‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 132 sur 154 · LETTRE CXXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXVII

AD SOI

( Du Béarn, février oti mars 154t.)

Monseigneur, si j’avois un pied au sépulcre, et que tous les médecins m’eussent jugée à mourir, je ressusciterais, ayant veu par la lettre qu’il vous a pieu m’escripre et entendu par la créance de ce porteur la mémoire qu’il vous plest avoir de moy, avecques tant de bonnes paroles , que je ne les puis ramentevoir sans une joye acompaignée de lermes, ny satisfaire à très humblement vous en mercier. Car le bien , l’honneur et le contentement m’est si grant, que ma puissance et ma vie défaillent à le soustenir et à vous en rendre ce je vous doy et à quoyje demeure la plus redevable créature envers vous qui onques fust, veu qu’il vous plest fere en mon endroit tant d’office de roy, de maistre , de père et de frère et de vray amy , que je ne vous puis regarder en nul de ces visaiges que je ne me treuve estonnée de l’amour qu’il vous plaist me monstrer, si grande que, si Dieu tout puissant ne vous rend cete cherité, je me plaindrais de sa rigueur à sa bonté. Mais j’ay cete foy en luy que, puis qu’il a satisfait à Dieu son père pour moy , que aussy fera il envers vous , en vous donnant aultant de bien que je vous en desire et que je l’en prie incessamment, et aussy qu’il me donne force de vous aller moy mesme rendre grâces, qui est ce que je tiens en ce monde pour ma

félicité. Et croyez, Monseigneur, que pour l’amour de vous je m’efTorceray plus que pour l’amour de ma vie, afin d’obéir au plus heureux pour moy commandement que je puis recevoir. Mais en attendant , ayant retenu ce porteur jusques à ce que j’eusse la force de vous escripre cete lettre, je vous supplie, Monseigneur, le vouloir croire de ce qu’il vous dira de ma part ; car je ne luy ay riens celé , afin que vous saichez tout, et qu’il vous plese entendre que toutes choses sont si très bien par dessa , que vous en aurez service et contentement de l’entendre. Et quant à moy, n’ayez opinion. Monseigneur, que chose qui soit en ce monde me seust fascher, puisque je suis en vostre bonne grâce, laquelle a tant de force en mon cueur, qu’il ne daigneroit tenir conte des petites folies qui sont passées , sinon en ce qui touche vostre service ; en quoy le roy de Navarre a tel soing que doit avoir vostre bon et loyal serviteur. Vous suppliant , Monseigneur, l’avoir tousjours en vostre bonne grâce pour très humblement recommandé, et avecques luy

Vostre très humble et très obéissante subjecte

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