Erbelincourt,Rodrigues,etc... passaient à leur tour, et encore! Je me prêtai volontiers à cette comédie, ou plutôt je m'y prêtai volontiers jusqu'au jour où... Mais il faut vous conter en détail cette mémorable aventure, qui fixa ma vie.

A un bal de la sous-préfecture, — le 6 février, je ne l'ai pas oublié, — je rencontrai le capitaine de Langallery. Il n'était pas artilleur, celui-là; il sortait de l'école de guerre et venait d'être

nommé au cjQ de ligne. Simple fantassin, donc; mais vous n'ignorez pas que les capitaines sont montés : Langallery était même un cavalier remarquable. Croyez-vous aux coups de foudre, mon cher abbé? Vous me direz que cela ne vous regarde pas; mais je vois bien qu'au fond vous n'y croyez point. Eh bien! vous avez tort. J'ai reçu le coup de foudre, moi. Au retour de ce bal où je n'avais dansé qu'une seule fois avec M. de Langallery, — j'ai emmené maman dans ma chambre, je me suis jetée dans ses bras et je lui ai dit :

— Ma petite maman chérie, il faut que j'épouse M. de Langallery.

Tête de mère! Elle me crut folle :

— M. de Langallery? Qu'est-ce que c'est que M. de Langallery?

— Comment, tu ne l'as pas vu? Le capitaine?... celui qui a une moustache brune et des yeux noirs, avec de si jolis sourcils?

Elle ne savait pas! Elle n'avait rien remarque, ni les jolis sourcils, ni la moustache brune, ni les yeux noirs! Elle n'avait pas distingué ce capi-

taine des autres capitaines. Elle n'avait pas reçu le coup de foudre, elle. Il y a une grâce d'état pour les personnes âgées.

— Enfin, n'importe. Il faut que je me marie avec M. de Langallery.

— Mais, mon enfant chérie, tu n'y penses pas! Nous le connaissons à peine, ce monsieur... Nous ne savons rien de sa famille...

— Si, moi. Langallery, bonne noblesse de l'Orléanais. Le père est mort. Henri n'a plus qu'une vieille mère infirme et une sœur mariée.

— Henri! Elle l'appelle Henri!... Et qui t'a donné tous ces beaux renseignements?

— Mais... un peu tout le monde, maman. Oh! sois tranquille, je ne me suis pas compromise. J'ai risqué une petite question par-ci, une petite par-là... Et quand on me répondait, j'avais l'air de penser à autre chose.

Maman riait, un peu inquiète malgré tout. Je la fis asseoir sur un fauteuil, moi à genoux près d'elle; et je l'embrassai fort, fort.

— N'est-ce pas, maman, que vous me marierez à M. de Langallery?

— iNous te marierons... Si ce monsieur est un parti convenable, mon Dieu...

— Mais puisque je te dis qu'il l'est, convenable!

— Qu'est-ce que tu en sais? Ce qu'on t'en a dit dans un bal? Il n'a peut-être que sa solde, cet officier.

Voilà une affaire qui m'était bien égale, par exemple! Mais vous savez, mon cher abbé, les parents!... Je murmurai, pour ne pas indisposer maman :

— Oh! maman... Un château dans l'Orléanais pense!

— Un château ! Nous en avons un aussi, dans le Poitou, un historique même, et si nous voulions l'habiter, il y faudrait dépenser trois cent mille francs de réparations.

Après un court silence, elle reprit à voix plus basse :

— Et puis, est-ce qu'il t'aimera?

— Dame! J'espère que oui, maman.

— Il te l'a dit?

— Oh! non, maman; nous n'avons dansé

ensemble qu'une fois. Il ne m'a rien dit du tout.

— Alors... es-tu sûre qu'il n'aime pas une autre personne? S'il était fiancé, par exemple?

Elle a dû bien regretter d'avoir émis cette hypothèse, pauvre maman! Figurez-vous, mon cher abbé, que je me trouvai mal instantanément... Il fallut cinq minutes de vinaigre, de sels, de tapotements dans la paume des mains pour me ranimer. En rouvrant les yeux, j'aperçus ma chambre. J'étais toute penaude. On me laissa seule avec maman. Je l'embrassai, je lui dis que j'allais bien. Il ne fut plus question de M. de Langallery entre nous.

Cette nuit-là, je dormis mal : je voyais tout le temps M. de Langallery en train d'embrasser des jeunes filles ; et aucune de ces jeunes filles n'avait ma figure.

Le lendemain, sans me rien dire, maman alla faire une visite à la colonelle Remy. Elle revint toute gaie, et me prenant à part :

— Je sais des choses, dit-elle... M. de Langallery n'est pas fiancé, c'est un bon officier, pas sans fortune, mais pas très riche.

Je battis des mains.

— Oh! quel bonheur, il n'est pas trop riche!

— Vous dînerez ensemble jeudi, chez madame Remy.

Nous dinâmes ensemble jeudi, chez Mrae Remy. Il arriva à temps, mais le dernier. Quand il entra dans le salon de la colonelle, j'observai papa et maman ; ils me parurent un peu déçus. Sans doute ils s'étaient attendus à voir le duc de Lauzun. Croiriez-vous que je fus bien contente? « Tant mieux, pensai-je ; je voudrais être seule à le trouver si bien, si bien, — pour que personne ne me le dispute. »

Voilà comment j'étais devenue humble vis-àvis de lui, moi qui, la veille, me moquais de tout le monde et taisais joujou avec les « flirts ». Henri s'en aperçut bien, et je crois que cela le toucha. Il y a des hommes qui se prennent aux résistances, d'autres à l'immolation. Il fallait à Henri une immolée pour le décider au mariage. Il l'eut. Oh! cela ne marcha pas tout seul. Il ne voulait pas se marier. Il se défendait contre luimême : seulement, petit à petit, je le sentais qui

s'enlizait, qui s'enlizaic, et je l'attachais à moi par une infinité de petits fils imperceptibles. Nous ne nous étions point rait d'aveu, mais déjà nous ne pouvions plus nous passer l'un de l'autre.

... Et mon vieil ami?

Mon vieil ami n'avait rien vu, ne se doutait de rien. Il continuait à jalouser Desfeuilles, Erbelincourt, Rodrigues et Cie, tous les petits danseurs évaporés qui se donnaient l'air de me parler en confidence. Henri et moi, au contraire, nous gardions dans le monde une irréprochable tenue. Seuls, les observateurs très avisés pouvaient remarquer que chacun de nous était un peu nerveux, un peu inquiet, quand l'autre n'était pas là, et que nous ne redevenions tout à fait « nous » qu'à nous savoir proches l'un de l'autre. Si Desfeuilles, Erbelincourt, Rodrigues et Cie avaient eu pour deux sous de perspicacité, ils se seraient peut-être aperçus, eux aussi, de l'indifférence, de la distraction croissante que je manifestais à leurs propos aimables : ils m'énervaient un peu, ils m'agaçaient à me dire, de leur bouche quel-

conque, des paroles que j'eusse souhaité entendre d'une certaine bouche unique. Seul, mon vieil ami tirait bénéfice de la crise de mon cœur. J'aimais mieux sa société, décidément, que celle de Desfeuilles et Cie. Lui, au moins, était sans conséquence, il ne me prenait rien de ce que je réservais à Henri. Puis il m'aimait bien, lui. Je sentais la chaleur d'une sincère tendresse me couver le cœur, quand j'étais près de lui, et à ce moment de ma vie, j'avais tant besoin de tendresse! Croiriez-vous que j'ai failli lui confesser, un jour, mon désarroi et mes désirs? l'nc pudeur extrême me retint: vous allez voir qu'elle fut bien avisée.

Henri mit près de deux mois à s'avouer à luimême qu'il m'aimait; mais il faut reconnaître qu'une fois son opinion arrêtée là-dessus, il m'en fit part aussitôt. Toute ma vie, je reverrai ce coin de hall vitré, chez la colonelle Remy, les tentures algériennes, les palmes vernissées des phénix... C'était un soir, après une petite sauterie d'intimes... — « Mademoiselle Roberte, j'ai une chose grave à vous dire. Je vous aime, et je vous

„s NOUVELLES LETTRES DE FEMMES

supplie de ne pas me repousser... » Les termes étaient humbles, mais c'était prononcé d'un ton de maître, de roi, je ne vous dis que ça!... Et moi de répondre : — « O mon Dieu! quel bonheur!... » et de me trouver mal comme une bête! Vous pensez si l'incident fut remarqué et si les potins prirent leur essor. Heureusement, le baron Delaborde n'était pas là.

ïl n'était pas là, étant malade. Il faisait dire « d'un gros rhume » dans la ville : mais tout Je monde savait bien que c'était de cruels rhumatismes cardiaques par quoi il commençait de payer ses dettes de jeunesse fêteuse. Durant les accès, il se cloîtrait, souffrant beaucoup, mais aimant mieux souffrir seul que d'être vu diminué, sans cet apparat de tenue et de toilette qui prolongeait sa jeunesse : il m'écrivait alors tous les jours, les plus spirituelles, les plus galantes lettres du monde, et je devais lui répondre sur un ton de semblable marivaudage.

Nous étions à table, déjeunant, certain matin, Henri, qui commençait sa cour officielle, papa, maman et moi, quand on nous annonça le doc-

teur Routuricr. C'était un vieil ami de la maison : il avait assisté ma venue au monde. On l'introduisit. Son air nous parut lamentable.

— Mes amis, nous dit-il, je viens de commettre une terrible bévue... Je faisais ma visite quotidienne chez le baron Delaborde, qui ne va pas trop bien. En causant des potins d'ici, j'ai commis l'imprudence de dire que Roberte se mariait... Crac! le baron a eu une syncope dont j'ai eu toutes les peines du monde à le tirer. A l'heure qu'il est, il fait pitié. Il peut à peine respirer; quant à parler, il a bien essayé, mais j'ai seulement distingué : « Rodrigues... épouser Rodrigues... » Si vous aimez un peu ce pauvre baron, ma chère madame Hautecroix, vous devriez vraiment aller le voir avec Roberte.

— Et que lui dire, grand Dieu? demanda maman. Roberte se marie, c'est vrai. Nous ne pouvons pas dire le contraire au baron... Il finirait toujours par savoir.

— Savoir?... non... Personne ne peut le renseigner tant qu'il sera malade... et c'est en ce moment même qu'il faut lui épargner les émotions.

Une fois rétabli, on lui avouera tout. Je vous en prie, mes chers amis, faites cela pour moi.

On se consulta. Henri, seul, exprima discrètement l'avis qu'il fallait s'abstenir : combien il avait raison, je le compris plus tard. La pitié de mes parents, les prières du docteur l'emportèrent. Maman et moi nous nous rendîmes chez le baron, aussitôt le repas terminé.

Pauvre baron! Pauvre vieil ami! Il portait bien ses soixante-dix ans passés quand je le trouvai, ce jour-là, étendu sur son lit, le visage et les mains jaunes comme des cires, les yeux vitrifiés par l'angoisse, l'haleine courte et rauque... Il put me parler, pourtant. Il put haleter:

— Alors... vous épousez... Rodrigues?

De la façon que la question était posée, cela me permit de répondre: « Non! » avec une certaine ardeur et une sincérité manifeste. Il ne fut pas convaincu tout de suite, pourtant. Il consulta maman, il lui fit jurer que ce bruit d'un mariage avec Rodrigues était une pure niaiserie. Certes, nous avions un scrupule à ce demi-mensonge : mais n'en fait-on pas de pareils à tous les ma-

MON VIEIL AMI f I

lades pour les calmer ou pour ne point aggraver leur mal?

N'importe; ce fut le commencement, pour nous, d'un rude temps d'épreuves. Henri, pris de pitié lui-même, n'osait m'interdirc les pieuses visites quotidiennes au chevet du malade, qui devenait plus exigeant, plus irritable. Le mal empirait. La respiration s'embarrassait; le moindre mouvement provoquait une douleur aiguë, et toujours une sourde et oppressante angoisse sanglait la région du cœur. En même temps que son mal, la tendresse un peu nerveuse de mon vieil ami pour moi semblait s'accroître. Il me voulait plus souvent, il me gardait davantage; je sentais qu'il supportait impatiemment la présence de mon père, de ma mère, de la colonelle Remy, qui m'accompag.iaient. Entre nous, il n'était plus question de ce mariage avec Podrigues qui l'avait si rudement alarmé; il était convaincu, il avait oublié l'alerte. Il me parlait de nous deux, — lui et moi, — nous unissant comme par un hypothétique mariage, irréalisé et irréalisable, mais dont l'imagination lui était douce. Vraiment fiancée,

vraiment éprise ailleurs en ce moment même, je ne saurais dire combien ces entretiens me pesaient. Que de fois j'ai failli, d'un mot, briser le charme mensonger, crier : a Non... non... il ne faut pas penser à moi ; il n'y a pas une parcelle de moi qui ne soit à un autre... à mon Henri chéri... » Je regardais ce pauvre visage ravagé, ce pauvre corps écroulé : j'entendais cette haleine douloureuse, cette voix défaillante; et j'avais tant de pitié de mon vieil ami que, chaque fois, je me taisais.

Ce qui punit le mensonge, presque aussitôt commis, c'est la nécessité de le défendre par d'autres mensonges. Vous devinez que la situation s'embrouilla complètement durant les jours qui précédèrent immédiatement mon mariage. Lasse de toutes ces supercheries, je déclarai au docteur Routurier que je me refusais absolument à les continuer: à quoi bon, d'ailleurs? Tout allait être nécessairement découvert, puisque, le lendemain du mariage, je partais en voyage de noces, pour plus de trois semaines.

— Soit, me répondit le médecin après ré-

flexion. Je comprends qu'il faille en finir. Je ne vous demande plus ni mensonges, ni complaisances. Permettez-moi seulement de mentir à votre place. Que voulez-vous, mon enfant? moi, j'ai charge de vie humaine. Tant que l'espoir me restera de sauver ce pauvre Delaborde, je ne m'exposerai pas à le tuer en lui avouant votre mariage. Et je suis certain de faire mon devoir. Là!

— Ma foi! répliquai-je, mentez, s'il vous plaît. Votre conscience vous appartient. Mais, quant à moi, vous ne me tirerez pas un mensonge de plus.

Dans la soirée, — Henri était au salon, avec moi; l'on nous avait laissés seuls, et vous devinez si cette solitude nous était précieuse, — le docteur se fit de nouveau annoncer.

— C'est encore moi, Roberte, dit-il piteusement. Avez-vous un peu d'amitié pour moi, qui vous ai mise au monde ?

— Vous savez bien que oui.

— Eh bien! alors, il faut me rendre la parole que je vous ai donnée tantôt. Voici ce qui s'est

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passe avec le baron. Pour expliquer la suspension de vos visites, j'ai dit que vous étiez souffrante d'un violent rhume; que, comme vous avez la poitrine délicate...

— Roberte a la poitrine délicate? interrompit Henri inquiet.

— Mais non, mais non. Elle est aussi solide que vous, Roberte. C'est un mensonge de plus, voilà tout... Ah! dans cette voie-là, voyez-vous, une fois parti, on ne s'arrête guère. Donc, Roberte ayant la poitrine délicate, je lui interdisais de sortir par ces temps incertains de février, et même j'engageais ses parents à l'emmener dans le Midi jusqu'au printemps... Pauvre baron! si vous aviez vu son air navré. « Elle va partir, alors!... Oh! docteur, vous ne ferez pas cela. Qu'est-ce que je vais devenir sans elle! » J'ai dû prendre ma voix la plus grondeuse : ce Vilain égoïste ! Elle qui vous a soigné comme votre fille ! N'avez-vous pas de honte de l'aimer si mal?... — Viendra-t-elle au moins me dire adieu? deînanda-t-il encore, si tristement que j'en fus tout remué. — Bien sûr, elle viendra... si vous êtes

MON VIEIL AMI j j

sage... » Là-dessus, je l'ai laissé à peu près calme. Et je vous supplie d'accorder une dernière visite à notre ami... la visite d'adieu. Ce ne sera pas tout à fait un mensonge, cette fois... Vous irez le jour même de votre départ pour l'Italie...

Je consultai Henri.

— Soit, dit-il. Nous sommes trop heureux pour avoir le droit de n'être pas charitables.

Je l'embrassai pour ce mot.

— Merci, mon chéri! Je vous aurais obéi... quoi que vous eussiez décidé. Mais, voyez-vous, partir avec vous sans accorder cette dernière joie à ce malade, il me semble que cela n'eût pas porté bonheur à notre voyage de noces.

Il était convenu que la première nuit conjugale se passerait dans notre propriété d'ingrandes — à quelques kilomètres de Châtellerault, — afin de ne pas surajouter la fatigue du voyage à la fatigue de la journée nuptiale. Ma mère, mon père, la mère de Henri venaient, le lendemain, diner avec nous, et après le dîner, nous panions pour San-Remo.

Croiricz-vous, cher abbé, que sans mon mari — mon mari chéri — j'aurais peut-être oublié d'aller dire adieu au baron Delaborde? Que voulez-vous! J'étais si heureuse, dans notre petite campagne paisible, seule avec lui! Il allait falloir perdre quelques-unes de ces chères minutes !

— Vous L'avez promis, mon aimée, me dit Henri... Il n'est plus temps de se dédire. Nous allons d'ailleurs réduire l'épreuve au minimum. Je donne l'ordre d'atteler le coupé. Nous irons d'une traite à Châtellerault, chez le baron. Je vous laisserai entrer seule, vous attendant dans la voiture. Vous resterez un quart d'heure; nous reviendrons aussitôt, toute la démarche n'aura pas pris une heure et nous n'aurons été séparés que quelques minutes.

Ainsi fîmes -nous. Vous n'imaginerez jamais, mon cher abbé, la joie du pauvre baron en voyant entrer sa petite amie. Il se ranima, reprit un instant sa vive physionomie d'autrefois.

— Roberte! s'écria-t-il... Et seule!

Je m'assis près de lui, heureuse de cette joie que je lui apportais. Quand j'ai moi-même beaucoup de bonheur, je voudrais faire tout de suite du bien aux autres, par égoïsme, je crois, pour garantir mon bonheur à moi. Je fus sans effort plus affectueuse que je n'avais jamais été. Lui me regardait avec une tendresse admirative, un peu inquiète.

— Je ne sais pas ce qu'il y a de changé en toi... C'est toi et ce n'est pas toi. Est-ce mes yeux qui ont changé?

Ce « tu » m'étonna. Il ne me tutoyait plus depuis longtemps. J'observai aussi que ses façons n'étaient plus les mêmes... Il semblait avoir abdiqué toute prétention à la coquetterie et à la jeunesse : pour la première fois il était simple et paternel. Comme je l'aimais mieux ainsi!

— Tu vas rester longtemps en Italie? demanda-t-il, me tenant les mains dans ses mains que des sursauts nerveux agitaient.

— Trois semaines, je pense... Pas plus d'un mois.

— Comme c'est long!... qui sait si tu me retrouveras?

— Oh! m'écriai-je, fondant en larmes, ne dites pas cela, mon ami!

Il continua, la voix assez calme :

— Si. ..quand tu reviendras, tu ne me retrouves pas... ici... il ne faudra pas m'oublier, pourtant. Il faudra aller me voir, où je serai... et prier pour moi. Si je croyais que tu ne penses plus jamais à moi quand tu ne me verras plus, cela me ferait trop de chagrin, vrai, plus de chagrin que d'être vieux et de mourir.

Je pleurais silencieusement, le front sur ses mains.

— Il faudra te rappeler, ma petite Roberte, ce vieil ami qui t'aimait tant... Je ne sais pas comment on t'aimera plus tard; mais, bien sûr, on ne t'aimera pas comme je t'ai aimée... Rien que par ta présence, tu as effacé tous les souvenirs de ma vie, trop pleine de souvenirs, pourtant! lime semble que les dernières années en auront été les meilleures. Ah! je sens bien que tu as dû sourire, quelquefois, quand je te parlais comme

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eût fait un homme de ton âge, quand j'étais jaloux. Pense à cela avec indulgence, Roberte, ou n'y pense plus. Jamais il ne faut rire d'avoir été aimée.

Il ne haletait plus, sa voix s'adoucissait. Il paraissait ne plus souffrir.

— Quel malheur, reprit-il, que tu fusses si jeune et moi si vieux! Comme ma vie eût été autre si j'avais rencontré, à trente ans, une femme comme toi!

Nous restâmes sans parler assez longtemps. Il attendit que mes larmes fussent séchées. Puis :

— Va, mon enfant, dit-il. On t'attend.

Plus tard seulement, je repensai à ces derniers mots et ils me semblèrent singuliers. Je me rappelai également qu'il ne m'avait adressé aucune question relative aux conditions dans lesquelles s'accomplirait mon voyage, qui m'accompagnerait... rien. Se doutait-il donc?... Ou savait-il ?

Très troublée, je lui tendis mon front, qu'il embrassa paternellement. Je sortis; et vite, vite,

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j'allai me blottir dans les bras de mon mari, oîi, peu à peu, je retrouvai la paix.

Si je vous disais, mon cher abbé, que pendant notre séjour à San-Remo, le souvenir du vieil ami m'assiégea au point de m'empêcher de goûter mon bonheur, peut-être ne me croiriez-vous point, et vous auriez raison. Les souvenirs mélancoliques ne peuvent rien contre certaines réalités heureuses. Cependant, je ne fus pas oublieuse au point de ne pas m'informer, deux ou trois fois, dans mes lettres à ma mère, de la santé du baron. Ma mère me répondit d'abord qu'il n'y avait point de changement, puis ne me répondit plus rien là-dessus; et, dans la disposition d'esprit où j'étais, j'admis volontiers que tout allait bien.

Ce ne fut que le lendemain de mon retour à Châtellerault, — on avait installénotre nouvelle rébidence pendant que nous voyagions : pour la

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première fois j'étais chez moi, maîtresse de maison, et j'avais à dîner, avec papa et maman, le docteur Routurier... Je demandai :

— A propos, comment va le baron?

La question tomba sur la table comme un aérolithe. Tout le monde se tut, se consulta du regard. J'eus peur de comprendre.

— Mon Dieu, balbutiai-je, est-ce que.. .? Maman se leva et m'embrassa :

— Oui, ma chérie... Nous ne te l'avons pas écrit pour ne pas te faire de chagrin là-bas... Cela est arrivé moins d'une quinzaine après ton départ... brusquement.

Quand je tus un peu remise de la crise de larmes provoquée par cette nouvelle, je voulus des détails. Mon vieil ami était mort presque subitement, consciemment cependant; depuis trois jours, il attendait et appelait cette fin. Il était mort tenant mon portrait dans ses pauvres doigts tremblants... On m'apprit encore autre chose : un testament, parfaitement régulier, mais postérieur à mon mariage, instituait sa légataire universelle zMa le mois elle Robertc Hautccroix. Les

héritiers lésés attaquaient le testament, arguant de ce ^Mademoiselle.

Henri et moi, nous fûmes d'accord tout de suite pour renoncer à mes droits. La seule pensée nous taisait horreur, que la pieuse supercherie des derniers jours pût être payée en billets de banque. Non, je ne garde rien de mon vieil ami, hors ce portrait de moi qu'il aimait, qu'il a regardé en mourant. De cet au-delà ou il est maintenant, s'il voit le passé et le présent, il sait que sa petite amie ne l'a trompé que par affection et par pitié... Lui pardonnera-t-il, tout de même, de Lavoir trompé? Lui en veut-il de l'illusion consolante où elle l'a laissé s'endormir du grand sommeil? Parfois je me le demande, je m'en inquiète. Henri, quand il est près de moi, me rassure aisément. Mais, dans les longues heures de solitude, comme à présent, je ne suis plus maîtresse de mes rêves. J'ai un vague, vague remords, douloureux à la longue. Je revois mon vieil ami avec ses yeux brillants d'autrefois, sa taille alerte, ses dents blanches; il me dit tristement : « Pourquoi m'as-tu menti, petite Ro-

bcrte?... » Ah ! c'est affreux, ce vide entre la vie et la tombe, qui étouffe nos voix quand elles s'adressent aux êtres disparus. Que faire? Que faire? Rassurez-moi, mon cher abbé; vous savez les paroles qui délient : trouvez une place paisible dan? mon cœur pour le souvenir de mon vieil ami!

La Nuit de Ravmondc

La Nuit de Raymonde

{Madame Gaston Tioxer à mademoiselle Jeanne zAmbrus.

^fëfë^ijf u la reçois, ma petite Jeannette, cette (rç\ rî$ lettre tant de fois promise, du temps vvJ^l/^ °iue nous nouspromenions, bras dessus bras dessous, parmi les frais bosquets de Picpus. Cette lettre de révélations, où le mystère qu'on nous cachait, jeunes filles, devait être dévoilé, — dire que c'est moi, Raymonde, la plus jeune et de beaucoup la moins raisonnable, qui te l'écris ! Dire que c'est moi qui suis « Madame » la pre-

mière! « Madame Gaston Roycr ». Oh! petite

Jeannette, comme c'est drôle!... Enfin, cjoute bien, je vais tout te raconter. Mais surtout brûle ma lettre, aussitôt lue. Je mourrais de honte si ta mère la trouvait.

Tu te rappelles qu'il était environ dix heures du soir quand nous quittâmes le bal où tu dansais si éperdument. Je pleurais comme une Madeleine; maman pleurait; papa serrait les mains de Gaston en roulant des yeux effrayants. Enfin, nous voilà en voiture, seuls, « mon mari » et moi, partis pour la gare d'Orléans. Ah ! j'oubliais de te dire que maman m'avait prise à part quelques minutes avant la séparation; elle m'avait adressé un petit discours, entrecoupé de sanglots, auquel je n'avais pas entendu grand'chose. Les mots « devoir de la femme... tout ce que voudra ton mari... le mariage sanctifie tout... » y revenaient souvent; mais une phrase surtout m'avait frappée et me hantait: « Cela te paraîtra très extraordinaire d'abord, ma chère fille: puis, tu verras : on s'accoutume... »

Nous arrivâmes à la gare. Figure-toi, ma chère,

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