‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 134 sur 154 · LETTRE CXL · texte numérisé non relu

LETTRE CXL

AU BOI

Monseigneur, vous m’avez tant faict de biens toute ma vie, que j’ay eu plus d’occasion de vous remercier que de vous demander. Si estes vous celuy, Monseigneur, auquel, après Dieu, je doy monstrer mes nécessités et affaires, dont maintenant m’en est survenu ung qui me donne beaucoup d’ennuy : c’est la maladie

du cardinal d’Armaignac ', qui est une fievre tierce , mais tant aigue, que ceux qui ne le congnoissent doubtent sa vie. Je suis seure , Monseigneur, que vous en serez importuné, et peult estre de tel qui ne vous y ferait guères de service. Qui m’a fait advancer de vous en advertir, pour vous supplier très humblement, Monseigneur, me faire tant de bien que de ne donner ses bénéfices jusques à ce que Dieu l’ait pris à luy , ce que j’espère qu’il ne fera pour cete fois *, dont je le supplie , car le plus grant regret que j’en aurais seroit la perte que vous feriez d’ung aussy loyal et afFecsionné serviteur que je congnus oncques à vostre service. Je l’ay nourry despuis l’aige de dix ans, et à ma requeste luy donnastes l’esveché de Rhodez 3 , de laquelle ne voulust estre ingrat serviteur, mais a emploié tout son temps à essayer de vous fere service ; dont je luy porte telle affecsion que s’il estoit mon propre filz. Et encores qu’il fust empesché pour vous, si ne laissoit il de donner telle ordre au pays, que je n’avois occasion de m’en soulcier. Et maintenant, à son retour, a nourry huit mille pouvres et fait tant de bien h la justice et au doumaine, que, si Dieu me l’oste, je me trouveray bien ennuyée et empeschée. Car j’es-

' George d’ Armagnac, nommé cardinal par Paul III, au mois de janvier i544- ( G allia christ., I, 854 ; voyez sur George d’Armagnac, la note i , t. I, p. 2440

* Le cardinal guérit en eflet. (Voyez p. 258.) Il ne mourut qu’en i585, âgé de quatre-vingt-quatre ans.

5 II était né en i5oi. Marguerite lui fit donner l’évèché de Rhodez en i52g. ( Gall. christ.)

père plus de service de luy sur ma vieillesse que de nul enfant que j’eusse seu avoir. Et si la fortune m’advient, qui me sera grande, je vous en advertiray incontinent, et vous supplieray seulement pour l’esves— chéde Rliodez, espérant, Monseigneur, que vous ne voudrez mains fere pour moy maintenant que à l’heure que vous la me donnastes. Je dis à moy, pour le bien et repous que ce m’est d’y avoir ung parent qui donne ordre à mes affaires, dont j’ay tant, que je ne crains vous importuner me secourir de chose que, j’espère, sera aultant pour vostre service que pour mon bien particulier. Et quoy que je vous demande, ne quelque affere que j’aye, la fin de mon oraison ne sera sinon que vostre voulenté soit faite. Mais s’il vous plest. Monseigneur, attendre la mort et ma très humble requeste avant que d’en dispouser, vous me ferez ung bien très grant, et je prieray Nostre Seigneur le vous vouloir rendre comme le desire

Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite'.

( Ma. n° 126. ]

■ George d’Armagnac, dit Moréri, fut zélé pour la religion et ennemi des hérétiques. Et les auteurs de la Gallia christiana : a 11 mit tous ses soins à garder son troupeau de la morsure des loups hérétiques, c’est-à-dire de la secle de Calvin, et il y réussit, au moins dans sa ville épiscopale. » D'où vient donc que Marguerite aimait et protégeait avec tant de chaleur un si ardent adversaire des idées de la réforme ? Pourquoi le fit-elle constamment placer dans les emplois où il pouvait combattre ces idées avec le plus d’avantage? Ceux qui s’obstinent à soutenir l’hérésie intérieure et persistante de la reine de Navarre doivent prendre soin d’expliquer cette contradiction.

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