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afin de détruire une opinion dangereuse , pour laquelle plusieurs personnes d’esprit ont du penchant, et que les philosophes italiens sectateurs d’Averroès avaient répandue dans le inonde, savoir que les âmes particulières retournent à l’àme du inonde, lorsqu’un animal meurt, ce qui répugne à mes démonstrations de la nature de la substance individuelle et ne saurait être conçu distinctement, toute substance individuelle devant toujours subsister à part, quand elle a une fois commencé d’être. C’est pourquoi les vérités que j’avance sont assez importantes, et tous ceux qui reconnaissent les âmes des bêtes les devant approuver, les autres au moins ne doivent point les trouver étranges.
Pour en venir à vos doutes sur cette indestructibilité,
1® J’avais soutenu qu’il faut admettre dans les corps quelque chose qui soit véritablement un seul être, la matière ou masse étendue en elle-même n’étant jamais que plura entia, comme saint Augustin a fort bien remarqué après Platon. Or, j’infère qu’il n’y a pas plusieurs êtres, là où il n’y a pas un qui soit véritablement un être, et que toute multitude suppose l’unité. A quoi vous répliquez en plusieurs façons ; mais c’est sans toucher à l’argument en lui-même, qui est hors de prise, en vous servant seulement des objections ad hominem et des inconvénients, et en lâchant de faire voir que ce que je dis ne suffit pas à résoudre la difficulté. Et d’abord vous vous étonnez, Monsieur, comment je puis ine servir de cette raison qui aurait été apparente chez M. Cordemoy , qui compose tout d’atomes, mais qui doit être nécessairement fausse selon moi (à ce que vous jugez), puisque hors des corps animés, qui ne font pas la cent mille millième partie des autres ; il faut nécessairement que tous les autres soient plura entia, e t qu'ainsi la difficulté revient. Mais c’est parla que je vois, Monsieur, que je ne me suis pas encore bien expliqué pour vous faire entrer dans mon hypothèse. Car,
outre que je ne me souviens pas d’avoir dit qu’il n’y a point de forme substantielle hors les âmes, je suis bien éloigné du sentiment qui dit que les corps animés ne sont qu’une petite partie des autres. Car je crois plutôt que tout est plein de corps animés, et chez moi 11 y a sans comparaison plus d’âmes qu’il n’y a d’atomes chez M. Cordemoy, qui en fait le nombre fini, au lieu que je tiens que le nombre des âmes ou au moins des formes est tout à fait infini, et que la matière étant divisible sans fin, on n’y peut assigner aucune partie si petite où il n’y ait dedans des corps animés ou au moins des formes, c’est à-dire des substances corporelles (').
2° Cette autre difficulté que vous faites, Monsieur, savoir que l’âme jointe à la matière n’en fait pas un être véritablement un, puisque la matière n’est pas véritablement une, etquel’àme, à ce que vous jugez, ne lui donne qu’une dénomination extrinsèque ; je réponds que c’est la substance animée à qui cette matière appartient, qui est véritablement un être, et la matière prise pour la masse en elle-môme n’est qu’un pur phénomène ou apparence bien fondée, comme encore l’espace et le temps. Elle n’a pas môme des qualités précises et arrêtées qui la puissent faire passer pour un être déterminé, comme j’ai déjà insinué dans ma précédente ; puisque la figure même qui est del’essenced’une masse étendue déterminée n’est jamais exacte et déterminée à la rigueur dans la nature, à cause de la division actuelle à l’infini des parties de la matière. Il n’y a jamais ni globe sans inégalités, ni droite sans courbures entremêlées, ni courbe d’une certaine nature finie, sans mélange de quelque autre, et cela dans les petites parties comme dans les grandes, ce qui
(4) Le manuscrit de Hanovre porte : « Doués d’une eniéléchie primitive, ou { si vous permettez qu’on se serve si généralement dn nom de vie) d'un principe vital, c’est-à-dire des substances corporelles, dont on pourra dire en général de toutes qu’elles sont vivantes. »
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fait que la ligure, bien loin d'élre constitutive des corps, n’est pas seulement une qualité entièrement réelle et déterminée hors de la pensée, et on ne pourra jamais assigner à quelque corps une certaine surface précise, comme on pourrait faire s'il y avait des atomes. Et je puis dire la même chose de la grandeur et du mouvement, savoir que ces qualités ou prédicats tiennent du phénomène, comme les couleurs et les sons, et quoiqu’ils enferment plus de connaissance distincte, ils ne peuvent pas soutenir non plus la dernière analyse et par conséquent la masse étendue considérée sans les entéléchies ou formes substantielles, ne consistant qu’en ces qualités, n’est pas la substance corporelle, mais un phénomène tout pur comme l’arc-en-ciel ; aussi les philosophes ont reconnu que c’est la forme qui donne l’être déterminé à la matière, et ceux qui ne prennent pas garde à cela ne sortiront jamais du labyrinthe de compositione continui, s’ils y entrent une fois. Il n’y a que les substances indivisibles et leurs différents états qui soient absolument réels. C’est ce que Parménide et Platon et d’autres anciens ont bien reconnu. Au reste, j’accorde qu’on peut donner le nom d'un à un assemblage de corps inanimés, quoique aucune forme substantielle ne les lie, comme je puis dire : Voilà un arc-en-ciel, voilà un troupeau ; mais c’est une unité de phénomène ou de pensée , qui ne suflit pas pour ce qu’il y a de réel dans les phénomènes (*).
(') Le manuscrit de Hanovre porte : c Que si on prend pour matière de la substance corporelle non pas la masse sans formes, mais une matière seconde qui est la multitude des substances dont la masse est celle du corps entier, on peut dire que ces substances sont des parties de cette matière comme celles qui entrent dans notre corps en font la partie, car notre corps est la matière, et l'âme est la forme de notre substance; il en est de même des autres substances corporelles. El je n’j trouve pas plus de difficulté qu’à l’égard de l’homme, où l’on demeure d’accord de tout cela. Les difficultés qu’on se fait en ces matières viennent, entre autres, qu’on n’a pas communément une notion
3° Vousobjectezque je n’admets pointde formes substantielles que dans les corps animés (ce que je ne me souviens pourtant pas d’avoir dit) ; or, tous les corps organisés étant plura entia , par conséquent les formes ou âmes, bien loin d’en faire un être, demandent plutôt plusieurs êtres afin que les corps puissent être animés. Je réponds que, supposant qu’il y a une âme ou forme substantielle, enléléchie dans les bêtes ou autres substances corporelles, il en faut raisonner en ce point, comme nous raisonnons tous de l’homme, qui est un être doué d’une véritable unité, que son âme lui donne, nonobstant que la masse de son corps est divisée en organes, vases, humeurs, esprits ; et que les parties sont pleines sans doute d’une infinité d’autres substances corporelles douées de leurs propres en téléchies. Comme cette troisième objection convient en substance avec la précédente, cette solution y servira aussi.
4° Vous jugez que c’est sans fondement qu’on donne une âme aux bêtes et vous croyez que s’il y en avait, elle serait un esprit, c’est-à-dire une substance qui pense, puisque nous ne connaissons que les corps et les esprits et n’avons aucune idée d’une autre substance. Or, de dire qu’une huître pense, qu’un ver pense , c’est ce qu’on a peine à croire. Cette objection regarde également tous ceux qui ne sont pas cartésiens; mais outre qu’il faut croire
assez distincte du tout et de la partie, qui, dans le fond, n'est autre chose qu'un requisil immédiat du tout, et en quelque façon homogène. Ainsi les parties peuvent constituer un tout, soit qu’il ait ou qu'il n'ait poiul une unité véritable. Il est vrai que le tout qui a une véritable unité peut demeurer le même individu à la rigueur, bien qu’il perde ou gagne des parties, comme nous expérimentons en nous-mêmes; ainsi, les parties ne sont des requisits immédiats que pro tempore. Mais si on entendait par le terme de matière quelque chose qui soit toujours essentiel à la mémo substance, on pourrait, au sens de quelques scolastiques, entendre par là la puissance passive, primitive d’une substance, et en ce sens la matière nu serait point étendue ni divisible, bien qu’elle serait le principe de la divisibilité, ou de ce qui en revient à la substance. Mais je ne veux pas disputer de l'usage des termes. >
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que ce n’est pas tout à fait sans raison que tout le genre humain a toujours donné dans l’opinion qu’il a du sentiment des bêtes , je crois d’avoir fait voir que toute substance est indivisible, et que par conséquent toute substancecorporelledoit avoir une âme ou au moins une forme qui ait de l’analogie avec l’àme, puisque autrement les corps ne seraient que des phénomènes.
D’assurer que toute substance qui n’est pas divisible (c’est-à-dire selon moi toute substance en général) est un esprit et doit penser, cela ne parait sans comparaison plus hardi et plus destitué de fondement que la conservation des formes. Nous ne connaissons que cinq sens et un certain nombre de métaux, en doit-on conclure qu’il n’y en a point d’autres dans le monde ? Il y a bien plus d’apparence que la nature, qui aime la variété, ait produit d’autres formes que celles qui pensent. Si je puis prouver qu’il n’y apointd’autres ligures du second degré que les sections coniques, c’est parce que j’ai une idée distincte de ces lignes, qui me donne moyen de venir à une exacte division ; mais comme nous n’avons point d’idée distincte de la pensée, et ne pouvons pas démontrer que la notion d’une substance indivisible est la même avec celle d’une substance qui pense, nous n’avons point de sujet de l’assurer. Je demeure d’accord que l’idée que nous avons de la pensée est claire, mais tout ce qui est clair n’est pas distinct. Ce n’est que par le sentiment intérieur que nous connaissons la pensée (comme le P. Malebranche a déjà remarqué) ; mais on ne peut connaître par sentiment que les choses qu’on a expérimentées; et comme nous n’avons pas expérimenté les fonctions des autres formes, il ne faut pas s’étonner que nous n’en avons point d’idée claire ; car nous n’en devrions point avoir, quand même il serait accordé qu’il y a de ces formes. C’est un abus de vouloir employer les idées confuses, quelque claires qu’elles soient, à prouver que quel-
que chose ne peut être. Et quand je ne regarde que les idées distinctes, il me semble qu’on peut concevoir que les phénomènes divisibles ou de plusieurs êtres peuvent être exprimés ou représentés dans un seul être indivisible, et cela suffit pour concevoir une perception sans qu’il soit nécessaire d’attacher la pensée ou la réflexion à cette représentation. Je souhaiterais de pouvoir expliquer les différences ou degrés des autres expressions immatérielles qui sont sans pensée, afin de distinguer les substances corporelles ou vivantes d’avec les animaux, autant qu’on les peut distinguer ; mais je n’ai pas assez médité là-dessus, ni assez examiné la nature pour pouvoir juger des formes par la comparaison de leurs organes et opérations. M. Malpighi, fondé sur des analogies fort considérables de l’anatomie, a beaucoup de penchant à croire que les plantes peuvent être comprises sous le même genre avec les animaux, et sont des animaux imparfaits.
ü° Il ne reste maintenant que de satisfaire aux inconvénients, que vous alléguez, Monsieur, contre l’indestructibilité des formes substantielles -, et je m’étonne d’abord que vous la trouvez étrange et insoutenable, car suivant votre propre sentiment tous ceux qui donnent aux bêtes une àme et du sentiment doivent soutenir cette indestructibilité. Les inconvénients prétendus ne sont que des préjugés d’imagination qui peuvent arrêter le vulgaire, mais qui ne peuvent rien sur des esprits capables de méditation. Aussi crois-je qu’il sera aisé de vous satisfaire là-dessus. Ceux qui conçoivent qu’il y a quasi une infinité de petits animaux dans la moindre goutte d’eau, comme les expériences de M. Leewenhoeck ont fait connaître, et qui ne trouvent pas étrange que la matière soit remplie partout de substances animées , ne trouveront pas étrange non plus qu’il y ait quelque chose d’animé dans les cendres mêmes, et que le feu peut transformer un animal et
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le réduire en petit au lieu de le détruire entièrement. Ce qu’on peut dire d'une chenille ou ver à soie se peut dire de cent et de mille-, mais il ne s’ensuit pas que nous devrions voir renaître des vers à soie des cendres. Ce n’est peut-être pas l’ordre de la nature. Je sais que plusieurs assurent que les vertus séminales restent tellement dans les cendres, que les plantes en peuvent renaître, mais je ne veux pas me servir d’expériences douteuses. Si ces petitscorps organisés, enveloppés par une manière de contraction d’un plus grand qui vient d’être corrompu, sont tout à fait hors de la ligne de la génération ou s’ils peuvent revenir sur le théâtre en leur temps, c’est ce que je ne saurais déterminer. Ce sont là des secrets de la nature où les hommes doivent reconnaître leur ignorance.
6° Ce n’est qu’en apparence et suivant l’imagination que la difficulté est plus grande à l’égard des animaux plus grands qu’on voit ne naître que de l’alliance des deux sexes, ce qui apparemment n’est pas moins véritable des moindres insectes. J’ai appris depuis quelque temps que M. Leewenhoeek a des sentiments assez approchants des miens, en ce qu’il soutientque mêmeles plus grands animaux naissent par une manière de transformation et je n’ose ni approuver ni rejeter le détail de son opinion, mais je la tiens trèsvéritable en général; et M. Swammerdam, autre grand observateur et anatomiste, témoigne assez qu’il y avait aussi du penchant. Or, les jugements de ees messieurs-là valent ceux de bien d’autres en ces matières. Il est vrai que je ne remarque pas qu’ils aient poussé leur opinion jusqu’à dire que la corruption et la mort elle-même est aussi une transformation à l’égard des vivants destitués d’âme raisonnable, comme jele tiens ; mais je crois que s’ils s’étaient avises de ce sentiment, ils ne l’auraient pas trouvé absurde, et il n’est rien de si naturel que de croire que ce qui ne commence pas ne périt pas non plus. Et quand on
reconnaît que toutes les générations sont des augmentations et développement d’un animal déjà formé, on se persuadera aisémentque la corruption ou la mort n’est autre chose que la diminution et enveloppement d’un animal qui ne laisse pas de subsister et de demeurer vivant et organisé. Il est vrai qu’il n’est pas si aisé de le rendre croyable par des expériences particulières, comme à légard de la génération, mais on en voit la raison : c’est parce que la génération avance d’une manière naturelle et peu à peu, ce qui nous donne le loisir d’observer. Mais la mort mène Irop en arrière, per saltum, et retourne d’abord à des parties trop petites pour nous, parce qu’elle se fait ordinairement d’une manière trop violente , ce qui empêche de nous apercevoir du détail de cette rétrogradation ; cependant le sommeil, qui est une image de la mort, les extases, l’ensevelissement d’un ver à soie dans sa coque, qui peut passer pour une mort, la ressuscitation des mouches noyées, avancée par le moyen de quelque poudre sèche dont on les couvre (au lieu qu’elles demeureraient mortes tout de bon, si on les laissait sans secours) et celle des hirondelles qui prennent leurs quartiers d’hiver dans les roseaux et qu’on trouve sans apparence de vie ; les expériences des hommes morts de froid, noyés ou étranglés, qu’on a fait revenir, sur quoi un homme de jugement a fait il n’y a pas longtemps un traité en allemand, où, après avoir rapporté des exemples, même de sa connaissance, il exhorte ceux qui se trouvent là où il y a de telles personnes, de faire plus d’efforts que de coutume pour les remettre et en prescrit la méthode ; toutes ces choses peuvent confirmer mon sentiment que ces étals différents ne diffèrent que du plus et du moins, et si on n’a pas Je moyen de pratiquer des ressuscitations en d’autres genres de mort, c’est ou qu’on ne sait pas ce qu’il faudrait faire, ou que, quand on le saurait, nas mains, nos instruments, nos remèdes n’y
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peu vent arriver, surtout quand la dissolution va d’abord àdes parties trop petites. Il ne fautdonc pass’arrêteraux notions que le vulgaire peut avoir de la mort ou delà vie, lorsqu’on a des analogies et qui plus est des arguments solides, qui prouvent le contraire. Car je crois d’avoir assez fait voir qu’il y doit avoir des formes substantielles, s’il y a des substances corporelles; et quand on accorde ces formes ou ces âmes, on en doit reconnaître l’ingénérabilité et indestruclibilité ; après quoi il est sans comparaison plus raisonnable de concevoir les transformations des corps animés que de s’imaginer le passage des âmes d’un corps à un autre, dont la persuasion très-ancienne ne vient apparemment quede la transformation mal entendue. I)e dire que les âmes des bôtes demeurent sans corps, ou qu’elles demeurent cachées dans un corps qui n’est pas organisé, tout cela ne paraît pas si naturel. Si l’animal fait par la contraction du corps du bélier qu’Abraham immola au lieu d’Isaac doit être appelé un bélier, cest une question de nom, à peu près comme serait la question, si un papillon peut être appelé un ver à soie. La difficulté que vous trouvez, Monsieur, à l’égard de ce bélier réduit en cendres, ne vient que de ce que je ne m étais pas assez expliqué, car vous supposez qu’il ne reste point de corps organisé dans les cendres, ce qui vous donne droit de dire que ce serait une chose monstrueuse que cette infinité d’âmes sans corps organisés, au lieu que je supposeque naturellement il n’y a pointd’âme sans corps animé et point de corps animé sans organes ; et ni cendres, ni masses ne me paraissent incapables de contenir des corps organisés.
Pour ce qui est des esprits, c’est-à-dire des substances qui pensent, qui sont capables de connailre Dieu et de découvrir des vérités éternelles, je tiens que Dieu les gouverne suivant des lois différentes de celles dont il gouverne le reste des substances. Car toutes les formes des sub-
stances expriment tout l’univers; on peut dire que les substances brutes expriment plutôt le monde que Dieu, mais que les esprits expriment plutôt Dieu que le monde. Aussi Dieu gouverne les substances brutes suivant les lois matérielles de la force ou des communications du mouvement, mais les esprits suivant les lois spirituelles de la justice, dont les autres sont incapables. Et c’est pour cela que les substances brutes se peuvent appeler matérielles, parce que l'économie que Dieu observe à leur égard est celle d’un ouvrier ou machiniste ; mais à l’égard des esprits, Dieu fait la fonction de prince ou législateur, qui est infiniment plus relevée. Et Dieu n’étant à l’égard de ces substances matérielles que ce qu’il est à l’égard de tout, savoir l’auteur général des êtres, il prend un autre personnage à l’égard des esprits, qui le fait concevoir revêtu de volonté et de qualités morales ; puisqu’il est lui-même un esprit, et comme un d’entre nous, jusqu’à entrer avec nous dans une liaison de société, dont il est le chef. Et c’est cette société ou république générale des esprits sous ce souverain monarque, qui est la plus noble partie de l’univers, composée d’autant de petits Dieux sous ce grand Dieu. Caron peut dire que les esprits créés ne diffèrent de Dieu que de plus à moins, du fini à l’infini. Et on peut assurer véritablement que tout l’univers n’a été fait que pour contribuer à l’ornement et au bonheur de cette cité de Dieu. C’est pourquoi tout est disposé en sorte que les lois de la force ou les lois purement matérielles conspirent dans tout l’univers à exécuter les lois de la justice ou de l’amour, que rien ne saurait nuire aux âmes qui sont dans la main de Dieu et que tout doit réussir au plus grand bien de ceux qui l’aiment. C’est pourquoi les esprits devant garder leur personnage et leurs qualités morales, afin que la cité de Dieu ne perde aucune personne, il faut qu’ils conservent particulièrement une manière de réminiscence ou conscience, ou le pouvoir de
savoir ce qu’ils sont, d’où dépend toute leur moralité, peines et châtiment, et par conséquent il faut qu’ils soient exempts de ces révolutions de l’univers qui les rendraient tout à fait méconnaissables à eux-mêmes et en feraient moralement parlant une autre personne. Aulieu qu’il suffit que les substances brutes demeurent seulement le même individu dans la rigueur métaphysique, bien qu’ils soient assujettis à tous les changements imaginables, pu isque aussi bien ils sont sans conscience ou réflexion. Quant au détail de l’état de l’âme humaine après la mort, et comment elle . est exempte du bouleversement des choses, il n’y a que la révélation qui nous en puisse instruire particulièrement, la juridiction de la raison ne s’étend pas si loin. On me fera peut-être une objection sur ce que je tiens que Dieu a donné des âmes à toutes les machines naturelles qui eu étaient capables, parce que les âmes ne s’entre-empêchant point, et ne tenant point de place, il est possible de leur en donner d’autant qu’il y a plus de perfection d’en avoir et que Dieu fait tout de la manière la plus parfaite qui est possible, et non magis datur vacuum formarum quam corporum . On pourrait donc dire par la môme raison queDieu devait aussi donner des âmes raisonnables ou capables de réflexion à toutes les substances animées. Mais je réponds que les lois supérieures à celles de la nature matérielle, savoir que les lois de la justice s’y opposent ; puisque l’ordre de l’univers n’aurait pas permis que la justice.cût pu être observée à l’égard de toutes, il fallait donc faire qu’au moins il ne leur pût arriver aucune injustice ; c’est pourquoi elles ont été faites incapables de réflexion ou de conscience, et par conséquent insusceptibles de bonheur et de malheur (').
(>) Le manuscrit de Hanovre porte : < Enfin, pour ramasser mes pensées en peu de mots, je tiens que toute substance renferme dans son état présent tous ses états passés et à venir, et exprime même tout
Maintenant je crois, Monsieur, de n’avoir rien laissé en arrière de toutes les dillicullés que vous aviez expliquées, ou du moins indiquées, et encore de celles que j’ai cru que vous pouviez avoir encore. Il est vrai que cela a grossi cette lettre ; mais il m'aurait été plus difficile de renfermer le même sens en moins de paroles et peut-être que ce n’aurait été sans obscurité. Maintenant je crois que vous trouverez mes sentiments assez bien liés, tant entre eux qu’avec les opinions reçues. Je ne renverse point les sentiments établis ; mais je les explique et je les pousse plus en avant. Si vous pouviez avoir le loisir de revoir un jour
l’univers suivant son point de vue, rien n’étant si éloigné de l’autre qu'il n'ait commerce avec lui; et sera particulièrement selon le rapport aux parties de son corps, qu'elle exprime plus immédiatement ; et par conséquent rien ne lui arrive que de son fonds, et en vertu de ses propres lois, pourvu qu'on y joigne le concours de Dieu. Mais elle s'aperçoit des autres choses parce qu'elle les exprime naturellement, ayant été créée d'abord en sorte qu'elle le puisse faire dans la suite et s’y accommoder comme il faut, et c’est dans cette obligation imposée dès le commencement que consiste ce qu'on (appelle) faction d'une substance sur l'autre. Quant aux substances corporelles , je liens que la masse, lorsqu'on n’y considère que ce qui est divisible, est un pur phénomène; que toute substance a une véritable unité, à la rigueur métaphysique, et qu’elle est indivisible, ingénérahlc cl incorruptible; que toute la matière doit être pleine de substances animées, ou du moins vivantes; que les générations et les corruptions ne sont que des transformations du petit au grand, ou vice versd, et qu’il n'y a point de parcelle de la matière dans laquelle ne se trouve un monde d'une infinité de créatures, tant organisées qu'amassées ; et surtout que les ouvrages de Dieu sont infiniment plus grands, plus beaux, plus nombreux et mieux ordonnés qu'on ue croit communément; et que la machine ou l’organisation, c’est-à-dire l'ordre, leur est fournie essentiel jusque dans les moindres parties. El qu’aiusi il n'y a |>oinl d’hypothèse qui fasse mieux connaître la sagesse de Dieu que la nôtre, suivant laquelle il y a pour tout des substances qui marquent sa perfection, et sont autant de miroirs, mais différents de la beauté de l'univers; rien ne demeurant vide, stérile, inculte et sans perception. Il faut même tenir pour indubitable que les lois du mouvement et les révolutions des corps servent aux lois de justice et de police qui s'observent sans doute le mieux qu'il est possible dans le gouvernement des esprits, c'esl-à-dtre des âmes intelligentes, qui entrent en société avec lui, et composent avec lui une manière de cité parfaite, dont il est le monarque. >
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ce que nous avions enfin établi, touchant la notion d’une substance individuelle, vous trouveriez peut-être qu’en me donnant ces commencements, on est obligé dans la suite de m’accorder tout le reste. J’ai tâché cependant d’écrire cette lettre en sorte qu’elle s’explique et se défende ellemême.
On pourra encore séparer les questions; car ceux qui ne voudront pas reconnaître qu’il y a des âmes dans les bêtes et des formes substantielles ailleurs pourront néanmoins approuver la manière dont j’explique l’union de l’esprit et du corps, et tout ce que je dis de la substance véritable ; sauf à eux de sauver, comme ils pourront, sans telles formes et sans rien qui ait une véritable unité, ou bien par des points ou par des atomes, si bon leur semble, la réalité de la matière et des substances corporelles, et même de laisser cela indécis; caron peut borner les recherches là où on le trouve à propos. Mais il ne faut pas s’arrêter en si beau chemin, lorsqu’on désire avoir des idées véritables de l’univers et de la perfection des ouvrages de Dieu, qui nous fournissent encore les plus solides arguments à l’égard de Dieu et de notre âme.
C’est une chose étrange que M. l’abbé Catelan s’est entièrement éloigné de mon sens et vous vous en êtes bien douté, Monsieur. Il meten avant trois propositionsetditque j’y trouve contradiction. Et moi je n’en trouve aucune, et me sers de ces mêmes propositions pour prouver l’absurdité du principe cartésien. Voilà ce que c’est que d’avoir affaire à des gens qui ne considèrent les choses que superficiellement. Si cela arrive dans une matière de mathématique , que ne devrait-on pas attendre en métaphysique et en morale? C’est pourquoi je m’estime heureux d'avoir rencontré en vous un censeur également exact et équitable. Je vous souhaite encore beaucoup d’années pour l’intérêt du public et pour le mien et suis, etc., etc.
P. S. J’ai ajouté ma réponse à M. l’abbé, qui sera peutêtre insérée dans les Nouvelle de la république des lettres.