‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 131 sur 154 · LETTRE CXXXV1I · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXV1I

AU ROI

( Du Béarn, février 1 544. )

Monseigneur, il vous a pieu despescher Frotté avecques tant de biens et d’honneurs qu’il vous plest par luy m’envoyer, qu’il a eu crainte que, si tout à coup je les recevois , je ne les eusse sceu porter. Par quoy il m’a envoyé davant toutes les lettres que l’on luy a baillées, et l’espistre que tant s’en fault qu’elle soit la responce de la mienne trop indigne de vous 3 , que je ne pense point que toutes celles qui jamais ont esté les mieux escriptes en seussent mériter une telle. Mais , à Ja semblance de celuy qui est vivant en vous , vostre triomphe et gloire, c’est d’honorer ce qu’il vous plest, et humilier la haultesse de vostre esprist où l’amour

' Le crucifix que le Roi lui avait envoyé pour scs étrennes. (Voyez la lettre précédente.)

* De mon amour. Amour e st employé dans cette phrase avec les deux genres; on le trouve dans la lettre suivante au masculin : « amour ne peult estre receu que de son semblable. » C’était alors un néologisme.

J Une épître en vers. (Voyez les deux lettres précédentes.)

vous incline, vous sactisfaisant vous mesmes en complaisant à vostre bonté qui ne peult estre prévenue de nul mérite. Ce que je connoys si bien en mon endroit, Monseigneur, que, de tant moins je me sens digne de tel bien, et plus je me resjouis de voir en vous ce qui desfault en moy, et mesmes que ma desfaulte est le lustre de vostre grâce et la desmonstracion de l’amour qui , non seulement me fait ignorer quelle je suis, mais me fait estimer estre ce que je desire. Car le millieur tesmoignaige que je puis avoir de la perfection que je souhaite , c’est de voir et sentir que vous m’amez; car vostre amour peult plus en moy que tout le labeur que je saurois prendre à me rendre capable du bien que librement vous me donnez sans nulle deserte , sinon de la pareille affection de laquelle je le reçoy. Car amour ne peult estre receu que de son semblable , et de cettuy là je prendray la hardiesse de recevoir le bien où tout le demeurant des forces qui sont en moy sont inutiles à le recevoir, congnoistre et encores mains lever. Amour doncques le reçoit pour moy et le mettra en mémoire perpétuelle, pour sans cesser vous en rendre très humbles mercis et suplications envers Dieu de parachever cete satisfacion pour moy en vous donnant heureuses victoires, proufitables paix et parfait contentement, et à jamais tenir en vostre bonne grâce, à laquelle tant et si très humblement qu’il luy est possible se recommande

Voslre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite.

[Ms. n° S.]

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