‹ Nouvelles lettres de femmesChapitre 4 sur 30 · LIT DE RAY MON DE · texte numérisé non relu

LIT DE RAY MON DE

Crac ! Il fait noir et Gaston est dans mon lit. Ici, L'histoire devient plus difficile à conter. Enfin, tâche de comprendre. Il m'avait enlacé la taille et m'attirait. Moi, je reculais tant que je pouvais, tout contre le mur... Certainement, il était très entreprenant; certainement, j'étais bien confuse... Mais, que veux-tu? D'après nos conversations de pensionnaires, d'après le discours de maman, je m'attendais à de telles énormités ! Aussi, loin de résister, j'aurais plutôt pensé: «Quoi! c'est tout?... »

Or, tout a coup, mon mari, qui s'était contenté jusque-là de murmurer de vagues paroles de tendresse, se met à me dire à l'oreille, d'une voix entrecoupée: « Raymonde! ma femme chérie! pardonne-moi. Je ne sais ce que c'est... Ce voyage... et puis... la joie excessive de t'avoir ainsi, tout à fait à moi. » Et il me serrait les mains a me les briser. Par exemple, je ne comprenais plus du tout.Dequoi me demandait-il pardon?... Je ne répondis rien. Il reprit : « Tu n'es pas fâchée, n'est-ce pas?... Si tu savais... si tu avais plus d'expérience... tu comprendrais que... au contraire... ça

prouve combien... combien je t'adore... parce qu'autrement, je t'assure, dans d'autres circonstances... enfin... » Il s'embrouillait dans sa phrase, si drôlement que je me suis mise à rire comme une sotte, de ce fou rire, tu sais, qui agaçait tant la Mère Albanie, à Picpus. Et lui : « Ne ris pas, je t'en prie ! Tu ne m'aimes donc pas, dis? » Moi, je repensais à : Aimes-tu Gaston?... et je riais de plus belle. Enfin, je me calmai. Mon mari me dit : « Si vous voulez, nous dormirons. Vous devez être fatiguée. » Je l'étais en effet. Je me laissai embrasser encore un peu. Puis je me tournai vers le mur et je m'endormis.

Plusieurs heures après (il me sembla), je fus réveillée par un bruit léger. Sans remuer, j'entr'ouvris les yeux. Gaston s'était levé et avait rallumé la lampe... Avec mille précautions, sans doute pour me laisser dormir, il ouvrit son nécessaire de voyage, y prit un flacon dont il examina de près l'étiquette, but à même deux gorgées, remit le flacon en place et vint, la lampe éteinte, se recoucher à mon côté. Dix minutes environ se

LA NUIT DE RAYMONDE Jf

passèrent dans un calme absolu. Je sommeillais déjà, quand soudain mon mari me saisit de nouveau dans ses bras, me serra contre sa poitrine, me mania comme une masseuse qui serait un peu brutale. Je me taisais toute petite; j'avais peur; mais, soyons franche, ma curiosité surtout était en éveil. Je me disais : ce La chose extraordinaire dont maman m'a parlé va évidemment arriver. »

Eh bien! non, je me trompais. C'était tout. Gaston me laissa très vite en repos. Il semblait rompu de fatigue, furieux avec cela, et murmurait : « C'est prodigieux, ma parole!... Je suis ensorcelé... » Et le voilà qui recommence ses supplications, presque en pleurant. « Vous allez me mépriser, Raymonde ! Ayez pitié de moi. C'est que je vous aime trop, voyez-vous ! » Il avait réellement l'air très malheureux; sans doute il craignait de m'avoir fâchée en me brutalisant. Je m'efforçai de le consoler; je l'embrassai à mon tour. Nous nous endormîmes dans les bras l'un de l'autre.

Ce matin, je me suis éveillée tard. Gaston

j6 NOUVELLES LETTRES DE FEMMES

était déjà habillé. Il est venu me baiser sur Le front et m'a dit :

— Dors encore un peu, ma petite Raymonde: j'ai une course importante à faire à Savigny; je serai de retour à l'heure du déjeuner.

Je l'ai laissé partir, bien contente de ces minutes de solitude où j'ai pu te griffonner la lettre promise. Je me sens, ce matin, troublée, inquiète... et heureuse. Ma nuit de noces est finie; je suis donc femme, bien femme. Sans doute, cette nuit a contenu beaucoup d'incidents graves; pourtant je m'attendais à quelque chose de plus... comment dire cela?... de plus... jamais imaginé. Le seul fait vraiment extraordinaire, c'est le flacon mystérieux dont Gaston a bu deux gorgées. Je viens de l'examiner en tremblant, ce flacon; il n'offre à l'extérieur aucune marque singulière. L'étiquette porte le nom du pharmacien et un numéro d'ordre. Le liquide est jaunâtre, il sent l'alcool et le gingembre.

J'ai demandé à la femme de chambre, tout à l'heure, si Gaston était rentré. Elle m'a répondu :

Page 1