‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 86 sur 108 · DE M. LEIBNIZ AU PRINCE ERNEST, SUR M. ARNAULD · texte numérisé non relu

DE M. LEIBNIZ AU PRINCE ERNEST, SUR M. ARNAULD

Hanovre, du 2 avril 1686.

J’ai reçu le jugement de M. Arnauld (*) et je trouve à propos de le désabuser, si je puis, par le papier ci-joint en fttrmede lettre à Y. A. S. ('); mais j’avoue que j’ai eu beaucoup de peine de supprimer l’envie que j’avais tantôt de rire, tantôt de témoigner de la compassion, voyant que ce lion homme parait, en effet, avoir perdu une partie de ses lumières, et ne se peut empêcher d’outrer toutes choses, comme font les mélancoliques, à qui tout ce qu’ils voient ou songent parait noir. J’ai gardé beaucoup de modération à son égard, mais je n'ai pas laissé de lui faire connaître doucement qu’il a tort. S’il a la bonté de me retirer des erreurs qu’il m’attribue et qu’il croit voir dans mes écrits, je souhaiterais qu’il supprimât les réflexions personnelles et les expressions dures que j’ai dissimulées par le respect que j’ai pour V. A S. et pour la considération que j’ai eu pour le mérite du bon homme. Cependant j’admire la différence qu’il y a entre nos saints prétendus et entre les personnes du monde qui n’en affectent pas l’opinion et

(*) M. Leibniz ayant envoyé ses écrits métaphysiques à M. Arnauld, par le canal du prince de Hessc-Rliinsfeld, pour en savoir son sentiment, ce docteur, se trouvant pour lors fort occupé et enrhumé, fil au prince une réponse préliminaire le 13 mars 1686 (lettre 553). C’est de cette lettre dont M. Leibniz se plainl ici.

(’) C'est la deuxième lettre.

en possèdent bien davantage l'effet. Y. A. S. est un prince souverain, et cependant elle a montré à mon égard une modération que j’ai admirée. EL M. Arnauldestun théologien fameux, que les méditations des choses divines devraient avoir rendu doux et charitable, et cependant ce qui vient de lui paraît souvent fier et farouche et plein de dureté. Je ne m’étonne pas maintenant s’il s’est brouillé si vivement avec le P. Malebranche et autres qui étaient fort de ses amis. Le P. Malebranche avait publié des écrits que M. Arnauld a traités d’extravagants, à peu près comme il fait à mon égard, mais le monden’a pas toujours été de son sentiment. 11 faut cependant qu’on se garde bien d'irriter son humeur bilieuse : cela nous ôterait tout le plaisir et toute la satisfaction que j’avais attendue d’une collation douce et raisonnable. Je crois qu’il a reçu mon papier quand il était en mauvaise humeur, et que se trouvant importuné par là il s’en a voulu venger par une réponse rebutante. Je sais que si V. A. S. a le loisir de considérer l’objection qu’il me fait, elle ne pourrait s’empêcher de rire en voyant le peu de sujet qu’il y a de faire des exclamations si tragiques -, à peu près comme on rirait en écoutant un orateur qui dirait à tout moment : O cœlum ! o terra ! o maria Neptuni ! Je suis heureux s’il n’y a rien de plus choquant et de plus difficile dans mes pensées que ce qu’il objecte. Car, si ce que je dis est vrai (savoir que la notion ou considération individuelle d’Adam enferme tout ce qui lui doit arriver et à sa postérité) il s’ensuit, selon M. Arnauld, que Dieu n’aura plus de liberté maintenant à l’égard du genre humain. Il s’imagine donc Dieu comme un homme qui prend des résolutions selon les occurrences, au lieu que Dieu prévoyant tout et réglant toutes choses de toute éternité a choisi de prime abord toute la suite et connexion de l’univers, et par conséquent non pas un Adam tout simple, mais cet Adam dont il prévoyait qu’il

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ferait de belles choses et qu’il aurait de tels enfants, sans que cette providence de Dieu réglée de tout temps soit contraire à sa liberté. De quoi tous les théologiens ( à la réserve de quelques sociniens, qui conçoivent Dieu d’une manière très-humaine) demeurent d’accord. Et je m’étonne que l’envie de trouver je ne sais quoi de choquant dans mes pensées, dont la prévoyance avait fait naître en son esprit une idée confuse et mal digerée, a porté ce savant homme à parler contre ses propres lumières et sentimeuts; car je ne suis pas assez peu équitable pour l’imiter et pour lui imputer ce dogme dangereux de ces sociniens, qui détruit la souveraine perfection de Dieu, quoiqu’il semble d’y incliner dans la chaleur de la dispute.

Tout homme qui agit sagement considère toutes les circonstances et liaisons de la résolution qu’il prend, et cela suivant la mesure de sa capacité. Et Dieu, qui voit tout parfaitement et d’une seule vue, peut-il manquer d’avoir pris ses résolutions conformément à tout ce qu’il voit; et peut-il avoir choisi un tel Adam sans considérer et résoudre aussi tout ce qui a de la connexion avec lui ? Et par conséquent il est ridicule de dire que cette résolution libre de Dieu lui ôte sa liberté ; autrement pour être toujours libre il faudrait être toujours irrésolu.

Voilà ces pensées choquantes dans l’imagination de M. Arnauld; nous verrons si, à force de conséquences, il en pourra tirer quelque chose de plus mauvais. Cependant la plus importante réflexion que je fais là-dessus, c’est que lui-même autrefois a écrit expressément à V. A. S. que pour des opinions de philosophie on ne ferait point de peine à un homme qui serait de leur Eglise, ou qui en voudrait être, et le voilà lui-même maintenant qui, oubliant cette modération, se déchaîne sur un rien. Il est donc dangereux de se commettre avec ces gens-là, et V. A. S. voit combien on doit prendre de mesures. Aussi a-ce été une

des raisons que j’ai eues de communiquer ces choses à M. Arnauld, savoir , pour le sonder et pour voir comment il se comporterait ; mais (ange montes, et fumtgabunt. Aussitôt qu’on s’écarte tant soit peu du sentiment de quelques docteurs, ils éclatent en foudres et en tonnerres. Je croisbien que le monde ne serait pas de son sentiment, mais il est toujours bon d’être sur ses gardes. V. A. cependant aura occasion peut-être de lui représenter que c’est rebuter les gens sans mérite que d’agir de la sorte, afin qu’il en use dorénavant avec un peu plus de modération. Il me semble que V. A. S. a échangé des lettres avec lui touchant les voies de contrainte dont je souhaiterais d’apprendre le résultat.

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