LETTRE CX1V
AU ROI
(Nérac, — > lia de décembre 1541.)
Monseigneur, vostre lectre est si grande, quelle ne se peult recompenser que de son propre contentement. Par quoy je vous supplie , Monseigneur, congnoissant que, non mes mercis très humbles, mais tous mes mérites passés et à advenir ne sauroient satisfaire au bien qu’il vous a pieu donner à ung mary et à uue
■ Serait-ce madame d’Étampes? Marguerite, obligée de vivre politiquement avec la duchesse , ne l'aimait pas dans le fond. ( Voyez 1. 1 , lettre 137 , p. 347-)
femme, qui , à la venue de vostre lectre, estoient bien fort mal, l’ung d’une colique et néfrétique la plus fascheuse que je luy vis onques, avecques l’eau noire coume eficre 1 ; l’aultre de mal de cueur et desvoyement d’estoumac, que j’attendois durer jusques à raercredy, qui est le bout de mon troisiesme mois Mais la lectre qu’il vous a pieu m’escripre a guery et le mary et la femme, et leur a ouste leur grans douleurs, dont la seule occasion est la veue d’une escripture tant pleine d’amour qu’elle nous rent satisfaits du continuel désir que j’ay qu’il vous plese nous tenir en vostre bonne grâce pour plus que très humblement recoumandés; respondant pour nous à vous, et nous escusant; sentant combien nous connoissons l’obligacion que nous vous devons et de quel cueur et amour nous recevons vos grâces.
Monseigneur, quant au fait de M. de Condom 3 , je vous supplie croire que je suis tant ungnie à vous que
1 Marguerite se loue à M. d’Ysernay du merveilleux effet produit par ces lettres du Roi qui l’out guérie : « Je les porteray sur moy comme relicqnes , dont elles ont aussy bien servy au roy de Navarre comme à moy ; car il a esté environ vingt quatre heures aussy malade d’une colicque que je le vis oncques, et a fait de l'eau aussy noire que encre. Mais il a prins si grant joie de ouïr la lecture des dictes lettres que je luy ay faicte durant sa maladie, qu’il en est guary. » (Lettre à Ysernay, du 5o décembre i54i. T. I, lettre i5o, p. 3 7 80
* Elle était enceinte du a5 septembre.
5 Érard de Grossoles , évêque de Condom , un des prélats français qui firent répéter en chaire les calomnies inventées en Allemagne contre François I". (Voyez 1. 1, la lettre i4ç), à Ysernay, et la note de la page 572 .)
je ne puis desirer mal à ceux qui m’en font. Et si aultre que moy n’estoit offensé, j’aurois plus de plesir à pardonner que à pugnir. Mais vostre offense ne se peult oublier de ceux qui n’ont que vous davant leur yeux; et j’espère, Monseigneur, que envoyant icy les coumissaires ', vous serez mieux congnu et craint en ce pays que l’on ne vous y a voulu desguiser, et trouverez de grandes faultes. Et quant à l’ordre qu’il vous a pieu mettre à vostre court de parlement, elle est si bonne, que aultres que les mauvais ne s’en peuvent plaindre. Car coume vous desirez que l’innocent ne soit prévenu par malice, aussy vous voulez que le téméraire et qui tourne l’escripture de Dieu en liberté de la chaire et désobéissance des supérieurs soient pugnis, coume la raison est juste. Je vous asseure, Monseigneur, que vous en avez maintes prières, et n’y a houme qui ayme à lire la Sainte Escripture, que, s’il voit quelqu’un en parler légierement, qui ne le repraigne, plus pour la crainte de vous desplaire que de pugnisions. Dieu merci , Monseigneur, nul des nostres n’ont esté trouvés sacramentaires , combien qu’ils n’ont guères porté maindres peines et ne me puis garder de vous dire qu’il vous souviengne de
’ « Vous savez comme le Roy a ordonné que MM. de Bayf et Bagie viendraient par dessa avec commission d’informer sur Le fait de M. de Condom. » (Lettre i5i, à Ysernay, t. I, p. 58o.)
* Par cette phrase remarquable, il paraît que l’évêque de Condom accusait le Roi et sa sœur de favoriser l’hérésie. Les chefs de la secte sacramentaire étaient Zwingli , Bucer et OEcolampade.
Sur l’affaire de M. de Condom et le zcle de la rame de Navarre à la pousser, voyez t. I, lettres i.fg, i5oet t5i.
l’opinion que j’avois que les vilains placars ' estoient faits par ceux qui les cherchent aux aultres.
Monseigneur, je ne vous puis assez mercier du secours qu’il vous plest faire à M. de Cleves *, avecques lequel j’espère que vous en tirerez service qui vous tournera à honneur et à proufist. Et combien , Monseigneur, que l’amour que vous portez à ceux qui souffrent pour vostre service n’a besoing de recoumandacion, si est ce que je vous supplie très humblement parachever l’obligacion en quoy vous l’avez lié en vostre service, et y faire coume de chouse qui est du tout vostre. Et je suis seure. Monseigneur, que vous le trouverez tel que vous serez content du bien que vous luy faites.
Aussy, Monseigneur, Mons r Bayard 3 m’a envoie une acoustumée mensonge que l’Empereur a escriple au Pape, dont je suis très aise, car les enfans peuvent estre juges de la vérité. Sy j’estois aussy bon orateur que afFecsionnée en cete matierre, il n’y a article sus quoy je ne pensasse trop mieux luy respondre qu’il n’en est digne. Je vous asseure qu’il sera bien marry de voir que vous usez de miséricorde envers vos subjets; car de tant plus vous vous eslongnez de sa nature 4 , et mains il vous aime. Mais la louange vous en demeure davant Dieu et les houmes, avecques
■ En i534- Voyez l’affaire de ces placards, t. I, lettre iio, p. 298 , en note.
’ Gendre de Marguerite. ( Voyez ci-dessus p. 190 , la lettre cxn .)
1 Secrétaire général du Roi.
1 Allusion à la punition sévère des Gantois révoltés ( i54o).
vostre proufist; dont j’ay eu une grande joye. Vous savez les mines qu’il fait du costé de Languedoc et de Navarre; je suis seure que vous y donnerez bonne ordre. Et je supplie celuy quy le peult, en rendre contente de vostre parfait contentement
Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite.
[Ms. a» 133.]