C. DE CiVOlIR
Mon cher ami,
J'ai reçu hier, au corps de garde du palais royal, votre
lettre de dimanche. Ce que vous me mandez de B
ne m'étonne pas. Cet original était venu à Turin, porter un plan de finances à Ricci, qui n'avait pas le sens commun. L'avocat Cabella, chargé de l'examiner, nous en a parlé, moitié en riant, moitié sérieusement, dans la réunion qui a eu lieu au Ministère. Lorsqu'il eut fini son exposé, je ne suis borné à dire, qu'après avoir entendu tant de sot-
tises financières, je n'étais plus étonné que celui qui avait été capable de les imaginer, eût mangé les fonds de ses
commanditaires. Ricci n'a pas osé soutenir B , et il n'a
plus été question Je ce projet, mais je me suis aperçu que cet homme avait des rapports avec lui.
Vous avez parfaitement bien fait de ne pas vouloir prendre le moindre engagement. Lorsque l'emprunt volontaire sera ouvert, vous ferez bien de souscrire dans les limites que je vous ai indiquées. Laissez que Ricci tripote avec des aventuriers, son emprunt de 50 millions. Je crois, au reste, qu'il ne continuera pas longtemps à avoir la direction de nos finances, car* ses amis mêmes le déclarent de la plus haute incapacité.
Si la loi passe, telle que la Commission l'a proposée, je crois que les obligations se placeront facilement.
La menace de devoir concourir à un emprunt forcé, déterminera tous ceux qui ont de l'argent à souscrire des obligations, et ceux qui n'en ont pas payeront une prime pour faire souscrire en leur nom.
Ainsi, si je crains d'être taxé pour 50 mille francs dans l'emprunt forcé, je payerais volontiers 2 ou 3 pour cent, afin que quelqu'un souscrive des obligations en mon nom. Cela réduira leur coût à 680 ou 690, prix qui devient avantageux pour la spéculation.
Je n'ai plus entendu parler de la Banque, toutefois comme il est prudent de diminuer ses engagements, j'ai invité Salmour à céder la part qu'il s'était réservée, à un de mes amis qui était disposé à la prendre, et qui a les fonds nécessaires pour effectuer les versements qu'il sera appelé à faire, sans avoir recours à personne.
Tout le monde est dans l'anxiété.
L'heure fatale va sonner. Peu de jours suffiront pour décider de notre sort, et nous placer au premier ou au «lemier rang des nations. J'ai bon espoir, car je crois dans
la capacité de Chrzanowski (1) et dans le courage des soldats, mais je ne puis me dissimuler que nous ne courions de grands dangers.
Envoyez promener Balduino avec son guano. Pour le moment je ne saurais qu'en faire. Mes amis du Vercellais ne me payent pas celui de Tannée dernière, et n'osent Acheter celui de cette année, qui m'est resté tout sur le dos; ce qui ne m'afflige pas excessivement, attendu qu'il est de qualité vraiment excellente.
Adieu, cher ami, croyez à mes sentiments dévoués.
CL de Cavour.
(1) « Au lieu de confier le commandement de l'armée aux jeunes généraux qui avaient sa confiance, on a nommé général un polonais, connu uniquement par des travaux de cabinet, d'une tournure ridicule et portant un nom (Chrzanowski), que jamais nos soldats n'ont pu apprendre à prononcer » (Lettre du comte Cavour à mad. A, de Cireourt — Chiala, I. Lettre CXVII). Le général Chrzanowski appelé à commander l'armée (parceque, aux yeux de plusieurs, dit le général A. Lamarmera, les généraux piémontais n'étaient pas assez révolutionnaires), était un homme d'un caractère parfaitement honorable, et possédait une grande érudition militaire. Il avait brillamment fait, au service de la Russie, les campagnes de 1828 et 1829 contre les Turcs, et avait rempli d'importantes fonctions dans la guerre de la Pologne contre la Russie, en 1830 et 1831. La Marmora estimait qu'il aurait fait un excellent chef d'État-Major, plutôt qu'un général en chef. — Accusé de trahison, à la suite de la déroute de Novare, il dut comparaître devant une Commission militaire, où sa parfaite honorabilité fut pleinement démontrée. Il donna sa démission dans l'automne de 1849 et, quoique pauvre, refusa la pension ou indemnité qu'on loi offrait, avec un désintéressement, d'autant plus noble que les autres généraux étrangers, aux quels on avait offert le commandement de l'armée avant lui, avaient demandé des sommes énormes, pour leurs services {Cf. Lamabmoba, Un Episodio, p. 65, et Risorgimento, 22 avril 1850).
29 mars 1849.
Mon cher ami,
Le ministère est formé (1). Demargherita et Gioberti ont accepté. Le Eoi va jurer le Statut. H renverra ensuite la Chambre, et fera la paix. Les ministres sont des gens de cœur, et le Roi est un honnête homme. Avec cela, le pays peut être sauvé.
Mille amitiés.