‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 95 sur 108 · DE M. LEIBNIZ A M. ANT. ARNAULD · texte numérisé non relu

DE M. LEIBNIZ A M. ANT. ARNAULD

Hanovre, le 9 octobre 1687.

Comme je ferai toujours grand cas de votre jugement lorsque vous pouvez vous instruire de ce dont il s’agit, je veux faire ici un effort pour lâcher d’obtenir que les positions que je tiens importantes et presque assurées vous paraissent sinon certaines, au moins soutenables. Car il ne me parait pas difficile de répondre aux doutes qui vous restent, et qui, à mon avis, ne viennent que de ce qu'une personne prévenue et distraite d’ailleurs, quelque habile qu’elle soit, a bien de la peine à entrer d’abord dans une pensée nouvelle sur une manière abstraite des sens, où ni figures, ni modèles, ni imaginations nous peuvent secourir.

J’avais dit que l’âme , exprimant naturellement tout l’univers en certain sens, et selon le rapport que les autres corps on tau sien , et par conséquent exprimant plus immédiatement ce qui appartient aux parties de son corps, doit, en vertu des lois du rapport qui lui sont essentielles, exprimer particulièrement quelques mouvements extraordinaires des parties de son corps, ce qui arrive lorsqu’elle en sent la douleur. A quoi vous répondez, que vous n’avez point d’idée claire de ce que j’entends par ce mot d'exprimer ; si j’entends par là une pensée , vous ne demeurez pas d’accord que l’ème a plus de pensée et de connaissance du mouvement de la lymphe dans les vaisseaux lymphatiques que des satellites de Saturne ; mais si j’entends quelque autre chose, vous ne savez, dites-vous, ce que c’est, et par conséquent (supposez que je ne puisse point l’expliquer distinctement) ce terme ne servira de rien pour faire

connaître comment lame peut se donner le sentiment de la douleur, puisqu'il faudrait pour cela (à ce que yous voulez) qu’elle connût déjà qu’on me pique, au lieu qu’elle n’a cette connaissance que par la douleur qu’elle ressent. Pour répondre à cela, j’expliquerai ce terme que vous jugez obscur, et je l’appliquerai à la difficulté que vous avez faite. Une chose exprime une autre (dans mon langage) lorsqu’il y a un rapport constant et réglé entre ce qui se peut dire de l’une et de l’autre. C’est ainsi qu’une projection de perspective exprime son géométral. L’expression est commune à toutes les formes et c’est un genre dont la perception naturelle, le sentiment animal et la connaissance individuelle sont des espèces. Dans la perception naturelle et dans le sen tinrent, il suffit que cequi est divisible et matériel et se trouve dispersé en plusieurs êtres soit exprimé ou représenté dans un seul être indivisible, ou dans la substance qui estdouée d’une véritable unité. Mais celte représentation est accompagnée de conscience dans l’âme raisonnable, et c’est alors qu’on l’appelle pensée ('). Or, cette expression arrive partout, parce que toutes les substances sympathisent avec toutes les autres et reçoivent quelque changement proportionnel répondant au moindre changement qui arrive dans tout l’univers, quoique ce changement soit plus ou moins notable, à mesure que les autres corps ou leurs actions ont plus ou moins de rapport au nôtre. C’est de quoi je crois que M. Descartes serait demeuré d’accord lui-même, car il accorderait sans doute qu’à cause de la continuité et divisibilité de toute la matière, le moindre mouvement étend son effet sur les corps voisins, et par conséquent de voisin à voisin à l’infini, mais diminué à proportion ; ainsi notre

t1) Le manuscrit de Hanovre porte : « On ne peut point douter de la possibilité d’une telle représentation de plusieurs choses dans une senle, puisque notre àme nous en fournil un exemple. »

DE LEIBNIZ ET d'aRNAULD. 261

corps doit être affecté en quelque sorte par le changement de tous lesautres. Or, à tous les mouvements de notre corps répondent certaines perceptions ou pensées plus ou moins confuses de notre âme ; donc l’àme aussi aura quelque pensée de tous les mouvements de l’univers, et selon moi toute autre âme ou substance en aura quelque perception ou expression. Il est vrai que nous ne nous apercevons pas distinctement de tous les mouvements de notre corps, comme, par exemple, de celui de la lymphe ; mais (pour me servir d’un exemple déjà employé) c’est comme il faut bien que je m’aperçoive un peu du mouvement de chaque vague du rivage, afin de pouvoir apercevoir ce qui résulte de leur assemblage, savoir de ce grand bruit qu’on entend proche de la mer ; ainsi nous sentons aussi quelque résultat confus de tous les mouvements qui se passent en nous, mais étant accoutumé à ce mouvement interne, nous ne nous en apercevons avec distinction et réflexion que lorsqu’il y a une altération considérable, comme dans les commencements des maladies. Et il serait à souhaiter que les médecins s’attachassent à distinguer plus exactement ces sortes de sentiments confus que nous avons de notre corps. Or, puisque nous ne nous apercevons des autres corps que par le rapport qu’ils ont au nôtre, j’ai eu raison de dire que l’àme exprime mieux ce qui appartient à notre corps. Aussi ne connait-on les satellites de Saturne ou de Jupiter que par un mouvement qui se fait dans nos yeux. Je crois qu’en tout ceci un cartésien sera de mon sentiment, excepté que je suppose qu’il y a alentour de nous d’autres âmes ou formes substantielles que la nôtre, à qui j’attribue une expression ou perception inférieure à la pensée, au lieu que les cartésiens refusent le sentiment aux bêtes et n’admettent point de formes substantielles hors de l’homme ; ce qui ne fait rien à la question que nous traitons ici de la cause de la douleur. Il s’agit donc maintenant de

savoir comment l’âme s’aperçoit des mouvements de son corps, puisqu’on ne voit pas moyen d’expliquer par quels canaux l’action d’une masse étendue passe sur un être indivisible. Les cartésiens ordinaires avouentde ne pouvoir rendre raison de cette union ; les auteurs de l’hypothèse des causes occasionnelles croient que c’est nodus t indice dignus , cui Deus ex machinâ intervenire debeat ; pour moi je l’explique d’une manière naturelle. Par la notion de l’être ou de la substance accompli, en général, qui porte que toujours son état présent est une suite naturelle de son état précédent, car la nature de toute âme est d’exprimer l’univers ; elle a d’abord été créée de telle sorte qu’en vertu des propres lois de sa nature, il lui doit arriver de s’accorder avec ce qui se passe dans les corps, et particulièrement dans le sien ; il ne faut donc pas s’étonner qu’il lui appartient de se représenter la piqûre, lorsqu’elle arrive à son corps. Et pour achever de m’expliquer sur cette matière, soient :

Éiat des corps au moment A. État de l’âme au moment A.

État des corps au moment Étal de l’âme au moment B.

suivant B (piqûre). (Douleur).

Comment donc l’état des corps au moment B suit de l’état des corps au moment A ; de même B, état de l'âme, est suite d’A, état précédent de la même âme, suivant la notion de la substance en général. Or, les états des âmes sont naturellement et essentiellement des expressions des états répondants du monde, et particulièrement des corps qui leur sont alors propres ; donc puisque la piqûre fait une partie de l’état du corps au moment B, la représentation ou expression de la piqûre qui est la douleur fera aussi une partie de l’étatde l’àine au moment B ; car comme un mouvement suit d’un autre mouvement, de même une représentation suild’une autre représentation dans une sub-

DE LEIBNIZ ET d’aRNAULD. 263

stance dont la nature estd’ôtre représentative. Ainsi il faut bien que l’àme s’aperçoive de la piqûre, lorsque les lois du rapport demandent qu’elle exprime plus distinctement un changement plus notable des parties de son corps, il est vrai que l’àme ne s’aperçoit pas toujours distinctement des causesde la piqûre et de sa douleur future, lorsqu’elles sont encore cachées dans la représentation de l’état A, comme lorsqu’on dort ou qu’autrement on ne voit pas approcher l’épingle, mais c’est parce que les mouvements de l’épingle font trop peu d’impression alors, et quoique nous soyons déjà affectés, en quelque sorte, do tous ces mouvements et les représentations dans notre âme, et qu’ainsi nous ayons en nous la représentation ou expression des causes de la piqûre, et par conséquent la cause de la représentation de la môme piqûre, c’est-à-dire la cause de la douleur ; nous ne les saurions démêler de tant d’autres pensées et mouvements que lorsqu’ils deviennent considérables. Notre âme ne fait réflexion que sur les phénomènes plus singuliers qui se distinguent des autres : ne pensant distinctementà aucuns, lorsqu’elle pense également à tous. Après cela, je ne saurais deviner en quoi on puisse plus trouver la moindre ombre de difficulté, à moins de nier que Dieu puisse créer des substances qui soient d’abord faites en sorte qu’il leur arrive en vertu de leur propre nature de s’accorder dans la suite avec les phénomènes de tous les autres. Or, il n’y a point d’apparence de nier cette possibilité, et puisque nous voyons que des mathématiciens représentent les mouvements des cieux dans une machine (comme lorsque,

Jura poli rerumque fidem legesque deorum Cuncta Syracusius transtulit arte senex.

ce que nous pouvons bien mieux faire aujourd’hu qu’Archiinèdene pouvait de son temps), pourquoi Dieu, qu

lus surpasse infiniment, ne pourra-t-il pas d'abord créer des substances représentatives, en sorte qu’elles expriment par jeurs propres lois, suivant le changement naturel des pensées ou représentations, tout ce qui doit arriver au corps, ce qui me paraît non-seulement facile à concevoir, mais encore digne de Dieu et de la beauté de l’univers, et en quelque façon nécessaire, toutes les substances devant avoir une liaison et harmonie entre elles, et toutes devant exprimer en elles le même univers, et la cause universelle, qui est la volonté de leur créateur, et les décrets ou lois qu’il a établies pour faire qu’elless’accommodententre elles le mieux qu’il se peut. Aussi cette correspondance mutuelledes différentes substances (qui ne sauraientagirl’une sur l’autre à parler dans la rigueur métaphysique, et s’accordent néanmoins comme si l’une agissait sur l’autre) est une des plus fortes preuves de l’existence de Dieu ou d’une cause commune que chaque effet doit toujours exprimer suivant son point de vue ou sa capacité. Autrement les phénomènes des esprits différents ne s’entre-accorderaient point, et il y aurait autant desyslèmes que de substances ; ou bien ce serait un pur hasard s’ils s’accordaient quelquefois. Toute la notion que nous avons du temps et de l’espace est fondée sur cet accord; mais je n’aurais jamais fait, si je devais expliquer à fond tout ce qui est liéavec notre sujet, cependant j’ai mieux aimé être prolixe que de ne pas exprimer assez.

Pour passer à vos autres doutes, je crois maintenant que vous verrez, Monsieur , comme je l’entends, quand je dis qu’une substance corporelle se donne son mouvement ellemême, ou plutôt ce qu’il y a de réel dans le mouvement à chaque moment; car le mouvement qui est un phénomène demande d’autres phénomènes, puisque tout état présent d’une substance est une suite de son état précédent. Il est vrai qu’un corps qui n’a point de mouvement, ou plutôt

DE LEIBNIZ ET d’aRNAULD. 265

point d’action ou tendance au changement, ne s’en peut pas donner ; mais je tiens qu’il n’y a point de tel corps. Vous me direz que Dieu peut réduire un corps à l’état de parfait repos, mais je réponds que Dieu peut aussi le réduire à rien, et que ce corps destitué d’action et de passion n’a garde d'étre une substance, ou du moins il suffit que je déclare que si jamais Dieu réduit quelque corps à un parfait repos (ce qui ne se saurait faire que par miracle), il faudra un nouveau miracle pour lui rendre quelque mouvement. Au reste, vous voyez aussi que mon opinion confirme plutôt qu’elle ne détruit la preuve du premier moteur. Il faut toujours rendre raison du commencement du mouvement et de ses lois et de l’accord des mouvements entre eux, ce qu’on ne saurait faire sans recourir à Dieu. Ma main se remue, non pas à cause quejeleveux, car j’ai beau vouloir qu'une montagne se remue, si je n’ai une foi miraculeuse, il ne s’en fera rien ; mais parce que je ne le pourrais vouloir avec succès, si ce n’était justement dans le moment que les ressorts delà main se vont débander comme il faut pour cet effet ; ce qui se faitd’autant plus que mes passions s’accordent avec les mouvements de mon corps. L’un accompagne toujours l’autre, en vertu de la correspondance établie ci-dessus, mais chacun a sa cause immédiate g chez soi.

Je vais à l’article des formes ou âmes que je tiens indivisibles et indestructibles. Je ne suis pas le premier de cette opinion. Parménide , dont Platon parle avec vénération, aussi bien que Mélisse, a soutenu qu’il n’y avait point de génération ni corruption qu’en apparence ; Aristote le témoigne livre III du Ciel, chap. II. Et l’auteur du 1er livre de Diœtâ, qu’on attribue à Hippocrate, dit expressément qu’un animal ne saurait être engendré tout de nouveau , ni détruit tout à fait. Albert le Grand et Jean Bacon semblent avoir cru que les formes substantielles étaient déjà

cachées dans la matière de tout temps; Fernel lesfait descendredu ciel, pour ne rien dire de ceux qui tes détachent de l’âme du monde. Ils ont tous vu une partie de la vérité, mais ils ne l’ont point développée ; plusieurs ont cru la transmigration, d’autres la traduction des âmes, au lieu de s’aviser de la transmigration et transformation d’un animal déjà formé. D’autres, ne pouvant expliquer autrement l’origine des formes, ont accordé qu’elles commencent par une véritable création, et au lieu que je n’admets cette création dans la suite des temps qu’à l'égard de l’âme raisonnable, et tiens que toutes les formes qui ne pensent pas ont été créées avec te monde, comme tes atomistes 1e soutiennent de leurs atomes. Ils croient que cette création arrive tous tes jours, quand 1e moindre ver est engendré. Philopone, ancien interprète d’Aristote, dans son livre contre Proclus, et Gabriel Biel semblent avoir été de cette opinion. Il me semble que saintThomas tient Tàme des bôtes pour indivisible. Et noscartésiensvont bien plus loin, puisqu’ils soutiennent que toute âmeet forme substantielle véritable doit être indestructible et ingénérable. C’est pour cela qu’ils la refusent aux bôtes, bien que M. Descartes, dans une lettre à M. Morus, témoigne de ne vouloir pas assurer qu’elles n’en ont t point. Et puisqu’on ne se formalise point de ceux qui introduisent des atomes toujours subsistants, pourquoi trouvera t-on étrange qu’on diseautant des âmes à qui l’indivisibilité convient par leur nature, d’autant qu’en joignant 1e sentiment des cartésiens touchant la substance et l’àme avec celui de toute la terre touchant l’àme des bôtes, cela s’ensuit nécessairement ? Il sera difficile d’arracher au genre humain cette opinion reçue toujours et partout, et catholique s'il en fût jamais, que tes bôtes ont du sentiment. Or, supposant qu’elle est véritable, ce que je tiens touchant ces âmes n’est pas seulement nécessaire suivant tes cartésiens, mais encore important pour la morale et la religion,

Page 1