‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 126 sur 154 · LETTRE CXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXII

(Novembre 1 543. )

Monseigneur, j’ay entendu par ce que m’a escript Frotté tous les bons propous qu’il vous a pieu luy comander m’escripre , dont je loue et mercie très

pensées de la lettre en prose. Cette épître a été imprimée dans la Suite des Marguerites de la Marguerite des Princesses , mais ce recueil étant devenu fort rare , nous pensons qu’on ne sera pas lâché de trouver ici quelques citations qui mettront à même de comparer les deux styles de Marguerite.

Elle était absorbée dans ses méditations, et rapprochait ces trois grands personnages, Abraham, David et François I" :

Mais tout soudain vis venir un message Qui confirma ma contemplacion ,

Mc: desclairaut la cousolacion

De vous, de nous, du royaume et de tous,

Par fruit uouveau tant désiré de nons.

Soudainement autre chose ne fis Que vostre lettre ouvrir, et quand un fils Je vis escript , je convertis le lire A louer Dieu, à plourcr et à rire.

Un fils! un fils!,., û nom dont sur tous noms ,

Très obligea à Dieu nous nous tenons!

Fils beaucoup plus désiré qu’espéré * ;

Le reconfort du cueur désespéré ;

Félicité du grand père , qui voit Fils de son fils que désiré avoit ;

Fils apportant au grand père jeunesse En retardant par joye la vieillesse,

Voyez dans ce volume la note p. 127 , et dans le t. 1, p. 3 q7.

LETTRES INÉDITES humblement et Dieu et vous, combien que je ne puis assez louer celuy qui conserve vostre santé sans médecine aultre que sa grâce; tellement que pour travail, ny affaires quasi importables, en lieu de dimiuuer, semble quelle se fortifie , et vous retourne la vertu et disposition de vingt et cinq ans, et donne telle prospérité «à vos alfaires, que de tous coustés je n’ay que

Car aussitost que defaut ses yeux vint,

Ses quarante ans * retournèrent à vingt.

O fils heureux! joye du jeune pèrel Souverain bien de la contente mère!

Heureuse foy , qui, après longue attente,

Leur a donné le fruit de leur prétente !

Si de beauté et du nez vous ressemble.

Si fera il de vos vertus ensemble ,

Et sera tel que vivant vostre vie Allongera; et quand, par saincte envie.

Après cent ans , donnerez vostre esprit A l’union de Dieu par Jésus Christ,

Dedans ce fils, tout faict à vostre image,

Demourrez vif, vivant vostre lignage.

La pieuse princesse, toujours nourrie et préoccupée de l’Écriture, termine par une imitation du cantique de Siméon Nunc dimiltis :

.... O Seigneur tout bon et tout puissant.

Ce povre esprit en vieil corps languissant Laisse le aller maintenant en ta paix,

Car de tel bien et grâce me repais Qu’il me suffit et de toy suis contente,

De voir mon Roy grand père et moy grand tante.

Plus rien ça bas ne veux et n’ay envie,

Fors de sa bonne, heureuse et longue vie.

{Sujrte des Marguerites ( 1647), p. 38 et suiv.)

* Ceci est une politesse de Marguerite à son frère : François I er , né en tigk, avait alors quarante»neuf ans.

bonnes nouvelles; qui est tout le bien que saurois désirer pour mon contentement.

Vray est. Monseigneur, que je ne doubte point que là où vous serez en telle santé que vous raesmes puissiez faire vos affaires, qu’il n’en vienne tousjours bonne et heureuse issue. Et, si mon cueur estoit véritaible et que je deusse adjouster foy à mon seulement, l’Empereur n’aura ne le vouloir ne le pouvoir de vous donner bataille, si vous ne l’allez chercher du tout à son advantaige, ce que vostre prudence saura bien garder, veu ce qu’il vous a pieu me mander, que vous n’estes d’opinion de hazarder la bataille; qui sont les millieurcs nouvelles que nous pouvons avoir. Car j’espère, puis que ceux de Landrecy peuvent attendre, que le temps défera vostre ennemy par pluyes 1 , coume la faim le chasse davant Avignon. Et say pour vray qu’il n’a moyen de temporiser coume vous, et si a à vous asaillir, et vous, à défendre villes et fors qui sont aultres que n’a esté Dure

' Du Bellay : « Et n’yavoit ordre de pourveoir Landrecy, faulte du charroy qui ne pouvoit venir, à cause des pluyes continuelles qui n’avoient cessé depuis trois semaines ou un mois. » (Liv. x. )

« Cette même année, il plut si abondamment le mois de novembre, « durant huit jours et huit nuits consécutivement, qu’il arriva comme ■< un petit déluge, dit en ce temps là déluge de saint Martin. La ville «d’Avignon fut sur le point d’être submergée; le Rhône abattit « deux cents cannes des murailles de celte ville, du costé des Frères « Preschcurs; tons les monuments des églises des Carmes, Augustins, « Cordeliers s’ouvrirent, et les corps morts en sortirent qui nageaient « sur les eaux comme petites barques. » (Bouche, Hisl. de Provence, t. II, p. 601 .)

* Duercn, dans le pays de Juliers, appartenant au duc de Clèves,

LETTRES INÉDITES Par quoy , après avoir conquis le pays de Luxembourg, qui n’est petite chose, et pris et fortifié Landrecy, la rendant en trente jours imprenable à toutes les forces de l’Empereur, vous avez grande occasion de vous contenter pour cete année et lesser faire à l’cnnemy, s’il ouze s’essayer à recouvrer ce que vous luy avez ousté, que vous saurez si bien garder, que la perte de s’essayer à le recouvrer seroit plus grande que de l’avoir premier perdu. Par quoy, s’il est saige et qu’il veuille croire le conseil d’Espaignc, il fera paix, ou pour le mains une si longue trefve , que les Turcs s’en puissent retourner à ce printemps, car ilz en ont une incréable peur. Mais quoy que vous fassiez, paix ou trefve, elle ne vous peult estre que très glorieuse : vous estes conquereur et victorieux ; mais qu’elle vous soit proufitaible. Je ne me puis garder de prier à Nostre Seigneur la vous donner, pour ce, Monseigneur, que le mestier que vous menez est si dangereux et la fortune de la guerre si muable, que voyant vostre honneur si congnu de tout le monde et exalté par dessus vos ennemys, je desire vostre paix et repous, que, j’espère, vous sera donné par celuy qui vous tient en sa main et par la vostre fait si grans et bons effects que l’on voit bien que, ainsin coume à David, Dieu a esté bataillant avecques vous. Car jamais ne vous estes desparty de la confiance que vous avez mise totalement en luy, qui par foy vive vous rend si uny avecques luy

gendre de Marguerite. Charles V avait assiégé cette ville en personne, et l’ajant prise le 24 août i 543, avait passé au fil de l’épée la garnison et une partie des bourgeois.

que vos ennemis pourront bien dire : Fuyons Israël ; car le Seigneur bataille pour eux ' . Et si de tant de bien je ne puis assez mercier Dieu, ne vous aussy, Monseigneur, de l’amour qu’il vous plest desmonstrer au mary, à la femme et à la fille, si nous n’estions du tout à vous, je vous en ferois ung nouveau présent. Mais ce quy est né pour vous, ne peult faire aultre chose que chercher et desirer les moyens de vous faire service; en quoy le roy de Navarre et vos vieux chevaliers ne choument une seule heure , ny moy à prier et fere prier pour vostre bonne prospérité celuy que, je suis toute asseurée , vous ayme mieux que tous ceux qui prient pour vous. Par quoy se tient asseurée qu’il exaulcera toutes nos prières pour vous donner l’accomplissement de vos désirs

et mignonne Marguerite.

[Ms. n" 80. 1

' Dixerunt ergo Ægyptii ■ fugiamus I.traclem : Dominus enim pugnat pro eût contra nos. (Exod. xiv. a5.)

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