DUMONT
LETTRES INEDITES
1 06e LETTRE.
L'original est conservé au monastère de la Visitation de San Remo, diocèse de Ventimiglia,
A MADAME DE CHANTAL
Sur l'amour de Dieu et sur des affaires du monastère.
Annecy, H février 1C07.
J'ai esté dix semaines entières sans recevoir un seul brin de vos nouvelles, ma chère, je dis ma très chère fille, et vos dernières lettres estoyent du commencement de novembre passé, mais le bon est que ma belle patience perdoit presque contenance dedans mon cœur, et croy qu'elle l'eût perdue du tout , si je ne me fusse ressouvenu que je la devois conserver pour pouvoir librement la prescher aux autres. Or, enfin, ma très chère fille, hier voyci un paquet qui m'arrive, comme une flotte des Indes, riche de lettres et de chansons spirituelles. Oh! qu'il fut le bien venu et que je le caressay; il y avoit une lettre du 22 novembre, l'autre du 30 décembre de l'année passée, et la 3e du premier de celle-ci; que si toutes les lettres que je vous ay escrittes pendant ce temps-là, estoyent en un paquet, elles seroyent bien en plus grand nombre, car tant que j'ay peu, j'ay tousjours escrit et par Lyon et par Dijon; cela soit dit, pour la descharge de ma conscience, la quelle se tiendrait pour fort coulpable si elle ne correspondoit au cœur d'une fille si uniquement aymée, Je
m'invais vous dire beaucoup de choses par-ci par-là selon le sujet de vos lettres. Mon Dieu, que vous faites bien démettre votre désir de sortir du monde, en dépost et mains de la Providence céleste, affin qu'il n'occupe point vostre âme inutilement, comme il feroit indubitablement qui le laisserait ménager et remuer à sa fantaisie. J'y penseray bien fort , et présenteray plusieurs messes pour obtenir la clarté du Saint-Esprit pour m'en bien résoudre, car, voyez-vous, ma chère fille, c'est un maistre coup que celuy-là et qui doit estre pesé au poids du sanctuaire. Prions Dieu, supplions sa volonté qu'elle se face connoistre , disposons la nostre à ne rien vouloir que par la sienne et pour la sienne, et demeurons en repos sans empressement ni agitation de cœur.
A nostre première vue , Dieu nous sera miséricordieux, s'il luiplait; mais pourquoy donques , je vous supplie, ma fille, remettrois-je votre voyage de Saint- Claude ? S'il n'a point d'autre incommodité que celles qui se présentent, il me semble qu'il n'a pas de quoy le remettre.
Quant à celuy que je désire faire de delà, que de peyne à le préparer, et de hazard à le faire; mais Dieu qui voit mon intention , en disposera par sa bonté , et nous en parlerons avant que le temps en arrive. Et de dessus de ma petite sœur aussi; la quelle alla à Dijon avec le bon monsieur de Gressay, qui ne la vint point trop confier à Mmc Brulart, de peur qu'elle ne la face Carmélite.
J'escris dès maintenant affin qu'elle vous soit remise incontinent après Pasques; mais escrivez-moy donque si je \ous envoyeray prendre à Montclou ou à Dijon, et si vous prendrés cette petite à Dijon, ou si jenvoyeray
la prendre à Dijon pour vous la faire conduire à Montclou ou comment? Venez donques pour le jeudy avant Pentecoste et passez à Besançon tant que vous voudrez pour y voir le Saint-Suayre , tout cela n'est que tout à mongoust; vous y verrez des Cordilières du tiers ordre que l'on loue fort. Et peut-être un' abbessse d'une autre religion, qui est à quatre lieues de là, à dire à
Baume, très qui est fort vertueuse, des plus grandes
maisons de mon diocèse et qui m'ayme singulièrement. Cependant, nostre petite Françoise vous accompagnera, et vous la laisserez selon votre désir et le conseil du bon P. de Villars. Cette petite Françoise, je l'ayme, parce qu'elle est vostre petite et vostre Françoise.
Or, Sus croyez-moy , je vous prie , ma fille , j'ay pensé il y a plus de troys moys à vous escrire que ce caresme nous ferions bien de faire une desfaite de votre vertugadin. Faysons-la donques, puisque Dieu vous l'inspire aussi, vous ne laisserez pas d'estre assez brave sans cela aux yeux de vostre époux et de vostre abbesse.
Il faut à l'exemple de nostre saint Bernard estre bien net et bien propre ; mais non pas curieux ni mixte. La vraye simplicité est tousjours bonne et agréable à Dieu. Je voy que toutes les saysons de l'année se rencontrent en vostre âme , que tantost vous sentez l'hyver, demain les stérilités , distractions, dégoust , tourmens, et erinuys , tantost les rosées du moys de may, avec l'odeur des saintes fleurettes, tantost des cbaleurs de désir de plaire à nostre bon Dieu. Il ne reste que l'automne duquel , comme vous dites , vous ne voyez pas beaucoup de fruit, mais bien il arrive souvent que en battant les blés , et pressant les raysinson trouve plus de bien que les moyssons et vendanges n'en promettoyent pas. Vous voudriez bien que tout fut en printemps et esté, mais non,
ma chère fille, il faut le Là vicissitude en l'intérieur aussi bien qu'en l'extérieur. Ce sera au ciel oy tout sera un printemps quant à la beauté, tout en automne quant à la jouissance, tout en esté quant à l'amour. Il n'y aura nul hyver, mais ici l'hyver y est requis pour l'exercice de l'abnégation et de mille petites belles vertus qui > exercent au temps de la stérilité. Allons tousjours nostre petit pas, pourvueu que nous ayons l'affection bonne et bien résolue nous ne pouvons que bien aller. Non, ma très chère fille, il n'est pas besoin pour l'exercice des vertus de se tenir tousjours actuellement attentive à toutes. Cela de vray entortilleroit et entreficheroit trop vos pensées et affections. L'humilité et la charité sont les maistresses chantres, toutes les autres y sont attachas. 11 faut seulement se bien maintenir en ces deuxlà, l'une est la plus basse, l'autre la plus haute, la conservation de tout l'édifice dépend du fondement et du toit, tenant le cœur bandé à l'exercice de celle-ci à la rencontre des autres on n'a pas grande difficulté.
Ce sont les mères aux vertus, elles les suivent comme les petits poussins font leurs mères poules. O vrayement j'approuve fort que vous soyés maistresse d'escolle. Dieu vous en sçaura bon gré, car il ayme les petits enfans, et comme je disoys l'autre jour au catéchisme pour inciter nos dames à prendre soin des filles, les anges des petits enfans ayment d'un particulier amour, ceux qui les eslèvent en la crainte de Dieu , et qui instillent en leurs tendres cœurs la sainte dévotion, comme au contraire Nostre Seigneur menace ceux qui les scandalisent, de la vengeance de leurs anges.
\ oilâ donc qui va bien. Si vous n'estes pas à Dijon le caresme , il n'importe pas. Vous ne laisserés pas d'estre auprès de nostre bon Dieu , de l'ouïr et servir même en
O LETTRES INEDITES
l'assistance de Monsieur vostre père auquel je dois tant d'honneur et de respect, pour le bien qu'il me fait de m'ayrner. Je loue Dieu que vous vouliés accorder vos procès. Depuis que je suis de retour de la visite j'ay tant este pressé et empressé à faire des appointerons , que mon logis estoit tout plein de playdeurs, qui, par la grâce de Dieu pour la pluspart s'en retournoyent en paix et repos. Cependant je confesse que cela me dissipoit mon temps, mais il ni a remède; il faut céder à la nécessité du prochain. Que je suis consolé de la guérison de ce bon personnage atteint, ci-devant, d'amour profane ou fausses amitiés. Ce sont des maladies qui sont comme les fièvres légères , elles laissent, après elles une grande santé. Je m'en vay parler à Nostre-Seigneur de nos affaires en son autel , après cela j'escriray le reste. Non, vous ne contrevenés pas à l'obéissance n'eslevant pas si souvent vostre cœur à Dieu et ne pratiquant pas si a souhait les advis que je vous ai donné. Ce sont advis bons et propres pour vous, mais non point commendemens. Quand on commende on use de termes qui se font bien entendre; sçavés-vous que les advis requièrent, ils requièrent qu'on ne les mesprises pas , et qu'on les ayme. Cela est bien assez , mais ils n'obligent aucunement. Courage ma sœur, ma fille, eschauffés bien vostre cœur ce saint caresme. J'ay donné charge au porteur qui est M. Davre mon grand vicaire, de vous envoyer la présente aussitost qu'il sera arrivé affin que vous ayés le loysir de luy renvoyer vostre response puisqu'il sera à Dijon huit jours entiers.
Je n'ay encor sceu revoir la vie de nostre bonne vilageoise pour la mettre au net; mais affin que vous sachiés tout ce que je sais quand je puis avoir quelque quart d'heure de relay, j'escris une vie admirable d'une
sainte de laquelle vous n'avës encore point ouis parler, et je vous prie aussi de ne point en dire mot; mais c'est une besogne de longue haleyne, et que je n'eusse pas ose entreprendre si quelques-uns de mes plus confidens ne ni v eussent pousses; vous en verres quelque bonne pièce quand vous viendrés, je pourray y joindre celle de nostre vilageoise en quelque petit coin, car celle-là sera deux fois pour le moins aussi grande que la grande vie de la mère Thérèse; maiscommeje vous dis je désire que cela ne sache point qu'elle en soit entièrement faite, et je ne fay que de la commencer. C'est pour me récréer et hier aussi bien que vous ma quenouille.
J'av reçu vos cantiques que j'ayme bien car si bien ils ne sont pas de si bonne rime que beaucoup d'autres; ils ne laissent pourtant pas d'estre de bonne affection. Et si je ne suis point inesté par là dedans, je les feray chanter en mon eatéchisme. Et en eschange je vous envoyé le livre joint auquel vous verres beaucoup de beaux traits qui furent en partie fait sur mes premières prédications par M. le Président de cette ville, homme de rare vertu et fort chrétien.
Que vous diray-je davantage? Je viens tout maintenant de faire le catéchisme où nous avons fait un peu de desbauche, avec nos enfans, à faire un peu rire l'assistance ou nous mouquant des masques et des bals; car j'estois en mes belles humeurs, et un grand auditoire me convioit par son applaudissement à continuer de faire l'enfant avec les enfans, on me dit qu'il me sût bien , et je le croy. Dieu me face vrayment enfant en innocence et simplicité ; mais ne suis-je pas aussi un \ iay simple de vous dire cecy ? il ni a remède, je vous fais voir mon cœur tel qu'il est et selon la variété de ses mouvemens aftin que comme dit lapostre vous ne pen-
LETTRES INEDITES
siés de moy plus qu'il ni a en moy. Vives joyeuse et courageuse ma chère fille. Il n'en faut point clouter Jésus-Christ est nostre; ouy ce m'a tantost respondu une petite fille, il est plus mien que je ne suis sienne, et plus que je ne suis pas mienne à moy-mesme.
Je m'en vay un peu le prendre entre mes bras le doux Jésus pour le porter en la procession de la confrérie du Cordon ; et je lui diray le nunc dimittis avec Siméon, comme de vray pourveu qu'il soit avec moy je ne me soucie point auquel monde j'aille. Je lui parleray de votre cœur, et croyés de tout le mien, je le supplieray qu'il vous rende sa chère, sa bien-aymée servante. Ah! mon Dieu que je suis redevable à ce Sauveur qui nous ayme tant et que je voudray bien pour une bonne fois le serrer et coller sur ma poitrine. J'entens aussi bien sur la vostre puisqu'il a voulu que nous fussions si inséparablement tous en luy. Adieu ma très chérie , mais vrayement très chère sœur et fille.
Qu'à jamais Jésus soit en nos cœurs, qu'il y vive et règne éternellement ; que tousjours son saint nom soit béni et celuy de sa glorieuse mère. Amen.
Je suis, sans fin', serviteur de monsieur vostre beaupère.
107e LETTRE.
L'original appartient à M. Anlhoinc, curé de Samoéns. A MADAME DE LA FLECHERE.
Saint François lui parle de sa chute et de ses conséquences, et la console sur ses peines spirituelles.
28 février 1G07.
Ma chère fille
J'ai eu fort peu de mal de ma cheute qui ne m'auroit apporté qu'une foulure de nerfs , et un os démis , mais j'en ai l'incommodité de demeurer au lit, et par conséquent de ne point célébrer. J'espère néaumoins dimanche prochain jour de mon S.-François recommencer mon petit train , et mardi prochain partir pour aller achever le mariage de mon frère, chez notre bonne Mmc de Chantai. Notre sœur a bien fait de m' avertir de ces petites tricheries de paroles que cette pauvre religieuse va semant. Car cela me peut servir , et ne peut nuire à personne, puisque je ne suis point dépiteux, et pour cela ne laisserai pas de penser à quelque moyen d'ayder cette chétifve âme , qui à mon advis est plaisne de légèreté et inconstance , plus tost que de malice ; je fais réponse à l'autre conseil que nostre sœur désire de moy. Pour vous , ma chère lille , je loue Dieu des sentiments de l'amour que vous avez envers luy. Sur lequel il ne faut point faire ces curiosités de penser. S. D. Ma-
LETTRES INEDITES
jesté vous laissera pour votre inutilité , non ! Il ne faut point avoir ces craintes , mais en vous humiliant et reconnoissant que vous êtes toute inutile , espérez en la grandeur de la miséricorde divine, qu'elle vous sera propice de plus en plus. Il ne faut voyrement pas se hâter de soy-même pourvu qu'on se contienne en humilité , et dedans les exercices aux quels notre vocation nous oblige. Vous faites bien pour ce qui regarde l'oraison , et ces distractions et petites envies spirituelles , ne vous amusez point à cela , mais d'un cœur élevé travailler devant Dieu avec votre volonté supérieure , vous animant au saint amour; l'exercice que vous m'a-, vez envoyé est bon , mais prenez garde qu'en l'exécution vous n'abandonniez point la résolution de vous mortifier es rencontres que votre vocation vous fera faire. J'envoye le livre ci-joint à notre sœur, et me réserve à vous envoyer un à mon retour , n'en ayant pas pour le présent que ce qu'il me faut pour porter où je vay. Je vous recommande M. de Charmeyer qui "est tout malade à ce que me dit M. de Charmoysi , et une bonne œuvre que nous allons entreprendre pour le bien de plusieurs âmes.
Je suis tout entièrement tout votre en N-S. qui vive et règne es siècles des siècles, amen.
108e LETTRE
L'original est conserve chez Sa Grandeur l'Evoque d'Annecy.
Mandement sur la célébration du Jubilé.
A Thonon , le 8 mai 1607.
François de Sales, par la 'grâce de Dieu et du Saint- Siège apostolique, Évesque et Prince de Genève, aux RI\. cures et autres ayant charge des églises de notre diocèse : Affin que les peuples qui nous sont commis ne perdent point la favorable occasion de prendre les grâces du saint jubilé qui se célèbre maintenant en cette ville de Thonon , ainsi que ci-devant il a été publié,
Nous ordonnons par ces présentes que vous ayez à répéter la publication d'icelui, exhortant de rechef un chacun d'employer cette bénédiction au profit et salut de son âme, asseurant de notre part, qu'en ladite ville de Thonon, ni es lieux circonvoysins, il n'y a aucune sorte pas même de soupçon de maladie contagieuse , ni incommodité qui puisse empescher le libre et désirable accès à cejte sainte dévotion. Si supplions tous les seigneurs Révmes ordinaires des autres lieux, de vouloir prendre la même assurance sur ce témoignage que nous m f'aysons, et la faire donner aux peuples de leurs dio- »j affin que ceux qui auroient l'intention désirable de venir puiser en cette pleine source, les saintes in-
dulgences, n'en soyent point divertis par les faux bruits que l'ennemi des âmes fidelles, a répandus à cette intention.
François , Ev. de Genève.
Par commandement de mon dit seigneur,
Maniglier.
Tirée du registre des lettres de saint François de Sales, appartenant à è. Exe. le chev. César Saluées, gouverneur des princes, à Turin.
Sur la sainte humilité.
C'est avec ma fille qui est bonne, et de laquelle je sens le cœur inesbranlable en la sainte amitié qu'elle me porte que je me donne tout loisir de respondre. Le temps a aussi esté employé parmi des grands embrassemens que notre jubilé m'apporte, et puis vrayment, ma très cbère fille, les résolutions que vous me communiquiez estoyent toutes telles que je les vous pouvois désirer, et faictes bien ainsi, ne desmordez nullement de la sainte humilité , et l'amour de votre propre abjection. Tâchez que le cœur qui veult aymer Dieu , ne doibt estre attaché qu'à l'amour de Dieu, si ce même Dieu luy en veult donner d'autres, à la bonne heure; s'il ne luy en veult point donner d'autres, à la très bonne heure encore ; mais je pense bien pour-
tant que cette bonne fille ne tiendra pas son cœur. J'en serois grandement marri pour l'amour d'elle qui eommettrait une grande faulte. ilelas ! ma chère fille, ce c'est un mauvais langage d'appeler courage la fierté et vanité, les chrestiens appellent cela lâcheté et couardise, comme au contraire ils appellent courage la patience, la douceur, la débonnaireté, l'humilité, l'acceptation et amour du mespris et de la propre abjection. Car tel a esté le courage de notre capitaine, de sa mère et de ses apostres, et des plus vaillans soldats de cette milice céleste ; cqurage avec lequel ils ont surmonté les tyrans, soubmis les roys et gaigné tout le monde à l'obéissance du crucifix. Soyez égalle, ma très chère fille, envers toutes ces bonnes tilles, saluez-les, honorez-les, ne les fuyez point, ne les suivez point non plus qu à mesure qu'elles témoigneront de le désirer. Ne parlez point de tout ceci qu'avec une externe charité. Tâchez de tirer cette âme que devrez aller visiter à quelques fortes d'excellentes résolutions. Et je dis excellentes, parce que ces petittes résolutions de ne faire pas mal , ne sont pas suffisantes. Il en fault une de faire tout le bien qu'on pourra, et de retrancher non seulement le mal, mais tout ce qui ne sera pas de Dieu et pour Dieu. Or sus, nous nous verrons, s'il plaist à Dieu, avant Pasques • vivez toutte a. celui qui est mort pour nous, et soyez cruciffiée avec lui. Il soit benist éternellement par vous, ma très chère fille, et par moi qui suis sans lin votre , etc.
no<= LETTRE.
Tirée du registre des lettres de saint François de Sales , conservé au monastère de la Visitation de Pignerol.