LETTRE CXXXI
Aü ROI.
( Fin de janvier 1543.)
(Catherine de Médicis , femme de Henri , second dauphin, accoucha de son premier enfant, qui fut François II, à Fontainebleau, le 19 janvier.)
A bonne et très juste cause nous pouvons, Monseigneur, dire aveeques vous suivant vostre figure : David, a Domino factum est istut et est mirabile in oculjrs nostris ; hec est dies quam fecit Dominus : exultemus et lœtemur in ea ' , car, Monseigneur, c’est le plus beau, le plus désiré et le plus necessaire jour que jamais les yeux de vous et de vostre réaulme ayent veu ; c’est ung jour digne de chasser de vous la nuist de toute la fascherie de l’année passée; c’est ung jour si vertueux, que, en vous apportant tiltre de grantpère, il vous rajeunist de cinquante ans. Yostre nouveau successeur vous allonge la jouissance de vostre possession; sa nouvelle nativité renouvelle la vostre en vous apportant le comble et parfait accomplissement de vos désirs. Que sauriez vous plus souhaiter, Monseigneur? Que vouldriés plus davantaige demander à Dieu en ce monde? Estes vous pas asseuré d’estre du tout en sa grâce? Vous avez esperimenté toute cete année sa main forte batailler contre vos ennemis visibles et invisibles tant que leurs forces ne leurs inventions n’ont
* Psaume 117, v. a 5 et 24 ' Le mot David u’est pas dans le texte.
DE LA REINE DE NAVARRE, sen nuire ny à vostre réanime ny à vostre personne, mais estes demeuré Roy victorieux, conquereur et saige et sain. Si est ce que tous ces beaux tiltres là et dons excellens sont couronnés par celuy que maintenant Dieu vous donné, d’estre grant père. Dont, Monseigneur, ne pensez seul avec ceux de vostre sang avoir joye, ny ceux qui en vous congnoissant vous aiment; car le pouvre peuple, qui à peine savoit avoir ung Roy, a senty vostre grande joye ; dont la leur est telle, avecques toutes sortes de gens, qu’ils confessent n’en avoir jamais eu une telle. Et moy, Monseigneur, qui demy morte cete nuist d’ung reume qui me tient despuis celle de Nouel, oyant cete heureuse nouvelle que vous estes grant père d’ung si beau prince; monseigneur le Daulûn père; madame la Daulfine, après tant de désirs et de crainte, mère ' ; M. d’Orléans et Madame, oncle et tante, qui sont tous nouveaux noms; et moy, qui par affecsion me puis mettre en ce digne nombi’e, estre grant tante; voyant en mon esprit tous ceux et celles que vous aymez vous rire en pleurant ; regardant les lermes que, je suis seure, saillent de vos yeux, par une joye d’aultant plus grande que celle que je vous vis à la naissance de vostre premier né, que cete cy estoit plus attendue et mains espérée, je vois tout vostre réaulme fortifié de cent mille hommes; enrichy d’ung trésor infigny. La maladie seroitbien forte qui ne se tourneroit en santé, ou qui me garderoit de
’ Le Dauphin t<t la Dauphine étaient mariés depuis dix ans. Catherine passait pour stérile, et Diane de Poitiers, espérant la faire répudier, favorisait ce bruit. ! Voyez t. I , la note p. S97.)
m’en aller à la procession , faire avecques le peuple les feux de joye, et mander à M. de Burie en faire de si grans feux que nos ennemis soient transis du feu qui eschauffe et vivifie tous vos amis, servicteurs et sub— jects. Mais avant saillir du list où j’ay receue vostre adorée lectre, a fallu faire cete cy, transportée de telle joye, et mes yeux obscurcis de tant de larmes, que je ne say que je voy ny que je dis , sinon que à ceux à qui Dieu a donné son filz Jésuscrist, et qui par vive foy l’ont receu en leurs cueurs, il ne leur lesse riens à donner de tout ce qui leur est necessaire. Car ayant donné le plus grant don, qui est son seul filz, et grâce de le recevoir pour nostre tout, il ne peultplus riens refuser. 11 n’y a plus que à luy en rendre continuelles louanges; ce que, je suis seure, Monseigneur, vous faites de telle foy et de tel cueur qu’il ne vous arguera point d’ingratitude. Et puisque je n’ay pour ce coup eu l’heur d’estre au rang des saiges femmes, je m’en voys avecques vos bons subjetz supplier celuy qui nous despart tant de grâces vous en donner par heureuse et bonne vie aussy longuement la jouissance, avecques une pour vous advantaigeuse paix, coume en la vostre bonne desire à jamais estre plus que très humblement recoumandée
Vostre très humble et très obéissante subjectc et mignonne Marguerite
[ Ms. n° 88. ]
1 La reine de Navarre ne se contenta pas de féliciter François I" en prose sur la naissance d’un petit-fils , elle joignit à sa lettre une épître en vers, écrite avec une verve exaltée. On y retrouve les principales