RÉSUMÉ PAR LEIBNIZ
Echecrate demande à Phédon, qui avait assisté à la mort de Socrate, le récit de cet événement et surtout les derniers discours de ce grand homme. Phédon, pour lui être agréable, raconte que le jour où Socrate but le poison dans sa prison , il y avait auprès de lui , outre lui Phédon , en Athéniens : Apollodore , Critobule et son père Criton , Ilermogène, Epigenès, Æschine, Antisthène, Ctsippe, Menexène; et en étrangers : Simmias, Cébès et Phædondas de Thèbes,Euclide et Therpsion de Mëgare. « Etant venus le matin visiter Socrate, dit Phédon, ils le trouvèrent assis sur un lit de repos et se frottant les jambes qu’on venait de débarrasser de leurs chaînes, suivant la coutume observée pour
(') J’ay rencontré depuis la paraphrase de Théophile où il y a des vers entreineslés. Elle a fait du bruit en France du temps passé. Il y a des endroits que Théophile n'a pas bien compris, par exemple quand Cébes disoit : proh Jupiter. Phædo ajoute : Thebanorum more, voulant dire que ceux de Thèbes mesloientdans leurs discours celte exclamation. Théophile l’a pris comme si Cebes nous avait dit ccs mots : Thebanorum more. ( Note de Leibniz.)
(*) Une note en marge de la main de Leibniz nous prouve que cet abrégé a été fait par lui dans le mois de mars 1676. (N. de l'Édit.)
46 PLATONIS PHÆ.DO C0NTRACTU8.
imminente morte, vinculis soluta perfricantem reperère. Quos ut vidit Socrates : — Videte, inquit, amici, quàm facilis sit in contraria transitas; nam hoc crus modo dolorc afliciebatur ex vinculis, nunc subito successit voluptas. Quod si advertisset Æsopus, condidisset, opinor, fabulam, narravissetque nobis Deum duarum rerum ità pugnantium, cùm aliam non posset, saltem apicesconjunxisse. — Tum Cebes, suscepto sermone :
Opportune, inquit, ô Socrates, Æsopi mentionem facis, nam intelligo te in carcere, quod nunquàm antè facere solitus cras, poemata scribere cœpisse, et Æsopi fabulas carminé complcxum; quod imprimis miratus est Evenus ('), poeta, ut scis, et philosophus, jussitque ut à te causam rogarem. — Socrates, cùm respondisset somnia quædam aliquoties admonuisse ut musicam excrceret, id se verô intellexisse de poesi : Hoc, inquit, ô Cebcs, responde Evcno, atque illud adde, ut si probè sapit, me quàm priraùm sequatur, migro enim hinc hodie : non tamen forte sibi vim inforet, non enim fas esse aiunt.
— Tum Cebes : Quid istud , ô Socrates ? fas quidem non esse se ipsum violare, philosophum tamen optare morientem sequiî — Oui Socrates : Audivistis
(') Arbitror Evenum paucis post Socratem diehus obiisse, idque Platonem non explicuisse in dialogo velut rem eo tempore notam, et intelligi daret quandam fuisse in Socrate imprimis morituro vim vaUcinatricem. (A’ota Leibnizii manu exarata.)
les prisonniers dont la mort était proche. Dès que Socrate les vit : — Vous voyez, mes amis, dit-il, combien l’on passe aisément d’un état à un état contraire; à l’impression de douleur que causait tout à l’heure à cette jambe les liens dont elle était chargée a succédé tout à coup une sensation de plaisir. Si Esope avait fait cette remarque, c’eût été, je pense, le sujet d’une fable , où il nous eût raconté que Dieu, ne pouvant joindre l’une à l’autre deux choses aussi contraires, en avait du moins réuni les extrémités. — Alors Cébès prenant la parole : C’est à propos, dit-il, ô Socrate! que tu cites Esope, car j’apprends que, dans ta prison, tu as commencé, ce que tu ne fis jamais jusqu’alors, à écrire des poëmes, et que tu as mis en vers les fables d’Esope. C’est un grand sujet d’étonnement, surtout pour Evenus('), qui est, comme Iule sais,poëte et philosophe : il m’a prié de t’en demander la raison.— Socrate, après avoir dit que maintes fois des songes l’avaient averti d’apprendre la musique, et que par là il entendait la poésie : Fais, dit-il, ô Cébès, cette réponse à Evenus, et dis-lui en outre que, s’il veut agir en sage, il ait à me suivre bientôt , car c’est aujourd’hui que je m’en vais d’ici; et cependant je doute qu’il emploie la violence, car on dit que cela est défendu. — Alors Cébès : Qu’est-cecela, ô Socrate! il n’est point permis de se faire violence, et pourtant un philosophe peut désirer de suivre un
(') Je pense qu'Evenus élait mort peu de jours après Socrate, et quePlatou n’a pas donné d'explication sur un Tait qui était connu de son temps. Il donnerait à entendre qu’il y aurait eu eu Socrate, surtout au momeut où il allait mourir, comme un don de prophétie.
{Note de la main de Leibniz.)
48 PLATONIS PHÆDO CONTRACTÜS.
talia jàm à Philolao, subest tamen paradoxi quiddam ; nam si quibusdam aliquandù meliùs est mori quàm vivere, cur non liceat sibimet prodesse, et quid opus ut alium exspectent, qui ipsis prositî Sed hæc, si placet, diseutiamus nonnihil, quandô nihil aliud ad solis occasum, usque quod miki moriendi tempus Alhenienses posuêre agendum superest; ità enim me apud vos quoque purgavero, qui meam moriendi facilitatem culpâstis.
Altioris sanè indaginis est arcana ilia sententia, in quodam liic carcere esse homines, neque cuiquam seipsum solvere atque aufugere jure licere. Illud verôelarius videtur, homines ipsos esse quamdam possessionem Deorum, nec priùs debere quemquam se interficere, quàm Deus necessitatem imposuerit : quemadmodum si quod ex mancipiis tuis se interimeret, irasceris u tique, et si posses, etiam punires. — Tum Cebes : Esto, inquit, neminem mori debere nisi jussum, sed ut libenter moriatur etiam jussus, hoc à ratione alienum videtur. Non est servo jus fugiendi, at si à domino bono ejiciatur domo et à familiaribus avulsus, barbaris ignotisque venumdetur, utique dolebit et tantô magis, quantô meliùs bona sua præsentia intelliget. — Ad hæc Simmias : Hoc tibi quoque dictum putato, ô Socrates, qui à vitâ libenter discedens et amicos tuos, et, quod plus est, Deos, dominos bonos, faciliùs quàm
homme qui meurt. — Socrate répondit : Tu as entendu de telles choses de Philolaus , mais cela cache un paradoxe; car si, aux yeux de quelquesuns, il est plus doux de mourir que de vivre, pourquoi ne serait-il point permis de se rendre heureux soi-même et faudrait-il attendre un bienfaiteur étranger? Mais, si tu le veux, discutons sur ce point, puisque nous n’avons rien autre à faire jusqu’au coucher du soleil, moment que les Athéniens ont fixé pour ma mort ; je pourrai ainsi me disculper devant vous , qui accusez cette pente que j’ai de mourir.
C’est une question qui demanderait de profondes recherches que cette mystérieuse sentence qui a placé l’homme ici-bas comme dans une prison et qui ne permet à personne de s’en tirer soi-même et de s’en échapper. Mais, ce qui est plus clair, c’est que les hommes eux-mêmes sont comme la propriété des dieux, et ils ne doivent se donner la mort que lorsque Dieu leur en a donné l’ordre. Ainsi , si quelqu’un de tes esclaves se tuait , tu te mettrais en colère, et même , si tu le pouvais , tu l’eu punirais. — Alors Cébès : Je t’accorde , ditil, que personne ne doit mourir sans ordre , mais mourir avec plaisir, quand l’ordre est donné, voilà ce qui paraît contraire à la raison. L’esclave n’a pas le droit de g1 enfuir, mais s’il est rejeté de la maison d’un bon maître , arraché du sein de la famille et vendu à des barbares et à des inconnus, sa douleur en sera grande, et d’autant plus grande, qu’il aura apprécié la bonté de sa condition présente. — A cela Simmias : Tu peux t’appliquer ces paroles, ê Socrate ! puisque, en partant, tu abandonnes, d’une pente si facile, tes amis et même les dieux, ces maîtres
PLATONIS PII EDO CONTRACTl'S.
par est, relinquis. Scisenim, si omnia quæ fleri soient facere voluisses, poluisses te servare vilam. — Tum Socrates : Conabor, amici, nunc apud vos aecuratiùs, quàm nupcr apud Alhenienses judices, me defendere. Equidem, ô Simmia atque Cebes, nisi me ! migra tu rum pularem, primùm quidem ad Deos alios sapidités et bonus, deimlè ad liomines defunclos, his.^ui hic sont meliores, injustè agerem, non molesté Tercus mortem. Nunc certo habelote sperare me ad viros bonos ilurum, sed hocquidein haud omninè asseverarem. Quod veroad Deos, dominos valdè bonos, iturus sim, certum habetote, si quid aliud unquàin; idque unum est quod ego ausim aflirmare. Quarc morlem non ægrè fero, sed bono animo suin speroque superesse aliqiiid de— functis et mullo meliùs fore bonis quàm malis. — Tum Simmias : Quid. facis, ô Socrates 1 qui, cum præclarA adeè sententiâ te bine proi ipis, nec tanti boni nos quoque participes relinquis? Denique non aliter te apud nos purgabis, quàm si hoc. quidem persuascris. — Iluic Socrates : Rectè, inquit, ô judices, idque facere conabor. Principiq itaque arbi- Iror pbilosophorum esse meditan mortem, ut ridiculum videatur eos molesté ferre, si id adveniat, quod per omnem vitam agitavère. Deindè ipsi philosophi imprimis morte digni sont. Quod ne rideatis, scitote ingens illis bonum esse mortem. Quid aliud autem pbilosopbi quotidiè agunt? Nam voluptatibus et curà corporis non ultra ducuntur
si bons. Car, tu ie sais, si lu avais voulu faire tout ce qu’on fait d’ordinaire, tu aurais pu sauver ta vie. — Alors Socrate : J'essaierai , ô mes amis ! de me défendre plus consciencieusement auprès de vous que je ne l’ai fait l’autre jour devant mes juges d’Athènes. Oui, sans doute, Simmias et Cébès, si je ne croyais que je vais rejoindre d’autres dieux sages et bons, et même des hommes morts meilleurs que ceux qui sont ici-bas, j’aurais tort de rester indifférent à la mort. Et maintenant, soyez-en sûrs, j'ai l’espérance d’aller retrouver des hommes bons ; je ne voudrais pas l’affirmer, mais, ce qui est certain, si jamais quelque chose le fut, c’est que j’irai vers des dieux qui sont de bons maîtres, et c’est là la seule chose que j’oserais affirmer. Voilà pourquoi je ne quitte point la vie avec regret; j’ai bon courage et j’espère qu’il y a quelque chose après la mort, et que le sort des bons sera meilleur que celui des méchants. — Alors Simmias : Que fais-tu, ô Socrate ! toi qui, sur la foi de si grandes maximes, t’arraches du milieu de nous, et ne yeux point nous faire participer à des biens si immenses ? Tu ne peux le justifier à nos yeux qu’en nous persuadant ce que tu as avancé. — Alors Socrate : C’est bien, ô mes juges! et je vais m’efforcer de le faire. Et d’abord, je pense qu’il est d’un philosophe de méditer la mort, en sorte qu’il serait un objet de risée, s’il soutenait mal un événement dont l’attente a rem pli sa vie. Secondement, c’est surtout aux philosophes qu’il convient de mourir, et c’est trèssérieusement que je parle ; sachez que la mort est pour eux un grand bien. Quelle autre chose fontils tous les jours? Car les voluptés et les soins du
PLATONIS PH. EDO CONTRACTUS.
quàm necesse est, et eùm sapientiam quærunt, non ignorant sinccris cogitationibus impedimento esse corpus, si inquisilionis socium assumant. Nam nec visus, nec auditus aliq.iid exhibent sineeri ; et tum oplimè ratiocinamur, cùm nec visus, nec audilUï.’, nec dolor, ncc voluptas turbant. Quæso te, Simmia, ipsamnc justi etpulchri et magni essentiam afiquid esse put as? — Ità certè. — Hoc verô an oculis perspici potest? — Minimè. — Hæc tamen cogitanda sunt,si veritatem et sapientiam quæramus;abducenda ergô à sensibus mens est. A t impedimenta à corpore quotidiè nascunluv, Alendum est enim corpus et ad eam rem opus peconiis; pecuniarnm autem causâ qualia lâciant liomines nôstis. Itaque qui purè intelligere volent, opîabunt à corpore recedere ejusque voti, non nisi morte compotes fient. Si quis verô mortcm molesté ferat, eum non oiXiaotpov, sed <pt>.o!Ttü|A«T0'< esse scitote. Alii qui mortem majoris mali vilandi causâ oppeliêre, solo metu, si quidem id fieri potest, fortes sunt; philosophus soins, spe boni majoris, imô unici sive summi. Animadvertendum est enim non esse hanc rectam ad felicitatem viam, ut voluptates voluptatibus, dolores doloribus redimamus, ctmetum metu, et majusminori, tanquàm nummos, commutemus. Sed illeduntaxat rectus sit nummus, cujus gratiâ hæc omniaoportet
corps ne les occupent que le temps justement nécessaire, et lorsqu’ils recherchent la sagesse, ils n’ignorent point que le corps, quand il est associé à leurs recherches, est un obstacle aux pures pensées; car ni la vue, ni l’ouïe ne nous donnent rien de pur, et nous raisonnons d’autant mieux que ni la vue, ni l’ouïe, ni la douleur, ni la volupté ne nous troublent pas. Mais, dis-moi, Simmias, l’essence du juste, du beau et du grand, penses-tu que ce soit quelque chose? — Simmias : Oui, certainement.— Socrate : Mais est-ce quelque chose que les yeux aperçoivent? — Simmias : Non. — Socrate : Il y faut penser pourtant, si nous recherchons la vérité et la sagesse; il faut donc dégager l’esprit des sens. Mais journellement le corps fait naître des obstacles. Il faut le nourrir, et pour cela nous avons besoin d’argent, ët ce que font les hommes pour de l’argent, vous le savez. . Ceux donc qui aspirent à l’intellection pure souhaiteront de s’isoler du corps, et ils n’atteindront la fin de leur désir que par la mort. Si quelqu’un a peur de la mort, sachez qu’il n’est point ami de la sagesse , mais de son corps. Quant à ces autres qui n’ont recherché la mort que pour éviter un plus grand mal, ils n’ont que le courage de la peur, si je puis dire : seul, le philosophe ne la désire que pour un bien plus grand, pour le bien unique et suprême. Car il faut bien observer que la vraie route du bonheur n’est pas de racheter le plaisir par le plaisir, la douleur par la douleur, la crainte par la crainte, le plus grand parle plus petit, comme si nous échangions des pièces de monnaie. Mais la seule monnaie qui soit vraiment bonne est celle contre laquelle il faut tout échanger, tout
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commulari atque venundari, scilicet sapientia, sine quà temperantia abstinens voluptatibus, etfortitudo dolores perferens, tantum umbræ sunt virtutum. Ego me ex corum numéro esse seio, qui omni studio ad vcram vitam contendôre; quantum autem profecerim, mox discam. Habetis cur non perturber, cùm vos eosque qui Inc sunt, dominos relinquo ; spcro enim me et illie non minus bonos dominos amicosque inventurum, si igitur defensio mea vobis magis quàm Âtheniensibus judieibus satisfecit, benè se reshabet. — Suscipiens sermonem Cebes, cùm isla finissel Socrates : Cætera quidem, ô Socrates, rcctè dicta videntur -, quantum verô ad ipsam animarn spécial, valdè ambigu nt homines, ne anima àcorpore separata nusquàm sit ulleriùs, sed statim exstinguatur; nam si superesse constaret, magna spes foret, vera esse quæ dicis, animarn scilicet in se collectam, et à corpore separatarn, fore perfectiorem . — Tum Socrates: Si ità vultis, etiam hoc per id, quod mihi superest, vivendi tempus, agitemus. Vêtus opinio est abire animas ad inferos atque inde aliquandô hùc reverti. Quo posito, u tique medio tcmporc exislunt animæ. Hæc verô opinio etiam probata habebilur, si consideretur non tieri viventes nisi ex mortuis, nec mortuos, nisi ex viveutibus; quemadmodùm somniantes ex vigilantibus, et contrà : et in universum contraria ex con-
vendre, à savoir la sagesse; car, sans elle, la tempérance, qui nous fait nous abstenir de la volupté, le courage, qui nous fait supporter les douleurs, ne sont que des ombres de vertus. Quant à moi, je sais que je suis du nombre de ceux qui font tous leurs efforts pour parvenir à la vraie vie, et je saurai bientôt si j’y ai fait quelques progrès. Vous savez donc maintenant pourquoi je ne suis point troublé en vous quittant, vous et ceux qui sont les maîtres ici-bas. C’est que j’espère trouver dans l'autre monde de bons maîtres et des amis non moins bons. Et si ma défense vous satisfait plus que les juges athéniens, tout est pour le mieux. — Cébès prenant la parole, après que Socrate eut parlé : Certes, ô Socrate! dit-il , le reste de ton discours paraît juste; mais pour ce qui regarde l’âme, il y a de grandes difficultés parmi les hommes afin de savoir si l’âme, séparée du corps, n’a pas d’existence ultérieure et s’éteint tout à coup; car s’il était certain qu’elle survécût , ce serait un grand sujet pour nous d’espérer de voir arriver ce que tu dis, à savoir que l’âme, recueillie en elle-même et séparée du corps, en sera plus parfaite. — Alors Socrate : Si vous le voulez, nous allons, pendant le temps qui me reste encore à vivre, agiter cette question. L’opinion ancienne est que les âmes vont dans les enfers et que, de là, elles reviennent un jour sur terre. Cela posé, les âmes existent très-certainement dans l’intervalle. Cette opinion acquerra la force d’une preuve, si l’on considère que les vivants ne naissent que des morts, et les morts des vivants, de môme que le sommeil vient de la veille, et réciproquement, et, en général, les contraires des con-
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trariis : transitas autem ab uno contrariorum in alterum, unius generatio alterius exstinctio est. Et unius quidem horum contrariorum manifesta nobis per experientiam generatio est : ipsum scilicet mori, quod mortui productio est. Consentaneum ergo, nisi in hoc uno mancam putemus naturam, esse contrarii quoque alterius generationem aliquam quæ est reviviscentia. Et certè, nisi circulus in his esset, alterumque ex altero reproduceretur, directa tantùm progressio foret, omniaque ad idem devenirent.
Visus est isla Cebes non mediocriter eomprobare subjecitque multô clariora fore, si illud cogitetur, toties à Socrate ipso inculcatum : cùm discamus aliquid, nos tantùm reminisci ; idque eo in primis pulcherrimo constare argumento, quôd interrogati homines, si quis eos rectè interroget, ipsi omnia quemadmodùm sunt, respondent in ipsis etiam abstrusioribus, qualia sunt geometrica; quod nunquàm facere possent, nisi ipsis jàm inesset scientia quædam. Quod si ergo tantùm reminiscimur, utique scivimus aliquid antè hanc vitam. — Cùm subdubilaret hic nonnihil Simmias, aut saltem hæreret, Socrates resumpsit sermonem, et: Nonne, inquit, confiteris, Simmia, id vulgè reminiscentiam appellari, cùm quis, aliquâ re perceptà, ad alterius cujusdam diversæ rei cogitationem veniat, ut si
traires. Mais le passage continuel de l’un des contraires à l’autre est naissance pour celui-ci , mort pour celui-là. L’expérience nous montre très-clairement comment s’engendre l’un de ces contraires; c’est à savoir que ce qui vient de la mort y retourne. Je crois donc, à moins toutefois que nous ne pensions que la nature ait manqué en ce seul point, je crois donc, dis-je, que l’autre contraire aussi est engendré, et que c’est la seconde vie. Certes, si cette impulsion ne suivait un mouvement circulaire, si les choses ne se reproduisaient pas les unes par les autres , la progression se ferait toujours en ligne droite , tout serait confondu. — Cette preuve parut faire effet sur Cébès; il ajouta que tout s’éclaircirait davantage, si on faisait réflexion sur ce principe si souvent inculqué par Socrate lui-même : quand nous apprenons quelque chose, nous ne faisons que nous ressouvenir; et la plus forte preuve en est sans doute que les hommes interrogés, si toutefois l’interrogateur est habile, répondent d’eux-mêmes ce qui est réellement et cela même dans les sujets les plus abstrus, comme le sont les questions de géométrie : ce qu’ils ne sauraient faire, s’il n’y avait en eux une certaine science innée. Mais si nous ne faisons que nous ressouvenir, il faut bien que nous ayons su quelque chose avant cette vie. — Comme Simmias paraissait conserver un légerdouteou du moins quelque hésitation , Socrate, reprit l’entretieu : Tu ne peux manquer d’avouer, Simmias, que l’on appelle communément réminiscence l'état d’un homme qui, percevant une chose, pense à une autre d’une autre espèce ; c’est ainsi qu’une lyre nous fait ressouve-
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lyra facial hominis reminiscî ? — Ità est, ait Simmias. — Scito ergù idem fieri in acquisitione scienliæ; nam cùm lapides duos cogitamus æquales et mox duo quoque ligna, tune ipsius per se æqualis reminiscimur, quod in nullo homine continetur, et eujus aliundc in nobis existons notitia tantum excilutur. Sed hoc accurutiùs probandum est : ipsum per se æquale utique est aliquid, ejusque etiam notitiam habemus, at non è ligno neque è saxo, nam lignmn et saxum non sunt per se æqualia,quoniam modo æqualia, modo inæqualia sunt. Hoc ampliùs cùm judicamus, duo esse æqualia aut inæqualia, ad eam quæin nobis est, referimus cognitionem æqualis; ea ergôjàm præexistitin nobis. Cùmque fateamur à nullo sensu, nec visu scilicet, nec tactu, nec alio acquisitam adeoque et cum nativilate in nobis fuisse; idemque est de cæteris notitiis pulchri scilicet et boni aliorumque : hincjàm alterum sequitur, vel scientiam nobis cum nativitate infusam , vel nos antè nativitatem scientiam possedisse , alterutrum elige,ôSimmia. — Cùm hic tergiversareturSimmias, perrexit Socrates: — utrovis modo discere eritreminisci. Age, Simmia, putasne corum quæ dicimus, statim rationem reddere rectèque respondereposse? — Ego verù, ait Simmias, adeù id non puto, ut vcrear ne nemo cràs hic supersit qui possit. — Ergô,
nir d’un homme. — Je te l’accorde, dit Simmias. — Socrate : Sache donc qu’il en est de même dans l’acquisition du savoir. Si nous pensons à deux pierres qui sont égales, puis à deux morceaux de bois, nous nous ressouvenons alors de ce qui est égal en soi, qui n’est renfermé dans aucun homme, et dont la notion préexistante en nous-même ne fait que s’y réveiller. Mais cela demande à être prouvé avec plus de soin. Ce qui est égal en soi est certainement quelque chose, et nous en avons connaissance. Mais cette connaissance ne vient pas du bois ou de la pierre, car ni le bois ni la pierre ne sont égaux par soi, puisque tantôt ils le sont et tantôt ils ne le sont pas. Lorsque nous portons ce jugement sur l’égalité ou l’inégalité, nous nous rapportons à la connaissance de l'égalité, qui est en nous et qui déjà y préexiste, et nous disons que cette connaissance ne nous a pas été donnée ni par les sens, ni par la vue, ni par le toucher, ni par aucune science acquise, mais qu’elle était innée en nous, et il en est de même des autres connaissances du bien, du beau, etc. Mais ici se présente une autre difficulté : la science est-elle infuse en nous au moment de la naissance, ou la possédons-nous avant de venir au monde? Laquelle de ces deux opinions devons-nous choisir, Simmias? — Comme Simmias hésitait, Socrate continua : Dans les deux cas apprendre sera se ressouvenir. Penses-tu, Simmias, lui dit-il, que tous puissent immédiatement donner une solution et répondre avec précision à toutes les questions qui nous occupent? — Simmias : Non-seulement je ne le pense pas, mais je crains bien aussi qu’aucun de ceux qui seront encore vivants demain ne le
60 PLATONtS PH. EDO CONTRÀCTUS.
ait Socrates, ignorant aliquandô, mox sciunt, nemine dicente si modo rectè ducas; sciverant ergô aliquandô et oblili reminiscuntur ('). Sed an nascendo scientiam acceperimus, ità definiemus : ponamus ità esse ; sequitur aliquo saltem tempore durare nobis scientiam nascendo, si ità vis acceptam, posteà interire obliviscendo nisi quod in tum est dicere malimus simili nos accipere scientiam et perdere; taleautem tempuscùm nullumsit in hàc vità inde à nativitate sequitur, habuisse nos scientiam antequàm nasceremur. — Tum Simmias : Miriticè hæc confecisti, ô Socrates, eademque mihi videlur esse nécessitas atque pulcherrima hùc ratio nos perduxit ut animam pariter ac ipsas illas essentias antequàm nasceremur exstilisse confiteamur, nihil etiim certiùs quàm existere ipsum bonum et ipsum pulchrum. Et hæc quidcm satis mihi persuasisti, ô Socrates, sed vellem persuadeas et Cebeti, homini omnium ad credendum tardissimo, imô et mihi ipsi videtur, etsi concedendum sit animam fuisse antequàm nasceremur, non ideô sequi
1 Pars bacteuus dictorum solida est : ejusdem, etc. , æqualis esse quasdam in noliis perceptiones à sensihus nou acceptas certum est, sed propositiones quas ex his notitiis sive ideis ducimus, discimusque à nobis ipsis, eas necesse non est nos jam olim scivisse, sequeretur enim 11e nova quidem theoremata à nobis inveuiri possequæ non jàm anleà sciverimus, cùm tarnen novorum characterum usus nova exhibeat theoremata. (A'ota Leibnitii manu exarala.)
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puisse faire. — Socrate: Donc, ils deviennent d’ignorants qu'ils étaient savants, sans que personne ne leur communique la science et pour peu qu’on sache les conduire : on a su, on oublie et l’on se ressouvient. Mais, afin de voir si c’eSt en naissant que nous recevons la science, nous procéderons ainsi : supposons le fait. Il s’ensuit que, pendant un certain temps, du moins, cette science qui, si tu le veux, nous aura été donnée en naissant, demeure en nous, qu’après cela, elle meurt par l’oubli; mais tu préfères peut-être dire que nous recevons la science et que nous la perdons du même coup. Mais comme ce temps ne s’est point écoulé dans cette vie, et depuis que nous sommes nés, il en résulte que nous avons la science acquise avant de naître (‘). — Alors Simmias : O Socrate ! tu t’en es tiré à merveille; il me semble aussi qu’une même nécessité et une haute raison nous amènent à avouer que l’âme, ainsi que toutes les essences, a existé avant la naissance ; car rien n’est plus certain que l’existence du bien et du beau. De toutes ces choses, ô Socrate ! tu nous as convaincus, moi et Cébès, l’homme le plus difficile à convaincre; mais il me semble que , quoique nous t’accordions l’existence de l’àme avant notre naissance, il ne s’ensuit
(•) Il y a de solides vérités dans ce qui a été dit jusqu’ici. Il est évident qu’il y a en nous certaines perceptions du même, de l’égalité, etc., qui ne viennent pas des sens. Mais quant aux propositions que nous formons de ces notions ou de ces idées et que nous apprenons de nous-même, il n’est pas necessaire que nous les ayons sues autrefois. Car il s’ensuivroit que la découverte de nouveaux théorèmes nous seroit impossible si nous ne les avions sus antérieurement, tandis que l’usage de nouveaux caractères est une marque de la nouveauté des théorèmes. ( Note de la main de Leibniz.)