‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 91 sur 108 · DE M. LEIBNIZ A M. ANT. ARNAULD · texte numérisé non relu

DE M. LEIBNIZ A M. ANT. ARNAULD

Gottingue, 30 avril 1687.

Monsieur, vos lettres étant à inon égard des bienfaits considérables et des marques de votre pure libéralité, je n’ai aucun droit de les demander, et par conséquent vous ne répondez jamais trop tard. Quelque agréables et utiles qu’elles me soient, je considère ce que vous devez au bien public, et cela fait taire mes désirs. Vos considérations instruisent toujours, et je prendrai la liberté de les parcourir par ordre.

Je ne crois pas qu’il y ait de la difficulté dans ce que j’ai dit, que l’àme exprime plus distinctement cœteris paribui ce qui appartient à son corps, puisqu’elle exprime tout l’univers d’un certain sens, et particulièrement suivant le rapport des autres corps au sien, car elle ne saurait exprimer également toutes choses ; autrement il n’y aurait point de distinction entre les âmes ; mais il ne s’ensuit pas pour cela qu’elle se doive apercevoir parfaitement de ce qui se passe dans les parties de son corps, puisqu’il y a des degrés de rapport entre ces parties mêmes qui ne sont pas toutes exprimées également, non plus que les choses extérieures. L’éloignement des uns est récompensé par la petitesse des autres ou autres empêchements, et tel voit les astres qui ne voit pas le fossé qui est devant ses pieds- Les nerfs sont des parties plus sensibles, et ce n’est peut-être que par eux que nous nous apercevons des autres. Ce qui

contre le principe cartésien de la quantité du mouvement et une démonstration qui prouve lo contraire. Nous ne reproduisons pas cette partie de la lettre, parce que Leibniz ne fait que répéter ici ce qu’il a déjà expose sous plusieurs formes, et qu'on trouve dans ses œuvres.

arrive apparemment, parce que le mouvement des nerfs ou des liqueurs y appartenant imitent mieux les impressions et les confondent moins; or, les impressions les plus distinctes de l’àme répondent aux impressions plus distinctes du corps. Ce n’est pas que les nerfs agissent sur Pâme, ou les autres corps sur les nerfs, à parler métaphysiquement, mais c’est que l’un représente l’état de l’autre spontanea relatione. Il faut encore considérer qu’il se passe trop de choses dans notre corps pour pouvoir être séparément aperçues toutes; mais on en sent un certain résultat, auquel on est accoutumé, et on ne saurait discerner ce qui y entre à cause de la multitude, comme lorsqu’on entend de loin le bruit de la mer, on ne discerne pas ce que fuit chaque vague, quoique chaque vague fasse son effet sur nos oreilles; mais quand il arrive un changement insigne dans notre corps, nous le remarquons bientôt, et mieux que les changements de dehors qui ne sont pas accompagnés d'un changement notable de nos organes.

Je ne dis pas que l’âme connaisse la piqûre avant qu’elle ait le sentiment de douleur, ai ce n’est comme elle connaît ou exprime confusément toutes choses suivantles principes déjà établis; niais cette expression, bien qu’obscure et confuse, que l’àme a de l’avenir par avance est la cause véritable de ce qui lui arrivera et de la perception plus claire qu’elle aura par après, quand l’obscurité sera développée, l’état futur étant une suite du précédent.

J’avais dit que Dieu a créé l’univers en sorte que l’âme et le corps, agissant chacun suivant ses lois, s’accordent dans les phénomènes. Yous jugez, Monsieur, que cela convient avec l’hypothèse des causes occasionnelles. Si cela était je n’en serais point fâché, et je suis toujours bien aise de trouver des approbateurs ; mais j’entrevois votre raison, c'est que vous supposez que je ne dirai pas qu’un corps se puisse mouvoir soi-même. Ainsi l’àmen’étant pas

Page 1