PRÉFACE
Je dois à l'affection de mon excellente et regrettée amier Madame Augusta Granet, veuve d'Emile de la Rue, morte à Gênés le 19 juillet 1887, la possession des lettres du comte de Cavour, contenues dans ce volume (1).
Ces- lettres ont toutes été écrites de la main même de l'illustre homme d'État dont les talents, l'énergique persévérance et le patriotisme concoururent, pour une si large part, à l'affranchissement et à la constitution définitive de l'Italie moderne.
Emile de la Rue, auquel elles sont adressées, était banquier à Gênes et y occupait, dans la finance et dans la société, une haute position (2).
(1) Dans une note testamentaire en date du 4 septembre 1878, Madame De la Bile m'écrivait: « Quant aux lettres du comte de Ca- « vonr, que je vous ai confiées, je vous autorise à en faire l'usage « qne vous jugerez bon, dans cinq ans, à partir de ce jour, m'en « remettant à votre délicatesse pour ne pas abuser des choses intimes « qu'elles peuvent contenir ».
(2) Emile de la Rile mourut de la petite vérole, le 19 septembre 1870, à Vérone, en revenant d'un voyage qu'il avait fait à Venise.
L'importante maison qu'il y dirigea jusqu'à sa mort, avait été fondée en 1758, par son grand-père, André de la Rue, de Genève. Originaire de Lessnics, en Flandre, la famille De la Rue s'était réfugiée à Genève vers la fin du xvie siècle, pour cause de religion , et elle tenait dans cette ville, un rang des plus honorables, puisque le noble et spectable Gédéon de la Riie (père d'André de la Rue) était membre du Conseil des Deux cents, Auditeur de la sommaire justice , Juge des Terres de St- Victor, et son épouse, Marie Mestrezat, appartenait à une famille qui fournit à la République plusieurs théologiens et magistrats célèbres. *
André de la Rue eut deux fils, Antoine et Jean, qui succédèrent h leur père dans la direction de sa Banque, sous la raison sociale de « De la Rue frères » et qui la cédèrent ensuite à leurs fils, Emile, Hyppolite et David Julien de la Riie. Ceux-ci demeurèrent associés jusqu'au moment où Hyppolite, ayant acquis une terre en Piémont, se consacra entièrement à son exploitation, et où, David s'étant retiré à Genève, en 1850, Emile de la Rue resta seul à la tête de la Maison, qui prit alors le nom de « De la Rue et Cornp6 ».
Les rapports de la famille de Cavour avec la famille De la Rue, dataient de fort loin. La marquise de Cavour (mère du comte Camille), et sa sœur, la duchesse de Clermont Tonnerre, toutes deux filles du comte de Selion, étaient nées à Genève, où elles avaient beaucoup connu la famille De la Rue, et elles continuèrent à avoir avec elle des rapports fréquents après leur établissement à Turin, où elles s'étaient fixées depuis leur mariage. Le marquis Michel de Cavour confia souvent des capitaux à la Maison De la Rue, dont la haute réputation de probité et d'honorabilité était proverbiale, et il la chargea parfois, de ventes ou d'achats de céréales, pour son propre compte. Ses deux fils, Gustave et Camille, furent ainsi amenés à connaître les jeunes De la Rue, surtout Camille que ses fonctions de page appelèrent souvent à Gênes, où il fréquenta la famille De la Rue, dont l'hospitalité était aussi
aussi proverbiale que la probité. C'est alors que commença sa liaison avec Emile de la Rue, qui était à peu près de son âge et avec lequel il avait beaucoup d'idées et de goûts communs (1).
Lorsque le comte Camille de Cavour vint ensuite en garnison à Gênes, en qualité d'officier du génie (1830 et 1831), il y fut un habitué des salons de Mesdames de la Rue, chez lesquelles il était reçu comme un enfant de la maison, et sa liaison avec David, mais surtout avec Emile de ia Rue, y prit un caractère plus intime encore, comme le prouvent les lettres contenues dans ce volume (2).
L'amitié qui unissait le grand politique au banquier de Gènes, la confiance qu'il avait en lui, et la haute estime dans laquelle il tenait son bon sens et son jugement, ressortent, en effet, à chaque page dans cette longue corres-^ pondance, qui, commencée en 1836, ne prit fin que le 28 mai 1861, c'est à dire dix jours avant la mort de l'illustre ministre.
« Je vous attends avec la plus grande impatience , « je dirais même avec la plus vive anxiété , si je ne « comptais pas autant sur votre amitié, votre intelligence « et votre sagacité en affaires », écrivait le comte Cavour à Emile de la Rue, en avril 1848 (lettre CXL). « Il faut, < mon cher, qu'en cessant d'être mon correspondant d'af- « faires, vous continuiez à être mon confident. Je ne con-
(1) Je dois ces détails à l'obligeance de Mr H. Y. Aubert de la Efte, petit-fils de Mr Hyppolite et petit neveu de Mr Emile de 1» Rue.
(2) Madame la marquise Joséphine Alfieri de Cavour, qui m'a aussi accordé, de la manière la plus gracieuse, l'autorisation de publier les lettres contennes dans ce volume, a bien voulu me confier celles des lettres d'Emile de la Kiie qui avaient été conservées par le comte de Carour et me permettre de consulter la correspondance de celui-ci avec sa famille, ainsi que le Diario, ou journal intime, dans lequel il consignait, presque chaque jour, ses pensées et ses principales actions. — Cest dans ce Diario et dans ces lettres, que j'ai puisé les informations citées ci-dessus.
« nais personne à Gênes, et, quand même je connaîtrais « toute la ville, je n'aurais en personne autant de con- « fiance qu'en vous », lui dit-il, le 13 octobre 1850, peu après sa première entrée au Ministère (lettre CCCXIII). « J'aurais désiré vous parler confidentiellement; j'avais « des choses à vous dire que je ne saurais écrire », lui mande-t-il, peu de jours avant de partir pour le célèbre colloque de Plombières, qui était alors encore, un secret sauf pour La Marmora (1). (9 juin 1858, lettre CCCCXLVIII). Et je pourrais multiplier les citations prouvant que cette confiance amicale ne se démentit jamais un instant, pendant les 25 années que dura cette correspondance.
Le comte de Cavour consultait Emile de la Rue, dès qu'il était embarrassé sur quelque question de finance, de législation commerciale, ou même de politique; il lui demandait son avis sur une foule de choses et il le priait souvent de venir à Turin, pour pouvoir plus librement et confidentiellement causer avec lui. C'est par lui qu'il commença à traiter en 1851, le grand emprunt Anglo-Sarde (Hambro) ; c'est lui qu'il envoya en Angleterre, en activer la solution, de même qu'il l'envoya à Paris et à Chambéry, en 1855, pour combiner le tracé et traiter la fusion des chemins de fer de la Savoie, avec la Compagnie Bartholony. Entre ces deux hommes, en un mot, -il régna une amitié que la mort seule a pu briser, et qui les honore également l'un et l'autre.
A l'aide de ces lettres de Cavour à Emile de la Rue, on pourrait reconstruire à grands traits presque toute l'histoire de la glorieuse épopée italienne. Depuis les premiers jours où un souffle de liberté commença à agiter le Piémont, elles nous conduisent, en effet, jusqu'aux jours, où, malgré les désastres de 1848 et 1849 et les divisions des partis qui si souvent menacèrent de tout compromettre, les réformes de Charles Albert , la guerre de Crimée, le Congrès de Paris et les campagnes de 1859 et 1860, ame-
(1) Chiala, Lettere édite ed inédite del conte di Cavour, vol. Il, pag. 219.
lièrent la fusion de la Lombardie, des Duchés et de Naples avec le Piémont, et préparèrent la constitution, en un seul royaume libre et fort, de l'Italie tout entière (1).
Plusieurs de ces lettres traitent exclusivement de spéculations agricoles, industrielles et commerciales, entreprises eo social avec Emile de la Rue, et, comme Cavour ne savait pas faire les choses à-demi , leur lecture pourrait faire croire qu'avant d'arriver au pouvoir, son intelligente énergie s'était tout entière concentrée sur ces sujets. — On s'apercevra bien vite, cependant, que les opérations de ce genre, malgré la rare habileté avec laquelle il savait les entreprendre et les conduire à bonne fin, n'étaient qu'un accessoire, un déversoir au trop plein de son activité, et que la politique, quoi qu'il en dise, fut de tout temps sa passion dominante.
A chaque instant, en effet, au milieu ou à la fin d'une de ces lettres d'affaires, il échappe à sa plume un mot, one observation , une phrase, qui trahit cette constante préoccupation, cette involontaire tendance de son esprit. Le Cavour patriote et futur ministre y perce partout. L'exploitation de ses terres, la vente de ses riz et de ses blés, la création de ses Banques et de ses sociétés industrielles n'étaient, au fond, qu'un dérivatif passager pour son activité. Il était né, avant tout , pour devenir homme d'État, et homme d'État il devint.
On a dit avec raison, que les grands hommes perdent à être connus de près, car l'intimité de chaque jour nous fait infailliblement découvrir chez eux, des imperfections dont nous ne les aurions jamais soupçonnés. Peut-être la lecture de ces lettres, qui, certainement, dans la pensée de leur auteur n'étaient pas destinées à la publicité, produiratelle cet effet sur ceux qui ne voient Cavour qu'à travers les succès qu'il a obtenus et la grande œuvre qu'il a ac-
(1) J'ai cherché & résumer, dans les notes qui accompagnent ces lettres, la biographie des principaux personnages qui y sont nommés et les événements auquels elles font allusion.
Jjï Osn-iiU-or °/j-l/vtA^ CsrntiL ctû
CAVOUB