C. Càvour
cccxcm.
Turin) 10 novembre 1854.
Vouz pouvez répondre à Mr Levât, que le ministère n'a, ni le pouvoir, ni le désir d'empêcher la distillation des orges, des seigles, et autres céréales, ni de s'opposer à ce que Ton exporte les alcools, qui en résulteront.
Le ministère croit que le seul remède à la cherté des céréales soit la liberté de commerce; et il est à peu près certain que la majorité des membres du Parlement partagent cette opinion.
La seconde question que vous adresse Mr Levât, est plus délicate. L'administration admet le principe des drawback, mais elle en subordonne l'application à la possibilité de prévenir la fraude. Je ne sais pas si cela sera possible pour le produit de la distillation des mélasses, car, comment distinguer l'alcool qu'on en retire, de celui produit par la distillation des céréales, de l'asphodèle, etc.? Quoiqu'il en soit, vous pouvez dire à Mr Levât que, s'il me propose un moyen facile pour garantir l'administration contre la fraude, il obtiendra la restitution des droits. Vous lui observerez, d'ailleurs, que les mélasses ne sont soumises qu'a un droit assez faible : 6 francs les 100 kil. Dites à Mr Levât, que je viens de signer un décret pour autoriser l'établissement d'une Banque de dépôt, d'escompte et de circulation en Sardaigne , destinée à rendre de grands services à l'industrie et au commerce de cette île. Que, par conséquent, la compagnie des salines est intéressée à sa réussite ; ce qui me fait désirer qu'elle prenne part à la souscription des actions qui va s'ouvrir dans les principales villes de la Sardaigne.
On exagère beaucoup les besoins des finances. Si j'avais pu réaliser toutes les ressources portées au budget, les actions de Suse et de Novare, les terrains de la citadèle de Turin, etc.; s'il n'y avait pas des lenteurs et des retards dans le payement des impôts, je crois qu'on pourrait nouer les deux bouts de 1855, sans emprunt, malgré les sacrifices que le choléra, la guerre et la disette nous imposent.
Dans les circonstances actuelles, quelques millions seront nécessaires, mais en quantité beaucoup moindre de ce que tous me mandez.
Croyez à ma sincère amitié.
Camille de Càvour.
PS. Pouvez-vous me dire ce qu'il faudrait payer pour envoyer charger une cargaison complète de farines, à la Nouvelle-Orléans ?
17 novembre 1854. *
Mon cher ami,
N'observant pas toujours, comme je devrais le faire, les préceptes de notre sainte Mère l'Église, je suis heureux de trouver une occasion de pratiquer, dans toute son étendue, un des préceptes qui nous est le plus recommandé par l'évangile: le pardon des injures.
Mon ami (! !) Carpi, l'ex-gérant de La Maga, m'écrit qu'il est réduit à la misère et abandonné par les gueux qui se sont servis de lui comme d'un instrument aveugle de leurs iniquités. Il me demande un emploi. Vous comprenez que je ne saurais le lui accorder ; car il serait trop plaisant que la gérance de La Maga fût le chemin des places et des faveurs du gouvernement. Mais, en vue de sa femme et de
81 — Bbbt. Lettres de C. Gavortr.
ses enfants, je ne puis donner qu'une petite aumône; je vous prie, en conséquence, de remettre à Carpi, de ma part, s'il se présente à vous, 40 francs.
La politique s'embrouille furieusement. Je persiste, toutefois, à espérer dans l'avenir. L'hiver sera rude pour tout le monde, mais surtout pour le ministère. J'ai écrit à Heine (1), l'ami d'Hambro, de nous acheter 10,000 barib de farine, pour assurer le service, des vivres de l'armée, pendant le printemps.
Du reste, je ne consentirai à aucune mesure qui puisse gêner en rien les principes de liberté commerciale que j'ai soutenus toute ma vie. Dites-le bien haut, afin que les négociants en blé puissent, en toute sûreté, se livrer à leurs spéculations, qui seules peuvent nous préserver de la famine.
Croyez, mon cher ami, à mes sentiments dévoués.
Camille de Càvotjr.
1 décembre 1854.
Mon cher ami,
Pelletta craint qu'un navire de la portée du Des Geneys (2), n'ait de la difficulté à passer la barre du Missisipi ; en effet, jusqu'à présent, il n'est arrivé à Gênes, de la Nouvelle-Orléans, que des navires de 5 à 600 tonneaux. Ne voulant pas courir le risque de faire faire à notre vaisseau
(1) Commerçant, à la Nouvelle-Orléans.
(2) Le Des Geneys, frégate de la flotte sarde, armée de 50 canons construite à Gênes en 1827, portant d'abord le nom de Haute-Combe, qu'elle changea en 1839, contre celai de l'amiral sarde Des Geneys. (Randaccio, Storia délia marineria italiana, pag. 33 et 37),
un voyage inutile, j'écris à Heine de m'expédier les farines qu'il doit acheter, par des bâtiments marchands. Mais, pour utiliser le Des Geneys, j'ai pensé de l'envoyer charger à New- York. Nous payerons, sur cette place, les farines un peu plus cher, mais peu importe le prix ; l'essentiel est de n'en pas manquer.
Je viens, en conséquence, vous prier de me dire si vous pouvez m'indiquer une maison de toute confiance, à New- York, que je puisse charger de l'achat de six à huit mille barils de farine. Dans le cas affirmatif, vous m'obligeriez en m'envoyant une lettre pour cette maison, que j'unirais à celle que je lui adresserai, en lui donnant un ordre positif d'achat.
Si vous n'avez aucune maison qui vous inspire pleine confiance, alors j'écrirai à Hambro, en lui laissant le soin de cette affaire.
Veuillez, je vous prie, me répondre par le retour du courrier.
Vous aurez lu notre loi sur les moines et les établissements ecclésiastiques (1). Je pense qu'elle sera blâmée également par les deux partis extrêmes.
Adieu.
Votre dévoué Camille de Cavour.
(1) Le 28 novembre, le garde des sceaux, Urbain Rattazzi, avait présenté au Parlement le projet de loi pour l'abolition des Ordres Monastiques et des Communautés religieuses.
19 décembre 1854.
Mon cher atni,
Je vous prie de m'envoyer, si vous les avez en portefeuille, de 10 à 15 mille francs sur Paris, à un ou deux mois de date.
Dans quelques jours, je vous enverrai la situation du trésor, vous verrez que notre position n'est pas désespérée.
Je vois avec plaisir, qu'on continue à importer des blés à Gênes. Aussi les prix sont plus faibles. Dieu veuille que la hausse ne reprenne pas, car les prêtres me rendent responsable des hauts prix des céréales.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
À quelles conditions pouvez- vous remettre aux finances 5000 livres sterlings ?
CCCXCVÏÏ.
Turin, 22 décembre 1854.
Mon cher ami,
Je vous remercie du Lyon, qui me va tout-à-fait.
Votre Londres est trop cher. Ici, je l'obtiens à 90, ou 92 Vf, au plus. Je veux bien vous le payer 95, mais je ne puis aller au delà.
Comme j'ai constamment besoin de cette devise, veuillez, toutes les fois que vous en aurez en portefeuille, me le faire savoir.
En attendant la discussion des couvents, qui sera passablement animée (1), nous sommes embourbés dans une lutte scientifique, et la Chambre est transformée en une espèce d'Académie mathématique (2). Cela n'est pas amusant, mais cela fait honneur à notre sang-froid.
J'ai écrit à Iselin (3). Eemerciez Hypte de sa recommandation.
Les Genevois devraient, eux aussi, faire venir des farines d'Amérique, car ils pourraient bien se trouver dans l'embarras ce printemps, ce qui aurait de fâcheuses conséquences en Savoie.
Dites-moi si Bochette (4) était marié.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
CCCXCVïïL
16 janvier 1855.
Mon cher ami,
Les journaux vous auront appris, qu'après de longues discussions, le gouvernement du Eoi s'est décidé à signer un traité d'alliance offensive et défensive avec la France et l'Angleterre (5). Partisan décidé de cette grave mesure, que mon
(1) La discussion commença le 9 janvier 1855.
(2) H s'agissait de la nouvelle loi pour régulariser le cadastre, et de la méthode à suivre pour rendre ses résultats mathématiquement exacts.
(3) Mrss A. Iselin et C. a New- York, chargés d'acheter et d'expédier de* farines au gouvernement sarde.
(4) Officier de marine, commandant du Port de Gênes, mort du choléra à Gênes, avec sa femme, en 1855.
(5) Le traité d'alliance dn Piémont avec la France et l'Angleterre fat signé le 10 janvier 1855. Il semblerait que déjà au mois de janvier 1854, le comte de Cavour aurait eu l'idée de cette alliance et en aurait parlé an Roi, à qui elle souriait aussi. Le 10 avril 1855, était
collègue Dabormida (1) n'approuvait pas, j'ai dû en assumer toute la responsabilité, en prenant le portefeuille des affaires étrangères. Je ne me dissimule pas les conséquences que cette mesure peut avoir, mais, à mon avis, nous n'avions que le choix des inconvénients.
L'Angleterre nous prête 1,000,000 de livres sterlings,
signée à Londres, la convention entre la France et l'Angleterre, et, peu de jours après, le ministre d'Angleterre à Turin, sir James Hndson, engageait officieusement le gouvernement sarde à prendre part a la guerre. La position que prendrait l'Autriche était un point essentiel, dont le cabinet sarde devait tenir compte et ce ne fat que lorsqu'elle se fut décidée (2 décembre) à entrer dans l'alliance, que celui-ci (4 décembre) répondit affirmativement à la demande officielle de la France et de l'Angleterre, à condition : 1° Que le Piémont prendrait part aux négociations pour la paix ; 2° Qu'on prendrait en considération l'état de l'Italie, une fois la paix signée, et 3° que la France et l'Angleterre interposeraient leurs bons offices pour que l'Autriche enlevât le séquestre sur les biens des émigrés lombardo-vénitiens, naturalisés piémontais. Cette dernière condition étant considérée par les plénipotentiaires comme une question intérieure dans laquelle ils ne pouvaient intervenir officiellement, fut supprimée et les autres furent plutôt sous-entendues que clairement formulées, en sorte que Eossuth avait raison de dire que u au fond, le Piémont avait dû conclure, sans conditions ni garanties, son alliance avec les Puissances occidentales *?. Mais audaces fortuna juvat, et l'avenir donna raison à l'audace de Cavour, dans cette circonstance, comme dans bien d'autres.
(1) Le chevalier Giuseppe Dabormida, alors ministre des affaires étrangères (du 24 mai 1852 au 10 janvier 1855), né en 1799, mort en 1865, major-général dans l'armée sarde, député du Collège d'Avi* gliana à la 1" législature, ministre de la guerre et de la marine (cabinets Alfieri et Perrone) en 1848, ministre des affaires étrangères en 1852 (2e cabinet d'Azeglio), donna sa démission parceque le traité conclu par le Piémont avec la France et l'Angleterre, ne contenait (comme nous l'avons dit, note 5), aucun article qui défendît les droits des émigrés Lombards, dont l'Autriche avait confisqué les biens. Il fat de nouveau ministre des affaires étrangères en 1859 (1er cabinet Lamarmora). Il avait été, avec Boncompagni, un des plénipotentiaires du Piémont pour le traité de paix avec l'Autriche, en 1849 (Voir lettre CCIX).
à 3 Vî, et, si la guerre se prolonge plus d'une année, une seconde somme d'égale valeur.
Maintenant il faut songer à se procurer des fonds à Constantinople. Veuillez me dire quel serait, à votre avis, le moyen le plus économique pour le faire.
Je suppose qu'à Gênes on est contraire au traité. J'en suis bien aise, car l'expérience du passé me porte à ne reconnaître comme bonne une mesure, qu'autant que les Génois la combattent.
J'irai assister à l'embarquement des troupes.
Vous m'obligerez beaucoup, en m'envoyant 15,000 francs sur Paris.
Adieu, à la hâte, mille amitiés.
Camille de Cavour.
29 janvier 1855.
Mon cher ami,
Le traité avec les puissances occidentales, me procure autant de livres sterlings que j'en ai besoin et même plus. J'ai, par conséquent, cessé de faire des remises à Londres. Je ne dois rien à Hambro, au contraire, j'ai quelques fonds chez lui. Et, quant à Eothschild, il faut lui rendre cette justice qu'il ne demande jamais de l'argent. C'est son meilleur côté.
La discussion du traité aura lieu vendredi ; j'espère que la Chambre le votera samedi. Je compte sur une majorité de 30 voix. Les centres le votent en masse, ainsi que plusieurs membres de la gauche, même la plus avancée. La droite seule le combat à outrance (1).
<l) La discussion commença le 3 février, et, après de vifs débats, la loi fat votée le 10. Sur 161 votants, elle obtint 101 votes favorables au traité d'alliance, contre 60 contraires et l abstention (Menabrea).
Je désirerais connaître l'opinion d' Hambro sur notre traité. Faitez-moi l'amitié de la lui demander.
Le passage des Français ne me paraît pas avoir donné lieu à des inconvénients. C'est un souci de moins. Adieu.
Votre dévoué Camille de Càvour.
Dites-moi s'il n'y a plus rien à espérer du gaz.
Turin, 3 juin 1855.
Mon cher ami, K
Je vous remercie de la part que vous avez prise à l'heureuse solution de l'affaire des couvents. J'espère que vous approuvez la reconstitution du ministère (1). Délivré des
(1) Le ministère s'était reconstitué comme suit, le 4 mai 1855: Cavour, présidence — Rattazzi, intérieur — Cibrario, affaires étrangères — De Foresta, grâce et justice — Lanza, instruction publique — Cavour, finances — Durando, guerre et marine — Paleocapa, travaux publics. L'ancien ministère s'était démis, parceque Monseigneur de Calabiana, sénateur du royaume, avait, dans la séance du 26 avril, offert au gouvernement la somme de L. 928,412 au nom de l'épiscopat sarde, pour les Congrue o Supplemento di congrue (honoraires du clergé) supprimées dans le budget de 1855, à condition que le gouvernement retirât la loi sur les couvents, et que le Roi penchait pour accepter cette offre. La démission fut acceptée par le Roi, malgré les conseils de d'Âzeglio. Le. ministère ne put être reconstitué sur des bases solides, qu'après la promulgation de la loi votée le 2 mars par la Chambre et le 3 par le Sénat, sur les couvents. « Rattazzi et moi, nous succombions sous le poids excessif du fardeau que nous portions depuis 6 mois ». (Lettre du comte de Cavour au général A. Lamarmora, 31 mai 1855).
affaires étrangères, sans cesser toutefois de diriger Tenseur ble de la politique, je pourrai, sans m'éreinter tout à fait* consacrer toutes mes forces aux affaires financières, qui* en définitive, sont les plus importantes.
Vous avez tu par ma réponse à Revel, que je ne songe pas à faire un emprunt, pour le moment. Toutefois, si la guerre se prolonge, si on continue à la faire en Crimée* où tout coûte énormément; si la récolte est mauvaise; si la maladie du raisin se renouvelle; si, enfin, tous les éléments conjurent contre nous, il est bien possible que nous soyons forcés, cet automne, de recourir encore à un emprunt
Dans ce cas, soyez certain que je tiendrai grand compte des offres du bon Hambro, vis-à-vis de qui, je n'ai nullement gardé rancune. Vous voyez que je me suis constamment servi de lui pour nos affaires en Amérique. J'ai donné à Iselin rembours sur lui, ainsi cela lui prouve que je le traite aussi bien que Rothschild.
Il a raison de blâmer, après coup, mon emprunt trois pour cent. Mais il oublie qu'il a été fait à une époque, où personne ne songeait à la guerre; à laquelle Mr Gladstone voulait réduire l'intérêt des consolidés, et où il était convenable de préparer, chez nous, le terrain pour la conversion de notre cinq pour cent.
Quant au revenu de nos chemins de fer, je crois qu'on peut calculer, une fois la ligne d'Arone ouverte, ce qui aura lieu dimanche prochain, sur un revenu brut de 11,000,000 et un net de 5,800,000; le revenu augmentera, j'en suis certain, soit par la force même des choses, soit par l'ouverture du chemin de fer de la Savoie et des chemins de fer suisses. Au bout de trois ans, nous aurons une recette de 15,000,000, soyez en certain. Cela étant, nous aurions de la marge pour garantir une nouvelle émission de l'emprunt Hambro.
Je pense qu'Hambro est abonné à la Gazette piérnontaise, qui donne chaque mois le tableau détaillé du produit
des chemins de fer. S'il ne recevait pas ce journal, vous devriez lui envoyer, au moins, les numéros qui contiennent des données statistiques intéressantes, soit sur les chemins de fer, soit sur d'autres branches des revenus publics.
Je recevrai Dellepiane (1), lorsqu'il se présentera.
Si vous avez des nouvelles de Crimée, communiquez-lespooi, je vous en prie.
Votre dévoué C. Càvour.
15 juin 1855.
Mon cher ami,
Une course à Leri m'a empêché de répondre à votre lettre du 5 courant.
A mon retour, j'ai donné l'ordre qu'on fît une copie du dessin de la machine pour la meule verticale (2). Dès qu'il sera fait, je vous l'enverrai.
Je verrai avec plaisir votre ami Mr Gordon (3). Dieu veuille qu'il nous apporte de meilleures nouvelles du choléra, qui sévit cruellement parmi nos soldats.
Après demain, aura lieu l'inauguration du chemin de fer jusqu'à Arona. H y aura, je pense, de belles fêtes, vous devriez y venir. C'est un résultat important pour le pays.
Les récoltes s'étaient énormément améliorées par suite
(1) Mr Dellepiane, courtier en blés a Gênes.
(2) Une meule verticale pour le riz , pour laquelle Mess. Eisen et van Linden d'Anvers, avaient pris un brevet en Piémont.
(3) Sir Henry Gordon, capitaine anglais, frère du général Charles.
Gordon.
du beau temps, mais, voici bientôt cinq jours qu'il pleut de rechef, ce qui risque de les compromettre. Adieu, mille amitiés.