ORIGINES DE LA MONADOLOGIE ET DE L’HARMONIE PRÉÉTABLIE
Je suppose que Leibniz fût venu dire à Descartes, dans sa solitude de Hollande :
« Vous faites la substance passive, et selon moi la « marque et le caractère même de la substance c’est l’ae- « tivité. Vous paraissez incliner vers l’unité d’être, et « moi j’admets l’absolue pluralité des substances indi— « viduelles. Vous établissez une matière homogène et « une, et, selon moi, il n’y a pas dans la nature deux « feuilles d’un arbre, deux gouttes d’eau qui se ressem- « blent.
« Vous mettez l’essence des corps dans l’étendue, et « je prouve que c’est la force. Vos lois du mouvement « que vous avez données en partant de ces principes u sont presque toutes démontrées fausses.
« Vous retranchez de la physique la considération « des causes finales, et je prouve qu’elles sont d’un « grand usage, même en physique, pour nous sauver « du matérialisme où vous tendez sans le savoir.
i}) pièces k consulter. — Discours de métaphysique. App., p. 330. — Lettres à Arnauld et réponses. Ibid., p. 211. — Lettres à Fardella. Ibid., p. 317. — De Libertate fragmenlum. Page 178. — Miscellanea metaphysica. Page 171.
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« Vous niez les âmes des bêles et vous supprimes « les formes des scolastiques ; mais les scolastiques « ont eu raison contre vous d’admettre des formes sub- « stantielies. D’ailleurs les animaux ont des âmes et « peut-être même les plantes.
« La nature n’est pas une machine dépourvue de vie, a c’est un organisme vivant, animé.
a L’homme ne naît pas et il ne meurt pas; il se dé- « veloppe; la mort, comme la génération, n’est qu’ap- « parente.
« C'est une erreur de croire, comme vous le faites, que « l’être se compose d’une succession de moments qui « sont indépendants les uns des autres : il enferme une « foi6 pour toutes en lui-même le principe de la conti- « nuité de ses opérations. Le présent est gros de l’ave- « nir et tout s’enchaîne ici-bas. Chaque être se trouve « ainsi former à lui seul un petit monde et devient un « miroir de l’univers. Les individus ne sont pas une « certaine union des parties, ce sont des êtres qui valent « des espèces et en portent les lois. Nous sommes tous « en Adam. »
Assurément Descartes, à l’audition de pareilles thèses, se fût récrié au paradoxe, et je ne m’étonne pas que le premier cartésien dont Leibniz ait fait choix pour tenter cette épreuve lui ait adressé de sérieuses objections. La scolastique entière paraissait revivre dans ces thèses, et la réhabilitation des formes substantielles qu’il proposait hardiment eût 6uffi pour soulever toute l’école. Arnauld, le premier consulté, s’étonna d’une telle entreprise, et il chercha à l’arrêter dès le début par un argument tout personnel. « On dira
qu'il n'est pas digne d’un philosophe d’admettre des entités dont on n’a aucune idée claire et distincte et qu’on n’en a point de ces formes substantielles. » Leibniz tint ferme et il lui opposa le dernier concile de Latran, qui déclare « que l’àme est véritablement la forme substantielle de notre corps. »
Le choix qu’il avait fait d’Amauld pour obtenir de lui l’approbation ou la réfutation de ses doctrines n’a rien qui doive nous surprendre. Leibniz, qui le connaissait depuis longtemps et qui l’avait même vu pendant son séjour à Paris, De cachait pas l’estime qu’il faisait de ce grand homme, et ce portrait qu’il a tracé de lui est Je plus beau qu’on connaisse : « Le méditatif « M. Arnauld est un homme dont les pensées ont toute « la profondeur et la sublimité du vrai philosophe. Son « but n’est pas seulement de répandre la religion dans « les âmes, mais aussi d’y ressusciter les flammes de la « raison obscurcie par les passions humaines. Il ne lui « suffit pas de ramener les hérétiques, mais il veut suret tout combattre la pire des hérésies, l’impiété et l’a- « théisme ; il est moins désireux de vaincre ses contradic- « teurs que de corriger ses propres pensées. Elles tente dent à la réforme des abus qui empêchent le retour te des dissidents. »
Non-seulement Leibniz le louait ainsi publiquement dans ses lettres au landgrave , mais il lui a adressé quelques-unes de ses plus belles pages, de ses pensées les plus profondes, et l’animait à la plus noble entreprise. Il lui écrivait : « Un siècle philosophique va naî- « tre, où le souci de la vérité gagnant au dehors des « écoles se répandra même parmi les politiques. La plus
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« grande partie des conversions sera palliée. Rien n’est « plus propre en effet à affermir l’athéisme et à renver- « ser de ses fondements la foi à la religion chrétienne, « déjà si ébranlée par tant de grands, mais de méchants « hommes, que de voir d’une part les mystères de la foi « prônés comme objets de la croyance de tous, et d’autre « part devenus l’objet du rire de tous, convaincus d’ab- « surdité par les règles les plus certaines de la raison « commune. Les pires ennemis de l’Eglise sont dans « l’Eglise, et ceux-là sont plus à craindre que les héré- « tiques. Il faut prendre garde que la dernière des héré- « sies soit, je ne dis pas l’athéisme, mais le naturalisme « publiquement professé et la secte monothéiste (ou des « mahométans) qui , ne faisant qu'ajouter très-peu de « dogmes et quelques rites, s’est emparée de tout « l’Orient.
Cette voix de Leibniz qui tonnait dans Mayence, voix prophétique qui annonçait aux théologiens de France la grande hérésie des temps modernes et les animait au combat, indiquait Arnauld comme le naturel confident de son entreprise. Et je ne m’étonne plus quand dix ans plus tard il se sentit prêt pour le rôle qu’il allait jouer, que ce soit à lui qu’il s’adresse. Il n’y avait pas jusqu’à son titre de cartésien qui ne fût en sa faveur dans la pensée de Leibniz. On ne saurait mieux mesurer le degré d’estime qu’on doit faire d’un travail philosophique que par l’état que son auteur sait faire de l’opinion des hommes compétents. Voyez Descartes, Leibniz et Spinoza. Spinoza affecte le plus profond mépris pour l’opinion d’autrui et ne se soumet à aucun juge. Descartes provoque les critiques etfait éprouver sa
LVIII INTRODUCTION
philosophie comme l'or dans un creuset. Leibniz fût subir à ses thèses l’épreuve deg contradictions, il se fait attaquer afin de pouvoir se défendre et d’essayer 6a véritable force, bien persuadé que tout ce qu’il pourrait obtenir d’un esprit si cartésien et si théologien serait, sans contestation, acquis à la vérité.
Une correspondance longtemps cherchée et dont nous avons raconté les singulières vicissitudes dans une notice spéciale (*) va nous servir à reconstituer cette période comme nous avons fait pour la première. Elle avait été précédée d’un discours de métaphysique que Leibniz avait envoyé à Arnauld par l’intermédiaire du landgrave de Hesse et qui, par l’ampleur et la nouveauté des questions, ne le cède ni à la monadologie ni à l’harmonie préétablie, qu’il précède et qu’il explique (*). C’est ce discours dont il avait extrait trente-sept propositions que nous avons résumées en commençant, et qui serviront de sommaire à toute cette correspondance (*).
Mais par une coïncidence étrange et qui faillit rompre ces relations dès le début, Arnauld se trouvait alors engagé avec Malebranche dans une querelle que les thèses de Leibniz semblaient trancher en faveur de son rival. Comme il était d’humeur chagrine, il prit à peine le temps de lire et répondit au landgrave 6ans déguiser son mécontentement. Leibniz se plaignit de sa colère et de ses formes acerbes. 11 rit beaucoup de ses exclamations tragiques, en appela d’ailleurs à d’anciennes relations et
P) V. Appendice, p. 195.
(*) V. Appendice, p. 330.
(•) V. Appendice, p. 807.
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