LETTRE LXXX
AD KOI.
(Alençon, 1537.)
Monseigneur, la seureté qu’il vous plest avoir de moy me fera vous advertir de ce qui a esté fait à Alençon. C’est que les deux jeunes hommes ont esté jugés par toutes les barres non seulement d’Alençon, pour ce que la pluspart estoient leurs parens, mais de toutes les assises du pays, où se sont trouvés tous advocas et gens qui ne jugent que selon leur loy. Ce qui a esté exécuté sans nulle grâce ne moderacion , coume j’espère que vos coumissaires connoistront, auquels j’ay prié revoir le procès , nonobstant les previléges que vous. Monseigneur, savez estre entre la justice et eschiquier d’Alençon Vous savez ce que je vous en dis à Argentan, etdu dommaige que vous pourriez avoir aux terres acquises et réunies à vostre duché , à cause et à la fin de l’augmentacion de cete juridicion. Par quoy, Monseigneur, il vous pleust me coumander garder entièrement l’auctorité ancienne, et vous remonstrer quant il y auroit quelque chose que l’on voudroit in-
' Ce terme, dans la langue de l’ancienne jurisprudence, avait plusieurs significations ; il désigne ici des juridictions subalternes. *
' L’échiquier d’Alençon, érigé par Philippe-le-Hardi, sous le duc Charles I", avait un pouvoir égal à celui de Normandie pour juger sans appel toutes les affaires du duché. ( Odolant-Dksxos , Me'moires historiques sur Alençon, t. II, p. 43o. )
venter au contraire; me proumettant dedans deux ans au plus la donner à ung de Messieurs vos enfans. Qui m’a donné double vouloir d'éclaircir vostre droit, et y fere tel amendement que j’espère que vous en serèz content. Et me fiant à vostre proumesse, j’ay bien voulu donnera connoistre à vos officiers que ces coumissaires estoient envoyés de par vous à ma requeste, afin qu’ils eussent telle obéissance que vous entendez, et que aussy, usant de leur coumission telle qu’elle est despeschée, les héritiers d’Alençon 1 11e prinsent occasion de vous fere querelle sur l'anéantissement de la justice. Ce qui me fait le vous escripre, c’est que je vous supplie ne permettre plus telles choses sans m’en fere advertir; car, sans moy, l’on avoit fait chose pour donner bonne couleur à vous fere perdre les acquetz, qui sont dix mille livres de rente *; comme ils Fai— soient audist Argentan, en baillant coumission à ung de vos mestres des requestes pour ung criminel; ce que vous defendistes , ayant entendu la perte que vous y aviez, où j’ay plus de regard que à la mienne propre. Toutesfoys , Monseigneur, j’ay conduist cet affaire de sorte que vous serez obéy, et si n’y aurez nul dou-
1 Les principaux étaient madame de Vendôme et la marquise de Montferrat, sœurs du feu duc Charles IV.
* Après la mort du duc d’Alençon , un arrêt de i5a6 avait adjugé au Roi la propriété des duché d’Alençon et comté du Perche. François 1" cependant voulut que sa sœur restât usufruitière. Mais les acquisitions de la maison d’Alençon donnèrent lieu à de longues contestations, qui ne furent définitivement accommodées que par Henri IJ. ( Voyez P Art de vérifier les dates, édit. in-8“ , t. XIII, p. 168. )
maige. Vray est (jue qui m’en eust advertie, le tout eust esté fait plus honorablement; mais me confiant que vous le vouliez ainsin, j’aydist à tout le monde que c’estoit à ma requeste; vous suppliant , Monseigneur, pour la conservacion de vostre bien , m’en advouer, et vous trouverez que, en ce qu’il vous a pieu me bailler en charge, jem’en suis acquittée etm’en acquittecoume celle qui a plus esperé en les vous remettant entre les mains estre louée de vous, que d’en porter longuement la peine que j’en ay eue despuis le trespas de monsieur d’Alençon. Dont, je suis seure, vous me deslivrerez, couine il vous a pieu le me proumettre ; ce que j’attendray en faisant mon devoir jusques à vostre retour, qui par vostre vue me rendra entier contentement. Espérant en vostre bonté que vous me mettrez à repous de tant de charges pour n’avoir plus riens à penser que à vous suivre, et vous obéir et servir tant que Dieu me prestera de vie; lequel je supplie, Monseigneur, la vous donner aussy longue et heureuse que la vous desire
Vostre très humble et très obéissante subjecte et seur Marguerite.
[ Ms. n” 29. ]
LETTRE LXXXl.
AU ROI
(Alençon, 1537.
Monseigneur, j’ai receu une leetre qu’il vous a pieu escripre à vos commissaires d’Alençon , où vous leur commandez m’apporler leurs informacions et procedeures pour faire sur icelles exécuter les pugtiysions requises. Je croy, Monseigneur, que vous avez pensé faire beaucoup pour moy ; mais je vous puis bien asseurer que c’est tant et tant, que vous ne le pourrez savoir par longue escripture. Car premièrement, vous avez ousté ung bruist qui commençoit à courir, que lesdits commissaires estoient allés là pour s’enquérir de tout ce que j’avois fait en la duché despuis douze ans ' ; d’aultre part, vous avez ousté l’orgueil de ceux qui, après avoir fait contre vous tout le pis qu’ils ont peu, se vantoient d’avoir la victoire de moy, qui, durant vostre prison , les ay tenus en telle crainte que je devois; vous avez ousté l’opinion que plusieurs avoient, que j’estois si suspecte en cete matière, qu’il ne vous plesoit vous en fier ny en moy, ny en nul du (sic) duché. Mais, Monseigneur, combien que vous m’ayez fait plus d’honneur que je ne vous eusse ousé demander, et le plus grant et le plus necessaire que j’eusse seu avoir, si en suis je encores plus aise pour
' Le duc d’Alençon, premier mari de Marguerite, était mort le 1 1 avril i5a5.
vous que pour moy : car, en gardant l’auctorité de vostre previlaige d’Alençon, yous sauvez quinze mille livres de rente, qui s’en alloient en grant branle de retourner aux héritiers ' ; ce dont ils ont secrètement cherché les moyens, comme j’espère une fois vous dire. Vous suppliant croire, Monseigneur, que ne vous pouvant aultrement rendre la grâce que vous me faites, je m’acquiteray si bien à faire l’execusion de ceux qui seront chargés par le procès des commissaires, que je vous rendray l’honneur que vous me faites, en m’acquittant selon vostre vouloir; en sorte que l’on connoistra que tout ce qui peult estre en moi ne taiche que à honorer la nature, l’exemple et la nourriture prise de vous, tant en vostre foy que en vostre zele. Et afin, Monseigneur, que la vérité puisse pour vous et pour moy desmentir tout le monde , je vous supplie escripre aux gens tenant vostre eschiquier à Alençon, que, tous affaires lessés, ils ayentà vuider les choses concernant l’honneur de Dieu, et donner ordre que tous ces propous cessent, tant des meschans scandaleux , que aussy des faulx accusateurs. Vous avez en l’échiquier quatre eonseilliers de vostre cour de Paris ; deux de la cour de Rouen , et deux du grant conseil, et tant d’aultres suffisans personnaiges, que vous y serez trop mieux obéy qu’ils n’ont esté bien accusés. Il vous plera, Monseigneur, me pardonner ma longue lectre; mais vous vous monstrez si affecsionné frere , que vous me contraignez à parler
' De son premier mari.
comme seur, et vous supplier, pour la fin de toutes mes fascheries , ouyr ung mot de ce porteur, lequel j’envoye seulement pour vous dire que vous m’avez laissé en si grant repous , et que je vous suis tant tenue, que je me souhaite grosse de cent mille hommes d’armes 1 qui , en mettant leurs vies pour vostre service , vous peussent montrer quel désir a d’en faire aultant
Vostre très humble et très obéyssante subjecte et seur Marguerite.
[ Ms. lettre f 3. ]