‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 101 sur 108 · D ARNAULD A LEIBNIZ · texte numérisé non relu

D ARNAULD A LEIBNIZ

stance corporelle, mais un agrégé de plusieurs substances corporelles. Il n’en est pas moins vrai qu’il est aussi divisible que tous les autres corps de la nature. Or, la divisibilité est contraire à la vraie unité. Il n’y a donc point de vraie unité. Mais il en a, dites-vous, par notre âme. C’està-dire qu’il appartient à une âme qui est vraiment une, ce qui n’est point une unité intrinsèque au corps, mais semblable à celle de diverses provinces qui, n’étant gouvernées que par un seul roi, ne font qu’un royaume.

Cependant, quoiqu’il soit vrai qu’il n’y ait de vraie unité que dans les natures intelligentes dont chacune peut dire moi, il y a néanmoins divers degrés dans cette unité impropre qui convient au corps; car, quoiqu’il n’y ait point de corps pris à part qui ne soit plusieurs substances, il y a néanmoins raison d'attribuer plus d’unité à ceux dont les parties conspirent à un môme dessein, comme est une maison ou une montre, qu’à ceux dont les parties sont seulement proches les unes des autres, comme est un tas de pierres, un sac de pistoles, et ce n’est proprement que ces derniers qu’on appelle des agrégés par accident. Presque tous les corps de la nature que nous appelons un, comme un morceau d’or, une étoile, une planète, sont du premier genre, mais il n’y en a pas en qui cela paraisse davantage que les corps organisés, c’est-à-dire les animaux et les plantes, sans avoir besoin pour cela de leur donner des âmes (et il me paraît même que vous n’en donnez pas aux plantes). Car pourquoi un cheval ou un oranger ne pourront-ils pas être considérés chacun comme un ouvrage completel accompli, aussi bien qu’une église ou une montre? Qu’importe pour être appelé un (de cette unité qui pour convenir au corps, qui a dû être différente de celle qui convient à la nature spirituelle) de ce que leurs parties ne soient unies entre elles que machinalement et qu’ainsi ce sont des machines. N’esl-ce pas la plus grande

perfection qu’ils puissent avoir d’ôtre des machines si admirables qu’il n’y a qu’un Dieu tout-puissant qui les puisse avoir faites ? Notre corps, considéré seul, est donc un en cette manière , et le rapport qu’il a une nature intelligente qui lui est unie et qui le gouverne lui peut encore ajouter quelque unité, mais qui n’est point de la nature de celle qui convient aux natures spirituelles.

Je vous avoue, Monsieur, que je n’ai pas d’idées assez nettes et assez claires touchant les règles du mouvement pour bien juger de la difficulté que vous avez proposée aux cartésiens. Celui qui vous a répondu est M. l’abbé de Catelan, qui a beaucoup d’esprit et qui est fort bon géomètre. Depuis que je suis hors de Paris, je n’ai point entretenu de commerce avec les philosophes de ce pays-là; mais puisque vous ôtes résolu de répondre à cet abbé et qu’il voudra peut-être défendre son sentiment, il y a lieu d’espérer que ces différents écrits éclairciront tellement cette difficulté que l’on saura à quoi s’en tenir.

Je vous suis trop obligé, Monsieur, du désir que vous témoignez avoir de savoir comme je me porte. Fort bien, grâces à Dieu, pour mon âge. J’ai seulement eu un assez grand rhume au commencement de cet hiver. Je suis bien aise que vous pensez à faire exécuter votre machine d’arithmétique ; ç’aurait été dommage qu’une si belle invention se fût perdue. Mais j’aurais un grand désir que la pensée dont vous aviez écrit un mot au prince qui a tant d’afTection pour vous ne demeurât pas sans effet, car il n’y a rien à quoi un homme sage doive travailler avec plus de soin et moins de retardement qu’à ce qui regarde son salut.

Je suis. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

A. Arnauld.

d’arNAULD A LEIBNIZ.

Page 1