SOURCES DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ
Cette première classe de manuscrits que nous appelons les sources de la philosophie de Leibniz ne contient pas toutes celles de son système, mais elle se compose d’écrits qui nous font pénétrer dans l’histoire de sa pensée. Ces documents sont rares et l’on en chercherait vainement la trace dans l’énorme recueil de Dutens. Ceux que nous produisons sont inédits. La plupart se rapportent à sa jeunesse, quelques-uns cependant datent de son âge mûr, mais témoignent des crises antérieures qu’il a subies. On pourrait les diviser en sources philosophiques et psychologiques: car les unes se rapportent au système et les autres à l’àme de ce philosophe.
En voyant la rareté des premières, on croirait que les idées de Leibniz n’ont point d’histoire ni de généalogie, et que sa pensée n’a point eu de jeunesse avant d’atteindre* sa maturité. Leibniz se trouvait ainsi déclassé
(') Pièces inédites a consulter. — Plutonis Phædo, salvis sententiis a Leibnizio contractus. Page 44. — Plalonis Theætetus ab eodem. Ibid., p. 98-140. — Vita Leibnizii a se ipso breviler delineata. App., p. 379. — Fragment de biographie. Ibid., p. 386. — Portrait de Leibniz tracé par lui-même. Ibid. , p. 388. — Ad Hobbesium Epistolæduæ./6icL, p. 186. — De Libertaleiragmentum. Ibid., p. 178.
SOURCES DE LA. PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ. Vil
dans le dix-septième siècle, ses thèses passaient aux yeux des historiens pour une série de paradoxes hardis, sans précédents dans l’histoire delà philosophie. D’autres, ne voyant d’inlluence que la plus prochaine, en faisaient un disciple do Descartes, malgré l’impossibilité bien évidente de ranger la Monadologie parmi les produits de l’école cartésienne. Dans les deux cas , son système restait inexpliqué, parce qu’on n’avait pas considéré ses écrits dans leurs sources, et qu’on n’avait pas vérifié leur véritable origine.
Cette méthode, que nous tâcherons d’observer parce que nous la croyons utile pour éclairer l’esprit , n’a pas encore été sérieusement appliquée à la philosophie de Leibniz, et ne pouvait l’être tant qu’on n’aurait pas les premiers commencements de preuves, je veux dire des pièces authentiques sur lesquelles on pût s’appuyer. C’est ainsi que M. Ritter, en Allemagne, voyant bien qu’on ne pouvait classer Leibniz par le procédé vulgaire, s’est lancé dans une théorie arbitraire, et a cru trouver la source du leibnizianisme dans une doctrine occulte, la Théosophie. Mais le mysticisme et la Théosophie de Leibniz n’étaient qu’une hypothèse dénuée de preuves et qui n’avait pour elle que des rapports éloignés et souvent trompeurs. Elle ne reposait sur aucune donnée certaine , elle n’apportait aucune pièce à l’appui d’une assertion hasardée , et devait être rejetée d’après les règles de la plus simple critique^).
(i) Voir Ritter, <Bc8tl)irl)tt btrntutrn gljilosopljic funflrr ti)ril.
Toute une partie üe ce volume est consacrée à l'exposition de la philosophie de Leibniz.
Si jamais on a pu voir les inconvénients qui résultent de la rareté des documents écrits et de la difficulté de remonter aux origines en l’absence de ces documents, cette tentative infructueuse de l’un des principaux historiens de la philosophie en est une preuve convaincante. Désespérant de pouvoir atteindre les véritables sources, on s’est jeté dans le mystère, dans l’inconnu; on p eu recours aux affiliations, aux initiations; que sais-je? aux rose-croix, aux sociétés de voyants, de chercheurs, et l’on négligeait les causes réelles, ces traces d’une action plus directe et plus saisissable de la philosophie grecque et de la philosophie scolastique que conservait la bibliothèque de Hannover, et qui vont nous servir à éclaircir ce mystère, à substituer à l’influence problématique de Nicolaus Cusanus, du jeune Van Helmont et du baron Knorr de Rosenroth, celle tout autrement décisive de Platon, d’Aristote et de saint Thomas, c’est-à-dire à l’action sourde de doctrines occultes et mal définies, les traces d’une grande philosophie populaire et classique dont Leibniz se trouve être le naturel héritier. Grâce aux manuscrits nouveaux que nous produisons dans ce recueil, nous espérons établir cette filiation par des preuves directes 'et précises, sans nous perdre comme Ritter dans les obscurités et les nuages d’une Théosophie qui n’explique rien.
Mais il est d’autres sources plus humbles, mais non moins vives où nous n’avons pas négligé de puiser, ce sont celles qui nous font connaître l’âme et la personne de Leibniz. 11 est digne de remarque, en effet, que les œuvres les plus célèbres des philosophes, celles qui ont