DE M. LEIBNIZ A M. ARNAULD
Hanovre, ce 28 nov.-8 déc. 1686.
Comme j’ai trouvé quelque chose d'extraordinaire dans la franchise et dans la sincérité avec laquelle vous vous êtes rendu à quelques raisons dont je m’étais servi, je ne saurais me dispenser de le reconnaître et de l’admirer. Je me doutais bien que l’argument pris de la nature générale des propositions ferait quelque impression sur votre esprit ; mais j’avoue aussi qu’il y a peu de gens capables de goûter
des vérités si abstraites, et que, peut-être, tout autre que vous ne se serait pas aperçu si aisément de sa force.
Je souhaiterais d’être instruit de vos méditations touchant la possibilité des choses qui ne sauraient être que profondes et importantes, d’autant qu’il s’agit de parler de ces possibilités d’une manière qui soit digne de Dieu. Mais ce sera selon votre commodité. Pour ce qui est de deux difficultés que vous trouvez dans ma lettre, l’une touchant l’hypothèse de la concomitance ou de l’accord des substances entre elles, l’autre louchant la nature des formes des substances corporelles, j’avoue qu’elles sont considérables, et si j’y pouvais satisfaire entièrement, je croirais pouvoir déchiffrer les plus grands secrets de la nature universelle. Mais es t aliquid prodire tenus. Et quant au premier, je trouve que vous expliquez assez vousmême ce que vous aviez trouvé d’obscur dans ma pensée louchant l 'hypothèse de la concomitance ; car lorsque l’àme a un sentiment de douleur en même temps que le bras est blessé, je crois, en effet, comme vous dites, Monsieur, que l’âme se forme elle-même cette douleur, qui est une suite naturelle de son état ou de sa notion, et j’admire que saint Augustin , comme vous avez remarqué, semble avoir reconnu la même chose, en disant que la douleur que l’âme a dans ses rencontres n’est autre chose qu’une tristesse qui accompagne la mauvaise disposition du corps. En effet, ce grand homme avait des pensées très-solides el très-profondes. Mais, dira-t-on, comment sait-elle cette mauvaise disposition du corps ? Je réponds que ce n’est pas par aucune impression ou action du cœur sur l’âme, mais parce que la nature de toute substance porte une expression générale de tout l’univers, et que la nature de l'àme porte plus particulièrement une expression plus distincte de ce qui arrive maintenant à l’égard de son corps. C’est pourquoi il lui est naturel de marquer et de connaître les
accidents de son corps par les siens 11 en est de môme à l’égard du corps, lorsqu’il s’accommode aux pensées del’ânie; et lorsque je veux lever les bras, c’est justement dans le moment que tout est disposé dans le corps pour cet effet ; de sorte que le corps se meut en vertu de ses propres lois, quoiqu’il arrive par l’accord admirable mais immanquable des choses entre elles, que ces lois y conspirent justement dans le moment que la volonté s’y porte, Dieu y ayant eu égard par avance lorsqu’il a pris sa résolution sur cette suite de toutes les choses de l’univers. Tout cela ce ne sont que des conséquences de la notion d'une substance individuelle qui enveloppe tous ses phénomènes, en sorte que rien ne saurait arrivera une substance qui ne lui laisse de son propre fonds, mais conformément à ce qui arrive à une autre, quoique l’une agisse librement et l’autre sans choix. Et cet accord est une des plus belles preuves qu’on puisse donner de la nécessité d’une substance souveraine cause de toutes choses.
Je souhaiterais de me pouvoir expliquer si nettement et décisivement touchant l’autre question qui regarde les formes substantielles.
La première dilliculté que vous indiquez, Monsieur, est que notre âme et notre corps sont deux substances réellement distinctes ; donc il semble que l'une n’est pas la forme substantielle de l’autre. Je réponds qu’à mon avis notre corps en lui-môme, l’àme mise à part, ou le cadaver, ne peut être appelé une substance que par abus, comme une machine ou comme un tas de pierres, qui ne sont que des êtres par l’agrégation , car l’arrangement régulier ou irrégulier ne fait rien à l’unité substantielle. D’ailleurs, le dernier concile de Latran déclare que l’àmc est véritablement la forme substantielle de notre corps.
Quanta la seconde dilliculté, j’accorde que la forme substantielle du corps est indivisible, et il me semble que c’est
aussi le sentiment de saint Thomas. J’accorde encore que toute forme substantielle, ou bien toute substance, est indestructible et môme ingénérable, ce qui était aussi le sentiment à' Albert le Grand, et, parmi les anciens, celui de l'auteur du livre de Diœiâ, qu’on attribue à Hippocrate. Elles ne sauraient donc naître que par une création. Et j’ai beaucoup de penchant à croire que toutes les générations des animaux dépourvus de raison, qui ne méritent pas une nouvelle création, ne sont que des transformations d’un autre animal déjà vivant, mais quelquefois imperceptibles, à l’exemple des changements qui arrivent à un ver à soie et autres semblables, la nature ayant accoutumé de découvrir ses secrets dans quelques exemples qu’elle cache en d’autres rencontres. Ainsi les âmes des brutes auraient été toutes créées dès le commencement du monde, suivant cette fécondité des semences mentionnée dans la Genèse ; mais l’âme raisonnable n’est créée que dans le temps de la formation de son corps, étant entièrement différente des autresàmes que nous connaissons, parce qu’elleest capable de réflexion et imite en petit la nature divine.
Troisièmement, je crois qu’un carreau de marbre n’est peut-être que comme un tas de pierres, et ainsi ne saurait passer pour une seule substance, mais pour un assemblage de plusieurs. Car supposons qu’il y ait deux pierres, par exemple le diamant du Grand-Duc et celui du Grand- Mogol, on pourra mettre un môme nom collectif en ligne île compte pour tous deux, et on pourra dire que c’est une paire de diamants, quoiqu’ils se trouvent bien éloignés l’un de l'autre; maison ne dira pas que ces deux diamants composent une substance. Or, le plus et le moins ne tait rien ici. Qu’on les approche donc davantage l’un de l’autre, qu’on les lasse toucher môme, ils n’en seront pas plus substantiellement unis ; et quand après l’attouchement on y Joindrait quelque autre corps propre à en empêcher leur
séparation, par exemple si on les enchâssait dans un seul anneau, tout cela n’en fera que ce qu’on appelle unum per accidens. Car c’est comme par accident qu’ils sont obligés à un même mouvement. Je tiens donc qu’un carreau de marbre n’est pas une seule substance accomplie, non plus que le serait l’eau d’un étang avec tous les poissons y compris (quand même toute l’eau avec tousses poissons se trouverait glacée) ; ou bien un troupeau de moutons, quand même ces moutons seraient tellement liés qu’ils ne pussent marcher que d’un pas égal, et que l’un ne pût être touché sans que tous les autres criassent. 11 y a autant de différence entre une substance et un tel être, qu’il y en a entre un homme et une communauté, comme peuple, armée, société ou collège, qui sont des êtres moraux, ou il y a quelque chose d’imaginaire et de dépendant de la fiction de notre esprit. L’unité substantielle demande un être accompli indivisible et naturellement indestructible, puisque sa notion enveloppe tout ce qui lui doit arriver, ce qu’on ne saurait trouver ni dans la figure ni dans le mouvement (qui enveloppent même toutes deux quelque chose d’imaginaire, comme je pourrais démontrer), mais bien dans une âme ou forme substantielle, à l’exemple de ce qu’on appelle moi.
Ce sont là les seuls êtres accomplis véritables, comme les anciens avaient reconnu, et surtout Platon, qui a fort clairement montré que la seule matière ne suffit pas pour former une substance. Or, le moi susdit ou ce qui lui répond dans chaque substance individuelle ne saurait être fait ni défait par l’appropinquation ou éloignement des parties, qui est une chose purement extérieure à ce qui fait la substance. Je ne saurais dire précisément s’il y a d’autres substances corporelles véritables que celles qui sont animées, mais au moins les âmes servent à nous donner quelque connaissance des autres par analogie. Tout cela
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peut contribuer à éclaircir la quatrième difficulté, car, sans me mettre en peine de ce que les scolastiques ont appelé formam corporeitalis, je donne des formes substantielles à toutes les substances corporelles plus que machinalement unies.
Mais cinquièmement, si on me demande ce que je dis du soleil, du globe de la terre, de la lune, des arbres et de semblables corps, et môme des bêtes, je ne saurais assurer absolument s’ils sont animés, ou au moins s’ils sont des substances, ou bien s’ils sont simplement des machines ou agrégés de plusieurs substances. Mais au moins je puis dire que s’il n’y a aucunes substances corporelles telles que je veux, il s’ensuit que les corps ne seront que des phénomènes véritables, comme l’arc-en-ciel ; car le continu n’est pas seulement divisible à l’infini, mais toute partie de la matière est actuellement divisée en d’autres parties aussi différentes entre elles que les deux diamants susdits ; et cela allant toujours ainsi, on ne viendra jamais à «quelque chose dont on puisse dire : Voilà véritablement un être, que lorsqu’on trouve des machines animées dont l’àme ou forme substantielle fait l’unité substantielle indépendante de l’union extérieure de l’attouchement. Et s’il n’v en a point, il s’ensuit que, hormis l’homme, il n’y aurait rien de substantiel dans le monde visible.
Sixièmement, comme la notion de la substance individuelle en général que j’ai donnée est aussi claire que celle de la vérité, celle de la substance corporello le sera aussi, et, par conséquent, celle de la forme substantielle. Mais quand elle ne le serait pas, nous sommes obligés d’admettre bien des choses dont la connaissance n’est pas assez claire et distincte. Je tiens que celle de l’étendue l’est encore bien moins, témoin les étranges difficultés de la composition du continu ; et on peut même dire qu’il n’y a point de figure arrêtée et précise dans les corps, à cause de la sub-
division actuelle des parties. De sorte que les corps seraient sans doute quelque chose d’imaginaire et d’apparent seulement, s’il n’y avait que de la matière et ses modifications. Cependant ilest inutile de faire mention de l’unité, notion ou forme substantielle des corps, quand il s’agit d’expliquer les phénomènes particuliers de la nature, comme il est inutile aux géomètres d’examiner les diflicultés de composilione continui quand ils travaiilentà résoudre quelque problème. Ces choses ne laissent pas d’ôtre importantes et considérables en leur lieu. Tous les phénomènes des corps peuvent être expliqués machinalement ou par la philosophie corpusculaire, suivant certains principes de mécanique posés, sans qu’on se mette en peine s’il y a des âmes ou non ; mais dans la dernière analyse des principes de la physique et de la mécanique môme, il se trouve qu’on ne saurait expliquer ces principes par les seules modifications de l’étendue, et la nature de la force demande déjà quelque autre chose.
Enfin, en septième lieu, je me souviens que M. Cordemoy dans un Traité du discernement de l'Ame et du corps pour sauver l’uuité substantielle dans le corps, s’est cru obligé d’admettre des atomes ou des corps étendus indivisibles, afin de trouver quelque chose de fixe pour faire un être simple ; mais vous avez bien jugé, Monsieur, que je ne serais pas de ce sentiment. Il paraît que M. Cordemoy avait reconnu quelque chose de la vérité, mais il n’avait pas encore vu en quoi consiste la véritable notion d’une substance. Aussi c’est là la clef des plus importantes connaissances. L’atome, qui ne contient' qu’une masse figurée d’une dureté infinie (que je ne tiens pas conforme à la sagesse divine, non plus que le vide), ne saurait envelopper en lui tous ses états passéset futurs, et encore moins ceux de tout l’univers('). . •
(<) Suit tout uue partie mathématique qui renferme des objections
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