‹ Nouvelles lettres de femmesChapitre 28 sur 30 · LES LILAS · texte numérisé non relu

LES LILAS

que je pourrais lui être infidèle. Nous étioi

heureux! Une seule fois, je tus en désaccord avec lui : quand, son frère, étant more, laissa un bis de dix-sept ans qu'on disait poitrinaire. I voulait recueillir chez lui l'orphelin dont il devenait le tuteur. Je résistais, mécontente que notre solitude fut troublée. Le chagrin de I me décida: je nie rendis : mais je gardaivance rancune a l'étranger de son intrusion. Oh! comme cette rancune dura peu! Comme elle se dissipa en voyant l'entant qui nous fut amené, si troublé, si gauche, si rougissant... et si charmant! Pauvre petit! son mal se devinait rien qu'à le regarder, très grand pour son âge, mince, étroit d'épaules, — deux beaux yeux bruns trop grands, trop clairs, et les ongles comme détachés au bout de ses doigts fluei

— Tu vois, me dit Louis dès que nous lûmes seuls : la maladie de sa mère ans.

J'eus le cœur serré. De ce jour, je me doi pour tâche de sauver le n on, nota .

orphelin, était censé préparer un examen de

droit, qu'il devait passer à la fin de l'année. En réalité, il ne faisait rien, rêvait tout le jour, triste, souffrant et affectueux. Je crois qu'il m'aima tout de suite, mais si sentimentalement, si chastement! comme seuls les très jeunes gens savent aimer. Pouvais-je m'en alarmer? L'enfant timide et délicat pouvait-il être comme un séducteur?

Quand mon mari partait en tournée, nous restions seuls à la maison, Léon et moi. Les premières solitudes nous pesèrent : puis l'habitude nous les fit goûter. Je m'aperçus que les heures s'envolaient incroyablement vite, dans ces tête-à-tête après lesquels je n'aurais pas pu dire ce que nous avions fait, ni de quoi nous avions parlé... Jamais nous n'avions échangé un aveu ni une caresse; mais déjà nous connaissions la douceur des contacts que le hasard amène, les pieds qui se frôlent dans l'ombre et ne se quittent plus, les abandons silencieux, le soir, côte à côte à la même fenêtre. Je n'avais pas de remords, n'ayant rien fait de mal; je traitais Léon maternellement, lui disant volontiers : « Mon enfant, » ou bien : « Moi qui suis une vieille femme... »

nsi coula l'hiver, pluvieux et ti des

après-midi Je soleil. On ne vit point de n< Le printemps revint. Léon cessa Je tousser: décidément, l'air du pays gascon le guérissait. Il alla passer son premier examen de droit et fut reçu. Mon mari décida qu'on l'installerait à Bordeaux, en novembre, pour y suivre les «.ours de la Faculté. Ces projets d'avenir turent le sujet de bien des entretu tendresse pour l'en-

fant se trempa de mélancolie.

I n soir d'avril, — Louis était en tournée, — Léon s'accoudait avec moi à l'appui d'une fenêtre, d'où l'on voyait le jardin, un bout de campagne et les coteaux de la Baise. J'avais une robe de toile: je me sentais jolie: Léon, près de moi. me respirait.

II murmura :

— Dire que bientôt je serai ,

— Bah! répliquai-jc, voulant êl

mois encore! Et puis, Bordeaux n'est pas loin.

— Ft si je ne revenais .

Il me regardait dans les yeux. Je balbutiai :

— Ne pas revenir? Pourquoi

— Vous savez bien... Si je mourais là-bas^ Je mis ma main sur sa bouche :

— Voulez-vous vous taire! C'est affreux ce que vous dites là. Vous êtes guéri.

Il baisa mes doigts qui touchaient ses lèvres, puis les prit dans sa main et les garda. Je me sentais sans force pour me dérober.

Il reprit :

— Je ne suis pas guéri. Oh! non... Je sens que je n'en ai pas pour longtemps.

Et tout de suite, il ajouta, mais d'un ton si triste que mon cœur se fêla à l'entendre :

— Si je meurs... vous m'oublierez?

Je cherchai une réponse où résumer la protestation de ma tendresse, et ne trouvant pas de mots, je lui jetai mes bras autour du cou. Joue contre joue, nous pleurâmes quelque temps ensemble. Nos bouches, peu à peu, se joignirent, parmi les larmes... Vraiment, je ne sais pas comment, pourquoi nous fûmes amants.

Après il nous vint des remords, de cruels remords. Nous nous disputions tendrement; chacun s'accusait d'avoir entraîné l'autre... Puis,

comme chaque fois que nous nous lamentions :mble sur notre péché, nous finissions par le commettre encore, il fallut se résigner: nous nous aimâmes paisiblement. Mon mari était rc. nous l'enveloppions de tendresse, pour racheter notre trahison.

— N'est-ce pas qu'il est bon: di-ais-je à Léon.

— Oui, répliquait-il. Je l'aime comme un père. Pourquoi faut-il qu'il soit ton mari!

Moi je pensais :

« C'est vrai. Pourvu qu'il ne devine rien. Je mourrais plutôt que de lui faire de la peine. »

Je crois qu'on causait un peu de notre uni mité dans la ville. Mais Louis restait aveugle. Il lui arrivait de me dire :

— Je trouve que Léon vi mieux depuis quelque temps. Pauvre petit! bi nous le sauvions tout de même !

L'enfant semblait revivre. Et pour apaiser un peu mes remords, je me disais : i le le me laissant ainv.

printemps passa, puis 1 été. La séparai

devenait prochaine : nous mettions les baisers doubles. Septembre s'achevait, quand Léon recommença à tousser. Il s'était cru guéri, lui aussi : la rechute le désespéra. Nous fûmes de nouveau hantés par l'idée de la mort. Nous ne pouvions plus parler d'autre chose, quand nous étions seuls.

Aux premiers brouillards, il cracha du sang. Il ne quittait plus sa chambre, immobile, songeur. Je demeurais près de lui toute la journée; mon mari montait de temps en temps, lui disait quelques mots affectueux et s'en retournait travailler. Souvent, Léon me prenait les mains; il murmurait :

— Je voudrais être toujours malade, toujours, pour que tu sois toujours près de moi.

Je me penchais, je baisais ses lèvres. Ma bouche, après ces baisers, gardait un goût de sang.

Vers le milieu d'octobre, je m'aperçus que j'étais enceinte. Je le dis à Léon ; l'enfant que j'avais conçu, je lui dis que c'était son enfant : j'en étais sûre; un sentiment plus fort que toutes les rai-

son? me L'affirmait. Il fut surplis. « Un enfant,

à moi qui me meurs?... Je ne le verrai point Il s'affaiblissait très vite et. dans son lit, ne dormait presque plus.

Un soir, après avoir dîné en compagnie de mon mari, je montai dans la chambre de I Je m'approchai de son lie, et le voyant in bile, je lui donnai un baiser, que j'achevai dans un cri.

Ses lèvres étaient froides. Il était mort.

Oh! les mois désolés qui suivirent, les mois de maladie, de deuil, de remords ! Le chagrin me ramena à Dieu : je priai pour mon coupable, et pour lame enfantine qui s'était envolée, lourde de pèche. Dès que je pus me lever et sortir, j'allai fréquemment au cimetière. Cependant ma grossesse avançait... A la fin de l'hiver, j'accouchai d'un fils.

Et c'est ainsi que je me revois dans le pfl parmi l'odeur des hlas, étendue sur le lit de sangle dressé tout exprès... D'avoir mis au monde un entant ! me sentais comme

délivrée du poids de mes remords, du poids de mon chagrin. Son fils, né de moi, je pouvais l'aimer, et c'était l'absent que j'aimerais en lui, sans plus pécher.

Je rêvais à ces choses quand mon mari pénétra dans la chambre avec une femme qui portait le nouveau-né. On me le donna :

— Vois s'il est beau, ton fils! dis-je à Louis.

Il avait des yeux grands ouverts, qu'il promenait avec indécision sur les objets environnants : beaux yeux bruns, limpides, démesurés dans son petit visage de poupée.

Mon mari me dit :

— Tu ne sais pas? je trouve qu'il ressemble à mon frère qui est mort, et à notre pauvre Léon.

Je répondis sans trouble :

— C'est vrai, il lui ressemble.

— Pauvre enfant, reprit mon mari. Six mois passés depuis qu'il n'est plus là. Comme la vie court vite!

Je regardai Louis. Il fixait sur moi ses bons yeux paisibles. Jamais un soupçon ne l'effleurerait, bien sûr!... Alors j'osai dire :

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