LETTRE CX
Aü ROI.
(Du Béarn, printemps de 1S41.)
Monseigneur, j’ay seu par le viconte de Lavedan , qu’il vous a pieu vouloir ouyr les folies de ce pays , et que vous avez trouvé mon opinion bonne, que je pensois que ces proupous ne venoient que de gens qui veulent donner peine à tous vos serviteurs; chose que tous les jours trouvons véritable. Car despuis est venu ung jeune gentilhomme de Navarre , parent de Saint Estefve, lequel nous a dist, de la part de ceux que l’on disoit capitaines des entreprises de dessa , qu’il avoit entendu les propous, qu’il nous asseuroit estre pure mensonge, et que l’Empereur n’a eu une seule pensée de rompre l’amitié qu’il a avecques vous, ne de faire desplesir à vos serviteurs. Nous asseurant que les gens que l’on avoit levés en Espaigne estoient, ou pour aller
à Argel ou contre les protestans, où l’Empereur estoit si empesché, qu’il avoit plus de besoing de fortifier son alliance avecques tous que de la rompre. Nous priant de tenir la main à la continuacion d’une chose si bonne et sainte. Et sur ce propous nous dist le jeune homme que la pluspart des grans d’Espaigne desiroient fort de voir Madame estre leur princesse *; mais que d’aultres tenoient le party de Portugal. Sur quoy nous n’avons rien lessé à dire de l’heur et du proufist que ce seroit à l’Empereur, à leur prince et à leur pays d’avoir une telle dame et une si proufitable alliance. Il me desplaist, Monseigneur, que nous n’a vons moyen de faire mieux; mais il vous plera croire que, quoy qu’il vous viengne, nous n’espargnerons riens pour vostre service. Je ne veux oublier de vous dire que à peine ont ils creu cete paix d’Angleterre qui les estonne fort. Et les plus saiges disent que l’Empereur eust mieux fait de se asseurer par alliance avecques vous avant lesser joindre deux telles puissances ; car
' Alger. — Argel est la forme espagnole de ce nom. Charles V en personne commença le siège d’Alger le 21 octobre i54i, et fut contraint de le lever à la fin de novembre. ( Art de vérifier les dates.)
’ Il s’agit de madame Marguerite de France, quatrième fille du Roi et filleule de la reine de Navarre. Elle avait alors dix-huit ans, étant née le 5 juin i 523. Dès l’âge de trois ans, elle avait été accordée à Louis de Savoie, prince de Piémont, qu’elle n’épousa pas. On voit ici qa’il fut question de la marier avec Philippe, fils de Charles V. Les historiens n’avaient point parlé de ce projet d’alliance, qui échoua comme le premier. Marguerite épousa, en i55g, Philibert Emmanuel, duc de Savoie. C’était une femme de grande vertu et de grand mérite. Elle avait été formée par sa tante et marraine.
à peine acepterez vous ce que à l’heure * vous demandiez. Leur estonnement est nostre asseurance , et leur regret nostre joye. Je supplie Nostre Seigneur, Monseigneur, vous continuer en la bonne santé où vous estes, en augmentant vostre prospérité, en laquelle vous supplie recevoir à vostre bonne grâce les plus que très humbles recoumandacions que vous présente avecques le mary et la fille ,
Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite.
[Ms. n° 136.]