AUGUSTE DURAND, LIBRAIRE, RUE DES GRES, T
PRÉFACE
Leibniz, déjà vieux, écrivait à l’un de ses correspondants : Qui me non nisi edilisnovit, non novil. « Celui qui ne ine connaît que par ce qu’on a publié de moi ne méconnaît pas. » Ces paroles font réfléchir. Leibniz disant : « Ce que j’ai donné au publie n’est rien auprès de ce qui reste, » semblait montrer du doigt la bibliothèque de Hannover, à laquelle il a légué cette partie de son œuvre, comme le lieu d’où sortirait la lumière sur ses écrits.
On pourrait voir dans ces paroles un sens caché, et l’Allemagne nous réservait cette nouvelle surprise : M. Kuno Fisher, auteur d’une publication récente et très-étendue sur Leibniz, croit avoir retrouvé sa doctrine secrète. Leibniz aurait eu, d’après lui, une philosophie plus intime, plus profonde, plus ésotérique enfin, à laquelle il fait parfois allusion dans ses lettres, que Wolf, exposileur par trop populaire du système , n’a point connue, et dont M. Fisher ressaisit la trace dans les Nouveaux Essais sur l'entendement , cet ouvrage qui ne vit le jour que soixante ans après la mort de son auteur.
J’ai été à Haunover et je ne puis croire à cette
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philosophie d’initiés. J’ai vu s’évanouir cette ombre imaginaire et tomber jusqu’aux derniers voiles de la doctrine. A mesure que je pénétrais plus avant, je voyais reparaître l’ordre et la proportion, la beauté et l’eurhythmie des formes grecques, et cette grande et saine philosophie qui ne craint pas la lumière.
Non, Leibniz n’a point eu de doctrine secrète; s’il a refusé de donner à l’impression ses Nouveaux Essais, c’est par un motif qui l’honore. Locke n’existait plus à l’époque où cet ouvrage, commencé de son vivant, fut prêt à voir le jour. La même raison sans doute l’empêcha de publier la Réfutation de Spinoza, qui était aussi renfermée dans les archives de Hannover, d’où nous l’avons tirée ; la Correspondance avec Arnauld, qui pourrait à bon droit passer pour le plus ésotérique de ses écrits, était promise aux libraires d'Amsterdam. Mais Leibniz, pressé de produire, ne pouvait s’astreindre au rôle d’éditeur. Il aurait cru perdues pour la philosophie les heures qu’il eût données à sa gloire d’écrivain.
Il est très-vrai cependant que la publication des Nouveaux Essais marque une ère nouvelle pour son système : c’est l’époque où Lessing, Herder, Jacobi, et Gœthe lui-même, l’ont étudié pour le comparer avec celui de Spinoza. La publicité donnée par Raspe à ce document a donc servi à faire connaître et à répandre le véritable esprit de Leibniz.
PRÉFACE
Après de tels noms, il serait téméraire de prétendre tourner un nouveau feuillet dans cette philosophie. Mais les Nouveaux Essais ne sont pas le seul ouvrage qu’il ait négligé de donner, et le mot de Leibniz est encore vrai : Qui me non nisi editis novit, non novit. Je n’en donnerai qu’une preuve qui a trait à sa méthode : deux des manuscrits que nous publions prouvent que Leibniz a connu la méthode dialectique, qu’il l’a même employée. On n’a pas cependant jusqu’ici traité de la dialectique leibnizienne, ni indiqué ses rapports et ses différences avec celle de Platon. Nous l’avons essayé.
La loi de continuité n’a pas non plus été considérée jusqu’ici à un point de vue philosophique. Cette loi dont Leibniz a dit : « C’est toute ma méthode en physique et en mathématique , » qui , introduite par lui dans les sciences, a gardé le nom qu’il lui a donné, et témoigne de son génie par les résultats qu’elle ne cesse de produire, a été éliminée de sa philosophie et négligée dans ses plus importantes applications. Chose singulière ! cette loi mise en circulation par Leibniz, défendue par Bonnet, et récemment appuyée par les recherches de Blainville, a son histoire dans les sciences naturelles. Mais on paraît ignorer qu’elle a de plus influé sur les sciences philosophiques, et que l’auteur de la Critique de la raison pure, Kant, qui n’en a pas assez considéré la force, puisqu’il la met seule-
PREFACE
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ment au nombre des principes régulateurs de l’entendement, en a cependant admiré la beauté et reconnu l’ universalité.
On ne trouvera dans Y Introduction que peu de mots sur cette loi célèbre, dont nous ne pouvions parler qu’incidemment et par rapport au système de l’harmonie universelle. Une note à la fin du volume est destinée à combler celle lacune.
' Saint Pierre ilti Perray. 1rr décembre 185U.
La découverte de nouveaux manuscrits inédits de Leibniz nous impose une tâche que nous essaierons de remplir. Les archives de Hannover , où nous avons puisé , renferment un grand nombre d’écrits que Leibniz a légués à la bibliothèque où il vécut. Il y a là toute une partie de lui-même ensevelie dans le silence et dans l’oubli. Comment l’en faire sortir?
Les manuscrits inédits d’un grand philosophe sont les ossements fossiles de sa philosophie. Longtemps enfouis dans la poussière, ils paraissent tout à coup : la curiosité les recherche, l’érudition s’en empare, mais la science philosophique peut seule leur assigner leur véritable place et les faire servir en les classant à la connaissance du système dont ils font partie. Il ne suffit pas, en effet, de livrer à l’impression ces lambeaux de philosophie échappés à l’analyse de nos devanciers, il faut en étudier les rapports, leur assigner un but, une fonction dans l’ensemble, et tirer les enseignements qu’ils nous donnent. Il faut surtout, quand ils viennent s’ajouter à d’autres écrits déjà connus du même philo—
sophe, s’élever, parla comparaison des documents nouveaux avec les documents anciens, à des résultats plus féconds pour la critique et pour l’histoire.
C'est ce que nous avons essayé de faire pour les manuscrits inédits que nous publions. Écrits par leur auteur dans deux langues presque universelles, le français et le latin, et n’appartenant pas à une antiquité reculée, bien qu’on remonte avec eux, plusieurs siècles en arrière, jusqu’aux sources où il a puisé, ces documents ne nous offraient pas les difficultés d’interprétation qui résultent de l'étude d’un texte étranger, et si nous pouvions nous flatter d’avoir surmonté celles qui naissent de la profondeur et de la subtilité des pensées, nous aurions certainement réussi à présenter un Leibniz plus complet.
Mais sa philosophie, bien que constituée sur un type uniforme et destinée à faire un tout vivant, est si riche et si variée d’aspects qu’on n’aperçoit pas d’abord l’unité profonde qui s’y cache, et qu’on l’envisage trop souvent comme un composé de pièces de rapport ou d’épisodes détachés. L’idée d'appliquer à Leibniz sa propre méthode et de ramener la diversité de ses écrits à un seul principe nous est venue de la considération de son système, où tout se tient, bien qu’il y ait une prodigieuse variété : elle nous permet de ressaisir un ordre, une continuité dans une œuvre composée de fragments divers (’).
fl) L’éditeur des nouvelles lettres et nouveaux opuscules de Leibniz a déjà publié uu premier volume d’inédits; le second, qui parait aujourd’hui, sera bientôt suivi d’une troisième et dernière partie. Le tout doit former un ensemble assez considérable.
Le dix-septièmé siècle nous offre en effet dans Leibniz un bel exemple de cette force harmonieuse et progressive qui développe peu à peu nos idées, et tend à y mettre une unité de plus en plus grande. Je le vois au sein d’une majestueuse et paisible lumière faire converger vers un centre unique tout ce qu’il y a de science et de philosophie dans les âges antérieurs , reliant par d’imperceptibles traits de lumière Aristote à Platon, tous deux à la scolastique, et la scolastique à lui-même. Il médite à quinze ans, dans ses promenades solitaires, sur la nécessité de réhabiliter la scolastique. A trente ans, il traduit les dialogues de Platon pour se préparer à la réforme de la philosophie de Descartes. Vingt ans plus tard il est devenu, par la force de la dialectique platonicienne et de la scolastique restaurées, le premier philosophe de son temps. Son esprit avide d’unité, effaçant de plus en plus les limites et surmontant les obstacles, s’élève à l’harmonie de l’ensemble, et l’étend à tout , au monde, à nous-mêmes, et surtout à Dieu qui la produit; dans son système où il a recueilli tous ces germes , la nature , l’homme et Dieu se répondent En évoquant successivement dans cette étude, de la poussière où ils dôrmaient dans la bibliothèque de Hannover, le fataliste unitaire, le platonicien de génie, puis le philosophe de l’Infini et le réparateur glorieux des systèmes d’harmonie, nous ressaisirons la trace d’un progrès constant dans ses doctrines. Mais loin de moi la pensée de dissimuler ses erreurs 1 Ud moment séduit par l’apparente rigueur d’un système fataliste moderne qui n’est pas celui de Spinosa, il chercha
l’unité dans l’absolu géométrique et fatal, sorte de Dieu inexorable et sourd qui n’était ni le Dieu de Platon ni celui des chrétiens. Nous le verrons côtoyer cet abîme, mais nous le verrons aussi sortir de cette crise intellectuelle plus grand et plus fort, surmonter les obstacles et s’élever eDÜn au Dieu de la Théodicée.
Cet ordre s’applique à ses différents écrits. On peut les ranger dans une des trois catégories qui répondent aux phases de sa pensée.
La première partie de cette introduction est tout entière consacrée aux sources de sa philosophie et aux manuscrits qui nous les font connaître. Ce sont les germes qui ne se développeront que plus tard.
La seconde comprendra les pièces relatives au développement de son système. Une correspondance précieuse, longtemps cherchée, dont une notice spéciale fera connaître les phases diverses, nous servira à reconstituer cette période. C’est là cette philosophie adulte et déjà grandissante qui croissait en face du Cartésianisme.
L'attaque au Cartésianisme forme la troisième partie, celle où Leibniz cherche à étendre son influence au dehors, non pas comme on l'a dit, sur les ruines de la réputation de Descartes, mais par une réforme savante de sa philosophie. Nous verrons là en quelques pages comme un abrégé de ses conquêtes futures.
Le temps paraît mal choisi pour appeler l’attention sur ce grand débat philosophique qui clôt le dix-septième siècle. Le nôtre est pour longtemps dégoûté de philosophie. Ce que la sévère raison de nos pères n’eût jamais tenté d’accomplir, la pusillanimité paresseuse et les frayeurs calculées, l’essayent impunément sous nos
yeux. On confond dans un même anathème la bonne et la mauvaise philosophie : Platon et Epicure, Leibniz et Spinosa, Condillae et Royer-Collard. Tout devient une arme contre la première dans les mains qui s’occupent à la détruire. Qui sait si la lutte de Leibniz et de Descartes ne sera.,pas la matière d’un nouvel argument et d’un éclatant triomphe pour ces contempteurs de la raison? Mais qu’importe? les sophismes de la peur ne sauraient longtemps prévaloir dans l’opinion des hommes justes et modérés contre cette philosophie essentielle aux hommes et chère aux chrétiens, « que Platon appelait la raison du juste et du saint, » « qui, suivant Bacon, ramène à Dieu par ses profondeurs, et n’a d’ennemis que le scepticisme frivole et l’incrédulité superficielle, » dont les conciles provoquaient l’élan et encourageaient la lutte contre les matérialistes et les athées ; que Leibniz, frappé de sa constance et de sa pérennité, déclarait le patrimoine inaliénable de la raison de tous, et qui, dégagé de toute question d’école, s’appelle le spiritualisme chrétien. C’est là cette philo-' sophie totale et qui ne meurt pas , qui ne peut être l'œuvre que de milliers de bras et de cœurs dévoués à sa cause ; il appartient à tout ouvrier de la pensée d’y apporter sa pierre.