‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 25 sur 108 · LIE · texte numérisé non relu

LIE

à un retour d’équité qui dissiperaient les fantômes d’une prévention mal fondée.

Averti par cette démarche, enfin guéri de son humeur, Amauld se retrouve dans la réponso qu’il arlresso cette fois directement à Leibniz : o N'attribuez, lui dit- « il en finissant avec saint Augustin, n’attribuez qu’à la « sollicitude de mon avertissement l’excès et l’irripru- « dence de la correction. Ce n’est point pour m’en déa fendre, mais je le blâme. Ce n’est point que je m’en « excuse, mais je m’en accuse. Je demande mon pardon, « et je me fonde sur l’ancienneté de notre amour pour a faire oublier la nouveauté de mon offense. Faites du « moins ce que vous me reprochez de n’avoir point fait : a montrez à me faire grâce cette douceur que je n’ai « point eue à vous écrire. »

Leibniz ne resta pas au-dessous dans sa réplique : « J'ai « toujours eu tant de vénération, lui dit-il, pour votre « mérite élevé, que lors même que je me croyais mal- « traité par votre censure, j’ai pris une ferme résolution « de ne rien dire qui ne témoignât une estime trèso grande et beaucoup de déférence à votre égard. Que « sera-ce donc maintenant que vous avez la générosité a de me faire une restitution avec usure ? »

Mais Arnauld ne pouvait, même en reconnaissant ses torts, accepter les doctrines du discours de métaphysique et souscrire à cette espèce de formulaire qu’on lui avait envoyé, sans cesser d’être cartésien. Il avait noté certaines propositions qui lui avaient paru suspectes; et même après avoir fait des excuses à Leibniz, il voulut être éclairci de ses doutes. Leibniz, mis en demeure de s’expliquer, le fit avec un zèle et une sincérité qui té-

moignent du désir qu’il éprouvait de ramener Arnauld. Et ce n’est pas un des moindres charmes de cette correspondance de voir Arnauld, sollicité par le landgrave, lui faire des ouvertures tendant à conversion, et Leibniz, de son côté, voyant dans son ardeur métaphysique un cartésien à convertir à sa philosophie, ne rien négliger de ce qui pouvait déterminer son adhésion et l’engager dans son système.

Mais si la mission qu' Arnauld avait acceptée était délicate, Leibniz ne se dissimulait pas les difficultés de la sienne. Il n’y allait pas du salut de son correspondant, sans doute, mais il y allait de la philosophie de Descartes ; et Leibniz savait, par expérience, combien elle engage les esprits et à quel point pouvait aller la superstition de ses disciples ; mais si quelque chose pouvait encore allumer leur zèle et les tourner contre lui, c’était d’entreprendre comme il le faisait de substituerà Descartes l’objet de ses mépris et celui d’une générale aversion dans son école. Réhabiliter la scolastique, quelle audace en effet et surtout quel aveuglement, dans un siècle qui paraissait l’avoir vaincue !

« Je sais, écrivaitril à Arnauld, que j’avance un grand « paradoxe en prétendant de réhabiliter en quelque fart çon la philosophie scolastique et de rappeler postlimi- « nio les formes substantielles presque bannies, mais « peut-être qu’on ne me condamnera pas légèrement « quand on saura que j’ai assez médité sur la philosort phie moderne. »

En voyant Leibniz proposer à Arnauld une discussion en règle sur les formes substantielles et faire l’éloge des scolastiques tant décriés, on se demandera s’il veut nous

ORIGINES OU SYSTÈME. LXI

ramener à cette philosophie sophistique et contentieuse dont les querelles des réalistes et des nominalistes avaient montré les excès. Mais telle n’était pas sa pensée. S’il s’inspirait de cette philosophie, c’était, comme il le dit, « après avoir fait lui-même des recher- « ches qui lui avaient fait reconnaître que les modernes « ne rendent pas assez de justice à saint Thomas et à « d’autres grands hommes de ce temps-là, et qu’il y a « dans les sentiments des philosophes et théologiens « scolastiques bien plus de solidité qu’on ne s’ima- « gine (*). »

Ainsi Leibniz avait découvert dans cette philosophie méprisée des profondeurs et des précisions inconnues des modernes. Il devançait par son impartial jugement l’exactitude de la critique qui a réhabilité saint Thomas. Il retrouvait dans ce grand docteur cette perpétuelle philosophie qui se continuait à travers les âges et qui, dégagée de toute question d'école, s’appelle le spiritualisme chrétien (*).

L’origine de ses monades est tirée de ces formes sub-

(') « J’accorde que la forme substantielle du corps est indivisible, et il me semble que c’est aussi le sentiment de saint Thomas. »

(*) Cf. lettre à Montmort, Erdmann, 704. — « Ce serait, en effet, perennis qwedam philosophia. On peut même dire qu’on y remarquerait quelque progrès dans les connaissances. Les Orientaux ont de belles et de grandes idées de la Divinité. Les Grecs y ont ajouté le raisonnement et une forme de science. Les Pères de l'Eglise ont rejeté ce qu'il y avait de mauvais dans la philosophie des Grecs ; mais les scolastiques ont tâché d’employer utilement pour le christianisme ce qu’il y avait de passable dans la philosophie des païens. J'ai dit souvent aurum latere in stercore illo scolattico barbariâ. »

stantielles que Malebranche avait méprisées et qu’Arnauld ne pouvait admettre. Leibniz avait vu dans ces formes sainement comprises ce qu’il fallait y voir ; un vigoureux effort pour s’élever à la description des objets intelligibles et divins qui avaient échappé à l’analyse des anciens, et les débris d’une langue philosophique A peu près perdue, qu’il faut apprendre et qui, par son énergique précision, atteint souvent avec bonheur à l’invisible même.

Ceux qui veulent tirer Leibniz tout entier de Descartes ne pourront jamais répondre à cette question : Comment e’est-il élevé du cartésianisme à la monadoiogie? Pourquoi, s’il est parti de Descartes , le voyons-nous recourir aux formes des scolastiques? Aussi cette question était restée sans réponse. On ne saisissait pas bien la marche qu’il avait suivie, et l'on renonçait à découvrir le mystérieux passage qui lui avait frayé la voie.

Rendons grâce à cette correspondance avec Arnauld, qui nous donne enfin quelques lumières, à ces lettres qui ont gardé du moins quelques traces de sa méthode et de ses études.

La méthode de Leibniz, cette idée d’un développement, d’un progrès continu, devait le faire passer par toute la série des principaux systèmes. U avait traversé le cartésianisme ; il s’était élevé jusqu’à Platon et à la philosophie grecque. Déjà même il avait remonté le Cours de la scolastique. Il faut donc retourner avec lui jusqu’aux origines de la philosophie , de Descartes aux scolastiques, des scolastiques à Platon, puis il faut redescendre ce vaste fleuve et voir ses eaux se

ORIGINES DU SYSTÈME

LXlIt

répandre d'une nappe égale et continue dans ce beau système qui en fut la suite. 11 laüt lire, sans se laisser rebuter par la difficulté du sujet, toute cette partie des lettres à Arnauld où se trouve agitée la question des formes. 11 y a là un vigoureux essai de dialectique transcendentale sur l’un et sur l'être et un premier commencement d’une philosophie de la. nature. C’est son Parménide et son Timée.

La méthode qu’il a suivie pour s’élever de la matière aux formes et retrouver les véritables substances spirituelles est la méthode dialectique élevée à un degré de précision supérieure. La justification du procédé qu’il emploie est dans eette phrase d’une de ses lettres à Arnauld ; « Vous dites de ne pas voir ce qui me porte à ad- « mettre ces formes substantielles, ou plutôt ces sub- « stances corporelles douées d’une véritable unité, mais « c’est parce que je ne conçois aucune réalité sans une « véritable unité (*). » C’est le procédé de Platon.

Pana la nature, il y a des composés, des mélanges, des agrégations, les corps et la matière, dont l’essence parait d’être plusieurs. C’est ce que Platon appelait le

Pf «j Ce sent là les seuls entres accomplis véritables comme les ancien» avaient reconnus, et surtout Platon, qui a fort clairement montré que la seule matière ne suffit pas pour former une substance. k Lettre, p. 24Û. — «On peut donc dire de ces composés et des choses semblables ee que Démoerite en disait fort bien, savoir esst opinîone, voj/.u. Et Platon est dans le même sentiment à l’égard de tout ce qui est purement matériel. • Lettre, p. 230. — « Il n’y a que les substances indivisibles et leurs différents états qui soyent absolument réels. C’est ce que Parménide, Platon et d’autres anciens oat bien reconnu. * ibidem*

multiple : t4 iziXka., par opposition à l’unité ; et Descartes ne leur accorde pas plus de réalité. Sont-ce des êtres? je ne sais ; peut-être ce ne sont que des phénomènes bien liés. Mais la réalité même que leur donne cette liaison de leurs phénomènes ne s’explique pas sans une véritable unité.

Je dis une véritable unité, parce qu’il en est une accidentelle, fortuite ou de raison qui n’a rien de réel : celle d’une armée, d’un troupeau, par exemple, et en général de tous les êtres par agrégation (‘). Celle que je cherche au contraire est substantielle. Il faut la distinguer de toute autre. Elle n’est pas accidentelle, elle ne se forme pas par agrégation; l’arrangement régulier ou irrégulier n’y fait rien. Ce n’est pas non plus une simple unité de raison ou de perception qui ne serait encore que phénoménale, c’est une unité de plan et de vie « qui demande un être accompli, indivisible et naturel- « lement indestructible^). »

Or, je dis qu’il n’y a pas d’êtres réels, simples ou composés sans cette unité substantielle. Qu’il n’y ait pas d’êtres simples sans unité, c’est ce dont tout le monde

P) « On ne trouvera jamais rien de réglé pour faire une substance véritable de plusieurs êtres par aggrégation. > Et comme Arnauld lui-même avait objecté qu'il y a divers degrés d’unité, cette unité impropre qui convient au corps, qu’ainsi tous ces corps que nous appelons un, comme un morceau d’or, une étoile, une maison ou une montre, ont plus d’unité qu’un tas de pierres ou un sac de pistoles, Leibniz lui ré|>ond : « Je demeure d’accord qu’il y a des degrés d’unité accidentelle, mais cela ne suffit pas. »

(’) < L’unité substantielle demande un estre accompli indivisible et naturellement indestructible. » Lettre, p. 240.

ORIGINES DU SYSTEME

est d’accord. Mais je le dis aussi des êtres composés. Et je m’appuie sur un principe certain pour le prouver, car c’est une proposition identique que je tiens pour un axiome, savoir : « Que ce qui n’est pas véritable- « ment un estre n’est pas non plus véritablement un « estre. ( Autrement dit, que ce qui n’est pas un n’est « pas) ('). »

Regardez bien à certaines pages des lettres à Arnauld, vous verrez poindre cette évolution dialectique de l’idée : comment ce qui est plusieurs, un corps, une portion de matière, peut-il s’appeler un être? Vous verrez qu’il ne déduit pas l’unité de la pluralité, mais qu’il remonte de la seconde à la première et qu’il passe, comme il le dit, de la matière aux formes, ou des phénomènes aux lois, instituta resolulio materiœ in formas (*) , sans se laisser captiver ou distraire par les degrés inférieurs, qui pourraient arrêter son élan.

Cette méthode, qui s’élève du plus bas degré de l’être à un degré supérieur, qui ne déduit pas le plus du moins, qui ne s’élance pas d’un bond d’un extrême à l’autre,

(') « Pour trancher court, je tiens pour un axiome cette proposition identique qui n’est diversifiée que par l'accent, savoir : que ce qui n'est pas véritablement un estre n’est pas non plus véritablement un estre. On a toujours cru que l’un et l’autre sont des choses réciproques. Âutre chose est l'estre, autre chose est des estres ; mais le pluriel suppose le singulier, et là où il n’y a pas un estre, il y aura encore bien moins plusieurs estres. »

(*) Infinitæ autein sunt substantiæ simplices seu creaturæ in quàlibet materiæ particulà, et componilur ex illis materia non tauquain ex partibus, sed tanquam ex principiis constilutivis, seu requisitis immediatis prorsùs ut puncta conlinui essentiam ingrediuntur non tamen ut partes. » Lettre à Fardella, p. 324.

mais qui remonta graduellement la chaîna des êtres, prend les composés les plus inférieurs, cherche ce qu’ils renferment d’ètre ou de réalité, retrouve l’unité sous la pluralité, la forme sous la matière, la loi sous le phénomène et arrive aux formes nécessaires à l’être : c’est la méthode dialectique, entrevue par Platon, retrouvée par les principaux scolastiques et élevée par Leibniz à sa plus haute puissance.

C’est ainsi que Leibniz a pu dire sous une forme ésotérique, pour indiquer le terme de son mouvement : « J’ai traversé la physique et je n’y ai trouvé que les apparences de l’indivisible ou de la véritable unité. Je me suis adressé aux mathématiques et je n’y ai point rencontré la réalité que je cherchais, mais seulement des modalités avec plus d’exactitude. Enfin la métaphysique seule m’a donné ce que la physique et les mathématiques ne donnent point, à savoir : l’exactitude jointe à la réalité. Les phénomènes de la nature me sont d’abord apparus, mais je n'ai vu là qu’une pure succession de phénomènes, un perpétuel écoulement, rien de fixe, rien de certain. J’ai demandé aux nombres un point de vue nouveau et plus scientifique. Mais là encore j’ai traversé bien des espaces imaginaires. Et enfin j e ne me suis fixé que dans la métaphysique, qui est 1 a véritable science de la vie ou du réel. » C’est ce que Leibniz exprime avec une finesse et une subtilité bien grandes par sa comparaison des trois points : les points physiques, qui ne sont indivisibles qu’en apparence (réfutation des atomistes); les points mathématiques, qui sont exacts, mais ne sont que des modalités (inconvénient des mathématiques pures) ; enfin les points métaphysiques

ORIGINES DU SYSTÈME

ou de substance, les seuls qui soient exacts et réels (établissement de la métaphysique, système de la monadologie). Ils indiquent les trois sphères entrevues par Platon et où se déploie le mouvement de tout esprit philosophe (*).

La correspondance avec Arnauld ne peut laisser aucun doute sur les deux premiers points que nous avons touchés. C’est la scolastique qui lui a fourni la première idée de ses formes et c’est la méthode dialectique élevée à un degré de précision supérieur qui a renouvelé et vivifié ces principes de métaphysique depuis longtemps stériles (*). La forme détermine la matière. Elle est un principe d’unité qui peut seul ramener quelque constance et quelque uniformité dans la nature, et servir à poser les premières lois d’un système général de tous les êtres. La nature ne les a pas, comme le voulait

(') Voici ce texte, qui ne fait point partie de sa correspondance avec Arnauld, mais qui en est le résumé précis (Monad., II, i, p. 33) : « On pourrait les appeler points métaphysiques ; ils ont quelque « chose de vital et une espèce de perception, et les points malhéc matiques sont leur point de vue pour exprimer l’univers. Ainsi, « les points physiques ne sont indivisibles qu’en apparence, les « points mathématiques sont exacts, mais ne sont que des moda- « lités; il n’y a que les points métaphysiques ou de substance... « qui soient exacts et réels. » (Ibid., III, p. 500.)

Voir aussi la Thèse il de la correspondance avec Arnauld : « Si les règles de la mécanique dépendaient de la seule géométrie sans la métaphysique, les phénomènes seraient tout autres. »

(*) Ce mot de formes revenant sans cesse dans la suite de cette étude, nous devons prévenir que Leibniz l’emploie indistinctement avec ie mot d’âmes; qu’ainsi, partout où nous avons mis le premier, on peut lui substituer son équivalent métaphysique.

Page 1