‹ NouvellesChapitre 15 sur 20 · LES AYKRTDBBS D CR FIFRE · texte numérisé non relu

LES AYKRTDBBS D CR FIFRE

aTec tequel les Arabes confectionnent leur pain ; préparait le pilaii de riz, battait le lait de chamelle pour le convertir en beurre. L'ordinaire de la maison n'était pas très-somptueux ; mais, à la rigueur^ il pouvait suffire. On avait du riz, des dattes, des galettes de doura, du blé, des fèves ; une fois par semaine, on tuait nn mouton ou quelques volailles. L*artiste de la soixante-neuvième possédait quelques talents en cuisine; il les mit à la disposition de son maître et apprêta plusieurs mets à Teuropéenne. Cette expérience gastronomique fut moins iieoreose que ses tentatives musicales. Le cheik goûta peu les recettes du jeune Français ; il leur préférait son riz étuvé à la manière asiatique. Mais le fifre eut en revanche un long succès. Chaque soir, dans ces veillées arabes où, partagés entre la pipe et le café , les principaux de la tribu prèteiU Toreille à leurs conteurs, Tartiste avait constamment un rôle à jouer. Cétait, un jour, une marche brillante ; Tautre jour, un adagio ou un cantabile plein de mélancolie. En général , les auditeurs préféraient une musique lente à une musique vive. Les airs langoureux, et même monotones, les charmaient pardessus tout. Pour les servir selon leur goût, le fifre de la soixante-neuvième se mit à apprendre plusieurs de ces chants arabes que Ton nomme des moals, et qui sont une espèce de récitatif composé de notes plaintives. Roquet transporta ces moals sur son instrument, et il fut dès lors un barde incom* parable.

Cependant la captivité commençait à peser au troubadour des Hennadis. Comme Achille à Scyros , il s'indignait de languir dans ce camp et d'y partager les travaux des femmes. Le souvenir de ses frères d'armes le poursuivait, et il ne rêvait qu'aux moyens de les rejoindre. Pour y parvenir , il demanda d'abord au cheik la faveur d'aller en course avec les maraudeurs de la tribu. Comme ces excursions les conduisaient vers la lisière des terrains cultivés, il lui eût élé facile de choisir alors un moment pour s'esquiver

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et regagner les rives du Nil. Le cheik comprit ce calcul c déjoua. — Le Français était trop jeune, disait-il, pour i porter les fatigues du désert. U ne savait pas manier la lai il n'était pas encore assez bon écu^er. D'ailleurs, que manquait-il ? N^avait-il pas du pain et des dattes, un bun pour se couvrir, une tente pour se reposer? Roquet avait 1 insister : le cheik persistait dans ses refus. On lui pei pourtant de montera cheval, de s'exercer au djérid, de co la gazelle. Du service domestique, il put passer au soin de magnifiques poulains qu^élèvent les Arabes. C'était un a^ cernent; mais ce n'était pas la liberté. Quelquefois il son^ à fuir ; mais de quel côté se diriger^ sans vivres, sans < sans aucune connaissance des routes du désert, mol comme ses sables ? Quand ces pensées s'emparaient du ca il tombait dans la tristesse et dans rabattement.

Une distraction imprévue lui arriva. La femme favoriti cheik, nommée Fatmé, belle brune de vingt ans, avail marqué depuis longtemps la bonne mine du jeune Frani Roquet n'était point un Adonis, bien s'en faut; mais il i des yeux bleus^ des cheveux blonds et un certain air j< qui n'était pas sans charme. D'ailleurs, pour une femme ar c'était du fruit nouveau, et toutes les filles d'Eve se ress blent. Fatmé fit donc au jeune homme les premières ava avec une adresse infinie, mais cependant de manière qu'il ne put s'y méprendre. Les tentes des Bédouins, i d'une étoffe tissée avec du poil de chameau, ont une vingt de pieds de long sur quinze de large et se trouvent, dai milieu, partagées par un rideau qui sépare la pièce femmes de celle qu'occupent les hommes. Quand Roquet seul, Fatmé ne le perdait pas de vue, et, grâce à une ou ture qu'elle avait eu le soin de se ménager^ ces œillade pouvaient pas la compromettre. Le Français en était l'uni complice. Roquet était bien jeune, mais à l'école d'un i ment et en temps de guerre l'expérience arrive vite. Il c

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prit donc le manège et prévit où il pouvait aboutir. Cette perspective Teffraya. Les Arabes ne plaisantent pas au sujet de Tadultère : la mort des coupables expie le crime quand il est découvert. Certes^ il y avait là de quoi retenir le séducteur le plus hardi. D'un autre côté, Fatmé était bien belle. Elle avait, pour parler la langue des Arabes, des yeux fendus en amande comme ceux de la gazelle^ des sourcils arrondis comme un arc d'cbène, la taille souple et droite comme une lance, les seins pareils à une couple de grenades, la peau unie comme de la soie, le sourire doux comme le miel. Ses ongles étaient teints avec du henné aux reflets d'or, ses paupières avec duÂH)/ii,noir comme la plume do corbeau. C'était, en un mot, le type idéal de la perfection, la beauté du poêle Hafiz quand il dit : A Elle est comme le premier rayon quand il jette ses K teintes roses sur le sable ; elle est comme la lune quand < elle ai^ente la plaine; son haleine est la brise qui traverse « Toasis ; ses cheveux pendent sur ses épaules comme les t branches d'un sycomore, y

Tout cela avait sa séduction, poésie à part. Notre troubadour n'y résista pas. Que faire au milieu du désert, si Ton n'y trouve pas une bonne fortune ? 11 résolut donc de se laisser aimer. Quelques mois de séjour au milieu de la tribu lui avaient rendu la langue arabe familière, et il put joindre au langage des yeux un idiome plus expressif. Des aveux furent échangés ; mais si la vie patriarcale du désert avait cet avant^e de mettre les amants presque toujours en présence, elle avait cet inconvénient de ne jamais les laisser sans témoins. Ces peuplades nomades ne partagent pas, en eflet, les préjugés des musulmans pour ce qui concerne les femmes. Elles vont dans les camps, le visage découvert, se rendent seules au puits et à la fontaine, pour y prendre l'eau nécessaire aux besoins domestiques. C'est la vie biblique, conservée dans presque tous ses détails, avec ses allures indépendantes, ses mœurs en plein air. Fatmé et Roquet se voyaient, se par-

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laient à chaque instant. Elle lui avait dit vingt fois qu*e] trouvait ses cheveux plus beaux que le saftran, son teint pi charmant que le laurier-rose; Roquet^ de son côté, se metU en frais de galanteries orientales^ et la comparait à tout qu'il pouvait imaginer de plus agréable dans la nature. Mi tout se bornait à ces paroles glissées à la dérobée.

Au bout de trois mois de ce manège, des deux côtés on d sirait mieux; mais là commençaient les grandes difQculh La tribu avait plusieurs fois changé de campement, sans qu s'ofEHt aucune occasion sûre. Le cheik était toujours là, pendant ses absences les femmes se surveillaient mutuell ment. La moindre faute eût été dénoncée. Enfin, à la suj d'une expédition dans TËgypte moyenne, les tentes fure levées et Ton se rapprocha des oasis qui occupent le cent du désert libyque. Un soir on vint camper auprès d^i abreuvoir connu dans le désert sous le nom de Birket-Mt L'eau que Ton y recueillait découlait des suintements d*u grotte, et il fallait, avant que les jarres fussent pleines, s tendre qu'elle eût tombé goutte à goutte. Fatmé résolut profiter de la circonstance. Pendant que le Français ail faira la provision pour les chevaux^ elle quitta la tente a^ ses gargoulettes en grès destinées au service du ménage. Aii ils purent demeurer seuls pendant un quart d'heure sa éveiller les soupçons. Fatmé ne perdit pas de temps. Sa figu ordinairement calme et douce, s'anima d'une résolut! extraordinaire et d'un éclat singulier :

— Chrétien, lui dit-elle, m'aimes-tu?

Le jeune homme allait se lancer dans les métaphoi orientales et recommencer les comparaisons d'usage avec lune et le soleil, quand elle l'arrêta :

— M'aimes-tU; chrétien, jusqu'à mourir pour moi et ai moi?

La proposition parut brusque à notre héros : cependant n'hésita pas.

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— Oui^ Fatmé, je faime ! Que cette eau soit ma dernière boisson et que je ne revoie jamais la France, pays du rtçuiçut, si je mens.

La belle Arabe ne comprit pas parfaitement rallusion^ mais son troubadour acceptait la partie ; cela lui suffisait :

— Nous n^avons pas de temps à perdre, dit-elle. Tu es libre, les cavales t'obéissent. Quand Tétoile du sud sera sur nos tètes, sors de la tente, prends les deux meilleures montures du maître. Gazai et Melek; va te cacher derrière ce tertre et joue un moal sur ton instrument. Fatmé sait ce qui lui reste à (aire.

— Ça me va, arabesque chérie^ ça me va. Tu consens donc à me suivre dans la soixante-neuvième demi-brigade^ qui est ma patrie ?

•^ Une fois libres, Dieu nous guidera. Pais ce que je t^ai dit, chrétien.

— (Test juste, laissons quelque chose au commandement du Père étemel.

— Tais-toi, chrétien, on vient*

Ils se sépai'èrent. Quand la nuit fut venue, Roquet sortit du camp sans aÎTectation et en jouant quelques airs sur don fifre. Melek et Gazal^ deui cavales de race, avaient été atli'* rées un peu à Fécart. Quand l^étoile du sud fut parvenue à son iénith, il exécuta Tair convenu. 11 était minuit. Fatmé se releva de dessus le tapis qui fontiait sa couche, et jeta un regard inquiet autour d^elle. Avec la souplesse d'un lézard, elld parvient à Se glisser sous la toile de la tenté^ continue à ram[ier pendant quelque temps sur le sdblè, puià, légère comme une biche, disparut derrière la masse des rochers. Personne ne Tavait aperçue. Elle rejoignit son complice; ils montèrent à cheval et s'éloignèrent en silence.

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