‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 100 sur 108 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

d’àRNAULD A LEIBNIZ (*).

4 mars 1087.

Il y a longtemps, monsieur, que j’ai reçu votre lettre,

, mais j'ai eu tant d’occupations depuis ce lemps-là que je n’ai pu y répondre plus tôt.

Je ne comprends pas bien. Monsieur, ce que vous entendez par cette expression plus distincte que notre âme porte de ce qui arrive maintenant à l’égard de son corps, et comment cela puisse faire que quand on me pique le doigt, mon âme connaisse cette piqûre avant qu’elle en ait le sentiment de douleur. Cette môme expression plus distincte lui devrait donc faire connaître une infinité d’autres choses qui se passent dans mon corps, qu’elle ne connaît pas néanmoins, comme tout ce qui se fait dans la digestion et la nutrition.

Quant à cequevousdites:quequoique mon bras se lève lorsque je le veux lever, ce n’est pas que mon âme cause

l1) Celte lettre vient après la quatrième de Leibniz.

ce mouvement dans mon bras , mais c’est que quand je le veux lever. C’est justement dans le moment que tout est disposé dans le corps pour cet effet; de sorte que le corps se meut en vertu de ses propres lois, quoiqu’il arrive par l’accord admirable, mais immanquable des choses entre elles, que ces loisv eonspirentjustementdansle moment que la volonté s’v porte. Dieu y ayant eu égard par avance, lorsqu’il a pris sa résolution sur cette suite de toutes les choses de l’univers. Il me semble que c’est dire la môme chose en d’autres termes (pie disent ceux qui prétendent que ma volonté est la cause occasionnelle du mouvement de mon bras, et que Dieu en est la cause réelle. Car ils ne prétendent pas que Dieu fasse cela dans le temps par une nouvelle volonté, qu’il ail chaque fois que je veux lever le bras ; mais par cet acte unique de la volonté éternelle, par laquelle il a voulu faire tout ce qu’il a prévu qu’il serait nécessaire qu’il fit afin que l’univers fût tel qu’il a jugé qu’il devait être. Or n’est-ce pas à quoi revient ce que vous dites, que la cause du mouvementée mon bras lorsque je le veux lever est l’accord admirable, mais immanquable des chosesentre • elles, qui vient de ce que Dieu y a eu égard par avance lorsqu’il a pris sa résolution sur cette suite de toutes les chosesde l’univers. Car cetégard de Dieu n’a pu faire qu’une chose soitarrivéesansunecause réelle: il faut donc trouver la cause réelle de ce mouvement de mon bras. Vous ne voulez pas que ce soit ma volonté. Je ne crois pas aussi que vous croyez qu’un corps puisse se mouvoir soi-même ou un autre corps comme cause réelle et efficiente. Reste donc que ce soit cet égard de Dieu, qui soit la cause réelle et efficiente du mouvement de mon bras. Or vous appelez vousmême cet égard de Dieu sa résolution, et résolution et volonté sont la même chose ; donc, selon vous, toutes les fois que je veux lever le bras, c’est la volonté de Dieu qui est la cause réelle et efficiente de ce mouvement.

d’arnauld A LEIBNIZ. 305

Pour la deuxièmedifficullé, je connaisprésenlemenl votre opinion tout autrement que je ne faisais. Car je supposais que vous raisonniez ainsi : les corps doivent être de vraies substances. Or ils ne peuvent être de vraies substances qu’ils n’aient une vraie unité, ni avoir une vraie unité qu’ils n’aient une forme substantielle: donc l’essence du corps ne peut pas être l’étendue, mais tout corps, outre l’étendue, doit avoir une forme substantielle. A quoi j’avais opposé qu’une forme substantielle divisible, comme elles le sont presque toutes au jugement des partisans des formes substantielles,ne saurait donner à un corps l’unité qu’il n’aurait pas sans celte forme substantielle.

Tous en demeurez d’accord, mais vous prétendez que toute forme substantielle est indivisible, indestructible et ingénérable , ne pouvant être produite que par une vraie création.

D’où il s’ensuit 1° que tout corps qui peut être divisé chaque partie demeurant de même nature que le tout, comme les métaux, les pierres, le bois, l’air, l’eau et les autres corps liquides , n’ont point de forme substantielle.

2° Que les plantes n’en ont point aussi, puisque la partie d’un arbre, ou étant mise en terre, ou greffée sur une autre, demeure arbre de même espèce qu’il était auparavant.

3° Qu’il n’y aura donc que les animaux qui auront des formes substantielles. Il n’y aura donc, selon vous, que les . animaux qui seront de vraies substances.

4° Et encore vous n’en êtes pas si assuré que vous ne disiez, que si les brutes n’ont point d’âme ou de forme substantielle, il s’ensuit que hprmis l’homme, il n’y aurait rien de substantiel dans le monde visible, parce que vousprétendezque l’unité substantielle demande un être accompli indivisible et naturellement indestructible, ce qu’on ne saurait trouver que dans une âme ou forme substantielle, à l’exemple de ce qu’on appelle moi.

Tout cela aboutit à dire que tous les corps dont les parties ne sont que machinalement unies ne sont point des substances, mais seulement des machines ou agrégés de plusieurs substances.

Je commencerai par ce dernier, et je vous dirai franchement qu’il n’y a en cela qu’une dispute de mot. Car saint Augustin ne fait point de dillicqlté de reconnaître que les corps n’ont point de vraie unité, parce que l’unité doit être indivisible et que nul corps n’est indivisible. Qu’il n’y a donc de vraie unité que dans les esprits, non plus que de vrai moi. Mais que concluez-vous de là ? Qu’il n’y a rien de substantiel dans les corps qui n’ont point d’âme ou de forme substantielle. Afin que cette conclusion fût bonne, il faudrait avoir auparavant défini substance et substantiel, en ces termes : J’appelle subslance et substantiel ce qui a une vraie unité. Mais comme cette définition n’a pas encore été reçue et qu’il n’y a point de philosophe qui n’ait autant de droit de dire : J’appelle substance ce qui n’est pas modalité ou manière d’être, et qui ensuite ne puisse soutenir que c’est un paradoxe de dire qu’il n’y a rien de substantiel dans un bloc de marbre, puisque ce bloc de marbre n’est point la manière d’être d’une autre substance, et que tout ce que l’on pourrait dire est que ce n’est pas une seule substance, mais plusieurs substances jointes en- , semble machinalement. Or, c’est, ce me semble, un paradoxe, dira ce philosophe, qu’il y ait rien de substantiel dans ce qui est plusieurs substances. Il pourra ajouter qu’il comprend encore bien moins ce que vous dites que les corps seraient sans doute quelque chose d’imaginaire et d’apparent seulement, s’il n’y avait que de la matière et ses modifications. Car vous ne mettez que de la matière et ses modifications dans tout ce qui n’a point d’âme ou forme substantielle, indivisible, indestructible et ingénérable ; et ce n’est que dans les animaux que vous admettez de ces

d’aRNAUL» a LEIBNIZ. . 307

sortes de formes. Vous seriez donc obligé de dire que tout le reste de la nature est quelque chose d’imaginaire et d’apparent seulement ; et à plus forte raison vous devriez dire la même chose de tous les ouvrages des hommes.

Je ne saurais demeurer d’accord de ces dernières propositions. Mais je ne vois aucun inconvénient de croire que dans toute la nature corporelle, il n’y a que des machines et des agrégés de substances, parce qu'il n’y a aucune de ces parties dont on puisse dire, en parlant exactement, que c’est une seule substance. Cela fait voir seulement ce qu’il est très-bon de remarquer, comme a fait saint Augustin, que la substance qui pense, ou spirituelle, est en cela beaucoup plus excellente que la substance étendue ou corporelle, qu’il n’y a que la spirituelle qui ait une vraie unité et un vrai moi, ce que n’a point la corporelle. D’où il s’ensuit qu’on ne peut alléguer cela pour prouver que l’étendue n’est point l’essence du corps, parce qu’il n’aurait point de vraie unité, s’il avait l’étendue pour essence, puisqu’il peut être de l’essence du corps de n’avoir point de vraie unité, comme vous l’avouez de tous ceux qui ne sont point joints à une âme ou à une forme substantielle.

Mais je ne sais, Monsieur, ce qui vous porte à croire qu’il y a dans les brutes de ces âmes ou formes substantielles qui doivent être, selon vous, indivisibles, indestructibles et ingénérables. Ce n’est pas que vous jugiez cela nécessaire pour expliquer ce qu’elles font ; car vous dites expressément que tous les phénomènes des corps peuvent être expliqués machinalement ou par la philosophie corpusculaire, suivant certains principes de mécanique posés, sans qu’on se mette en peine s’il y a des âmes ou non. Ce n’est pas aussi par la nécessité qu’il y a que les corps des brutes aient une vraie unité et que ce ne soient pas seulement des machines ou des agrégés de substances, car toutes les plantes pouvant n’ôtre que cela, quelle nécessité

pourrait-il y avoir que les brutes fussent autre chose? On ne voit pas de plus que celle opinion se puisse facilement soutenir en mettant ces âmes indivisibles et indeslructibles; car que répondre aux vers, qui, étant partagés en deux, chaque partie se meut comme auparavant? Si le feu prenait à une des maisons où on nourrit des cent mille vers à soie, que deviendraient ébs cent mille âmes indestructibles? Subsisteraient-elles séparées de toute matière, comme nos âmes ? Que devinrent de même les âmes de ces millions de grenouilles que Moïse fit mourir quand il fit cesser cette plaie, et de ce nombre innombrable de cailles que tuèrent les Israélites dans le désert, et de tous les animaux qui périrent par le déluge ? Il y a encore d’autres embarras sur la manière dont ces âmes se trouvent dans chaque brute à mesure qu’elles sont conçues. Et qu’étaientelles in seminibus? Y étaient-elles indivisibles et indestructibles ? Quid ergo fit, cùm irrita cadunt sine ullis conceptibus semina ? Quid cùm brûla mascula ad feminas non accédant , toto vitœ suœ tempore ? Il suffit d’avoir fait entrevoir ces difficultés.

Il ne reste plus qu’à parler de l’unité que donne l'âme raisonnable. On demeure d’accord qu’elle a une vraie et parfaite unité et un vrai moi, et qu’elle communique en quelque sorte celte unité et ce moi à ce tout compose de l’âme et du corps qui s’appelle l’homme; car, quoique ce tout ne soit pas indestructible, puisqu’il périt quand l’âme est séparée du corps, il est indivisible en se sens qu’on ne saurait concevoir la moitié d’un homme. Mais en considérant le corps séparément, comme notre âme ne lui communique pas son indestruclibilité, on ne voit pasaussi qu’à proprement parler elle lui communique ni sa vraie unité, ni son indivisibilité ; car, pour être uni à notre âme, il n’en est pas moins vrai que ses parties ne sont unies entre elles que machinalement, etqu’ainsi ce n’est pas une seule sub-

Page 1