‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 129 sur 154 · LETTRE CXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXV

AU ROI

( Janvier 1544. )

(Le Roi avait envoyé pour étrennes à sa sœur un crucifix avec une ballade. )

Monseigneur, sitoust que j’eus despesché Frotté, tant pour respondre à l’honneur et consolacion qu’il vous plest me despartir par le plus agréable coummandement que je saurois recevoir, qui est d’aller voir le comble de mon contentement, etaussy, Monseigneur, pour vous porter chose indigne de vous si la voulonté n’est receue pour estraine, le matin après son partement est arrivé ce porteur avec l’enseigne et l’estandart de toute cherité , lequel , coume de sa nature se donne luy mesmes et vient à nous sans aultre moyen que sa bonté, aussy n’a il voulu estre présenté de Frotté ne de nul que de celle à qui il vous a pieu l’envoyer, estimant mes mains indignes encores à le desployer, venant de vous. Et quant j’ay veu une chose si divine, si bien faite, si riche et si excellente

que cete fontaine de chéri té, dedans laquelle le pécheur est juste, le malade sain et le mort vivant, je n’ay seu que dire, sinon en adorant la vérité, baiser la figure tant bien faite, pour l’honneur et revérence de mes deux Christs *. Hélas, Monseigneur, à moy qui, par le maindre de vos subjetz, eusse obéy à ung si plesant coumandement, mais à tous les vostres , me falloit il envoyer ung tel messaigier, qui peult tirer à luy et à vous uny en luy tous ennemis qui ne veulent aller? Et puis j’ay trouvé dedans le paquet de Frotté une ballade 1 si merveilleusement bien faite, que, sans offenser vos aultres œuvres , je treuve que cete cy les passe; car elle est tant pleine de divinité, de foy, d’humilité et d’amour envers les vostres, que non seulement elle me donnera force de diligenter ce long chemin, mais tant de joye, que, si le désir de vous

■ Ces deux Christ sont ceux dont parle Marguerite dans l’épître en vers qu’elle adressa au Roi à la fin de i543. Voici le passage : Marguerite s’adresse à Dieu le père, et lui dépeignant le Roi ( Christ, oint, sacré) , ajoute :

Tel est le Christ de ton Clirist tant ayraé ,

De qui tu es loué, craint, estimé.

Couronne donc en luy tes vertus grandes ,

Et par ton Christ ottroye les demandes Que pour le mien très humblement te fais.

( Sujrte des Marguerites , p. 6 J .)

Marguerite avait déjà rapproché François I" et Jésus-Christ dans une épître envoyée au mois de janvier i54a, avec une figure de David. Voyez la lettre cvu, sur la clémence dont le Roi usa envers ceux de La Rochelle, et la note p. 202 .

* Voyez à la fin du volume cette ballade avec celle que la reine de Navarre fit en réponse, toutes deux inédites.

voir ne me portoit, elle est suffisante de me fere mourir, pour avoir puissance de bien , après tant d’ennuis et de diverses tristesses que j’ay portées ces ans passés ; dont la mutacion est si grande et la recompense tant redoublée, que si j’en avois mains espéré de Dieu, je demourois soubs le faix. Ce n’est point à moy , Monseigneur, à qui tel présent doit estre envoyé, combien que nul ne le sauroit plus aimer et tenir cher. Aussy je ne le prends sinon en garde avecques tous les aultres venus de vous, le seul parement et honneur du cabinet et de vostre maison de Navarre, où avecques tout ce que Dieu y a mis, sera tout gardé, prest à le mettre à vostre coumandement et pour vostre service. Et s’il y a quelque grande place vuide en vostre cabinet, je le rempliray bien de ce qu’il vous plest me donner en garde. Vous asseurant, Monseigneur, et prenant à tesmoing la vérité, que tous biens, honneurs ny plesirs ne me pleront jamais, sinon par l’union que Dieu m’a donnée en vous, par laquelle ce qui est noslre est vostre, et celuy auquel vous m’avez unie, avecques sa fille , sont convertis en cete mienne et vostre nature; qui m’est un repous inestimable, mais qu’il plese à Dieu, coumej’ay en luy ma parfaite fiance, tenir avecques eux en vostre bonne grâce pour très humblement recommandée

' Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite.

[ Ms. n" CO. ]

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