‹ Nouvelles lettres sur la chimie consideree dans ses applications a l'industrie, a la physiologie et a l'agriculture par m. Justus LiebigChapitre 13 sur 16 · QS · texte numérisé non relu

QS

CharlNm et sable... ..

100 pftitifli 4e IMUes de thé (toudiODg) éomieM, par Verni bouillante, un eilrait pesant, à l'état sec, 15,536. Cet extrait donne

3,06 parties de cendres (16,69 pour 100 de rextrélt). — 100 parties de fèves de cacao torréfiées, épuisées par Teau bouillanle, ont donné 21,54 parties d'un extrait qui a fourni 3,41 parties de cendres (16,6 pour 100 de re&lrait). Les fêtes avaient été émondées, et ooit donné 3,62 ponr 100 de cendres.

est éloigné de i estomac et absorbé. Four des organes robustes, au contraire, sur lesquels ces sortes d'effets ne réagissent pas, le café sert après le repas, par la même raison, à modérer l'activité digeslivc, exaltée au delà d'une certaine limite par le vin et les épices.

Le thé n'entrave pas la digestion comme le café; mais il accélère les mouvements péristaltiques des intestins; cet effet se maniresie par des nausées après rîngeslion de thé tort, surtout à jeun.

La dépense journalière. en aliments de respiration

s'élève, comme nous l'avons déjà tait remanjuer, au quintuple et même au sextuple du poids des substances plastiques. Aussi dans les temps de disette, c'est le manque des premiers qui devient surtout sensible, dans toutes les classes de la société; tandis que la graisse et le beurre renchérissent en même temps que le blé, et que les pommes de terre arrivent à un prix comparativement plus élevé que celui du blé, le prix de la viande reste ordinairement le môme que dans les années d'abondance. Une des causes qui contribuent à cette circonstance, c*est que le pain peut remplacer la viande, mais ne peut pas lui-raôrae se remplacer par la viande aussi complètement pour les besoins de Thomme (d). Une

(1) Voici ce que raccmlc M. Damin, dans son livre Incomparable, si riche en ttelles observalionsy à propos de son séjour dans les pampas : «NottSp6.aes acheter ici (à Tapal{^en, 17 septembre) un peu de

bi cuil. Je u'yvaîs, depuis plusieurs jours, mungé que de la viande; je me sciUuis 1res bieu de ce régime, u^m il ne me scmlile convenir

TRKNTE-CINQllÈMK I.KTTUK. '253

autre raison du bas prix de la viande est que, dans les années de mauvaises récoltes dues à un excès d'humidité, quand les plantes alimentaii'es ordinaires ne réussissent pas, il y a néanmoins, en abondance, du foun^age vert, du trèfle, de Therbe, des racines. La viande conserve son bas prix, parce que la demande n'en monte pas dans le même rapport que la demande du pain. Dans les années sèches, Tagronome n'a point de fourrage ; il est obligé d'abattre ses bestiaux, de les vendre à tout prix, et l'encombrenjent du marché abaisse alors le prix de la viande plus encore que dans les années ordinaires.

L'homme Carnivore a besoin, pour sa subsistance, d*un domaine immense, bien plus étendu que celui du lion et do tigre, parce qu'il tue sans manger lorsque Toccasion s'en présente. Une nation de chasseurs confinée dans un terrain est incapable de se multiplier.

Le carbone indispensable à la respiration a besoin d'être enlevé aux animaux dont un nombre limité seu-

qu*à une vie liés aclive. J'ai ouï dire qu'en Anglelerre, certains mafodes, c&cUisifement soumis au régime de la viande, n'en peuvent pins supporter la tae, mteie avec Tespoir de recoQ?rer la sonté» Cependant les gauchos des Pampas ne louchent, des mois entiers, à autre chose qu'à du bceuf; mnis il est & remorquer qu'ils mangent beaucoup de graisse, el qu'ils dédaigucnl la viande particuiièremenl maigre, comme celle de l'aguli. »

Homère, décrivant les repas el les festins de ses héros, ne nég1i|?r jamais Toccasion de payer un juste tribut d*éloges au « gras ptuvi du dos de cochon. »

254 iNOLVELLES LETTRES SLR LA CHLMIE.

lemeut peut vivre sur la surface donnée. Ces animaux récoltent dans les plantes les principes de lenr sang et

de leurs organes, et ils livrent ces principes aux Indiens chasseurs qui les consomment sans les substances qui entretenaient la respiration des animaux pendant la vie. Aussi, tandis que l'Indien pourrait^ avec un seul animal et avec un poids égal de fécule , ^tretenir la santé et la vie pendant un certain nombre de jours, il lui faut consommer cinq animaux pour produire la chaleur nécessaire pendant le même temps. Sa nourriture renferme un excès d*atiments plastiques , et il y manque presque toujours les aliments de respiration indispensables; de là ches les hommes carnivores une propension particulière à Feau-de-vie. >

On ne saurait rien dire de plus clair, de plus profond sur Vutilité de Tagriculture que ces paroles adressées par un chef américain aux Missisagues, sa tribu. Les voici telles que les rapporte Crèvecœur ; « Ne voyezvous pas que les blancs vivent de grains , tandis que nous vivons de viande? que la viande exige plus de trente mois pour pousser, et qu elle est souvent rare? que chacun des grains merveilleux qu'ils sèment dans la terre leur rend plus du centuple? que la viande ft quatre jambes pour se sauver, tandis que nous n'en avons que deux pour l'attraper? que les grains restent et poussent là où les hommes blancs les sèment? que l'hiver, qui est pour nous le telnps des chasses pénibles, èst pour eux le temps du repos. C'est pour cela qu'ils Ont tant d^enfants et qu'ils Vivent plus longtemps que

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TUEKTE-GINaiJlÈME LETTRE. 265

noos. Je le dis donc à tous ceux qui m'entendent, avant que les arbres, sur nos cabanes, aient péri de vieillesse, avant que les érables de la vallée cessent de donner du sucre, la race des petits semeurs de blé extirpera la raoo des mangeurs de viande, si ces chasseurs ne se décident pas à semer I... »

L'Indien dépense, dans ses chasses pénibles, une somme considérable de force , mais Teâet produit est très faible, et n'est point en rapport avec cette dé» pense.

Le caractère de la civilisation, c'est l'économie de

-^ressorts. La science enseigne quels sont les moyens les plus simples pour obtenir un maximum d'eifet avec la moindre dépense de fime organique, pour surmonter . un maximum de résistance avec des moyens donnés.

Toute dépense inutile, tout gaspillage de forces dans ragric^lturo, dans l'industrie ainsi que dans la science, et surtout dans l'État, dénote une civilisation incomplète, un état de barbarie. Ce qui dislingue précisément notre époque des temps antérieurs, c'est cet ac* croissement extraordinaire de force dû aux progrès des sciences physiques et mécaniques. Les causes de tout effet, de tout mouvement, ont été approfondies; grâce à ces investigations, l'homme est arrivé à une connaissance plus intime des lois de la nature, et aujourd'hui il trouve des serviteurs dociles dans des forces physiques qui lui inspiraient autrefois de la peur et de la terreur. Animé d'un feu sacré , condition de

2Ô6 :(OljV£LLES LET1RË8 SLR LA CHIMIE.

tout progrès intellectuel , rhomme, en nouveau Prométhée, a donné la vie aux éléinenls lerroslres.

Semblable à un animal, la machine à vapeur reçoit à boire et à manger ; elle respire, elle renferme en elle une source de chaleur et une source de force qui produit des mouvements intérieur et extérieurs. Le cheval le mieux dressé n'obéit pas plus patiemment à la volonté de l'homme que la locomotive de nos chemins de fer; elle va vite ou doucement, elle s'arrête, elle obéît à la plus légère pression du doigt.

La science, en chargeant les machines du service des esclaves, a rétabli une plus juste proportion entre les forces physiques et la force organique (1).

La somme de lumière et de chaleur que la terre reçoit du soleil est une quantité invariable, mais elle se répand inégalement sur sa surface, par l'effet de causes qu'il faut appeler providentielles. Delà, dans un endroit, le superflu qui multiplie les conditions vitales, et dans un autre, au contraire, le besoin qui les diminue. L'équilibre s'établit naturellement là où il y a des ca-

(1) La modeste et chasle reine d'Itaque, en l'absence d'Dlysse, son époux, avait, nous dil Hoaière, douze ISemmes esclaves occupées nuît et jour à moudre le blé nécessaire de sa maison. Cétait une maison tenue fort simpienient, et je serai dans VexagéraUen si j*adme(s que que Pénélope eût à nourrir de la sorte trois cents personnes. Ainsi, dans celle sooiélé où tout se fuisaît à la sueur de Thomme, une personne élait iK^'ccssaire pour moudre le grain consommé par vingtcin(|, |)eiU-êlre par la inoiiic. De nos jours, la inouUirc occupe iiiil-

ÏKKNTE-CINUIIKMF. LETTRE, 257

naux pour l'arrivée et pour le départ ; nulle part alors,

ni abonchnce ni diselle.

Il en est de même de la ricliesse sur la terre, et de fion ombre, la misère. De tout temps, le rapport entre la richesse et la misère a été invariablement le même. Certains événements limitent la possession, et sopr posent à ce qu'elle s'accroisse d'une manière continue. De même que le sang se meut des gros vaisseaux N-ers les capillaires, de même les plus gros revenus se consomment et s'écoulent vers leur source primitive par une infinité de canaux plus petits.

Là où la lumière est forte, les ombres paraissent plus noires; mais la nature veut qu'il prospère^es plantes vigoureuses dans toutes les gradations de la lumière : sans les arbores élevés, il n'y aurait ni buissons, ni blé, ni aucuns produits agricoles, car les arbres élevés attirent la pluie fécondante, et font que les sources coulent toujours pour répandre l'aisance et la prospérité. Certaines théories socialistes modernes voudraient qu'il n'y eût plus d'ombre : mais si le dernier brin d'herbe qui projette de l'ombre venait à être détruit, il y aurait,

nimeiu moins de^bras. Le moulin de Sainl-Maur, près de Paris, serait eu élal de moudre chaque jour le blé qu'il faut pour cent mille ra- Uons de soldats, avec un personnel de vingt travailleurs: ce n'est plus qu*aiie personne an moulin pour cinq mille boncbes. Pénélope ne pouTait donner qn^une fort maigre pitance aux dooke e8c!a?es qu^elle avait à la meule, quoiqu'elle les exoédftt de travail, parce que le travail de ces infortunées donnait peu de résultat. (M. Cui>.VALiF.n, Uureêiur l'organisation du travail, Pari^ Capelie, iSAS. p. 29.)

sans doute de la lumière partout, mais aussi partout la

mort, comme dans le désert deSalmra.

Par les forces^développées dans l'économie, riiorome

op|)ose une résistance aux forces physiques qui tendent sans cesse à le détruire, une résistance qui a bespin d'être tous les jours renou velée, si son existence doit être assurée pourquelciue temps.

Dans chaque seconde, il meurt une partie de notre corps, et, au bout de soixanta^ix à quatre-vingts ans, la machine, même en parfaite santé, tombeau pouvoir des puissances terrestres; alors toute résistance cesse de sa part, et ses éléments retournent dans Tatmosphère

et dans le sol.

Toute notre vie est une lutte incessante contre lee forces physiques, unealtemaneeoontiimeUed'éqnilibre rompu et d'équilibre rétabli.

L'homme a besoin d* alimenté et de-^tsioiti, comme moyens de produire de la chaleur et de la force ; par eux, s'engendre dans son corps la résistance contre l'action de l'atmosphère qui s'empare à tout instant d'une partie de son corps pour rat)sorber en elle.

Pour conserver sa chaleur, pour se garantir des intempéries, il lui faut de quoi se loger ^ se vHir et se chauffer; pour conserver sa santé, pour la rétablir en cas de maladie, il a besoin des moyens de propreté et des médicaments.

La nourriture et la boisson peuvent, jusqu'à un certain point, remplacer les vêtements, le cbauiGËige et les

raédicRinents ; mate elles ne sauraient elIe^-méiDes

Mre remplacées par aucun des autres éléments de la vie. Elles sont de nécessité absolue, elles sont indis* pensables.

Eu cas d'insuffisance de résistance intérieure, enctis de faim, les mômes forces physiques qui en tratiennent les ^ activités vitales pénètrent peu à peu jusqu'au siège de la vie, et, semblables à un (|;iaive, en tranchent les liens.

L'homme exige aussi, pour la conservation, le développement, l'éducation de ses sens, certains autres élé* ments qui constituent ses besoins d'agrément eid' utilité.

Enfin, l'homme réclame, en outre, la satisfaction de certains besoins, résultant de sa-nature spirituelle, et auxquels ne sauraient suliire les forces piiysiques : il veut exercer et développer son intelligence. C'est elle, . d'ailleurs, qui règle l'emploi judicieux des forces de son ^ corps, qui dirige les forces physiques et les fait servir à la satisfaction de tous ses besoins , tant de première nécessité, que d'utilité et d'agrément.

Comme dans l'organisme de TindividUr il s'effectue,

dans l'organisme collectif de tous les individus qui composent l'Etat, .des transmutations de matière, c'est* à-dire une consommation de tous les éléments de la vie individuelle et de la vie collective.

L'or et l'argent remplissent, dans l'économie de l'Etat, le rôle que les globules du sang jouent dans l'économie humaine. De même que ces petits disques ronds , sans prendre une part directe à la nutrition,

sont les intermédiaires des tranamatatious organiques,

de la production de la clialeur, de tous les niouveineiits du sang et des sécrétions, de même l'argent est le médiateur de toutes fcmctions sociales.

Au moyen âge, le contribuable payait ses impôts sous torme de blé, de vin , d'œufs , de poulets» de corvées; il produisait lui-même sesobjets depremik^ nécessité. Il ne connaissait pas les denrées coloniales; avec une demi-livre de deniers, il se procurait les instruments les plus indispensables. Les communes possédaient leurs brasseries pour la bière ; dans beaucoup de villes, les autorités achetaient elles-mêmes le vin et le distribuaient aux citoyens. L'or et l'argent étaient, en plus grande partie, des marchandises qu'on étalait sur les habits ou dans les maisons. Mais, depuis que l'argent est devenu , comme kg globules du sang, un agent de transport pour l'oxygène, dans l'organisme de l'£tat, les riches n'emploient plus de vaisselle d'or et d'argent massifs , mais ils se contentent de cuivre et de laiton simplement recouverts d'argent et d'or.

Les transmutations de matière, dans i'Ëtat» comme dans le corps de Tindividu, sont la source de toutes sea forces. La conservation du corps social repose sur la r^ration des substances vitales consommées, c'est-à« dire sur le renouvellement, sur la restitution de tous les éléments de la vie individuelle et collective. De même que, dans l'économie animale, ces transmutations peuvent se mesurer sur le nombre des globules du sang, qui , dans un temps donné, circulent du cœur aux ca-

TRENTE-CINQUIÈME LETTRE. 2ël

pillaires, et retounienl de là vers te cœur ; de même,

dans le corps social, les transniutalions jjt uvcnt s'évaluer à la vitesse avec laquelle les pièces clo monnaie passent d'une main dans une autre. Toutes les causes qui entravent ce mouvement, ou qui agissent sur la consommation ou sur la réparation , à la manière des forces physiques sur les transmutations organiques, toutes ces causes troublent l'état d'éciuilibre, et provoquent des états particuliers semblables aux maladies chez les individus.

La quantité absolue de l'argent est pres(|ue nulle comparativement à Teftet qu'elle produit par la vitesse * de sa eirculation. Eu effet, le corps social , à l'état de parfaite santé, se comporte, comme le corps de l'homme, par le cœur et les capillaires duquel se meuvent, en vingt-quatre heures, 15 à i9,000 kilogrammes desang, tandis que la quantité absolue de sang contenue dans tout le corps est mille fois moindre.

La somme de toutes les résistances que la nature oppose à la conservation de la vie et à l'acciuisilion des conditions vitales (dans l'économie sociale, à Tacquisition de l'argent), cette somme est exactement telle que les activités que l'organisme est capable de développer peuvent se mettre avec elle en équilibre. L'homme ne saurait, sans mettre en péril son existence, faire aucune dépense de force pour surmonter des résistances, s'il n'acquiert pas, par la neutralisation de ces i*ésistances, le moyen de réparer la force dépensée.

Un rapport tout semblable existe dans réconomie

(lu corps social. Elle est compromise par toute dépense de forces qui ne donne pas en retour, à IKtat, un éié« ment vital , ou par le manque d'emploi des forces disponibles pouvant créer des éléments vitaux.

De même que chaque muscle, chaque nert, eliaque portion de tissu participe , dans réconomie animale^ aux transmutations de matière qui s'y opèrent, et exerce sa part d'iniluence sur la continuation régulière des principales fonctions, sur la digestion, sur la sanguification, sur la formation des sécrétions, ainsi que sur les mouvements des membres, sur les activités des sens et du cerveau, il faut que chaque individu de la société contribue, pour sa part, dans la mesure des forces de ses membres , de ses sens et de son intelli-. gence, à la restitution et à la couservatton des éléments vitaux du corps social. L'action de ces forces, c'est lo travail.

Toutes les parties de Torganisme ont naturellement

droit à la complète liberté de leurs fonctions, à l'oxercice intégral de leur puissance de travail, de telle sorte, toutefois, qu'elles ne s'entravent ni ne s'aiTétent récipro(iuement. Le maximum d eiTet de la puissance de travail est en raison inverse de la somme des résistances H surmonter. Plus les résistances sont grandes, plus l'effet produit est faible. La mission des Etats chrétiens consiste, non à augmenter, mais à diminuer ces résistances. Malheureusement, les enseignements que nous a laissés, sous ce rapport, le plus grand homme d'Ktat

TRENTE-CINQUIÈME LETTRE. â63

(le iiuli'c leiDps , dont la perle sera encore longteiups pleurée par sa nation et par le monde entier^ ne pa« rainsent trouver un sol fécond ni dans Tesprit ni dans le cœur des hommes.

C'est l'ignorance des comfitions d'où dépendent te bien-être, la prospérité et la puissance d'un État, qui a produit, dans beaucoup de pays, ces disproportions, sources de tant de maux. Au lieu d'un ensemble harmonieux, on n'y voit plus qu'un monstre, une grosse tôte «or un petit corps , des bras énormes avec des Jambes grêles et faibles, un gran^ estomac avec un petit poumon. Si le caprice et le hasard, tenant lieu de prévoyance et de réflexion, si la roatine, si des habitudes contraires aux lois de la nature, règlent les mouvements et les dépenses de forces de l'État, il en résulte tout natureHement de la faiblesse et de l'épuisement, suivis bientôt de pauvreté et de misère. C'est ce qui a lieu, dans les États barbares, où des impôts iniques et inégalement répartis condamnent à l'inanition des populations entières, leur vie durant, parce qu'elles sont obligées de dépenser constamment un excès de forces pour leur simple consenration ou pour la produc* tion d'elTels non suivis d'une réparation complète des forces dépensées. C'est encore par la même raison que les États qui ont de nombreuses armées permanentes ne jouissent que d'une puissance apparente, puisqu'une saignéecontinuc leur enlève la meilleure portion de leur sang et de leur séve. Celte puissance factice est sem*

26A KOt'VELLES LETTRES SUR L4 CHIMIE.

blable à celle du Situvage ivre d*eau-cle-vie : quand l'ivresse est dissipëe, la puissance est détruite, en même temps que les forces.

Ce<|ui semble être l'eliet de la voloalé libre, des passions, ou de Tiulelligence plus ou moins grande de rtiomme, est cependant lié à des lois aussi fixes, aussi élernelles et immuables que les lois des phénomèues matériels. Personne ne connatt le jour ou l'heure de sa mort, et rien ne semble plus fortuit que la naissance d*un garçon ou d'une iille : niais on sait, aussi bien et même mieux qu'aucune vérité humaine, combien d'individus meurent, sur un million, dans l'espace de 10, 20, 40 ou 60 années, combien un million de naissances donne de filles et de garçons.

La statistique des tribunaux démontre le retour gulier des mêmes crimes ; il en résulte ce fait , incompréhensible pour nous, parce que la contingence des effets nous échappe, que, dans chaque grand pays, le nombre des crimes et de leurs différentes variétés peut se prédire, pour chaque année à venir, avec la même ' certitude que le nombre des naissances et des morts naturelles. Pour cent accusés comparaissant devant la cour suprême, il y a en France soixante et une, en Angleterre, soixante et onze condamnations. Les variations ne s'élèvent, terme moyen, qu'à un centième du chiffre total. On peut , de même , prédire avec vraisemblance, pour une période de quinze ans, le nombre des suicides en généi'al, par les armes à l'eu ou par la corde.

Tous les phénomènes de la mémo espèce qui se ma-

TRBNTC-CIKQUIÈHE LGTTBE. 20Ô

lùfesteiit périodiquement en grand nombre conduisent à un rapport invariable. C'est cette loi du grand nombre à laquelle obéissent toutes dioses, à laquelle sont soumis tous les événements sans exception. Celte loi ne se rapporte qu'aux effets extérieurs produits sur la société, et n'a rien de commun avec Tessence même de la vertu et du vice.

Personne ne nie l'influence de l'éducation, des habitudes d'ordre et de travail sur la moralité des hommes,

sanscependantconsidérerla moralité comme une simple conséquence de ces habitudes; les tables de mortalité prouvent bien que l'éducation et la culture intellec* tuelle diminuent le nombre des crimes et des décès annuels.(i).

Nous n arriverons évidemment à la connaissance des moyens d'améliorer eflicac^ment l'état de la sociéttî, et de fonder d*une manière durable le bonheur des populations, qu'en déterminant , par la voie des nombres, le degré d'influence qu'exercent sur la moralité du l'homme nos institutions, nos usages, nos coutumes. Voilà quel doit être le but de nos investigations.

(i) Quéldcl» Suv Vhoinmeet le développement de $e$ faculté»*

TUENTE-SIXIÈME LETTRE.

iIiêtoU*ede la cAimie. Origine de la cbimie noderae. — Principal but des premières redierclics ckimiqaes. — Première période s Al* cbimie. Pierre philosophale. Causes de la croyance à la transmit-

talion (les métaux. Cas oft elle aurait réossl. — UCtfité de l*a1cliiinie par son incitnlion iww reclierclips. — Opinions acUielIcs sur la pos- .sibiiitéde certaines découverles importantes. — Deuxième période: Cbimie plilogisliquc— Coordination des (ails d'après les analogies* — • Troisième période : Chimie antiphlogisli(|ue. — « Emploi des poids et des mesures dans rappréciatton des phénomènes»

Pour apprécier toute l'étendue des conoaiflsaiieei de

la cliimie actuelle, il est nécessaire de jeter un coup d œil rétrospectif sur les siècles passés. L'histoire d*une science est une page de Thistoire de Vesprit humain ; il n'en est pas de plus curieuse, de plus instructive que l'histoire de l'origine et des progrès de la chimie. Des circonstances fortuites Tout fait généralement considé* rer comme toute jeune, mais la cbimie est une des sciences tes plus anciennes.

A la fin du siècle dernier, un esprit insensé s'empara d'un peuple éminemment civilisé et lui fit démolir les montmiènts de sa gloire, bâtir des autels à la déesse de la Uaison, et créer un nbUVeau calendrier. Ce même esprit donna naissance à une fête des plus bizarres, où l'on tit madame Lavoisier en costume de prêtresse,

lUIilMTË-SiXlKME LETTRE. 2(^7

livrer aux flnmmes, sur un autel, le système plilogisliquc, pondant que la musique jouait uu requiem soleniiel. Les chimistes frauçais se réunirent alors pour changer tous les termes techniques, tous les noms désignant les condjinaisonset les décomposilioascliimitiues : ils imaginèi'ent une nomenclature nouvelle qui« étant IVxpression d'un système nouveau et complet, vint s'imposer aux savants de tous les pays. On s'explique ainsi l'abîme qui semble eiister entre la science actuelle et Tancienne chimie. En effet, les nouveaux noms et les nouvelles théories rompirent les liens du passé et effacèrent Toriginedetoules les découvertes importantes, de toutes les observations partielles faites jusqu'au temps de Lavoisier, dans les autres pays de l'Europe. Beaucoup de gens ne voient dans nos connaissanecs actuelles que l'héritage exclusivement légué par l'école française d'alors, et s'imaginent que l'histoire de la chimie no va pas au delà. Mais c'est là une erreur.

Il en est du progrès des sciences pliysiques comme de l'histoire des peuples, où tout événement est toujours la conséquence de circonstances ou d'événements qui l'ont précédé. De môme que tout phénomène^ dans la nature animée ou inanimée, suppose toujours certaines conditions qui le provoquent, de même le progrès, dans les sciences naturelles, est déterminé par l'acquisition antérieure de ceilains faits, de certaines vérités on connaissances dues à des faits déjà observés. Un nouveau système, une nouvelle théorie est toujours lerésuUat d'observations plus ou moins étendues,

contraires aux doctrines en vigueur. Au temps de La«

vûisier, on connaissait tous les corps, tous Jes phénomènes dont il 6*est occupé. I^voisier n*a découvert aucun corps nouveau, aucune propriété nouvelle, aucun phénomène nouveau; toutes les vérités qu'il a établies étaient la conséquence nécessaire de travaux antérieurs. Le mérite de cet homme immortel est d'avoir doué la chimie d'un sens nouveau, d'avoir rassemblé les membres épars du corps de la science, et d'm avoir trouvé les jointures.

Les forces dont la chimie étudie les effets sont des plus cachées: elles ne se manifestent pas, comme beau* coup de forces physiques, comme la lumière ou la pesanteur, par des phénomènes qui attirent journellement l'attention del'homma Les forces chimiques n'agissent p{is à distance; leurs eiléls ne deviennent sensibles que par le contact immédiat des matières hétérogènes. 11 a fallu des siècles pour créer ce monde de phénomènes dont se composait la chimie au temps de Lavoisier. Il a fallu un nombre infini d'observations avant qu'on pût expliquer le phénomène chimique le plus saisissant, la combustion d'une bougie, avant que l'on comprît que la formation de la rouille sur le fer, le blanchiment des couleurs organiques, la respiration des animaux, sont déterminés par la même cause.

Que d'efforts pour acquérir les connaissances chimiques que nous avons aujourd'hui! Des milliers (rhon)mes, armés de toute la science de leur temps, et

possédés d'une passion invincible, presque furieuse, ont exposé leur vie, leurforlune, épuisé louleleur énergie pour fouiller la terre dans tous les sens, pour prendre nu à un tous les corps connus, organiques et inorganiques, pour les mettre ensemble en contact de mille manières variées; et ce travail sVsl continué pendiint quinze siècles entiers 1 Un dmr puissant, irrésistd>le, donnait aux hommes cette patience, cette persévérance, sans exemple dans l'histoire, pour di s rocherches qui ne satisfaisaient à aucun besoin du temps. C'était le désir d'obtenir la félicité terrestre.

Une singulière idée avait pris racine dans l'esprit des hommes les plus savants, les plus expérimentés : la terre, selon eux, recélait une chose mystérieuse dont la découverte devait conibler ions les désirs des sens, en procurant l'or, lu santé et une longue vie. a L'or donne lepoovcNr; il n'est point de jouissance sans la santé, et une longue vie lient lieu de rimmorlalité. » (Gœtlie.)

Ces trois conditions suprêmes de la félicité humaine, on les croyait trouver réunies dans la pierre philosophale. Pendant bien des siècles, les travaux de tous les chimistes avaient pour unique but de découvrir la terre virginale, la substance mystérieuse qui, dans les mains du sage ou du savant, devait transformer le vil métal en or. Plus tard, cet or, employé comme médicament dans son plus haut degré de perfection, passait pour guérir toutes les maladies, pour rajeunir le corps et prolonger la vie.

Il faut se rappeler, pour bien appréeiei* le caractère

de ralchimte, que, jusqu'au xvi* siècle, la terre était considérée comme le centre de !*nniyer8. On

croyait alors à une relation intime entre la vie, la des^ iinée des hommes, et le mouvement des astres. Le monde était un grand tout, un organisme dont les membres réagissaient continuellement les uns sur les autres, a Lés forces créatrices rayonnent de tous les points du ciel vers la terre, et déterminent les ehoses terrestres.» (Roger Bacon.) a Lorsqu'on mange du pain, dit Paracelse, ne savoure-t-on pas à la fois le ciel, la terre et les astres , puisque le ciel par la pluie fécondante, la t(ure par le sol, et le soleil par ses rayons chauds et lumineux, concourent à produire le pain, et que le tout est présent dans la partie?» Ce qui se passait sur la terre, on le croyait lire dans les étoiles ; ce qui était écrit dans le ciel, devait s'accomplir sur la terré. Mar.^, Vénus, ou toute autre planète régissait les évé- • nemeuts de la vie de chaque homme, dès sa naissance. Les comèteas, dont Tapparition est si irrégulière, étaient (les signes menaçants, annonçant aux populations « misère et malheur.

La magie avait pour ohjet d'étudier les forces de la nature; jointe à Fart de guérir, elle passait pour contenir toute une science secrète. On attribuait à l'aclion d'esprits invisibles les manifestations de la vie organi«que. et les phénomènes grandioses de la nature, comme le tonnerre, les éclairs, la tempête, la grêle. Ce qu'un penseur s'était acquis par l'observation, était inaccessible à la foule j pour elle, il faisait commerce avec des

TRENTE-SIXIÈMR LETTRE. 2/1

êtres surnatarels, sa science était un pouvoir à Taide

duquol il flominait les esprits. « Los drmons, dit Caîsalpiiius, conçoivent par un sens interne, sans avoir besoin de corps; mais ils ne peuvent, sans moyens naturels, exerm* aucune influence sur les hommes et les animaux» Ceux de la mauvaise espèce causent les en* sorceltements et toutes sortes de maléfices. »

Pendant (juatre siècles, ces alliances supposées de l'homme avec l'esprit maliu faisaient condamner par les tribunaux des milliers de victimes. Les pactes aux* quels on croyait étaient d'une bien singulière espèce, puisque aucune des parties contractantes n'en tirait un bénéfice : les malheureux, en effet, qui avaient voué leur âme au diable, vivaient ordinairement dans une profonde misère , ils ne participaient pas aux jouissances terrestres, et leur part du ciel, étant dévolue au diable, n'avait plus pour eux aucune valeur.

Si l'on tient compte de cet état de l'esprit humain, on peut dire que l'alchimie était pins avancée que d'autres sciences, quanta la connaissance de la nature, et» en vérité la chimie d'alors, jusqu'au xv* siècle, n'était pas plus aniéréeque l'astronomie, elle se trouvait au même degré de développement.

Ce fut d'Égypte, par les Arabes, què se répandit l'idée que la pierre pbilosophale était le moyen de transformer en or les métaux communs. La conquête de rÉgypte mit les Arabes en possession des connaissauces physiques, qui étaient probablement, dans Tori-

272 NOtVELLES LETTRES SLR LA CHIMIE.

gine, le fruit (les travaux d'une caste de prêtres jaloux ; enseignées dans les Icinples sous forme de mystères^ elles n'étaient alors accessibles qu'aux initiés. Hérodote et Platon avaient fait leurs études dans ce pays remarquable. Neuf cents ans avant la conquête, l'Académie d'Alexandrie était déjà devenue un centre scientifique, et encore à l'époque où les Arabes incendièrent la fameuse bibliothèque, AlexandrijS était l'asile et le siège le plus important de la science grecque. Chez ce peuple, d'une intelligence encore vierge, ni le fatalisme de Mahomet, si opposé au développement de la médecine, ni les préceptes du Coran qui interdit formellement les rêve* ries, ne purent empêcher la culture des sciences, de la médecine, de l'astronomie, des mathématiques : aussi les doctrines des savants d'Alexandrie, sur la transformation des métaux, durent-elles trouver chez lui ua sol propice, préparé d'avance et fécond.

Au temps ou Bagdad, Bassora, Damas, étaient les centres du commerce du monde, il n'y eut pas de peuple plus habile, plus actif, plus avide de lucre et d'or que les Arabes. Leurs contes nous ont conservé leurs souhaits favoris, mobiles de leur activité. Tandis que les elfes et les nixes, les nains et les ondines des contes germaniques étaient les dispensateurs d'épées auxquelles aucun ennemi ne pouvait résister, ou d'onguents qui guérissaient toutes les plaies, ou de coupes qui ne se vidaient jamais, ou de tables qui étaient toujours servies, les esprits des Mille et mie mats sont toujours les dépositaires d'immenses trésors, ou lesgar-

diens de jardins remplis de fleurs et de fruits d*or ou

de pierres précieuses. La lampe mn veilleiise des conteurs arabes, par iaquelie l'homme pouvait acquérir toutes ces magnificences, était considérée comme quelque chose d'aussi réel , d'aussi accessible (jue, quelques siècles plus tard, les balais sur lesquels chevauchaient les sorcières du Blocksberg,. et dansaient leur sabbat échevelé la nuit de la Saint-Sylvestre.

En Egypte, la lampe merveilleuse prit la forme de la pierre philosophale.

Les écoles arabes, par la reclierclie de celte pierre phUosophale, donnèrent la première impulsion scientifique à toute TEurope occidentale et y introduisirent ainsi les connaissances chimiques. Sur le modèle des universités de Gordoue, de Séville, de Tolède, visitées depuis le x* siècle par les curfeux de tous les pays, se l'ormèrent bientôt de nouveaux centres scientifiques h Paris, à Salamanque, à Padoue, et comme l'exigeait d'ailleurs Tétat de civilisation du temps , les prêtres chrétiens devinrent les seuls dépositaires et les propagateurs des doctrines des savants arabes. Bien des siècles après, l'alchimie conservait encore, des prêtres égyptiens, ces interprétatioiis dont l'obscurité était passée en proverbe, ce style mystique rempli d'images et entremêlé d'idées religieuses.

Les écrits de Geber, ce Pline du vni* siècle, dénotent une variété de connaissances chimiques vraiment admirable pour ré|x>que, 1^ Ihéones îles éminents

'11k NOUVELLES LETTRES SIU LA CHIMIE.

savftnU (lu xif i* siècle, do Roger Baeon et d'Albert de liollstadt (Albertus Maguus, évéque de Ratisbonno), peuvent certainement, pour la rîebesse des idées et rétendue des conceptions, se comparer aux théories de nos écoles philosophiques modernes.

Déjà au temps de Geber, on classait, comme aujourd'hui, les corps par groupes, suivant leurs analogies, sui« vaut certaines ressemblances de leurs propriétés. Tous les métaux partagent certaines propriétés fondamen-^ taies, ils ont tous Téclat dit métallique : il en est qui sont inaltérables au feu, c'étaient les métaux appelés nobles; la plupart des autres perdent au feu leuir éclat ou leurductilité» c'étaient les métaux imparfaits ou les demi-métaux.

A cause do leur éclat métallique, la galène et la pyrite ne pouvaient pas être séparées des métaux : la galène, en effet, a presque la couleur du plomb, la pyrite a celle de l'or. De la galène et de la pyrite, on peut extraire du soufre; de la première on peut, sans en changer la couleur, retirer du plomb ductile, fusible, doué de l'éclat métallique. Qu'y avait-il de plus naturel, d'après cela, que de croire que tons les métaux contenaient du soufre et qu'il en moditiait les propriétés suivant qu'il y entrait en quantité plus ou moins grande? Et comme, en expulsant du soufre de la galène, on la transformait en plomb métallique, n'étaii-il pas probable qu'en en séparant un peu plus de sottfire, on rendrait le plomb encore plus noble, on parviendrait à le convertir en argent?

On connaissait la propriété que possède le mercure de se réduire en vapeurs. Quoi de plus naturel alors que de supposer que -la foraialion de la rouille, que la perte des propriétés métalliques subie par les métaux dans la calcinalion, provenaient du dégagement d'un mercure volatil?

Aujourd'lnii encore Texpérience nous conduit ^ admettre un principe colorant particulier dans toute:» les matières qui ont de la couleur. La couleur rouge du rubis, la couleur verte de Témeraude, la couleur bleue du saphir, sont dues à des causes semblables à celles qui déterminent la coloration des étoffes.

On peut durcir le fer doux par une légère addition d'un corps étranger, adoucir et rendre ductile la fonte brute par certaines opérations, communiquer au cuivre la cfWîleur de l'or par le traitement avec de la calamine^ donner à ce même cuivre rouge la couleur blanche de l'argent par un mélange d'arsenic. L'or chauffé avec du sel artmoniac devient d'un jaune rougeàlre, Inndis que le borax le blanchit. Avec de l'encre ordinaire (contenant du vitriol bleu), nos enfants convertissent encore aujourd'hui le fer en cuivre. On extrait de l'or du sable de certaines rivières; on obtient du fer en calcinant de l'argile rouge avec de l'huilé.

Qu'y avait-il de plus naturel pour un esprit inexpérimenté, que d'attribuer les propriétés des métaux à certaines substances particulières; que d'admettre la possibilité de communiquer les propriétés de l'or ou do l'argent au plotnb ou au cuivre, par l'addition ou par

270 iNOUVËLLËS LëTTHES St'R LA CHIMIE.

la séparation de certaines parties? La teinture imparfaite dounaut la couleur, uoe teinture plus parfaite devait donner les autres propriétés.

On ne s'étonnera pas que les anciens alchimistes aient pris certains sulfures pour des métaux, si l'on se rap- ' pelle que les chimistes modernes eux->mémes ont considéré pendant vingt-six ans, comme des métaux simples, un oxyde, le protoxyde d'urane, et une combinaison azotée, l'azoture de titane.

11 existe, dit Geber, des moyens de produire et de transmuter les métaux , ainsi que le prouvent certains

laits, incontestables selon lui. Ces moyens dérivent de tix>is états particuliers sous lesquels on obtient les corps. Dans le premier état, ils constituent les matériaux bruts, tels que nous les offre la nature. Dans le second état, les rainerais sont purifiés par des opérations chimiques. Enfin, les corps s'obtiennent dans le troisième état par une nouvelle épuration qui donne le grand magistérium, la teinture rouge, le grand élixir, la pierre philosopliale.

Les alchimistes supposaient dans les métaux la présence d'un principe particulier qui leur communiquait le caractère de la roétallité : c'était le mercure des sages. Un métal commun devenait plus noble en fixant une plus grande quantité de ce principe. En extrayant le principe métallique d'une matière, en augmentant sa force par l'épuration, en préparant ainsi la quintessence de la métallité, on obtenait la pierre qui , poitce

sur des métaux communs, les transformait en métaux nobles. Cette pierre philosoptaale agissait, selon certains alcliimisteâ , à ia manière d'un iermcnt. u La icvùre, par une transmutation des parties , ne convertit-elle pas les sucs véj^étaux , et l'eau sucrée en eau-dc^vie furtiliante et rajeunissante ? n'effectue-t elle pas le dépjirt de toutes les impuretés I » (Georges Rippel, xv* siècle.)

Dans son plus haut degré de perfection , la pierre philosophale était une panacée universelle ; suivant Roger Bacon , une seule partie suffisait pour convertir en or un million de parties, ou même , selon Raymond LuUe , mille millions de parties de métal commun. Selon Basile Yalentin , cependant, la puissance de transmutation de la pierre philosophale ne se bornait qu'à 70 parties de métal commun , et même , selon John Price, le dernier faiseur d'or du xvni* siècle, qu*à 30 ou à 60 parties.

Pour préparer la pierre philosophale, il fallait d abord la matière première, la terre adamique, la terre virginale ; cette terre, quoique répandue ])arlout, lu; pouvait se découvrir que dans certaint^s conditions, connues seulement des initiés. « Quand on a cette terre, dit Isaac HoUandiis, ia préparation de la pierre |)liil()sophale n est plus qu'un ouvrage de femme , un jeu d'enfant De la maieria cruda ou remota^ le philosophe extrait le mercure dos sages, qui ditïèie du mereure commun, et constitue la ((uintcssencede la métallite, la condition de la production de tous les métaux. Oa ' ajoute de l'or pUilosopliique à ce mercure, et on laisse

278 '^oiVELLbs LKiruùs stii LA cumiE.

]icndaiit quelque temps le mélange dans tin four k

couver qui doit avoir la forme d'uu œut'.^Ou obtient alors un corps noir, la léte de corbeau» caputcorvi^ qui, après avoir été laissée au feu pendant quelque tenr)ps , se convertit en un corps blanc : c'est le cygne blanc. Quand lo feu est plus long et plus vif, la matière devient jaune et finalement d'un rouge brillîint : alors le grand œuvre est accomi)!!. »

U*autres descriptions de lu manière de préparer la pierre philosopliale sont encore plus obscures et entremêlées d explications mystiques.

L'usage où Pon était d'apprécier le temps d'après la durée des prières passa, vers le ou le xn* siècle, dans les laboratoires, et Ton s'explique aisément cornaient on fut conduit peu h peu à attribuer la réussite d'une ope* ration à la prière qui, dans l'origiuo, en devait simplement indiquer la durée. Au xvf siècle, les idées alchimiques étaient si complètement confondues avec les idées religieuses, (|u'oii se servait très souvent de mots alchimiques pour désigner ces dernières. Ainsi, dans les écrits des sectateurs mystiques (par exemple de Jacob Boehme, mort en 162^) , la pierre philosopliale ne si-» giiifie plus la matière qui produit l'or, mais elle veut dire conversion ; le fourneau de terre, c'est le corps de l'homme ; le lioa vert, c'est le lion de David, etc.

Avant l'invention de l'imprinierie, il était facile aux aldiimistes de tenir leurs recherches secrètes; ils n'é* changeaient leurs expériencesque contre les expériences

THKME-SIMKMK Ll lïHK. 279

d'autres initiés. Les opérations chimiques qu'ils ont fuit

coniiaîlre sont claires et intelligibles, lorsqu'elles no conduisent à aucun résulUt ayunt dircctcnicnt rapport au but principal de leui*s recherches. Biais ce sont des images et des symboles quand il s'agit de leurs Iravaux relatifs au grand œuvre ; ils expriment alors , dans un langage ininteiligible, ce qu'eux-mêmes ils ne conce« vaient que fort vaguement.

Ce qui étonne le plus, c'est que rexistenco de la pierre philosophais ait pu passer, pendant tant de siècles , pour une vérité incontesla])le, alors cependant que personne ne la possédait, et que chacun soutenait qu'un autre Tavait.

Comment d'ailleurs le doute était-il possible, quand Vun Helmont (1 618} racontait avoir reçu d'une main inconnue un quart de grain du corps précieux avec lequel il avait transformé huit onces de mercure en or pur ! Kt Uelvétius, le célèbre médecin du prince d'Orange, l'adversaire déclaré de l'alchimie, n'avait-il pas aussi donné les preuves les plus concluantes en faveur de l'existence de la pierre philosophale, dans son VUuius aureus quem mundus odorat et oral (1667)? Lui, en effet , le sceptique, avait reçu d'un étranger un petit morceau de la grosseur d'un demi-grain do pavot, elr, en présence de sa femme et de son fils , il avait converti six dï^Chmes de plomb en or, parfaitement contrôlé par la monnaie de la Haye (1)1

(1} Hittoire de la chimie^ par M, Hermann Kopp, t. IV, 171.

280 NOUVELLES LETTRES SLH LA LUIMIE.

Veut-on d'autres preuves? Le comte de Rus:^, directeur dos miiios, Uaiistorma deux livres H demie de mercure en or ûn , et cela en présence de l'empereur Ferdinand III , à Prague , à Taide d'un grain d'une poudre rouge qu il tenait d'un certain Richtliausen, et que celui-ci avait reçue d'un inconnu. On frappa avec cet or une grande médaille où était représenté le Dieu du soleil (ror). tenant le caducée de Mercure (pour indiquer la production par le mercure), et avec cette inscription : IHvim metamorpho8isexhibita*Pragœ^ XV. ycr?2. rj/j. MDCXLVllI, in ^jrœsf'itfia Sac. des, Maj, Ferdi* mndis Tefiù\ etc. Selon i.-F. Gmelin, cette médaille se voyait encore en i797, à la trésorerie de Vienne.

Les alchimistes racontent aussi que le landgrave Ernest Louis, de Hesse^-Darmstadt, avait reçu d'une main ineonnueun petit paquet contenant de la teinture rouge et blanche, avec la manière de s'en servir. Avec l'or qu'il retira ainsi du plomb , on frappa des ducats, H avec Targent, lesécusdeHesseau mill^tme de 4717, portant pour devise : «Sic Deo plaçait in tribiUdlia-

Il arriva probablement à ces amateurs d'alchimie ce qui advint au fiimeux J.-S. Semler, professeur de tliéologie à Halle (1791) (I), qui s'occupait , en 1786 , d'une célèbre médecine universelle dont un certain baron de Hirsch faisait le commerce, sous le nom de sei d'air {Lufiêoh). Il croyait avoir découvert la production de

(1) Uhioii'e de la cAiiniV, par M. Herniaiiii Kop|i, I. il, p. i7i.

TRKXTR-SIXIKMR LETTRE. 281

l'or dans ce sel, humeclé et tenu cliaud. il adressa, en 1787, à l'Académie de Berlin, une partie de ce sel avec Tor qui y avait poussé. Klaproih, qui l'examina, y trouva du sel de Glauber, du sel amer enveloppé dans un magma d*urine et de Tor en feuilles d'une assez grande dimension. Semler envoya aussi à Klaproth du sel, où il n'avait pas encore poussé d'or, ainsi qu'une liqueur qui « contenait la graine d'or et fécondait le sel (l'air par la chaleur. » Mais il se trouva que le sel était déjà mélangé avec de l'or. Semler croyait sérieusement à la production de l'or; il écrivit en 1788 : a Deux verres portent de l'or ; tous lescinq ou six jours, ' je l'enlève, il y en a toujours de 12 à 15 grains; deux* ou trois autres verres sont en voie, et l'on distingue déjà les fleurs de l'or qui percent par le bas. » Mais un nouvel envoi à Klaprolli, en feuilles de /i à 9 pouces carrés, fit voir que la qualité de la plante s'était altérée, car elle portait de l'or taux , du tombac. La chose s'éclaircit alors. Le domestique de Semler, chargé des soins de la serre, avait mis de l'or dans les verres pour faire plaisir à sou maitre ; par suite d'un empêchement du domestique, sa femme prit sur elle l'affaire, mab elle pensait que l'or faux revenait pnoins cher et rem* plissait le même but.

Aux Xiv% xv* et xvi* siècles, on n'élait pas aussi familiarisé, qu*au temps de Semler, avec les moyens de distinguer l'or ou l'argent vrai des mélanges qui iQUi* ressemblent, et les fraudes grandiosies commises. par les faiseurs d'or n'étaient pas de nature à aSbiblir la

ci'oyance à la transmulalion des métaux. Henri VI, roi d'Angleterre (1623), ûi un appel, dans quatre décrets consécutirs, h tous les nobles, docteurs , professeurs et prêtres, pour qu'ils s'adonnassent, dans la mesure de leurs forces, à Tétude de Tart, afin de trouver les moyens de payer les dettes de l'État. Les prêtres, pensa le roi, doivent pouvoir trouver la pierre pbilosophale, puisqu'ils savent transformer le pain et le vin en le corps et le sang du Christ. A l'aide de Dieu, ils doivent réussir à convertir en or les métaux communs. On peut juger de l'elfetde ces décrets en considérant que le parlement d'Ecosse ordonna une surveillance sévère dans tous les •ports, et surtout à la frontière, aiin d'empôcher l'introduction de la fausse monnaie. On trouve encore, diton, à Birmingham, des descendants de ces faiseurs d'or.

Au XVI" siècle, il y avait des alchimistes à la cour de tous les princes : l'empereur Rodolphe II et le palatin ii'jcédéric étaient surtout connus pour les protéger. On s!oocQpait d'alchimie dans toutes les classes de la so- ( iété, et l'on sacrifiait des sommes considérables pour .la découverte de la pierre philosopliale, à peu près •conmie aujourd'hui les princes, les particuliers ou les compagnies font de fortes dépenses pour des entre- .^prises de mines de charbon ou de sel. Il surgit Qlors vm» fouk d'aventuriers qui essayèrent de se faire passer {luprès des grands seigneurs pour des adeptes, c'est-àdire pour des possesseurs du grand secret ; mais c'était 'là un jeu dangereux, car lieux qui réussirent quelque

part à justifier leur qualité d'adeptes par des transmutations de métaux habilement exécutées, et qui t ii reçurent honneurs et richesses, finirent par échouer ailleurs, et leur fin consistait ordinairement à être pendus à une potence dorée, en habits couverts d'oripeaux. A d'autres, dont la fraude ne pouvait pas être prouvée, des princes cupides firent payer, par la prison et la torture, l'honneur d'être possesseurs de hi pierre piiilosophale. Le Iraiteinent cruel que ces malheureux eurent à subir passait pour la plus grande preuve de la vérité de leur art (H. Kopp).

Bacon de Vérulam, Luther, Spinosa, Leibnilz, croyaient à la pierre philosophale et à la transmutation des métaux. Plusieurs arrêtés rendus par les facultés de droit du temps font voir quelles profondes racines ces idées avaient alors. La faculté de droit de Leipzig (1580), dans un jugement contre David Beuther, le déclara convaincu de possession de la pierre philosophale. Le même corps signa une consultation dans l'affaire de la comtesse Anne-Sophie d'Erbach contre sou mari, le comte Frédéric-Charles. La comtesse avait donné asile, en son château de Frankenstein, è un individu poursuivi pour braconnage ; celui-ci, qui était un adepte, pour témoigner sa reconnaissance, transforma en or la vaisselle d'argent de la comtesse. Le comte en réclama pour lui la moitié, se fondant sur ce que la plus-value avait été acquise sur sa propriété, et lui revenait par le mariage. La- faculté se prononça contre le comte, jgarce que, selon elle, l'objet en litige avait été,

284 XOtTELLES LETTRES SUR L\ CHIMIE.

avant la traiisiiiuUUon« la propriété de la comtesse, et que celle-ci ne pouvait pas, par cette transmutation,

perdre son droit de propriété.

On n'est que trop disposé, de notre temps, à considérer comme une funeste aberration de l'esprit humain les opinions des disciples de l'école arabe, sur la transmutation des métaux ; cependant cette idée de la nature variable des choses répond bien à l'expérience commune, et précède toujours 1 idée de la nature immuable. Ce n'est que depuis que Dalton a introduit dans la science la doctrine des particules définies non divisibles (des atomes), qu'on admet l'existence des corps simples; toutefois l'idée qu'on y rattache semble si j eu naturelle, qu'il n'est aucun des chimistes modernes qui envisage les métaux comme des corps indécomposables. Il n'y a pas longtemps encore que fierzelius croyait lerniement h la nature composée de l'azote, du chlore, du brome et de l'iode. Les corps que nous appelons simples ne passent pas pour tels, parce que nous les croyons indécomposables, mais parce que, dans l'état de nos connaissances, nous ne pouvons pas démontrer scientifiquement leur décomposition ; mais il ne nous paraît pas impossible que cette décompositioji réussisse un jour. En 1807, les alcalis et les terres passaient aussi pour des corps simples, et H. Davy les a bien décomposés.

Dans ledernier quart du siècle passé, plusieurs d'outre les savauls les plus éminents croyaient à la possibilité

TttEiNTK-SIXlKME LEITHK. 285

de convertir Veau en terre, et cette opinion était si répandue, que Lavolsler, le plus grand ( lumiste de son temps, crut nécessaire de faire exprès des recberches pour éprouver la valeur de cette opinion, et pour en démontrer l'erreur. N'a-t-on pas vu d'ailleurs, de nos jours, des savants détendre, avec ardeur et sagacité, la production de la chaux pendant Tincubation des œufs de poule, ainsi que celle du ter et des oxydes métalliques dans réconomie animale et végétale?

Il ne faut pas comprendre la chimie, il ne faut pas connaître son histoire, pour avoir, comme beaucoup de gens, ce dédain pnHentieux et ridicule pour Tépoque de Talchimie. Est-il possible, en effet, que pendant des siècles, les hommes les plus instruits, U s penseurs les plus profonds, que Bacon, Spinosa, Leibnitz, aient pu professer une opinion qui eût manqué do tout fondement, qui n'eût pas eu la moindre raison ? Cela n'in« dique-t il pas, au contraire, que la transmutation des métaux était parfaitement d'accord avec toutes les observations du temps, qu'elle ne se trouvait alors en contradiclion avec aucun fait connu?

Placés sur le premier échelon du développement scientifique, les alchimistes ne pouvaient pas avoir d'autre opinion sur la nature des métaux^ : celle qu'ils avaient était la seule possible dans l'ordre naturel des choses. Sans celle idée de la transmutation . la chimie n'existerait pas dans son état actuel de perfection, et il a bien fallu ces quinze cents ou deux mille ans de tra - ViUèx préparatoires ^K)ur la porter au degré où elle s»'

286 ^OUVFXLEfi LETTKBS SVK LA. CRIMIK.

trQuve aujourd'hui. La pierre pUilosopliale, dit-ou, a été une erreur; mais qu'on y songe donc, toutes nos vérités sont issues d'erreurs. Ce que nous croyons vrai aujourd'hui, demain peut-être sera déjà une erreur.

Toute théorie qui incite au travail, qui exerce la sa* gacité et entretient la persévérance, est un bénéfice pour la science, car c est le travail qui conduit aux découvertes. Nous ne devons pas les trois lois de Képler, celte i)asc (le Tastronomie moderne, à des idées exactes sur la nature de la force qui retient les planètes dans leurs orbites, mais elles sont le résultat de l'expériinentation, c'est-à-dire du travail.

L'imagination la plus vive, Tintelligence ia plussubtile ne saurait rien trouver qui agtt sur Tesprit et sur l'activité des hommes plus puissamment et d'une manière plus persistante que l'idée de la pierre philosophale. C*est bien elle aussi , e*est la même puissance d'impulsion qui fit accourir au nouveau monde avec Christophe Colomb, et après lui, des milliers d aventuriers, décidés à exposer leur fortune et leur vie; qui, de nos jours encore, pousse tautd individus au delà des chaînes Rocheuses de l'Âmérique, où ils vont répandre la civilisation de l'ancien monde.

Pour savoir entin que la pierre pliilosophale n'existe pas, il fallut examiner et observer, avec toutes les res^ sources du temps, tout ce qui était accessible aux investigations, et c'est en cela précisément que consiste l'influence presque merveilleuse de cette idée. Sa puissance ne put être brisée qu'alors que la science eut acquis un

TUEiXTË-SlXliilML LblTUK. 287

certain degré de perfcetion. Pendant des siècles, quand des doutes surgirent, (juaiul les travailleurs commencèrent à se lasser, ii arriva toujoura à temps un inconnu mystérieux qui convainquit un liomme digne de foi et' éminent de la réalité du grand œuvre.

Une personne étrangère a la science, qui prendrait la peine de lire une seule page d'un traité de chimie, serait émerveillée de la masse de faits isolés qui y sont consignés ; chaque mol, pour ainsi dire, y exprime une expérience, un phénomène. Toutes ces expériences ne se sont pas d'elles-mêmes présentées à l'observateur; il a fallu les chercher et les découvrir péniblement. Où eu serait la chimie d'aujourd hui sans Tacide suKurique^qut est une découverte des alchimistes, vieille de plus de mille ans , ou sans Tacide murialique, l'acide nitrique, l'ammoniaque, sans iesalcalis, les nombi^euses combinaisons métalliques, Talcooi , -l'éther, le plios-* phore, le bleu de Prusse? On ne saurait se faire une idée des difhcultés qu'avaient à surmonter les alchimistes dans leurs travaux; ils imaginaient eux-mêmes leurs outils, leurs opérations, et ils étaient obligés de préparer de leurs propres mains tout ce qu'ils employaient.

L*alchimie n'a jamais été autre chose que la chimie elle-même. On est fort injuste envers les alchimistes , en les confondant avec les faiseurs d*or du xvi" et du XVII* siècle. Il y eut toujours, parmi les alchimistes, un noyau de véritables expérimentateurs qui souvent , il est vrai, se faisaient des illusions, tandis que les faiseurs

288 ><»LVKI,Li:s LKTI KKS SI K LA CHI.MII..

d*or se Irompaieut eux-mêmes et trompaient les auti'es. L*alchimie était la science, l'art de faire de lor comprenait toutes les industries chimiques. On peut iiardimenl mettre en parallèle, avec les plus belles découvertes (le notre siècle, ce que Glauber, Bœtlger et Kunkcl ont produit sous ce rapport.

Quiconque ignore les services, déjà rendus par la science, trouverait tout aussi extravagantes que les idées des alcliiniistcs certaines théories qui dirigent les tra* vaux des chimistes modernes. Ce n*est pas que nous croyionsàla transmutation des métaux, si vraisemblable pour les anciens , mais nous achnettons la possibilité de réaliser des choses bien plus singulières. Nous sommes si habitués aux merveilles que rien ne nous étonne plus. Vax elTet, nous fixons sur le papier les rayons du soleil, et nous faisons parcourir à notre pensée les plus grandes dislances avec la rapidité de l'éclair. Nous taisons fondre le cuivre dans l'eau, et nous en coulons à froid des statues. Nous faisons congeler l'eau et même le mercure dans des creusets chauffés au rouge, et nous obtenons ainsi de véritable glace ou du mercure solide et malléable. Nous croyons possible d'éclairer de la manière la plus brillante des villes entières avec des lampes sans ilanimo , sans feu, et auxquelles l'air n a point d'accès. Nous préparons dans nos fabriques i'outremei*, la plus précieuse des substances minérales, et nous croyons queilemain ou après-demain quelqu'un trouvera le moyen de faire de magnifiques diamants avec du charbon de bois, des saphirs ou îles rubis avec

TRfiNTE-SIXlàME LETTRE. 289

de l'alun; la magnlli(iue matière colorante de la ^'arance, la bienfaisante quinine ou la mor[)hine , avec le goudron de bouille. Ce sont là autant de choses tooi aussi précieuses, et même bien plus utiles que l'or. Tout le monde s'occupe de la découverte de ces choses, et personne cependant ne s'en occupe isolément : elles sont Tobjet des reclierclies de tous les chimistes , en ce sens que les chimistes étudient les lois des transformations et des métamorphoses des corps ^ mais aucun d'eux ne prend pour unique lâche de sa vie la production du diamant ou de la quinine. Sans doute , s'il y avait un homme armé des connaissances nécessaires , qui voulût entreprendre ce travail , et qu'il fût animé du courage et de la persévérance des alchimistes, il aurait la chance de résoudre le problème ; les dernières découvertes qui ont été faites sur les bases organiques nous autorisent à le croire» et personne n'aurait le droit de se moquer de4ui comme d'un faiseur d'or.

La science a démontré que l'homme qui réalise toutes ces merveilles se compose d'air condensé ; qu'il vit d'air condensé et d'air non condensé ; qu'il se vêtit d'air condensé ; qu'il prépare ses aliments à l'aide d'air condensé, et que c'est encore par de l'air condensé qu'il met en mouvement , avec la rapidité du vent , les plus lourds fardeaux. Ce qu'il y a encore de plus singulier, c'est que des milliers de semblables boites d'air con<« densé, à deux pattes, viennent s'«fttre-détru{re« dans de grandes batailles, avec de l'air condensé, afin de conquérir cette abondance d*air condensé nécessaire à teur

290 noum:lles lettres sur la chimie.

entrelien.' Beaucoup de gens considèrent les propriétés (le Tôlre iiumalériel, conscient, pensant et sensible qui habite ces boites, comme un simple e£fefc de leur structure et de leur disposition intérieure; mais la chimie fournit la preuve irrécusable que, s'il en était ainsi» rhomme devrait ôtre identique avec le bœuf ou avec l'animal le plus inférieur de l'échelle, puisqu'il nèdiflèie pas de ces animaux , sous le rapport de cette composition ultime et délicate qui échappe aux sens.

Mais revenons à raichimie. On oublie trop» en la Jugeant, que la science représente un orgaukme intelleiv-

tiiel où n'arrive la conscience , comme chez l'homme, que lorsqu'il se trouve à un certain degré de développement. Il est certain que les bats particolms que les alchimistes cherchaient à atteindre concouraient tous à un but plus élevé : le chemin qui y a conduit est évidemment le meilleur. Pour bâtir un pa* lais, il faut beaucuu[) de pierres, et il faut les extraire de la carrière; il faut aussi beaucoup d'arbres qui ont besoin d'être abattus et taillés : le plan vient d'en haut» l'architecte seul le connaît.

La pierre philosophale, qu'une aspiration vague et conifuse faisait chercher aux anciens, n'est autre dHMe, dans son état de perfection , que la science chimique elle-même. La chimie , en eiïet, n'est elle pas la pierre philosophale qui promet d'augmenter la fértilité de nos terres et d'assurer la prospérité à des millions d'hommes? ^ est*ce pas la chimie qui prétend faire produire

TRËMTË-SIXiËME LETTRE. 291

au même champ, au lieu de sept, huit grains et davantage ?N'est-ce pas elle qui façonne toutes les parties du globe terrestre en produits utiles , que le commerce transforme en or? N*est*ce pas elle, enfin, qui se charge d'approfondir les lois des phénomènes vitaux, et (jui nous donnera les moyens de guérir les maladies, de prolonger la vie?

Chaque découverte livre à nos investigations des terrains nouveaux, plus vastes, plus féconds. C'est bien encore la terre virginale que nous cherchons dans les lois de la nature, et nous n'aurons jamais fini de la chercher, nous la chercherons toujours.

C'est par ignorance de l'histoire qu'on a généraleniont une espèce de dédain, et même de mépris, pour la deuxième période de la chimie , appelée la période du phloyistique. Nous ne concevons pas, dans notre or^- ueil, que les expériences de Jean Rey, sur l'augmeutation de poids des métaux par la calciuation, soient restées inaperçues, tandis qu'à la même époque l'idée du phlogistique ait pu se développer et trouver des partisans. C'est qu'alors les eflRorts de tous les chimistes étaient tournés vers la coordination des faits acquis. Les observations de Jean Rey furent sans influence, parce qu'elles ne. semblaient avoir aucun rapport avec la combustion en général , et que d'ailleurs il y avait beaucoup de corps qui, dans les mômes circonstances, semblai^t devenir plus légers, ou mémedjspandtre complètement. Le but de tous les travaux de Bêcher, de Stahi, et de

202 KOCVfitLEft LETTItCS SUR LA CHIMIE.

leurs successeurs était préciséiueul la recliercbe des phénomènes appartenant à la même catégorie et dua à la même cause.

C'est le grand mérite de Stahl d'avoir découvert et mis -eu lumière les relations qui existent entre la caici* nation des métaux et le phénomène do la conabustion. Avant Ittiv ou ne savait pas que le fer est eaeace con« tenu daas Ja rouille, que le soufre est encore renfermé dans l'acide sulfurique, et qu'on peut en extraire de nouveau le fer et le soufre. C'est donc une découverte immenae que celle de l'analogie qui existe entre la calcination des métaux et la production de l'acide sulfiiriquepar le soufre^ entre la revivification des métaux par tes ebaox mâalliques et l'extraction du soufre de l'acide sulfurique. Celte découverte est l'origine d'un TppùgièM qui a'eat continué jusqu'à nous ; elle renferme une mérité CBOOre aujourd'hui incontestée, et indépendante des poids. Âvant de peser, il fallait savoir ce qui était à peser; avant de mesurer, il fallait comialtre les mpfmUqai existent entre les choses à mesurer.

NoMsesttfflOPS les faits en raison de leur immuabilité, «t pnte qu'ils août le terrain d'où surgissent les idées ; mais un Ait n'acquiert une valeur réelle que par l'idée même qui en découle. Stahl manquait de faits, mais l'idée lui appartient. Cavendish et Watt ont l'un et l'autre décmivert la composition de l'eau : Cavendish établit le fait, Walt eut l'idée. Cavendish dit, l'eau mit d'air inflammable et d'air déphlogistiqué; Wattdit, l'eau se cmipose d'air inflammable et d'air déphlogistiqué.

TREMË-SIXIÈMË LETTRE. 295

Entre cés deux expressimis, la différence est grande.

C'est d'ailleurs manquer de jugement que d'attacher une valeur exagérée aux simples faits, et le plus scMiyent cela ne sert qu'à déguiser la pénurie des idées;

Il est des idées d'une étendue, d'une profondeur telles que, quoique entièrement usées, il leur reste encore assez d'étoffe pour occuper pendant tout un siècle l'esprit de plusieurs générations. Le phlogistique est une idée de ce genre. Il ne fut d'abord qu'une abstraction, et il importait peu, pour Tusago qu'on en faisait, qu'elle fût dépourvue de réalité ; l'idée était bonne tant qu'elle servait à coordonner des faits et à trouver de nouvelles généralisations. La notion du poids fit sans doute découvrir les relations que la combustion présente avec une certaine partie de l'air, mais elle n'ajouta rien à l'explication du phénomène. Stahl ne connaissait pas les rapports d'après lesquels l'air ou le corps en combustion augmentent de poids, et, aujourd'hui, nous ne savons pas davantage quelles relations existent entre le dégagement de lumière et de chaleur, et l'augmentation ou la diminution de poids dans la combustion* Ce que Stahl considérait comme essentiel, nous le négligeons : voilà la différenqe.

Il faut laisser aux choses leur ^sours natmeL Leé ébU mistes ont dû d'abord se familiariser avec les choses tangibles, avant de s'occuper des corps invisibles. L'idée . quenousnousfaisons aujourd'hui de la combinaison chimique nous vient de la chimie pneumatique : à l'époque de Stahl, on n'avait aucune notion de la nature chi-

mique des gaz et de Tair. L'attraeikm ehtmique ne déviât évidente pour les gaz qu'alors qu'on eut observé des disparitions, des dlniinuti<»is de volnnie.

Haies (1727) vit se dégager de l'air d'une grande quantité de corps, par l'action du feu ; tout ce cjui avait l'état gazeai et élastique était pour lui de l'air; il ne savait pas distinguer de Vû\t commun legas carbonique et les gaz inflammables. Il considéra la diminution du volame des gas au contact de Teau ou par la com-^ bustîon, non comme une dissolution ou comme une combinaison» mais comme une perte de la l'acuité de dilatation.

Les excellentes recherches de Black devinrent la premièie base de la chimie antiphlogistique. Ses expériences sur la chaux et les alcalis furent plus tand imitées par Lavoisier dans son expérience fondamentale sur la fixation et le dégagement d'un des principes de l'air par la calcination et la revivifieation de l'oxyde rouge de mercure.

L'époque des recherches quantitatives commence, pour la chimie, avec Black, quand ce chimistedémontra que la chaux caustique perd sa causticité par le séjour à l'air, et qu'elle augmente ainsi de poids; quand il prouva que cette augmentation de poids provient de la fixation d'un gaz (de l'acide carbonique) contenu dans l'air, d'un. gaz qu'on peut de nouveau expulser par la chaleur; quand, enfin, il mit en évidence que celte augmenlation de poids correspond à la quantité de gaz fixé. Le phlogistique pcHxlit alors sa signification.

TRBlfTB-filXlàlfB LETTRE.

et, à la place de l'idée, vint une série de laits intimement liés.

Aujourd'hui encore, beaueoup de chimistes ont bt*-

soin de certains noms collectirs, semblables à celui de phlogisiique, pour désigner des phénomènes qu'ils su|)posent appartenir à la même catégorie ou déterminés par la même cause : mais, au lieu d'eraployei' pour cela des mots exprtmantr des choses mttérielles,. comme c'était l'usage jusqu'à la fin du xvii* siècle, ih se servent du mot force, inventé tout exprès pour la circonstance, depuis Bertholiet.

Rien de plus contraire aux règles d'une investigation rationnelle que, par exemple, l'usage des mots catalyse ou forée eatalytique. Tout le monde sait que ces mots n'expriment aucune vérité; mais la plupart des hommes, à défaut de notions justes, se contentent de mots, et il en est à qui le besoin de relier et de coordonner les phénomènes fait adopter les mots, jiisfju'à ce qu'enfin les phénomènes qu'ils désignent aient trouvé leur cadre naturel.

On a dit que toutes les sciences se développent dans trois périodes : la première serait^selle de la simple perception , ou de la foi ; la deuxième, celle de la sophistique; la troisième, celle de l'observation rationnelle. On considère l'alchimie comme la période religieuse de la science qui plus tard a reçu le nom de chimie.

Cette division est entièrement fausse quant aux sciences inductives. L'éclaircissement d'un phénomène

exige trois conditions : il faut d'abord étodior le phé*

iiomène sous toutes ses faces, puis déterminer dans quelles relations il se trouve avec d'autres phénomènes, et enfin, quand ces rapports sont établis, mesurer ces rapports, les formuler par des nombres (1). La science chimique embrasse tous les phénomènes du monde ' matériel qui sont déterminés par les mêmes causes; elle s'est développée dans trois périodes qui correspondent aux trois conditions nécessaires à la connaissance de chaque phénomène séparément.

Dans la première période, toutes les facultés de l'observateur se sont concentrées sur les propriétés des corps. C'est la période de Talchimie.

Dans la seconde période, on a déterminé les relations qui existent entre ces différentes propriétés, et on les a rattachées les unes aux autres. C'est la période de la chimie plilogistique.

La troisième période, entin, est celle où nous nous trouvons : nous précisons par les poids et les mesures les rapports de dépendance qui existent entre les pro* priétés des corps.

(1) On connaît depuis les temps les plus anciens reffervescence du calcaire et de la potasse par les acides ; ce n'est qu'au xvii» siècle qu'on s'aperçât que ce phénomène est dd au dégagement d'une estièee d*air, différent de l'air commun ; que cet air parUculier se rencontre dans les eaux minérales, qall se produHdamlafermentatiaiiel dans la combustion du charljon ? que les animaux y totkl asphyxiés» et que la flamme s'y éteint II se passa des siècles aVant qu'on connût le phéMmùne de reffmescencc sous toutes ses faces. Celle connais-

TUENTE-SIXIÈME LETTRE. 297

Les sciences inductives commencent per 1» nMtière;

puis arrivent les idres justes, et enfin, les mathématiques, avec leurs nombres, qui achèvent l'œuvre.

L'histoire politique des peuples présente également trois époqut^s. Dans la première, les attributs de rhomme se développent en même temps que leurs contraires; la faiblesse est soumise à la force; la sagesse, rintelligence sont révérées comme des attributs divins; les conditions générales de la vie sociale se résument dans des commandements commençant tous par les mots, « tu dois »; les hommes ont des devoirs, ils n'ont pas encore des droits. Dans l'époque suivante se développent tous les rapports de dépendance entre les différents attributs; la lutte entre les attributs contraires conduit aux lois; de la conscience du droit surgit k conscience du juste; les exigences collectives des droits semblables produisent les pouvoirs ; la lu lie entre les pouvoirs opposés engendre les révolutions. Une révolution est le prélude d'un nouvel équilibre. Dans

gance acqniie» on découvrit que la causticité ou la non-Gautticilé de la chaui et des alcalis dépend de rabsence on de la présence de l*adde

caibouique; que le durcissement du mortier à Tairest dû ù une (i\alion d'acide carbonique ; que le dégagement de l'acide carbonique, dans la fermentation du vin et de la bière, dépend de la décompodlîon du sucre, etc. rinaleniCBl on décomposa Taeide carbonique, on détemina sa composilion, sa chaleur spécifique, sa chaleur latente , el Ton établit les proporlions d*après lesquelles il se combine avec la chaux et les oxydes métalliques, ainsi que les rapports de dipcndnne* de son étal gazeux avec la cbaleur et la pression.

la dernière (époque, enfin, les rapports de dépendance entre tous les attributs, entre tous les droits, entre tous les pouvoirs, sont définitivement établis dans la société, de manière à assurer à chaque individu le libre et complet développement de ses facultés, sans porter préjudice à la liberté de son voisin. Alors les révolutions sont finies.

TRËNTË-SEPTIÈMË LËÏÏUE.

Suite de Vkîitoire de ta chimie Fausse direcUon des savants dv moyen âge ; inflnenee de TÉ^Hse. — Pro|!rrès déterminé par d*im-

porlantes découvcrlcs sur la Icrre et dans lo < kI , par riniprimcrie cl par une mélUode (rinvestigalion plus raliomirlle. — Opinion d^Aristole sur l'origine et sur les propriélês des corps. Les quatre éiéments.-^Sy8tème médical de Galien.— Ses opinions sur l'efficacité des remèdes. Rapport entre ces opinions et la pierre plilloso* phale.— Adoption de trois éléments nouveani : le soafre, le mercure, le sel. Changeaient do sens primitif de ces mots. — Vertu roédicamenleusc de la pierre philosophale. Inlroduclion des produits chimiques dans la tliérapeuUquc. — Paracelse. — Ressemblance entre les opinions des médecins modernes et ceUes de Galien et de Paracelse.

D'innombrables germes de la vie intellectueile remplissent l'univers, mais ils ne trouvent un sol propice que (Inns de rares esprits, qui vivifient l'idée, venue on ne sait d'où, qui savent appi^ofondir les secrets de la nature et les rendre compréhensibles pour tous.

Les conquêtes de l'esprit liuraain , les progrès de h science ne sont pas liés aux hauts faits des princes ou des guerriers puissants, mais aux noms immortels de Christophe Colomb, de Copernic, de Kepler, de Galilée, de Newton. L'Église, par rempiétement du dogme sur toutes les branches du savoir, et une fausse philosophie, arrêtèrent pendant plus de mille ans, jusqu'au

^600 ^UtV£LL£S LEÏTttES SUR LA €H1MI£.

xu^" siècle, le libre essor do la pensée humaine. La pliiloâOpliie scolaslique ni)c<antit toute recherche du vrai par un système d'instruction assez semblable à celui des savants chinois , qui éprouvent un souverain plaisir à hi lecture d'une page de noms dénués de sens. Semblables à un arbre qui, entravé dans sa croissance, se rabougrit et se contourne bÎEarreraent, les fiieiiltés les pUis nobles dépérirent alors et s'usèrent dans les efforts d'une dialectique subtile. Des hommes d'une réputation et d*un savoir iticontestés écrivirent des volumes sur les orages, sur les pluies de sang, où il élait question de tout, excepté de ces phénomènes. Les intelligences les plus distinguées s'occupèrent de questions et de recherches qui passeraient aujourd'hui pour des signes certains d'aliénation mentale. Ainsi, il y eut des discussions sur la question de savoir si Adam, tant qu'il avait été sans péclié, avait aussi connu le Liber senientianm de Pierre Lombard (mort évéque à Paris, en ii6k). On écrivit des traités sur l'âge et le costume de l'auge qui avait apporté à la vierge Marie le message divin; on examina si l'on trouve aussi des excréments au paradis , si les anges parlent grec ou hâireu, combien de milliers d'anges peuvent tenir sur la pointe d'une aiguille sans éire serrés , etc. Des savants en renom publièrent une foole d'écrits sur le don que pos^ sédaient les rois de France et d'Angleterre de guérir les goitres par le simple attoucliement ; ils cherchèrent à démontrer si ce don merveilleux était inhérent au U'ône ou à la tamille , car ils le comptaient parmi les

TREiNTE-SËl'TlÈMË LËTTRË. 301

forces secrètes dont rexpérience avait soffisamment

coiitirmé l'existence.

A répoqoe de la philosophie acolastique, rhumaoité manqua donc entièrement d*un guide expérimenté pour suivre le véritable sentier de la science. Elle apprécia trop peu et elle négligea même entièrement le trésor de connaissances légué par l'antiquité , qui fut ainsi perdu pour elle. Toutes les queslioiis ilo physique furent alors résolues par des subtilités de dialectique.

En renonçant ainsi à Texpéi'ience, qui, elle seule, donne le savoir, on bannit la véritable science. Faute d'exercer la pensée, on oublia la manière de poser exactement les questions relatives aux causes des phéno* mènes, et l'on désapprit à les observer, à en saisir les liens par l'expérience. Cet état intellectuel fait comprendre rinfluence, sur les idées d'alors, de l'astrologie, de la cabale, de la chiromancie , de la croyance aux sorciers j aux loups-garous > aux magiciens, et il n'est pas étonnant que, plusieurs siècles après, on considérât encore les maladies comme des punitions du ciel , ou comme Tœuvre de Satan, et les prières, les amulettes, l'eau bénite, les reliques, comme les moyens de guérison les plus efiicaces. Ces aberrations singulières se rencontrèrent même chez lesclasses lettrées, comme le prouve entre autres l'histoire de la dent d'or (1), qui fit tant de bruit en Allemagne, vers la lin du xvr siècle.

{]) Celtedeutiniraculeuses'éiail développée dans la mâchoire d'un èDfanldedisaoB, natif des envinmsdeScbwcidniU en Silésie Jacquet

302 KOLVELLES LETTRES SUR LA CUIMIË.

Lois(iue Christophe Colomb défendit son opinion sur

la forme de lu terre et sur la possibilité d'en luire le tour, (levant le collège de Salaïuauque, composé des plus savants professeurs d'astronomie, de géographie, de niathciiKiliqucs, et des di^niilaires les plusémiueuts de

l'Eglise, la majorité des assistants le prit pour un vinonnaire ridicule , ou pour un aventurier digne de

mépris.

Aucune discussion scientiiique n'exerça plus d'in* flnence sur le développement intellectuel de rimmanité.

Elle fut l'auroie d'un nouveau jour, le précurseur

Horsl, médecin de ia ville, aj ont enloudu raconter l'anccddio ù Heiraslaedti où il était professear (1595), écrivit sur elle uu livre (brt siog^ner, dans lequel , sans douter un seul instant de la véracité du fait, il range rapparition delà dent au nombre des phénomènes suroatmclff et h ftiit dépendre des consteHaUcns seos lestpnllea i^enfànt était né» Kn clTet, le 22 décembre 1586, époque ù laquelle cet enfant était venu au monde, le soleil se trouvait en conjonciioa avec Salurue dans le signe du Bélier. Celte cause surnaturelle, déterminant une augmentation dedialeur, accrut prodigieusement la force nutriUve, de sorte qu*att lieu d*une substance osseuse, ce fut de Vor qui se trouva sécrété. Horst passe ensuite àTexamen des prédictions qu'on peut tirer du phénomène. De môme que lesi^clipses de soleil et les tremblements de terre sont annoncés par des signes particuliers, de même on doit considérer cette dent comme l'indice d'un siècle d'or. L'Empereur cbassera de TRurope les Turcs, ces ennemis de la cln élienté, et alors on verra commencer le sitele d'or et un empire qui durera des milliers d*années. Pour prouver le fondement de cette prophétie, Horsl cile te second chapitre de Daniel, dans lequel la téte d*or de la statue annonce la formation d'un grand Étal. Mais comme la dent d'or de rciil'aul silésieu était la dernière de sa rangée, la puissance de rKm**

TUE2^TE-SEl>TIÈME LETTRE, 303

de la victoire qu'allait remporter la vérité sur la foi aveugle du temps. A cette époque, les preuves nuitbématîques perdirent leur valeur, quand elles sem* Matent contraires à certains passages de l'Écriture ou à

certaines interprétations des Pères de l'Eglise. Comment la terre pourrait-elle être ronde, dit-on, puisqu'on lit dans les Psaume que le ciel est tendu comme une peau ; et quand saint Pierre, dans sa lettre aux Hébreux, compare- le eiel à un tabernacle ou à une tente déployée sur la terre , comment nier encore qu'elle soit plate ? Lactance ne s'est-il pas prononcé contre rexistence des

pereur s'anéantira aussi peu de temps avant rurrivOc du Clirist ; et comme la dent m trouTail sar le c6t6 gauche de la mûclioire iaférieure, celte position indique que le siècle d*or sera précédé de grandes misères.

Deui antres praticiens, Martin Ruiand le jenne, de Lavlnj^en, afors médecin à Ratisbonnc, d*où il se rendit ensuite à Prague, ei Jenn Ingolstelter, de Nuremberg, dispiilèreiil non pas sur lu fiiit, rar tous deux paraissuicul en être convaincus, mais sur la Uioorio et sur l'explication qu'on en pouvait donner. Le premier avait tenté de Tattri* buer à des causes naturelles» mais Ingolstetler, autant qa^on en peut eoncliire d*après le Utre de son ouvrage, voulut prouver que c^était un vrai miracle, un événement surnaturel.

Duncan Siddel, Écossais de naissance, publia une Irè's bonne réfutation des ^himères que Horsl avait avanciS s. Hallhaxar Cammaeus avait d^ remarqué» vers la fin de l'année i;»9ô, que depuis quelque tempt le mîracnlevx enfbnt ne se laissait plus eiaminer la bouche par les.savants» et devenait presque furieux lorsqu'on voulait Ty contraindre ; ce qui fît naître le soupçon que la célèbre dent était simplement recouverte d'or, et (jue ses racines n'étaient point formées <lu mémemétaU (SpasMCSL» Histoire Uc la médecine, U III.)

antipodes. « Y aurait-il quelqu'un d'assez fou j^ont » croire qu'il y a des hommes dont les pieds sont placés » contre les nôlres, qui marchent les jambes en Tair et JE> la téte en bas ; pour croire qu'il existe une contrée » où tous les objets sont sons dessus dessous , où les » branches des ari>res poussent de haut en bas , où il » grêle, neige et pleut de bas en haut »

Saint Augustin ne dit-il pas aussi que la doctrine des antipodes est entièrement incompatible avec les racines historiques de la foi chrétienne? a Car celui qui affirme » qu'il existe des pays habités de l'autre côté de la terre, » admet par cela même qu'il y a là des peuples ne des- » cendant point d'Adam, puisqu'il aurait été impossible » aux descendants d'Adam de traverser l'Océan pour y . )> arriver. Une semblable opinion détruirait toute la i> véracité de la Bible, qui dit ^plicilementque tous les » hommes descendent des mêmes parents. »

Quelle prétention, pour un homme du commun, de vouloir faire une si grande découverte, quand la forme du monde a fait l'objet des méditations de tant de philosophes et de savants, quand tant de hardis marins y ont navigué depuis des milliers d'années ! Ainsi dirent les adversaires du grand homme.

Deux ans après, Christophe t>)lomb revint des Indes. La terre était étroite et petite , elle était une sphère , il y avait décidément des pays habités de l'autre côté de Thémisplière.

Non seulement la terre , le ciel aussi contredisait les

TIIENTK-SEPTièim tCTTR^. 305

doctrines des plus liaules illuslrations cléricales. Avec Copernic , en effet , la terre cessa d*étre le centre du inonde; elle n'était plus seulement petite, étroite, sphé* rique, elle n'était aussi qu'un simple point dans un espace immense , une petite planète se mourant autour do soleil.

Comme surpris par un tremblement de terre» le monde chrétien fut alors saisi d'une terreur inexprimable,* il sentit s'ébranler soos lui ce que Thabitude et la réflexion lui avaient fait prendre pour de plus forme et de plus solide; les découvertes de la science lu^inspirèrent la peur et le doute. La terre n'était plus le centre de l'univers, la voûte du ciel avait perdu ses appuis, le trône de Dieu avait perdu sa base , il n*y avait plus nt haut ni bas. Tout rédifice de la foi clait brisé, anéanti ; la vérité était devenue l'erreur. Dans la première moitié du XVI* siècle f de nombreuses prophéties rattachèrent la découverte du nouveau monde à la destruction prochaine de l'ancien monde ; elles témoignent de l'agitation profonde que les nouvelles découvertes produisirent dans les esprits.

Après que Christophe Colomb eut pris à l'Océan ses terreurs et que Copernic eut enseigné la conftanoe dans la puissance de l'observation , qui n'admet d'autre autorité que celle de la raison, d'autres hommes éminents s'armèrent de courage pour aller explorer de nouvelles régions intellectuelles. Une impulsion puissante fut donnée dans toutes les parties de la science , et , semblable au cœur qui imprime au sang tous les mouve-

Diyitizeu by GoOglc

300 NOUVELLES LETTRES SLR LA fiHIMIE.

ments du corps htimaln , lInTantion de rîmprîmcric

par Gulenberg (I ) vint répandre une vie bieiilalsanto dans le nouvel organisme inteUecluel«

Au XV* siècle , après rétablissement des nombreuses

universités en Europe (2), après la conquête de Constanlinople par les Turcs (3), et la propagation de la science grecque en Occident, Tattention des savants se porta cnlin sur les trésors iïitellecluels laissés par les Grecs et les Romains. Us s*inspirèrent de ces modèles inimitables, ils s'éclairèrent de leur lumière vivifiante, et bientôt ils brisèrent les ciiaînes de la scolastique qui avaient tenu leur esprit emprisonné. Us reconnurent alors dans la natnre une source inépuisable de connais- Siuices pures, qui leur a|)parurent confine une nouvelle Atlantide noyée dans la mer de l'ignorance.

\ ( rs la même époque surgit un champion vigoureux pour la défense de la pureté de la foi. Luther dépeint tort bien cet engouement pour les sciences physiques <pii s'empara des esprits au temps de la réforme. (( Nous sommes maintenant, dit-il, dans l'aurore de la vie future, car nous allons de nouveau acquérir la con^

(1) Guleiibarf invcnla rimprimeric Tannée même de la naissanee de Christophe Colomb (iA36).

(2) 1300, Oxford; iW* Prague; Vienne; 1385, Reidelbcrg; 1888, Cologne; 13W, Ërfurth ; lAOl, Graco?ie; lAOO, Won*

burg ; 1409, Leipzig.

Digilized by

TRENTE-SEPTIKME LETTRE. 307

naissance des choses créées que nous avions perdue par la chute d'Adam. Nous envisageons la créature plus hardiment que jamais sons le régime de la papaaté. Mats Erasme ne s'en soucie pas; il s'inquiète peu de savoir comment ie fruit se prépare et se façonne dans le ventre de la n:ère. Nous autres, grâces en soient rendues, nous commençons aussi à comprendre, dans la simple Ûeur, les merveilles du Créateur, quaud nous pensons à sa toute-puissance, à sa bonté suprême. »

La nature mit en œuvre des forces extraordinairevS, pour assurer le triomphe de la raison, au commencement de cette lutte des nations européennes contre la

tyrannie des prêtres et des [)rinces, de celte \uVji de la vérité contre la superstition et Terreur. Une foule des plus grands hommes se suivirent, sans interruption, jusqu'à ce (lue le grand œuvre fût accompli et (jue le succès fût assuré. Kepler naquit cent ans après Copernic; Newton vint au monde Tannée môme de la mort de Galilée.

L'Eglise au moyen âge avait établi une espèce de science universelle , qu*elle avait consolidée de toute

Tautorité de la foi religieuse. Toute erreur contraire à celte science était un vice, toute opposition aux doctrines théologiques, une hérésie niant les révélations du ciel; la torture et le bûcher attendaient le libre penseur.

L'Église prit naturellement ombrage de la diShsion

des sciences physiques. Une caste ignorante et jalouse y vit le plus grand danger pour son pouvoir; car, à

.308 SOLVELLES LETTRES SLH L\ CHIMIE.

mesure que se dévoilèrent les lois des phénomènes, les eûmes siirnatorelles durent aussi disparaître à l'aide ijt'squelles les prêtres don] in aient les esprits.

Cent ans après Luther, Galilée fut contraint par l'Église de nier le mouvenïent de la terre. II abjura sou luM t'sie dans la prisoa de l'inquisition, à genoux et en chemise. Le fameux e pur si muove qu'il murmura en se levant, démontre bien la puissance irrésistible do fait établi. On ne saurait lire sans émotion la lettre célèbre qu'il écrivit, à ce propos, à la grande-ducfaesse douairière Christine; elle ne réussit cependant pas à convaincre ses adversaires. Toutes ces entraves, d'ailleurs, ne purent arrêter Tessor des sciences, pas plus que, dans le siècle suivant, la guerre de trente ans ne put sopposer aux progrès des nouvelles idées religieuses; car Terreur passe, tandis que la vérité est éternelle. L'erreur n'est (jue l'ombre projetée par la vérité, quand la marche de ses rayons est arrêtée dans leur passage à travers l'esprit épais et opaque de riiomnie.

La chimie aussi marcha vers une révolution dans ce temps remarquable : elle se confondit avec la médecine et prit ainsi une direction nouvelle, entièrement diffiiente.

L'alchimie avait forgé les armes avec lesquelles la chimie allait conquérir un nouveau terrain dans la médecine, et mettre fin à la domination séculaire du système de Galien.

La médecine subit une grande et salutaire révolution, quand, renonçant enûn à la foi dans l'auloriié, elle reconnut l'insuffisance et les erreurs des théories qui avaient eu cours jusqu'alors siir la nature et les propriétés des corps. La nouvelle lumiori' fut une acquisition des alchimistes; ce fut elle qui transforma compté* tement la doctrine dos philosophes anciens sur les causes des phénomènes.

De tout temps, l'homme a toujours cherclié à se rendre compte de l'origine et des propriétés des choses. Le procédé le plus court semble être celui des mathématiciens qui étudient sans moyens extérieurs les lois des figures mathématiques. C'est là précisément la voie qu'avaieut clioisie les philosophes grecs pour arriver à la connaissance des lois de la nature. Considéran t les propriétés si variées des corps comme des choses en elles-mêmes, ils avaient cherché à relier leurs observations par le raisonnement, et à détmniner ainsi les propriétés communes à tous les corps.

La génération et les propriétés de toutes choses supposent, selon Aristote, trois espèces d'agents fondamentaux. La première produit la matière sans propriétés (vX«) ; la seconde communique à la matière les carac* tëres de la forme (cc^.ç) ; la troisième comprend les causes (ou les forces, dans le sens des mots, force médicamenteuse , force dénutrition) qui altèrent la matière et la privent de ses propriétés (^«py/^?,-, privation). Ce qui précède le changement de propriétés dans la

310 NOUVELLES LETTRES SUR LA CmMIE.

matière, c'est la causo (to nonZ-j, l'agent) ; ce qui suit ce changement, cest l'effet {rù.ou le but).

D'après cela, les propriétés des choses matérielles seraient donc semblables aux couleui*s que le peintre fixe sur la toiie pour en faire un tableau, ou aux habits qui donnent la forme à l'homme, et qu'on peut mettre et retirer. Cette idée a été la base de l'alchimie et du premier système médical.

Il serait difficile, sans autre moyen de perception que les sens, de distinguer plus de quatre propriétés appar« tenant à tous les corps.

Les corps présentent à l'œil et au goût une infinité de variétés : il y en a d'incolores et de colorés, desapides et d'insipides, d'odorants et d'inodores. Mais tous les corps sont humides ou secs, chauds ou froids. Tout ce qui est tangible possède deux d'entre ces propriétés. Un corps est ou solide ou liquide, il possède une ci^rtaine température. Ces propriétés , dit Aristote, sont évidennnenl opposées, car le froid peut être neutralisé par le chaud , le sec peut être détruit par l'humide, l.os corps deviennent solides par l'action simultanée de deux propriétés non contraires, comme le sec et le firoid ; ils deviennent liquides ou aériformes par l'hu- . niid(î ou le chaud. On coneoit ainsi les rapports ([ui existent entre ces diiléreutes propriétés ; uon^eulement ces propriétés fondamentales déterminent la nature froide ou chaude, mais aussi la densité ou la légèreté : le froid est la cause de la densité , car il rapproche les

TREM E-bEPl ItME LETTUE . 1 1

parties matérielles ; la légèreté est pix)duito par la chaleur. Toutes les autres propriétés sont dans un rapport défini avec les quatre propriétés t'oudameiUales, car la couleur, l'odeur, la saveur, IVîclat, la dureté des corps, etc., éprouvent un changenu'i:: p ir une addition ou par une soustraction d'humidité, de chaleur, de sécheresse ou de froid.

Il est clair, dit Aristole , que toutes les propriétés qu'on peut percevoir dans les corps matériels sont sous la dépendance de ces quatre propriétés fondamentales; car, à mesure que celles-ci varient, toutes les autn s propriétés changent en même temps : il est doue évident que ces autres propriétés sont déterminées par les quatre propriétés fondamentales ou élémentaires. On ne saurait contester la justesse de cette abstraction, en tant qu'elle s'applique aux propriétés qu'on constate dans les corps par la simple perception. La dilTéreuee qui existe entre cette opinion et nos idées d aujourd'hui consiste en ce que nous attribuons à deux causes contraires , au lieu de quatre, l'état liquide , solide et gazeux , ainsi que la température. On admet encore, de nos jours, que toutes les propriétés physiques des corps dépendent, dans une certaine mesure, de la lorce de cohésion et du calorique.

Entre quatre choses, dit Aristote, six combinaisons

deux à deux, six couples sont possibles. Mais quand deux propriétés contraires s'accouplent, comme le froid et le chaud , l'humide et le sec , elles s'annulent réci* proquemeut, et le couple ne peut pas être perçu par

312 KOtVKLLES LETTHEb SUR LA ilHlMlË.

les sciis. 11 110 reste donc que (luatro combinaisons qui s'accordent avec les quatre corps dont se compose le ^lobe. La terre, comme représentant du solide, est froide et sèclie ; Feau est froide et lumiide; l'air est humide et chaud; le l'eu est chaud et sec. C'est donc par ces couples que se produisent les quatre éléments nKit(''riels : ces quatre éléments donnent naissance à tous les autres corps, ils sont contenus dans tous. Les différences entre les propriétés des autres corps dépen* dent uniquement du rapport suivant lequel les quatre éléments sont réunis : l'élément prédominant communi(iue au corps ses propriétés.

Conime le- fait voir la li'jure suivante , deux corps élémentaires partagent toujours une des propriétés fondamentales :

Sec et chaud*

Sec et froi4. Vcrre.-

-Air, GhaucletliaiDide.

Eaa.

Humide et froid.

Il est évident , d'après cela, que lorsqu^on enlève au corps aéritbrme, par le froid, la propriété fondamentale du chaud, Tair peut être converti eu eau; que, de

TREMTE-SEPTtÊMË LETTRE. 31^

nièiiic, l'eau peut être traiisfuniiée en air |)ar le cliauJ, ea terre par le sec.

Suivant Artstole, le feu in i !i({ue Vidée de clailé et de sensation; l'eau et l'air, cclic de transparence; la terre, celle d'opacité. Les couleurs se produisent par le mélange du feu et de la terre. La transparence du cristal de roche provient do l'oau. (On dit encore aujourd liui : un diamant d'une belle eau.} Mais l'eau est aussi une partie essentielle des yeux , comme Tair est la base de l'ouïe; Tair et l'eau, celle de i odorat; la terre, celle du toucher. La saveur est déterminée par Thumidlté : plus les parties sapides adhèrent à la langue , plus le corps est amer ; plus elles se dissolvent, plus le eoi'ps est salé. Mais quand les parties sapides sont échauffées et échauffent par cela même les parties de la bouche, il se pro* duit la saveur acre ; lorsqu'elles entrent en fermentiitiou et développent des bulles^ la saveur est acide.

Dans tous les cas , les propriétés physiques , exacte* ment perçues, des choses agissant sur les sens sont considérées comme les causes ou les conditions des phénomènes. VéS^ perçu est donc envisagé comme la cause même de l'effet. On explique donc le phénomène en décrivant nmplem^tlM caractères.

Ces doctrines de la philosophie grecque servirent à Galien pour édifier les bases du premier système tbéo* rique de médecine.

Suivant Galien, toutes les parties du corps organisé naissent du mélange , en proportiims variables , des

Zili I>iOLV£LL£S LETTRES SLR LA. CtilMlË.

quatre propriétés élémentaires. Dans le sang, elles sont uuiforniémeut mêlées; dans le mucus, c'est l'eau qui prédomine; dans la bile jaune, le feu; dans kt bile noire, la terre. Les quatre tempéraments reposent sur la prédominance de ces quatre sucs cardinaux.

La santé est un état d'équilibre, déterminé par une - qualité appr()|)née des parties homogènes (des organes) , et par un juste mélange des élémtîiits. Ces rapports sont troublés dans l'état de maladie : la maladie est un état contre nature de la forme ou du mélange.

Par l'eftet d'une disproportion des propriétés élémentaires, Jes bumeurs se trouvent dans un état d'échauf«femenl, de refroidissement, d'humidité ou de sécheresse. Quand le mouvement des humeurs est arrêté et que la transpiration est troublée, les humeurs se cor-» rompent et les différentes fièvres se produisent. La chaleur contre nature, propre à la fièvre, est une conséquence de cette putréfaction. La fièvre quotidienne, tierce ou continue, résulte de la putrélaction du mucus , de la bile jaune ou de la bile noire.

Quant à la vertu des médicaments, Galien rattribue à leurs propriétés fondamentales : ils sont, selon lui, chauds ou froids, humides oïl secs. Un remède, suivant les proportions de la propriété fondamentale du chaud, peut échauflcr insensiblement, ou d'une manière sen- ^ sible, peu ou beaucoup : chaque qualité possède quatre semblables degrés d'action. Les substances d*une sa» vciir niordicante sont des médicaments cliauds; celles d une saveur iraiciie fioat des médicaments froids*

TRENTE-SEPTifeBfE LETTRE. 315

La guérison , le rétablissement do la santé repose, suivant Galien , sur la restiluiion de la qualité manquante ou sur la privation d'une qualité dominante.

Dans ce système logique, toutes ie.< maladies et l'eriicacité de tous les remèdes sont ramenés à un très petit nombre de causes. Les maladies, comme les médica* ments, se rangent en un certain nombre de rayons; quand on a reconnu la place occupée par une maladie, le médecin trouve, dans le rayon opposé, les moyens propres à opérer la guénson. Il sait d'où vient la maladie , il sait pourquoi le remède guérit

La méthode expérimentale, qui avait conduit Hippocrateàune riche moisson d'observations et à une admirable diététique, fut ainsi remplacée par une théorie qui relia les faits, qui les coordonna et en donna l'explication. L'art du médecin de Cos pouvait s'apprendre par imitation ; le nouveau système se prêtait infiniment mieux à l'enseignement et facilitait l'étude.

Les philosophes grecs, comme Galien, n'avaient aucune notion des propriétés particulières qui se manifestent par le contact des corps hétérogènes.

L'idée fondamentale du système de Galien est, comme

, on le voit, la niénio que celle qui servait de guide aux alchimistes : c'est l'idée de la transmutabilité des corps élémentaires par Taddition ou^ par la soustraction de qualités élémentaires. En eilet, suivant les alcliinnstes, l'éclat, la couleur, la fixité au feu, la volatilité, peuvent être enlevés et remplacés, augmentés ou diminués.

816 ^OI VKLKI S LKI llu:S SLR LA ( Jll.Mli:.

L'or^st le métal le plus paifait, an ne peut lui ajouter aucune propri(^té : î1 Ips possède toutes; il représente, parmi les rinUaux, riioniiiio a 1 état de santé. « Amenezmoi, s'écrie Geber, les six lépreux (rargenl, le mercure, le cuivre, le fer, le plomb et ré(airi), pour que je les guérisse! » Le laiton est de l'or malade, le mercure est de l'argent malade; par le moyen de la troisième espèce (p. 276), ou peut les convertir en or, c'est-à-dire les guérir.

La génération de l'or est assimilée à la génération des animaux ou des pla!i!«?s. Raimond LuUe compare la préparât io!! lo la pierre philosophaleavec ladigeslion, la production du sang et la sécrétion des humeurs.

Les ;d chimistes avaient su distinguer certaines particularités, dans les propriétés des corps, qui étaient inconnues des pbibsoplies grées, ou dont ceux-ci n'avaient tenu aucun ronij»te. Ainsi vinrent s'ajouter aux éléments d'Aristoie trois nouveaux éléments dont Texiatence n'était plus douteuse. Aux quatre causes des propriétés physiques, on joignit trois causes fondamentales des propriétés chimiques les plus générales; le mercure, le soufre et lé sel.

On considéra donc le soufre et le mercure ordinaires comme les parties constituantes de tous les métaux, et, en cela, on ne lit que se conformer à l'esprit des temps les plus anciens, où l'on attribuait à des esprits invisibles les activités qui ne se pouvaient pas percevoir par les sens, et à des êtres tangibles tes propriétés perçues par les sens. On attribua ainsi certaines propriétés

trknte-sf-ptiLme lkttrf.. 317

aa soufie et ao mercure, comme plus tard on attribua la causticité de la cbaux et des alcalis à un principe

caustique, l'odeiu" particulière de certains corps ù l'esprit recteur, l'acidité des acides à un acide primordial.

Il faut considérer que le langage vulgaire évite les notions abstraites, et il était donc fort naturel qu'au commencement des investigations scient iliqiies, on dérivât les propriétés des corps de certains êtres matériels. Lavoisier lui -même ne pouvait pas renoncer à l'idée d'un acide primitif : il prit l'oxy^rène pour Ir générateur de cet acide primitif, et, longtemps après lui, beaucoup de chimistes envisagèrent Thydrogène comme déterminant les propriétés particulières des acides.

Peu à peu, cependant, le soufre et le mercure réels furent remplacés, dans Tesprit des alchimistes, par un soufre idéal, un mercure idéal, qui étaient censés réunir un ensemble de propriétés. Plus tard, ces substances idéales devinrent elles-mêmes des qualités élémentaires»

On distinguait donc les mercures, les soufres, les sels. La classe des mercures comprenait les corps qui pouvaient se volatiliser au feu sans perdre leurs autres caractères, qui se sublimaient comme l'arsenic, ou se distillaient QommeJe mercure. La classe des soufres était volatile an feu, et altérable comme le soufre. En* fin la troisième classe, altérable et fixe, comprenait les sels de cendres. Gomme noas venons de le dire, les mois soufre, mercure (arsenic) et sel, devinrent finalement des abstractions, des éléments simples dans le

318 NOLVELLES LETTBES Sta LA CHIMIE.

sens des quatre éléments d'Aristote. De même què

nous parlons de la forme d'une ])eiisée, sans nous représenter par là une iorme matérielle, de môme ou exprimait autrefois les concepts par des objets maté* riais, sans désigner autre chose que des pro|)iiélés.

hd& noms de ces objets devinrent, pour certaines propriétés, des noms collectifs que nous employons encore aujourd'hui, avec la différence cependant que nous y ajoutons le mot force (par exemple, force catalyti(}ue) pour indiquer la nature immatérielle des êtres que nous voulons ainsi désijjner.

Basile Yalentin s'exprime ainsi, en parlant de Tal- ' cool : a Quand on enflamme une eau*de-vie rectifiée, le mercure et le soufre se séparent, le soufre brûle très vivément, car il est tout feu, et le mercure subtil se répand dans Faîr pour rentrer dans son chaos. » L'alcool était un mercure végétal contenant du soufre, ce qui ?eut dire qu'il était inflammable et volatil.

Le sens de Tidée primitive se perdit lorstpi'on confondit puî* la suite les notions de l lnnammabilité (soufre), de la ûxité (sel), ou de la volatilité (mercure) - avec certaines propriétés des corps inflammables, fixes ou volatils, soumis aux expériences. De là les expressions: mercure huileux, gras, terreux; soufre huileux^ gras, terreux, très inflammable ou difflcilement inflammable; sellerreux, fusible, vitreux; terre combustible, . grasse, huileuse, mercurielle, etc. Pour avoir reçu trop d'extension, Tidée n'exprima donc plus la chose observée, et quand Boy le s'enquit du soufre, du

mercure et du sel des alchimistes, ces éléments n'existaient plus: l'idt'^e était usée. Longtemps après, on désignait parle mot «uZ/uretio? les propriétés asphyxiantes d'un gaz ; par le mot caldmtiov (iransFormation en chaux), la combustion d'une substance fixe au lou; mais ces mots désignaient alors c^taines propriétés du soufre brillant, on du calcaire.

Il en est de mémo de notre langage (raujourd'hui. 11 n'est plus possible de donner, d'un acide ou d'un sel, une déiiuilioii loMipiviiant tous les corps désignés sous ces noms. Ainsi, nous avons des acides qui sont sans saveur, qui ne rougissent pas le .tournesol, et ne neutralisent pas les alcalis; nous on avons {\\\\ renferment de l'oxygène sans hydrogène, et d'autres qui contiennent de l'hydrogène, mais point d'oxygène. Le sens du mot sel a même tellement été changé, que le sel marin, ce sel des sels, qui a donné son nom à tous les autres, a fini par. être exclu de la classe des sels proprement dits.

On voit par là comment une notion simple et définie perd de sa précision quand (rauLros notions vieniii nt s'y confondre. Auiieu de la notion usée, nous trou vous, dès que nous nous mettons à distinguer, un certain nombre de notions nouvelles mieux définies. La notion primitive peut même se perdre jusqu'au nom, et il est fort possible qu'on ne trouve plus un jour ni acides ni sels, de mémo qu'on ne trouva plus ni soufre ni mercure, dès qu'on n'en eut plus besoin ; tout le monde

320 NOUVELLES LETTRES Sl'R LK CHIMIE.

iraboril en admit l'existence, mate on ne les cberclia réellement que quand ils étaient déjà devenus inutiles.

Les éléments cliiniiques ne pouvaient pas s'isoler, on le conçoit, car'ils ne désignaient que des propriétés. Aussi personne ne songeait à les obtenir; on les considérait comme les parties conslituanies de tous les corps.

On ne distinguait pas les corp<; organi({ues des substances minérales; on aUribuait leur nature différente aux proportions différentes des éléments. On plaçait le vinaigre dans la même classe que les acides minéraux, Valcool ou esprit -de-vin dans la même classe que le bicblorure d'étain ou esprit de Libavius, le chlorure ou beurre d*antimoinc dans la môme classe que le beurre ^ie vaciie.

Au temps de Gcber, Faction chimique fut assimilée à

une action organi(jiie; au xiir siècle, ridée surgit que le phénomène de la vie était analogue à l'action chimique. Dans les tout premiers temps, on crut que les métaux se développaient par des semences, comme les plantes: plus tard, on admit que les actions chimiques produisaient la semence.

Les anciens envisagèrent la fermentation et la putréfaction comme la cause de la production des plantes et des animaux , tandis qu'aujourd'hui quelques physiolo* gisles et patbologistes considèrent, au contraire, la production et le développement de certains végétaux ou animalcules comme la cause de la fermentation et de la putréfaction.

TRËNTE-SEPTIKME LETTRE. â21

Les phénomènes physiques ne pouvant tHre rendus sensibles qu'à l'aide d'images ou de notions empruntées à la science même de la natum. Aussi s'expliqne-t-^cm aisément riiUrocluclion des termes alchimiques, (laiis le langage vulgaire où ils désignent les dioses communes de la Tîe, si Ton songe que depuis le xiii* jusqu'au XV* siècle, tout ce qu'on savait de la nature et de ses forces se réduisait à 1 alchimie, à la magie et à l'astrologie. Les phénomènes organiques, la vie ellemême, la mort, la résurrection, scnd>lèrent phjs intelligibles dans le langage de l'alchimie, c'est-à-dire de la science d'alors.

«Nous, pauvres hommes, dit Basile Yalontin (1), nous sommes salés par la mort, que nous avons bien méritée, et nous restons dans la terre jusqu'à ce que, pourris par le temps, nous soyons enfin éveillés ])ar la chaleur et le feu célestes, pour ressusciter au ciel, pour être purifiés par la sublimation, qui fait le départ de tous les excréments, i>écl»és, et impuretés. »

Luther fait 1 éloge de 1 alchimie dans sa Canmica. a A cause, dil4l, des belles et délicieuses images sur la résurrection des morts; car, de même que le feu extrait la meilleure partie de chaque matière e^ (ait le départ du mal, de même qu'il élève l'esprit ao-dessns du corps et qu'il en détache la matière morte, ainsi Dieu, au jugement dernier séparera, par le feu, les impies des fidèles et des justes ; les justes seront alors

(I) H, Kopp, Hhloire de ta ct»imie, t. Il, p. 23S. *

322 NOLVFXLËS LKTTRËb SUR LA CiilâlIË.

enlevés au ciel , les impurs resteront dans l'enrer. »

Ce ii'cbt qu'au xiii' siècle que prit naissance l'idée de la vertu curative et rajeunissante de la pierre philosophale. Elle fut la conséquence de l'opinion (pi'on avait sur la nature chimique du pliénomène de la vie. A Faide de la pierre philosophale« on pouvait guérir les métaux de leurs maladies, les mettre en état de santé, les Irau&loruier eu or. On dut nécessaireuient, après cela, lui supposer une action semblable sur Je corps de l'homme. Arnold de Villeneuve, Raimond LuUe, Isaac Hollandus, prouvèrent à l'envi les vertus médicamenteuses de la pierre pliilosophale. UoUandus dit ^lans son OpusSatumh: « Qu'on en mette dans du vin, l^ros comn:( un grain de blé, et qu'on le lasse boire au malade, Teffet pénétrera au conir et se répandra dans toutes les humeurs. Le malade transpirera, mais sans b'ati'aiblir ; ildeviendra au contraire plus vaillant et plus gai. Qu'on répète cette dose tous les neuf jours , et il semblera au patient n'être plus un homme, mais un esprit. 11 croira être neul jours en paradis et s'y nourrir de ses fruits. » Salomon Trismosin prétend s'être rajeuni , à un âge très avancé , moyennant un grain de pierre pliilosophale ; sa peau jaune et ridée serait de* venue lisse et blanche , ses joues auraient pris un beau teint rose, ses cheveux gris seraient devenus noirs , son dos courbé se serait redressé. 11 aurait aussi, à l'aide de la pierre philosophaie, rendu toute la jeunesse à des femmes de quatre-vingt-dix ans.

Celte vertu médicamenteuse une lois admise, on fat '

naturellement conduit à employer des préparation^ miques en médecine.. C'est alors que commença un<^ . nouvelle ère pour la cliimie.

En elïet, la pierre pliilosopliale ayant, au mon'degré, la vertu d'ennoblir les métaux communs et de guérir les maladies, le corps malade et ail i/ien plus commode pour la recherche des condit;ons dans lesquelles la materia prima s'élabore et s'ennoblit; car la qualité des préparations chimiques pouvait s'éprouvtir, sous ce rapport, par le nombre des maladies qu'elles étaient susceptibles de guérir. Plus une préparation guérissait de maladies, plus ses propriétés la rap'jnochaient de la pierre philosophais La véritable pierre devait guérir toutes les maladies.

La thérapeutique de Galien ne contenait pas des médicaments chimiques, mais elle ne comprenait que des substances organiques ; le musc, la rhubarbe, le casto-^ réum, le camphre, le tamarin, le gingembre, la racine de zédpaûre, et d'autres substances semblables composaient les principaux médicaments. Tout Tart du pharmacien consistait à en taire des sirops et des electuaires; les herbes, les écorces et les racines s'adnji- Istraient sous forme de poudres et de décoctionsi

Sur l'autorité de Galien, toutes les prépaiations metalliqaes étaient, jusqu'alors, exclues de la tbérapeu-* tique. Les préparations mercurielles étaient considérées comme des poisons absolus. Avicenne, il est vrai, avait attribué à Tor et à l'argent la propriété de purifier le sang; toutefois, ces métaux n'étaient ordinairement

o24 NULNLLLLb LLllÉlKS MU L\ UllMIt.

ein()ioyés que pour recouvrir les pilules, et encore, au

coiiUiHMicenicnt du \v siècle, Tiisoge exleriiu de loiigiientmercuiiel éprouva la plus vive oppositiou.

Si Von cuiiouli'i >' que les 0{)inioiis de (ialieu sur U*s causes des maladies et sur reilicacité des médicaments avaient passé, pendant treize siècles, pour des vérités in- Cl>lile^tabU'^, (ju'cllcs avaient acijuis toute Tautorité d'articles de foi, on comprend l'impression que dut le sur les médecins, au xvi* siècle, la découverte des eltets merveilleux des préparations à base de mercure, d'antimoine et d'autres métaux. Tout un champ nouveau fut ouvert aux investigations par les idées des alcbi- . mîstes, par l'emploi dos niédicaments chimiques.

On i*econnut dans le sang une propriété que présentaient les alcalis ; dans le suc gastrique, une propriété que possédaient les acides. Cette opposition de caractères parut correspondre aux contraires des qualités de Galien.

En meltant les acides en contact avec des alcalis, on vit se produire de nouveaux corps, ni acides, ni alcalins, mai§ doués de propriétés toutes nouvelles. On constata dans les alcalis non caustiques la propriété de faire effervescence avec les acides, et Ton crut ainsi avoir l'explication de toutes les fermentations. On observa un dégagement de chaleur par le mélange des acides avec les alcalis, sans qu'on vit s'opérer de véritable*Gombu8« tion : le dégagement de chaleur dans la respiration trouva ainsi son interprétation.

TttK>'TE-SErTIÊHE LETTRE. S25

CiommeT»!. i^près toutes ces observations, pouvait-on ojoaterfoiii l,i '^coiiedeGalien? comment pouvait-on éncoro y croire quand on avait ia preuve de la fau^^selé de ses opUiions sur les métaux et les préparations métallique.^ ;uAnd on avait découvert que les phénomènes (ifg.ir'i.".. et les effets des médicaments reposaient suides co»r>c\> fondamentales inconnues de Galien? Ou sen** tait qu'il fallait, dans rexplication des fonctions physiologiques , tenir compte non seulement des causes fondamentales qui déterminent les propriétés physiques.; mais encore de certains éléments auxquels sont dues les propriétés chimiques. Les phénomènes vitaux. . et les effets des médicaments dépendaient non^««^a£ment des proportions de l'humide et du sec , du'ïsliaad et du froid , mais encore d^îs proportions du sel , du mercure^ du soufre, de Talcali et de l'acide. C^s notions nouvelles. durent entièrement transformer la médecine.

D'après la nouvelle tlieoric , la santé était la conséquence de l'état normal des qualités chimiques des humeurs ; dans tout autre état, contraireà cet état normal, les qualités chimiques devenaient les causes prochaines des maladies; on pouvait donc arrêter les maladies, les guérir par les qiLalités chimiques prédominarites des médicaments. D'après cela, il fallait, dans le choix des moyens deguérisout tenir principalement compte de la nature chimique de la bile, de la salive, de ta sueur, de Turine. C'était là un progrès immense. On avait fait la découverte importante que ia nature de Torine dépendait des maladies à certains égaids, et, comme dans

o20 NOrVRLLKS LHT'IRES SVK î,.i CHIMIE.

cette péiicHlc d; la scieitce , toiis les effets étaient pris pour les cai*' . r!!fts-mémes, on eo^îdérait les sédi-^

iiK'iif- (^fî l'uriiio ^le tartre) comme ios causes de beaucoup île maladies.

Lf'S itléi\s (]o ce temj)S eurent particulièrement, pour (féionseur Paracelse. Quelques années après que Luther eut bnlilé la bulie du |)ape, Paracelse suivit son exemple et iivj a aux llanimes, à Bàie , les œuvres de Galiea et d'Aviceuhe. Ce iut la 11 n des ancienues doctrines.

Selon Piivacelse, on avait jii$qu*a1ors déserté la natiâro pour i'acloniier à des rêves creux; il renvoyait donc au ii jp^^^iiv^rt de la nature écrit de la main même de Ofttu/Le soleil, dit-iU et non une pauvre lampe de cabieèt, dor.uc L\ "rî'i(i lurnirre: les \<mix qui se délectent à rexpéfîcncc nom ;os véritables professeurs; le fatras des livres et les éli*cubratîoirs de l'esprit humain oui; produit la eonCusiou et leclinrlatanisme. Voici comment il débute dans son paragranum ; « Suivez-moi , je ne viendrai pas à vous, Avicenne, Rhaéès, Galien, Mesurt Suivez-moi, vous, de Paris, de Moîilpellier, deMisnie, de Cologne, de Vienne, vous , îuhiiants des bords du Danube, du Rhin , ou des iles de la mer, Italiem, t'.rccs, Arabes, Israélites, suivez-moi, Tempire m'ap« partieqt. »

Les écrits de Paracelse reflètent toutes les idées, tmites

les erreurs de son temps. Ou y voit une puissane*gîgiRV)tesque eu lutte conti*e des entraves extérieures. Ptracelse a Pmstinct, maïs non b «witoiettce de

TRENTE-Sti^ilK.'ilK IJ-yTlîK. 327

bome foie; il la cherche eu vain dans lu dC^ori qui l'entoure; de; là ses contradictions, son iïfœhérence. Maksa paroie donne 1 impulsif. n a tout un 6\itv\e: ^ le véritable but de la clirinie, dil-d, n'est pas dt' faire

* de Tor, mais de préparer des rof^îlt'samehls «oôlse

arracha la chimie des mains des ïà\< » oi. ,>yur la

mettre ao service des médecins, qu' .iVcuent l)îen phn d'instruction, laii et ses successeurs pr^V-»vrjyit « nxmèmes leurs médicaments, cl, depuis loiv, la cuunaissance des principes et des opératious chimiques fui considérée comme essentielle au médecin. On contijnus>

• «acore, pendant le xvi* cl le xvir siècle, a bc disputer sur la réalité de certaines qualités mystérieuses, jusqu'à ce qu enfm des cxj)ériences plus étendues condutsisseut à cette vérité importante, que la matière est iusépa- ■ fMe de ses propriétés.

On croyait, longtemps encore après Paracelse, que les opérations chi m iqucâ produi^ent sur les niédicaflMiits le même eifet que la digestion sur les alimci. < d'où naît le san:^. Trois sublimations du sublimé . i^rrosit' avec le mercure métallique domiaieul le mercure don ; neuf soblimaiions donnaient la panacée mcrcurielle.

Les causes fondamentales spiritualisantes qui, seioii FIfttOB, détemmiesk lesaelîvités vitales, sont représentées, chez les disciples de l\iraoelse, par Farci lée, qui aaoa aiége daaa l'estomac et qui, douée de toutes les paeoiMM de Tbomme, régit la digestion, les phénomènes du mouvement et les maniieblations de l ame.

328 Xn VKLLES LETTRES SLH LA CHIMIE.

médecins modernes; ont un profond mépris ponr

les Lliconeb cio Paraceîse et de ses successeurs; ils leô preiuient eu pitié comme des aberrations de Tesprit, . qui n*ont pas pKis de valeur que les idées des alchimistes «iir l.i fra:ismuiation des métaux. Qu'on compare ce-* jicudaiit ces iliéorles avec les théories acLuelles sur les causes des maladies et sur les métliodes curatives, et Ton .^u sentira profondément huraiîîéà la vue des erreurs ctiles contradictions qui abondent dans ces dernières. En effet, les idées de Galien et de Paracelse dominent encore dans l'esprit de la plupart des médecins : sauf les expressions, les mêmes opinions se sont conservées. L'archée du xyi" siècle est devenue, au xviir et au comnKnr. nient du xix* siècle, la force vitale des phîlo-r sophes de la nature, et aujourd'hui encore elle continue de figurer dans les théories de médecine sous le nom de lorce norvcuse, connne une espèce d'agent universel - Oa ne saurait se taire illusion sur l'état de la théorie médicale» si l'on songe que de nos jouw, où les Vrais principes tle Tinvostigation scientifique semblent ce- \ pendant répandre de vives lumières, certaines doctrines ont pu être émiser que nos descendants trouveront certainrntent iucroyabIt.'S.

^k>mment admetU-e que la plupart des hommes instruits de notre époque soimit plus j^irés, sur les phénomènes et les forces de la nature, que les méde.' cins chimistes du xvi* siècle, quand on voit tant de Qiédecins, sortant de nos écoles, professer des prin- ^ , cipes conti aires à toute expérience et même à tout bon

TRENTE-SLl»ilèME LETTRE. 329

sens; quand on les voit attribuer les effets des médica*

ments à certaines forces ou qualités que le tVotteinent ou l'agitation pourrait mettre en mouveiueut, rcntor^ cer ou communiquer à d'autres substances inertes; quand on voit, enfin, ces mêmes m«'dccins nier l'universalité des lois de la nature , eu leur supposant des oxceptioils en faveur des médicaments, de telle sorte que leurs effets seraient d'autant plus considérables qu'ils seraient plus divisés et qu'ils reniermeraient moins de matière active? Vraiment, en présence de semblables théories, on est disposé à considérer la mé« decine comme la plus arriérée des sciences naturelles.

De même que certains agriculteurs attendent leur salut d'une nouvelle charrue, d'un nouvel engrais ou d'une nouvelle méthode de culture, bien que ces moyens ne fassent que les ruiner plus tùt, s'ils n'y joi-^ gnent en même temps la connaissance des vrais principes d'agriculture , de nièiiie la plupart des médecins ne voient les progrès de la science que dans le perfèc** tionnement de la partie technique de la médecine. Pour ces médecins, un nouveau médicament, un nouveau traitement, ne sont pas de simples moyens d'écarter un obstacle donné, mais des stimulants, semblables au fouet qui ferait avancer le cheval arrêté par un obstacle; et, quand parfois la nature s'aide elle-même, ^Is veulent nous faire accroire que ce fouet a été le movi ii de guérison. Toutes ces inventions sont utiles, peut éire même nécessaires, mais elles ne font que lever les difficultés du moifuent. Elles sont comme un pont IragUe sur

^>0 NOLVELLES LElTftËS Stil LA CHIMIE.

lequel on se )elle ra moment du périls et qu'on Iûm

s'(Hîrouler aprt^s s'èlre sauTé, au lieu d'y placer des 4i|>(Mi» soUiks, pour ceux quL ïeukot plu» Urd Le tni* vecser.

' Ijeè matériaux abondent dans la science, si bleu que Ton découvre àpeine les fondements sur lesqueb Tédifice'doit reposer» mû» les aechileetes ne s'entendait pas : Fun le voudrait en bois, l'autre en bois et en pierre, le troisième eu pierre ei eu fer. Ils finiraient encore par se mettre d'accord, sam les manonsyres qui voudraient bâtir en l'air et avec de la paille seulement. Ët Yoilà pourquoi depuis deux mille ans las fondements ne sont pas encore aebeTés.

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