‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 128 sur 154 · LETTRE CXXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXIV

AU ROI

(Décembre 1543.)

« Le Roi ayant garni Landrecies d’hommes et de vivres et ruiné le u pays d’alentour, seur que l’Empereur ne pourrait rien faire à ■< causes des pluies continuelles et de l’hiver, fit commencer la « retraite le 2 novembre 1543. » ( Do Bellay, liv. x, fol. 315, a, éd. in-fol. )

Monseigneur, vous savez et sentez tant bien quelle joye Nostre Seigneur met dedans mon cueur par vostre très glorieux et désiré retour, et quelles douleurs et peines j’ay portées, ayant esté huit jours en la crainte d’une bataille où vous estiez en personne, que je ne vous saurois escripre la milliesme part du bien que, après tant d’ennuis. Dieu nous a donné, vous ayant redonné à vostre réaulme, enfans, amis et serviteurs. Car voyant deux telles forces si près l’une de l’aultre, ung Roy et ung Empereur à une portée de canon près, il n’y avoit nul qui pensast le despartement sans une trop grant perte , et le hazard y estoit si dangereux , que quand ung paquet venoit, chescun en pleurant et tremblant ouvroit sa lectre '. Mais Nostre Seigneur a

' La reine de Navarre, dans le transport de sa joie, envoya avec

maintenant essuyé nos lermes, et m’a fait trouver véritaible la foy qu’il avoit mise en mon esprit, qui m’asseuroit que l’Empereur ne vous assailliroit point. Et vous , Monseigneur , m’asseuriez de ne bazarder riens , mais content d’avoir fait si belle conqueste que du duchié de Luxembourg, ne vouliez pour cet hyver passer plus oui tre. Qui a esté si saigement fait que la gloire vous demeure plus grande, d’avoir fait ungne ville ‘ en trente jours imprenaibleà la plus grande armée que Empereur et Itoy d’Angleterre ayent jamais faite ensemble, et luy fere lever son siège, et en sa barbe l’envitailler et rafraischir de gens, honorant ceux qui avoient porté ce faix tant que la grâce que vous leur faites fera mourir voulentiers cent mille houmes davantaige ; et puis retirer vostre armée sans doumaige, mais avesques tant d’honneur que le nom-

cette lettre, ou très peu de jours après, une épître en vers où se retrouvent les mêmes pensées :

Car un chacnn nous escripvoit : Sans faille,

Demain le Roy donnera la bataille.

O qu’il fut dur ce mot à l’avaler !

De voir mon Roy, voire et mon tout , aller Où je say bien que dangereux Lazard A quelque Roy que ce soit fait la part !

Et si, say bien, congnoissant vostre cueur.

Qui par honneur est de crainte vainqueur.

Que, sans la mort ne vie regarder,

A tout péril vous iriez bazarder.

’ Landrecy fortiûée et avitaillée.

Mais je craignois qu’à l’envitaillement De Landrecy se fist soubdainement Telle escarmouche et si grande meslée Qu’elle peu.st estre à bataille esgalée.

bre des morts et des prisonniers monstre bien de quel cousté Dieu a esté, et la force et vertu qu’il a myse en vos serviteurs 1 . Que si vous eussiez hazardé une bataille, où, encores que le gain eustesté vostre, si ne se feust il fait sans une perte de beaulcoup de gens de bien, qui vous serviront à en gaigner d’aultres, si vos ennemis n’apprennent que la paix leur est plus proufitaible que la guerre, et qu’il vault mieux estre recen honorablement dedans Paris vostre amy et frère ’, que

' Marguerite se compare à Jacob apprenant que Joseph est vivant :

Moy tout ainsy , après douleur mortelle Oyant de vous la très bonne nouvelle :

Que mise à fin aviez vostre entreprise ,

Que Landrecy de l’Empereur n’est prise ,

Que vous aviez en despit de ses dents Davant scs yeux , tiré hors de dedans Vos bons soudarts, leur faisant tant de biens Que tous leurs maux ils n’estiment plus riens;

Que vous l’avez par moyens diligens Très bien garnie de vivres et de gens ,

Que conquereur revenez et vainqueur Accompagné de santé et d'honneur,

Dont ce seul bien , sans plus, me reut contente :

Il me suffist; eu mieux n’ay ma preteute.

De tous mes maux receus auparavant Je n’eu sens plus , car mou Roy est vivant!

( Suyte des Marguerites , ép. m.)

1 Allusion à la défection du duc de Clèves. Marguerite avait cette idée fixe que les ennemis de son frère étaieut nécessairement haïs de Dieu. Elle s’en explique naïvement dans une épître en vers, où elle dit, en parlant du comte de Furstemberg :

Ce que l’on voit par le comte Guillaume,

Lequel servant le Roy et le royaume S'estoit fait riche et craiut et estimé,

Mais maiüteuaut fuit if , pauvre et blasuié ,

estant vostre enneray se rompre la teste devant Lendrecy, sans en rapporter que perte et honte. Je suis seure, Monseigneur, que en pensant à toutes ces grâces, vous en rendez l’honneur à qui le vous a donné ' ; et tant plus il vous honore par sa faveur et presence , de tant plus congnoissez vous que à luy seul appartient estre honoré, et n’en retenez riens en vostre cueur que l’amour qui en est augmentée et redoublée, coume je say que en tous vos grans affaires avez tousjours fait. Je le supplie, Monseigneur, vous conserver en la bonne santé où vous estes, et vous donner après tant d’hounorable travail une bonne paix , afin que en

Peut bien penser dont son honneur venoit ,

Qui riche , heureux et craint le maintenoit.

V oilà comment du Dieu de Paradis Les ennemis du Roy sont tous maudits.

( Suyte des Marguerites , Ép. au Roy, p. 40.)

1 Dans le chagrin comme dans la prospérité, la reine de JNavarre ne manque jamais de reporter sa pensée vers le ciel. On vient lui annoncer les succès du Roi :

Je ne sauroi6 dire alors que je fis.

Mais d’ung enfer sautée en Paradis Je me sentis, et, d’aise surmontée,

Prins mon mary ain6y que deshontée ;

Tous deux courant , à l’e&glise soubdain Feusmes portés; avecques nous tout plein De monde vint , plus portés de plaisir Que de leurs pieds; chacun ayant désir De s’acquitter à mercier celuy Qui de leur Roy a esté ferme appuy.

Et maintenant, Seigneur, ne l'abandonne,

Frappe pour luy, confonds ses ennemis ,

*Veu qu’en toy seul tout son espoir est mis.

repous, vous et tous les vostres puissions louer celuy dont vient tout bien, et le reconnoistre incessaument, ce que fera toute sa vie pour la grâce qu’il vous fait

Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite.

[Ms. n" 84.]

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