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PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RCE TIVIBNHE, 2 bis.

LE

MJwm peu to vUle.

n est des personnes qui ne plaisantent jamais en matière de géographie ; je viens faire un appel à leur indulgence. La magnanimité sied à Térudilion. Dans le cours de ce véridiquo récit, elles verront figurer des villes, des bourgs, des rivières qui ne sont portées sur aucune carte de France et semblent avoir été négligés par Tadministration du cadastre. I^ premier mouvement serait d'en conclure que ces villes, rivières et bourgs n'existent pas et sont purement imaginaires ; je désire que Ton se tienne en garde contre ce jugement prématuré. Peut-être verra-t-on plus tard que la fiction tient, dans ce qui va suivre, moins de place qu'il ne semble^ et que tout s'y empreint, au contraire, d'une incontestable réalité.

Que les géographes les plus scrupuleux veuillent donc me suivre à Saint-Sylvain^ chef-lieu d'arrondissement, siège du tribunal de première instance et résidence du plus aimable soufl-préfet qui se soit échappé des bancs du conseil-d'état. Qui a vu Saint-Sylvain une fois s'en souviendra toujours ; jamais site n'enchanta à ce point le regard. La ville est peu de chose par elle-même; mais la nature lui a donné un cadre si coquet. Fa entourée de tant d'ombre et de verdure, a disposé les terrains qui l'entourent avec un art si merveilleux, a su ménager dans le jeu de la lumière et des eaux, dans les couleurs du rocher^ dans les nuances du feuillage une harmonie si grande et si parfaite, que l'on chercherait en vain sur toute l'étendue de la France, un vallon plus frais, plus riant, plus favorisé. Quand des sommets du Serrât point cul-

minant de cette chaîne, rœil plonge dans les profondeurs du bassin, Saint-Sylvain se montre au loin spus la forme d*un nid joyeux que presse une mousse abondante. Et quel paysage ! Comme tout y a le sentiment de la vie et l'empreinte de la beauté ? Où trouver des ruisseaux plus murmurants, des chênes plus sonores ? Quel concert que celui de ces eaux tombant de rocher en rocher jusqu'à ce que FArgentine les recueille, les apaise et les discipline ? Est-il langage humain qui soit plus éloquent que ces mille bruits de la nature et ce mouYement régulier semblable aux pulsations de ses artères?

Quoique situé dans l'un des innombrables replis que forment nos montagnes du Centre, Saint-Sylvain n'est demeuré étranger à aucun des raffinements de notre civilisation. Le site est pastoral; les mœurs ne le sont guëres. On a vu qu'il possède un sous-préfet ; il a, en outre, un député et une route royale, c*est-à-dire tous les moyens de perdition à Tusage de ce régime. Hélas ! où sont aujourd'hui les villes que Tesprit du siècle n'a point visitées ? Où se cachent les populations résolues à conserver leur robe d'innocence ? La passion du bureau de tabac n'a-t-elle pas gagné les cœurs les plus naîfs^ et le vertige du ruban ne monte-t-il pas aux têtes les plus champêtres ? Saint-Sylvain a subi la loi commune : il a eu ses faiblesses. Aussi l'a-t-on comblé de roules et de ponts, de haras et de tableaux d'église. Quel arrondissement assez pur se lèvera pour l'accuser et lui jetera la première pierre?

Parmi les institutions que la marche des idées et la loi du progrès ont données à Saint-Sylvain, il convient de citer un établissement remarquable à plus d'un titre : c'est le Café du Commerce, situé sur la place de l'Hôtel-de-Ville. 11 y a huit ans de cela, Saint-Sylvain en était aux premiers rudiments de l'industrie qui vit de la queue de billard et débite le petit verre. Trois ou quatre échoppes, blanchies à la chaux et pourvues de tables boiteuses, servaient de rendez-vous, les jours de marché ou de- foire, aux voituriers des environs qui

Tenaient s*y abreuver d*alcool épîcé et d'abominable piquette. Quelques cartes servaient à distraire les loisirs des consommateurs, et portaient sur leur vélin les traces des longues impériales qu'elles avaient défrayées.

Longtemps Saint-Sylvain n'éprouva pas le besoin d'un établissement plus avancé. En vain les villes voisines se mettaient-elles au niveau des découvertes modernes : Saint- Sylvain ne s'en émeuvait pas; il persistait dans ses routines. Le gaz frappait à ses portes^ il inondait de ses clartés les arrondissements limitrophes, il menaçait d'envahir jusqu'aux plus humbles bourgs : Saint-Sylvain n'en paraissait pas ébranlé^ il restait fidèle à ses institutions primitives. Les cai*tes du cabaret étaient toujours aussi onctueuses, l'alcool aussi âpre, le vin aussi frelaté, le local aussi nu.

Pour qu'une métamorphose s'opérât, il fallait le concours de deux circonstances qui se présentent rarement ensemble, et rarement aussi à l'état isolé : 11 fallait un gi*and homme et un grand événement. Quand le moment fut venu, Saint- Sylvain eut l'un et l'autre. Le grand homme se nommait Êvariste Graindorge ; il était le fils d'un riche meunier de l'arrondissement. On sait quel prix attachent les paysans enrichis à ce que leurs enfants s'élèvent au-dessus de la coudi- (ioo paternelle. Cest à leurs yeux la sanction de leur fortune et le prix d'une vie consacrée au travail. Il règne peut-être dans ce sentiment plus de vanité que de tendresse, et il n'est pas rare que de tristes mécomptes en soient le fruit. Toujours cst-11 que le père Graindorge se laissa aller comme un autre au désir de faire de son fils un savant^ un avocat. Lui qui, en toute autre occasion, eût^ comme on dit, fendu un liard en quatre, se montra le plus généreux des hommes quand il s'agit de l'éducation de son enfant. Ni Saint-Sylvain, ni le chef-lieu de la préfecture ne lui pai*urent dignes de former un tel élève ; il l'envoya à Parls^ et donna l'ordre de ne rien épargner pour en faire un sujet d'élite.

6 LR COQ DU CLOCHSn.

C'est là que grandit Évariste, dans le centre des arts et des belles manières. Il s'y promena d'institution en institution, fréquemment chassé pour cause d'indiscipline et ne donnant à son auteur qu'une satisfaction, celle de lire sur ses bulletins trimestriels : Santé parfaite, seule faculté où l'enfant excellât. Quant au surplus, les notes avaient un caractère uniformément déploraMe. Le grec ne figurait que pour mémoire; le latin ne paraissait pas mieux traité. Cependant un jour Évariste connut les joies du triomphe; il obtint le premier de gymnastique. Ce fut un beau moment dans sa vie ; son père en pleura de joie. Ce mot de gymnastique éblouit le meunier; il aima mieux l'admirer que le comprendre.

Au milieu de ces succès négatifs, Évariste devenait un foil bel homme, en prenant cette locution dans son sens le plus populaire. Ses épaules gagnaient chaque jour en majesté, sa figure s'ombrageait d'un duvet naissant. L'adolescence arriva ; il .fallut choisir une carrière. Le père Graindorge ne voulut paa en avoir le démenti ; il s'était dit que son fils serait avocat, il tint bon et déclara qu'il le serait^ dût-il y dépenser son dernier écu. Évariste reçut donc l'ordre de ne quitter Paris qu'avec le titre de licencié, et quand il pourrait se présenter en robe aux audiences de Saint-Sylvain. Cétait faire au jeune homme une agréable violence; il avait pour la vie de l'ccoie une vocation décidée et toutes les qualités qui la rendent douce : une santé de fer, une gaieté inaltérable, des muscles à répreuve. Quant à l'argent, il connut bien vite les sti'atagèmes à l'aide desquels on le fait dériver de l'épargne paternelle. Sous le prétexte d'inscriptions, d'examens et de thèses, il arracha au meunier des sommes suffisantes pour figurer avec honneur dans les estaminets du quartier latin et dans les bals soumis à la surveillance de la police. Au besoin, cl quand le père Graindorge se montrait plus rétif, ËvarisL' faisait valoir la cherté des vivres, et le campagnai'd ne résistait pas à ce cri de détresse.

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Dix ans se passèrent de la sorte èam que le vœu paternel fût exaacé. Non^seulement Ëvariste n'était point avocat, mais il ne prenait pas le chemin de le devenir. A la tête de deux inscriptions, il semblait s'être fait un devoir de ne pas dépasser ce nombre cabalistique. 11 était du sang des Graindorge ; et, comme Tarticle 4 du Gode civil, qui fixe les droits de VabserU, lui avait paru Fidéal de toute justice, il s'était dit qu'il s'en tiendrait là et ne pousserait pas plus loin ses recherches. Le père s*oli6tinant d'un côté, le fils de l'autre, la gageure aurait pu se prolonger longtemps : peut-être même Ëvariste serait-il parvenu au titre de doyen de l'école, si un incident inattendu ne lui eût suggéré d'autres idées et mis une autre ambition dans le cœur.

Parmi les camarades qu'il avait vu passer sur les bancs de la Faculté figurait un compatriote nommé Célestin Vauxbelles. Célestin appartenait à l'une des bonnes familles de Saint- Sylvain. Son père, mort jeune, lui avait laissé un nom honoré dans la magistrature. Entre Ëvariste et Géleslin, les sympathies ne pouvaient naître que des contrastes. Gelui-ci aimait l'étude autant que l'autre aimait les plaisirs; il franchit rapidement tous les grades pendant qu'Ëvariste s'éternisait dans les avenues du Code civil. De retour à Saint-Sylvain, Célestin y ouvrit un cabinet et se forma une clientelle. C'était un homme d'un sens droit, d'un esprit juste et pénétrant. Un seul défaut, défaut grave dans sa profession, semblait lui faira obstacle : sa parole se faisait jour avec peine; une timidité invincible paralysait chez lui l'improvisation et répandait du trouble dans ses idées. Vainement avait-il essayé de se vaincre ; rhabitude n'avait pu triompher de l'instinct, et, malgré des qualités réelles, un grand fond de savoir et d'érudilioii, Célestin Vauxbelles n'en était pas moins condamné à être toute sa vie un orateur hésitant et malheureux. Nouveau point de contraste avec Ëvariste, dont l'éloquence n'était jamais en défaut!

Malgré cette opposition dans les goûts et dans les caractères, une liaison intime s'était Tormée entre les deux enfants de Saint-Sylvain . Évariste aimait Gélestin à cause de ses qualités; Gélestin aimait Évariste à cause de ses défauts. Aussi quand les succès de Tun et les échecs volontaires de Fautrc les eurent séparés, s*engagea-t-il entre eux une correspondance suivie. Il faut dire qu'Ëvariste se servait de Gélestin pour exécuter quelques saignées au coffre-fort du pèi-c Graindorge, et justiâer des sacrifices sans cesse renaissants. Le meunier résistait d*abord, se fâchait tout rouge, malmenait l'envoyé de s^n fils, puis, comme il voulait à tout prix avoir un avocat dans la famille, il finissait par se calmer et délier les cordons de la bourse. Ges scènes se renouvelaieïit plusieurs fois dans le cours de Tannée^ sans que Tamitié dn Gélestin se montrât jamais lasse ni attiédie.

Ëvariste s'était promis de reconnaître un jour ce dévouement, il n'attendait qu'une occasion ; elle s'offrit bientôt Le député de Saint-Sylvain vint à mourir et cette mort ouvrit devant l'étudiant une foule de perspectives nouvelles. 11 lui semblait que son père, en le tenant cloué sur Tétude du droit, lui faisait manquer sa vocation, qu'il était né pour autre chose que ces ergotcries stériles. C'était vers la haute politique que Tentrainait son génie : il se sentait le don d'agiter la foule, de remuer les masses, de conduire une élection d'une manière triomphante. Non pas qu'il y songeât pour lui-même : il se rendait trop de justice pour cela; mais il voulait mettre au service des autres ces dons de meneur, ces facultés de chef d'orchestre qui se manifestaient en lui, et naturellement ses préférences inclinèrent vers celui qui l'avait si souvent obligé et d'une manière si pleine de grâce.

Chez Évariste, l'exécution allait aussi vite que la pensée. Dès que sa détermination fut prise, il partit pour Saint-Sylvain. Qu'on juge de la surprise du père Graindorgel Avoir dépensé vingt mille francs pour obtenir un avocat, et ne pas

même trouver un bachelier ! Il se serait fâché sérieusement si son- fils n*eût mis en jeu tous les ressorts de son éloquence. Ëvariste parla si longtemps et si bien, que le père fut obligé de convertir qu'à part la robe, il avait tout de Tavocat. D'ailleurs Ëvariste était un beau brun, bien planté et de bonne mine, faisant plaisir à voir sous sa casquette à la bolivar et avec SCS habits à larges basques. La mère Graindorge, la fille Graindorge^ tout le monde en raffolait ; comment le meimier eût-il été seul de son avis contre tous et contre lui-même ? Au fait, Ëvariste était son fils, et un fils à reildre un père orgueilleux. Il se résigna donc à croire que faute d'un avocat, S&int- Sylvain ne périrait pas.

Les regrets furent moins vifs encore quand il fut témoin de l'effet qu'Ëvariste produisait dans la ville. Ses airs d'estaminet, ses temps de danse, ses pipes démesurées, ses* costumes, ses casquettes surtout, firent révolution à Saint-Sylvain. On eût dit que le chef-lieu de Tarrondissement n'attendait que cela pour s'éveiller au sentiment de la civilisation et rompre avec les vieilles idées. On ne jura plus que par Ëvariste, il fut Toracle du pays; il y r^la tout d'une façon souveraine. Les anciens de la ville voulurent résister; à l'aide de quelques quolibets, Ëvariste les écrasa; le ridicule en fit justice.

Maître du terrain^ le fils Graindorge songea à réaliser ses projets. Déjà, par une foule de moyens indirects, il avait fait répandre au loin le bruit de la candidature de Gélestin Vauxbelles, de manière à tenir la préfecture en échec et à l'amener à composition. Cette tactique avait eu un succès complet. Faute de candidats sérieux, l'administration ne savait quel parti prendre, et quand il s'en présenta un dont les opinions ne semblaient avoir rien d'hostile, elle trouva convenable de s'y rallier. C'était un premier triomphe pour Ëvariste; il ne s'agissait plus que de le compléter.

Saint-Sylvain manquait d'un café qui pût servir à la jeunesse du lieu de point de rendez-vous, de centi^ d'action. On

eût rougi de se réunir dans les cabarets où les Toituriers des environs venaient choquer leurs verres. Ce fut alors qu'Évariste institua le Café du Commerce^ et qu*il y établit Gërenflot, garçon de moulin de son père. Au Café du Commerce s'organisa le mouvement électoral qui devait porter à la chambre des députés Gélestin Vauxbelles, Tun des hommes qui ont le mieux fait leur chemin dans les fonctions publia ques ; Gélestin Vauxbelles» création d'Ëvariste, étudiant de dixième année et dictateur de Saint-Sylvain.

Ainsi^ le Café du Commerce était né le jour où Saint-Sylvain avait eu à la fois un grand homme et un grand événement. De là datait une ère nouvelle pour la ville. Ce n'est donc pas sans motif que ce récit commence devant un billard, au moment où Évariste démontre à la jeunesse assemblée la théorie des effets de queue et du carambolage par bandes.

liM deux camps»

Le local où Évariste déployait ses grâces n'avait rien qui pût faire rougir un homme comme lui^ élevé dans Tatmosptière des grands établissements de Paris. Gérenflot n'avait monté son café que sous l'inspiration du fils de Graindorge, et quoique cinq dns qc fussent écoulés depuis le jour de l'ouverture, on voyait que le goût d'un connaisseur avait présidé au choix du matériel. Ainsi le billard avait des blouses étroites et des bandes élastiques ; toutes les queues étaient à procédé, en bois venii et garni de nacre. En fait d'accessoires, rien ne manquait ni le bleu, ni la peau de chagrin, ni les râpes, ni les limes de diverses finesses, Évariste aimait l'ordre; il

portait cette passion dans les moindres détails de sa vie. Aussi exigea-(41 de Gérenflot que chaque joueur eût sa queue et chaque queue sa case, garantie par une serrure. Un râtelier de pipes, toutes pourvues d*un numéro, se défendait également contre les tentatives de promiscuité, à Faide du plus ingénieux mécanisme. Ces précautions étaient autant d'hommages rendus au sentiment de la propriété et autant de gages donoés à la bonne harmonie de rétablissement.

n faut le dire, au nombre de ses devoirs, Évariste plaçait en première ligne celui de maintenir la paix autour de lui et d*y créer des habitudes régulières. Au moment où nous sommes, son premier feu de jeunesse a ikit place à une ardeur réfléchie. D ne garde de ses anciennes habitudes que ce qu'il en Haut pour maintenir son ascendant sur la génération qui arrive. Ce qu'il faisait naguère par instinct, 11 le fait aujourd'hui par calcul. L'âge est venu, et avec lui le cortège des ambitions qu'il amène. Cest l'heure où l'activiAé se règle, où Ton cesse d'aimer le bruit pour le bruit, le mouvement (H)ur le mouvement. Non pas qu'Évariste ait encore un but bien précis; il éprouve seulement le besoin de s'en créer un. Jusqu'alors il a vécu un peu à l'aventure, heureux comme Test un homme chez qui la santé déborde et qu'aucun excès ii'ébianle, populaire comme un Lafayette^ admiré comme un Napoléon, roi de Saint-Sylvain ou à peu près, respecté du sous-préfet qui le craint, adoré des femmes qui se ranachent; le premier au billard, à la chasse, à la danse, enfin l'orgueil et la coqueluche du pays. Quoi de plus beau qu'un tel rôle, s'il pouvait durer éternellement?

Mais toute grandeur passe; Ëvariste le sait bien, c'est le seul souvenir qui lui soit resté de ses études sur l'histoire romaine. Trente*cinq ans ont sonné, c'est la limite des folies permises ; il n'y a plus alors qu'à se ménager une abdication décente. Voilà où visait désormais le plus illustre des Graindorge. Déjà il a choisi de sa main un adolescent, Jules

RicussGC, pour le dresser à sa guise et le mettre en mesure de recueillir sa succession. Jules est un joli blond, distingué, élégant, d*un esprit railleur, d'un caractère résolu. Ces qualités Font désigné au choix d'Évariste; Rieussec est devenu son lieutenant, son inséparable ; il commence à recueillir les fruits de cette adoption, et à jouir des prérogatives de ce litre.

C'est entre ces deux personnages, le maître et Félève, que Tentretien vient de s'engager, dans Tune des salles de l'établissement de Gérenflot. La galerie est nombreuse, elle entoure le billard sur lequel plane un nuage de fumée. L'attention est portée à son comble ; il s'agit de quelques effets nouveaux dont Ëvariste poursuit la démonstration. Les athlètes sont en habit de combat, sans cravate, et la queue appuyée à répaule. Pour la cinquième fois, Ëvariste a passé la lime sur son arme favorite et plongé sa main dans une sébile de son pour anéantir jusqu'au dernier vestige de moiteur.

— Mon BjBtit/ dit-il à Jules Rieussec, ce carambolage est immanquable. 11 n'y a qu^à prendre la bille en tète et un soupçon sur la droite. Veux-tu essayer, pour voir?

— Volontiers, répondit Jules.

— Eh bien! mon petit, continue Ëvariste, viens que je te place... Bon, t'y voilà. Maintenant, prends la rouge eu trois quarts, et tu m'en diras des nouvelles.

Le jeune homme iyuste un instant, puis lâche le coup en usant de toute la vigueur de son poignet.

— Manqué ! mon petit, dit l'aigle de Saint-Sylvain. Trop de force; pas assez lâché. C'est ce qui arrive toujours quand on n^y va pas avec aisance ; la bille n'obéit plus, ne rend pas, et puis bonsoir. Tiens, que je te donne une leçon.

En achevant ces mots, Ëvariste replace les billes et joint Teterople à la démonstration. Par trois fois il recommence le coup, par trois fois il le réussit, aux applaudissements de la galerie.

— Voilà comme on manœuvre chez Manoury, dit-il, en je-

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tant la queue sur le billard, avee le geste d'un homme habitué à de pareils triomphes. Gérenflot, deux verres d^absynthe; il faut consoler Jules de son échec.

Cette scène était terminée, et déjà les curieux qu*elle avait réunis autour du billard commençaient à se disperser, quand Évariste Graindorge attira de nouveau Tattention sur lui.

^ Gérenflot s'écria-t-il en prenant sa plus belle voix de commandement.

Le maître du Café du Commeree comprit, au timbre de Forgane, qu'il y avait urgence ; il s'empressa d'aocourir.

^ Me voicit monsieur Ëvariste, dit*il, en appuyant ces paroles d*un sourire démesuré.

^ As-tu exécuté mes ordres pour demain? poursuivit le despote du lieu. Est-ce en règle, GérenOot?

^ Oui, monsieur Ëvariste; je n'y aurais pas manqué, allez ! dit Thumble industriel.

— Les pétards sont prêts, Gérenflot?

— Oui, monsieur Ëvariste.

— Les lampions aussi ?

— Oui, monsieur Ëvariste.

— Tu auras des jeunes filles vêtues de blanc ? Gérenflot.

— Nous aurons des jeunes filles vêtues de blanc, monsieur Ëvariste.

— Des bouquets de fleurs ?

— En masse ! monsieur Ëvariste. On dévaste les jardins à trais lieues aux environs.

— C'est bien, retourne à tes fourneaux.

— Faites honneur, monsieur Ëvariste, dit le maître du Café du Commerce, en terminant ce dialogue par le plus profond des saints.

Ëvariste Graindorge acheva son veirc d'absynthe; puis, comme celte petite scène avait de nouveau amené autour de* sa table une affluence de curieux, il se leva et prit une pose qui ne manquait pas de solennité.

— Messieurs, dit-il, c'est demain qu'arrive notre honorable député, Céiestin Vauxbelles. Après une session des plus laborieuses, il vient se reposer au sein de sa ville natale^ au milieu de ses commettants. Je ne vous rappellerai pas les titres de ce digne mandataire à la reconnaissance des habitants de Saint- Sylvain. Ces titres sont dans toutes les mémoires. L'arrondissement n'était rien, ne comptait pas, avant que Gélestin Vauxbelles eût été appelé à le représenter. Ou négligeait Saint- Sylvain comme s'il n'eût pas figuré sur la carte de France. Recueillez vos souvenirs, je vous en conjure ; songes à ce qu'étaient vos routes^ vos ponts^ vos églises, et voyes tout ce que cela est aujourd'hui. Saint-Sylvain n'a pas formé, depuis quatre ans, un seul souhait qui n'ait été exaucé à l'instant même. La manne des faveurs n'est tombée nulle part d'une manière plus soutenue et avec plus d'abondance; je vous en prends tous à témoins.

— C'est évident^ dit Jules Rieussec, qui avait pour emploi de donner la réplique à son illustre ami^ tout ce qu'O y a de plus évident.

L'assemblée entièi*e semblait s'associer à cett&pensée ; Ëva* riste rencontrait un témoignage à peu près Universel d'adhésion.

— En effet, répétait-on à la ronde, Céiestin Vauxbelles a beaucoup fait pour le pays; c'est une justice à lui rendre.

— Oui, mais à quel prix, s'écria une voix.

De tout ce qui venait de se dire, Ëvariste ne recueillit que ces paroles malveillantes. Celui qui les avait prononcées était un homme de quarante ans, sec, jaune, bilieux, avec des petits yeux noirs doués de l'éclat inhérent à cette complexion. Ou pouvait lire sur ce visage un sentiment d'envie uni à un mnd fonds d'opiniâtreté. Pendant que la masse des habitués formait un cercle empressé autour d'Évariste, le mécontent se tenait à l'écart, assis sur l'appui de la fenêtre et jetant à la ronde des regards ironiques. L'aigle de Saint-Sylvain oom-

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prit qu'il avait un adversaire ; cependant, il ne releva point le gant et passa outre :

— Messieurs, dit-il, il y a ici unanimité, à ce que je vois. Personne n'ose contester les services rendiu par Célestin Vauibelles, il a su obliger tout le monde ; il a donné satis* laetioQ à tous les intérêts...

— Excepté à Tlntérêt général, dit la voix réfractaire.

— 11 a su, continue Évariste sans se déconcerter, porter toutes nos doléances devant Tadministration, se faire écouter.. .

— Bah! dit la voix, on ne connaît pas la couleur de ses paroles.

Cette scène ne pouvait se prolonger plus longtemps ; Évariste le sentit. 11 fallait attaquer reunemi de front, prendre le taureau par les cornes. Les hostilités étaient trop directes^ trop persistantes ; il ne s'agissait plus d'une boutade, mais d'une và'itable levée de boucliers.

Le personnage qui se livrait à ces interruptions systématiques se nommait Victor Simonneau, il était notaire à Saint- Sylvain. Depuis quelque temps, il régnait entre les Simonneau et les Graindorge une lutte d'influence qui peu à peu tournait à l'aigre et prenait un caractère menaçant. Tout ce que le député Yauxbelles faisait à l'intention des Simonneau était vu de mauvais œil par les Graindorge, et les Graindorge ne pouvaient obtenir de faveur sans que les Simonneau en fussent jaloux 'jusqu'à la rage. Placé entre ces deux écueils, ne pouvant obliger ceux-ci sans mécontenter ceux-là, le députe était le plus malheureux et le plus embarrassé des hommes. Toute sa tactique consistait à tenir la balance à peu près égale entre les deux familles, et à se maintenir en bonne odeur auprès de Tune et de l'antre par un prodige d'équilibre^ incessamment renouvelé. C'était un jeu difficile et qui ne pouvait se prolonger longtemps. En effet, les Simonneau venaient de rompre. Un bureau de tabac donné à un protégé de Graiodox^e avait fait verser la mesure, et les interrup-

ruptions obstinées du notaire étaient le prélude des hostilités. Quand Évariste se fut bien assuré du fait et eut compris ce qu'il y avait de sérieux là-dessous, il changea sur-le-cbarop d'attitude, et se tournant vers Victor Sitnonneau :

— Monsieur, lui dit-il avec une certaine emphase ^ si vous avez quelqu'accusation à porter contre notre honorable député, il vaut mieux vous en expliquer franchement que de procéder par voie d'insinuation. Les hommes d'honneur aiment mieux les coups d'épée que les coups d'épingle. Parles.

Victor Simonneau n'était pas préparé à un rôle aussi hardi, aussi direct. Il lui répugnait de poser, d'être mis en scène. Gélestin Vauxbelles lui avait rendu divers services, et pouvait lui en rendre encore. L'intention du notaire était moins de rompre que de faire sentir son joug; il voulait se tenir sur la réserve sans brûler ses vaisseaux. Aussi l'apostrophe d'Ëvariste eut-elle pour effet de le déconcerter. Il balbutia quelques reproches, mais en usant de précautions oratoires et se montrant prodigue de ménagements. Évariste triomphait, il tenait son adversaire courbé sous son regard dédaigneux.

^Eh bien! monsieur Simonneau, disajt-il, sont-ce là tous vos griefs ? N'avez- vous plus rien à reprocher à notre honorable représentant?

— Mais son silence! répliquait le notaire avec une certaine hésitation.

— Bah! poursuivit Évariste, ne trouvez- vous donc pas que l'on parle suffisamment à la Chambre? La famille des bavards n'y est-elle pas assez nombreuse? En vérité, vous avez là un goût singulier.

— Mais encore, ajoutait le malheureux placé sur la sellette et livré aux regards de l'assemblée, encore faudrait- il donner signe de vie et fournir un témoignage d'influence !

— - Je vous arrête là! s'écria Évariste. Attendez une minute. Gérenflot, apportez le Moniteur. Monsieur Simonneau, ajouta l'orateur quand il se fut muni de la feuille officielle, lisec, je

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TOUS prie, ceci, pour servir à votre éducation. Vous y ti-ou- ▼erez uu rapport fait à la Chambre des Députés, pai* Gélestin Vaoxbelles.

--Un rapport? dit le notaire.

—Oui monsieur, ajouta Ëvarlste, un rapport ! Vous ne vous attendiez pas à cela! un rapport qui autorise la ville de Brivesla-Gaillarde à s'imposer d'un centime à Textraordinaii^e.

--Sans doute, dit Simonneau ; mais c'est bien peu de chose.

— Bien peu de chose, monsieur! s'écria Évariste du ton le plus solennel. Vous appelez peu de chose un fait aussi capital ! une ville que l'on autorise à s'imposer ! et à l'extraordinaire encore ! Vous ne voyez pas là une grande marque de con* fiance! Monsieur, monsieur, vous êtes bien difficile.

Le notaire ne pouvait pas continuer la lutte sur ce ton : il le comprit et se retira, laissant le champ libre à ses antagonistes et remettant à un autre jour le soin de sa vengeance. Quant à Évariste, il était radieux, et^ reprenant la parole :

— Messieurs, dit-il^ pour répondre à d'indignes soupçons, je vous propose d'aller tous demajn à cheval au devant de notre député, jusqu'aux limites de l'arrondissement. Il faut qtt*il entre à Saint-Sylvain sous l'escorte de ses amis ; c'est une vengeance digne de lui.

— Adopté ! adopté ! dit l'assemblée à Tunanimité.

— Gérenflot^ ajouta Évariste, tu mettras en réquisition tous les chevaux de la ville ; il faut que la journée de demain fasse époque dans les annales du pays.

Sur ces mots, le cercle des habitués se dispersa, et Graindorge resta seul avec son confident Rieussec.

— Jules, Jules, lui disait-il, tu l'as entendu ce Simonneau. Je le devine, vois-tu, je le perce à jour, cet homme; je sais à quoi il aspire.

— Eh bien ? répliqua Rieussec.

— n veut être décoré, dit Évariste ; c'est clair comme de Veau de roche.

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Une popnlatlom empressée*

D'après les avis rtiçus à Saiut-Sylvain, Gélestin YauxbeUes ne pouvait faire son entrée dans le chef-lieu qu*à une heure assez avancée delà journée. Il avait choisi, comme moyen de transport, le coupé de l'admiiiist ration des postes, qui Iravei'sait d*ordinaire Tarrondissement entre cinq et neuf heures du soir. Évariste arrêta ses mesures en conséquence. Un rendez-vous fut pris pour quatre heures devant rétablissement de Gérenflot ; on devait partir de là pour se porter à toute bride au devant de Thonorable mandataire;

Pendant tout le jour, une émotion inaccoutumée régna dans Saint-Sylvain ; les esprits y étaient sous Tempire de cette fièvre qui précède les grands événements. Aucune ambition qiii ne fût en émoi, aucune curiosité qui ne fût en effervescence. Chacun se préparait de son mieux, les uns au rôle d'acteur, les autres au rôle de témoin. Les hommes apprêtaient leurs placets, les femmes leurs toilettes. L'autorité municipale se trouvait alors entre les mains du père Graindorge, qui ne put s'empêcher de jeter un coup d'œll sur son écharpe, et tint à s*assurer que rien n'avait terni l'éclat de cet insigne. La mère Graindorge avait commandé un bonnet pour la circonstance, et mademoiselle Anaïs Graindorge, fort jolie brune de vingt ans , modérait avec peine les élans d\me joie expressive. Même préoccupation, même air de fêle chez les Siraonneau ; toutes les cervelles étaient à Tenvers. Il n'était pas jusqu'au sous-préfet qui ne se ressentit de cette disposition. Ce fonctionnaire comprenait qu'il allait être dominé ; sa fierté s'en alarmait par avance.

LE COQ DU CLOCUEft. 19

Quelques minutes avant Fheure assignée au rendez-vous équestre, Évariste se trouva devant l'établissement de Gérenflot. Gdui-ci, en garçon ponctuel^ stationnait sur la place, à Fombre d'un orme touffu ; il tenait par la bride le cheval du fils Graindorge, et poursuivait un long monologue en lut caressant le garrot. L*animal répondait à ces marques de sympathie par des airs de tête majestueux, et dirigeait ses regards vers toutes les issues, comme s'il eût cherché un cavalier digne de lui. Cétait un barbe croisé de Limousin, bête. pleine de feu, élégante, avec des jarrets fins el secs, des yeux arabes, une tête menue et légèrement moutonnée. Évariste. l'avait nommé Quiroga. Du plus loin que l'animal aperçut son maître, il se fit comme une révolution dans ses allures. Gérenflot ne pouvait plus le contenir^ tant il témoignait d'impatience; les naseaux au vent, les oreilles en cornet, il battait la tare de ses pieds et couvrait son poitrail d'écume. Peutêtre aurait-il rompu sa bride si Évariste ne se fut approché.

— Là, là, Quiroga ! dit-il on promenant la main sur son eocohire. Nous sommes bien méchant aujourd'hui.

L'animal tressaillit au son de cette voix, et agita la tête à pluÂears reprises en guise de salut. Cependant, Évariste s'était mis en selle et assurait ses étriers pai* un petit temps de voltige.

— Maintenant, Gérenflot, ajouta-t-il, va détacher Ariel. Quiroga et Arlel étaient inséparables. Ce dernier était un

beau lévrier d'Amérique^ pure race du Pérou. Sa robe était nankin, tachetée de blanc; son poil, doux comme un duvet, devenait si peu fourni à la hauteur du poitrail que la chair en était presque à nu. Aucune famille de lévriers ne peut prétendre à la beauté de ces races américaines^ quand elles n'ont pas été abâtardies par le croisement ou fatiguées pai' le climat. Rien de plus doux et de plus expressif que leurs yeux, de plus él^ant que leur tête fine et admirablement découpée.

La charpente est pour ainsi dire à découvert chei eux : on les dirait toutoset muscles. Le râble s'élève en s'amoindrissant comme celui du lièvre, et se termine par une queue dont on distingue les moindres vertèbres. Ariel appartenait à cette espèce et en était un échantillon fort distingué. A peine lui cnt-on enlevé sa laisse quMl s*échappa en bondissant et vint appuyer ses deux pattes sur Tétrier d'Ëvariste, comme pour lui demander un témoignage d'intérêt; puis, quand il eut satisfait à ce devoir^ il se mit à gambader autour de Quiroga en faisant, entendre un jappement aigre à la fois et sonore. Chaque mouvement de cet animal était d'une grâce exquise ; it ne prenait pas une attitude qui n'eût l'air d*être arrangée avec art et en vue pour ainsi dire d'un effet de scène. Il semblait poser.

Cependant la place se garnissait peu à peu de cavaliers ; Tescadron se formait, et il avait^ vraiment un fort bel aspect. Situé à peu de distance du Poitou et du Limousin^ Saint-Syl* vain n'est pas étranger à Téducation chevaline. Ses prés naturels nourrissent des poulains et des pouliches qui jouissent d'une certaine réputation, et les éleveurs du pays envoient des sujets estimés aux provinces environnantes. Tout habitant aisé de Saint-Sylvain est donc expert en fait de chevaux et a dans son écurie au moins une bête de choix. Aussi comptait-on devant rétablissement de Gérenflot vingt jeones gens fort bien montés, lorsque quatre heures sonnèrent à la pendule du café. C'était le moment fixé pour le départ : Ëvariste avait déclaré que Ton n'attendrait personne. De Saint- Sylvain aux limites de raiTondissement, on comptait cinq lieues de pays, et pour arriver à temps, il n*y avait pas une minute à perdre. Quiroga, d'ailleurs, ne se possédait plus ; cette nombreuse compagnie le mettait hors de lui ; il en était comme enivré. Jamais Ëvariste, qui pouvait passer pour un cavalier accompli, n'avait eu autant de peine à le maîtriser ; l'animal lui trompait la main par des écarts inattendus»

piafiait, pirouettait sur lui-même, se livrait enlin à des actes de révolte très-caractérisés.

— Sois tranquille, mou mignon, tu vas payer cela, lui disait riUustre Graindoi^e. Chacun son tour.

Pois, se retournant vers les cavaliers, échelonnés sur la place, et prenant ses grands airs de commandement.

— Tout le monde y est-il? sommes-nous en nombre ? s'écria-t-il.

— Oui, répondit une voix.

— Eh bien! en route! ajouta Évariste.

Et, rendant la main à Quiroga, il s*élança du côté de la grande rue de Saint-Sylvain. Jules Rieussec galoppait à ses côtés, le reste de Tescadron suivait. Ils venaient d'atteindre les portes delà viUe quand un homme déboucha d'un chemin latéral et fit un mouvement pour se joindre à eux. Celait le notaire Simonneau, monté sur un bidet de famille ; Ëvaristc étonné ralentit Tallure de son cheval.

— Quoi! vous ici? monsieur Victor, dit-il au nouveau venu ! Vous, des nôtres!

— Et pourquoi pas? répondit tranquillement le notaire en mettant son bidet en ligne. Suis-je de trop?

— Au contraire, dit Évarisle, soyez lé bienvenu, me leur Victor ; mais il me semble cependant qu'hier...

— Bah ! un petit nuage, répliqua le notaire en } isquant Texplication et poussant sa bête pour semaintenii au niveau des autres cavaliers.

Évariste n'insista pas; seulement, il se pencha vers Rieussec, de manière à être entendu de lui.

— Tu le vois, Jules, lui dit-il, tu le vois, le caffard, le jésuite. Hier, il tranchait du mécontent; aujourd'hui, il capitule. Si cane fiait pas pitié!

— Que veux-tu, répondit Rieussec, un Simonneau sera toujours un Simonneau.

— Attends, continua Evariste en s'abandonnant au bouil-

lonnement intérieur de sa colère; attends, fils d'Escobar, je vais te sei*Yir un plat de ma façon. Je veux qu*il t'en souvienne de cette journée. Tu n'en sortiras que détérioré, si lu en sors. Jules, ajouta-t-il en se tournant avec vivacité vei's son compagnon^ les éperons dans le ventœ de ton cheval^ et à fond de train. Suivra qui pourra.

Prêchant d'exemple, Ëvariste rendit la bride à Quiroga, qui partit comme Téclair et fit voler la poussière du chemin. Ariel bondissait autour du cheval, enchanté de se trouver à pareille fête :

— Eb bien! mon mignon, disait Graindorge à son noble animal, tn voulais de Tespace il y a un quart d'heure. En voilà, dévore-le; ne te gêne pas: les opinons sont libres.

Gomme pour répondre à ce défi, le cheval redoublait de vitesse.* Sa robe noire se tachetait d'écume, ses naseaux semblaient exhaler du feu. Evaiîste craignit d'abord que sa troupe ne pût pas soutenir cette allure ; mais au bruit des sabots qui résonnaient sur la chaussée, il comprit qu'il était suivi et maintint Quiroga au galop pendant les cinq lieues qui le séparaient des limites de l'arrondissement. Une fois arrivé au terme du voyage^ on se compta ; Victor Simonneau manqua seul à l'appel ; le reste de l'escorte s'était vaillamment comporté. Quant au notaire, il avait essayé de suivre; mais son bidet s'était positivement refusé à un pareil excès. Au premier tournant du chemin on le perdit de vue et il ne rejoignit la troupe qu'une heure après, exténué, barrasse, demandant grâce. Ëvariste fut impitoyable.

— A cheval, dit-il, voici la malle-poste. A cheval, et tant pis pour les traînards.

En effet la malle-poste arrivait et avec elle Gélestin Vauxbelles. 11 eut à peine le temps de distribue!* çà et là quelques coups de chapeau et quelques poignées de main. Le courrier était en retard^ il fallut se remettre en route à l'instant même. La voiture s'ébranla, l'escorte aussi. G'était pour

k député un honneur dont il fallait se montrer vivement touché. Il comprit que son rôle commençait et qu'il convenait de se prodiguer pour des commettants aussi expansifs. Aussi crut-il de son devoir de tenir obstinément la tête hors de la portière et d*envoyer des mots charmants à l'adresse des cavaliers qui s'approchaient le plus des roues du coupé. C'était trancher du bon prince, se dessiner en homme qui connaît les champs et veut le bonheur de ceux qui les habitent.

— Bonjour, Touchard, disait-il à l'un; vos foins ont- ils donné cette année? — Oui. — Allons, tant mieux.

— Phélipeaux, disait-il à un autre^ de quoi a-t-il retourné dans la grossesse de votre femme? est-ce un garçon, est-ce une fille?

— Un garçon, monsieur Vauxbëlles, faites honneur, répliquait Phélipeaux.

— A la bonne heure, disait le député, vous avez eu la main heureuse cette fois. J'en ferai .mon compliment à madame Phélipeaux.

Quant à Evariste, il n'avait échangé que deux mots avec Célestin, mais ces deux mots témoignaient de Tétat de son âme. -« J'ai à te parler, lui avait-il dit.

— Tu sais que je suis à tes ordres, répondit Vauxbelles.

Le trajet se continua ainsisans incident remarquable é Seulement à une lieue de Saint-Sylvain, un épisode presque ina^ perçu jeta une petite diversion dans cette scène. A cette di/^ tance se trouve une maison de campagne que l'on désigne dans le pays sous le nom de la Chênaie ; c'est un ancien château dont une aile a été restaurée à la moderne^ et qu'entourent des massifs d*arbres semés de prairies. Un pavillon en façade sur la grande route en forme une dépendance. Au moment où la malle-poste passait devant ce bâtiment isolé, on put voir derrière les pei-siennes du pavillon s'agiter un mouchoh* blanc, et Célestin Vauxbelles déploya le sien presque à la même seconde. Était-ce un pur effet du hasardi

OU y avait-il en cela quelque préméditation! (Test ce que se demandait Jules Rieussec, qui seul avait surpris cette circonstance fugitive.

Quand on 'arriva à Saint-Sylvain, la nuit était presque close, et GërenQot en avait profité pour inonder de lampions '. la porte de son établissement. La maison d*habitation de Célestin Yauxbelles, placée en face du Café du Commerce^ venait d'être mise également au régime d'une illumination extraordinaire. Sur le seuil de la porte se tenaient douze jeunes filles vêtues de blanc et munies de bouquets démesurés. Toute la musique du pays, violons, clarinettes et orgues de barbarie, se livrait à d'abominables sérénades. Gércnflot avait en outre^ placé les vauriens des environs à la tète de vingt douzaines de pétards qu'ils envoyaient dans les jambes des musiciens et parmi les demoiselles d'honneur, effrayés de cette mousqueterie. Enfin trois salves annoncèrent l'arrivée de la malle-poste et accompagnèrent le député jusque sur le seuil de son logement.

Ce fut au milieu de pareils honneurs que Célestin Yauxbelles fit son entrée dans Saint-Sylvaia. A peine avait-il mis le pied hors de la voiture qu'il se vit ébloui de clartés, accablé de fleurs et embrassé à la ronde par les plus jolies filles de la localité. Cest à grand peine qu'il parvint dans son salon où se trouvaient réunies les autorités de Saint* Sylvain. Pour se délivrer de tant d'importuns, le député fut obligé d'invoquer les droits du voyageur, les fatigues de la roule, l'heure avancée, le besoin du repos. Chacun, avant de le quitter, voulut pourtant obtenir au moins une poignée de main ou lui glisser quelques mots à l'oreille. Victor Simoiuieau, qui avait soutenu en héros les épreuves de cette journée et qui devait y perdre un bidet de famille à demi mort sous lui, entraîna le représentant de Saint-Sylvain dans Tcmbràsure d'une cro'sée, et là, prenant le ton d'un homme pénétré et malheureux :

Ll COQ DU CLOCHBK. 23

— Monsieur Gélestin, lui dit-il, les Graindorge devieuncot insupportables: il faudra choisir entre eu;i et nous.

Quant à Evariste, resté le dernier et comme un ami de la maison qui a des droits sans limites, il ne quitta pas Vauxbelles sans lui dire :

— Gélestin, j'en ai par-dessus la tête de ces Simonneau ; il est temps d^en finir, vois-tu.

Le député de Saint-Sylvain se coucha sur cette double requête. Ainsi, dès le début, son triomphe s'imprégnait d'amertume et ses palmes se mélangeaient de soucis.

Vtm vIsiOMS de («éreaflot.

Il n'est point ici-bas d'éclat qui ne passe ni de bruit qui ne s*apaise. Saint-Sylvain réprouvait; Tombre et le silence y régnaient de nouveau, et semblaient être plus profonds par reflet du contraste. Les dernières portes se fermaient au loin; les lumières s'éteignaient une à une. La ville s'endormait, et Ton eût dit qu'à raison des excès de la journée son sommeil était plus pesant que de coutume.

Lorsque dix heures sonnèrent au timbre de la cathédrale, une seule maison protestait encore contre ce repos et se défendait contre ces ténèbres : c'était celle où Gérenflot avait placé le siège de son industrie. Le digne garçon s'était montré si génércui en matière de suif que son illumination durait plus que la fête, et dépassait les limites du programme. Disposés sur l'auvent du café, huit lampions continaient à exhaler une fumée acre, mêlée de lueurs vacillantes, et le propriétaire de rétablissement contemplait ce spectacle avec l'oiigueil

que fait naître dans une âme bien placée le sentiment du devoir accompli.

— Tespère qu'elle a été un peu soignée, la réception, se disait-il. Six livres dix sous d'éclairage, sans compter la mous* quetade et Tailifice. C'était digne d'un prince du sang !

Cependant l'accent de satisfaction qui éclatait dans ces paroles ne se soutint pas et fit place d'une manière soudaine à un appel suppliant et presque douloureux.

— Mon Dieu! s'écria Gérenflot, que vois-je là? Vite, Gervaise, vite ici avec un fallot.

Celle à qui s'adressait ce cri de détresse était une jeune femme occupée à mettre tout en ordre sur le comptoir du café. D'une main adroite et agile, elle essuyait les flacons garnis de liqueur, renouvelait Teau de la jardinière, recueillait l'argenterie, comptait sa recette du jour, enfin donnait à toute chose les derniers soins et le dernier coup-d'œil. Quelque absorbée qu'elle parût dans cette besogne, son attention était néanmoins partagée^ et de temps à autre elle jetait vers les croisées, qui s'ouvraient sur le jardin, des regards soucieux et furtifs.

Au ton de commandement que Gérenflot avait pris en rappelant à son aide, il était facile de deviner qu'un droit formel enchaînait cette jeûne femme à ses ordres. En effet Gervaise appartenait à Gérenflot en vertu des pouvoirs que délè^ent la loi et l'église, et lui devait obéissance aux termes de l'article 213 du Gode civil. C'est Evariste qui avait fait autrefois ce mariage, et comme Gervaise était un beau brin de fille, le garçon de .moulin avait trouvé l'affaire fort à son gré. Evariste d'ailleurs ne protégeait pas à demi; il dotait Gervaise et lui donnait le café pour bouquet de noce. Pouvait-fl faire moins? Gervaise Crétu était la fille d'un fermier des Grain* doi*gc, hi filleule de sa mère; elle avait grandi sous ses yeux, traitée comme un enfant de la maison, sur le pied de cette domesticité familière et affectueuse qui subsiste encore dans

quelques-unes de nos provinces. Ainsi Gërenllot tenait tout de la main de son protecteur; une position, un établissement^ une dot et une femme. Que de titres à une reconnaissance sans limites !

Mise en lelicf par ce petit événement, Gervaise ne s'était pas montrée an-dessous de sa fortune. Quelques mois avalent suffi pour changer la naïve paysanne en dame de comptoir et remplacer la gaucherie par un certain manège. A ce jeu-là, les femmes vont si naturellement et si vite; elles y déploient tant de ressources et d'instinct ! Gervaise ne donnait pas de démenti à son sexe; elle avait des airs de tête qu'une marquise n*eût point désavoués, des sourires et des grâces qui enchantaient les clients deGérenflot. Ces succès faisaient l'orgueil et la joie du mari ; il voyait un bel avenir s'ouvrir devant ses sirops et ses limonades. La fleur de Saint-Sylvain était comme enchaînée au comptoir de sa femme ; la jeunesse donnait l'impulsion, les hommes graves s'en défendaient avec peine. Les yeux de Gervaise avaient fait des ravages au sein du tribunal; les contributions indirectes y résistaient mollement ; le conservateur des hypothèques allait capituler ; la gendarmerie même semblait atteinte dans la personne de ses chefs. Ainsi la magistrature, l'administration et l'armée payaient à l'établissement un tribut de demi-tasses et de petits verres dont Gérenflot était fiera bon droit.' Evariste seul se montrait plus sévère sur le choix des moyens et n'acceptait pas cette vogue à tout prix : il armait la jalousie de Gérenflot et le dressait à un système de surveillance;

Au bout de quatre aas d'exercice, Gervaise connaissait tous les secrets du métier ; elle en eût remontré aux limonadières les plus accomplies. Personne ne jouait de la prunelle avec plus d'à-proposj et jusqu'à la limite permise. Souple comme une couleuvre, elle savait se dégager à temps quand la familiarité allait trop loin et annuler le sens des privautés souffertes en public, en y admettant à peu près tout le monde.

28 LB COQ DU CLOGBBft.

C'était de la coquetterie champêtre, la plus raffinée et la plus profonde de toutes. Pour mieux assurer son empire, Gervaisc ne se négligeait jamais ; elle prenait de sa personne un soin minutieux, et imaginait des toilettes charmantes. En cela, rien ne la guidait que son instinct, mais il était sûr. Avec un goût naturel, elle mêlait aux modes de la ville quelques atours villageois, et se composait ainsi des costumes de fantaisie qui lui allaient à ravir. Ses bonnets à la paysanne faisaient ressortir les boucles moirées de ses cheveux blonds, ses traits fins et délicats, une bouche toujours prête au sourire et des yeux à incendier une garnison. Son fichu volontiers transparent, ses jupes toujours courtes, ses bras souvent découverts^ tout contribuait à répandre sur elle un attrait singulier, quelque chose de délicat et de savoureux, où se confondaient Télégancc des villes et la sève des champs. On eût dit un sauvageon couronné d'une greffe magnifique.

Telle était cette Gervaise, dont Gérenflot réclamait Fassistance avec une voix éplorée. L'appel était si plaintif, si déchirant 9 que la jeune femme cmt à un assassinat, ou fout au moins à un incendie. Elle s'empara du fallot, s'élança du côté de la porte, et se trouva en face de son mari, qu'éclaira soudainement la lumière dont elle était armée. Gérenflot semblait anéanti : les bras croisés sur sa poitrine, la tête courbée sous le poids d'une vision fatale, il ne détachait pas les yeux de la façade de son établissement, et semblait y lire son arrêt, écrit dans les dernières lueurs des lampions.

— Eh bien, notre homme, dit Gervaise, qu'est-ce donc? Tas la figure d'un spectre; qui te bouleverse ainsi?

— Tiens, vois, répliqua l'infortuné Gérenflot, en dirigeant sa main vers les panneaux et l'enseigne du Café du Commerce,

— Et puis ! dit Gervaise, dont les yeux ne s'étaient point faits encore à l'obscurité.

— Tu ne vois pas? ajouta Gérenflot.

— Non, répondit sa femme.

Le malbcareuxpritlefallot et le porta avec vivacité vers la boiserie extérieure, puis exhalant un soupir qui semblait tiré du fond de ses entrailles :

— Regarde, maintenant, dit-il à sa femme.

Gervaise examina mieux et comprit le motif de cette sombre douleur. En développant à Texcès le chapitre des lampions, Gérenflot avait voulu faire un acte politique^ et prouver quMl ne reculait devant aucun sacrifice quand il s'agissait de ses opinions. Mais ce dévouement n*était pas aveugle, irréfléchi, et il n'avait jamais entendu le pousser jusqu'à la détérioration de son mobilier. Or, le suif officiel, livré aux lois deTéquilibre et favorisé par la pente, s'était évertué en se liquéfiant, et^ tombant goutte à goutte, soit sur renseigne, soit sur les panneaux extérieurs, y avait formé une suite de cristallisations qui semblaient empruntées aux décors de l'art gothique. Les lettres de renseigne en étaient souillées; le nom même de Gérenflot disparaissait sous cette immonde enveloppe. Quant aux panneaux que décoraient des queues de billard, groupées avec un art infini, ils étaient sillonnés dans toute lear longueur par d'odieuses stalactites. C'était une véritable profanation : une âme plus forte que celle de Géi*enflot en eût été ébranlée.

— Eh bien! s'écrla-t-il, tu le vois maintenant. Nous avons une enseigne au saindoux ; il ne reste plus qu'à la sauter à la poêle. Gueux de lampions !

Gervaise chercha vainement à calmer son mari, à adoucir sa blessure, à l'arracher à ce spectacle.

— Non, disait Gérenflot, je ne me coucherai pas que tout ne mi en ordre. J'y passerai la nuit s'il le faut. Ah bien oui ! dormir quand on a sur le cœur une pareille ordure l Et puis^ que dirait M. Évai*iste?

Depuis un moment, la jeune femme n'était plus à l'entretien ; elle avait enteadu au loin, et dans la direction du jardin attenant au café, un bruit qu'elle semblait attendre. Rentrer

dans la salle et voler vers la croisée entr'ouverte fut Taffaire d'uQ instant.

— Chut! dit-elle.

Tout se tut; elle revint plus tranquille et prit ces manières de chatte à Tusage des femmes qui veulent endormir les soupçons :

— Veux-tu que je t'aide, notre homme, disait-elle?

— Non, Gervaise, répliqua le digne Gérenflot; je m*en tirerai bien tout seul. Va te mettre au lit, ma petite. Tu as eu assez de mal aujourd'hui.

— As-tu au moins tout ce qu'il te fiiut, dit la jeune femme en insistant pour la forme?

— Oui^ Gervaise, répondit Gérenflot, qui disposait déjà la double échelle le long de la façade. Porte-moi seulement le baquet de la cuisine.

Elle obéit, puis se retira en prêtant Toreille à tous les bruits • Pendant ce temps, Gérenflot gravissait les barreaux de son échelle et se livrait avec une ardeur fiévreuse à un lessivage général de ses boiseries :

-* Voilà un métier, se disait-il! Faire peau neuve à onze heures du soir-l Travailler la nuit comme les voleurs et les chouettes! M. Célestin peut dire qu'il me la coûte belle! On me nommerait n'importe quoi, maréchal ou capitaine de pompiers^ qu*on ne ferait rien de trop. Mais ça ne retourne jamais pour nous autres, pauvres gens. Ty perdrais vingt enseignes qu'on ne m'en saurait pas plus de gré. Ah l si ce n'était pas pour M. Évariste, ajouta-t-il avec un soupir qui partait du cœur, il y a longtemps que je lui aurais tourné le dos à ce gouvernement. Un peu que je dégraderais mon enseigne pour ses beaux yeux.

Il fallait que la douleur fût bien vive chez Gérenflot pour l'amener à une révolte aussi caractérisée. Ces plaintes le soulageaient; il y trouvait une force nouvelle pour faii'e dispa* raitrc les corps étrangers qui déshonoraient sa laçade. Ce*

pendant, à mesure que renseigne reprenait son aspect et que les panneaux se débarrassaient de leur couche impure^ il sentait renaître chez lui de meilleurs sentiments. A minuit, quand son œuvre de restauration fut achevée, la paix était rentrée dans son ftme et le calme dans son opinion. Un seul souvenir survécut à cette épreuve : celui d^une journée bien remplie*

— Je puis aller me coucher maintenant, se dit-il avec un épanouissement visible; voilà de la bonne besogne.

En efiet, Thonnéte, industriel venait de rentrer ses ustensiles, et, après un coup d'œil jeté autour de lui, il aju3taitlc dernier panneau de sa boutique, lorsqu'un léger bruit éveilla son attention. La porte de M. Vauxbeiles, située en face de la sienne, semblait crier sur ses gonds; il dirigea les yeux de ce côté. Un homme sortit de la maison, et Gérenflot, de la distance où 11 était, crut reconnaître le député.

— M. Gélestin, se dit-il sous le coup d'une première surprise. Bah! pas possible! A ces heures? A peine arrivé de voyage !

Cependant, la curiosité s'en mêla et donna à Gérenflot ridée de s'assurer du fait. Il acheva de fermer son café, et, faisant le moins de bruit possible, il revint se mettre en observation à peu de distance de la maison de M. de Vauxbelles. Dans Fune des ruelles latérales se trouvait une écurie ; Gérenflot en vit déboucher uu homme qui tenait un cheval par la bride, et se mit en selle avec quelques précautions. Cette fois, il n'y avait pas à en douter; Gérenflot avait reconnu le député : c'était lui; plus d'incertitude, plus de doute. Intrigué, il le suivit à quelque distance. Le cavalier maintenait sa monture au pas, comme s'il eût craint d'éveiller l'attention, et se dirigeait hors de Saint-Sylvain. Quand il eut dépassé les dernières maisons, et qu'il se trouva en rase campagne, il piqua des deux et disparut. Gérenflot le vit s'évanouir dans un nuage de poossièi'e :

— Bon voyage! s'écria~t-il. Est-il étonnant, ce M. Celestin? Où diable peut-il aller à ces heures ! 11 faut qu*il ait oublié quelque chose à Pai*is.

Cette apparition avait jeté Gérenflot dans une profonde surprise ; aussi revint-il fort tourmenté du côté de son domicile. Pour regagner ses pénates^ il devait longer le jardin du café, et entrer par une porte latérale. Ce jardin, annexe de son établissement, était contigu à ceux des maisons voisines, et ne s'en trouvait séparé que par une haie vive. Cette disposition était générale pour toutes les habitations de Saint-Sylvain. Chacun avait ainsi sous sa main un petit carré de verdure, arrangé tantôt en vci^er, tantôt en potager, et qui allait aboutir aux eaux de TArgentine. Parfois même, de jardin à jardin, il régnait des communications tolérées par Tusage ou ménagées pour la commodité des relations.

Gérenflot s'apprêtait donc à rentrer chez lui, et il introduisait sa clé dans la porte de son domicile, quand il lui sembla entendre quelque bruit du côté du jardin. 11 entra et ne vit personne. Les feuilles de la haie gardaient seules un balancement difficile à expliquer. L'âme de Gérenûpt n'était pas prompte au soupçon; aussi passa-t-il outre et se dirigea-t-il vers le corps du logis. Là, une nouvelle surprise rattendait. Un chien passa près de lui à le raser, et, d'un bond extraordinaire, franchit la haie et disparut dans le jardin de la maison voisine. Gérenflot connaissait trop bien les allures de cet animal pour prendre le change sur son compte.

— Tiens! dit-il, c'est Ariel ! Ariel ici !

Ce fut la seule réflexion que cette rencontre arracha à la philosophie de Gérenflot. Cependant les aventures de cette nuit avalent laissé quelques traces dans son esprit, et il éprouvait quelque peine à se rendre compte de ces apparitions successives.

— Au fait, se disait-il, voilà bien des mystères : M. Vauxbelles qui monte à cbeval à une heure du matin : Ariel qui

vient faire des promenades pardessus nos haies. Toute la ville serait donc en Tair à ce compte. Allons^ mon pauvre Géren* flot, autant croire que tu as la berlue.

IM OodfM et iM «IbeUas.

La guerre intestine dont Saint-Sylvain était menacé couvait depuis longtemps dans les esprits comme la foudre dans les flancs des nues. Bien des signes en avaient trahi rapproche et dénoncé les progrès. On se sentait à la veille de Tun de ces événements qui changent le sort des empires, de Tune de ces convulsions qui ébranlent un pays jusque dans ses fondements. Ainsi devait être TAngleterre au moment où éclata la latte des deux roses ; Fltalic, quand elle se partagea entre les Guelfes et les Gibelins.

La nomination de Célestin Vauxbelles^ au moment où il se mit pour la première fois sur les rangs^ avait été une sorte de surprise. L'arrondissement était pris au dépourvu , il n'eut pas le temps de se reconnaître. L'audace d'Évariste fit merveille dans un pareil moment ^ agissant lorsque personne n'agissait, il eut toutes les gloires de la campagne et tous les honneurs du résultat. C'était llieure où notre héros arrivait dé Paris avec ses prestiges et tournait les têtes de la jeunesse du lieu. Il avUit la vogue; son candidat l'eut aussi. Évariste ne s'en tint pas là; il parcourut les environs et se montra bon prince vis-à-vis des fermiers, s'inonda de piquette sans froncer le sourcil, parla des avoines en connaisseur^ des sainfoins, des trèfles^ des luzernes, Qomme un ami de la nature^ et réalisa à peu de frais la conquête de tous ces braves

gens. Dès lors l'élection changea de caractère, elle devint une espèce d'acclamation. Célestin VauxbeUes fut porté sur le pavois parlementaire.

Une fois élu, il lui était impossible de méconnaître la main qui Tavait élevé. 11 était Toeuvre d'Ëvariste, rien de plos; Évariste pouvait le briser comme il Tavait créé. Ce sentiment pesa sur la carrière de Yauxbelles ; il s'habitua à envisager toutes les questions au point de vue d'Ëvariste. Eût-il voulu secouer cette chaîne, se dérober à cet asservissement, que son protecteur Peut rappelé sans pitié aux circonstances de son origine. De là un renversement de rôles : Graindorge dominant la politique de Célestin, Célestin faisant à Paris et àSaiut- Sylvain, les affaires de Graindorge.

Pour justifier ces procédés, Évariste s'était créé une théorie qu'il poussait jusqu'à l'abus. Il posait en principe que, dans l'intérêt de Yauxbelles, on ne pouvait donner trop d'importance aux Graindorge. L'idée ne manquait pas d'originalité ; elle mettait d'un seul côté les bénéfices de la position et Tauréole du désintéressement. Ainsi pour que Célestin fût député à toujours, il fallait que les Graindorge remplissent Saint- Sylvain du bruit de leur nom et de leur pouvoir ; aucune influence ne devait subsister près de celle-ci. C'était un soleil jaloux qui excluait tous les astres secondaires.

On devine ce qu'avait pu faire VauxbeUes sous le feu de ces beaux systèmes. Au fond, c'était un cœur honnête et qui, avec plus de liberté, aurait suivi un meilleur chemin. Le bien y dominait : il en avait la volonté, mais non la force. Le point de départ était d'ailleurs mauvais. Célestin ne se faisait aucune illusion sur ses titres : il sentait quUl n'était pas arrivé par son mérite, et que le motif de ce choix se trouvait en dehors de lui. Comment lutter? Où trouver un appui? 11 ne l'essaya même pas et se laissa entraîner aux nécessités de son rôle. Arrivé à Paris, l'exemple acheva de le rassurer; il prit du courage en regardant autour de lui

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et ouvrit hardimeut une agence à Tusage des Graindorge.

En tête du programme d'Ëvarisle figurait la tâche d'assurer la prépondérance électorale de la famille du meunier. Si, dans lappremière campagne, le hasard avait beaucoup fait^ il s'agissait cette fois d'en maîtriser les chances. La fortune a des retours contre lesquels le génie d'Ëvariste voulait se mettre en garde. Sans doute, quelque fût le caractère des listes, rinflaence des Graindorge avait une certaine valeur. Ils étaient propriétaires, industriels, spéculateurs ; ils tenaient à Vagriculture par le froment, au commerce par la farine ; ils s'occupaient en grand de l'élève du cheval, encombraient le marché de leurs fourrages, prêtaient de l'argent aux cultivateurs nécessiteux, étendaient enfin sur toute la contrée le réseau de leurs affaires. Activité, richesse, esprit d'entreprise, réputation de probité, c'était plus qu'il n'en fallait pour maintenir leur crédit et assurer leur ascendant en tout étatdecauBç.

Âvariste désirait mieux que cela; il voulait régner sans partage. Parmi les membres de la municipalité de Saint- Sylvain se trouvaient des hommes qui n'étaient pas dévoués sans réserve à la dynastie des Graindorge. Il travailla à les éliminer et parvint à composer le plus pur des conseils sous lei ordres du plus solide des édiles. Cet édile était son père ; quant aux conseillers, c'était la fleur de leurs créatures, les âmes damnées de la famille. Dès lors rien ne se fit à Saint- Sylvain que sous le bon plaisir de cette maison. Elle tenait la sous-préfecture en échec et souvent lui dictait la loi par l'intermédiaire du député. Quiconque résistait ouvertement était brisé. Il faut dire que les Graindorge faisaient rarement de tels exemples. Au fond c'était de bonnes gens, parvenus à l'empire sans trop d'efforts, en usant sans trop de souci, ayant su, au milieu de leurs travers, se défendre du pire de tous, l'insolence des parvenus ; humains, charitables, accessibles aux malheureux, et tendant volontiers la main à ceux qui se

trouvaient encore dans le rang d'où ils étaient sortis. En fait de dictature, Saint-Sylvain pouvait tomber plus mal et rencontrer de plus mauvais maîtres.

A peine investie de ses pouvoirs, cette municipalité»s*empressa d'enrichir les listes électorales de tous les Graindoiige négligés jusqu'alors. Il eu sortait de tous les coins de Farrondisscment; c'était une pulullation effrayante. Évariste ne pouvait croire à une telle parenté qui montait à vue d'œtl comme le flux de la mer. On savait les Graindorge en crédit ; tout le monde voulait en être. Autant l'électeur s'efface et dissimule ses droits, quand il s'agit de figurer^ sur les bancs des jurés, aux audiences criminelles du ressort, autant il se montre et additionne jusqu'au dernier centime d'impôt, quand il est question de mettre la main au gâteau des Caveurs et prendre une part à la curée générale. En un tour de main, on compta vingt Graindorge de plus sur les listes électorales : les Graindorge-Maréchal, les Graindorge-Martin, les Graindorge-Michel,'les Graindorge-Calemard, les Graindorge*Louchou, les Graindorge-Gorniquet, et une suite d'autres qui étaient aux Graindorge sans en porter le nom. Ce fut l'apogée de la fortune de cette famille et l'instant le plus lumineux de l'étoile d'Évariste. 11 ne pouvait traverser l'arrondissement sans y être l'objet d'un hommage universel et recueillir sur SCS pas de longs murmures d'admiration ou de sympathie.

Tout succès, arrivé à ce point, ne peut que décroître : des jalousies ardentes le minent au pied, et au moment où on croit ravoir bien consolidé, il s'écroule. C'est ce qui arriva aux Graindorge.

Quelques efforts qu'ils eussent faits pour cela, ils n'avaient pu entamer la magistrature par aucun côté. La magistrature, de temps immémorial, était l'apanage des Simonneau. L'un d'eux était le notaire le plus occupé du ressprt, un autre pré^ sidait le tribunal de Saint-Sylvain, d'autres siégeaient sur les fauteuils de jugcs^ d'autres cnlin y exerçaient comme

aroués ou avocats. Parmi les Graindorge, il ne se trouvait pas un seul homme de robe ; Évariste n'avait pu franchir le seuil de la profession. Aussi la magistrature de Saint-Sylvain ne relevait-elle que de sa propre initiative et se refusait-elle à entrer dans le cercle d'influence où Évariste avait peu à peu attiré le reste de l'arrondissement. (Tétait comme une ombre jetée sur son triomphe, et cette ombre menaçait de s'étendre. Le premier résultat d'un pareil schisme avait été de donner aux mécontents un point d'appui et de préparer les éléments d^une levée de boucliers.

Les Sîmonneau se tinrent d'abord sur la réserve; ils ne s'enhardirent que lorsqu'ils eurent vu à quelle eiploitation régulière Saint-Sylvain était livré. Sans être plus scrupuleux que les Graindorge, les Simonneau y apportaient plus de discrétion et voulaient au moins sauver les apparences. Cependant, lorsqu'ils virent la manne des faveui*s pleuvoir sans relâche sur le camp ennemi et la disette en matière de rubans et de promotions dévaster le leur, ils se décidèrent à lever le masque et à entrer résolument en ligne. Ce fut le notaire qui fut noromé chef de la croisade ; on le savait ardent, ferme, opiniâtre; on lui remit la conduite des hostilités.

Pour les mener avec fruit, il fallait se placer sur le terrain où les Graindoi-ge avaient retranché lems forces. La race des Simonneau n'était ni moins ancienne ni moins nombreuse que celle de leurs antagonistes. Si elle ne comptait pas autant de membres dans Tindustric et le commerce, elle touchait, par le notariat, à toutes les professions, et par l'administration de la justice, à toutes les classes. Moins favorisée du côté de la richesse, elle prenait sa revanche du côté de la considération. 11 ne s*agissait donc que de faire un appel à tous ceux qui, de près ou de loin, tenaient à cette famille^ à ses clients directs ou indirects; puis, quand le dénombrement serait achevé, d'amener tout ce monde en bon ordre vers li>s listes électorales et d'en obtenir l'inscription. Au besoin^ et s'il y

avait résistance, on userait de toutes les voies légales, cl pour cette opération les clercs ne devaient pas manquer.

Ce plan de campagne fut exécuté à la lettre et avec une infatigable persévérance. Victor Simonneau convoqua le ban et rarrière-ban de sa tribu, vérifia les cotes des contributions, chercha partout des recrues et en trouva. On vit figurer alors sur les listes électorales des noms qui s*en étaient tenus constamment éloignés ; des Simonneau-Goquillard, des Sîmonneau-Michu, des Simonneau-Leclerc, des Simonneau*Touchard, des Simonneau-Fenouille, des Simonneau-Cadichon, qui peu à peu faisaient nombre, et se mettaient en équOilune avec la légion des Graindorgc. Chaque année le flot grossissait, et, pour aider au mouvement, le notaire alla josqu*à emprunter quelques électeurs aux arrondissements voisins, à Taide de transferts de domicile. Les Graindorge essayaient bien de lutter; mais leur effort était fait, ils avaient épuisé leur chance. Parfois même les Simonneau allaient plus loin : ils exécutaient des trouées dans le camp ennemi en attaquant des inscriptions mal justifiées et conduisant devant la cour royale des électeurs dont les titres leur semblaient suspects. Dans ces escarmouches, plus d^m Graindorge resta sur le champ de bataille, tant les Simonneau étaient passés maîtres en subtilités et experts en procédure.

Ce duel se prolongea pendant trois ans, sans que les Simonneau eussent démasqué leurs prétentions. Leurs coups visaient plus haut que les Graindorge ; ils voulaient amener Gélestin à composition : c'était une lutte d'influence. Aussi y avait-il des deux parts accord tacite pour respecter le député; Vauxbelles semblait désintéressé dans ce conflit et entièrement hors de cause. Seulement lorsque, après s'être comptés, les Simonneau se furent reconnus en force, ils prirent le langage d'hommes qui se sentent sur un meilleur terrain. Sans être maîtres de l'élection^ ils pouvaient en balancer les chances ; e'était beaucoup, c'était tout pour eux. Dès lors il fallait user

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d'une autre justice distributive envers les deux partis qui divisaient Saint-Sylvain, et renoncer à ces procédés exclusifs qui avaient si longtemps ulcéré les cœurs des vaincus. Évariste était battu en pleine brèche : la dictature lui échappait.

Céiestin Vauxbelles fut obligé de subir cette situation nouvelle : il n'avait qu'un maître naguère, alors il en eut deux. Sa tactique consista à les opposer Tun à Tautre, les Simonneau aux Graindorge, les Graindorge aux Simonneau. Partagé, le joug était moins pesant; mais des embarras sans nombre le rendaient plus pénible. Évariste n'était plus aussi absolu ; mais il était inquiet, ombrageux ; de son côlé, Victor Simonneau se montrait insatiable. Il y avait, d'une part, une ancienne situation à maintenir, de l'autre, une nouvelle position à prendre. Céiestin en fut quitte pour avoir deux agences, l'une à l'usage des Graindorge, l'autre à l'usage des Simonneau. Il devint le solliciteur le plus infatigable de la chambre, lassant les bureaux, mettant un prix à chacun de ses suffrages. Tout ce qu'il y avait dans sa nature de réservé, de discret, d'honnête, fit place à une ardeur démesurée d'honneur et d'avancement qui réagit des autres sur lui-même, et lui ût désirer pour son compte des promotions qui firent scandale. Jamais on n'avait vu marcher à plus grands pas dans la caiTtère de la magistrature et arriver d'un bond plus imprévu jusqu'aux postes les plus élevés.

Cependant, malgré cette diversion, Céiestin Vauxbelles n*ea restait pas moins en face de grandes difficultés. Les sessions se succédaient ; la législature allait toucher à son terme • Pourrait-il jusqu'au dernier moment tenir ralliés dans sa main deux partis envieux Tun de l'autre? C'était une entreprise difficile à conduire, et il fallait une grande prudence pour n'y pas échouer. Les premiers mots qu'il avait entendus lui prouvaient qu'une rupture était imminente, et que Saint- Sylvain allait servir de théâtre à une autre guerre des Guelfes et des Gibelins, à une autre querelle des deux roses.

Vcm amblttoBB d'Évarlste.

Le lendemain du jour où s^accomplit cette entrée triomphaLe, Ëvarîste pénétra dans la chambre de Géiestin avec le premier rayon du soleil. Vauxbellcs était garçon; sa porte n'était donc pas défendue par la présence d'une femnae. Gomme obstacle à des invasions matinales, il n'y avait chez lui qu'un vieux serviteur^ le père Joblet , attaché depuis un demi-siècle à la maison de Vauxbelles. Joblet avait fait une résistance héroïque et défendu le terrain pied à pied; mais Évariste n'était pas homme à tenir compte d'une consigne : il passa outre.

Réveillé en sursaut, Céicstin jouit d'un singulier spectacle. Un lévrier, campé fièrement sur son lit, le tenait comme en arrêt, tandis qu'autour de lui on ouvrait bruyamment les croisées^ et que des flots de lumière inondaient l'appartement.

— Qu'y a-t-il? qu'est-ce? dit-il en se mettant sur son séant et cherchant à rappeler ses esprits.

— Ne te trouble pas! répondit Évariste. C'est un ami ! Ils sont toujours là, comme dit la romance.

En même temps^ il acheva de relever les persiennes, sans égard pour les yeux de Gélestin; puis, se i*etoumant du c^é de Talcôve, il aperçut Ariol qui, assis sur son derrière et l'oreille au vent, surveillait les mouvements du député. Avec son fouet de chasse, Évariste administra une leçon de politesse à l'animal, qui alla se cacher en hurlant.

— Gela vous apprendra, mon iils, dit paternellement Graindorge, à connailrc votre monde! Se conduire ainsi vis-à-vis

d'an député, fi donc! Qu'est-ce que c'est qu'un pareil genre! Vous compromettez roire maître, Ariel.

Pendant que notre héros mettait l'occasion & profit pour achever l'éducation de son chien , Célestin Yauxbelles avait pu se reconnaître. Le chapitre des corvées commençait ; elles tiennent une grande place dans l'existence du député. Un dé-» putë se doit sans réserve aux importuns : c'est sa fonction, sa destination expresse. Aussi Vauxbeltes acceptait-il ce rôle en homme résigné : seulement, il eût volontiers reculé l'ouver-» ture de ses audiences et accordé au sommeil quelques heures de plus. La vigilance d'Évariste le contrariait : cependant il composa son visage et sourit au visiteur comme peut sourii-e un homme réveillé en sursaut.

— Tu es bien matinal, mon ami ! lui dit-il.

Graindorge avait reçu du ciel une de ces organisations impatientes à qui le mouvement est nécessaire. 11 allait et venait dans la chambre de Célestin, touchait à tous les meubles, bouleversait les objets de toilette, et parcourait d'un œil plus distrait que curieux les papiers étalés sur les tables. Dans ce rapide inventaire, un briquet chimique lui tomba sous la main; il en fit jaillir du feu, et, allumant son cigare. Il vint s'asseoir près du lit où Yauxbelles s'était accoudé.

— Célestin, lui dit-il d'un ton sérieux, je broie du noir depuis quelque temps ^ impossible de fermer l'œil. Je tourne à l'ambition, mon cher; j'y tourne que ça m'cflraye.

— Bah ! répondit le député avec un sentiment visible d'inquiétude y de l'ambition ! et pourquoi?

— Cest l'âge qui me vaut cela, j'incline à le croire, poursuivit Ëvariste. Qu'est-ce qu'il me fallait jusqu'ici ? Une douzaine de Simonneau à faire damner et cinq ou six petites femmes à rendre heureuses. Voilà tout. Quand j'avais Quiroga entre les jambes et Ariel à mes côtés, un bon havane aux lèvres et Gércnflot à portée de ma cravache, je ne sais pas de roi sur terre qui fût plus satisfait que moi et plus fier

de vivre. Eh bien y Gélcstin^ cela ne me suffit plus ; le néant se fait dans mon esprit, j*ai du vague à Tâme.

Ces paroles mélancoliques étaient accompagnées d'immenses bouffées de tabac qu*Ëvariste exhalait de sa bouche. Un nuage ftcre et pénétrant s'était formé sur la tète de Célestin et Tenveloppait de toutes parts. Le député toussait , se mouchait, s'essuyait les yeux; mais Graindorge ,' à qui cette atmosphère était naturelle^ne voyait pas dans ces mouvements une protestation de sens plus délicats que les siens. Il s'était de nouveau levé et recommençait son inspection du mobilier. Dans un coin de la chambre se trouvait une cave, meuble élégant garni de liqueurs ânes. Il Taperçut et se versa un verre de curaçao.

— Oui, mon cher, s'écria-t-il après l'avoir vidé d'un trait, oui, mon bon Gélestin, j'ai du vague à Tftme. Explique-moi ça.

— Un moment d'ennui, Ëvariste; qui n'en a pas dans sa vie? répliqua Vauxbelles, jaloux d'éluder l'attaque.

— Non^ mon ami, non, c'est sérieux ; je m'y connais. Il s^est fait une révolution dans mon caractère. Je me suis tàté, voistu. Il y a quelque chose )à^ ajouta-t-il en se frappant le front avec un geste impérial.

— Là ! dit Vauxbelles.

— Là ! poursuivit Évariste avec un accent qui respirait Tenthousiasme. Écoute^ Célestin , depuis quelque temps je les suis de près, tes hommes d'État. Petite bièrc^ mon cher, petite bière. Si ce n'était pas les journaux, qui sont payés pour enfler leurs mérites, ils tomberaient à plat, ces hommes; il n'y aurait pas assez de sifflets en France pour leur faire la conduite.

— Évariste! dit Célestin, en essayant de le rappeler à des appréciations plus modérées.

— Ça me part, vois-tu, continua Graindorge, qu'entraînait le feu du discours. Je ne vois pas un homme dans tout cela, pas un. On vient refaire tous les jours le même discours, res-

saaser les mêmes phrases; mais un gaillard à éloquence carrée, qui dise les choses comme elles sont, qui traite les gens comme ils le méritent, il n'y en a point , mon cher, et cela manque.

— Mais il me semble... dit Yauxbelles.

— Rien, néant, tas de poules mouillées! ajouta Évariste avec véhémence. Parbleu ! je conçois que Ton s*efforce de monter au pouvoir : la place est bonne, à ce qu'on dit, et l'on y a les coudes à Taise, soi et les siens ; mais quand on veut les choses, il faut les gagner; il faut mettre Tépée au poing, le casque en tète, et marcher à Fescalade. Alors, de deux choses Tune : ou Ton arrive, ou Ton reste sur le carreau. Oh ! si j'étais là ! si j'étais là ! poursuivit Graindorge avec le geste d'un conquérant ; mats j'ai passé à côté de ma carrière.

Celte sortie aurait pu conduire très-loin Évariste si, au moment où il s'enflammait , le père Joblet n'eût doucement et discrètement entr'ouvert la porte.

— Monsieur... dit le vieillard, 8*adressant à son maître. Ce fut Graindorge qui répondit :

— Qu'est-ce, Joblet? on ne peut donc pas causer tranquillement pendant deux minutes? Renvoyez les importuns : nous ne sommes visibles pour personne.

Après ce congé signifié dans les formes, Évariste s'apprêtait à reprendre son discours ; mais le père Joblet n'obéissait pas à l'ordre qu'il avait reçu.

— Monsieur.,, disait-il en se tournant toujours du côté de son maître.

— Eh bien, quoi? répondit Graindorge; que signifie cette obstination? Vous n'avez donc pas entendu, Joblet?

— Faites excuse, dit le vieillard, mais c'est que M. le souspréfet est en bas. 11 demande si monsieur est visible.

Yauxbelles comprit que c'était à lui d'intervenir ; il ne pouvait pas donner une audience dans son lit au premier fonctionnaire de la ville, et l'admettre aux détails de son petit lever.

44 LE COQ DU CLOCHEft.

— Joblet, dtt-iL, tu présenteras mes excuses à M. le souspréfet et tu lui diras que je ne suis pas en état de le rcceToir. J*irai lui présenter mes devoirs dans la journée.

Le père Joblet se retira sur ces mots. Ëvartste, au moment où le vieillard fermait la porte, crut devoir ajouter :

— Oui, Joblet^ vous présenterez nos excuses au sous-préfet. Fâchés ! désespérés du contre-temps ; mais nous irons le voir dans la journée.

Évarlste tenait de nouveau sa victime. Cependant il parut un moment disposé à lui accorder quelque répit. S*approchant de la cave à liqueurs^ il en tira un flacon rempli de marasquin, s*assura, à Taide d'un flair exercé, de la qualité du liquide, s*en versa un verre et le dégusta avec la lenteur et la gravité d'un connaisseur. Yauxbelles crut en cire quitte; il descendit de son lit et se mit en mesure de faire sa toilette du matin. Déjà il avait pris en main son blaireau et préparé sa mousse savonneuse, quand Évariste Tarréta :

— Mon cher, lui dit-il, je poi te Saint-Sylvain sur les épaules, il faut que tu me tires de la, il le faut.

— Et comment? répondit Yauxbelles, qui cherchait des diversions en donnant le fil à son rasoir.

— Gomme tu le voudras, ajouta Ëvariste, tu as le choix des moyens; mais il faut que tu me tires de là. Tant que personne ne m'offusquait ici, tant que j'y étais le maître absolu, je pouvais me contenter de ce rôle. Quoique Saint-Sylvain fût indigne de moi, il m'appartenait; mais aujourd'hui voici que les Simonneau grandissent, qu'ils veulent marcher mes égaux. Des Simonneau! ajouta-t-il avec l'expression d'un profond dédain. C'est là le comble ! une race de procureurs ! un régiment de robes noires! Et tu veux que je reste un quart d'heure de plus dans cette bicoque ! Ah ! Gélestin !

— Mon Dieu ! je ne prétends rien t'imposer ! répliqua Yauxbelles, peu habitué à ce ton de reproche.

— Célostin, ajoula Évariste avec [une certaine émotion, lu

es mon ami, tu ne tcux pas me faire manquer ma carrière. Il est un âge où Ton se doità son pays. J*ai là quoique chose, te dis- je, et tu me verras à rœuvi*e. Je ferai peau neuve, je ferai voir ce que vaut un Graindorge parvenu à toute la maturité de ses idées. Il y a beaucoup à faire en France ; c'est un pays de ressources : on ne le connaît pas bien. Les hommes seuls manquent.

— Sans doute; mais où en trouver? dit Vauibelles, donnant à son insu dans un piëge.

Évariste ne répondit pas sur-le-champ; seulement, un éclair de confiance et dVgueii passa sur sa physionomie. Choisissant dans la cave à liqueurs un nouveau carafon, il s*humecta d'un verre d*anisette de Bordeaux* et lui rendit^ & l'aide d'un claquement de langue, un de ces hommages qui valent tout un discours. Quand il eut payé ce nouveau tribut aux spiritueux de son ami, il passa les mains sur ses moustaches et ajouta :

— Gélestin, on a besoin d'hommes, n'est-ce pas! Tu l'avoues^ tu en conviens? Eh bien , occupe-toi de me placer un peu haut. Le ciel et Graindorge feront le reste. Dieu protège la France !

— Mais que veux-tu donc? dit le député fort entrepris. Je ne puis pas te faire ministre.

— J'en conviens ! répondit Évariste .

— Cest fort heureux! dit Vauxbelles

— Il faut vouloir ce qui est possible, ajouta l'illustre Graindorge. ^ais, à défaut d'un portefeuille, j'accepterais une recette générale. Cela conduit à tout.

— Une recette générale ! s'dcrie Vauxbelles, épouvanté : y songes-tu ?

— Oui, dit Évariste.

— Ce n'est pas une plaisanterie?

— Pas le moins du monde. J'ai entendu dire qu'on y sert avantageusement le pays. Or, une idée m'ubsèdc depuis six

mois : celle de servir mon pays. On ne me Tolérait pas de la tête.

— Une recette générale! mon cher^ dit Vauxbelles, d'un ton désespéré ; mais tu ne sais pas ce que c*est. Dès qu^il s*en trouve une de vacante, on se Tarractie. raimerais autant qne tu me demandasses une principauté.

Cette réponse, empreinte d'un profond accent deconyiction, toucha Évariste; il ne voulut pas laisser plus longtemps son ami au régime des choses impossibles.

— Mon cher, lui dit-il, ne t'afllige pas. Tu me dis qu'une recette générale est un morceau dur à obtenir; n*y pensons plus^ j'y renonce. Voyons, reprends tes esprits; je ne suis pas ici pour te fatiguer, pour te saturer de fiel, 'pour t'abreuviT d'angoisses. Je suis ton ami^ ton Évariste, comme tu es mon Célestin. Entre amis, on est fait pour se comprendre.

— A la bonne heure! dit Vauxbelles.

— Cherchons donc autre chose, ajouta Graindorge^ revenant à la charge avec une imperturbable persévérance. Écoute, Célestin.

— J'écoute, dit le député, déposant de nouveau le rasoir, comme s'il eût renoncé à achever sa barbe cent fois interrompue.

— Que penses-tu de la diplomatie? dit Évariste.

— De la diplomatie? répondit Célestin avec un ton qui laissait présager une opinion défavorable.

— On en parle, ajouta Évariste, comme d'une carrière oii l'on peut servir avantageusement son pays.

— Elle est bien courue, dit Vauxbelles.

— Je le sais, poursuivit Evariste; les grandes familles s'y jettent, l'aristocratie y abonde. Cela m'irait d'autant mieux, mon cher, que j'ai toujours eu un faible pour les gentilshommes. Il faut aller où ils vont.

— Sans doule^ dit Vauxbelles, que cette demande jetait dans un nouvel embarras.

— Célestin, moa boQ Célestiti, je \ais tout te dire, reprit Ërariste, se laissant aller à une effusion soudaine. Poussemoi dans la diplomatie, et je m'allie à Tune des plus anciennes familles du pays.

— Bah! s*écria Vauxbelles, que cet aveu frappait d'une nouvelle surprise.

— Oui, mon cher, à des seigneurs de la plus vieille roche, à des gens qui remontent à Philippe-Auguste par les femmes.

— Et leur nom?

— C'est mon secret, mon cher, tu le sauras quand les choses seront plus avancées.

Ces paroles amenèrent sur le visage de Cëlestin Vauxbelles une expression profonde d'inquiétude et de malaise. On eût dit qu'elles le frappaient au cœur, à l'endroit le plus douloureux et le plus sensible. H ne s'était pas remis de cette épreuve quand la figure du père Joblet reparut de nouveau dans le clair-obscur de la porte entre-baillée.

— Messieurs... dit le vieux serviteur.

— Qu'est-ce encore? répliqua Évariste.

— Une visite, ajouta Joblet, M. Victor Simonneau, le notaire. Il demande instamment à vous voir.

— Victor Simonneau! dit Vauxbelles.

— Victor Simonneau! dit Evariste.

L'exclamation fut simultanée; seulement l'accent différait.

— Nous ne sommes visibles pour personne, père Joblet, dit Évai'iste en prenant les airs et la voix d'un maître; tu peux le dire à Victor Simonneau.

Joblet ne crut pas devoir déférer à cet ordre; il attendait le dernier mot de son maître.

— Qu'en pense monsieur? dit-il en insistant et en se tourdaut vers Vauxbelles.

Cëlestin avait une énigme à éclaircir; les derniers mots d'Évariste appelaient un commentaire. Il ne pouvait d'ailleurs mettre en présence les deux chefs des partis qui divisaient

Saint-Sylvain ; aussi se décida-t-il promptemeot, et, se tournant vers le père Joblet ; — Fais ce que veut Évariste, lui dit-il.

lie père Joblet.

A quelques jours de là, il n'était bruit dans Saint-Sylvain que d'une aventure où le père Joblet jouait le principal rôle.

Joblet avait un défaut, celui de ne point appartenir à notre siècle. Il formait Tun des demiera échantillons d'une race de serviteurs qui se perd comme se sont perdues les premières races de le Genèse. Né dans la maison Yauibelles, il y restait debout comme un débris de trois générations, aussi bien conservé, aussi curieux à voir que • les meubles confiés à sa sollicitude.

C'était malgré lui, et à son corps défendant, que Joblet avait cédé à l'invasion des mots révolutionnaires. Tant qu'il le put, il protesta et ne se résigna que devant des ordres formels. Encore prenait-il en secret sa revanche avec une persévérance digne d'un meilleur sort. Plus d'une fols la cour royale devint dans sa bouche le parlement, et Farrondissement une sénéchaussée. Dans ces moments d'abandon, les juges de paix étaient des baillis, le maire un prévôt des marchands, le procureur du roi un lieutenant criminel. Sept régimes avaient pu se succéder, deux trônes s'engloutir et le sol changer de maîtres, sans que Joblet y vil un motif suffisant pour déroger à ses habitudes et s'imposer d'autres manières de voir. On l'eût dit encore attaché au service du président Vauxbelles, aïeul de Gélcstin.

Nulle part ccUc fidélité au passé n'éclatait mieoi que dans le costume. Là Joblet retrouvait toute sa liberté, et il en usait pour ne faire aucun sacrifice aux étofies et aux coupes du jour. 11 fallait te voir, dans les grandes occasions, avec son habit tabac d'Espagne à boutons d'acier, et son gilet en demibrocart, que lui avait donné la présidente à Tépoque du mariage de Louis XVI. Gomme il était fier là-dessous, digne^ satisfait de lui et pénétré de son importance ! Si Ton y ajoute la culotte en bombasine, les bas chinés, les souliers à boucles d'argent et la cravate blanche roulée en tortillon autour du cou, on n'aura encore qu'une idée incomplète de l'ensemble de Joblet dans les jours d'apparat. Ce qui l'achevait, c'était un œil de poudre et la queue en salsifis. Dieu sait ce qu'il en avait coûté au vieux serviteur pour conserver intact ce dernier ornement et lui faire traverser des périodes orageuses. Cette queue avait résisté à tout, aux menaces des clubs et aux prières de Célestin; elle avait bravé les complots des vauriens du pays, les railleries des passants, les risées des jeunes filles. Aussi Joblet y tenait-il en raison même des ennuis dont elle était cause et des cfTorts qu'il fallait faire pour la défendre. H était né, d'ailleurs, de cette vie commune^ si longue et si intime, une harmonie qu'on n'eût pu rompre sans enlever au visage de Joblet une partie de son caractère et le priver de Tune de ses grâces. Rien de plus pittoresque et de plus aimable que cette queue en salsifis où venaient se réfléchir toutes les sensations de celui qui la portait : sémillante quand il liait gai, calme quand il était calme, mélancolique au besoin, lorsque Joblet se trouvait en proie à quelque souci.

Dans cette direction d'idées et de goûts^ on comprend de quel œil le vieux serviteur avait dû envisager la fortune de son maître. C'était plus que de la froideur: la répugnance s'en mêlait. A la rigueur, et s'il se fût agi d'un mandat aux États généraux, en vertu des pouvoirs du bailliage, cette prévention aurait pu se tempérer, s'adoucir; mais notre siècle

avait tout emporté du passée jusqu'aux mots, dont il s^arma comme d^une dernière ressource. Joblet restait dès lors en présence d^un régime constitutionnel, d'une chambre, d'un député, c'est-à-dire de choses qu'il ne pouvait ni ne voulait comprendre. Non pas que son zèle pour la personne de son maître en fût atteint, que son dévouement fût moindre, son affection attiédie; nullement. Gélestin était un Vauxbelles, le petit-fils du président; cela suffisait. Joblet avait concentré sur ce nom toute la puissance de ses affections; il s*y attachait comme au seul débris échappé aux tempêtes révolutionnaires. Seulement, en vrai casuiste, il distinguait la personne des qualités, et n'accueillait qu'avec des gémissements les grandeurs improvisées du nouveau régime. De là, dans ce cœur combattu, une lutte entre ses sentiments et ses convictions, un tourment caché, une de ces plaies secrètes qui répandent de l'ombre sur les plus beaux jours et du fiel sur toutes les joies.

Le ciel voulait que ces temps d'épreuve fussent courts ; sans cela le vieux serviteur n'y eût pas résisté. Les travaux parlementaires i*etcnaient Vauxbelles à Paris dui*ant une grande partie de l'année, et sa promotion dans Tordre judiciaire allait rattacher à une aulre résidence, au moins pour la forme et pendant quelques mois : Saint-Sylvain n'était plus, dans une existence aussi partagée, qu'un pied à terre électoral, un lieu de passage où rappelaient de loin en loin des intérêts de famille ou des considérations d'influence. En tout autre temps, Joblet restait seul dans la maison des Vauxbelles, triste comme une âme en peine, recueilli comme un gardien de tombeaux. Son temps se passait à empêcher que rien autour de lui ne se ressentit des insultes du temps, ni les meubles, ni les do* rurcs, ni les portraits de quatre générations. Dieu sait avec quel courage le vieux serviteur avait lutté, pendant plus d'un demi-siècle, contre l'invasion de la poussière et les atteintes de Thumidité, et quel zèle il avait déployé pour maintenir

dans tout son éclat le pastel qui représentait madame la présidente.

Lorsque le dernier des Vauxbelles se trouvait de passage à Saint-Sylvain, le vieillard reportait sur un être vivant ce culte des objets inanimés. Joblet veillait alors sur Gélestin avec une sollicitude infatigable; il le prenait sous sa garde, allait au-devant de ses besoins et s'emparait pour ainsi dire de sa personne. Qu'à Paris, le député eût d'autres serviteurs, JoUet s'y résignait; à Saint-Sylvain il ne souffrait point de partage. Aucun valet n'avait francbi le seuil de la maison; tout au plus acceptail-tly à titre d'auxiliaire, une femme du pays chargée du gros de la besogne. Cet excès de zèle pesait souvent à Gélestin ; il ne s'y soumettait que par égard pour l'âge du vieillard. Il comprenait que le pauvre Joblet ne tenait plus à la vie que par ce côté, et il se fût fait un scrupule de rien enlever à cette douce et dernière illusion.

Cependant il en résultait pour lui une servitude de toutes les heures, de tous les instants» 11 ne pouvait rien faire que Joblet ne le sût et n'y intervînt. Ainsi le secret de ses courses nocturnes avait été confié à la discrétion du vieux serviteur. Cette discrétion était à l'épreuve, et sous ce rapport VauxbeUes n'avait rien à craindre. Sur un point seulement Joblet pouvait s'oublier, celui d'un excès de zèle. Déjà son maître s'était vu contraint de lui adresser quelques remontrances; la leçon n'avait pas suffi. Chaque fois que Vauxbelles se mettait en route pour Tune de ses expéditions, Joblet croyait de son devoir de veiller et de l'attendre. Gélestin eut beau prier, ordonner, exiger, il ne put rien obtenir de ce côté. Joblet promettait bien de s'aller coucher ; mais aussitôt que son maître s'était éloigné, il se relevait et passait ainsi de longues nuits en proie aux tourments de l'attente et à cette tristesse qu'engendrent le silence et les ténèbres. Dans ces heures fiévreuses, l'imagination du vieux serviteur se donnait carrière et se créait des fantômes que le retour de Vauxbelles parvenait

seul à dissiper. Aussi, du plus loin que retenlit le sabot du cheval^ élait-on sûr de voir accourir Joblet; et quand son maître le grondait de nouveau et lui reprochait de ne pas tenir compte de ses ordres :

— Bah, disait le vieillai'd, c*est pour ma santé^ monsieur Gëlestin; n'y prenez donc pas garde; à notre âge, on dort si peu !

Une nuit, Vauxbelles venait de s'éloigner, malgi*é les prières de Joblet. Le ciel était orageux, Tair brûlant et chargé d'électricité : des éclaii'S traversaient de loin en loin Thoi-izon; la brise était lourde, inégale, capricieuse. Tout présageait un orage, et, debout sur une terrassa qui dominait la campagne, le père Joblet en suivait d'un œil inquiet les progrès et les symptômes.

-^ Eh bien , qu'avais-je dit, s'écria-t-il? 11 n'a pas voulu me croire! Avant une demi-heure, il y aura du tapage làhaut ! Ah ! M. Gélestin, M. Célestin, M. Gélestin, que vous êtes donc terrible avec vos amours ! Par un temps comme celui-là, quelle folie !

Pour en venir à ce reproche, il fallait que l'anxiété fût bien vive dans le cœur du vieillard et qu'il s'y formât uo orage pareil à celui dont la campagne était menacée. Cependant il rentra et attendit avec une résignation muette. Une heure ne s'était pas écoulée que le ciel ouvrit ses écluses; la pluie tombait par toirents et la foudre y mêlait ses éclats. On eût dit une convulsion de la nature. Joblet contemplait ce spectacle d'un œil consterné ; des soupirs profonds s'échappaient de sa poitrine.

— C'est la fin du monde! se disait-iU Jamais il n'est tombe autant d'eau à Saint-Sylvain! Et penser que M. Célestin est aux champs !

Une seule perspective soutenait encore le vieillard, c'est que la violence de l'orage en abrégerait la durée. Une heure, deux heures se passèrent sans que rien justifiât cet espoir. Les

éclairs sillonnaient toujours Tcspacc, la foudre semblait redoubler, des cataractes descendaient encore du haut des nues.

— Jésus Dieu! disait Joblct, comment fera-t-il pour revenir par ce temps, et vêtu comme il l'est : un bouracan, une pelure d'oignon ! Il y a de quoi prendre tous les rhumatismes du monde!

Dès que cette idée fût entrée dans la cervelle de Joblet, elle ne le quitta plus. Il lui sembla qu'il allait être responsable des douleurs articulaires que cet orage tenait en suspens sur son maître, et, à tout prix, il résolut d'aviser. Dans la garderobe apportée de Paris, le vieux serviteur avait remarqué un manteau confectionné avec Tune de ces étofies que les tailleurs déclarent imperméables. C'est sur ce vêtement que Jobletjeta les yeux. Malgré le temps, malgré la pluie battante, il résolut d'aller au»devant de Célcslin et de lui porter cette enveloppe, qui seule pouvait le défendre contre les éléments déchaînés. Il savait où se dirigeaient ses courses et que la Chênaie en était le but.

A peine Joblet eut- il aiTêté ce dessein, qu'il s'empressa de le mettre à exécution. Peu lui importaient les reproches de Vauxbellcs, les rigueurs de l'orage l'inquiétaient moins encore. Chez lui, le sentiment du devoir l'emportait sur toute autre considération. Volontiers il se fût sacrifié pour épargner à Célestin un avenir de sciatiques. Il se mit donc en route, armé d'un parapluie qui le défendait mal contre de violentes ondées, et muni du précieux manteau, inperméable par destination.

Deux chemins conduisent à la Chênaie : l'un est la route royale, l'autre un large sentier qui côtoie l'Argentine. Le premier est plus beau, le second plus court. Célestin prenait ordinairement ce dernier; ce fut aussi celui que choisit Joblet. 11 calculait que de cette façon il ne manquerait pas son maître^ soit qu'il le rejoignit en chemin, soit qu'il arrivât à la Chênaie avant qu'il en fût parti.

5t LE COQ DU GLOCaBB.

Pendant la première moitié du trajet le vieillard ne rencontra aucun obstacle. Cependant, sur divers points T Argentine ne coulait pas dans son lit ordinaire, et par intervalles la berge était envahie. Près de Saint-Sylvain, le niveau du sentier domine de beaucoup celui de la rivière, et le débordement n'amvait pas jusqu'à la chaussée ; mais en se rapprochant de la Chênaie, Joblet se vit tout à coup en face d^un lac qui couvrait une partie de la vallée. Que faire? Retourner vers la ville sans avoir accompli sa mission Y Une telle pensée était indigne de Joblet: il ne s'y arrêta pas. S'engager hardiment au milieu des eaux et s'y frayer un passage fut rafifaire d'un instant. Son dévouement le soutenait; sontèle s'exaltait en raison des difficultés, des périls mêmes. 11 se sentait une force qu'il n'avait jamais eue, et comme un retour de jeunesse que lui donnait l'instinct du devoir. Grâce à cet élan, il ar* riva en peu de minutes à sa destination.

Tout était muet autour de la Chênaie; les portes se trouvaient fermées, et, en examinant le château, Joblet n*y surprit aucun indice de mouvement. S'armant de patience, il se mit à Tabri de la porte et attendit. Une demi-heure s'éconla de la sorte ; point de bruit, rien qui pût le mettre sur la voie. Le vieillard quitta alors son refuge pour aller à la découverte. La pluie avait molli; l'horizon semblait se décharger; le vent se calmait par degrés. Joblet examina les lieux avec plus de soin. Autour du château régnait une charmille qui lui servait d'enceinte et de clôture; le vieillard s'y engagea avec précaution, en cherchant à la pénétrer par quelque point. Il venait même d'y réussir quand il entendit retentir à ses oreilles des pas précipités et presque au même instant ces mots, sortis d'une poitrine de Stentor :

— Halte-là!

Joblet se retourna; une main vigoureuse s'appesantit sur son collet, et le contint avec énergie.

— Ah ! coquin, dit la voix, je vous y prends.

Quoique i*a88uré par le témoignage de sa conscience, le Tieillard ne put se défendre d'un sentiment de crainte. La situation dans laquelle il était surpris pouvait faire peser sur lui les soupçons les plus graves; il avait les dehors et la poSiS d^on grand criminel. Forcer la clôture d*un paix à trois heures après minuit ne pouvait être le fait d'une âme innocente, et il était permis de se laisser aller à un certain trouble, en présence du garde champêtre qui constatait ce flagrant délit et cette atteinte formelle au droit de propriété. Aussi JoUet ne trouvait-il pas un seul mot pour se défendre. D'ailleurs, comment aurait-il pu expliquer cette promenade nocturne? Dire la vérité, c'était compromettre Gélestin, et le vieux serviteur eût plutôt souffert mille morts. Il se laissa donc emmener par l'agent de la force publique, en courbant la tête sous le poids de la fatalité.

— Farceur, disait le garde champêtre, lu voulais tàter des fruits du château? C'est donc toi qu'as dévalisé les espaliers la semaine passée? Je te tiens enfin ! Ça n'est point malheureux! Tu m'as ben donné assez de tourments.

Sous le coup de ces accusations répétées, Joblet sentait son cœur se fondre d'amertume; des larmes lui vinrent aux yeux.

— Moi entre les mains de la maréchaussée, pensait-il en lui-même, comme un scélérat, comme un vil malfaiteur! Que dirait monsieur le président s'il vivait encore!

Lm raitM d'vn exeè« de xèle.

Joblet fut promené de cachot en cachot, de juridiction en juridiction, sans qu'on pût tirer de lui autre chose que des

réponses évasives. Ses cheveux blancs parlaient en sa faveur ; mais sa figure consternée lui donnait l'air d'un grand coupable. La secousse morale avait répandu sur ses traits une altération profonde, tandis que sa toilette, compromise par la rigueur des éléments, offrait le spectacle du plus beau désordre. 11 n'était pas jusqu'à la queue en salsifis qui, souillée par Tavei^se et battue par le vent, n'affectât une pose douloureuse, une attitude capable de fournir un chef de plus à Taccusation.

Ce qui compliquait Taventure, c'est le soin avec lequel Joblet évitait de décliner ses qualités. Un souci le dominait, même au fort de cette épreuve, celui d'y engager son maître. Aussi, quand l'agent de la force publique lui eut donné son propre logement pour prison et l'eut placé sur un escabeau, en face d'un fagot allumé par une attention délicate, Joblet se refusa obstinément à le suivre dans les détours d'un interrogatoire captieux :

— Je ne suis point un criminel, sebornail-il à dire.

— Ta, ta, ta, ta, répondait le garde champêtre ; c'est une vieille chanson ! A les entendre, ils sont tous sages comme des filles! Dites donc, l'ancien, servez-nous-en d'un autre ; il est usé, le jeu. J'ai 30 ans de plaqiie, voyez-vous.

— Je vous répète que je ne suis point un criminel, disait encore Joblet, sans sortir du terrain où il s'était retranché.

— Ah ben oui ! et que veniez-vous donc faire à trois heures après minuit dans les clôtures de la Chênaie? Chercher dos nids de mésanges peut-être. Avec ça qu'il faisait clair, ma fine!

— Je ne puis vous dire qu'une chose, répliquait héroïquement Joblet, c'est que je ne suis point un criminel.

— C'est bon, c'est bon, dit alors l'agent de la force publique, vaincu par ce stoïcisme, vous vous en expliquerez tout à l'heuœ devant Bf . le maire. En attendant, séchez vos effets, ajouta-t-ii en ranimant le feu avec nu nouveau fagot ; j'aime à livrer mes captures en bon état.

Quand ]e jour fut venu, il fallut comf>aral(re devant le premier magistrat du lieu. Giclait un forgeron, plus expert sur TeDcIume qu'en matière judiciaire. 11 écouta le rapport que ]ui fit son subordonné, et secoua .la tête à diverses reprises comme un homme qui entrevoit la gravité de Taffaire. En même temps, il cherchait à sonder le cœur du coupable, et tenait attachés sur Joblet des regards fixes et pénétrants. Le forgeron^ il faut le dire, n'était pas beau; et ses yeux, encadrés dans un visage noirci par le charbon, n'avaient pas une expression très-douce. Aussi y eut-il chez le prévenu un sentiment de malaise, que les deux agents de l'autorité interprétèrent comme une nouvelle preuve de sa scélératesse.

— Tout cela n'est guère clair, disait le magistrat. Tu dis qu'il était trois heures après minuit, Guillaume, ajouta-t-il on se tournant vers le fonctionnaire qui représentait dans la commune le pouvoir exécutif.

— Quelque chose d'approchant, monsieur le maire, répondit le garde avec respect; trois heures, trois heures un quart. 11 se pourrait même qu'on courût sur la demie.

— Ça n'est guère clair, répéta le magistrat.

A l'appui de ce refrain, il essaya d'engager un nouvel interrc^atoire; mais il était dit que Joblet serait impénétrable ce jour-là. Le maire ne put pas obtenir de lui des déclarations plus explicites que celles dont faisait foi le procès-verbal du garde. Tout échoua, la douceur, la rudesse, les formes brutales ou radoucies. Joblet resta inOexible. 11 dévorait les outrages en Spartiate et s'entendait comparer aux malfaiteurs les plus célèbres sans dévier de la ligne qu'il s'était tracée. Entre le magistrat et son agent s'échangeaient tout haut des suppositions qui faisaient frémir le vieux serviteur de la maison Vauxbelles; on s'accordait à voir en lui un chef de bande, un brigand aussi redoutable que profond, un homme dor.t les cheveux avaient blanchi dans la camère du crime.

— Qu*on me ramène à Saint-Sylvain, s'écria-t-il, vaiocu par tant d'opprobi*es, et tout s'éclaircira.

— A la bonne heure, répondit le maire^ enchanté de retourner à sa forge; ça n^esl pourtant guère clair. Allons, soit, et bon voyage.

— Un instant, dit legarde^ que j'achève mon procès-verbal.

— Et surtout, Guillaume, ajouta le magistrat, donnant ses dernières instructions, veille-le avec soin sur le chemin. J'ai une idée que ses compagnons viendront le délivrer.

Ce fut sous l'escorte de la force armée que Joblet ût sa rentrée en ville, à la grande sm^prise de la population. On le conduisit chez le procureur du roi, où devait se dénouer cette aventure. Célestin, étonné de l'absence de son serviteur, s'était rendu chez ce fonctionnaire, et ce fut lui qui reçut Joblet. L'affaire n'alla pas plus loin ; sans mire explication, on annula le procès-verbal, et le garde reçut une semonce dont il restitua sa part au premier magistrat de la commune. Joblet était vengé, mais à quel prix !

— Me voilà donc un gibier de maréchaussée, se disait-il avec une ironie douloureuse. C'est un peu tard commencer; mais il n*y a que le premier pas qui coûte.

Cependant l'aventure s'était ébruitée et faisait l'objet de tous les entretiens. Joblet devenait, à son insu, le héros du jour; son nom remplissait le café de Gérenflot. Ëvariste et Rieussec s'y trouvaient au moment où la nouvelle y parvint dans toute sa fraîcheur. Le beau Graindorge donnait une leçon à son ami et lui démontrait la théorie des retours de bille avec exemples à l'appui. Comme de coutume, il y avait foule autour des joueurs. Ce fut dans cet instant que la bombe éclata. Gérenflot venait d'avoir un entretien avec le garde champêtre de la Chênaie; il connaissait les moindres détails de l'affaire, et les| raconta à sa clientèle. A peine eut-il achevé ce récit qu'Évariste prit Rieussec par le bras et l'entraina doucement du cdté du jardin.

— Viens, mon petit, lui dit-il, j'ai à causer avec toi. ^ Tu ne yeux pas achever ia partie? répondit iules.

— Non, ce sera pour une autre fois^ dit Évariste.

Tout en prononçant ces mots, il Tavait conduit vers un pavîUon en treillis recouvert de plantes grimpantes, qui formait, du côté du jardin, une annexe au café de Gérenflot. C'était une salle verte où les habitués venaient chercher la fraîcheur et Fonibre pendant les ardeurs de Tété. Quand il s'y vit seul avec son conGdent, Évariste reprit la parole.

— Eh bien, Jules, tu Tas entendue?

— Quoi? dit Rieussec.

— L'aventure de Joblet, dit Graindorge : est-ce que tu en serais dupe^ par hasard? C'est assez peu gazé^ pourtant.

— Mais encore... ajouta Rieussec^ comme un homme qui accq>te les prémisses et attend la conséquence.

— Tu ne comprends pas ? dit Evariste.

— Pas le moins du monde, répliqua Rieussec.

— On a arrêté Joblet aux environs de la Chênaie^ dit Évariste en contenant l'essor de sa voix.

— Cest acquis au procès, dit Jules.

— On Ta arrêté à une heure indue, au milieu de la nuit, ajouta Évariste sur le même ton.

— Personne ne s'inscrit en faux^ dit Jules.

— Eh bien, ajouta solennellement Graindorge, Joblet ne pouvait être à la Chênaie aux environs de minuit sans que Célestin y fût. Célestin a donc quelque gibier de cœur à la Chênaie. Est-ce clair?

— Ah ! s'écria Jules^ se frappant le front.

— Tu comprends, enûn, adolescent candide? 11 est tempS) ma foi.

En effet, Rieussec venait d^étre frappé d'une sorte de révélation. Il se rappelait la circonstance fugitive qui avait signalé Tarrivée de Yauxbelles, et ce mouchoir blanc entrevu pen-

^nt la cavalcade. Un rapprochement naturel s'opérait entré

CCS deux faits et servait à les expliquer l'un par Tautrc. Ricussec rendit compte à son illustre ami de l'épisode dont 11 avait été témoin.

— Est-ce possible 1 s'écria Évariste. Et tu ne m*eu as rien dit ! Quel trait de lumière !

— En effet, cela commence à s'édaircir, dit Rieussec.

Au lieu de répondre à son confident, Évaiisle s'était levé et parcourait la salle en proie à une agitation évidente. Un événement où il n'aumit pris qu'un intérêt de curiosité ne Teût pas touché à ce point et placé sous Tempire d'une telle préoccupation. Rieussec ne savait qu'en dire : il attendait qu'Ëvariste se fût expliqué. Celui-ci pourtant n'obéissait plus qu'à un aiguillon secret, et, oubliant son compagnon, livrait à demi sa pensée.

— Ah ! Célestin, s'écria-t-il, c'est ainsi que tu montes tes coups, en cachette, au cœur de la nuit, comme les loup»-garous ! N'en rien dire à personne, pas même à moi, qui t'ai fait ce que tu es, sans qui tu ne serais rien qu'un méchant avocat de province! Prodiguez-vous donc pour un ami! Portez-le sur le pavois à la force du poignet ! Employez pour lui ce que la nature vous a donné de qualités brillantes et solides, vos poumons pour le célébrer, vos muscles pour le défendre, votre éloquence, votre santé et tout le souffle de votre belle jeunesse ! Livrez ces trésors sans compter, sans marchander, comme un prodigue ! N'ayez regret à rien, ni aux courses par la chaleur, ni aux factions par le froid ! Abaissez-vous jusqu'à caresser des chiens de ferme et embrasser des enfants mal réussis, jusqu'à avaler vingt pots de vinaigre eu guise de vin ! Dessinez-vous en vil flatteur vis à vis du dernier goujat qui figure sur les listes électorales! Et tout cela pourquoi ? Pour que^ a un jour donné, cet homme, en l'honneur de qui vous avez tout fait, à qui de vos mains saignantes vous avez aplani le chemin, pour que ce parvenu, votre ci*éature, votre œuvre, voti*e enfant, vous touiTie le dos.

TOUS oublie^ vous sacrifie au premier passant, vous mesure Taffection, le dévouement, Tinfluence ; pour qu'il fasse rélroit, le cachottier avec vous, ne vous livre que la moitié de sa pensée, n'ait d'autre souci et d'autre espoir que de s'affranchir de la reconnaissance qu'il vous doit, et de payer des services sans prix par la plus noire, la plus abominable des ingratitudes.

Une tirade aussi démesurée semblait avoir épuisé les forces d'Ëvariste, car il retomba sur son siège, comme s'il eût demandé grâce. Cependant^ cette éclipse dura peu.

Deux minutes après^ il se releva, et, agitant l'index en guise de défi:

— Ah l Célèstin, Gélestin^ dit-il, tu veux jouer au fin avec moi ! Prends-y garde, mon fils; je te briserai comme je t'ai élevé. Jules^ ajouta- t-il en se retournant vers son confident.

— Qu'y a-t-il, Ëvariste? dit celui-ci^ en homme qui attend un mot d'ordre.

— Il (aut que nous lui préparions une surprise^ à ce bon Gélestin^ poursuivit Graindorge avec un rire souverainement sardonique. Un jour qu'il sera allé rendre ses hommages aux dames de la Chênaie^ il faut que nous le recevions à la porte avec un charivari des mieux caractérisés. Que t'en semble ?

— Sublime ! mon cher, répliqua Jules ; voilà des inspirations dont tu es seul capable.

— Tu préviendras Alfred, Paul, Edouard, Eugène et Raoul. Nous montons à cheval, et nous nous poiions en silence sur les lieux. Quand il sortira, il nous trouvera rangés en espalier, et prêts à lui prodiguer les honneurs dus à sa fortune. Une conduite dans toutes les règles^ mon cher, avec accompagnement de fanfares. Il faut que les châtelaines entendent la chose de leur manoir.

— Je t'admire, Évariste, dit Rieussec. Tu as du Coi-se et du chevalier dans le caractère : tu sers bien, mais aussi comme tu te venges !

Pendant cette dernière partie de l'entretien, les amis avaient peu à peu élevé la voix, et, sans qu'ils pussent le soupçonner, un tiers se trouvait à portée de les entendre. A côté de la salle verte, se trouvait un long couloir qui aboutissait aux allées du jardin. Gervaise se Tétait réservé pour s'en faire un laboratoire. Plus d'une fois, dans le courant de la journée, elle 7 était appelée pour les soins du service, et recueillait involontairement bien des confidences qui s'échangeaient dans la salle verte.

Cette fois, le hasard seul ne fit pas tout. Gervaise avait-elle quelques raisons pour s'inquiéter de ce que pouvait dire Ëvariste? il faut le croire ; car aussitôt que celui-ci eut entraîné Jules Rieussec veis le lieu où se passait cette conférence, Gervaise, de son côté, se glissa dans son laboratoire en étouffant ses pas, eu retenant jusqu'à son souffle, afin de ne point se trahir. De là, elle avait tout entendu, la sortie éloquente d'Évariste, puis ce plan de vengeance dont Gélestin devait être la victime.

11 ne faut pas sonder les abtmes du cœur, surtout ducœar d'une femme. L'œil le plus clairvoyant pouiTait s'y troubler. Pourquoi Gervaise se prit-elle sur-le-champ d'un vif intérêt à regard de M. Gélestin? D'où vient qu'elle résolut de faire échouer les combinaisons machiavéliques de M. Évaristc? Ce sont là des mystères qu'il importe peu d'éclaircir. Était-ce par intérêt pour M. Gélestin, ou simplement comme mesure de précaution contre M. Évariste? Les lecteurs de ce récit en décideront. Toujours est-il que la confidence venait à peine d'être achevée, lorsque Gervaise, quittant son tablier et se coiffant d'un bonnet de ville, se dirigea vers la maison de Yauxbelles, et y pénétra par une porte latérale à l'usage des gens de service.

Le député était sorti; Joblet se trouvait seul dans l'antichambre, encore affaissé sous le poids de son aventure. Gcr vaise eût mieux aimé s'adresser au maître lui-même; mais à

son défaut elle n'hésita pas à confier son message au vieux serviteur :

— Monsieur Joblet, lui dit-elle, je viens donner à monsieur un petit avis, là entre voisins et tout à la hâte. Youlez«vous le lui ti'ansmettre ?

— Dites, madame Gervaise, répondit le père Joblet, ayant à peine la conscience de ses paroles.

— Eh bien, monsieur Joblet, poursuivit Gervaise, conseillez à monsieur de ne plus aller à la Chênaie.

— A la Chênaie ! s'écria Joblet épouvanté. Qui parle encore de la Chênaie?

— Oui, à la Chênaie ! dit Gervaise en insistant ; n'oubliez pas, monsieur Joblet. Il y a complot ! complot, entendezvous, contre M. Yauxbelles. Et maintenant, je me sauve. Adieu, monsieur Joblet. Vous avez compris, n'est-ce pas ?

— La Chênaie ! répétait le vieux serviteur, comme s'il eût vu un fantôme se dresser devant lui.

Et il se retourna du côté de Gervaise, mais celle-ci avait déjà disparu.

Un iNUiqaet.

A la suite de ce petit événement, Cclestin Yauxbelles se vil astreint à plus de réserve ; il s'observa, se contint et déjoua le système de surveillance qui s'organisait autour de lui. Les devoirs d'État ne lui laissaient d'ailleurs que peu d'heures disponibles ; il appartenait, en député consciencieux, aux servitudes et aux ennuis de la représentation. Si les grandeurs ont quelques profils, elles ont aussi des charges : c'est un cortège

64 LE COQ mi GLOCHEB.

obligé et indivisible. Qui accepte les uns, subit les autres ; l'équilibre se rétablit ainsi au protlt de la morale, et la Provi* dcnce se trouve justiûce.

Au nombre des fléaux qu'engendrent ces existences en relief, il en est deux toujours prêts à sévir ; ce sont les importunités particulières et les exhibitions publiques. Le député de Saint-Sylvain en était la proie. En vain aurait-il voulu disposer de lui-même , on ne lui en laissait pas le loisir. Dès le matin sa porte était assiégée ; les heures d'audience empiétaient sur les heures du sommeil. Les repas même n'étaient pas respectés; quelles que fussent les résistances de Joblet,il se trouvait à point nommé un de ces amis indiscrets qui tiennent à honneur de forcer toutes les consignes. Gélcstin avait alors près de lui un témoin qui faisait involontairement l'analyse de son menu, et pouvait rendre confie à la ville de l'état de son appétit. Saint-Sylvain savait de quel vin il avait bu, de quel gibier il avait mangé, et ainsi se réalisait pour Yauxbelles le vœu de cet ancien qui désirait une maison de verre'.

Cependant, quelque odieux qu'il fût, cet esclavage lui pesait moins que celui des exhibitions publiques. Gélestin n^était point un aigle, mais il y avait en lui des facultés délicates qui n'auraient demandé, pour éclore, qu'un peu de calme et de recueillement. 11 étudiait volontiers; il choisissait ; il avait le goût difficile, l'esprit hésitant, toutes qualités qui excluent l'improvisation. Ennemi des banalités, il ne comprenait pas la fortune des orateurs qui les relèvent par la hardiesse du débit et Téclat de l'organe. Dans cette disposition, on conçoit qu'il ne dut pas envisager sans crainte la nécessité de parler en public. C'était l'un des tourments de sa vie, celui qui y répandait le plus d'amertume. A deux ou trois reprises il avait essayé de rompre le charme jeté sur ses facultés ; chacune de ses expériences avait tourné contre lui ; il en était sorti ten-assé, mourant, anéanti. En face de cet auditoire

imposant, agrandi par une publicilu sans limites, il rcssculit un vertige impossible à vaincre. Ses idées se troublèrent ; sa langue ne le servit plus ; à peine trouva-t-il quelques mots sans suite, des phrases vides prononcées d'une voix tremblante. Jamais essai ne fut plus malheureux^ échec plus complet.

Depuis lors, Célestin Vauxbelles voyait à chaque instant se dresser devant lui le spectre de l'improvisation. L'idée qu^il pouvait être appelé de nouveau à faire ses preuves , à 8*ezécuter devant témoins, lui causait des frissons involontaires. Sans doute il s'était promis de ne plus affronter le grand théâtre parlementaire , de renoncer à cette scène ou avait eu lieu son triste début ; mais qui le garantissait contre les pièges sans nombre dont Texislence est semée, contre les députations inattendues, les passages ofQciels^ les réceptions extraordinaires et tout ce qui porte dans ses flancs la menace d*une improvisation ? La vie d'un député est une succession d'embûches pour qui n'a pas la parole prompte, le mot toujours prêt, la phrase à volonté. 11 faut se faire un arsenal de harangues disponibles pour les cas prévus et imprévus ; c'est Parme et la parure du temps. Tout finissait jadis par des chansons, tout finit aujourd'hui par des harangues.

Une circonstance venait réveiller les terreurs de Vauxbelles. La reconnaissance de l'arrondissement le menaçait d'un banquet par souscription. Dès le lendemain de son arrivée, cette idée avait été émise, et depuis lors elle avait fait du ravage dans les esprits. Déjà le nombre des convives s'élevait à cinquante, ce qui portait la démonstration publique à un nombre inonl jusqu'alors et fournissait un témoignage irrécusable de la popularité du député. Il faut dire que tous les partis s'étaient donné rendez-vous à ce banquet comme sur un terrain neutre. Les Simonneau avaient souscrit aussi bien que les Graindoi-ge; la magistrature y figurait près delà municipalité. C'était une de ces occasions solennelles où les passions

abdiquent , où les nuances s^effacent pour faire place à un concert harmonieux et à uoe touchante unanimité. Certes, avec plus de facilites oratoires ^ Vauxbelles y aurait vu un puissant moyen d'inOuence et regardé ce jour comme un des plus beaux de sa vie. 11 n'y vit que la perspectÎTC d'une im* provisation : celte idée empoisonnait tout à ses yeux.

Bientôt ce banquet devint la grande affaire du jour. 11 arriva des adhésions de tous les points de Tarrondissement ; c'était à qui s'inscrirait sur les listes. Saint-Sylvain ne renfermait pas de salle assez vaste pour contenir tant de monde ; il lallut mettre en réquisition le café de Gérenflot, et convertir une paiiie du jardin en un vaste réfectoire. On disposa dans ce local une table oblongue que devaient éclairer les quinquets de rétablissement rangés et suspendus sur une ligne. Des guirlandes de feuillage serpentaient autour des toiles et leur servaient de franges naturelles» tandis que deux transparents en papier huilé terminaient la perspective et laissaient voir cette légende faite pour aller au cœur : « Vive notre député ! t» Pourquoi Vauxbelles n'était-il pas dans une disposition d'esprit à jouir de tant d'hommages ?

Grâce à la protection d'Évariste, Gérenflot avait été chargé de la direction et de l'ordonnance du repas. Soixante-dix souscripteurs figuraient sur les listes. A cinq francs par tète, c'était trois cent cinquante francs. Saint-Sylvain traitait son hôte sur un pied royal : trois cent cinquante francs consacrés à une consommation de vivres constituaient pour le pays uuc dépense sans précédents, une de ces fastueuses exceptions qui laissent une date dans l'histoire , comme le diner de Trimalcion et le festin d^ Balthasar. Gérenflot connaissait Saint-Sylvain; il n'ignorait pas à quels convives il avait affaire. Aussi prodigua-t-il les aloyaux homériques , les entrecôtes dignes de la table d'Eumée. Des chevreuils presque entiers, des cordons de lapereaux, des guirlandes de perdrix vinrent garnir les offices et s'allonger ensuite sur les broches.

Jamais armée en bataille ne présenta un front plus puissant et n'offrit un plus bel aspect. Gervaise, de sou côté, prodiguait ses soins aux plats choisis qui ont le sucre pour base; experte en petit-four, elle n'épargna rien pour élever ce détail à la hauteur des autres services. Elle voulait qu'on y reconnût une main d'artiste, digne d'un théâtre plus élevé.

Quand le jour décisif fut arrivé et à l'heure fixée par le programme, une députation choisie parmi les souscripteurs alla prendre Yauxbelles à son domicile afin de lui servir d'escorte jusqu'à la salle du banquet. La musique locale ne ménageait pas ses accords ; toute la ville était aux fenêtres, et une double haie de curieux garnissait le chemin. Le député prodigua les saints et se mit en route au son de l'orchestre. Malgré les efforts qu'il faisait pour maîtriser son émotion, quelques nuages traversaient de loin en loin sa physionomie. Un coup d'œil exercé eût pu voir qu'il figurait dans cette scène moins en tnompliateur qu'en victime; et qu'il eût volontiers demandé la clôture pour toutes ces démonstrations. Cependant il marcha d'un pas ferme vei*s le banquet, où il s'assit à la place d'honneur et au bruit des applaudissements. Le père Graindorge, Técharpe à la ceinture, occupa sa droite, tandis que le président Simonneau prenait sa gauche. Évariste avait décliné pour son compte toute place d'honneur ; il entendait siéger comme convive libre et en dehors de toute distinction officielle. Seulement, il voulut avoir Jules Rieusscc à ses côtés.

Évariste, on l'a vu, nourrissait quelques griefs contre Célestin, et poursuivait à son égard une petite revanche. Aucune occasion ne s'était offerte jusque-là, et il en résultait dans l'âme de notre héros cette fermentation qu'engendrent des rancunes contenues. Sans doute Évariste ne devait pas pousser ces représailles au delà d'une certaine limite ; il ne désirait qu'une chose^ c'était de faire sentir sa force à Célestin qui paraissait l'oublier. Aussi ne le perdit-il pas de vue pendant

le repas, et devîna-t*il les combats de son âme. Vauxbellcs n'était à rien de ce qui se passait autour de lui; s'il buYail, c'était par un mouvement machinal ; s*il mangeait, c'était du bord des lèvres. Une pensée fixe, opiniâtre, dévorante, Tabsorbait tout entier : y aura-t-il une improvisation ? et sur quoi roulera-t-elle ? L'absence d'un programme arrêté Tinquiétait aussi. Rien n'avait été prévu, ni pour les toasts, ni pour les allocutions. Ce vide lui causait un certain malaise. Si la foudre éclate , se demandait-il, d'où parlira-t-clle ? sera-ce du côté des Simonncau ? alors l'allocution aura un caractère grave, mesuré, digne de gens de robe. Sera-ce du côté des Graindorge ? dans ce cas, point de limites aux hypothèses. Quel pourra être le thème de ces hommes illettrés ? que leur dire ? que leur répondre ?

Toutes ces sensations et d'autres encore se peignaient si bien sur le visage de Vauxbelles, qu'Évariste y lisait comme dans un livre. Au moment oîi cette anxiété semblait arrirce au comble, notre héros poussa le coude de son voisin.

— Mon petit, lui dit-il, nous allons rire tout à Fheure.

— De quoi donc ? répondit le confident du prince.

— Je te dis que nous allons rire, ajouta Évariste. Préparetoi la rate; ce sera à se vautrer.

— Mais encore !

— Au dessert ! Au dessert ! Je ne dis que ça. Changement à vue et efîet de scène. J'envoie mon homme dans le troisième dessous.

Le dessert arriva, et, comme il s'écoulait sans accident, Vauxbelles croyait en être quitte. Déjà il respirait avec plus de liberté, mangeait son Truit avec une certaine aisance, quand Evariste se leva, le verre en main, le front haut, l'œil en feu. De tous les convives, rillustre Graindorge était celui dont Celestin se défiait le moins. 11 ne soupçonna donc point le piège et écouta sans inquiétude.

— Messieu», dit Torateur, je viens vous proposer un toast

qui sera accueilli sans doulepar un enthousiasme universel : cVst eu rhooneur de notre excellent députe. Qui plus que lui est digne d'une manifestation pareille à celle dont nous sommes témoins? Qui a mieux mérité du pays et de Farrondissement ? Chacun de ses actes est une preuve de dévouement de plus ; chacune de ses paroles est un nouveau témoignage de sa sollicitude. Vous allez Tentendre, messieurs, vous allez Tentendre après moi, ajouta-t-il en insistant à dessein et en se tournant vers Yauxbelles, vous raconter tout ce quUl a fait dans votre intérêt. Le détail en sera long, mais votre reconnaissance n'en sera que plus vive. Parlez, monsieur, poursuivit'il en recourant à l'apostrophe directe, parlez, chacun ici vous en conjure, parlez ; et si votre modestie est amie des réticences, si vous vous effacez trop^ s'il vous répugne de faire votre propre éloge^ nous sommes ici en nombre pour rétablir toute la vérité et suppléer à ce que votre délicatesse vous aura forcé de taire. Ainsi^ messieurs, dit en terminant Evariste, ftssociez-vous à moi pour cette manifestation inspirée par la reconnaissance. Vive notre député !

— Vive notre député ! s'écrièrent les soixante et dix convives debout et dans un élan spontané.

— Et en avant la musique, ajouta Ëvaristc.

La musique obéit et exécuta une Marseillaise formidable Gérenflot n'avait pas oublié les exécutants ; ils étaient tous ivres.

Célestin ne pouvait reculer ; il était mis en scène d'une manière trop éclatante et trop directe. Il ne s'agissait plus d'ooe provocation timide, d'un appel détourné ; on lui traçait UD programme , on l'invitait à s'expliquer catégoriquement. Le cadre était vaste d'ailleurs, et s'il eût ressenti le moindre goût pour les harangues, c'était l'occasion d'y procéder avec une entière latitude. Mais ce qui eût fait la joie d'un autre causait le tourment de Vauxbelles, et quand il se leva pour

répondre, son émotion était si viye qu'elle étouffait les paroles dans le fond de son gosier :

— Messieurs, dit-il, croyez au sentiment que j'éprouve

Yos bontés me pénètrent de reconnaissance il m'est impossible de rendre avec la Tivacité qui est dans mon cœur^ car je suis ici au milieu de vous en effet oul^ messieurs

Quelques efforts qu'il pût faire pour rassembler ses idées et terminer tant bien que mal cette déplorable scène , Vauxbelles ne put sortir de ces pbrases entrecoupées. A mesure qu'il avait la conscience plus entière de Tabîme dans lequel il tombait, il se sentait moins de force pour en sortir, et volontiers il s'y fût précipité de ses propres mains. Evariste suivait de rœil ce spectacle et poussait de nouveau le coude à Rieussec.

— Eh bien, mon petit? lui disait-il.

— Impayable, répondait celui-ci; cela vaut quinze francs la stalle.

U était dangereux de pousser plus loin les choses ; Fillustre Graindorge le comprit. La leçon avait porté, cela suffisait. 11 ne fallait pas comprometti*e Vauxl>elles au point de le rendre mpossible.

— Messieurs, dit notre héros, en intervenant et sauvant la retraite du député, quoi de plus naturel qu'un moment d'émotion au milieu des témoignages de votre sympathie? H faudrait avoir le cœur bien mal placé pour ne pas ressentir vivement ce que vous exprimez avec tant de chaleur! Quel discours peut valoir une impression si vraie et si profonde ! Ah ! messieurs, joindre ainsi à toutes les facultés de l'esprit les qualités du cœur, être à la fois le plus intelligent et le plus sensible des mandataires, quelle réunion précieuse, quel rare assemblage ! Quant à moi, je me sens gagné par ces émotions qui débordent, et je vois dans vos yeux que vos âmes

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sentent à Tunisson de la mienne. Messieurs, confondons-nous donc dans un seul et dernier cri : Vive notre députe !

— Vive notre député! répétèrent les soixante et dix voix, sous Finfluence de cette vive harangue.

En même temps les convives les plus attendris, ceux qui avaient rendu aux bouteilles de Gérenllot Thommage le plus assidu, sortirent des rangs et vinrent se jeter dans les bras du député. On s*embrassa à la ronde, on se prodigua les poignées de main, et Ton passa au café au milieu d'une effusion et d'un attendrissement inexprimables.

— Bien joué ! dit Rieussec à Foreille de son chef de file.

— Si je ne Tavais pas ramassé à temps, mon petit, répliqua Ëvariste, c'était un homme perdu.

Le but ordinaire des promenades d'Ëvariste était le sentier qui règne le long de FArgentineet dessert les nombreux moulins construits sur la rivière. Un triple rideau de peupliera et de trembles y verse constamment de Tombre et ne laisse pénétrer sur la chaussée que des brises fraîches et des rayons adoucie.

Un dimaiiche, notre héros suivait lentement ce sentier en oom|Migniede son ami Rieussec. Il montait Quiroga, Jules un alezan. Les deiix chevaux, presque abandonnés à eux-mêmes, se saluaient par de joyeux mouvements de tî^te, ou dilataient leurs naseaux k Todeur dés foins épars dans la campagne. Ariel était auitsi dô la partie ; animé d'une gaieté folle, il se plongeait au niiliéu des regains fauchés de la veille et les

dispersait avec une sorte de volupté. Tout, était calme aux champs : les claquets des moulins avaient cessé leur bniit; on n'entendait ni la clochette du troupeau, ni le chant de la faneuse. Le respect dû au jour férié semblait avoir éteint toutes les rumeurs de la vie active; le râle d'eau poussait seul son cri, tandis que la cloche du village résonnait dans le lointain.

Ëvariste n'était pas d'une trempe accessible à la rêverie; l'idéal le touchait peu; il professait un souverain mépris pour la contemplation. Aussi ne se laissait-il pas gagner aux beautés du paysage : un autre souci le dominait.

— Jules, disait-il à son confident^ j'en conviens, il y a du mieux. Notre homme est maté et pour longtemps. Le voilà maniable, enfin.

— Je le crois, parbleu bien, répondit l'ami du prince; on le lerait à moins. Gomme tu Tas secoué! quelle leçon!

— Elle ne suffit pas, mon petit; il faudra y revenir, poursuivit Graindorge, Gélestin m'est rendu comme député^ mais comme homme il me résiste, il me glisse dans la main. J'ai eu beau le sonder^ le retourner de mille façons ; il reste impénétrable.

— Et ta surveillance?

— Infructueuse, mon cher, impuissante Jusqu'ici. On l'a épié de jour, de nuit: Gérenflot s'y exténue; rien^ absolument rien. Je ne sais plus que croire.

— Mon Dieu, que t'importe après tout? dit timidement l'ami du prince.

—Beaucoup, mon petit, plus que tu ne penses. J'ai en tète un plan, je veux faire une fin et j'ai bien peur que Gélestin ue vienne se mettre à la traverse. G'est une fatalité. Un ami de vingt ans ! Un homme que j'ai porté au pinacle ! Et penser qu'il faudra peut-être que je le brise, ajouta Évariste avec un geste et un accent de mélodrame.

— Bah ! à ce point! dit Rieussec.

— Oui, Jules, je ne puis reculer. Ou a des mues dans la vie, des époques de métamorphose. La vie de conquéraut me pèse; j*ai assez fait du Joconde, vois-tu.

*- Allons donc ! si jeune encore ?

— Non, te dis-je, j'en ai assez; tu prendras la suite de mon industrie. Où cela conduit-il après tout? ajouta Evariste en s'animant. Quand j^aurai bien porté le ravage dans tous les ménages de Saint-Sylvain, battu les Simonneau dans leurs femmes, humilié jusqu'à Victor, pratiqué ainsi des intelligences au sein du camp ennemi, où sera le profit, où sera la gloire? Assez comme cela. Décidément, mon petit, je donne ma démission ; je renonce, j'abdique : ces dames s'arrangeront comme bon leur semblera. 11 n'en est point parmi elles d'inconsolables.

^ Et Gervaise !

— Silence, Rieussec, s'écria Evariste d'Une voix à la fols sévère et émue; je vous avais défendu de prononcer ce nom.

— Suffit, l'ancien, dit Fami du prince, cherchant à se sauver par une plaisanterie, on s'y conformera.

Pendant le cours de cet entretien, les chevaux avaient gagné du terrain, et le àameau de la Chênaie se dessinait dans la perspective. Il se compose de deux groupes de chaumières jetés sur F un et l'autre bord de l'Argentine. Une église, dont le clocher portait les traces d'un badigeon récent, domine les habitations recueillies à son ombre. Vu à distance, ce site avait quelque charme; la verdure, en s'y mêlant par massifs, relevait les tons enfumés des chaumières, et répandait sur l'ensemble les riches couleurs de la végétation. Qui a vu les campagnes n'a pu échapper à ce contraste. Ce que Thonime y fait semble jurer en pitisence de ce qu'y a fait la nature; des cloaques à côté de tapis de gazon, du fumier près d'un veiner parfumé, des mares infectes au milieu d'eaux vives!

La seule partie du paysage qui satisfit entièrement le regard était celle où s'élevait le château, au milieu d'arbres

centenaires. 11 régnait entre la vieille construction et les ormes majestueux qui Tentouraient une harmonie que le temps avait créée, et qui était bien au-dessus des effets symétriques que poursuit la main de Thomme. La pierre et le feuillage semblaient avoir assorti leurs couleurs > combiné leur pose, de manière à s'empreindre d'une mélancolie qui ne manquait ni de grâce ni de grandeur. C'était la plainte du passé qui s'exhalait sans fiel, sans amertume, et comme un dernier mm*mure de deuil et de regret. Les restes du château révélaient un édifice imposant, dont la date remontait à la plus belle époque de Fart gothique. A peine en restait41 une aile debout ; encore ses proportions gigantesques, ses distributions intérieures la rendaient-elles inhabitable. Pour Tusage des hôtes actuels, il avait fallu construire sur les anciens communs une maison de campagne dans le goût moderne^ convenable en tout autre lieu, mais écrasée ici par le spectacle de ces ruines grandioses. Tout cet ensemble composait le château de La Chênaie et les débris du vaste domaine qui en formait autrefois la dépendance.

Cest de ce côté que s'avançaient les deux amis. Ëvaristc avait pris les devants et se dirigeait vers ud tertre couvert de châtaigniers, d'où Ton embrassait la vallée entière, avec la Chênaie comme premier plan, et au loin le coui*s sinueux de TArgentine. Notre héros voulait y établir son observatoire et y combiner ses moyens de stratégie. Point d'importuns d'ailleurs, point de surveillants. La cloche dé Téglise faisait un dernier appel aux fidèles en retard, et peu à peu les chaumières se dépeuplaient toutes au profit du lieu saint.

^ Attention I mon petit, dit Ëvariste en gravissant le tertre^ nous arrivons sur le théâtre de nos opérations.

—* Voilà un mot bien ambitieux, répliqua Jules.

— Il te le paraîtra moins tout à l'heure, mon petit. Suishioi, en attendant, par-dessus cet échalier.

Sur un mouvement de bride^ Quiroga franchit l'obstacle,

et Talczan de Rieussec en fit autant : Ariel avait donné l'exemple.

— Tu m'as compris, n'est-ce pas? dit Ëvariste en reprenant la conversation. Je veux faire une fin.

— Tu en as le droit, Graindorge, répondit Tarai du prince,

— Ne plaisantons pas, ajouta notre héros d'un ton plus sérieux. Tu Tois ce château, mon petit.

— Le chftteau de La Chênaie f

— C'est toi qui Tas nommée mon fils. Eh bien ! avant qu'il soit trois mois, je veux en être le châtelain.

— De La Chênaie?

— De La Chênaie.

— Tu épouserais alors une Rochemarne?

— répouserai une Rochemarne.

— Malgré le général ?

— Malgré le général.

— Ah ! mon Dieu ! et Célestin ?

— Je lui réserve un dédommagement, mon cher, un heau dédommagement : il épousera ma sœur Anais. Voilà mon plan de campagne.

«— C'est du Napoléon pur, dit Rieussec, que la hardiesse de son ami commençait à effrayer.

On était aiTivé au sommet du tertre, d'où Foeil plongeait sur les pelouses du château. Elles étaient désertes et silencieuses. Évariste descendit de cheval et cacha Quiroga derrière une haie. Jules imita cette' manœuvre. Quand cette précaution fut prise, Tillustre Graindorge daigna enfin s'expliriuer d'une façon moins impériale et moins sommaire.

— Mon petite dit-il à son compagnon, je sais que l'entreprise n'est pas facile. 11 y a d'un côlé les grands parents qui sont montés en diable sur leur noblesse. J'aurai beau leur dire que je suis un brave garçon, bien posé dans le pays, avec une jolie fortune en perspective, ils me demanderont si

mes aïeux ont figure aux croisades, et me tourneront le dus si je ne leur montre pas un blason qui vaille le leur.

— Tu peux t'y attendre, dit Rieussec.

— Premier embarras, poursuivit Ëvariste. D'un autre côté, il y a un soupirant plus ancien que moi, si nos soupçons sont fondés. Célestin serait venu, à ce qu'il me semble, égarer son cœur sensible sous les ombrages de ce parc, fouler ces pelouses de son pied attendri. Rien d'impossible à cela. Les dames de Rochemarne babitcnt seules la Chênaie. Li ur unique parent, le général, n'y vient que rarement. CélesUn a donc eu les coudées franches : cela me parait clair.

— Tout ce qu'il y a de plus clair, dit Rieussec, faisant écho.

— Dos lors, deuxième embarras. Embarras du côté des parents, embarras du côté de l'ami. Si l'on s'amusait à débrouilUT cette suite d'embarras par les procédés ordinaires, la vie d'un corbeau n'y suffirait pas. Séduire l'enfant, évincer l'un, calmer les autres, c'est trop de besogne. Il vaut mieux avoir recours aux grands moyens.

— Aux grands moyens ? s'écria Rieussec, se défiant de l'audace de Graindorge.

— Oui, mon petit, dit Ëvariste d'un ton décidé. Menons les choses à la houssarde ; c'est plus sûr.

Quelque habitue qu'il fût à suivre aveuglément l'impulsion de son ami, Jules Rieussec comprit qu'il* s'agissait cette fois d'autre chose que d'une fredaine de jeune homme. U hasarda quelques objections, et chercha à se tirer de qualité; mais le dessein d'Evarisle avait quelque chose de très-arrété et presque d'impérieux. Ce n'était pas sans avoir réfléchi qu'il s'engageait dans cette entreprise.

— Assez, Jules, dit-il à son confident, assez de sermons. Nous ne sommes point au prêche. Si (u veux me quitter, quitteuioi ; si tu veux rompre, rompons.

•— Quelle idée ! répliqua vivement Rieussec. Comme tn le prends! Moi, te quitter! Jamais!

— Eh bien ! laisse-moi suivre mon idée, dit Evariste. Tu ne voudrais pas me faire manquer ma fortune. Non : eh bien ! elle est là. Figure-toi, mon cher^ la position que j'aurai si je m^allie à des gens qui remontent aux croisades. Qu'est-ce qui me manque, après tout? J'ai de l'argent, de la figure, de Taisance dans k geste, quelque facilité de parole, Tœil vif et la main belle? Ajoutez-y un peu de naissance, mon petit, et je suis un homme achevé; beaucoup de naissance, et je deviens un homme du premier rang.

Rieussec se serait en vain raidi contre une volonté aussi ferme; il aima mieux feindre un acquiescement complet, en se réservant d'échapper aux suites de cette faiblesse.

— Allons, dit-il, puisque tu le veux.

— A la bonne heure, mon petit, répliqua Evariste en lui tendant la main, je te reconnais là, Oreste et Pylade, Nisus et Euryale, Castor et Pollux, tout ce qu'il y a de mieux dans Tantiquité, nous Teffaçons. Mais n'aie pas peur, mon fils, je ne f oublierai pas quand je serai aux faite des giandeurs.

— Ne tinquiète pas de moi, Evariste; songe d'abord à ton affaire.

— Tu as raison, mon petit ; allons au pins pressé. 11 y a longtemps que j'ai mon idée en tête. J'ai déjà examiné les lieux, je les connais à fond ; tu vois quel est l'ensemble des bâtiments?

— Oui, très-bien.

— Laisse de côté le vieux château; personne ne l'habite, si ce n'est les chauve-souris et les belettes. Attache-toi seulement au bâtiment moderne. Tu y es?

— Parfaitement.

— Au rez-de-chaussée, sallon, salle de billard, salle à manger. Les poHes donnent d'un côté sur la pelouse, de l'autre sur le petit bois qui est derrière. Es-tu orienté?

— Oui, Evariste.

— Au premier, deux chambres de maîtres; ne tiens compte

que de ceUes-là. Ti-ois croisées pour la marquise de Rochemarne : respect à la mai*quise, mon ûls.

— Volontiers.

— Mais attache-toi surtout à ces deux croisées qui sont à angle du bâtiment^ et dont Tune fait face à Tavenue. C'est

Tasile de Gabrielle de Rochemarne, un ange, mon petit, tout ce qu'il y a de plus adorable au monde. Figui*e-toi que moi qui suis un cœur blasé, un yaurien, un coureur, j'ai senti, rien qu'à sa seule vue, mon masque de roué tomber de mon visage. J'en suis amoureux, mon cher, tout ce qu'il y a de plus amoureux, et c'est un excès dont je ne me ci-oyais plus ca« pable.

— Tu m'effraies !

— Ayons recours aux grands remèdes, mon fils, et cela passera. Remonte à cheval, nous allons maintenant faire le tour des clôtures. Il faut s'assurer des abords de la place.

Au moment oii Evariste achevait ces mots, la cloche de l'église annonçait la fin de l'office. Les deux amis reprirent le chemin de La Chênaie en s'arrôtant de temps à autre pour examiner les lieux. Arrivé sur un point du parc qui lui paraissait le plus faible, Evariste contint son cheval.

— Jules, dit-il à son compagnon, tu vois bien ce saut de loup. De quelle largeur Testimes-tu ?

' — Quatre mètres, mesure légale, répondit Rieussec.

— Te sentirais-tu capable de le frauchir?

— Gomment cela? à cheval?

— - Non pas, mon petit, à pied.

— J'en doute, dit Jules.

— Eh bien? tu vas voir.

Il remit la bride de Quiroga à son ami, et, prenant son élan^ il aiTiva d'un bond de l'autre côté du saut dé loup. C'était entrer dans le parc à la façon des malfaiteur et des amants.

— Bravo, Evariste ! s'écria Jules.

Cet incident les avait absorbes l'un et l'autre à tel point

qu'ils De s'étaient pas aperçus de rapproche de quelques témoins. Recommençant Tépreuve^ Evariste Yenait de franchir de nouveau le fossé, et retombait du côté de la route, lorsqu'il se trouva, à sa grande surprise, en présence de deux dames. (Tétaient la marquise de Rochemarne et mademoiselle Gabrielle de Rochemarne, qui venaient d'entendre la messe à réglise de La Chênaie.

liS Chénalv.

Quel que fût Taplomb d*Evaristc, il éprouva un sentiment de confusion à Taspect de ces dames, venues juste à temps pour constater un cas de flagrant délit, et une manière au moins étrange de pénétrer chez elles. Cependant, ce trouble ne fut pas long; le sang-froid reprit bientôt le dessus.

— Madame la ouutiuise, dit notre héros, en s'inclinant avec respect, yeuillez excuser nos petits écarts de gymnastique. 11 s'agissait de donner à mon ami Rieussec une démonstration des théories du colonel Amoros...

^ Vraiment? répliqua la grande dame, avec un sourire auquel sa fille s'associait involontairement.

— Oui, madame la marquise, poursuivit Evariste, se sauvant par une bouffonnerie, c'est un complément d'éducation fort en vogue aujourd'hui. On fortifie les muscles dans l'intérêt des mœurs ; on assouplit les jambes à la pratique des vertus. Voilà quel genre d'amélioration je poursuivais sur la personne de mon ami. 11 est vrai que nous aurions pu choisir un autre thdàtre pour nos expériences. Pardonnez-nous cette atteinte au droit de propriété.

— C'est tout pardonné, mc8sieiii*s, dit la marquise, du ton le plus aimable, mais à une condition.

— D'avance nous souscrivons à toutes, s'écria Evariste avec Taccent et la pose d'un chevalier.

— - C'est que vous entrerez avec nous à la Chênaie par un chemin moins incommode, dit la marquise. Ce sera votre châtiment.

A cette invitation, que relevait une grâce parfaite, les deux amis se répandirent en remerchnents. Prenant leurs chevaux par la bride, ils se dirigèrent vers l'avenue du parc, qui s'ouvrit devant les châtelaines.

La mai'quise de Rochemarne était alors pai-venue à ce que l'on peut nommer l'automne des femmes ; mais c'était pour elle un automne brillant et plein d'éclat. Elle avait ce grand air qui accompagne la race, un port de reine que l'embonpoint ne déparait pas, la fraîcheur de la maturité, et ce calme profond dii regard que donne seule une vie sans taches. En vain eût-on cherché sur son visage une de ces rides que creusent les passions orageuses ; il n'y régnait qu'une bonté douce et une sérénité un peu solennelle. On voyait que le feu de l'amour n'avait pas passé là-dessus, et que ce cœur s'était absorbé tout entier dans les voies austères du devoir et les saintes affections de la famille.

Elle avait dix-huit ans lorsque le marquis de Rochemarne, arrivé à la soixantaine, fit agréer sa recherche. La jeune fille, quoiqu'elle descendît des Mac-Grégor et fût de grande origine écossaise^ n'avait pas de fortune. Le nom du marquis, sa position, son titre, décidèrent les parents, et le mariage eut lieu. C'était dans les premières années de la Restauration ; la faveur du nouveau régime était acquise aux Rochemarne. Les deux frères avaient brillé à la cour de Louis XVl; on les avait vus, au premier appel, passer dans le camp de l'émigration pour se montrer ensuite à Quiberon et sur le Rhin. Ils faisaient partie l'un et l'autre de cette légion d'Épiménides que 1814

nous ramena, légion coilTce à Toiseau royal, et dccidde à repousser toute transaction avec la France révolutionnaire.

Les Rochemame avaient en tout temps brillé par le nom plutôt que par les biens; la prodigalité était instinctive chez eux, et, de génération en génération, ils avaient vu décroître leur héritage. Cependant, lorsque la crise arriva, le marquis possédait encore quelques fiefs qui n^étaient point engagés; il en confia la gestion à un Simonneau, aïeul de Victor, son intendant et son bras droit. Celui-ci lutta contre la confiscation, et essaya de dérober sa proie au domaine public. 11 ne parvint à sauver que le château de la Chênaie, et la partie close du parc. Le restant des biens, vendu aux enchères, passa en d^autres mains. Une belle forêt de chênes, qui avait donné son nom au fief, fut adjugée par petits lots, et livrée au défrichement. Ainsi, le marquis, au milieu des joies du retour, se retrouvait en face d'une douleur inattendue; il était sous lo coup d*une ruine complète, et avec la misère en perspective.

La royauté vint au secours des deux frères. Le marquis obtint quelques-unes de ces grandes sinécures que TEmpire avait créées au profit de ses familiers, et qui parurent aux courtisans nouveaux dés abris fort convenables et fort commodes. Quant au cadet, qu'on nommait le général, parce qu*il avait été mestre-de-camp des chevau-légers, on eut soin de lui ménager une alliance opulente qui combla les brèches faites à son patrimoine. Grâce à ces soins réparateurs, la maison des Rochemame put faire une certaine figure, et compter en première ligne parmi les notabilités du pavillon Marsan. Le château de la Chênaie avait succombé aux outrages du temps; il fallut y suppléer, et ce fut alors que le marquis fit construire le bâtiment moderne avec une partie des débris du vieil édifice.

Dès les premiers jours de son mariage^ la marquise s^était fixée à la Chênaie; le site lui plaisait, elle en aimait le calme et risolement. A diverses reprises, le marquis vouhit Tem-

mener à Paris, et la présenter à la cour; elle se défendit de cette existence bruyante. En femme sensée, elle craignait les poursuites auxquelles est en butte une femme jeune unie à un vieillard; peut-être aussi y avait-il dans ce contraste des âges un tourment secret que Tair du monde eût empire, et qu'étouffait la solitude. Loiu des salons, elle portait l^èrement ce fardeau; elle s'y était faite, et n'avait à essuyer ni les commentaires désobligeants, ni des comparaisons pénibles. A Paris» c'eût été pour elle un poids chaque jour accru, une source intarissable d'ennuis et de luttes. La vanité se glisse si souvent dans nos affections, et il en est si peu qui soient à Fabri de ce mélange !

La jeune femme se résigna donc à cette vie solitaire, sans regret comme sans effort. Elle laissa le marquis s^en aller seul sur le théâtre où s'agitaient les ambitions et les brigues ; elle ne quitta pas son asile favori. Là tout lui souriait et semblait s'associera ses goûts tranquilles. Elle y voyait son époux entouré de respects, le premier du pays par l'éclat du nom et la puissance des souvenirs. C'était la part de Forgueil; le cœur faisait le reste. Une grande joie vint d'ailleurs faire quelque diversion dans sa vie; une fille lui était née : ce fut sur cet enfant qu'elle reporta toutes les puissances de son amour, tout ce qui sommeillait chez elle d'affection sans objet et de dévoûment sans but. Gabriclle devint pour sa mère une pensée de tous les instants ; elle grandit au milieu des cai*esscs.

Il y eut alors pour les Rochemarne un moment de bonheur et une sorte de revanche du passé. Une indemnité allait être votée en faveur de l'émigration, et, quoique fort réduite, la part du marquis suffisait pour assurer l'avenir de sa veuve. Gabrielle venait à souhait ; c'était une enfant accomplie. Il y avait dans l'air comme un parfum d'ancien régime qui réjouissait le cœur dos deux vieillards ; on semblait disposé à rayer d'un trait de plume vingt-cinq ans de notre histoire.

Hélas! ce fut un rêve bien courl, suivi d'un brusque rëvcil. En trois jours de colère, le peuple brisa la chaîne qu'on forgeait depuis quinze ans^ et de toute cette insurrection au nom du passé, il ne resta plus qu'un roi en route pour Texil, un trône en débris, et une couronne en déshérence.

Le coup était trop rude pour le marquis; il n'y survécut pas. Après deux années d'une existence languissante, il s'éteignit, laissant une veuve fort jeune encore et une enfant en bas âge. C'était pour la marquise un surcroit de dévoilas; elle y sut conformer sa Tie. Plus que jamais la solitude lui devint cbère; l'éducation de sa fille en remplissait les heures et y répandait un charme toujours nouveau. Gabriclle n'eut point d'autre professeur que sa mère, et c'était en toute chose un professeur accompli. Quant aux affaires d'intérêt, la marquise sut promptement y pourvoir ; elle se mit au courant de tout avec une aptitude merveilleuse. Dans les cas épineux, le général était consulté et donnait son avis. Cependant, autant que possible, la marquise n'obéissait qu'à sa propre impulsion. Elle avait reconnu^ dans son beau-frère, des préjugés qui souvent troublaient son coup-d'œil et l'entraînaient dans de fausses idées. De là un peu de froideur entre les deux branches et des relations quelquefois compromises par les caprices du mestre-de-camp des chevau-légers.

Le temps s'écoula et Gabrielle devint une grande et belle personne. 11 y avait en elle ce charme qui apaise et console. C'étaient toutes les grâces de sa mère, avec moins de majesté peut-être^ mais aussi avec plus d'abandon. Elle touchait d'abord, elle attirait. Impossible de se défendre de la séduction qu'exerçaient sa voix, son regard, les lignes pures de sdn visage. On eût dit que les deux races avaient voulu réunir dans cette jeune fille la deraière expression de leur beauté. Elle répandait comme une douce lumière autour de ses paâ et semblait porter le bonheur dans les plis de ses vêtements. Heureux celui dans le chemin duquel allait briller une appa-

rition si douce, et à qui cet aoge au nimbe d'or devait tendre la main.

Tels étaient les hôtes du château de la Chênaie. Il était impossible que tant de grâces et de vertus n*eussent pas laissé dans le pays des impressions profondes. Aussi malgré sa hardiesse habiuelle, Évariste n'accompagnait-il la marquise qu'avec une certaine émotion. Jules Rieussec, plus intimidé encore, marchait d'un pas hésitant^ et avec le regret de s*êlrc engagé, sur la foi de son ami^ dans cette aventure délicate. On gagna ainsi la grille, où un garde prit en main la bride des deux chevaux. Ce n'était pas la première fois qu'Êvariste pénétrait à La Chênaie ; il y avait ses entrées. Son père tenait à bail une portion des terres de la marquise, et le fib Graindorge avait saisi ce prétexte pour rendre de temps à autre ses hommages aux deux châtelaines. Dans le cours de ces visites, la beauté de Gabrielle avait fait du ravage dans son cœur, et de là ce complot, où Rieussec se trouvait mêlé malgré lui.

Cependant la marquise, pour faire honneur à ses visiteurs, animait Tentretien, et de son côté Évariste, en capitaine consommé, cherchait à le faire tourner au profit de ses projets.

— Monsieur Graindorge, dit madame de Rochemarnc, qu'y a-t-il de nouveau à Saint-Sylvain? Quels sont les bruits de la ville? Vous êtes en fonds pour nous éclairer là-dessus.

— Mais, madame la marquise, répliqua Ëvaristc, il D*y a pas si loin d'ici à Saint-Sylvain que vous ne puissiez savoir ce qui s'y passe.

En même temps, il promenait son regard de la mère à la fille, comme s'il eût voulu leur arracher un secret et pénétrer le fonds de leur pensée.

— Eh bien ! non, monsieur Graindoi-ge, répondit la grande dame avec une dignité pleine de calme, nous ne savons rien, absolument rien. Venez donc au secours de deux pauvres recluses. H doit s'être passe de bien grands événements, puis-

que vous vous étonnez que le bruit n'en soit pas arrivé jusqu*à nous.

Êvariste vit qu'il fallait recourir à des moyens plus directs, s'il voulait rompre la glace. On était arrivé en ce moment à la porte de la serre, et les deux dames invitaient leurs visiteurs à y jeter un coup-d*œll.

— De grands événements! dit notre héros, en suivant les châtelaines au milieu de touffes de fleurs rares, il n'y en a qu'un à Saint-Sylvain, depuis trois semaines! C'est la seule chose dont on s'occupe.

— Et qu'est-ce donc, s'il vous plait, monsieur Graindorge? dit la marquise avec le même sang-froid.

— Vous ne devinez pas? répondit Evariste en cherchant à voir jusqu'à quel point ce calme était naturel.

— Vraiment non, dit la marquise impénétrable. L^attitude de Gabrielle était plus embarrassée; elle allait

d'une fleur à l'autre, comme si elle eut voulu se donner une contenance, redressait çà et là quelques tuteurs, élaguait le feuillage et se penchait vers les calices odorants pour en mieux aspirer le parfum. On eût dit qu'elle comprenait, au ton de l'interlocuteur, qu'elle avait un ennemi en face.

— Vois donc, maman, s'écria-t-clle en entraînant la marquise vers un vase garni de bruyères, vois comme notre azalée a bien réussi.

Notre héros n'était pas homme à se laisser détourner de son but par cette petite diversion. Quittant la marquise pour s'adresser à sa fille :

— Je parie, dit-il, que mademoiselle de Rochemarne en sait plus là-dessus que madame la marquise.

— De quoi s'agit-il, monsieur? répondit Gabrielle, dont la joue se couvrit d'incarnat. Qu'est-ce donc, ma mcre? ajoutât-elle en se réfugiant vers la marquise comme vers un abri.

— 11 s'agit, mademoiselle, poursuiviU'impitoyable Grain-

dorge, du grand événement de Sainl-Sylvaiu, de ce qui occupe toutes les bouches.

— Mon Dieu ! arrivez donc au fait, monsieur Graindorgc, reprit la marquise^ s'cmparant de Tentrctien et venant au secours de sa tîlle. Parlez, expliquez-vous. En vérité, vous êtes un terrible homme avec vos énigmes.

^ Eh bien! mesdames, dit Évaristeen continuant son rôle d'observateur, le grand événement du jour; c'est rarrlTée de noire député Géiestin Vauxbelles.

Quelque soin que mit notre héros à étudier Timpression que ce nom devait produire sur mademoiselle de Rochemarne, il fut trompé cette fois dans son attente. Gabrielle s'était penchée vers une caisse garnie d*iris de Perse, et son visage se dérobait à la surveillance de Tennemi. Quant à la marquise, son impassibilité ne se démentit pas.

— En effet, dit-elle le plus naturellement du monde ; M. Yauxbelles est arrivé : je Tai entendu dire.

— Gomment ! s'écria Graindorge, piqué au jeu, il ne serait pas venu vous présenter ses devoirs.

Ge fut au tour de la marquise à éprouver un moment d'hésitation ; elle répondit pourtant :

— Que voulez-vous, monsieur Graindorge? un député se doit d'abord à ses électeurs, et nous n'avons pas l'honneur de l'être ni moi ni ma ûUe.

Evariste ne pouvait pas décemment insister : pousser plus loin les choses eût été manquera la plus stricte convenance; aussi abandonna-t-il son enquête. Ge fut un frand souci de moins pour la pauvre Gabrielle; elle semblait respirer plus librement et caressait ses fleurs d^une main plus joyeuse. Jules Rieussec qui s'était tenu à l'écart, se livrait, comme la jeune fille, à des études purement botaniques. Ainsi le groupe était complet ; d'un côté la marquise tenant tête à Evariste, de l'autre Gabrielle et Rieussec ne formant qu'un vœu, celui de voir finir cette âcène. Les choses en étaient là quand

tin yalet entr'ouvit la porte de la serre, et, 8*adressant à la marquise, dit assez haut pour être entendu de tout le monde :

— M. Gélestin Yauxbelles \ient d'arriver au perron ; il demande si ces dames sont visibles.

Gabrielle ne put entendre ces mots sans pâlir; mais madame de Rochemame se retourna vers Évariste, et, prenant ses plus grands airs :

— Vous le voyez, monsieur Graindorge, dit-elle ; c'est la réponse à vos reproches de tout à l'heure. On dirait que M. Yauxbelles vous a entendu : il s'exécute.

lairlfiiM eroiaéei»

La marquise reçut le nouveau venu en présence des deux amis, et il en résulta une visite fort courte, à peine animée par un entretien insignifiant. Yauxbelles affecta de se lever le premier, et prit congé de ces dames, sans que la pénétration d*Ëvariste parvint à tirer le moindre parti de cette rencontre. S'il existait quelque concert entre le député et les hôtes de la Chênaie, le secret était bien gardé, et mettait en défaut la tac* tique des curieux.

L'illustre Graindorge n'était donc satisfait qu'à demi de son expédition, et le lendemain il en rêvait dans la salle verte de Gérenâot. C'était à une heure de la journée où la clientelle n'avait pas coutume d'abonder^ et rien ne troublait notre héros dans ses méditations. Ariel seul se trouvait près de lui, couché en spirale aux pieds de son maître, et cherchant à soustraire ses sens délicats aux vapeurs acres du tabac dont Évariste inondait l'atmosphère :

— Quelle maitresse-femme ! se disait-il en songeant à la marquise. Gomme elle m'a tenu tête, comme elle a repoussé l'assaut! Parlez-moi de ces créatures à blason ! Quels airs! quels sourires! Une bourgeoise eût capitulé vingt fois; elle, non. Pourtant, ajoutait Évariste en poursuivant sa pensée, il y a là-dessous quelque chose. Comment s'en assurer !

Chacune de ces phrases, prononcée avec lenteur, était entrecoupée d'une bouffée de tabac qui contribuait à épaissir le nuage répandu autour de notre héros. Peu à peu celte enveloppe vaporeuse prit de telles proportions et la transparence de Tair en fut si altérée qu'un témoin put pénétrer dans la salle sans être aperçu d'Évariste et y assister à son examen de conscience. C'était Gervaise : son pied touchait à peine le sol, sa respiration était presque suspendue, son visage, ordinairement si ouvert, semblait empreint d'une tristesse sombre. On eût dit une autre femme. Elle marcha vers notre héros, recueillant les paroles qui hii échappaient et y répondant par des frémissements involontaires.

— Quelle alliance ! disait tout haut Évariste, quelle alliance ! et comme cela m'irait ! Un nom chenu? une femme superbe ! C'est magnifique, c'est complet. Il faut en finir.

Graindorge en était là quand il aperçut Gervaise deboat à ses côtés, et l'oreille attentive.

— Ah! c'est toi, mon enfant, dit-il avec quelque embarras : Par où es-tu donc entrée? Que viens-tu faire ici?

Elle continuait à l'examiner sans lui répondre, immobile comme une statue et tenant ses yeux fixés sur les siens. Évariste se sentit mal à l'aise; il essaya d'une diversion, et, prenant la main de Gervaise, il chercha à l'attirer vers lui.

— Tu es toujoui*s charmante, lui dit-il.

La jeune femme se dégagea, et, se plaçant en face de notre héros dans une attitude résolue :

— 11 faut bien venir vous trouver, dit-elle, puisque Ton ne peut plus vous voir autrement, monsieur Graindorge.

^ MoDsiear Giaindorge, voilii du nouveau, reprit Tidolede Saint-Sylvain. Je ne suis donc plus Évariste? Tu as broyé du noir cette nuit.

— 11 n'y a pas de quoi peut-être ? dit Gervais avec vivacité ; monsieur fait des absences de trois jours et il faudrait le rcce* Toir encore la bouche en cœur.

— Allons, allons, un peu de raison, mon enfant, répondit Graindorge en essayant de Tapaiser ; il y a temps pour tout, petite. Et les affaires donc, il faudrait les laisser en souffrance, à ce compte.

— Lesaffaires! s'écria Gervaise, s'animant de plus en plus ; joli prétexte ! Rôder pendant des heures entières autour de la Chênaie, voilà des affaires ! Allons, puisque vous y êtes, achevés, monsieur Graindorge. Une pauvre femme comme moi, ça doit tout croire ! Mon Dieu, vous seriez bien bon de vous gêner.

Ces mots avaient été prononces avec tant d'i^mcrtume, qu'Ëvariste ne put se défendre d'une certaine émotion ; Gervaise élevait d'ailleurs graduellement la voix de manière à se trahir et à être entendue de la pièce voisine. Notre héros crut devoir faire un nouvel effort pour calmer cette douleur et contenir ces éclats dangereux; il échoua.

— Non, dit Gervaise, je ne veux rien entendre que vous n*ayez promis de ne plus mettre les pieds h La Chênaie.

— Mais, vraiment, c'est du despotisme oriental ! s^écria Évariste, dans un moment d'humeur.

— Ecoutez, monsieur Graindorge, dit Gervaise avec plus de calme, je vous ai passé bien des choses; je vous ai passé madame Maréchal, je vous ai passé la petite Crochard, je vous ai passé Javotte et Roson, je vous ai même passé madame Victor Simonneau. Vous voyez que j'ai Tœil sur vous et que je sais mon compte.

— Il faut qu'elle ait une police à ses ordres! dit Évariste, elle n'en omet pas une.

— Je VOUS ai passé tout cela, poursuivit Gcrvaise; c^était sans dauger. Mais, je vous le répète, je ne vous passerai pas La Chênaie. Arrangez-vous en conséquence.

— Des ordres ! s^écria l'aigle de Sainl-Sylvain, à moi des ordres ! Nous voici au monde renversé.

— Ce qui est dit est dit, monsieur Gi*aindorge. J'ai sur le cœur bien des choses, voyez-vous, et le jour où nous compterons ensemble sera un rude jour ; on en parlera dans Saint- Sylvain. Maintenant faites à votre guise, je ferai à la mienne.

11 est impossible de rendre Tair de résolution qui animait la jeune femme au moment où elle quitta la place en jetant ce dernier déû. Son œil lançait la menace, ses lèvres contractées semblaient appeler le combat. Jamais Évariste ne l'avait vue montée de la sorte ; son sang-froid en fut troublé. Il est vrai que lavue de Gervaise produisait toujours sur lui cet eCTet, et qu'il régnait entre eux une sorte de pacte, entouré de mystère. Aussi resta-t-il longtemps affecté de cette scène et en proie à une vive préoccupation.

La jeune femme, au contraire, à peine rendue à sa dien» telle, reprit son visage de dame de comptoir. Elle retrouva sans peine son sourire, ses façons engageantes, son coup d'oeil aiguisé de coquetterie, enfin ce cortège de grâces qui avait fait la fortune de rétablissement de Gérenflol. Sur cette physionomie si calme, on eût en vain cherché les traces d*un orage récent. Il pouvait y avoir encore quelque agitation dans les replis du cœur, mais rien ne paraissait à la surface.

Une circonstance attira pourtant l'attention de Gervaise. Dans un coin de la salle, Victor Simonneau tenait son mari en charte privée et avait engagé un entretien dans toutes les règles. Gérenfiot écoutait debout, la serviette à la main, tandis que le notaire dégustait lentement sa tasse de café et exposait, sur le sommet d'un verre d'eau-de-vie, quelques grains de sucre au phénomène de la capillarité. La conversation s'animait de plus en plus, et Gervaise était bien inspi*

rée quand elle concevait de Tiaquiétude. 11 s'agissait d'elle ; on la mettait sur la sellette; voici dans quel intérêt.

Célestin Vauxbelles^ à la suite du mémorable banquet» était retourné aux Graindorge d*une manière trop ouveile pour que les Simonneau pussent avoir Tespérance de le ramener. Ils obtenaient encore du député des paroles gracieuses, des promesses au besoin, même quelques services de second ordre ; mais toutes les grandes faveurs semblaient devoir être désormais Tapanage de leurs heureux adversaires. Bien qu'aucun acte essentiel n'eût servi de sanction à ce revirement d'influence, les Simonneau en avaient tellement la conscience, ils étaient si assures d'être sacrifiés à la première occasion, qu'ils ne craignirant pas de prendre l'initiative de la rupture et de pousser les choses jusqu'à rendre publique la candidature de l'un des leurs, le président Simonneau. Déjà la famille s'occupait à grouper des voix autour de ce nom, et Victor n'était pas le moins ardent à cette poursuite. Son entretien avec Gérenflot roulait sur ce point délicat. Gérenflot était électeur par sa patente : c'était donc une voix à embauche!', sans compter l'influence attachée à son établissement comme centre d'action et rendez-vous politique.

Le calcul de Victor Simonneau étais des plus simples. Gérenflot appartenait aux Graindorge, il le savait bien ; le brave garçon ne devait changer de camp que pour des motifs très graves. Or^ était- il impossible d'éveilier sa jalousie et d'amener des découvertes blessantes pour son honneur? Dans ce cas, Gérenflot trouvait un Graindorge pour rival, par conséquent pour ennemi, et sa première vengeance était de passer sous lies drapeaux opposés. La combinaison de Victor se trouvait ainsi justifiée, et l'acquisition électorale se faisait le plus naturellement du monde. 11 ne s'agissait plus que de procéder par voie d'insinuation, et de mettre, comme on dit en termes familiers, la puce à l'oreille de Gérenflot. C'était un rôle délicat^ et le notaire avait résolu^ dans Tintérét de sa

dignité, d*y apporter beaucoup de ménagements. De là cet entretien qu'il poursuivait avec le propriétaire du Café du Commerce,

— Vous êtes aux Graindorge, disait Victor Simonneau, je le sais Je respecte le sentiment qui vous unit à cette maison.

— Gomment voulez-vous que je ne sois pas à eux, répondit Gérenflot, puisque sans eux, je ne serais rien ! Il m'a fait tout ce que je suis, ce bon M. Êvariste? j*étais garçon de moulin, voyez-vous, pas un cran en sus, avec beaucoup de peine et peu de proiit, et j'arrivais tant bien que mal à la fin de Tan, ayant vécu tout juste, et sans être plus avancé qu'au premier jour. Eh bien! c'est là qu'il m'a pi'is, M. Êvariste I 11 m'a établi, il m'a marié, il ma monté ce café, il m'a amené du monde, il m'a aidé de ses conseils, il m'a accordé son amitié ! et vous ne voulez pas que je sois à lui? Ah bien! je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir pas l'être davantage. J'y suis, à lui, à pied et à cheval, sur terre et sur eau, de toutes les façons; j'y suis à perpétuité; j'y serai au ciel et en enfer !

— Je comprends cela, mon brave, dit le notaire, un peu étourdi de cette explosion de reconnaissance.

— C'est-à-dire, ajouta Gérenflot, qu'il me demanderait n'importe quoi, M. Êvariste, que je le ferais à l'instant même. Des choses ridicules, des choses impossibles, n'importe : avec lui je ne raisonne jamais. Ça lui fait plaisir, c'est bien ; en marche, Gérenflot: et vive M. Êvariste! Voilà ma manière d'être, monsieur Victor ; et, si elle vous déplaît, j'en suis fâché, car je n'en changerais pas pour un empire.

— Qui vous demande cela ? répondit le notaire. Soyez aux Graindorge, rien de mieux. Seulement, je crois que l'intimité d'Ëvariste à quelques dangers? Quand on a une femme jeune, ajouta-til du ton d'un homme qui frappe un coup décisif.

Le coup porta, mais dans un sens que Victor Simonneau n'avait pu prévoir. Parmi les messagers d'amour qu^em-

ployait Ëvariste, Gérenflot figurait en première ligne ; il était le confident de toutes ses passions, sauf une seule. Sur cellelà, le brave homme n*eût pas entendu raillerie. Quant aux autres, il s*y prêtait volontiers, et s^acquittait avec un zèle exemplaire des missions les plus délicates. Or, la femme du notaire se trouvait précisément sur la liste du don Juan de Saint-Sylvain ; c*était Tune des Mille et trois victimes. Gérenflot le savait, il avait conduit le siège et concourut à la capitulation. Son premier mouvement fut donc de voir dans l'ouverture que lui faisait Victor une plainte indirecte ou une insinuation pour arriver à un aveu. 11 résolut dès-lors de se tenir sur ses gardes.

— Diable! peusa-t-il, il a peut-être découvert le pot aux roses. Attention, Gérenflot; soignons notre maintien, mon enfant.

Victor Simonneau attendait une réponse ; voyant qu'elle n'arrivait pas, il crut opportun d'insister.

— C'est que M. Ëvariste est un terrible homme auprès des femmes, dit-il. 11 faut y regarder de près avec lui.

— Bah ! répliqua Gérenflot, des commérages. Il n'y en a jamais le quait de ce qu'on l'on dit.

— On en jase pourtant, ajouta le notaire, s'adressant à la vanité et croyant porter le dernier coup.

— Pures méchancetés, monsieur Victor, répliqua Géren* flot, jaloux de consoler cette âme souffrante. Dans ces choseslà, ce qu'il faut, c'est d'avoir la confiance. Une femme, voyezvous, quand elle a des principes..., surtout quand elle aime son mari... Pouf coquette, c'est possible...; mais c'est le fond qu'il faut voir...

Le brave Gérenflot avait trop présumé de ses forces en se croyant propre à faire de la diplomatie. Le talent n'était pas à la hauteur de l'intention, et il sentait ses facultés oratoires se dérober sous lui.

— Décidément je barbotte, se dit-il.

Pour ne pas s'enferrer davantage, il s'arrêta court, cet acte de prudence ne faisait pas le compte de Victor Simonneau, qui ne perdait pas son but de vue. Désormais le notaire se croyait autorisé à ne plus user d'autant de ménagements : à moins de dire brutalement les choses, il avait tout fait. Les ouvertures étaient trop directes, les désignations trop formelles pour qu'à ses yeux Gérenûot eût pu s'y méprendre. Il le croyait placé tout au plus sous le coup de l'un de ces aveuglements que le ciel, dans sa clémence, envoie si soa* vent aux mai'is. Dèslors il ne restait qu'à revenir à lacharge, à agiter les cendres de ce cœur et à y retrouver le feu de la jalousie qui y couve toujours.

— Âinsi^ dit-il, vous ne trouvez pas M. Evariste un homme dangereux; c'est avoir bien de la bonté. Au fait j'ai tort^ cela ne regarde que le mari. Chacun ses affaires.

Le notaire s'arrêtait sur chacune de ces phrases pour remarquer l'effet qu'elles produisaient ; Gérenflot demeui-ait impassible. Le peu de succès qu'il avait eu dans les sphères de l'élocution l'avait engagé à changer de système ; il se réfugiait désormais dans le silence. Pour se composer un maintien, il roulait son tablier entre ses doigts et tournait de temps à autre le regard vers Gervaise, que la longueur de cet à parlé inquiétait de plus en plus. Gérenflot eût bien quitté la place, mais il avait peur que sa retraite ne panlt trop significative au notaire, et qu'il n'y vit uu acquiescement à ses soupçons.

— Chacun ses affaires, ajouta Victor Simonneau en i-épétant sa dernière sentence. «

Il adressa en même temps un coup d'œil si expressif à Gérenflot que celui-ci ne crut pas pouvoir se dispenser de donner signe de vie.

— Euh! euh! dit-il.

C'était un système désespérant qui exigeait l'emploi des moyens héroïques. Dès que les ruses de la stratégie n'avaient

pas réussi, il Tallait essayer d'une attaque de front, d'une attaque découverte. Victor Simonneau y procéda.

— Gérenflot, dit-il.

Interpellé ainsi, le propriétaire du Café du Commerce^ ne put pas éluder la réponse.

— Monsieur Victor^ répliqua- t-il.

— Voulez-Tous, mon cher^ que je vous donne un bon conseil, un conseil d'ami? dit le notaire.

— Volontiers, monsieur Victor; vous savez que je les aime, les bons conseils. D'ailleurs, vous n'en donnez pas d'autres, ajouta Gérenflot qui pei*sistait dans ses bons procédés vis-à-vis d'un bomme malbeureux.

— Eh bien ! mon cher, dit brusquement Simonneau, je TOUS conseille de mieux surveiller votre femme.

— Ma femme! répondit Gérenflot; et pourquoi cela monsieur Victor?

— Pourquoi? digne homme ; ch ! parbleu ! à cause des assiduités d'Evaystc. Vous avez l'iptolligencc bien dure.

Gérenflot sentit cette fois l'aiguillon.

— Ah! à cause des assiduités... s'écria^tMl. J^y suis maintenant. C'était donc de ma femme que vous vouliez parler depuis une demi-heure ?

— Et de laquelle donc? s'écria Simonneauf

— Morbleu! delà vôtre, dit Gérenflot avec un accent de vengeance.

— De ia mienne! ceci est trop fort, dit Simonneau.

Le notaire allait se fâcher, mais Gérenflot ne lui en laissa pas le temps ; se dirigeant vers le comptoir où siégeait Gervaise^ il lui dit assez haut pour être entendu de tdutc la clientelle :

— Tu ne sais pas, femme, voici M. Victor qui prétend que M. Evariste te courtise. C'est comme les gens qui ont la jaunisse; ils voient tout en jaune. Est-il étontiant, ce monsieur Victor?

Le lendemain, cette scène occupait les curieux de Saint- Sylvain ; mais d'autres orages allaient eu effacer le souvenir.

Un Bal dlfflclle.

Le sous-préfet allait donner un bal : c'était une grande affaire pour la ville.

Ce fonctionnaire ouvrait ses salons pour la première fois. Fraîchement arrivé de Paris^ il proGtait de la présence de Vauxbelles pour débuter en matière de violons et de quadrille. On le nommait Octave deFreissac ; il était gentilhomme et allié d'assez près aux Rochcmame pour pouvoir se dire leur cousin. Jeune et blond, il avait pendant quatre ans brillé par son absence au conseil d'état et par sa présence au bal Mabille. Aucune des innovations de la danse libre ne l'avait trouvé indifférent; il s'était pénétré de tous les excès de hanches qui charment aujourd'hui la belle société de Paris. Plus d'une fois môme on l'avait vu se livrer, de sa personne, à des balancés équivoques vis-à-vis des vestales célèbres qui entretiennent le feu des jardins publics. On l'y citaitconimc un artiste d élite en le désignant pai* son petit nom. 11 faut dire qu'à ce talent Octave en joignait d'autres : il empestait le tabac et possédait à fond le jargon d'écurie. Tant de litres ne pouvaient être longtemps méconnus: c'était un choix obligé; l'administration devait s'attacher un sujet pareil. Octave passa donc du Ranelagh à une sous-préfoclurc, avancement naturel et légitime.

Jaloux de produire quelque effet sur ses admintsti'és, le nouveau fonctionnaire arriva avec des accessoires aussi au-

glals que possible. Il avait un cheval anglais, des chiens anglais, un groom anglais, du vernis anglais, un chapeau anglais, des costumes strictement anglais. On ne pouvait rendre un plus bel hommage à la passion du moment. Aussi la pensée d'Octave ne mettait-elle point de limites à Teffet qu'il allait produire; il voyait l'arrondissement à ses pieds, les hommes éblouis, les femmes vaincues. Jamais la politique n^avait déployé de tels moyens pour la conquête des âmes. ni apporté sur ce petit théâtre des éléments plus imprévus. Un jeune sous-préfet entouré de ce que Paris offrait de plus nouveau, un administrateur initié au monde du cheval et membre de diverses réunions dansantes, quel ensemble de séductions et de prestiges!

Saint-Sylvain réservait à son fonctionnaire un cruel désappointement : au lieu d'un triomphe, ce fut un échec qu'il y trouva. L'excès en tout est fatal; les raffinements d'Octave allaient trop loin ; il parut ridicule. En fait d'impressions parisiennes, le pays en était resté à Evariste ; et pour communiquer au goût local un aussi vif essor, il n'avait fallu rien moins que l'ascendant de notre héros. Depuis ce temps, la ville n'éprouvait qu'un besoin, celui de se reposer après cet élan vers les nouveautés. 11 lui semblait que les concessions laites au goût du jour avaient atteint leur limite et qu'il ne fallait plus se livrer à la légère à cette soif de changement, aussi ruineuse pour la bourse que funeste pour les mœurs.

Octave de Freissac, au lieu du rôle brillant qu'il rêvait, n'obtint donc que les honneurs du sarcasme. C'était à qui épiiogiierait sur la personne du sous-préfet, sur ses bêtes, sur ses gens. Les heaux esprits le prenaient pour point de mire de leurs railleries ; les femmes lui trouvaient l'air original. On s'accordait à voir en lui un être déclassé, réchanlillon d'une race étrangère, aussi curieux pour Saint-Sylvain qu'un sauvage de TAmérique ou des mers du Sud.

Tel fut le début du nouveau fonctionnaire : pour em-

ployer un terme administratif, il ne prenait pas. A part une petite cour d'employés, le vide régnait autour de lui. Ajoutons que si Saint-Sylvain ne s'arrangeait pas d'Octave, celui-ci le lui rendait bien. 11 n'avait pas d'expressions assez dédaigneuses pour caractériser cette collection de rustres qui s'avisaient de méconnaître un homme de sa valeur, de traiter de haut ses habits anglais, ses chapeaux anglais, son groom anglais. Il disait que le gouvernement Tavait égaré à dessein dans un pays sauvage, chez des peuples primitifs, afin de se délivrer d'un mérite qui offusquait et troublait des médiocrités jalouses. On voulait ainsi l'étouffer, Tentan'er, IV brutir ; on l'enchaînait à des êtres^ qui n'avaient de l'homme que le nom et atteignaient tout au plus l'état de ciyilisatlon qui nous distingue de la brute.

On conçoit qu'avec de tels sentiments de part et d'autre^ le ménage administratif ne dût guère briller par l'harmonie. Cependant il est pour un fonctionnaire des devoirs ;ëtn>its qu'il peut maudire dans son for intérieur, mais auxquels il est obligé de se conformer en public. C'était le cas d'Octave; en sa qualité de sous-préfet, il devait plaire à l'arrondissement. On n^est sous-préfet que pour cela ; c'est le but de l'institution. Il faut plaire à l'arrondissement^ plaire au député, plaite à tout le monde. Or, Octave avait manqué à la première condition de son programme : il ne plaisait pas. Comment plaire? Là se trouvait le problême et il était temps de le résoudre.

Ce fut un grave souci pour le jeune fonctionnaire. Un té- .moin, un maître venait d'arriver sur les lieux dans la personne du député. On sait quelle surveillance ombrageuse ils exercent sur leurs sous-préfets! Malheur au fonctionnaire frappé d'impopularité ! malheur même à celui qui ne peut invoquer en sa faveur que des affections molles, des sympathies équivoques I

Sous l'aiguillon de ce sentiment, Octave de Freissac eut une inspiration, une idée.

— Ty suis, dit-il, je tiens mes gens. Avant qu'il soit deux semaines, je veux être Tidoledela contrée. Ce pays joui d*un air très-vif : les hommes doivent y avoir toujours faim et les femmes toujours soif. Un sous-préfet vulgaire eût attendu rtiiver pour ouvrir ses salons : je prends les devants, je donne un grand bal d'été : jardin illuminé, deux cents bougies, torrents de rafraîchissements, buffet à grand orchestre, domestiques gantés, et tous les instruments à vent dont le pays est susceptible, voilà le programme. J'inonde les hommes de punch, les fenimes de sorbets, et, pour couronner le tout, un ambigu. C'est ainsi qu'on prend les administrés, qu'on se re* lève dans leur opinion, qu'on se réhabilite.

Dès que cette idée eut bien mûri dans la tête du sous-préfet, il la livra à la circulation. Le calcul était juste, l'effet fut prodigieux. Dès ce moment il s'opéra en faveur du nouveau fonctionnaire une réaction évidente; les plaisanteries cessèrent comme par enchantement; on pouvait même recueillir ça et là quelques éloges, timides encore, mais qui ne demandaienty pour prendre l'essor, qu'un peu d'encouragement.

— Hais c'est qu'il a du bien, ce jeune homme ! disait une de ces élégantes de la villf .

— Il est surtout comme il faut, ajoutait une autre. Moi, j'aime les gens comme il faut ; c'est mon faible.

— Un parent des Rochemarne ! poursuivait une troisième voix ; beau nom ! grande famille !

C'est ainsi qu'Octave de Freissac regagnait du tcn*ain et se préparait une brillante revanche.

L'hôtel de la sous-préfecture était un ancien couvent qu'on avait approprié tant bien que mal à sa nouvelle destination. Le réfectoire et la chapelle, qui occupaient jadis le rcz-de-

chaussée, avaient été convertis en deux vastes salles de réception, assez pauvrement meublées, tandis que Tétage supérieur se transformait partie en chambres à coucher^ partie en bureaux. Cette restauration, incomplètement faite, n'avait pu enlever à Tédilice le caractère sombre inhérent aux débris de Texistence claustrale. L'aspect nu du pignon^ les dimensions exiguës des croisées, leur distribution dépourvue de symétrie, l'épaisseur et la solidité des murs, tout, jusqu'à l'arceau ténébreux qui donnait entrée dans le vestibule, portait Tempreinte austère du passé et protestait contre une métamorphose profane.

C'est ce réduit qu'Octave de Freissac avait entrepris de changer en un lieu de féeries. Pour en venir à bout, il lui fallut invoquer tous ses souvenirs en matière dUUuminalions et de dccoi-s, combiner le Ranelagh et Tivoli, emprunter quelques idées à l'Opéra, et les compléter par le souvenir des bals de la liste civile. Aucun des ouvriers que Saint-Syhain possédait ne lui parut digne de comprendre ses plans et de s'y associer : il fît venir du chef-lieu le meilleur glacier, le meilleur tapissier, le meilleur lampiste. Le gaz manquait; on y suppléa en prodiguant l'huile. Les pièces du rez-de-cbaussée, avec leurs solives en relief, ne se prêtaient guère aux embellissements; mais elles s'ouvraient sur un jardin où la végétation étalait un luxe naturel. Il ne s'agissait plus que de prodiguer sur ce point les lanternes chinoises, les arabesques en verres de couleur, de répandre la lumière sur cette verdure, d'animer .ces arbres, ces bosquets, ces pelouses, sous des feux de bengalcartistemcnl disposés. Quant à rorchestre. Octave avait promptemcnt reconnu Finsuffisance des clarinettes du pays; il fît un appel au régiment le plus voisin, qui lui fournit son corps de musique. Des vases de fleurs garnissaient les salons et se prolongaient jusqu'au vestibule pour y former deux haies embaumées. Ainsi, tous les sens avaient leur part dans cette masse de séductions ; Tœil, l'oreille.

l'odorat, le goût. Le programme était complet; ajoutons qu^il était passablement onéreux. Dans le cours d*une soirée, le sous-préfet allait Toir disparaître six mois d'appointements. Octave faisait ce sacrifice aux exigences politiques.

Dès cinq heures du soir les ouvriers travaillaient à la transformation de rhôtel. On avait recruté, par la ville, les serviteurs les moins gauches pour les former à la circulation des plateaux. Vingt paires de gants de coton devaient couvrir leurs mains altérées par le hâle. Ces braves gens eurent quelque peine à s'introduire dans cet accessoire de remploi; plusieurs d'entre eux ne le firent qu'avec effraction et aux dépens des mailles. Cependant la tenue n'en souffrit pas, et Gérenflot qui avait formé ce corps, ne put se défendre d'un mouvement de satisfaction quand il le passa en revue. C'était le moment critique; l'affaire allait s'engager; tout le monde se trouvait sous les armes. La plus grande activité régnait dans les salles, et Octave se multipliait pour donner des ordres. Il allait du jardin au vestibule, du lampiste au glacier, faisait disposer les caisses d'orangers, inspectait les verres de couleur, s'inquiétait des orgeats et se préoccupait des limonades. Rien n*est petit en pareil cas; rien n'est au-dessous du coupd*œil du maître. La victoire ne s'obtient qu'à ce prix, et que de batailles ont été perdues par des négligences de détail !

Le rendez-vous avait été donné pour neuf heures; la pro<^ vince est ponctuelle : dès huit heures, il arriva du monde. C'étaient des dames appartenant au camp des Graindorge : Octave les reçut et les plaça. Chacune d'elles avait amené sa suivante, coutume patriarcale qui associe les serviteurs aux plaisirs des maîtres. Personne ne dérogea à cette loi, et il y eut ainsi, dans l'enceinte de la sons-préfecture, deux compagnies. Tune pour les salons, l'autre pour les offices. Il fallut même ménager à la domesticité, par un système de poiles toujours ouvertes, des perspectives sur les illuminations du jardin, sur les contredanses, sur les moindres incidents de la

fête. Douce tolérance, usages bienveillaots qui disparaissent trop Tito de nos mœurs, et qu'on aime à retrouTer çà et là comme un des meilleurs legs du passé et comme une des mille attentions qui liaient autrefois le serviteur à la fiunille !

A Tappui de ces plans de fusion et de paix perpétuelle. Octave s'était proposé de repartir les dames sm* tous les points du salon, sans tenir compte de leurs répugnances ou de leurs sympathies. U espérait amener ainsi des rapprochements forcés et une harmonie de voisinage. En eflet, sa manœuvre eut d'abord quelque résultat ; mais peu à peu on vit dans cette foule les affinités se révéler et s'attirer d'une manière irrésistible, tandis que les corps réfi*actaires, obéissant à leur nature, se fuyaient, se séparaient non moins impérieusement. Au bout d'un quart-d'heure, la combinaison imaginée par le sous-préfet avait fait place à une distribution plus conforme aux lois des civilisations provinciales. Tous les Simonneau étaient d'un côté, tous les Graindorge de l'autre, et entre les deux cette fraction flottante qui se compose des nullités de tous les partis. Rebelles au rôle qu'on leur destinait, les deux camps se mesuraient de l'œil et engageaient les hostilités par une inspection générale des toilettes. Pas un ruban, pas une plume, pas un bijou n'échappa à cette foudroyante revue : un nœud mal attaché, une épingle absente étaient à l'instant même remarqués, dénoncés, signalés.

L'émotion était vive ; elle fut porté au comble par l'apparition des deux beautés à la mode qui régnaient à Saint-Syl- Tain. Madame Victor Simonneau et mademoiselle Anaîs Graindoi-ge firent leur entrée dans le salon presque simultanément. Rien de plus merveilleux que la toilette de madame Victor. C'était le plus bel étalage que l'on pût voir. Décolletée à l'anglaise, elle était chargée de caparaçons et avait prodigué sur sa personne tout ce que l'esprit d'une femme peut imaginer d'accessoires odieux et de superfluités révoltantes.

Anaîs Graindorge avait eu plus de bon sens; elle s'était

fiée à sa jeunesse et à sa fraîcheur. Elle avait une robe de mousseline blanche, une rose dans les cheveux et des sou* liers de satin noir, rien de plus. Une taille charmante, des yeux animés, une carnation pleine de sève, relevaient la sim* plicité de ce costume et lui prêtaient un charme infini. Ainsi armée, elle pouvait attendi*e sa rivale et se fier à la nature pour vaincre les excès de Tart.

Cependant la fête ne s'animait pas, etla pacification universelle, rêvée par le sous-préfet, menaçait de dégénérer en un redoublement de colères. On continuait à s*observer, àéchan* ger des regards menaçants. Cétait plus que jamais la guerre, une guerre à outrance. Les quadrilles, par leurs combinaisons imprévues, auraient pu rompre cette froideur et jeter quelque diversion dans cette scène ; mdis Octave voulait que la danse fût ouverte par le député en Thonneur de qui il donnait sa fête^ et Gélestin Yauxbelles n'arrivait pas. A diverses reprises on avait envoyé chez lui sans obtenir de réponse, et^ pOursetenir en haleine, Torcherstre en était réduit à exécuter des marches, à jouer des fanfares qui exaltaient les passions guerrières de l'assemblée. Cette situation ne pouvait se pro^ longer sans péril.

Enfin Yauxbelles parut; son retard était volontaire, il avait voulu se donner le temps delà réflexion. La fatalité avait fait de Saint-Sylvain un pays rempli d'embûches; chaque jour amenait avec lui son embarras. On ne pouvait pas s'y agiter d*une façon ou d'une autre, sans que le député ne fût placé à l'instant entre le double écueil contre lequel il luttait avec plus de persévérance que de succès. Pour le moment, c'était avec les Simonneau qu*il avait à compter; la candidature d'un membre de celte famille, ouvertement déclarée, ne lui permettait pas de s'aveugler sur leurs dispositions ! Quand il entra dans les salons de la sous-préfecture, cette pensée faisait des ravages dans sa tête et pouvait influer sur ses inspirations. A son anivée, un frémissement cii*cula dans^ les

rangs des darnes : c'était un bomnnage indirect; VauxbeUes; s'en montra touché. Il lit le tour du cercle en distribuant les mots gracieux, en les mesurant surtout par doses égales, et alla ensuite vers les hommes, auxquels il prodigua les poignées de main, cette monnaie du régime parlementaire. L'instant critique arrivait : il s'agissait de savoir avec qui le député ouvrirait le premier quadrille. C'était un acte décisif; les dames s'en préoccupaient toutes; on en parlait à la ronde ; l'attention était en suspens. L'opinion générale penchait pour mademoiselle Graindorge. Quand à Evariste, il ne supposait pas qu'il y eut matière à hésitation.

— Vois donc cette Anaïs, disait-il à Vauxbelles, comme elle est jolie ce soir ! une rose^ mon cher, une rose !

Au moment où Graindorge achevait ces mois, Torcbestre exécuta la première mesure du quadrille. Un silence génci-al s'établit ; tous les yeux se tournèrent du côté de Vauxbelles. Anaïs s'était levée involontairement ; madame Victor, plus maîtresse d'elle-même, affectait de causer avec sa Toisitîe. Le député balança pendant une minute ou deux; puis, comme s'il eût été poussé par une résolution violente, il marcha rapidement vers le camp des Simonneau et présenta sa main à celle qui en était la souveraine. Madame Victor se leva avec majesté; l'orgueil respirait dans sa physionomie. Sa phalange l'applaudissait du i égard pendant que la consternation se peignait sur les visages des Graindorge. Anaïs, émue jusqu'aux larmes, prit le bras de Rieussec, tandis qu'Evariste, craignant de ne pouvoir se contenir, se précipitait vers le jardin et égarait sa colère dans les allées les plus sombres. Jamais blessure ne l'avait éprouvé à ce point et n'a* vait pénétré si avant ;

— Voilà une leçon, se disait-il, et publique encore ! 11 est délicieux, ce Gélestin ! quitter une Gllc jolie comme un cœur pour une fée Urgelle! C'est un affront qu'il a voulu faire aux Graindorge : à la bonne heure; les Graindorge le lui rendront.

Le qnadrille s'acheva et fut suivi d'un second oii Vauibelles figura avec Ana!s. Mais le coup était porté et la réparation arrivait trop tard. La soirée ne s'animait pas ; il y avait du froid dans Talmosphère. Le député commençait à regretter d*avoir suivi son inspiration et mécontenté ses amis sans désarmer ses adversaires, lorsque le sous-préfet rentraina vers le jardin, merveilleusement illuminé et lui dit :

— Vous ne savez pas, monsieur de Vauxbelles?

— Quoi donc? répondit celui-ci.

— J'ai ménagé une surprise à Saint-Sylvain, une véritable surprise; vous verrez cela.

— Mais encore, dit Yauxbelles.

— Que leur manque-t-il ici? poursuivit le sous-préfet, des figures qui en imposent. Ces gens-là sont tous égaux, et entre égaux on se dispute volontiers Tempire; mais qu*il vienne des personnes d'un rang plus élevé, et à Tinstant vous verrez nos bourgeois se confondre dans un même sentiment, celui de Tadmiration. C'est dans la nature humaine, monsieur de Yauxbelles, ajouta Octave croyant devoir honorer son député de la particule.

— J'accepte la thèse philosophique, répliqua Cëlestin; mais je n*en vois pas l'application.

— La voici, dit le sous-préfet. J'ai entrepris d'amener ce soir chez moi de grands noms pour subjuguer ces petites gens, et je puis me flatter d'en être venu à bout.

— Qui attendez-vous donc, monsieur de Freissac?

— J'attends les dames de Rochemarne, monsieur de Vaux« belles, dit le sous-préfet en y mettant un peu d'emphase.

— Les dames de Rochemarne ! s'écria le député ne pouvant maîtriser un premier trouble.

— Elles-mêmes, ajouta Octave, et voici comment. Vous savez que ma famille est alliée à la leur. Je suis ailé les voir hier, j'ai invoqué les privilèges de la parenté, j'ai fait valoir l'obligation oii je me trouve de me po?er décemment dans le

pays, et en raison de tout cela, je les ai suppliées de vouloir bien paraître & ce bal, ne fût-ce qu^une demi-heure, un quart-d'heure, dix minutes. Elles ont résisté, m'ont fait mille objections; mais j'y ai mis tant d'opiniâtreté, tant de persévérance, que j'ai uni par emporter une promesse. Elles viendront, monsieur de Yauxbelles.

•^ En êtes- vous bien sûr, monsieur de Freissac?

•* Elles viendront, vous dis-je, et vous serez témoin de Teffet que cela va produire. 11 n'y aura plus ici ni de Simonneau, ni de Graindorge; le nom de Rocbemarne effacera tout, absorbera tout. Vous verrez cela, monsieur de Yauxbelles ; ce sera notre triomphe. Tenez, j'aperçois quelque émotion parmi les quadrilles ; peut-être est-ce la famille Rocbemarne qui m'arrive. Permettez-moi de l'aller recevoir?

Le sous-préfet quitta le député sur ces mots et regagna les salons. Les choses en étaient au point oii il les avait laissées. Au lieu de s'embellir, l'horizon s'était] rembruni. Les Simonneau ne dansaient qu'avec les Simonneau, les Graindorge avec les Graindorge. Ainsi ce bal donné en vue d'une réconciliation, menaçait de jeter dans le pays de nouveaux ferments de discorde. Tant de frais en l'honneur de la paix ^'auraient servi qu'à rendre la guerre plus ardente. Ces lampions, ces verres de couleur, ces lanternes, ces feux de bengale auraient été des brandons de discorde ; les limonades et les orgeats auraient attisé l'incendie ; les violons et les trompettes à clé auraient rendu l'harmonie impossible; mille écus consacrés à une fête, dans un coin de la province, n'auraient pu consolider un sous-préfet et l'acheminer dans les voies de l'avancement.

Cette perspective était désespérante, et Octave ne pouvait y croire. 11 se disait que la seule apparition de Rochemamc suffirait pour changer du tout au tout les dispositions de ses invités, pour rendre à l'illumination, aux rafraîchissements, à l'orchestre leur prestige naturel, adoucir les mœurs des

indigènes, et les jeter dans les bras les uns des autres. Ainsi, il ne lui restait plus que cet espoir, cette ancre de salut. Un valet rappela, il crut que ses parentes arrivaient, il s'élança du côté du vestibule. Ce n'était qu'une lettre; il la décacheta avec une certaine émotion, la lut avec rapidité, et laissa retomber ensuite sa main par un geste d'abattement.

Yauxbelles le surprit dans cette attitude pensive et douloureuse.

-^ Eh bien! dit-il.

^ Tenes, répondit le sous^réfet, en lui passant la dëpécliei

Le député prit la lettre, s'approcha d'un flambeau et lut ce qui suit :

« Mon cousin,

« Saurais tenu ma parole, conlme une Aochem&rne, si tùi it événement imprévu n'eût troublé notre solitude et dérangé « noB projets.

« Le général est venu nous surprendre; il est arrivé ce c soir. Vous savez quelles sont ses répugnances pour le tioii- « veau régime ; il fallait, en allant à Saint*Sylvain, encourii: « sa colère : j'ai préféré y renoncer, pensant que vous nous « excuseriez.

« Nous voici de rtouvéâu à l'état de blocus. Plaignez les « deux recluses et croyei-moi.

A Votre affectionnée parente,

La lÉARttUISE DE ROCHËXARNE. P

A la lecture de cette lettre, le sous-préfet et le député firent entendre deux exclamations presque simultanées

— Elles ne viennent pas! dit. Octave; allons, j'en suis pour mes lampions.

— Le général ! s'écria Yauxbelles. Quelqu'un m'aurait-il trahi!

lOS LB COQ DU CLOCHER.

lie leeret de la Ch6B»le.

11 esl temps d'éclaîrcirce queles relations de Célestin Vauxbelles et des dames de Rochemarne peuvent avoir offert jusqu'ici de mystérieux. L*bistoire en est simple; on y chercherait en vain des combinaisons inattendues^ ce n*est qu^un chapitre de la vie réelle.

Quand le marquis mourut, il y eut à remplir, dans rintérèt de ses héritiers, quelques formalités auprès de la justice du ressort. Gabrielle était alors mineure ; il fallut constituer la tutelle, organiser le conseil de famille, procéder à un inventaire et à une liquidation. On sait que les habitudes de prodigalité étaient héréditaires dans la famille de Rocbemaroe ; le marquis n'y avait pas dérogé. Mettre sa dépense au niveau de ses revenus, était à ses yeux, un procédé indigne d'un homme de naissance. Avant tout il fallait, disait-il, garder son rang, lutter de faste avec les parvenus, les vaincre sur leur propre terrain et honorer la nouvelle cour par des manières pleines de magnificence. De là un état de maison qui n'était point en rapport avec la fortune du marquis et ne pouvait se soutenir qu'à l'aide d'emprunts onéreux.

La marquise essaya de lutter ; ce fut en vain : il y avait, dans la conduite de son mari, toute la force de l'instinct unie à l'entraînement d'un système. Pressé sur ce point, les excuses ne lui faisaient pas défaut : il invoquait la raison d'état et couvrait ses prodigalités du manteau de la politique. Au besoin il ajoutait, avec la légèreté et la grâce des seigneurs de

Tautre siècle» que lorsque les choses en seraient arrivées à rextrême, il s'en ouvrirait au roi, et que S. M. paierait certainement ses dettes. Que répondre à de telles illusions ? La marquise se résigna et cessa de se plaindre ; seulement, aux dissipations de son mari elle opposa une économie sévère. Le luxe de Paris se traduisait en autant de privations à La Chênaie, et quoique insuffisante, la compensation reculait le moment d'une ruine complète. Ainsi les rôles étaient intervertis ; une jeune femme donnait des leçons de sagesse à un vieillard imprévoyant.

La mort ne laissa pas au marquis le temps d'achever son œuvre. Quand il quitta ce monde, ses biens étaient en partie engagés ; mais, avec du temps et de Tordre, on pouvait amver à une libération complète. Pour cela, les soins de la marquise ne devaient pas sufûre. La légion des créanciers se composait d'hommes habitués aux embûches et aux rafflnements de la procédure. Profitant des embarras du défunt, ils avaient su Fenlacer dans le réseau d'une exploitation savante; ils avaient multiplié les actes, exigé des doubles titres^ obtenu des substitutions^ des délégations, des procurations spéciales qui formaient un ensemble de pièces aussi efii*ayant par le nombre que ténébreux dans les détails. Pour éclaircir la sincérité de ces droits, vérifier la validité de ces engagements, il fallait, de toute nécessité, avoir recours à un homme d'affaires. Le corps du marquis n'était pas refroidi que déjà le papier timbré pleuvait à La Chênaie. Chaque créancier cherchait à prendre les devants par des saisies-arrêts et des actes conservatoires. La panique s'en mêlant, on en vint même à des exécutions mobilières. C'était une situation intolérable.

La marquise dut prendre un parti. D'anciennes relatioits existaient entre les Rochemarnc et les Vauxbelles^ i*elations bienveillantes, quoique maintenues à la distance qui séparait autrefois la robe de Tépée. Par une sorte d'inspiration, la marquise inclina vers ce souvenir. A tout piendre, c'ost plutôt

aux Simonaeau qu'elle aurait dû souger. Depuis quatre générations les Simonneau étaient les hommes d'afOiires de la famille Rochemarne, et Fun d'eux se trouvait être leur iotendant quand le marquis partit pour Texil. Cependant la jeune veuve, obéissant à une défiance instinctive, ne se mit pas entre les mains des Simonneau. Célestin Yauxbelles venait, à cette époque, d'arriver de Paris et d'acquérir une des meilleures études d'avoué qui fussent dans l'arrondisiemeni. La roai'quise entendit parler de lui comme d'un jeune homme intelligent^ instruit, probe surtout ; ce fut à lui qu'elle s*adressa. 11 reçut des mains de la marquise le dossier de la succession et procéda sur-le*champ aux opérations prélioùnaires.

Dès lors Yauxbelles devint le bras droit des hôtes de la Chéuaie. Si le choix qu'avait fait la marquise était un honneur pour lui, à cet honneur se trouvaient attachés des soins sans nombre, et une grave responsabilité. Jamais liquidation n'avait présenté de tels embarras. A un obstacle vaincu succédait un obstacle nouveau. Non-seulement il y avait à satisfaire les créanciers apparents, mais de toutes parts s'élevaient des pré» tentions qu'il fallait discuter, des réclamations qu'il fallait dê> battre. Sur quelques points on transigea, sur d'autres il y eut procès. Partout il s'établit des luttes que Vauxbeliea soutint avec un sèle et un dévoûmeut inratigablc. Rien de plus décourageant que celte besogne, où le terrain semblait se refuser sous ses pas. Les pièces dont il s'armait étaient toutes l'œuvre du défunt, qui avait coutume d'apporter dans les affaires la légèreté d un enfant et la négligence d'un grand seigneur. Sou- Vent des titres anciens se confondaient avec des titres nouveaux, sans qu'il fût possible de fournir la preuve certaine de cette confusion et de ce double emploi. D'autres fois encore, il y avait eu des paiements faits, des à-comptes donnés, des intérêts servis, sans qu'on retrouvât les traces de cette libération. Il fallait y arriver alors par des inductions habiles, par des

aTeui adroitement arrachés, enfin, par une foule de moyeng qai exigeaient autant d'adresse que de persévérance.

Ainsi comprise, la mission de Vauxbelles n'était plus celle d*an homme d'afTaires. 11 devenait le sauveur de cette maison^ la Providence de ces deux femmes. Entra les mainfi d'un autre, évidemment les débris de cette fortune auraient disparu dans ce gouffre de formalités et de frais de justice, où s'engloutit le plus net du patrimoine des familles. Moins surveillées, les transactions avec les créanciers se seraient achevées d'une ma* nière bien plus désavantageuse ; moins sévèrement contrôlés, les titres auraient surgi de dessous terre. Vauxbelles engagea huit procès, et les gagna tous : un autre eût été moins hardi ou moins heureux. Vauxbelles fit trois fois le voyage de Paris dans l'intérêt de la liquidation ; un autre eût-il poussé le zèle jusqu'à multiplier à ce point les déplacements, ou ne les eût*il pas rendus trop onéreux à ses clientes? Le choix de Vauxbelles était donc pour les dames de La Chênaie un de ces secours inespérés que le ciel envoie dans un moment de détresse. Seul, il les arrachait à la misère, et empêchait qu'elles ne tombas* sent à la charge des autres branches de la famille.

Cette circonstance explique la nature des relations qui s'établirent sur-le-champ entre Vauxbelles et les dames de Rochemarne. La marquise était faite pour apprécier ce qu'il y avait d'élevé et de délicat dans la conduite de l'homme d'affaires ; elle ne vit plus en lui qu*un ami. La distance des rangs s'effaça pour faire place h une intimité affectueuse. Les soins de la liquidation amenaient souvent Vauxbelles à La Chênaie, soit pour y chercher quelques renseignements, soit pour y rendre compte de ce qui se passait dans le domaine de la procédure. Chacune de ses visites était pour Célestin une occasion nouvelle de prouver son dévoûment, et pour la marquise un nouveau sujet de reconnaissance. Les rapports devenaient ainsi chaque jour plus intimes. On retenait Vauxbelles à dîner, on le gardait pendant une portion de la soirée ; ces dames

y voyaient une distraction dans leur isolement, une occupation dans leur solitude. 11 n^ëtait pas jusqu'à Joblet qui ne fût de la partie, et ne devînt Tobjet de quelques attentions. Le digne serviteur se souvenait avec orgueil du temps oii la présidente Vauxbelles venait rendre ses devoirs aux Rochemame dans les salles du vieux manoir, et plus d'une fois, pendant que son jeune maître causait gaîment avec les châtelaines, Joblet, livré à des pensées sombres, promena mélancoliquement parmi les ruines ses souliers à boucles d'argent et sa queue en salsifis.

Le premier sentiment que Vauxbelles apporta dans ces rappoils fut de Tamour-proprc mélangé de calcul. Il regarda comme digne de lui cette médiation en faveur d'une grande famille que menaçaient des revers de fortune. La tirer d'embarras, la défendre contre ceux qui se disputaient sa dépouille, lui parut un rôle honorable, et, à un certain point de vue, productif. Le dévoûment qu'il allait prodiguer, le zèle qu'il voulait y mettre devaient faire du bruit dans le pays, et parer son nom de ce relief qui s'attache aux causes célèbres. Son désintéressement môme ne pouvait manquer de lui profiter : ce que l'on sème en ce genre, on le recueille presque toujours en considération. Ainsi, toute vertu peut devenir matière à spéculation, et, en sondant les abîmes du cœur, que de fois on y découvre un intérêt mêlé aux plus purs sentiments! C'est la part de l'infirmité humaine; il faut s'y résigner. Vauxbelles n'était pas plus parfait qu'un autre, et quand le vertige des honneurs lui monta au cerveau, il le prouva bien.

Cependant, à mesure qu'il connut mieux les dames de Rochemarne, ce premier calcul fit place à un dévoûment plus vrai et plus réel. La marquise était une femme d'un mérite si grand qu'on eût vainement essayé de se dérober à l'empire qu'elle exerçait. Ce qui plaisait en elle, ce n'était pas seulement l'étendue et la variété de ses connaissances, la flexibilité

et la grâce de son esprit, une organisation délicate et supërieure, c'était surtout une bonté d'ange, un calme si profond et si naturel qu'on eût pu la croire au-dessus des bruits de ce monde. La vie de cette femme n*avait été qu'un sacrifice, un combat, et rien de cette lutte ne se laissait voir sur ses traits majestueux et doux comme ceux d'une sainte. 11 en résultait une séduction dont Célestin ne chercha point à se défendre. 11 se sentit attiré peu à peu par cette dignité que ne poavait altérer la perspective de la misère, et cette sérénité que ne troublaient pas les alternatives d'une situation fort compromise. Il comprit qu'il avait renconti*é une âme plus forte que le malheur, plus grande que la fortune.

Un autre sentiment se mêla bientôt à cette admiration. Gabrielle était arrivée à cet âge où les jeunes filles se transforment presque à vue d'œil. Elle avait quinze ans, Célestin vingtcinq. Chaque fois qu'il venait de passer quelques heures à La Chênaie, il en sortait ébloui. La veille, il la traitait encore comme une enfant, et se mêlait à ses jeux de la manière la plus familière. Désormais, il se sentait retenu, et la jeune fille elle-même composait sou maintien et s'observait en sa présence. Sans avoir les perfections d'un héros de roman, Célestin était un fort joli cavalier, bien pris dans sa taille, avec des cheveux d'un blond cendré et des yeux bleus qu'animait une expression charmante. Le son de sa voix, quand il en ménageait l'essor, avait quelque chose de frais et de pur qui caressait doucement l'oreille. A ces avantages, il en joignait un autre bien plus grand : il était à peu près le seul homme qui vint jeter quelque diversion dans les soUtudes de La Chênaie, répandre un peu de lumière sous les voûtes sombres de ce parc. Qu'cst-il besoin de plus pour faire éciore dans le cœur d'une jeune fille cette première rêverie qui le conduit dans les champs de Tidéal ?

Sans le vouloir, la marquise donnait des forces à ce peu* chant timide encore, quoique réel. Une âme comme la sienne

devait sentir vivement le prix des services que lui reDdait Vauxbelles, et, faute de pouvoir Ten payer autrement, elle ne ménageait pas l'expression de sa reconnaissance. (Tétait à chaque instant des témoignages nouveaux en faveur de son généreux défenseur, des éloges intarissables.

— Quel homme, disait-elle! Quelle grandeur! Quelle noblesse ! Gomment pourrais* je m^acquitter envers lui? Nous lui devons tout, ma fille! Il nous a sauvées, il nous a tirées de Tabime ! Que son nom reste gravé dans ta mémoire : c'est une dette de famille.

Ainsi parlait-elle, et Gabrielle recueillait ces paroles avec une sorte dMvresse. Grâce à la rapidité d'imagination qui distingue les jeunes filles, elle voyait dans le lointain le dernier chapitre de ce roman et le prix naturel de tant de services. C'était sa main qui devait être la récompense de Vauxbelles, et, en s'interrogeant bien, elle ne trouvait point d'objection à élever contre ce dénouement. Tout se trouvait concilié de la sorte, et les Rochemarne s'acquittaient d'une manière digne d'eux.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour Célestin arriva à La Ghénaie à une heure où personne ne l'y attendait. La mar« quise surveillait quelque travail dans le parc ; Gabrielle était seule au salon. Seuls en présence, les deux jeunes gens éprouvèrent un embarras, un malaise qu'ils ne purent vaincre. Au lieu d engager amicalement l'entretien, comme ils avalent coutume de le faire, ils restaient silencieux l'un vis-à-vis de l'autre sans pouvoir trouver une parole à se dire. Cette con* fusion ne cessa qu'à l'arrivée de la marquise. Yauxbelles retrouva alors son sang-froid, et expliqua les motifs de cette vi« site imprévue.

En parcourant des papiers de famille, il avait découvert les traces d'un fidéi-commis pour une somme de 600,000 fr. en or que le marquis de Rochemarne, partant pour l'émigration, avait laissé entre les mains de son intendant Simonneau. Quel-

ques indications de ce dépdt existaient dans le dossier, et Vaiixl)elle8 voulait s^assurer si, parmi les titres de famille re* légués dans les combles du château, on ne pourrait rien trouver qui mit sur la Toie de cette somme.

— 500,000 fr., dit-il à la marquise, ne disparaissent pas sans laisser au moins un souvenir. Le marquis ne vous a-t-il jamais parlé de cet objet, Madame?

— Attendez, répondit la marquise, en se recueillant et faisant un appel à sa mémoire, attendez donc. 11 me semble, en effet, qu^un jour, M. de Rochcmarne chercha pendant longtemps un titre qui lui manquait.

— Un reçu du dépôt, un récépissé sans doute, dit Gélestin en insistant.

— Oui, j*y suis à présent, M. Vauxbelles; un reçu. Vous savez avec quelle légèreté mon mari traitait les affaires d'intérêt, n cherchait ce reçu pour le montrer à M. Victor Simonneau, mais sans y attacher beaucoup d'importance.

— Je le reconnais là, dit Vauxbelles. Madame la marquise* ajouta-t*il, je ne sais à quoi peut nous conduire une recherche de ce titre, ni si, Tayant trouvé, il pourra nous servir à quelque chose; mais il ne faut pas laisser 500,000 fr. s^égarer ainsi sans faire cet effort. Si c'est également votre opinion, nous irons fouiller dans les archives du château. Le pis-aller* c'est que nos soins soient inutiles.

-« Faites à votre guise, M. Vauxbelles, vous saves que vous êtes souverain ici. Gabrielle, ajouta la marquise, se tournant vers sa fille, on m'attend dans le parc, j'ai quelques ordres à donner. Conduis M. Vauxbelles dans la salle aux archives, mon entant.

A cet ordre inattendu, la jeune fille sentit la rongeur lu i monter au visage, et Gélestin eut beaucoup de peine à se faire une contenance. Des deux côtés, c'étaient les premiers symp« tomes d*nn sentiment quMls ne sMtaient pas avoué, mais qui

il6 LE COQ DU CLOCHER.

les gagnait à leur insu, comme le flot qui monte gagne le baigneur imprévoyant.

lia mont MerrmU

Les passions ne vont pas dans le monde comme dans les livres, oii tout procède par coups de foudre. G*est le temps qai les crée, c'est au moyen de gradations et de nuances qu'elles acquièrent toute leur force. Le cœur est moins défendu contre une invasion lente que contre de brusques surprises. Il en est de ces sentiments comme d'un terrain d'alluvion qui semble immobile, tout en s'élevant de siècle en siècle. En apparence on est aujourd'hui ce qu'on était hier; rien ne semble changé, et pourtant l'imagination a fait un pas en avant; le rêve est devenu plus cher, le lien plus étroit, l'inclination plus vite.

Les choses se passèrent ainsi pour Célestin et Gabrielle. Depuis cette scène insigniûante en apparence, où avait éclaté leur trouble secret, il n'était point de circonstance qui n'eût servi à fortiâer leur penchant. Un premier amour répand des rayons si doux qu'à sa clarté tout s'embellit et s'épure. Ce qu'il y a de beau et de bon dans les couples qu'il éclaire est mis à l'instant en relief; le reste s'efface. L'œil a des feux plus pénétrants, la voix un son plus doux : on est meilleur; on se sent plus heureux de vivre. H n'est pas jusqu'à cette langueur inquiète dont les sens sont pénétrés qui n'^oute un charme à la physionomie et ne lui prête une expression touchante. On ne s'est rien dit, rien avoué, que déjà les cœurs sont complices. Un geste, un regard suffisent; des mots seraient moins exprès* sifs. C'est une ileur que l'on effeuille, un mouvement que

Ton imite^ un rien : mais dans ce rien que d'éloquence! C'est surtout une minute fugitive où les yeux se rencontrant et se confondent; ce sont mille détails dont se compose la tactique de Tamour et où se réfugient les âmes blessées.

Les jours, les semaines s'écoulèrent de la sorte. Pour Gabrielle, La Chênaie n'était plus aussi désert; à chaque allée du parc se rattachait un souvenir, un vestige distinct pour elle seule. L*attendre et le voir remplissaient ses heures. De son côté, Gélestin s'abandonnait à cette vie de l'amour, si douce et si énervante. 11 ue pouvait se mettre en route pour La Chênaie sans éprouver une émotion profonde. Les arbres du chemin étaient autant d'amis qu'il saluait au passage; les tourelles du vieux château, au moment où elles se dégageaient du milieu de la clairière, semblaient s'associera cette fêle de son cœur et applaudir à sa venue. Aucun de ces objets ne lui était indifférent ; il avait pour tous un sourire. Il n'est rien comme les gens qui aiment pour épancher des trésors de bienveillance et d*affection ; ils ne comptent jamais et donnent en prodigues.

Cependant les premières recherches faites dans les papiers du marquis n'avaient amené d'autre résultat que celui d'éclairer Célestin et Gabrielle sur leurs sentiments secrets. C'était beaucoup pour Tamant ; ce n'était point assez pour l'homme d'affaires. Il tenait à s'assurer de ce qu'avaient pu devenir les 500,000 fr. confiés à l'intendant Simonneau, et dont on ne retrouvait plus les traces. Les vacances des tribunaux allaient arriver; Yauxbelles résolut de les employer à une perquisition générale et minutieuse des archives de la famille. Était-ce bien le désir de retrouver un titre éventuel, et dans tous les cas frappé de prescription,qui animait le jeune homme^ et ne fàliait-il pas voir là-dedans un prétexte pour se rapprocher plus souvent de La Chênaie ? c'est ce qu'il est inutile d'approfondir. Yauxbelles vint tous les jours au château, cela est vrai, mais il s'enfermait seul dans les salles où le marquis

avait entassé pêle-mêle les anciens titres des Rochemame. C'était un dépouillement ingrat, long, pénible : Vauxbelles 8*en trouvait assez payé en respirant le même air que Gabriclle, en vivant sous le même toit, à quelques pas d^elle.

Ce travail durait depuis une semaine lorsque la marquise résolut de ménager une surprise à son laborieux défenseur et de Tarracher, ne fut-ce que pour un jour, à ses poudreux dossiers. 11 prenait congé de ces dames et allait monter à cheval, lorsque madame de Rochemame le rappela :

— Monsieur Vauxbelles, dit-elle.

— - Madame la marquise, répondit le jeune homme en s*incllnant avec respect.

Gabrielle était accourue et regardait sa mère avec une attention inquiète.

— Pour demain vous aures congé, poursuivit madame de Rochemame; la salle des archives sera mise en interdit, monsieur de Vauxbelles.

Ce que c'est qu'une mauvaise conscience ! à ces simples mots, Célestin se crut découvert. Il se troubla et ce trouble se réfléchit sur le visage de Gabrielie. On eût dit deux coupables qui se sentaient trahis. Cependant le jeune homme, plus maître de lui, eut le sang-froid de répondre :

— Un congé, madame la marquise, et pourquoi? Il est essentiel cependant d'achever cette besogne.

— > N'importe, continua madame de Rochemame avec un sourire fait pour rassurer des cœurs moins effarouchés; dès le moment que j'ordonne, il n'y a qu'à se soumettre. Vous aurez congé, monsieur; c'est bien le moins après une semaine laborieuse. Je ne veux pas que l'on m'accuse d'abuser de mes amis. Ainsi résignez-vous.

•— Vous savez, madame la marquise, que pour moi vos désirs sont des ordres, répondit Célestin, cherchant où pouvait aboutir ce discours.

11 y eut un instant de silence ; on aurait pu croûte que la

marquise se plaisait à prolonger l'embarras de son inlerlocu* (eur. Gabrielle s'était rapprochée de sa mère, et, appuyée sur son bras» elle essayait de pénétrer le fond de sa pensée. La marquise reprit enfin la parole.

— Voici ce que c'est, monsieur de Yauxbelles, dit la grande dame. 11 y a longtemps que nous avons formé le projet d'aller au Mont-Serrat ; c'est pour nous une petite fête de làmille. Je l'ai fixée à demain : c'est une surprise, que je ménageais à Gabrielle. Voulei-vous être des nôtres?

— Oh! ma mère que tu es donc parfaite ! s*écria la jeune fille, ne pouvant se contenir et se jetant dans les bras de la marquise.

— Madame, dit Yauxbelles, c'est un honneur pour moi que d'être votre cavalier. A quelle heure avez-vous fixe le départ?

— A quatre heures, répliqua la marquise, et soyez exact. La traite est longue.

— Je le sais, dit Yauxbelles; comptez sur moi> madame, je serai ponctuel. En disant ces mots, il partit, après avoir échangé avec Gabrielle un de ces regards qui valent mille paroles.

L'ascension du Mont-Scrrat était pour les habitants de Saint-Sylvain une de ces parties de plaisir que chaque province^ chaque viUe savent ménager à l'humeur aventureuse de leurs habitants. Elle tenait dans l'opinion du pays la place qu'occupent dans l'esprit des voyageiu*s les promenades aux pics célèbres des Alpes et des Pyrénées. Du haut de ce sommet, la vue plane sur un horb.on immense. Huit vallées y prennent leur point de départ, et en font comme le centre d'un vaste réseau. Dans cette saison même, la neige occupait la plate-forme qui couronne le Mont-Serrat, et c'était un obstacle qu'afi'rontaient seuls les visiteurs téméraires.

Le lendemain, aux premières lueurs du jour, Gélestin se trouvait aux portes de La Chênaie. Ces dames étaient debout,^

surveillant les préparatifs et donnant un dernier coiip-d^œil aux approvisionnements de la caravane. La course devait durer tout un jour; il fallait emporter avec soi un matériel complet, un service volant. Deux grandes mannes se faisant équilibre furent chargées sur un mulet, représentant les équipages de campagne. Quant aux dames, elles devaient monter chacune un cheval dressé à cette excursion et dont le pied connaissait jusqu'au moindre caillou de ces sentiers alpestres. Un pâtre, qui seiTait de guide et un valet de k marquise, complétaient le personnel de la caravane.

Gabrîelle ne s'était jamais sentie si heureuse. L'ascension du Mont-Serrat était une de ces joies dont on avait bercé son enfance, et cette joie se doublait par la présence de Gélostin. La jeune fille avait revêtu un costume de cheval qui faisait i*essortir la grâce et la richesse de ses formes; un chapeau d^homme, garni d'un voile vert, ne pouvait contenir sa chevelure qui s'épanchait en longues boucles ou en bandeaux aux refiels de moire. Son œil pétUlait, une satisfaction mêlée d'impatience éclatait dans son maintien, elle aspirait avec une sorte d'ivresse la brise embaumée du malhi et écoutait tous les biiiits qui signalent le réveil de la nature.

— Oh ! ma mère ! ma mère ! s'écria-t-elle, le beau jour que nous allons avoir! Dieu, qu'il fait bon dehors.

Toujours calme, même dans ses plaisirs, la marquise venait de s'installer sur sa monture, et prenant la bride des mains du guide, elle répondit :

— Eh bien, ma fille, partons. Monsieur Célestin, ajoutât-elle en se tournant vers leur compagnon de route, nous voici sous votre sauve-garde.

Yauxbelles eut besoin de cette interpellation pour revenir a lui ; depuis quelques minutes, il demeurait comme en extase devant Gabriclle. Jamais il ne l'avait vue dans un pareil éclat de beauté. Cette taille, souple comme un jonc, la perfection de ces lignes où rharmonic's'alliait à la délicatesse, la

LE COQ DU GtOCHBR. 121

grâce des mouyements, la noblesse du port, les airs de tète à la fois élégants et fiers, tout cela le frappait comme une découverte, comme autant de trésors nouveaux. Il s'enivrait à la voir; il se sentait à la fois entraîné et atléré par tant de charmes, heureux et triste de tant de perfections. 11 se croyait le jouet d'un réve,et craignait qu'il n'y eût au bout de ce rêve un douloureux rëveO. La caravane s'était ébranlée et côtoyait la rive droite deTArgentine par un chemin planté de saules et de trembles. Il régnait sur la vallée un brouillard qui se prolongeait vers les cimes des monts par ondes Inégales. A mesure que le soleil pénétrait cette brume, on la voyait se dissoudre, retomber sur le gason, et suspendre à chaque tige d'herbe une perle de rosée. Gabrielle, quoique élevée aux champs avait rarement assisté à ce spectacle : aussi en Jouissait-elle avec volupté. On était arrivé à la limite où, pour la première fois, la végétation change d'aspect. Aux haies d'églantier, aux tapis des prés, succédaient les noires forêts de sapins et de mélèzes, et des parfums résineux se mêlaient aux douces émanations de la vallée. Plus de chemins frayés, plus rien de ce qui accuse les soins et le travail de l'homme. Il fallait se diriger au travers des boi« par des sentiers connus des seuls bûcherons. La voûte que formait cette verdure épaisse et rigide semblait impénétrable à la lumière, et plus d'une fois le pied des chevaux hésita sous ces profondeurs sombres. A côté de ces colosses végétaux, on eût vainement cherché les taillis qui sont l'espoir et la parure des autres forêts : point d'arbustes autour d'eux, à peine quelques graminées, quelques plantes, comme la brise tremblante, la digitale pourprée et la menthe sauvage.

S'associant, malgré eux, à la mélancolie de cette scène, nos voyageurs gardèrent le silence pendant que dura la traversée des bois. Le terrain était inégal, rocailleux ; il fallait surveiller les pas des chevaux et les maintenir péniblement à la file les uns des autres. Céleslin ne perdait pas de vue la monture de

Gabrielle, que le pâtre tenait par la bride peudant que le valet guidait le cheval de la marquise. On arriva dans cet ordre jusqu'à Tissue de la forêt, où le site changea comme par magie. Cette longue étape^ accomplie sous un rideau ténébreux, avait conduit la caravane à mi-hauteur du Mont*Serrat. On avait le géant en face, on pouvait en mesurer les proportions, en admirer les cimes chenues. Du c^té opposé, c'était la vaUëe fuyant en entonnoir et coupée parFArgentine, semblable à un sillon d'argent. De droite et de gauche, s'élevaient d*aatres chaînes de montagnes se succédant les unes aux autres comme les vagues de la mer^ etse dé>eloppant sur des plans successifs dont les couleurs variaient en raison de la distance. Ainsi, les tons roses des premières chaînes se fondaient peu à peu en teintes violettes pour arriver au bleu sombre qui signalait les cimes les plus éloignées.

C'était la halte du déjeûner, et la nature semblait avoir fait quelques frais pour justifier cette destination. Une source vive s^échappait en jaillissant du rocher, et, après avoir épanché ses eaux dans des conques naturelles, les versait dans un étang dont rien ne troublait Tazur. Un bouquet d'arbousiers occupait l'un des côtés de cet étang et y répandait quelque ombre. Ce fut sur ce point que la earavane descendit. Les mannes de vivres furent déballées; on plongea les bouteilles dans les eaux de la source et l'on mit le couvert sur un tapis de mousse. Quel théâtre pour un repas ? Les grandeui-s de la création sous les yeux, le ciel pour dôme, et autour de soi un site presque sauvage ! Gabrielle ne se possédait pas ; elle se sentait moins forte en présence d'un spectacle si nouveau pour elle. Ces beautés imposantes jetaient dans son âme une surprise mfilée d'effroi^ et elle se rapprochait de Célestin pour avoir un confident de ses émotions ou chercher un abri contre des teireurs involontaires.

— Que la nature est grande ! disait-elle avec exaltatioo, et que Dieu est beau dans ses œuvres I

— > Dans toutes ses œuvres, répondit Gélestin» en lui adressant un r^ard passionné.

La jeune fille ti'essaiilit ; c*était la première fois que Yauxbelles allait aussi loin. Troublée, elle se réfugia vers sa mère, et ne put contenir un tremblement nerveux qui trahissait son émotion.

— Aurais-tu froid, Gabrielle ? lui dit la marquise inquiète. Prends un chàle^ mon enfant ; Tair est vif à ces hauteurs.

— Ne vous inquiétez pas, ma mère, répliqua-t-elle en affectant de sourire ; c'est une première impression qui va passer; je me sens mieux déjà.

On déjeûna auprès de la source, puis on se remit en route. Cétail la partie la plus pénible du chemin. 11 faUait gravir la cime du Serrât sur des cailloux polis et glissants oîi le pied des chevaux ne trouvait pas toujours un appui suffisant. Le sol était semé de pierres ponces et d'obsidiennes, indices d'émptions volcaniques. Par degrés, la végétation allait en s'abaissant de manière à arriver à ces mousses et à ces lichens qui en marquent Textrème limite. A la suite des arbustes aà feuOlage persistant qui habitent la région des nuages, avaient paru les plantes forestières, dont la taille semblait décroiti*e à mesure que Ton s'approchait du sommet. On quittait Tempire des corps auimés pour entrer dans cette zone où disparaissent tous les symptômes de vie.

La route n'était pas sans danger : sur plus d'un point le sentier suivi par les chevaux côtoyait des abîmes, et sans l'admirable instinct de leurs montures les voyageuses auraient pu être précipitées dans ces gouffres qui les frappaient de vertige. Célestin avait mis pied à terre et suivait d'un œil inquiet les mouvements de la caravane. Enfin on arriva au pied du pic, à la limite des neiges. C'était le terme de la course ; il y aurait eu trop de péril à la pousser plus loin. Cependant, Gabrielle, descendue de cheval, voulut encore faire un efibrt ; elle tint à honneur d'imprimer ses pas sur des glaces éter*

nelles. Suivie de Gélestin, elle gravit le pic, et arriva à ce tapis de neige qui le couronnait. Cette hardiesse ftit d'abord heureuse ; mais, au moment où la jeune fille se croyait sûre du succès, elle sentit le sol se dérober sous elle. Heureusement Gélestin était à ses côtés : il lui tendit la main et la ramena sur un terrain plus ferme. Ce fut TaiTaire d*un instant^ mais il fut décisif.

— Gabrielle! s'écria Gélestin, d'une voix pleine d^aiH goisse.

— Mon ami, dit celle-ci, se cramponnant à lui, vous m^aves sauvée !

C'était des deux côtés une illusion : la dépression du terrain n'était pas considérable, et Gabrielle n'avait pas couru un danger réel. Cependant ce court épisode suftit pour déchirer le voile qui couvrait encore leurs amours. La jeune fille avait serré vivement la main de son sauveur, et cette déclaration muette eut à ses yeux la force d'un engagement. Dès ce jour, il lui sembla qu'un pacte secret la liait à Gélestin et que leurs destinées étaient confondues. Il faut si peu aux âmes pures pour se croire enchaînées. Au retour, cette métamorphose fut si évidente que la marquise elle-même s*en aperçut ; elle comprit sa faute et songea aux moyens de la réparer.

— J'aurais dû y réfléchir plus tôt, se dit-dle ; les cœurs sont mal gardés par la solitude.

lie Pavillon.

Cette journée avait éveillé les soupçons de la marquise ; elle observa mieux ce qui se passait autour d'elle. C'était une tâche

LB COQ DU CLOCDBR. i25

ingrate ; aucune femme n'y était moins propre. Dans sa vie calme et retirée, la passion n'occupait point de place ; elle n^en connaissait ni les orages, ni les ruses. Pour tout guide, il ne loi restait que cet instinct de mère en qui Dieu a mis tant de puissance. La marquise s'en servit pour étudier le cœur de sa fille, et comprit bientôt à quels troubles, à quels combats ce cœur était livré. Ce fut pour elle un triste réveil, uoe découverte douloureuse.

Si haut que Ton remontât dans l'hitoire des Rochemame, on n'y trouvait pas une trace de mésalliance, une seule tache de blason. Leur sang ne s'était mêlé qu'aux sangs les plus nobles ; et, parmi une longue suite d'aïeux ils citaient avec orgueil des femmes parvenues à la couche de princes souverains. De là une fierté, une susceptibilité de race qui ne s'étalent jamais démenties et qui se transmettaient de génération en génération, comme une vertu, comme un titre de famille. Un Rochemarne qui eût fotligné aurait couru la chance d'un désaveu éclatant ; son rôle eût été celui de ces êtres malheureux que frappent des haines de caste et qui promènent dans rinde entière le spectacle de leur abjection. On eut retranché son nom de l'arbre généalogique, effacé jusqu'aux vestiges de sa faute et jeté sur sa mémoire le voile sombre de l'oubli.

La tradition de ces mœurs n'étaient pas entièrement perdue chez les Rochemarne ; elle avait résisté au temps, à deux révolutions et à cette tolérance qu'engendre l'esprit du siècle. Aucun des membres de la famille n'avait cédé à cette pente où se laissent entraîner les plus grands noms^ ni souscrit, dans sa pensée, à ces capitulations qui font de l'argent le prix et l'équivalent de la naissance. La marquise elle-même avait été élevée dans ces idées; elle y tenait avec cette chaleur que donne une foi sincère. Si elle eût pu mollir, son frère le général Taurait bien vite rappelée au sentiment de ses devoirs. Sur ce chapitre, c'était un homme intraitable. Les événements

l'avaient surpris sans l'ébranler. Il se disait que les révolutions passeraient comme s'écoule Teau du torrent, et qu'après Torage tout rentrerait dans l'ancien lit. Aussi assistait-il à ce spectacle sans s'y môler, et se faisait-il une loi de tenir le nom des Hocbemarne à l'écart de ce bruit et de cette effervescence.

En réfléchissant à cette situation, la mai*quise ne pat se défendre d'une émotion pénible. Elle n'en pouvait douter, trop d'indices l'attestaient, sa fille avait une préférence secrète. Et pour qui, grand Dieu? Pour un homme de loi, pour un procureur ! Un procureur dans la famille des Rochemame ! A cette pensée, les terreurs de la marquise redoublaient. Elle s'accusait de faiblesse, de négligence ; elle se reprochait d'avoir exposé son enfant à un tel péril. Gomment le conjurer? Gomment rompre ce lien naissant? Gomment dérober cette faiblesse aux fières susceptibilités du général? Une Rochemame à un procureur ! Les ancêti*es en tressailliraient dans leurs tombes !

La marquise chercha un remède à ce mal, et, dans wa premier effroi, elle n'eut pas reculé devant les plus violents. Un instant, elle songea à quitter La Chênaie : la réflexion seule l'y retint. Dans l'état où se trouvaient ses affaii*es, une absence aboutissait à une ruine certaine, et cette ruine la met» tait plus que jamais entre les mains des gens de loi. 11 ikllait, pour que la liquidation suivît son cours, se résigner pendant quelques années encore à la vie obscure que ces deux femmes menaient à la Chênaie, y persévérer dans ce système d'épargnes qui ressemblait à une expiation des prodigalités du marquis. Ainsi, dans les familles s'établit une solidarité à laquelle rien ne se dérobe. Les Rochemame étalent enchaînées à lefir vieux château, vouées par le devoir à cette existence solitaire. Le temps seul et une stricte économie pouvaient leur rendre & la fois l'aisance et la liberté, les affranchir des ennuis et des servitudes de la procédure.

LI COQ DU GLOGHen. 127

Ne pouYant chercher un abri dans Tabsence, la marquise eut recours à d'autres moyens. Elle résolut de s'adresser directement à Vauxbelles et de l'amener à suspendre ses visites. Depuis la course au Mont-Serrat, cclui-<;i avait continué à venir an château, comme il en avait pris Thabitude depuis le commencement des vacances; seulement, il ne paraissait au salon que pendant quelques minutes et comme un homme qui tient à ne pas manquer de politesse. 11 employait le reste du temps à un travail de recherches, et s'y absorbait avec une sorte d*achamement. Évidemment, il s'observait, il se contenait. Quelques nuages passaient de loin en loin sur le visage de la marquise et en troublaient la sérénité. Ce symptôme était trop nouveau pour que Célestin n'en fût pas frappé; il y lut les soupçons qui l'agitaient, les combats dont elle était la proie. Une sorte d'embarras régna dès lors dans leurs rela« lions ; Gabrielle elle-même ne retrouva plus cette ingénuité qui l'animait naguère. Son regard était plus rêveur, ses mouvements moins vifs, son visage moins verniieil. De tous les cdtés, on semblait pressentir une crise et s'y prépai*er.

(In jour que Vauxbelles poursuivait, dans les combles du château, sa tâche laborieuse, la marquise entra sans bruit et sans se faire annoncer. Le jeune homme ne Tentendit pas, tant il semblait recueilli dans son travail et occupé de la lecture d*une pièce qu'il tenait entre les mains. Quelques exclamations lui échappaient de temps à autre.

— Ciel! s'écriait-il, est-ce possible? C'est cela! C'est bien cela! Et tout à fait en règle ! qui eût pu le croire?

Un léger bruit que fit la marquise en marchant vers lui an-acha Vauxbelles à ce monologue. Il se leva vivement et alla à sa rencontre.

— Vous ici, Madame, dans ce grenier, lui dit-il ; c'est un séjour à peine bon pour les rats et les procureurs.

Toujours bienveillant, le visage de la marquise respirait

une dignité plus grande que de coutume ; Torgueil de race 8*j laissait voir sous une expression affectueuse.

— Je viens voir nu s amis partout où ils se trouvent, répondit-elle, surtout quand ils y sont pour me servir. J*ai à causer un moment avec vous, monsieur Gélestin.

Ces dernières paroles furent prononcées avec un accent presque solennel et retentirent dans Tâme du jeune homme. Il céda sa chaise à la marquise, et comme c*était le seulàëge qui se trouvât dans cette pièce démeublée, il attendit deboat, la tête inclinée vers elle et dans un maintien respectueux^ ce qu*elle avait à lui dire. Madame de Rochemarne continua sur mi ton moins imposant.

— Monsieur Vauxbelles, dit-elle, nous vous dcTons beaucoup, et ce ne sera pas assez de notre vie pour nous acquitter envers vous...

Célestin voulut interrompre la marquise et se dérober à cette expression de sa reconnaisssnce; mais celle-ci témoigna par un geste qu*elle voulait garder la parole, et continua :

— Nous vous devons beaucoup, dit-ello; j*insiste là-dessus à dessein; cependant nous devons encore plus à notre nom et a notre rang.

11 y avait dans ces mots une leçon indirecte que compléta la fierté du geste et du regard. Continué ainsi, Tentretien pouvait devenir blessant; la marquise le ramena à des termes plus doux :

— Deux pauvres femmes, poursuivit-elle, deux reduses comme nous, songez donc, monsieur Célestin, comme on peut les calomnier ! Savons-nous seulement ce qu^on dit, ce qu'on pense dans le monde?

— Madame, répondit Vauxbelles, qui ne rendrait hommage à vos veilus! U faudrait avoir pour cela le cœur bien mal placé!

— Hélas! poursuivit la marquise, respecte-t-on rien aujourd'hui? L'essentiel est d^offrir le moins de prise possible

aux propos des médisants. C'est notre force, M. Yauxbelles. Quand le marquis vivait, comment suis-je parvenue à me mettre hors des atteintes de la malignité? Par l'isolement. L^iaolement, voilà notre arme, ajouta la marquise en appuyant sur cette phrase de manière à la rendre plus significative.

n était impossible à Gélestin de se méprendre sur Tintentien de la marquise : c'était un congé très-poli, mais trèsformel; il Dallait Tacceptcr dans ces termes, sous peine d'en subir un plus rude. La marquise avait fait la moitié du chemin y le jeune homme se décida de bonne grâce à faire Tautre moitié.

— Madame, dit-il d'une voix pleine de résignation et de tristesse, au moment où vous êtes entrée, j'allais passer chez TOUS pour vous dire que ma besogne est terminée ici, et qu^elle a eu une heureuse issue. Voyez plutôt vous-même, ajouta-t-il en faisant passer sous ses yeux la pièce qu'il avait conservée dans la main.

Madame de Rochemai'ne parcourut le papier que lui présentait Yauxbelles, et ne put retenir un cri de surprise. Voici ce qu'il contenait, sous une orthographe trop équivoque pour pouvoir être reproduite littéralement :

« Je soussigné, Jean Slmonneau, dit TÉveillé, régisseur des biens de M. le marquis de Rochemarne^ seigneur de la Chênaie, Mireflos et autres lieux, reconnais avoir reçu de mondit seigneur la somme de cinq cent mille livres en louis d'or, que je lui rendrai à la première réquisition, comme un loyal et fidèle serviteur.

9 Fait à La Chênaie, le 13 aviil 1791.

« Jean Simokkeau. »

Quand la marquise eut achevé cette lecture, Vauxbelles reprit la pièce de ses mains et ajouta : — 11 me reste maintenant à voir, Madame, si cette obliga-

tlon peut nous servir : c'est une affaire de procureur. Mais, de toutes les façons, mon travail ici est achevé; rien ne me rappelle plus à La Chênaie.

L'émotion de Célestin était si vive en prononçant cet adieu, que la marquise se sentit gagnée. Elle chercha à guérir la blessure du jeune homme par les paroles les plus bienveil» lantcs qu'elle pût trouver, et raccompagna jusqu'à la grille extérieure du parc.

— - Tirai vous voir à Saint-Sylvain, lui dit-elle en le quittant. Songez à La Chênaie, M. Vauxbelles; votre souvenir 7 sera toujours précieux. Vous êtes de ces amis qu*on n*oublîe pas. •

Telle fut la scène de congé. Depuis ce jour, Célestin cessa brusquement ses visites au château. Gabriellc ne savait à quoi attribuer cette espèce de rupture; elle n*osait inteiTC^r sa mère et celle-ci gardait un silence prudent. La marquise espérait que Tabsence effacerait un goût fugitif, et que le cœur de la jeune fille retrouverait bientôt sa tranquillité. En effet, après quelques semaines d'inquiétude, Gabrielle sembla consolée, le sourire reparut sur ses lèvres, ses joues reprirent leurs couleurs. Elle bondissait dans les allées du parc ponssëe par une gaîté folle, se livrait avec une sorte d'ivresse à mille soins qu'elle avait négligés, allait de ses fleurs à ses oiseaux, de son piano à son aiguille. La mère accueillait ces symptômes comme un retour vers Findifférence ; elle s'y associait de sou mieux.

— A cet âge, disait-elle, les impressions laissent si peu de traces ! c'est une ride à la surface d'un lac : quelques minutes de calme suffisent pour l'effacer.

Cependant la joie même de Gabrielle avait quelque chose d'inégal et de fiévreux qui ne tarda pas à frapper la marquise et à lui faire craindre qu'elle ne fut le jouet d'une illusion. Ce n'était pas là une tranquillité naturelle, un bonheur régulier, un paisible état de l'âme. Une fois entrée dans la voie du

soupçon, madame de Rochemarne De s'arrêta pas à mUche* min. Elle étudia les habitudes de sa fille, et^ sans que celle-ci pût s^en douter, suivit de Tœil ses moindres démarches. Un premier résultat fut bientôt le fruit de cette enquête; voici conuiient.

Au fond du parc et dans la partie des bois qui régnaient le long de la grande ix)utc se trouvait placé un pavillon qui dominait une partie de la vallée. C'était un bfttiment isolé sur lequel s'étendait, comme un manteau de verdure, le beau feuillage de quelques aristoloches. Ces magnifiques plantes y formaient un réseau si touffu et si serré, qu'on pouvait passer à côté du pavillon sans en soupçonner l'eiistence. Du reste, entre ce bâtiment et la graode route s'étendait un fosië profond garni des deux côtés de haies épineuses, de sorte que toute communication autre que celle du regard était interdite d'un bord à l'autre.

La marquise remarqua bientôt qu'à de certaines heures de la journée, Gabrielle se dirigeait vers le pavillon et y faisait des stations assez longues. Cette découverte la préoccupa; elle résolut de la pousser plus loin. Un jour que sa fille gagnait sa retraite favorite, la mère s'y rendit en faisant un détour et s'y plaça à l'abri d'une touffe d'aristoloche. De là elle découvrait la grande route et pouvait observer tout ce qui se passait. A peine était-elle à son poste, que le sabot d'un cheval se fit entendre^ et^ quelques secondes après, un cavalier débouchait de l'un des tournants du chemiu. 8a Vue excita dans le cœur de la mère une douloureuse surprise. Cétait Célestin, elle n'en pouvait douter. Il tenait les yeux fixés sur les persiennes du pavillon, et échangeait avec sa fille des signes d'intelligence. Ce spectacle navra la pauvre mère ; jamais douleur plus vive ne l'avait atteinte.

— Elle me trompait 1 s'écria-t-cUe ; ma fille me trompait I Il faut donc qu'elle l'aime bien !

Par un mouvement plus prompt que la pensée, elle se pré^

cipita vers le pavillon, en gravit les marches, et surprit Gabrtelle au moment où celle-ci, agitant son mouchoir, envoyait à ce jeune homme im dernier salut et un dernier témoignage de tendresse.

— Je vous y prends, dit la marquise irritée ; vous joues là un singulier rôle, pour une personne de votre âge, et tous m'en faites jouer un qui ne Test pas moins. A quelle école avez-vous pris de telles leçons, Mademoiselle?

L'accent qui animait ses paroles avait quelque chose d'impérieux et de dur que jamais Gabrielle n'avait rencontré chez la marquise. Aussi éprouva-t-elle un moment de défaillance. Elle eut à peine le temps de s'appuyer sur une chaise en jonc qui se trouvait à sa portée^ et de là elle dirigea vers sa mère un regard qui semblait lui demander grâce. La marquise n'y tint pas; toute sa colère s'évanouit, et elle se mit à pleurer près de sa fille qui fondait en larmes.

— Cruelle enfant! dit-elle, pourquoi me tromper? Pourquoi te défier de ma tendresse? Te cacher de moi! Mais, que veux-tu que je devienne si tu me manques?

— Ma mère! disait Gabrielle, en sanglotant.

— Écoute, mon enfant, ajouta la marquise. Je ne demande pas mieux que d'être bonne pour toi, de céder à tes penchants. J'oublierai que je suis une Rochemarne pour me souvenir seulement d'une chose, c'est que je suis ta mère. Mais, comment veux-lu que la famille puisse en prendre son parti ! Le général ! Tu connais le général! Un homme fier, qui tient à la naissance avant tout! Au moindre bruit qui en irait vers lui, tu le verrais accourir! Comment veux-tu qu'à deux femmes que nous sommes nous luttions contie la fa* mille entière? Et puis, vois-lu, Gabrielle, si ton père était ici et que tu persistasses dans tes amours, il serait le premier à te maudire, le premier à te renier ! Il te chasserait de La Chônaie, s'il vivait encore, plutôt que de consentir à une mésalliance, et nous nous en irions toutes les deux dans le

monde comme des femmes délaissées par les leurs, abandonnées de tous, ayant tout sacrifié^ leur nom^ leur rang, leurs proches, à quoi? A une fanlaisie de jeune fiile, à un caprice, à une folle inclination.

Gabriclle avait écouté ces paroles en poussant des sanglots entrecoupés. Quand la marquise en fut Tenue à évoquer les souvenirs de famille avec une voix imposante et une maje&té irrésistible dans le regard, la jeune ÛUe se précipita à ses pieds comme anéantie.

— Par pitié, ma mère, s'écria-t-ellc, par pitié ne m'accables pas; je me vaincrai.

lie Combat.

Gabrielle tint sa parole en vaillante fille : de deux ans elle ne revit pas Célestin. Le sacrifice fut en apparence complet, absolu, sans i*éserve. Si elle soufiTrit, ce fut à la manière du Spartiate ; le calme régnait sur son visage pendant que le regret lui rongeait le sein. La marquise ne comptait pas sur une résignation si entière; elle en fut d'abord étonnée. En bonne mère^ elle avait fait, dans ses calculs^ une part aux rechutes et comptait les adoucir par un redoublement de tendresse. Gabrielle lui épargna ce soin ; jamais une plainte ne s'exhala de ses lèvres. On eût dit que ce premier amour était tracé sur le sable et qu'il avait suffi d'un souffle pour en eOaccr jusqu'aux vestiges.

Célestin ne montra pas la même soumission; il essaya de lutter contre sa destinée. L'entrée du château lui était interdite, et il respectait les consignes sévères qui la défeu-

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daient ; mais il fit des environs une élude approfondie el savante^ examina les moindres plis du terrain, les touffes de v(%ëtation qui permettaient des reconnaissances à couvert, se ménagea des pei^pectives sur Tenceinte habitée; enfin, se livra à cet ensemble d'opérations où se plaSt le génie des ' amoureux, et qui les tient suspendus entre des joies puériles et des tendeurs imaginaires. Dieu sait que de fkntdmes se dressèrent devant lui avec les proportions que donne la distance! Tantôt il voyait Tœil de la marquise plonger dans le fourré qui lui servait d*abri, et si quelques valets s*éhran* laient et se montraient au loin^ il les croyait dépêchés à sa poursuite, se troublait et finissait par s'enfuir comme im coupable. Tantôt c'était Gabrielle qu'il apercevait à travers les vitres transparentes, et son âme était dès lors attachée à chacun de ses mouvements. Que de fois il vint, le soir, au moment où l'ombre s'emparait du vallon^ s'asseoir sur un tertre qui dominait le château et assister par la pensée aux scènes de cet intérieur paisible et austère comme celui d'an cloître! Et quand l'heure du repos était venue, quelle joie de voir s'éclairer la chambre de Gabrielle, d'y suivre, dans les caprices de la lumière, une ombre adorée et flottante, et d'emporter, avec cette image, du bonheur jusqu'au lendemain !

Ainsi vivait Célestin ; son imagination le souteuail conUe les mécomptes de l'amour. Cependant le procureur se retrouvait ches lui, heureusement pour ses clientes. Songer à leurs intérêts était encore un aliment pour sa passion^ une manière de la rendre manifeste. Jamais liquidation ne fut poursuivie avec une activité plus grande, un dévouement plus entier. Les dettes du marquis avaient ce caractère onéreux qui résulte d'une situation forcée et de l'inexpérience des af&ires ; il fallait les éteindre en principal pour n'avoir pas à servir des intérêts écrasants. Sans en rien dire aux dames de La Cbè^ naie^ Vauxbelles désintéressa les principaux créanciers et se

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fit substituer à leurs droits. Il fut facile alors d'appliquer à l'amortissement des autres dettes une grande partie du revenu, de dégrever les biens ruraux des hypothèques dont ils étaient surchargés, et d'écarter les embarras les plus graves et les plus pressants de la succession. Au bout de quelques mois, la position était déjà meilleure ; et, ce que le zèle de Gélestin avait commencé, Tesprit d*ordre de la marquise suffisait désormais à l'achever.

Un dernier souci restait à Vauxbelles : celui de la créance à recouvrer sur les Simonneau. Il y avait là un procès et une question assez épineuse. Jean Simonneau, le débiteur dii^t du marquis, était mort depuis plus de trente ans ; et, au retour de rémigration, celui-ci s'était trouvé en face d'une famille très-nombreuse et sans titre formel dont il pût se prévaloir. Le titre était retrouvé ; il restait à s'assurer des chances du recouvrement. Dix Simonneau , quatre garçons et six filles, avaient hérité de Jean Simonneau et s'étaient partagé 700, 000 francs, montant de la fortune paternelle, c'est à dire 70, 000 francs par branche. Les 500, 000 livres du fidéi-commis, en y comprenant les intérêts, eussent absorbé cette somme et au-delà : c'était un dépouillement complet. Or, dépouiller une famille de procureurs et de magistrats n'était pas une petite entrepriset Dès la première ouverture, les Simonneau l'avaient pris très-haut. Se retranchant derrière le dernier Titre du Gode civil, ils se déclaraient prêts à subir toutes les conséquences de rafifaire. Pour intimider Vauxbelles, ils allèrent jusqu'à mettre en doute l'authenticité de la pièce qu'on leur opposait, et ils ajoutaient que, dans tous les cas, elle ne devait être considérée que comme un acte de complaisance, imaginé entre le marquis et leur auteur, pour que ce dernier pût exercer un droit de revendication sur les biens des Rochemarne, atteints par le séquestre révolutionnaire.

Avant d'engager les hostilités , il fallait peser ces divers

moyens et surtout faire entrer en ligne de compte les influences de robe. Le droit strict semblait être du côté des dames de La CLênaic ; la prescription ne pouvait être invoquée contre un fidëi-commis formel. Pour prescrire, il faut avoir possédé ; or, Jean Simonneau n*avait jamais possédé les cinq cent mille livres que le marquis lui avait confiées à titre de dépôt. Cette somme tombait dès lors dans le rang des valeurs que les articles 2236 et 2237 du Ck>de civil ont entendn soustraire auxeffets.de la prescription, même lorsque le gage a passé des mains du premier détenteur dans celles de ses héritiers. La cause des Rochemarne était donc belle, brillante, faite pour tenter un homme de loi. Avec d'autres clients, Gélestin n'eût pas manqué de s'en emparer et de la conduire de vive force à un résultat, heureux ou malheureux. Quel prétexte aux exploits sui- timbre, quel champ ouvert au mémoire à consulter ! On ne pouvait ruiner une famille sur une question plus digne des trois ressorts et lui faire parcourir pour de meilleurs motifs Téchelle ascendante des frais judiciaires. Yauxbelles se souvint qu'il s'agissait des Rochemarne ; il aima mieux transiger. Les Simonneau se montrèrent d'abord intraitables et il fallut, pour les amener à composition, les placer sous la menace de l'audience. Assignés devant le tribunal, ils mollirent et firent des ofi'res. Enfin une> transaction eut lieu; chaque branche des Simonneau s'imposa jusqu'à la concurrence de dix mille francs ; c'était comme une contribution de guerre. La marquise de son côté retrouva cent mille francs que Célestin avait fait sortir des catacombes du chAteau^ et qui sans lui y seraient restées à jamais enfouis.

C'était une obligation de plus après tant d'autres, une dette nouvelle pour madame de Rochemarne. Le cœur lui saignait de tenir éloigné un homme qui avait acquis tant de droits à sa reconnaissance et à son afiection. Pour persévérer dans ses rigueurs, il fallait qu'elle se réfugiât dans les préjugés de famille et l'orgueil du rang. Encore ce mobile s'alTaiblissait-il

chaque jour, et se sentait-elle peu à peu amenëe à des sentiments moins exclusifs. Sans la crainte d*cxposer Gabrieile à une rechute, elle aurait ouvert de nouveau La Chênaie à leur généreux défenseur. La jeune fille avait fait si bonne contenance contre le chagrin, que la marquise la croyait guérie. L'action du temps semblait nécessaire pour compléter la cure, et ce motif empêcha seul madame de Rochemame de lever rinterdit qui déchirait deux jeunes cœurs.

Un réveil terrible menaçait la pauvre mère. Gabrieile souffrait en silence, mais elle souffrait. Les mois, en s*écoulant, ne faisaient qu'agrandir sa blessure, et, avec un peu plus d'expérience, la marquise eût pénétré ce secret. Elevée aux champs, Gabrieile apportait dans la lutte une constitution vigoureuse, un luxe de santé qui voilaient les ravages du mal ; une force de volonté, une fermeté héroïque qui étaient audessus de la douleur. Cependant divers symptômes la trahissaient. Un cercle noir entourait ses yeux, dont la fixité et Téclat causaient une impression pénible. Ses lèvres avaient perdu leur incarnat ; ses joues ne se coloraient que par accès. Il régnait dans sa démarche une langueur maladive qui semblait ennemie du mouvement. Etre seule était son plus grand bonheur. Rien de ce qui faisait autrefois sa joie, ni ses plantes, ni sa volière, n'avait le privilège de la toucher. Quand sa mère semblait la regarder, elle s animait d'une joie soU' daine, et reprenait tous ses airs de jeune fille ; mais une fois seule, la mélancolie reprenait le dessus et s'accroissait de tous les efTorts qu'elle avait faits pour se vaincre.

Ce funeste malentendu se prolongea pendant deux années. Quand le mal fut assez apparent pour que la marquise ne pût s'y méprendre, elle ne lui assigna pas sa véritable cause. Elle crut que l'isolement seul l'avait engendré, et se promit de sortir de sa retraite dès que l'état de ses aflaires le lui permettrait. Gabrieile allait avoir dix-sept ans; c'était le moment de la produire et de lui chercher dans le monde un parti

digne d'elle, digne des Rochemame. La fortune delà i relevée par les soins de Yauxbelles, rendait plus facile grande alliance. Gabrielie n*avait plus pour dot la pauvreté, ni des dettes pour douaire.; elle était fille unique, et la marquise Toulait se dessaisir en sa faveur de tous les biens des Rochemame. Vivre auprès de sa fille lui suffisait ; c'était le seul trésor dont elle fût jalouse et qu'elle ne pût aliéner.

' Tels étalent les calculs et les rêves de la malheureuse mère , lorsqu'un événement imprévu vint la frapper de stupeur. Un soir, au retour d'une promenade dans le parc, Gabrielie se plaignit d'un malaise général et de cruelles douleurs de tète. On la mit au lit. Des frissons violents se déclarèrent. €e fut une crise horrible et qui, pendant trois semaines, ne fit qu'augmenter d'intensité. La fièvre s'acharna sur sa victime avec une fureur qui ne lui laissait pas un instant de relAche. On fit venir à la hâte les meilleurs médecins ; leur art fut impuissant. Rien ne calmait le mouvement déréglé du pouls; rien n'arrêtait dans son cours cette destruction évidente. Qu'on juge des douleurs de la marquise : assise au chevet de sa .fille, elle ne surmontait son accablement que pour lui prodiguer les soins les plus tendres , les plus ingénieux. En vain voulut-on TaiTacher à ce devoir , lui faire prendre quelques repos; elle ne quitta pas un seul instant cette couche où son enfant se trouvait aux prises avec une douloureuse agonie. Les yeux fixés sur Gabrielie, épiant ses moindres gestes, mesurant pour ainsi dire sa vie sur les mouvements précipités de son sein et les pulsations de ses artères, elle assista à tous les détails de ce long combat auxquel deux existences étaient attachées, car elle sentait bien, aux angoisses de son cœur, qu'elle n'aurait pas un temps bien long à passer sur cette terre dès que sa fille l'aurait quittée.

Ce fut pendant une de ces nuits fiévreuses que la marquise connut enfin la cause du mal dont Gabrielie se mourait. Ja-

mais la malade n*avait été si agitée : son délire, qui ne lui arrachait ordinairement que des mots confus , entrecoupés, ne présentant aucune signification distincte , avait cette fois un caractère précis et lucide, triste privilège accordé aux âmes qui s*en vont et qui accompagne les dernières heures. A di* Tarses reprises , la jeune fille se mit sur son séant, comme poussée par un» force surnaturelle, et ses yeux, agrandis par la maigreur, semblaient chercher de tous côtés un objet dont elle désirait la présence.

-» Où est-il ! disait-elle d'une voix animée; où est-il donc? je ne le vois pas. Où est-il? répétait-elle avec une impatience fiéTreuse.

Sa mère la contemplait épouvantée ; elle n*osait sMnterroger, elle reculait devant le sens de cet appel. C'était un abîme ouvert sous ses pas ; elle n*osait en mesurer la profondeur. Gabridle s*agitait toujours, en proie à son idée fixe : cependant son œil ne jettait plus un éclat sombre ; il s*était adouci ; on eût dit que des larmes allaient en jaillir.

— Pourquoi n*est-il pas venu? murmura-t-elle. Lui aussi contre moi! qui me Peut dit?

Et d*une voix plus douce, d'une voix contenue , comme si elle eût craint de se trahir par une indiscrétion involontaire, elle fit entendre un nom ; c'était celui de Célestin. Ce nom attéra la marquise ; elle comprit jusqu'à quel point pesait sur elle la responsabilité de cette mort qui allait s'accomplir sous ses yeux. Par une inspiration de mère, elle entra dans la pensée de Gabrielle au lieu de l'écarter, et comprit qu'une crise pouvait seule la i*eudre à la vie.

— Mon Dieu, s'écria-t-elle en lui prenant les mains, tu ne Tavais pas oublié, mon enfant! Que ne parlais-tu à ta mère ! Tu Taimes donc bien !

Ces paroles prononcées avec tendresse, semblèrent agir sur la jeune fille comme ces mots magiques qui calment les douleurs et qui jouent un si grand rôle dans les contes des fées.

Elle passa les mains sur son front à diverses fois; on eût dit qu'elle voulait écarter un mauvais rêve; puis, se retournant vers la marquise et lui adressant un sourire céleste :

— Ah ! c'est vous, ma mère ! dit-elle.

Pour la première fois , elle venait de reconnaître madame de Rochemarne. Celle-ci s*approcba du chevet, et, appuyant la tète de sa fille sur son épaule , elle lui répéta avec intention :

— Tu Taimes donc bien !

Gabrielie releva vers elle ses yeux languissants^ et comme un ange qui ne tient plus à la terre que par un fil, elle répondit :

— Si je Taime! Il faut que cela soit, puisque j*en meurs. C'étaient de cruelles paroles : la marquise contint les larmes près de s'échapper de ses ^cux et continua :

— Aie bon espoir , lui dit-elle doucement : tu le reverras, mon enfant, tu le re verras.

La marquise n'avait pas prévu Tcflet de ces mots ; il fut prodigieux. Se relevant avec une force qu'on n'aurait pas dû attendre d'un corps épuisé , la jeune fille se remit sur son séant et regarda en face madame de Rochemarne comme pour s'assurer qu'elle n'était pas le jouet d'un songe. Un rayon de bonheur était descendu sur son visage ; ses membres étaient agités par un tremblement qui trahissait son émotion. A deux reprises, elle essaya de parler ; mais on eût dit que les paroles ne pouvaient se faire jour. Enfin la voix arriva jusqu'à ses lèvres frémissantes :

— Vrai ! ma mère, dit-elle, vrai !

Elle ne put pas aller plus loin ; son regard suppliant acheva la phrase ; aucune éloquence ne valait celle-là. Il fallait répondre sur-le-champ : la vie de cette enfant en dépendait. C'était un engagement solennel pris en face de la tombe; quelles qu'en fussent les conséquences, une fois pris, il devenait sacré. La marquise n'hésita pas.

LE COQ DU CLOCBBR. i4i

— Tu le reTerras, ma fille, lui dit-elle; c'est moi qui te le promets.

L*accent avait quelque chose de solennel qui donnait plus d*autorité aux paroles. Aussi Gabrielle en comprit-elle la portée.

— Merci, ma mère, répondit-elle; quel bien vous me faites! Si je survis, c'est vous qui me sauvez.

Cette nuit fut décisive : dès le lendemain la fièvre céda et il n'y eut plus à combattre que l'étal d'épuisement causé par cette longue crise. Ce fut pourtant une période rude à traverser. Des ménagements étaient encore nécessaires pour compléter la guérison ; la marquise se vit obligée de revenir souvent sur la promesse qu'elle avait faite, et de brûler, pour ainsi dire, ses vaisseaux.

— Est-ce bien vrai, ma mère, que vous consentirez à ce qu'il vienne ? disait Gabrielle avec instance.

Tous leurs entretiens roulaient là-dessus ; à chaque moment elle se rattachait à cette pensée avec l'obstination du malade. Cétait enfoncer un Irait cruel dans le sein de la marquise. Elle avait pris un engagement sans bien se rendre compte de la manière dont elle pourrait le tenir. S'allier aux Yauxbelles était pour des Rochemarne une entreprise difficile et pleinede périls. Comment ferait-elle aceepter cette recherche pai* la famille? De quels moyens userait-elle pour vaincre des préjugés qui avaient résisté à deux révolutions, et qui se maintenaient encore dans toute leur force. Aussi, quand Gabrielle redoublait ses instances, un sentiment d'amertume était-il près d'éclater chez la marquise. Elle se contenait pourtant, trop heureuse d'avoir sauvé sa fille à ce prix, et répondait avec sa douceur ordinaire :

— Oui, mon enfant, ne t'inquiète pas; il viendra, je te l'ai promis.

— Bonne mère, que de bonheur je vous dois ! disait Gabrielle. Et quand vienJra-t-il?

— Ne sois point si impatiente, répliquai marquise. Laisse faire ta mère; nous arrangerons cela.

—Oui, oui, disaitla jeune fille, arrangez, .rrangez, maman ! Tout ce que vous faites est bien fait.

Ainsi se passaient ces caprices de malade, .ans que la marquise sût à quoi se résoudre ni comment [ rendre un parti. Ce fut seulement lorsque la guérison parut complète qu^elle 8*ouvrit à sa fille au sujet des difficultés de Veiécution. Ga* brielie avait autant de sens que de bonté; son esprit était à la hauteur de son cœur. Elle comprit le danger qu*il y aurait à braver les colères de la famille, surtout dans la position où se trouvaient encore leurs intérêts. Renoncer à son amour était un sacrifice impossible. Gabrielie venait d'en faire Tépreuvc et la mai*quise ne voulait pas la renouveler. Mais avec la force de volonté qu'elle apportait en toute chose, la jeune fille pouvait se résigner à ajourner des projets d'union jusqu'au moment où ces difficultés de famille n'existeraient plus, ou se seraient amoindries. Il ne s'agissait plus que d'obtenir deCélestin une patience et une persévérance égales. La marquise s'en ouvrit à lui j il consentit à tout avec bonheur.

Dès ce moment commencèrent pour les deux fiancés ces relations mystérieuses qu'on a entrevues dans la première partie de celte histoire. Il fallait en dérober la connaissance aux désœuvrés de Saint-Sylvain et surtout éviter que le bruit n*en parvint aux oreilles du général. Plus que jamais c^était devenu un homme intraitable. Loin de décroître avec Tâgc, ses préjugés avaient empiré de manière à le rendre à peu près étranger à la génération présente. De temps en temps^ il s'étonnait que sa nièce ne fût pas mariée et avait toujours sous la main quelque duc ou quelque comte sur le retour à qui il se proposait de l'unir. La marquise repoussait doucement ces ouvertures et se retranchait derrière les répugnances de sa fille.

Ce fut au milieu d'une pareille situation que s'écoulèrent

plusieurs années, l 'ambition vint à la traverse et offrit à Vauxbelles une dive*.>>iîn qui ne put qu'aider à sa constance. Quant à Gabrielle, son id al lui suffisait et elle se laissait bercer dans les rêves de cet artlôur doux et pur comme celui des anges.

Ub mettre de cmmp des CheTAB-LégeMi

Les détails qu'on vient de lire expliquent l'intérêt qii^atta* chait Vauxbellcs à l'arrivée du général, et donnent un sens à rexdaroation qui lui échappa dans les salons de la sous-préfecture. La situaticfn empirait d'heure en heure; jamais tant de nuages n'avaient troublé Thorizon de ses amours. Pour les dérober si longtemps h des yeux indiscrets ou jaloux, il nV vait fallu rien moins qu'une pnidence achevée, une sollicitude infinie, tant de son côté que de celui de la marquise. Chacune de ses visites était calculée avec un soin tel que le hasard seul pouvait en trahir le mystère. Cependant, ces précautions n*avalent pas suffi ; ce secret, jusqu'alors impénétrable, transpirait dans Saint-Sylvain. Le bruit s'en répandait de salon en salon, de café en café, et la présence du général ajoutait à ces symptômes alarmants une gravité toute nouvelle.

La marquise comprit sur-le>champ qu'une aussi brusque apparition avait le caractère d'une menace. 11 était rare que le vieux gentilhomme quittât ses terres, et quand, par hasard, il venait à La Chênaie, à peine y passait-il une couple d'heures. Cette fois, il fit les frais d'une installation complète, accepta l'aile du château réservée aux amis, et laissa accomplir sous SCS yeux les petitesréparations de mobilier que comporté

un séjour de quelque durée. En même temps, il promenait sur tous les objets des regards déliants, et interrogeait les lieux comme sUl eût voulu leur demander compte des faits dont ils avaient été témoins. La marquise supporta cette enquête domiciliaire avec un calme parfait ; elle ne s*en montra ni surprise ni offensée. Son âme était au-dessus du soupçon, sa vie au-dessus de la médisance. Sans trouble, sans effort, elle entra dans la pensée du général, et Tinitia aux habitudes de son intérieur. La soirée s'écoula dans ces confidences.

Le lendemain, en se levant, le vieux gentilhomme semblait animé de dispositions moins hostiles. Le déjeûner avait été servi dans une petite orangerie qui faisait suite à la serre et où tout avait été combiné en vue d'une double destination. Les caisses, symétriquement distribuées, laissaient au centre uo espace libre, occupé par une table en marbre blanc. Dans la belle saison et quand les odeurs exhalées par les orangersn'avalent pas trop d'énergie, c'est là que la famille prenait son repas du matin. On plaçait sur ce marbre de la crème, du café, du thé, des assiettes de fruits et quelques pièces froides. Les dames de la maison suffisaient au service, et l'entretien j acquérait une liberté que contient toujoui*s la présence des valets.

Ce fut dans cette pièce que le général rejoignit sa bellesœur et sa nièce. En contemporain de Richelieu, il n'avait pas voulu laisser échapper cette occasion de paraître avec ses avantages. Son habit de chasse en drap vert était fixé par un ceinturon qui faisait valoir sa taille septuagénaire, il était du nombre de ces vieillards dont la charpente ne subit point d'altération, et qui trouvent dans la maigreur un abri contre les modifications ordinaires de la structure. Droit, vert, sec, il se consumait sans se transformer : le travail des ans ne se manifestait chez lui que par une adhérence chaque jour plus étroite du tissu extérieur sur la partie osseuse et musculaire. 11 s'opérait ainsi dans sa personne et de sou vivant cette meta*

niorpfaose qui amène les corps inanimés à une dessicalion naturelle, et dont les sauvages des mers du Sud connaissent le pix>cédé. Le visage même participait à ce changement d'état, et reproduisait assez bien les diverses phases que parcourt la pomme reinette pour atteindre à une maturité factice. Chaque jour il se réduisait en se contractant et menaçait de s'engloutir un jour sous une perruque rousse, mal attachée aux tempes. La vie n^était pas néanmoins absente de tout cela ; elle se manifestait tantôt par des gestes brusques et pétulants, tantôt dans les éclats d'une voix sonore, surtout par IMntermédiaire de deux yeux gris, vifs comme le salpêtre, et que surmontaient des sourcils rebelles et rudes comme les soies du sanglier.

Le général parut donc au déjeuner dans le plus grand complet, botté et éperonné , en homme qui ne veut pas être pris au déprouvu par les plaisirs d'un courre. 11 baisa galamment la main de la marquise, embrassa sa nièce et se mit à table enlre les deux femmes. Le repas acheva de dissiper le brouillard qui, la veille, obscurcissait sa physionomie. De temps eu temps il dirigeait bien vers Gabrielle deux petits yeux pleins de malice et pénétrants comme Tacier ; mais il suffisait d'un mot de la marquise pour détourner de dessus la jeune fille ce regard qui la troublait. Un appel aux souvenirs du passé, un retour vers des impressions de jeunesse, exerçaient sur le vieux gentilhomme un effet irrésistible et qui n'avait d'égal qu'une allusion directe au régime nouveau. Dans ce dernier cas, le général ne se possédait plus ; c'était approcher le feu d'uue traînée de poudre. Aussi la marquise n'usait-elle de ce moyen qu'après avoir épuisé tous les autres. Vers la fin du déjeuner ^ il fallut pourtant y recourir, l/entretein en était venu à rouler sur les hommes de loi, et le vieux gentilhomme semblait s'être emparé de ce mot pour le répéter a satiété, en l'accompagnant d'épithètes peu flatteuses. En môme temps il examinait Gabrielle comme pour lui arracher son secret. Celle-ci allait se trahij-, vaincue par cette torture. La mar-

quise comprit qu'il était temps d'opérer une diversion.

— Mon frère, dit-elle, ne parlons pas si légèrement des hommes de robe : ils disposent des trônes. Ne sont-ils pas les fondateurs et les soutiens de celui-ci?

Le général se retourna vers la marquise comme un sanglier blessé se retourne du côté de Tépieu. La manœuvre avait réussi ; Gabrielle était sauvée ; il ne s'agissait plus que de soutenir le choc et de prolonger le combat.

— Un trône ! répondit le vieux gentilhomme avec une vivacité mêlée de colère, vous appelez ceci un trône ! c'est y mettre de la générosité, ma sœur.

— Mais comment voulez-vous que je le nomme? reprit la marquise, attisant le feu à dessein. Qui dit roi, dit trône : l'un ne va pas sans l'autre.

— Allez toujours, allez, s^écria le général, dont les jeui lançaient des éclairs. Voilà qui est digne d'une Rochemame I Reconnaître ceci pour un trône ! Âh ! vraiment !

— Mon Dieu, mon frère... dit la marquise, qui voulait aider encore à l'effet de sa diversion.

Le général ne lui laissa plus placer un mot : il était lancé ; rien ne pouvait l'arrêter.

— Tenez, ma sœur, reprit-il, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? vous vous laissez peu à peu infatuer de ce régime-ci? Vous vous en défendriez en vain, ajouta-t-il pour répondre à un geste de la marquise; une Rochemarne n'a pas des faiblesses pareilles sans qu'il y ait une raison là-dessous. Ceci un trône ! ah ça ! comment parleraient donc des épiciers et des robins ! Un trône ! le mot est plaisant.

L'entretien avait pris le caractère d'un monologue et d'une remontrance : c'est ce qu'avait voulu la marquise; elle y était résignée. Le général continua.

— Ce n'est pas d'hier, ma sœur, que les cadets des Rochemarne se sont vus contraints de faire la leçon à leurs aîncs. Vous avez un faible pour les nouveautés, vous allez vers les

parvenus ; je reconnais là les principes de mon frère, feu le marquis. Je ni*en suis ouvert dans le temps avec Malouet, le ministre de la marine : il trouvait, comme moi, que le marquis accordait trop aux idées du jour. Figurez-vous, ma sœur , que lorsqu'arriva en France ce paysan mal dégrossi que Ton nommait Franklin, le marquis fut Tun des premiers à Taller visiter, et qu^au moment de la guerre de Tindépendance, il alla en Amérique combattre du côté des insurgenls. Un Rochemarne tirer Tépée pour une république : on n'a pas d'idée de çà ! Jamais le marquis ne s'est relevé de cette faute ; ni Coblentz ni Quiberon n'ont sufïï à TefTacer : c'était Tavis de Malouet et c'est aussi le mien. Vous êtes sa femme par ce cdté, ma sœur.

— De grâce, mon frère, dit la marquise en essayant de placer quelques mots, un peu de ménagement !

— Non, madame, reprit le général d'un ton plus sévère ; ce sont les concessions qui ont perdu la noblesse ; c*est à la suite de concessions que Louis XVI est monté sur Téchafaud: Reconnaître ceci pour un trône, c'est lui accorder de la consistance, songez-y.

— Eb bien ! mon frère, dit la marquise en passant condamnation, j'avoue mes torts : ce n'est point un trône. Avouez, de votre côté, que, trône ou non, la chose dure.

— Bah ! vingt-quatre heures encore, répliqua vivement le général ; vingt-quatre heures tout au plus. Attendez seulement à demain.

— Ce demain, mon frère, est long à venir, reprit la marqnise, cédant au désir de prendre une petite revanche; voici bientôt quatorze ans que vous nous le promettez.

Ces paroles dépassaient le but; elles avaient quelque chose de direct qui devait blesser le vieux gentilhomme. Gomme tous les esprits convaincus, il avait des illusions sincères ; il croyait fermement à la chute imminente d'un régime qu'il

détestait. Quand il ne lui accordait que vingt-quatt-c heures de durée, c*était son désir qu'il écoutait plutôt que son jugement ; mais ce désir était si ardent, il occupait une telle place dans sa vie, que toutes ses facultés s'absorbaient et s'anéantissaient dans celle-là. Telle est la puissance d'une idée fixe, qu'elle abolit les autres et ne laisse pas à la raison la liberté de s'exercer en dehors d'un cercle déGui. Les opinions qui se rattachent au passé ont surtout à souffrir de cette lutte douloureuse, pleine de mécomptes et de démentis. C'est de l'agitation surplace, comme celle de l'écureuil qui tourne avec sa prison. Le cœur y saigne sans profit et y nourrit des colères sans issue.

La marquise venait donc d'atteindre son beau-frère dans un point très-Yulnérable ; elle s'en aperçut et voulut réparer ce tort. Il était trop tard; le coup avait porté jusqu'au vif. Le général lança à sa belle-sœur un regard courroucé, se leva et se mit à parcourir l'orangerie en homme qui se recueille pour mieux assurer sa vengeance. Ses mouvements étaient si brusques et le silence si grand, que l'on pouvait entendre le jeu des articulations : c'était un son sec, cassant, semblable À celui que produirait un squelette. La rancune donnait au vieillard toute la vigueur de la jeunesse; il se tenait droit comme à vingt ans, et s'arrêtait de temps à autre pour prendre une pose où régnait une majesté un peu affectée. La marquise pressentait l'orage et l'attendait avec son sang-froiJ ordinaire : il n'éclata pas sur-le-champ. Le général parvint à se contenir; il se rassit et reprit l'entretien. Seulement, les rôles avaient changé ; c'était lui maintenant qui faisait de la diplomatie.

— Vous avez raison, dit-il en se tournant du côté de la marquise, je me suis trompé, et bien d'autres se sont trompes avec moi. Ce régime dure au point de nous déconcerter tous. Mais savcz-vous pourquoi, ma sœur?

L'interpellation dlait formelle; impossible de s'y dérober.

LE COQ DU CLOCnER. 149

Madame de Rochemarne cherchait vainement où ceci pouvait aboutir, et dans le doute elle garda la défensive.

— Non, mon frère^ dit-elle avec assurance.

— G^est bien simple, pourtant, répondit le vieux gentilhonnme ; ce régime dure parce qu'il s'appuie sur des robins.

En prononçant ce dernier mot, le général eut soin de Taccentuer d'une manière caractéristique. Sa lèvre avait une expression hautaine, son geste respirait le mépris. Le sang des Rochemarne se retrouvait : c'était le haut baron traitant de maître à vassal. Gabrielle se sentit troublée jusqu'au fond de rame ; la marquise même ne put se défendre d'un peu d'émotion. On ne pouvait s'y tromper, le vieillard revenait à son attaque, et cette fois il ne devait plus s'en laisser distraire. Madame de Rochemarne gardait le silence; il continua :

— Des robins ! marquise, vous ne sauriez croire quelle race cela est. Qui voulez-vous qui leur résiste ? Us ont la force des taupes. Pendant que nous autres gens de naissance combattions en plein soleil, ils ne songeaient eux, qu'à une chose, à miner le terrain sous nos pieds ! Ccsi ainsi qu'ils ont creusé un abîme sous la monarchie et l'ont égorgée dans un trou ! Les robins ! ne me parlez pas de cette engeance I

Le général arrivait peu à peu au dernier degré de la colère ; son poing menaçait le ciel, ses yeux s'injectaient de sang, il frappait du pied la terre, comme un coursier qui appelle le combat. Les deux femmes, de leur côté, étaient en proie à un malaise indicible. Gabrielle pâlissait et rougissait vingt fois dans la même minute, et la marquise observait avec terreur l'impression que ces cruelles paroles faisaient sur sa iiile. Il y avait, dans l'attitude du vieux gentilhomme, dans ses discours, dans ses gestes, une intention blessante qui allait jusqu'à Tinsulte. C'était la guerre, et cette guerre prenait, dès le début, des formes acerbes. De deux choses l'une : il fallait ou demander grâce ou accepter le combat. Avant de se dé-

cider pour ce dernier parti, la marquise voulut pénétrer toute la pensée de son beau-frère.

— Pourquoi ce bruit? lui dit-elle. Sont-ce là des choses qui regardent les femmes? Que nous importe après tout?

— 11 importe toujours de savoir où sont nos ennemis, marquise^ répondit le général avec quelque dureté. Vous ne voudriez pas défendre des robins, à ce que je pense.

Son regard se promenait en même temps de la mère à la GUc^ comme pour leur jeter un défi. Gabrielle se sentait défaillir^ tandis que la marquise se défendait mal du courroux qui la gagnait.

— Nous ne défendons ni n'attaquons personne, général, répondit-elle d*une voix calme et ferme.

— Des robins ! ajouta le vieillard, en cherchant à élerer son mépris à sa plus haute expression.

-*- Encore! dit la marquise.

-*Des hommes sans foi, sans honneur, reprit le vieux gentilhomme d'un ton exaspéré, une caste de...

Il ne put achever; la marquise s'élança vers lui, et lui prit vivement le bras. Gabrielle, vaincue par cette scène, allait perdre connaissance. Chacune des insultes du général la touchait comme une blessure personnelle. Elle y voyait un obstacle nouveau à ses vœux secrets, et comme un abîme qui se creusait de plus en plus entre elle et Célestin. Encore quelques minutes d'une pareille épreuve, et le cœur lui manquait pour la supporter. C'est ce qu'avait compris la mar^ quise ; elle ne voulut pas laisser Gabrielle plus longtemps en proie à cette souffrance :

— Monsieur, dit-elle au général, arrêtez-vous donc. Vous ne voyez pas que vous tuez ma fille.

Le vieux gentilhomme se retourna vers sa belle-sœur^ et du ton le plus fier qu'il pût prendre :

— Ah ! vous l'avouez ! s'écria-t-il. On ne m'avait donc pas trompé. Quelle honte !

— Monsieur^ dit la marquise ayec dignité.

Au lieu de lui répondre, le général tira de sa poche un papier qu'il tendit à la marquise en lui disant :

— Lisez, madame.

Celle-ci le parcourut; c'était ime lettre sans signature; elle expliquait tout, Tarrivée du général, ses soupçons, ses Tiolences môme. On y lisait :

c Monsieur le général Rochemame est invité à exercer sur c le château de la Chênaie une surveillance devenue urgente, c n s'y passe des choses sur lesquelles un homme qui tient & c l*honneur de son nom devrait avoir Toeil ouvert. Plus d'une « fois on a vu, vers minuit, M. Célestin Vauxhelles, député « de cet arrondissement^ s'acheminer vers la Chênaie et y « être mystérieusement introduit. H est impossible que le gé- « néral Rochemame tolère plus longtemps des relations qui « commencent à s'ébruiter et défraient les conversations des « oisifs de Saint-Sylvain.

a Un ami qui ne veut pas se faire cannaUre. »

La marquise, après avoir lu cette dénonciation^ affecta un calme qui n'était pas dans son cœur, et, rendant au général récrit anonyme :

— Eh bien ! dit-elle.

Le Tieux gentilhomme s'attendait à des larmes. Cette con« tenance assurée le déconcerta.

— Eh bien, madame ? répondit-il.

— Si cela était? ajouta-t-elle avec un accent résolu.

— Si cela était ? répliqua le vieillard avec impétuosité. Voilà des paroles étranges ! Si cela était, madame^ ajouta-t-il d'un ton furieux, je mettrais de mes mains le feu à la Chênaie, dussé-je y périr avec le dernier des miens !

Un complot.

Quittons un instant la Chênaie, et voyons ce qui se passe à Saint-Sylvain, dans ce corps de logis isolé qui forme une dépendance de la maison des Graindorge. C'est là qu'Evariste a établi son domicile. D'une ancienne grange, cachée au fond du jardin, il a su tirer pour son usage, et à peu de frais, une habitation commode, élégante, discrète surtout. Son écurie en occupe le rez-de^baussée, son appartement le premier étage : dans Tattique on a ménagé quelques mansardes. Ainsi, Evariste peut concilier la vie de famille et Tindépendance du célibataire. Quand il le désire, il est seul au milieu des siens ; rien ne le gêne, rien ne le trouble. Par une allée couverte, il communique avec l'habitation paternelle, mais son logement particulier a une issue sur une ruelle peu fréquentée.

L'appartement d'Evariste se ressent des goûts du maître ; des panoplies s'y développent sur tous les murs et y allement avec des râteliers de pipes. Le désordre, un beau désordre, y règne sans partage ; si ce n'est un effet de Tart, à coup sûr c'est un souvenir de la vie d'étudiant. 11 serait difficile de trouver dans l'enceinte du quartier latin, une plus brillante collection de casquettes, un assortiment plus complet de pistolets sans chiens, de cravaches effilochées. Le vestiaire même respire un sentiment de fantaisie étranger aux mœurs de Saint- Sylvain : ces pantalons à larges plis, ces gilets à couleur tranchantes, ces habits d'un évasement inusité, procèdent en ligne directe de la Chaumière et semblent étonnés de se trouver si loin de leur théâtre familier. Il n'est pas jusqu'aux meu-

bles qui n'aient ce caractère, et Ton chercherait Tainement dans tout le ressort un autre divan que celui où repose Evariste, engage depuis quelques minutes dans un entretien animé avec son confident ordinaire, Jules Rieussec.

— Oui, mon Gis, disait gravement Graindorge, je Tai décidé ainsi ; tiens-toi prêt, c*est pour ce soir.

Au lieu de répondre à une invitation si formelle, l'ami du prince faisait porter à Ariel la peine de son embarras. Il inquiétait l'animal de mille manières, le retenait de force sur ses genoux, lui roulait Toreille entre ses doigts, enfin le torturait au point de lui arracher des cris plaintifs.

— Laisse ce chien, lui dit avec humeur Evariste.

En même temps, il poussa rudement Ariel, et le jeta à bas du divan. La pauvre bêle, ne comprenant rien à ces brutalités, alla se pelotonner dans un coin.

— Tu Tas entendu, poursuivit Evariste, c'est pour ce soir, mon fils. Fais tes dispositions.

Quelque désir qu'eût le jeune homme d'échapper à cet interrogatoire, il fallut pourtant s'exécuter.

— Ce n'était donc pas une plaisanterie? répliqua-t-il? Tu persistes?

Evariste chargea pour la quatrième fois une énorme pipe dont la noix représentait le buste de Napoléon, coifié du petit chapeau. Cette opération exécutée avec conscience, l'absorba pendant quelques secondes : il mesurait le tabac d'une manière méthodique, tantôt en le bourrant avec soin, tantôt en lui laissant du jeu, comme un homme qui connaît à fond le mécanisme de l'instrument et qui procède par principes. Ce travail était complet quand il répondit :

— Mon fils, il faut vous défendre des excès de zèle. Je vous ai permis d'être un autre moi-même, contentez-vous de cette position; elle est assez brillante. Quant à épiloguer sur ce que je lais, quant à scruter les motifs qui me déterminent, pri-

Yes-vous-en, si tous voulez conserver mes bonnes grâces. 4e n'aime ni les interprétations ni les conseils.

Ces paroles étaient dites avec sévérité, presque avec sécheresse. Jamais Rieussec n'avait reçu une telle leçon. CTest qu'Evariste voulait faire un exemple. Il devinait les réToltes secrètes de son conûdent et cherchait à les prévenir par un coup d'éclat. Graindorge connaissait Rieussec; il savait jus qu'à quel point il pouvait lui faire sentir le frein. 11 Tayait pris jeune, à l'âge où le caractère est souple encore ; il ravait dressé à une obéissance et à imc admiration sans bornes. Si le rôle avait des charges , il avait aussi des avantages. Jules était le premier après Ëvariste, l'ombre du grand homme, et il avait joui des honneurs attachés à ce titre ; de là une sorte d'adoucissement à sa chaîne. S'il pliait d'un côté, il se redressait de l'autre. Évariste avait calculé tout cela, et, au moment de mettre le zèle du jeune homme à l'épreuve , il tint à ne laisser aucune équivoque sur le service qu'il attendait de lui. Plus l'entreprise était audacieuse , plus il était urgent de s'assurer du devoûmentdes auxiliaires. De là ces paroles impérieuses et ce ton empreint de despotisme.

Rieussec se sentit blessé , mais il comprit en même temps qu'il n'avait le choix qu'entre une soumission ou une rupture, il plia. Évariste ne s'était pas trompé dans ses calculs.

— A la bonne heure, répliqua l'ami du prince; tu dis que tu persistes; il n'y a plus d'objection à faire. J'écoute.

Notre héros savait donner à sa parole la vertu de la lance d'Achille : il venait de blesser, il s'empressa de guérir. Après avoir dégagé la noix de sa pipe des cendres qui en obstruaient le sommet, il tendit la main à son confident.

— Touches là, dit-ii; je n'attendais pas moins de toi; tues le plus grand cœur que j'aie rencontré. Maintenant, écoutemoi.

On le devine, il s'agissait encore de l'acte de violence à l'aide duquel Évariste espérait amener les Rochemame à une

réparation devenue nécessaire. De semblables prouesses s'accordaient bien avec le caractère et les habitudes du beau Graindorge. 11 était de ces hommes qu'aveuglent des succès faciles, et qui attribuent à leur personne un effet irrésistible. Le voir et Fadorer lui semblaient deux mots corrélatifs et inséparables. Gabrielle ne pouvait pas plus qu'une autre se dérober à cette loi, et il suffisait du moindre événement pour faire éclater une passion qui n'avait pas la conscience d'ellemême et qui s'ignorait. Quoi de plus naturel qu'une jeune fille élevée dans la solitude, s'éprît d'un brillant cavalier, surtout si celui-ci entrait en matière à la façon des héros de romans, et la traitait comme une Bianca Capello ! Ainsi pensait Évarîste avec l'immense aplomb que la nature lui avait départi.

Quant au choix des moyens, il nourrissait à cet égard peu de scrupules. Cette race d'honames, que l'on nomme vulgairement des bons enfants^ excède volontiers la mesure des licences permises. 11 en est même qui vont, de propos délibéré, jusqu'à des roueries très-voisines de la scélératesse. L'honneur des femmes, le repos des familles, tout leur est un jeu, une occasion de se distraire. Ce sont autant de manières de passer le temps, de descendre, comme ils disent, le fleuve de l'existence. Ne leur demandez pas de réfléchir sur les conséquences de ces actes, de songer aux âmes qu'ils perdent, aux époux qu'ils déshonorent, aux jeunes filles qu'ils vouent à la débauche* Que leur importe tout cela ? Est-ce à eux d'en avoir souci ? La vie est courte, il faut la passer le plus gaiement possible. Malheur à qui se trouve dans leur sillon !

Évariste était un de ces bons enfants : il avait semé son chemin de victimes et s'y était exercé la main. 11 considérait la séduction comme un combat, et l'envisageait en soldat qui a fait la guerre. Les morts et les blessés laissés sur le champ de bataille n'avaient plus la puissance de l'émouvoir : c'est à ce prix, pensait-il, que Ton poursuit un système de conquête. Aussi, dans ses projets contre les Rochemarne, ne se trouvait-

il retenu par aucune des considérations qui peuvent agir sur des cœurs délicats. La violence était dans ses instincts ; elle passa bientôt dans ses calculs. La pensée d'arriver à une position élevée par une grande alliance exerçait chaque jour plus de ravages chez lui. 11 voulait, pour parler son langage, faire une ûn^ et quelle fin plus belle ? Â diverses fois, il avait jeté les yeux sur les familles du canton ; il u*y avait rien trouve qui fût digne de lui. Les Rochemarne seuils semblaient être à la hauteur de ses vœux^ de son ambition, de son orgueil; à tout prix, il fallait arriver jusqu'aux Rochemarne. Gommentf peu importe, pourvu qu'il y arrivât.

Ce fut sous l'empire de cette prooccupation qu'il acheva sa confidence et livra son derniei* mot à Jules Rieussec.

— Mon fils, lui dit-il, il n'y a pas deux manières de nous tirer de là. Tu me connais : tu sais que j'aime mieux employer le miel que le vinaigre. Eh bien ! tout pesé, tout rctléchi, il n'y a de bons que les grands moyens. 11 faut enlever.

— Enlever! répondit Rieussec avec un sentiment douloureux. Enlever !

L'ami du prince n'osa pas faire sentir sa désapprobation autrement que par l'inflexion de la voix. Évariste n'en Uni pas compte, chargea et alluma sa cinquième pipe ; puis continua sur un ton qui inclinait à la mélancolie :

— Oui, mon fils, enlever ! J'eusse préféré la fascination «iirecte, le magnétisme du regard, et mille autres procédés qui m'ont souvent réussi. Impossible ! les distances s'y opposent! La jeune fille est gardée à la Chênaie comme dans im couvent ! Tu comprends que si j'avais eu la facilité de la voir et de lui parler, les choses auraient marché toutes seules, et lu ne serais pas aujourd'hui embarqué dans une afikire délicate. Quand le gibier passe à poiiée, mon fils, tu sais qu'il est bien compromis; mais ici c'est hors de portée. J'ai dit uncloilrc tout-à-l'heure, en parlant de la Chênaie, j'aurais dû dire un sérail! Des grilles, des verroux sur tous les points, et pour

serviteurs des muets ! C'est à en devenir fou. Conclusion^ mon petit, il faut enlever! Enlever dès ce soir !

— Ce soir ! répliqua Jules Rieussec, du ton d'un condamné qui implore quelques instants de répit.

— Ce soir, dit Évariste avec un sang-froid inexorable.

— Et les moyens ? ajouta le jeune homme.

— Tout est prêt, dit Évariste.

— Et les obstacles! poursuivit Jules; chassé de position en position.

— U n'y en aura point, dit froidement Évariste; tout est prévu. Chaque jour, après le diner, mademoiselle de Rochemarne va égarer dans le parc ses rêveries solitaires. C'est une créature romanesque, je m'y connais; elle sera folle de moi. Cette adorable enfant est victime d*une surveillance qui Fobsède; nous arrivons en libérateurs. Si elle crie, c'est la part du préjugé ; nous passons outre. Nous l'enlevons dans nos bras, nous la portons dans une voiture de voyage ; et, après quelques tours de roue, elle nous vole des remerciements. Voilà le programme.

— Oui, répondit Jules Rieussec; mais comment pénétrer dans le parc ? et le fossé, et le saut de loup?

— Enfant, dit Évariste avec ce ton de superbe confiance qui jamais ne Tabandonnait. Le fossé est large^maisles jambes sont bonnes ajouta Graindorge, en caressant les siennes avec un certain contentement.

— A merveille répliqua Rieussec, se retranchant de position en position ; mais la famille?

— Cest juste, dit Évariste, il faut songer à tout ; eh bien, la famille jette d'abord feu et flamme; on se fâche, on parle d'un procès criminel. Alors des amis communs s'en mêlent, on arrange les choses, et nous allons à l'autel avec le jabot de dentelle et le bouquet d'oranger. Un fois enrôlé dans le grand régiment, je me range, je prends du ventre, et te proclame mon successeur. Tu as vu le commencement et tu vois la fin.

Ainsi tout se passe comme dans les meilleures comédies. Mais le temps s'écoule, Juies^ et il ne nous reste plus que quelques heures pour achever nos préparatifs. Vas trouver Gérœflat ; il a mes instructions et soyez ici tous deux avant six heures. (Test entendu n*est-ce pas ?

— Entendu, répéta machinalement Rteussec.

11 prit congé, et sortit de chez Graindorge par la roelle, pour aller rejoindre le cafetier dans son établissement.

Après ravoir conduit jusqu'au seuil de la maison, Ëvariste reprit sa place sur le divan et alluma sa sixième pipe. U éprouvait un charme inûni à suivre son aventure romanesque au travers des spirales de fumée qui inondaient rappartement. Le temps s^écoula ainsi de méditation en méditation et de pipe en pipe. La journée était déjà avancée quand il entendit dans la ruelle des pas familiers^ et peu d'instants après la porte retentit d'un coup sec qui lui annonçait une visite.

Cette visite l'étonnait et l'inquiétait; il ne pouvait s'y tromper, c'était Gervaise. Qui l'amenait chez lui à une heure où elle n'y venait jamais, et dans un moment où elle n*y était point attendue?

xxn

Ëvariste avait à peine eu le temps de se reconnaître que Gervaise se trouvait près de lui. U était évident qu'elle n'ignorait rien des habitudes du local et y avait ses libres entrées. Son air était sombre, son geste brusque; elle marcha avec résolution vers le divan où reposait Gralndorge. Gdui-ci comprit qu'il y avait un orage là-dessous et devina de quel point de l'horizon cet orage était parti.

— Gërenflot, Gërenflot, dit-il en lui-même, voilà de tes coups ! Parions que tu as parlé. i

Cette réflexion, rapide comme réclair, suffit pour dessiner les rôles. Évariste allait être attaqué; il garda la défensive et se contenta de dire sans quitter son siège :

— Ah ! c'est toi, petite ! sois la bienvenue.

— Vous ne m'attendiez pas l répondit brusquement Gervaise.

— Raison de plus pour n'être point ingrat dit Évariste d'une façon galante. Une surprise ! C'est bien aimable à toi, ma petite. Viens que je t'en remercie.

En même temps, il chercha à l'attirer vers lui ; mais si le pacha se montrait pressant, l'odalisque n'était pas résignée. Au lieu d'obéir à l'invitation, Gervaise persistait à rester debout et son regard, loin de s'adoucir, se chargeait de plus en plus de nuages. La chose en vint au point qu'Ëvariste ne put 8'empêcber d'en faire la remarque.

— Encore ta physionomie à bourrasque, lui dit-il? Qu'estce, mon enfant, et d'où vient que le baromètre est à la tempête ?

— Faut-il vous le dire ? répondit Gervaise avec une colère contenue. Ne le devinez-vous pas ?

— Hais non, je t'assure, répliqua Évariste, déguisant mal la contrariété qu'il éprouvait.

— Vous mentez ! s'écria Gervaise avec impétuosité.

— Allons ! déjà des gros mots ! dit l'aigle de Saint-Sylvain. Quelle femme ! Quel salpêtre !

— Vous mentez ! répéta Gervaise.

— Encore, dit Graindorge en riant ; le démenti y est ; il n'y a plus qu'à se couper la gorge.

La vivacité de l'entretien n'avait rien changé à l'attitude respective des personnages. Notre héros restait accoudé sur son divan dans la pose indolente d'un fils de Mahomet, tandis que Gervaise, toujours debout , le tenait en arrêt et

semblait décidée à ne pas lui accorder une minute de répit«

— Monsieur Évariste, dit-elle avec plus de calme, je yous ai déclaré, il n'y a pas longtemps de cela, que vous ne toucheriez pas impunément à la Chênaie. Je tiens ma parole.

— Et qui songe à la Chênaie ? répliqua Graindorge en cherchant à écarter une idée importune.

— Vous, dit Gervaise.

— Moi ! Quelle folie ! dit notre héros.

— Vous y allez ce soir, ajouta Gervaise.

— Ce soir ! dit Graindorge avec un accent 'qui trahissait son embarras.

— A sept heures, poursuivit Gervaise donnant à Taccusalion une précision implacable.

— Gérenflot a parlé ! s*écria notre héros dans un moment de dépit dont il ne put se défendre. On n'est pas plus mouton que cet homme. J'en sais qui tondent Therbe du pré et qui en sont moins dignes que lui ! 0 Gérenflot ! Gérenflot, tu me le payeras !

C'était un aveu ; Évariste voulut en vain le reprendre. Gervaise s'en arma contre lui, et il ne resta à notre héros pour arme défensive qu'une ironie d'assez mauvais goût.

— Vous allez ce soir à la Chênaie, dit la jeune femme sans se laisser détourner de son but, et je sais ce que vous comptez y faire.

— Eh bien après? répondit Graindorge; serais-tu jalouse ?

— Non, monsieur; si je l'étais, vous m'auriez guérie depuis longtemps. Je suis reconnaissante, voilà tout. Vous savez que je suis née à la Chênaie.

— Bon, s'écria Graindorge, nous voici au chapitre des explications. Juste comme dans les tragédies. Le héros amène un confident près de la rampe pour lui raconter ce que l'antre sait sur le bout du doigt :

Te souvient-Il, Arcas, du Jour trUtc et cruel...

— Monsieur, dit Gervaise avec impatience.

— Pourquoi aussi veux-tu me faire poser^ répondit Graindorge? Comme si je ne savais pas que tu es née à la Chênaie.

— Ce que vous ignorez peut-être, poursuivit Gei-vaise avec sang-froid, c*est que ma famille doit tout aux Rochemame. Si nous vivons, c'est grâce à leurs bienfaits ; sans eux, je serais vingt fois moiie de faim^ ma mère aussi. Tous mes parents sont à leur service; la marquise les emploie dans ses terres ou dans sa maison. Moi, j'ai giandi sous leurs yeux ; enfant, je portais Therbc à leurs vaches. On ro*aimait au château ; mademoiselle Gabrielle m'a bien souvent donné de quoi me vêtir.

— Allons, petite, dit Graindorge en Tinterrompant, voilà que tu fais de Tidylle. Voyons, assez de sentiment ; je suis attendri.

— Et vous voulez, reprit Gervaise en élevant la voix, que je paie tout cela de la plus noiie ingratitude ; vous voulez que, connaissant vos projets, je les laisse s'accomplir ! Je vous le répète, monsieur Ëvariste, je vous passerai tout, excepté La Chênaie.

— C'est-à-dire, ajouta notre héros, que tu mets l'univers entier aux pieds des Rochemame! Comme si les Graindorge n'avaient rien fait pour toi.

— Oui, monsieur Évariste, dit Gervaise, les Graindorge m'ont protégée et je leur en tiens compte. Quand j'entrai au moulin à l'âge de treize ans, votre père me traita avec égards, il faut lui rendre cette justice. Depuis lors, c'est vous qui m'avez prise sous votre protection, ajouta la jeune femme en rougissant. Vous vous êtes montré généreux, vous m'avez fait donner quelque éducation, vous m'avez élevée au-dessus du rang de villageoise. Ce sont là des bienfaits; j'en conviens; mais je les ai achetés assez cher pour qu'il ne vous reste plus grand chose à y prétendre.

Ces paroles, cet accent, avaient quelque chose d'amer et de

profond qui glaça le sarcasme d'Évariste; il garda le silence et Genraise continua :

-* Ainsi vous tous êtes payé, monsieur ËTariste, payé de vos mains; nous sommes donc quittes. Mais, vis-à-Tîs des Rochemame, c*est autre chose. Il me reste à leur prouver que je ne suis point une ingrate, et c*est ce que je fais aujourdliai. Vous devinez maintenant pourquoi je suis venue.

En posant cet ultimatum, la jeune femme avait pris un air résolu auquel Ëvariste ne pouvait se méprendre. En diverses occasions, il s*était trouvé dans le cas de lutter contre des déterminations semblables, et toujours il avait été obligé de céder. Cette fois, la question devenait plus grave. Il ne sV gissait pas d'un caprice, d'une de ces concessions qui ne coûtent rien et sont presque sans conséquence. Il s^agissait de Tentreprise la plus ardue dans laquelle notre héros eût jamais été engagé, d*un rôve caressé depuis longtemps et où Tarnbition et la vanité occupaient une place égale. Aussi, le combat devait-il arriver jusqu^au dernier degré de l'acbamement et de rénergie. Des deux côtés on était décidé à ne pas reculer et à disputer le terrain pied à pied. Quand Gervaise parlait de sa reconnaissance et de ses devoirs vis^à-vis des Rochemame, elle ne livrait qu*une partie de sa pens^. Ce qui ranimait surtout, c'était la haine de la femme que menace le délaissement, c'était la perspective de l'abandon. Bien des passions se trouvaient ainsi en présence et leur choc pouvait être terrible.

Évariste commençait à s'en convaincre. Un plan si bien mûri allait avorter par une circonstance futile; un grain de sable suffisait pour arrêter son entreprise. Quoiqu'il ne se départît pas de ces airs de souveraine ironie qui lui étaient habituels, un certain souci se peignait sur son visage. Le jour baissait; Theure désignée pour l'expédition se rapprochait de plus en plus. Dans quelques instants, Gérenflot et Rieussec allaient paraître, et il importait de se débarrasser de Gervaise.

Graindorge lit un nouvel effort. La jeune femme était toujours debout devant lui ; il lui prit les deux mains, et de sa Toix la plus persuasive :

— Mon enfant, lui dit-il^ j'approuve les sentiments qui raniment ; c'est beau, c'est très-beau. Tu as accompli ton devoir ; rien n'est plus doux pour un cœur sensible. S'il faut y ajouter ma ])énédiction, je Ty ajoute; mais laisse-moi. Demain tu seras plus calme ; nous causerons de cela tout à Taise.

Pour lyottter Feffet aux paroles, Ëvariste se leva comme s'il eût voulu reconduire Gervaise avec les honneurs qui lui étaient dus. Celle-ci ne s'ébranlait pas et restait en place, immobile et implacable comme la statue de la fatalité.

— Vous n'irez pas à la Chênaie alors? dit-elle.

Ëvariste balbutia une réponse évasive ; mais la jeune femme reprit avec un accent plus ferme :

— Vous n'irez pas à la Chênaie, n'est-ce pas ?

— Mon Dieu, s'écria Graindorge impatienté^ qui est-ce qui te parle de la Chênaie ? Ne peux-tu avoir que ce mot à la bouche?

— Cest que vous n'y renoncez pas, monsieur Évariste, répondit Gervaise.

— Après tout, dit notre héros, obéissant à une impression de colère, ai-je des comptes à te rendre ?

On eût dit que la jeune femme attendait ces paroles, car elle les releva à l'instant et les retourna contre son adver* saire.

— Oui, monsieur, dit-elle, vous avez des comptes à me rendre ; oui, nous avons à compter ensemble. Si vous avez perdu le souvenir du passé, j'aurai soin de vous rafraîchir la mémoire.

— Bien, dit Ëvariste, il est écrit que je ne sortirai pas au* jourd'hui des rôles de confident. Nous voici revenus au premier acte, au moment où les quinquets viennent de s'allumer.

164 LE COQ DU GLOCHEIi.

Après plus de six mois , Je te reTois , Arbale.

Le ton de plaisanterie qu'affectait notre héros ne servait qu*à couvrir un malaise qui augmentait à chaque instant. Gervaise ne s'arrêta pas à ces saillies d'un goût équivoque ; elle avait son but, et ne s'en laissait point détourner.

— Monsieur Ëvarîste, dit-elle, vous oubliez ce qui me donne le droit de vous parler comme je vousparlc : il faut bien vous le rappeler. J'avais quatorze ans lorsque je vous vis pour la première fois ; j'étais pure alors, c'est là sans doute ce qui me valut vos attentions. Si vous ne vous fussiez pas rencontré sur mon chemin, j'aurais épousé quelque villageois que j'aurais aimé sans rougir. Mais vous avez trouvé beau de séduire une enfant sans expérience, et quand je dis séduire, c'est d'un autre mot qu'il eût fallu se servir.

— A-t-on vu supplice pareil ! s'écria Graindoige que cet entrelien remplissait de trouble. Obliger un homme à entendre le récit de ses propres exploits. Ça n'est toléré que dans les tragédies, Gervaise !

— Vous en avais-je jamais fait le reproche, poursuivit la jeune femme ! Avez-vous jusqu'ici entendu sortir une plainte de ma bouche ? Il faut que la mesure ait été comhlée pour que je parle. Oui, monsieur Évariste, vous m'avez séduite lorsque j'entrais à peine dans ma quatorzième année, et comment ? En abusant de mon sommeil. Aujourd'hui encore, lorsque je songe à cette triste nuit, je ne me rends pas bien compte des moyens que vous avez dû employer pour me mettre à votre merci, sans que je pusse opposer de résistance ! 11 y a là un mystère que je n'ai point cherché à pénétrer. A quoi bon? Le mal était fait, il était irréparable.

A ces détails, accablants pour lui, Évariste ne savait quelle contenance prendre. Il avait beau affecter les airs d'un

homme ennuyé ; un trouble vague s'y mêlait. Son rire même manquait de franchise. Il est vrai que Gervaise avait failli sans qu'elle eût la conscience de sa chute. Un narcotique Favait livrée à Graindorge. A l'époque de Tannée où le travail pressait, elle avait coutume de coucher au moulin ; le séducteur profila de cette circonstance. Dès lors la jeune fille ne s'appartint plus ; Évariste devint son maître et la dirigea à son gré. Ajoutons, que, de toutes les femmes objets de ses poursuites, Gervaise fut la seule pour laquelle il éprouva un véritable attachement et qui exerça sur lui quelqu'empire. Étaitce du remords? Ëlait-ce de Tamour? Y avait-il chez lui plus de crainte que de tt^ndresse et ne la ménageait-il que par une sorte de calcul ? C'est ce qui reste enseveli dans les replis du cœur. Toujours est-il que les autres passions de notre héros n'eurent qu'une durée éphémère auprès de celle-là^ et que Gervaise s'arrangea constamment de manière à demeurer maltresse du terrain.

Arrivée à ce point délicat, l'explication devait marcher avec rapidité vers un dénouaient. Gervaise n'avait plus rien à ménager ; elle continua.

— C'est ainsi, monsieur Évariste, que je suis devenue votre esclave, et depuis lors n'ai-je pas obéi d'une manière assez aveugle? M'avez-vous trouvée rebelle un seul jour? Vous m'avez commandé de quitter les champs : j'ai obéi. Vous avez voulu que je fusse autre chose qu'une villageoise : ai-je assez fait d'efl'orts pour cela ? Vous m'avez ordonné d'épouser un brave garçon qui méritait une femme plus honnête, plus digne de lui : j'ai cédé, la mort dans l'âme. Et depuis, quand il a fallu le tromper, vous ai-je seulement dit à quel point ce rôle me pesait, et quels remords en étaient le fruit? Non, j'ai dévoré seule tous mes chagrins. Eh bien ! aujourd'hui je demande, j'exige, ajouta Gervaise en élevant la voix, le prix de ces sacriûces ! Il ne sera pas dit que je me serai seule dévouée.

En pariant ainsi, la jeune femme en était arrivée à un haut degré d*exaltalion et il était difficile à Graindorge de s'en tirer avec les ressources que lui fournissait un esprit ingénieux. Qu'il jouât ou nom le rôle d'un confident de la comédie-française, qu'il fut obligé de subir le récit de prouesses dont il n'ignorait aucun détail, ce n'était pas le point essentiel. 11 s'agissait de savoir s'il poiurait se délivrer de cette femme et comment il s'en délivrerait. Dix minutes au plus le séparaient de l'heure fixée pour l'expédition amoureuse. Loin de l'aToir ébranlé dans ses projets, les plaintes de Gervaise n'avaient fait que l'y affermir. C'était une chaîne qui devenait trop lourde, rt qu'à tout prix il fallait rompre. A ce compte, aucun projet d'établissement n'eût été possible pour lui. En toute occasion Gervaise devait se retrouver comme noenace et comme obstacle. 11 était temps d'en finir.

Cependant la jeune femme ne quittait pas la place et semblait attendre une réponse définitive. L'oeil fixé sur Graindorge, on eût dit qu'elle cherchait à pénétrer sa pensée dans les profondeurs où elle s'abritait :

— Eh bien ! dit-elle, que décidez-vous ?

Notre héros avait pris un parti ; il se leva, et, tout en faisant quelques préparatifs :

— Je pars, répliqua-t-il; je te laisse le champ libre, puisque tu ne veux pas vider les lieux, c'est moi qui les vide.

Gervaise se tenait devant la porte avec l'immobilité d'une statue. Graindorge voulat en vain franchir l'obstacle ; elle résistait comme un bloc de marbre, il eut fallu employer la violence pour en venir à bout.

— Vous allez donc à la Chênaie» dit-eUe en serrant les dents avec la convulsion de la colère.

— Je vais à la Chênaie ou ailleurs, peu importe, répondit Évariste. Laisse-moi sortir.

•— Ah ! c'est ainsi que vous le prenez! s'écria-t-elle en s'adossant à la porte ; et bien ! essayez.

Ëvariste était décidé à tout ; cependant il eût préféré n'employer que des moyens pacifiques. Il essaya de toucher Gervaise ; elle fut inébranlable. Six heures allaient sonner, et déjà on pouvait voir, des croisées de la maison, Rieussec et Gérenflot qui s'avançaient dans la ruelle. C'était un moment décisif. Usant de toute la vigueur de son poignet, Graindorge parvint à débusquer la jeune femme du poste où elle se maintenait avec tant d'opiniâtreté. La porte céda sous sa main, et il allait sortir quand Gervaise Tarrêta.

— Un mot, un seul mot, dit-elle.

— Quoi encore ? dit Évariste.

— Gérenflot est votre bras droit, s'écria-t-elle. 11 ne vous sert que parce qu'il ignore nos relations. Je vais tout lui dire; nous verrons s'il se résignera encore à être votre instrument.

En achevant ces mots, elle marcha vers la porte avec un air de décision qui ne laissait point de doute sur son dessein. Évariste n'avait pas prévu ce contretemps : sans Gérenflot, l'expédition manquait ; il fallait s'assurer de sa coopération et déjouer le nouvel obstacle : le succès y était attaché. Une inspiration vint au secours de notre héros. Par un mouvement rapide conune la pensée, il repoussa Gervaise dans l'appartement et en ferma la porte sur elle.

-^ Au diable les femmes i dit-il en se dirigeant vers ses complices ; il est dit que je les trouverai toujours sur mon chemin.

Gervaise poussa quelques cris; mais Ëvariste avait rejoint Gérenflot et Rieussec, et les entiainait déjà du côté de la Ghê^ naie.

Un eiiléT«Bieiit.

Loi-sque les trois conjurés arrivèrent devant le château des Rochemarne, le jour commençait à baisser et les objets, à chaque instant moins distincts, se ressentaient des dégradations successives de la lumière. Le vieux manoir ne présentait plus qu'une masse opaque dont les lignes flottaient dans un horizon brumeux , et, à mesure que Tombre devenait plus épaisse, le profil des consliaictions tendait à se fondi^e dans un cadre ténébreux formé par le relief des montagnes et le sombre feuillage du parc. Les lois de la perspective semblaient troublées dans leur économie; les plans voisins fuyaient peu à peu sous une enveloppe vaporeuse ; tandis que les plans éloignés se rapprochaient à vue d'œil, de manière à former une muraille haute et compacte.

Cette obscurité, lentement accrue, favorisait les desseins d'Évariste et de ses auxiliaires. Ils purent ainsi gagner le théâtre de leurs opérations, sans être aperçus ni inquiétés, et y combiner les derniers moyens qui devaient assurer le succès de leur entreprise. Le poste d'observation était en face du saut de loup où nous avons vu le beau Graindorge exercer son talent en gymnastique et fournir à Rieussec un échantillon des dernières théories issues de cette science. Pour se ménager une vue du côté de la campagne, on avait sur ce point supprimé les haies et les obstacles qui partout ailleurs défendaient le parc contre les invasions extérieures. Un simple fossé, garni d'un double revêtement , continuait le système de clôture sans nuire à la liberté de la perspective. Vis-à-vis du

Yulgaire cMtait une garantie suffisante, mais en constniisant cet ouvrage les Rochemarne n^avaient pas songé à TaTénement d'Ëvariste et au perfectionnement des muscles appliqué au culte de la vertu. Tant il est vrai que le génie moderne se plaît à accabler de démentis la sagesse de nos aïeux 1

De ce point, le découvert était magnifique; l'œil planait sur le parc et en embrassait Tensemble. Cinq grandes allées venaient y aboutir; c*était Taxe oîi se confondaient les rayons. La plus large de ces avenues conduisait au vieux château, les autres se prolongeaient dans des directions diverses et symétriques, en s'épanouissant comme les baleines d*un éventail. Des éclaircies avaient été ménagées çà et là, si bien que [>eu de mouvements échappaient à un œil curieux placé au centre de cet observatoire.

Le premier soin d*Évariste, rendu sur les lieux, fut d'assurer ses moyens de fuite. La voiture de voyage, attelée de deux vigoureux chevaux, fut cachée derrière un massif à portée du n^ard. Gérenflot pouvait la surveiller tout en demeurant à son poste. Des planches de chêne au moyen desquelles on devait improviser un pont furent amenées sur les bords du fossé et servirent de siège à Ëvariste et à ses amis. Ces préparatifs achevés^ il ne restait plus qu'à attendre Tévénemcnt. Les exécuteurs étaient prêts; il ne manquait plus que la victime.

Cependant chacun de ces hommes apportait sur le terrain des dispositions différentes. Ëvariste avait toute la confiance et Taudace du général d*armée. Son instinct le poi*tait vers les aventures ; il en aimait les chances, il en affrontait volontiers les périls. Aussi n'éprouvait-il d'autre émotion que celle de Tatlenle; il craignait que le hasard ne s'en mêlât et ne lui ravit les honneurs d'une expédition si bien conçue. Son œil, plongeant dans les voûtes de verdure, cherchait à distinguer au loin la robe blanche, objet de cette savante stratégie. Avait-il cru entrevoir l'apparition souhaitée, à l'instant

i70 LB COQ DU CLOCHER.

même, d*un geste impérieux, il imposait silence à ses compagnons, et les foi^t à prendre, le long des berges, une position horizontale, imitaiit en ceci la tactique du chasseur à rappix)Che du gibier. Évariste était donc un acteur sérieux, jouant $00 rôle en conscience et disposé à pousser les choses jusqu'au dénoûment.

Il n'en était pas de même de Jules Rieussec : évidemment, il se trouvait là à son corps défendant. Ëvariste Tavait poussé dans cette affaire comme on pousse un taureau aux cooibats du cirque, à force de coups d'aiguillon. Sans la crainte que lui inspirait son impérieux mentor , sans cette fausse honte qui conduit tant de gens au mal, vingt fois il eût quitté la place. S'il y restait, c^était d'une façon passive, par un dévouement machinal et inerte. Dans son for intérieur, il faisait des vœux hostiles à l'expédition et trahissait par la pensée la cause à laquelle il avait voué son bras.

Quant à Gérenflot^ il assistait à cette campagne avec le calme le plus philosophique. Dès que Graindorge avait commandé, toute réflexion devenait superflue. L'honneur de marcher sous SCS ordres lui suffisait ; il ne voyait rien au delà. Seulement, il avait quelque peine à contenir les intempérances habituelles de sa langue, et plus d'une fois il se fit rappeler à l'ordre par le chef de l'expédition :

^ Monsieur Jules, disait-il à demi-voix à Rieussec^ ne crohait^on pas que nous sommes dans une salle de bal?

<^ Dans une salle de bal? répondit Rieussec^ comment cela?

«^ C'est tout âimplc, ajoutait Gérenfiot : que faut-il pour un bal? Des violons et des illuminations. Ayez des illuminations et des violons^ et vous aurez un bal. Qu'est-ce qu'il y avait de plus l'autre jour chez le sous-préfet?

-— Eh bien, après? dit Rieussec, où vois-tu des violons?

^ Si je ne les vois pas^ je les entends, répliqua Gérenflot.

Faudrait être sourd pour ne pas jouir de cette musique I Tenez, tenez !

En même temps^ il imitait les grenouilles qui remplissaient le fossé de leurs coassements, et roublaient le silence de la nuit par un concert plus sonore qu'harmonieux :

— Voilà un orchestre, j'espère, ajouta philosophiquement Gërenflot, et qui se rafraîchit à peu de frais. Premier article du bal, la musique; deuxième article, les illuminations.

— Oîi les aperçbis-tu? dit Rieussec.

— Où? répliqua Gérenflot ; vous êtes donc aveugle à celte heure comme vous étiez sourd tantêt. Voyez doncl voyez donc!

Il lui montrait les lampyres qui garnissaient les bords du fossé, et les lucioles qui traçaient dans Tair leur sillon éphémère. L*bumidité avait attiré sur ce point un nombre infini de ces insectes, et ils y jetaient un tel éclat, que la berge en était comme illuminée.

— En voilà, des lampions ! ajouta triomphalement Gérenflot, et dont le suif n'est pas cher. Quant aux orgeats, vous avez Tair du soir, qui les remplace avantageusement. Bal complet comme je vous le disais.

Gérenflot aurait poussé plus loin son système d'analogie si la main d'Évariste ne se fût appesantie sur son épaule.

— Chut ! dit notre héros ; voici que ça chauffe ; attention ! Et toi, bavard, ajouta-t-il en s'adressant à Tépoux de Gervaise, mets ta langue au croc, ou je te coule dans le fossé.

— (Test convenu, dit Gérenflot avec son stoïcisme ordinaire; je n'aurais que ce que je mérite.

Jules Rieussec s'était mis sur son séant et cherchait à voir ce qui motivait cette alerte. 11 n'aperçut qu'un rideau de verdure impénétrable et immobile ; son œil se fatigua vainement à en sonder les profondeurs.

— Qu'est-<:e donc? qu'as-tu aperçu? demanda -t-il à Graindorgc.

•— Rien ; mais Theure approche, répondit celui-ci. Les lumières du château se sont déplacées ; on sort de table ; c'est l'instant décisif. Gérenflot, ajouta-t-il d'une voix de commandement, veille à Tallée de droite ; toi^ Rieussec, soigne Faliée de gauche ; pour moi, je me charge de la grande avenue : c'est par ce cdté que doit venir la belle enfant. Voici dix jours consécutifs que j^obsei've sa manœuvre; elle n*y a pas manqué une seule fois. A huit heures, montre en main, elle arrive devant le fossé. Ainsi attention! et chacun à son poste!

A ces ordres, donnés avec une précision impérative, le plus grand silence s^établit. Gérenflot lui-même parvint à se vaincre et ne songea plus qu'à sa consigne. 11 s'agissait de découvrir un point animé au milieu de ces masses immobiles. Tous les trois, Tœil fixe, Toreillc au guet, le cou tendu, gardèrent pendant vingt minutes une attitude que les héros de Cooper, Bas-de-cuir ou OEil-de-laucon, n'eussent point désavouée. C'était la dernière expression du recueillement et du silence. Il n'était pas de mouvement, pas de bruit d'insecte qui pût se dérober à une surveillance aussi assidue. On ne pouvait mériter le succès par plus d'efforts, ni l'acheter par une attention plus méritoire.

Cependant, lorsqu'une demi-heure se Ait écoulée dans cet anéantissement, une réaction commença à se produhe. Ricussec ressentait quelque lassitude dans la région cervicale, et Gérenflot comprenait, aux démangeaisons de sa langue, que cet état de choses ne se prolongerait pas sans inconvénient. Le silence devint moins profond, moins absolu ; un membre de la bande se moucha, un autre se permit d'éter^ nuer. La nature reprenait ses droits; Évariste lui-même éprouvait une souffirance morale. C'était l'impatience de tenir sa proie, c'était la crainte de la voir s'échapper. A mesure que les heures fuyaient, il sentait le fiel arriver à son cœur, tandis que Rieussec respirait plus librement et adressait au ciel de secrètes actions de grâces. L'âme de Gérenflot était au-

dessus de pareilles émotions^ mais le silence pesait à l'un de ses organes essentiels.

Dans le plan d'Ëyariste, le fossé ne devait être franchi qu'au moment décisif et lorsque la proie serait à portée. Avant de violer les clôtures et de braver les foudres du code pénal, il fallait s'assurer de ne pas le fiiire en pure perte. Cétait une pensée sage ; Ëvariste aurait dû s'y tenir. Le désappointement et la colère le poussèrent vers les moyens extiêmes. Réunissant Rieussec et Gérenflot dans une sorte de conseil de guerre :

— Mes amis, leur dit-il, la fatalité s'en mêle, rien ne parait. Il y a là-dessous quelque chose d'incompréhensible ; il faut réclaircir.

— Si nous regagnions Saint-Sylvain ? dit Jules, ramené vers ses inspirations de prudence.

— Y songes-tu, mon fils ! répondit vivement Graindorge Quitter la partie au moment où le sort peut encore se déclarer pour nous ! Allons donc I

— C'est juste, dit Gérenflot, qui se rangeait toujours du côté d'Ëvariste.

— Il n'y a pas à balancer, poursuivit notre héros ; un dernier effort peut tout rétablir. Vous allez m'attendre ici en continuant à veiller avec soin. Moi, je vais pousser une reconnaissance dans le parc. Il faut que j'aie le cœur net de cette affaire.

Ëvariste avait à peine achevé ces mots, qu'il prit son élan, et à l'aide de la gymnastique appliquée à la morale il se trouva de l'autre côté du fossé. Ce fut avec un certain orgueil qu'il foula le sol ennemi : cet orgueil ne lui fit pas oublier néanmoins les conseils de la prudence. Au lieu de suivre hardiment l'avenue, il s'engagea derrière les charmilles, et ses deux compagnons le perdirent bientôt de vue. Gérenflot n'attendait que ce moment pour se remettre en haleine.

— Monsieur Jules, dit-il en poussant Rieussec du coude.

— Qu'y a-t-il, Gérenflot î répliqua celui-ci.

— Ce n*est guère gai, notre campagne, tout de même. On ne peut seulement placer un pauvre petit mot.

— Comme lu le dis, Gérenflot, c^est assez triste, répondit Rieussec avec un bâillement sonore.

— Si nous en sommes quittes pour des rhumes de cerveau, il y aura du bonheur. Avec ça que c'est une affaire manquëe.

— Tout ce qu*il y a de plus manqué, dit Rieussec.

— On aura eu vent de la chose, ajouta Gérenflot. Nous en sommes pour nos frais. Sentez-vous quel humide dans Fair!

— Le fait est que je préférerais être ailleurs, dit Rieussec.

— La drogue est soignée ! Deux heures de planton sans compter le courant. Un joli tête-4-tête avec des grenouilles! ajouta mélancoliquement Gérenflot.

— Et ton billard, lui dit Rieussec, agrandissant à dessein la blessure.

— Ne m'en parlez pas, répondit le mattre du Café du eommerce: c'est mon tourment, c'est mon cauchemar. Toute une soirée dehors. Savoir encore comment Gervaise le prendra !

Rieussec allait répondre quand Évariste parut sur le bord opposé. Autant qu'on pouvait en juger à cette distance, il était en proie à une émotion vive :

— Chut, s'écria-t-il d'une voix contenue, voulez-vous vous taire, maudits bavards !

Il s'effaça eu même temps derrière la charmille, de manière à n'être aperçu que de ses compagnons.

— A plat ventre sur la berge ! s'écria-t-il.

Gérenflot obéit en soldat ; mais Jules Rieussec voulut connaître le motif de cette manœuvre»

— Qu'est-ce donc? dit-il d'une voix émue.

— A plat ventre! répéta Graindorge avec colère.

Cette fois, Jules céda et prit une position presque horiion* talc. Cependant il tournait la tête du côté d'Ëvailste comme un homme qui se résigne machinalement et n'a pas ia con-

sdeoce de ses actes. Notre héros vint au secours de son embarras.

— Ne vois-tu donc rien? lui dit-il ; regarde vers l'avenue ; le ciel nous vient en aide.

Rieussec souleva la tête avec précaution et dirigea les yeux vers le point que lui indiquait Ëvariste. En efTet, cette alerte n*était pas sans motif. Une ombre confuse encore se dessinait dans le lointain et s^avançait lentement du côté des conjurés. Gérenflot et Rieussec s'eiTacèrenl de leur mieux derrière la saillie de la berge, tandis que Graindorge tournait la charmille de manière à prendre l'ennemi à revers. L'ombre s'avançait toujours, et, à travers l'épaisseur du feuillage^ notre héros entrevoyait la beauté de ses rêves et sa robe blanche^ qui lui donnait l'air d'une fée de la nuit. Quel moment! le cœur d'Évariste succombait sous le poids des émotions. Il sut pourtant en rester maître. Le succès de rafTaire dépendait de son sang-froid. Mesurant ses pas sur ceux de sa victime, il ne quitta son rempart de feuillage que lorsqu'elle fut arrivée à la limite même du parc, en face du fossé. Alors il se démasqua et courut précipitamment vers sa proie.

— A moi ! dit-il d'une voix assez élevée pour être entendu de ses compagnons.

Rieussec et Gérenflot se levèrent ensemble, comme si un ressort les eût fait mouvoir, et se mirent à remplir leurs fonctions de pontonniers. Mais à peine s'étaient-ils emparés des planches de chêne, qu'ils entendirent une voix crier :

— Au voleur! au secours!

Cette voix n'avait ni la fraîcheur ni le timbre de celle d'une jeune fille. Gérenflot n'y comprenait rien et ouvrait de grands yeux ébahis, quand il reçut en plein le choc d'un homme qui tomba auprès de lui en le renversant. C'était Ëvariste; un nouveau temps de gymnastique appliquée aux mœurs venait de le jeter du côté de la grand'route. Il se releva, à demi

brlsë; et, tendant la main à Gérenflot, qui avait épitmTé nne détérioration au moins égale :

— Détalons I s'écria-t-il; on va nous poursuÎTre.

Ils dégagèrent la voiture du fourré, et partirent au {dus grand trot du cheval. Les cris au voleur! qui se répétaient au loin semblaient leur donner des ailes.

Cependant ni Rieussec ni Gérenflot ne savaient le mot de l'énigme. Ce fut seulement aux approches de Saint-Sylvain qu*Ëvariste put leur dire :

—Voilà une campagne qui en vaut deux : j*ai failli enlever un général de cavalerie.

C*était en effet le général Rocbemame qu^Ëvariste avait surpris dans sa promenade du soir. Une robe de chambre en étofi'e blanche avait aidé à la méprise : la nuit avait tait le reste. Qu'on juge de la confusion de nos héros, après une aventure aussi étrange. La faute était commise; il fallait la réparer tant bien que mal. On s'empressa d'effacer jusqu'aux ti-aces de cette équipée; la voiture rentra dans Saint-Sylvain le plus mystérieusement du monde, et chacun des acteurs prit le chemin de son domicile.

En retournant vers le sien» Ëvarisle songea à Gervaise. Qu'ctait-elle devenue, et comment rétablissement de Gérenflot aurait-il pu se passer de ses deux maîtres? Graindorge hâta le pas, afin de délivrer Gervaise et de la rendre à ses clients. Quelle fut sa surprise , lorsqu'il trouva son appartement vide! Point de traces d'effraction, rien qui indiquât une sortie violente, et pourtant Gervaise ne s'y trouvait plus. Elle était alors assise devant son comptoir, plus radieuse que jamais; et quand Gérenflot rentra, les habits en désordre et un peu écloppé, elle lui dit :

— Eh bien, monsieur, vous aussi vous ailes courir le soir du côté de la Ghôuaie?

li'étolle an père ^oblet.

Le lendemain et les jours suivants > il y eut rumeur dans SaiuUSylvain. Los événements de la nuit s'étaient ébruités; et, comme il arrive toujours en pareille circonstance, on ajoufait aux faits réels une foule de détails imaginaires. Au lieu d*une simple surprise, il s'agissait d'une attaque à main armée. Le jardinier du château prétendait avoir compté jus* qu'à douze bandits; encore ne comprenait-il pas dans ce nombre ceux qui s'étaient efiTacés derrière les broussailles. A l'entendre, ils avaient un arsenal complet^ et, en témoignage, il montrait les planches de chêne qu'il avait trouvées sur le théâtre de l'action.

Ces récits , passant de bouche en bouche , arrivèrent aux oreilles du procureur du roi , qui s'empara de raf&ire et fit une descente sur les lieux. On lui montra les pièces de conviction recueillies par le jardinier ; il les séquestra dans l'intérêt de l'instance. On le conduisit vers l'endroit où le viol des clôtures s'était accompli ; il étudia le terrain en homme qui sait tirer parti des moindres indices, demanda au sol^ au feuillage, à l'herbe des fossés, aux saillies du mur, les révélations que l'on peut attendre de témoins inanimés ; examina les vestiges des malfaiteurs, mesura l'empreinte de leurs pas, enfin poursuivit sa tâche avec une habileté et une conscience dignes d'un meilleur sort. Le glaive de la loi n'était pas déplacé dans ses mains. Il y déployait un beau talent pour l'escrime: malheureusement, il tirait au mur.

L'examen des lieux une fois achevé, il reslait un point dé-

178 l^ COQ DU CLOCHBR.

licat : c'était l'interrogatoire du général, seul témoin du forfait. Le procureur du roi voulut y procéder sur-le-champ; il se présenta au château , assisté de son greffier. On derine quelle impression produisit la vue de ces robes noires sur Tancien mcstre de camp des chevau> légers. Des fonctionnaires du régime nouveau sous un habit qui lui était particulièrement odieux , en fallait-il davantage pour réveiller ses colères? Il se contint pourtant ; mais il se retrancha derrière une réserve obstinée. Aux questions du magistrat, il opposait des réponses sèches et vagues. Au lieu de se prêter aux exagérations ;du dehors , il s'étudia à réduire les proportions du délits de manière à le rendre indigne de Fattention de la jostice. Cela se conçoit ; il voulait avant tout se soustraire aux ennuis d'un procès criminel. Engager le nom des Rochemarne dans un débat de cour d'assises ; le rendre, lui et sa famille, le jouet des oisifs, la fable du moment, était une torture qu'à aucun prix il ne voulait encourir. Le repos et l'honneur des siens ne lui paraissaient pas trop payés par Timpunité de quelques malfaiteurs.

On devine ce qu'une pareille disposition jeta de tronble et dUncertitude dans TafTaire. Le magistrat eut beau se montrer ferme et poli , ingénieux et pressant , le vieux gentilhomme resta enfermé dans son laconisme et dans son dédain. Plus les instanceé étaient vives, plus il se tenait sur ses gardes. Ce système eut un plein succès : Tagent de la vindicte publique quitta la Chênaie sans y avoir recueilli les éléments d'une instruction viable. On verbalisa pour la forme ; et les planches de chêne , seul corps du délit , furent transportées au greffe. Les choses en restèrent là.

Cette intervention judiciaire n'eut qu'un efifet, celui de prouver à ceux qui avaient trempé dans le complot la nécessité d'un profond mystère. L'expédition avait si mal tourné, qu'aucun des acteurs nVUait tenté de s'en faire gloire. Évariste, or> dinaircmcnt si fanfaron, donna l'exemple du silence; il tira

LE COQ DU CLOGUEn. 179

un voile sur son échec , et , s'associani à sa pensée , ses deux compagnons en chassèrent jusqu'au souvenir. Gervaise seule aurait pu révéler le mot de Téuigme, et remettre les gens du roi dans le bon chemin ; mais la jeune femme avait atteint son but. Désoionais entre la Chênaie et le beau Graindorge s'éloyait un obstacle difficile à franchir : le château était sur ses gardes; il restait peu de chances à une guerre de surprises. Genraise^ d'ailleurs^ y avait pourvu, et aux manœuvres d*Ëvarisie elle avait opposé des manœuvi*es non moins savantes. Ainsi» tout conspirait à couvrir cette aventure du manteau de Toiibli : héros ou témoins y aidaient de leur mieux. De là ce vague dans lequel elle resta toujours ensevelie. Ni Tévasion de Gervaise, ni la lettre anonyme au général Rochemarne^ ni la prudence de Gabrielle n'eurent d'explications, tant on s'ac* cordait de divers côtés à fuir ce terrain brûlant et à s'éloigner des récriminations réciproques.

Un seul homme n'oubliait pas les scènes de cette étrange nuit et s'en inspirait comme d'un nouveau motif de haine : c'était le général Rochemarne. L'accusation à laquelle il s'était refusé devant le procureur du roi , il la poursuivait dans sa pensée. A ses yeux, un seul homme avait pu violer audacieux sèment l'enceinte du château, et cet homme avait des complices. Toutes les fois qu'il s'interrogeait là^iessus, sa colère nommait Célestin Yauxbelles. Quel autre que lui aurait pu pénétrer dans le parc? Sa passion et son intérêt étaient d'accord pour lui conseiller un éclat, et ses connivences dans la maison le lui rendaient facile.

— Cest lui, se disait-il ; mes pressentiments ne me trompent point. C'est lui ; il aura envoyé ses sbires. Gabrielle était du complot, la marquise aussi ; ma présence seule aura tout fait manquer. Ah I monsieur le robin> vous voulez engager la lutte ; eh bien, morbleu I je l'accepte. Il ne sera pas dit qu'un vieux soldat comme moi aura reculé devaut un giùmaud à rabat Vraiment! messieurs, vous y prenez goût? Ce n'est

point assez de nous avoir ravi remplie, de nous avoir débusqués de position en position, de ne nous laisser qu*an vain titre en fait de pouvoir, et pour toute gloirerhonneur de nV voir rien de commun avec tous \ Geia ne tous suffit {rfus. Après nous aToir dépouillés, tous Toules nous déshonorer! il vous faut maintenant plus que notre argent, plus que nos grandeurs, plus que notre puissance : il tous faut nos filles ! Vous Toulez mêler Totre sang à celui des descendants de Robert le Fort ! Halte-là ! ceci comble la mesure. Nos fiUes, messieurs, tous ne les aurez pas vivantes I Essayes d*y toucher!

Le vieux gentilhomme s'habituait ainsi à voir dans Vauxbelles un ennemi acharné, capable de tous les excès comme de toutes les violences. Il ne s'ouvrait à personne de ses soupçons : mais cette réserve même ne servait qu'à en accroître rénergie. Tout lui portait ombrage, tout Tinquiétait Décidé à préserver le nom des Rochemame d'une déchéance imminente, rien ne lui coûta pour atteindre ce but. La .marquise et sa fille furent traitées en ennemis ; il mit la Chênaie au régime d'une place conquise. Jamais geôlier ne se montra ni plus farouche ni plus défiant, c'était une obsession intolérable. En vain la marquise apportait-elle la plus grande réserve dans ses démarches, le général n'y voulait Toir qu'une tactique pour mettre sa Tigilancc en défaut. Rien n'avait lieu au château qu'il ne l'interprétât dans un sens défaTorabk ; on eût dit qu'il n'y aTait plus rien en lui du gentQhomme.

La marquise aurait pu se réTolter contre ces procédés blessants : elle aima mieux les supporter en silence. Il lui semblait impossible qu'un pareil despotisme se prolongeât ; elle n'y Tit qu'un caprice de Tieillard, une lubie passagère. Le temps et la patience devaient en triompher. D'ailleurs, le général était devenu^ après la mort du marquis, le chef naturel de la famille ; et, en se résignant, madame de Rochemame ne faisait que suivre les traditions de déférence et de hiérarchie communes aux grandes maisons. Elle laissa donc le

vieillard s'emparer du gouvernement du château et y donner des consignes sévères. Aux yeux de la domesticité, Tévéncment récent justifiait de pareilles mesures. Vis-à-vis du dehors, elles avaient un motif; c'est seulement à Tégard des châtelaines que ce luxe de précaulions était sans excuse.

Depuis Teutretien orageux de TOrangerie, le nom de Vauxbelles n'était sorti de la bouche d'aucun des habitants de La Chênaie. Cependant tous y songeaient : la marquise avec intérêt, Gabrielle avec douleur, le général avec colère. Parfois seulement^ quand leur surveillant les laissait libres, les deux femmes échangeaient quelques mots au sujet de Tabsent. Que pensait-il de ce séquestre absolu? Que faisait-il? Ne devait-il pas les accuser d'indifférence, y voir un commencement d'abandon ? Gabrielle était surtout ingénieuse à se créer ces tourments dont le coeur se nourrit à défaut de joies; elle voyait, dans ce régime presque militaire, la un de son rêve et le deuil de ses amours.

De son côté> Célestin ne savait quel parti prendre. Tant que le général habitait le château, la prudence lui commandait de n'y point paraître. 11 connaissait le vieillard, ses préjugés, son caractère irascible : cela suffisait pour qu'il se tint à l'écart. C'était d'ailleurs ainsi qu'il eu agissait toutes les fois que la marquise avait quelques hôtes. Ses visites cessaient à l'instant et s'ajournaient au moment où l'obstacle aurait disparu. Celte fois, la présence d'un importun se prolongeait, et Célestin commençait à en concevoir quelque inquiétude. Sans doute il était loin de soupçonner la gravité de l'orage qui le menaçait et d'imaginer jusqu'où allaient les défiances du général. Cependant il se sentait troublé, triste^ malheureux d'une séparation si longue. L'aventure du parc avait fait quelque bruit ; il eût voulu s'en expliquer avec k marquise et s'assurer s'il n'y avait pas là-dessous quelque équipée d'Évarisle.

Deux semaines s'écoulèrent sans rien changer à cette situation. Le général n'avait pas quitté le château et la porte en

i82 LB COQ DU CLOGHBR.

semblait murée. A plusieurs reprises, Cëleslin avait dirigé sa promenade de ce côté dans Tespoir de saluer Gabrielle, de lui parler même si l'occasion s'en présentait. Toujours son attente avait été déçue : il n'avait rien vu, si ce n'est les clôtures sévères du parc. Une grille inflexible s'opposait à sc> recherches et des gardiens surveillaient ses allures d'un œil défiant. Personne aux croisées^ personne sous les ombrages; partout un silence et une immobilité qui donnaient à la Chênaie Taspect d'un tombeau. Chacune de ces courses était pour Célestin un désappointement cruel, et il en reTenait le cœur navré.

Un jour, il ne put résister à Tinquiétude que lui causait cet isolement, et voulut rompre. le charme qui semblait peser sur la Chênaie/ y pénétrer lui-même eût été une témérité trop grande ; il ne fallait pas perdre en un jour le fruit d*une longue réserve; mais Joblet pouvait aller au château et demander à voir ces dames ; cette démarche sufâsait. A peine frappé de cette idée, Célestin s'empressa de la mettre à exécution ; il fit venir son vieux sei*viteur.

— Joblet, lui dit-il, laisse-là ton setvice ; j*ai à disposer de toi pour toute la journée.

En homme ponctuel, Joblet n'aimait pas à être dérangé de ses fonctions ordinaires; cependant il s'inclina avec une entière résignation.

^ Tu vas partir pour la Chênaie, ajouta sou maître.

Ce mot arracha au vieux serviteur une exclamatidn qui tenait à la fois de la Surprise et de la douleur. Ses plus tristes Souvenirs se rattachaient au chflleau des Rochemarne ; c'est là qu'avait eu lieu sa dernière et lamentable aventure. Aussi sa voix prit-elle un accent suppliant :

--> A la Chênaie, monsieur i dit-il.

-« Ouij Joblet, à La Chênaie, poursuivit Célestin sans tenir compte des angoisses du pauvre homme; tu entreras au château et tu demanderas d^ nouvelles des dames Rochemarne.

— Des nouvelles tout simplement n'est-ce pas? répondit le vieux serviteur sans se rendre compte de la valeur de ses paroles.

— Tâche surtout d'arriver jusqu'à la marquise, ajouta Cëlestin; c'est une démarche de politesse. Et point de retard, loblet ; pars sur-le-champ.

Il n'y avait pas à reculer, Tordre était formel. Le vieux serviteur sortit de chez son maître en élevant ses mains jointes vers le ciel et s'écriant :

— A la Chênaie! à la Chênaie !

On eût dit qu'il marchait au supplice. Cependant le devoir parlait; Joblet ne recula pas. Il monta dans sa chambre, afin d'y endosser son costume de cérémonie ; c'était la victime que Ton pare pour le sacrifice. Il revêtit sa culotte de bombasine, son habit couleur tabac d'Espagne, chaussa ses bas de soie et ses souliers à boucles d'argent, couronna le tout par le gilet en demi-brocart que lui avait donné la présidente à répoque du mariage de Louis XYI ; puis, s'approchant du miroir, il adressa un coup-d'œil à sa queue en salsifis, qui ne s'était jamais abandonnée à une pose plus soucieuse et plus mélancolique. Ainsi armé de toutes pièces^ il quitta l'hôtel et s'achemina vers la Chênaie par le petit sentier qui côtoie l'Argentine.

A mesure qu'il s'engageait dans ce fatal chemin, des émotions plus pénibles venaient l'assaillir. Cest ici qu'il avait franchi l'inondation avec de l'eau jusqu'à la ceinture, c'est près de cette charmille que le garde-champrêtre lui avait mis la main sur le collet^ comme il eût pu le fkire à un grand crimmel. Ces idées étaient autant de fantômes qui poursuivaient Joblet et ne lui laissaient pas toute sa liberté d'esprit.

^ Cet endroit est un lieu de malheur! s'écriait-il. Parions qu'il m'arrivera encore quelque chose. C'est ma mauvaise étoile qui me pousse; je cours à un abîme, je le sens.

Joblet arriva à la grille du parc dans cette disposition d'es-

prit et agita d'une main tremblante la cloche qui annonçait la présence d'un visiteur. Impossible de rendre le trouble qui respirait dans toute sa personne. Ses jambes flageolaient d'émotion, sa queue en salsifis cherchait un abri dans les profondeurs du collet. Un homme dont le bras vient de verser des flots de sang, n'aurait pas donné le spectacle d'une contenance plus équivoque et d'une conscience plus ravagée. On ouvrit, et à l'aspect de celui qui remplissait cet office, Joblet fut au moment de défaillir. Il restait en place, aussi blanc qu'un linceul, et comme si la foudre l'eût frappé.

— Entrez-donc, dit une voix rude.

C'était celle du garde-champêtre, qui avait opéré l'arrestation du serviteur de Yauxbelles. De là sa stupeur. Il parvint néanmoins à se maîtriser et à faire quelque pas dans la cour du château.

— Que désirez-vous? demanda le cerbère.

Joblet se souvint du but de son voyage, et d'une voix qu'entrecoupait l'émotion :

— Voir les dames de Rochemarne, répondit-il.

Ce ne fut pas le garde-champêtre qui lui répondit cette fuis.

— Que veut cet homme? s'écria un vieillard qui survint avec les airs impérieux d'un maître : Pourquoi lui avez-vous ouvert, Guillaume?

— Dam! mon général, répliqua humblement le Cerbère; il demande madame la marquise.

Pendant que ces mots s'échangeaient, Joblet cherchait à s'efiacer et à prendre le chemin des appartements, comme un homme à qui les lieux sont familiers. Le vieillard le rappela :

— Eh bien ! dit-il , où courez-vous donc ainsi?

Joblet s'arrêta dans l'attitude d'un coupable et ne trouva point de réponse. Le général le rejoignit, et fixant sur lui un regard froid et pénétrant :

— De quelle part venez-vous, ajouta-t-il d'un ton brusque^ et qui vous envoie vei's ces dames ?

LE COi^ liO CL(;i..w.H. 185

Célestin n'avait pas donné pour instruction à Joblet de faire un mystère de son nom. Il s'agissait d'une politesse, et rien de plus. Aussi le semteur n*éluda-t-il point l'explication :

— M. Célestin Vauxbelles! répondit-il.

L'effet que produisirent ces deux mots fil regretter à Joblet de ne pouvoir les reprendre. Les yeux gris du vieillard lancèreot des éclairs, ses sourcils se contractèrent en se hérissant ; un tremblement nerveux agita ses lèvres :

— M. Célestin Vauxbelles ! dit-il ; vous lui appartenez donc?

— J'ai cet honneur, répondit Joblet, retrouvant quelque assurance pour parler de son maître.

Par une circonstance singulière, le garde-champêtre venait de se rapprocher des deux interlocuteurs et de reconnaître son coupable.

— Tiens! s'ccria-t-il, c'est le gaillard que j'ai arrêté dans les clôtures il y a un mois.

Terrible coïncidence ! Joblet avait été arrêté en flagrant délit, et il appartenait à l'homme à qui le général attribuait l'attentat commis sous ses yeux.

— Vous êtes donc l'un de ses sbires? dit-il à Joblet l'un de ses spadassins ? Allez, monsieur, vous êtes heureux que je ne veuille pas faire de scandale; sans cela vous ne sortiriez d'ici que pour tomber entre les mains de la justice. A votre âge ! fi donc !

£n même temps, d'un geste impérieux^ il lui montrait la porte du château. Joblet n'en demanda pas davantage; il s'élança de toute la vigueur de ses jambes et regagna la route de Saint-Sylvain.

— Eh bien ! s'écriait-il amèrement, avais-je tort de dire que cet endroit-ci ne me vaut rien ! Voici deux fois que je suis au moment d'y laisser ma tête! Quelle leçon! ajoutait-il, quelle leçon !

En rentrant à l'hôtel, il répétait encore ce refrain, et ne pouvait se consoler de sa double infortune.

lie Départ.

La marquise se sentait poussée à bout ; on cât dit que son beau-frère s*appliquait à combler la mesure. Son despotisme prenaitchaquc jour des formes plus acerbes, un caractère plus blessant. Au point où en étaient les choses, de tels procédés n'avaient qu'une excuse, une triste excuse, celle d'une affaiblissement des facultés mentales. L'irritation du vieillard touchait à régarement. Tantôt colérique jusqu'à la fureur, tantôt triste jusqu'au désespoir, il semblait en proie aux désordres qui signalent les lésions du cerveau. Parfois, on le voyait rôder dans les cours et le long des clôtures, comme aurait pu le faire un chien de garde, examiner les passants d'un air soupçonneux, et les suivre de rœil jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue. D'autres fois, il venait s'établir auprès des deux femmes^ les épier, les obséder, comme un accusateur muet, sans que rien pût les affranchir de cette odieuse inquisition ou rompre ce silence farouche. Il fallait prendre un parti; on avait affaire à un malade. La Chênaie ressemblait à une prison ; la dignité de la marquise et de sa fille commençait à souffrir de ce séquestre. On en parlait au village; lebruit s'en répandait jusqu'à Saint-Sylvain. Madame de Rochemame comprit qu'il était temps d'agir ; on va voir tout-à-l'heure commeii l elle concilia le soin de son propre honneur et les égards dus au chef de sa famille.

Quelques jours après rexpériencc malheureuse de Jobict, Vauxbclles allait se mettre à table. 11 élait onzo '-i^nres du ma-

tin ; peu à peu les importuns avaient été éloignés, lorsqu'Évaristc entra à sa manière, en conquérant.

— Gomme ça se rencontre, dit-il en voyant la nappe mise ; et moi qui n'ai pas déjeuné ! Bonjour^ Célestin ! Ça va bien, tant mieux ; moi aussi. Père Joblet, ajouta-t-il en se tournant vers le serviteur, un couvert et quatre œufs de plus à l'omelette. Cest ce qui s'appelle arriver à la minute.

Cette invasion avait été si brusque, et Graindorge parlait avec tant d'abondance, que Vauxbelles eut à peine le temps d^adresser un geste amical à ce convive improvisé. Ëvariste prit position devant la table : Joblet seul resta immobile.

— Eh bien ! mon vieux, dit notre héros en remarquant cette attitude^ qu'arons-nous donc? Nous voilà fixe comme un fantassin au port d'armes ! N'avez-vous point entendu, père Joblet ! On vient réclamer de vous le bifteck de l'amitié et la côtelette du dévoûment. En route, mon homme^ et servez chaud.

Joblet, élevé dans le monde parlementaire, était peu habitué â ce langage ; il s'en révolta, et aurait désobéi si un geste de Célestin ne l'eût ramené à de meilleurs sentiments. Il apporta un couvert et ne se vengea qu'en mettant dans son service une pointe de brusquerie. Son bout de queue, proprement ficelé, se relevait en pointe vers le ciel et prenait des airs mutins et menaçants. On voyait fermenter là-dessous une rancune sourde, compliquée de griefs antérieurs.

— Mon bon Célestin, dit Ëvariste en s'adjugeant un copieux morceaux de filet de bœuf, et l'arrosant d'un petit vin du crû qui n'était point dépourvu de mérite, ce n'est pas sans motif que je viens m'asseoir à ta table. Tu appartiens à tout le monde ; on ne peut plus te rejoindre seul. Cependant ton intérêt exigeait que je te visse, et me voici. Quand il s^agit d'un ami, je ne recule jamais devant les difficultés. Père Joblet, ajouta notre héros en se retournant du côté du serviteur des Vauxbelles^ il existe dans la maison un Pomard qui m'a laissé

188 LE COQ DU CLOCnER.

dos souvenirs pleins de charme : c'était perle, velouté, avec du nerf et un bouquet sans pareil. Serait-il possible, mon vieux, de renouveler connaissance avec ce liquide?

L'indignation de Joblet était sur le point d'éclater ; ces façons de maître de la part d'un étranger bouleversaient toutes ses notions d'économie domestique. Cependant Vauxbelles appuya l'insinuation d'Ëvariste d'un ordre si formel^ qu'il fallut se résigner.

— Deux fioles seulement, mon vieux, ajouta notre héros, au moment où le serviteur prenait le chemin delà cave. Point d'excès : nous avons à causer d'affaires.

Graindorge continua ce rôle pendant tout le cours du déjeuner, au grand scandale de Joblet. Ce fut lui qui régla le service. Il avait ici un éloge à donner, là un reproche à faire. Ce salmis était manqué; cette mayonnaise était i-éussie ; ainsi du reste. A chacun de ces actes d'autorité répondait une nouvelle révolte de l'intendant des Vauxbelles, et quand il cédait, c'était avec la douleur d'un esprit économe devant une maison livrée au plus affreux pillage. Cette anxiété se prolongea jusqu'au dessert, où Évariste passa en revue diverses variétés do liqueurs, en allant du grave au doux et du doux an grave, suivant les conseils du goût et les caprices de la poétique.

Cependant Vauxbelles attendait que son convive entrât en matière. Il le connaissait ; il savait qu'Évariste cachait une habileté réelle sous des airs évaporés. En venant le surprendre ainsi, Grandorge avait un but : lequel? Vauxbelles cherchait à le pénétrer, quand notre héros éclaircil ses doutes :

— Mon bon Célestin, dit-il avec une voix que le Pomard avait attendrie, tu n'ignores pas quel intérêt je te porte?

Le député ne répondit que par un geste d'assentiment ; il y ajouta un coup-d'œil pour Joblet. Celui-ci se retira; les deux amis restèrent seuls, Évariste continua :

— A quoi bon les périphrases ? dit-il en donnant à sa voix

«ne gravité raolancolique. Tu es menacé, je viens te le dire-

— Bah ! s'écria Vaux belles.

— Le mol est parti, continua Évariste, je ne le retire pas. Tu es menacé, tes actions sont en baisse. C'est dur à avouer, mais c*est comme ça.

— Encore faut-il savoir pourquoi, dit Célestin, frappé dans l'endroit sensible et au défaut de la cuirasse.

— Le sait-on jamais ? ajouta Évariste. L'électeur est si capncîeux ! On prend un homme et on le quitte sans se bien rendre compte de la chose. Tandis qu'il plaît, tout ce qu'il fait est bien ; commence-t-il à déplaire^ rien de lui n'est pris en bonne part. On parle de l'inconstance des flots ; celle de Félecleur ne lui cède qu'en un point : c'est qu'elle est moins ancienne.

— Allons au fait, dit Vauxbelles, qui l'impatience gagnait ; as-tu recueilli quelques bruits, quelques propos ?

Le député était dupe de la tactique d'Évariste. Un instinct de conservation venait de prendre le dessus chez lui et d'y exclure la défiance. Ce n'est jamais sans trouble qu'un homme se voit menacé dans de si hautes fonctions. Ceux mêmes qui, volontairement, résigneraient l'emploi, redoutent d'en sortir de vive force. L'amour-propre y ost engagé ; il donne du prix a une position combattue. Ce sentiment dominait Vauxbelles et lui faisait prendre son rôle au sérieux, pendant que Graindorge jouait la comédie. On sait de quel esprit de persévérance s'inspire notre héros. Ce qu'il voulait, il le veut encore, il le voudra jusqu'à l'heure du succès. L'opiniâtreté qu'il a mise naguère au service de Célestin, c'est dans son propre intérêt que désormais il l'emploie.

— Tu parles de bruits, de propos ? répondit-il à son ami. S'il fallait, mon bon Célestin, tenir compte de ces misères, on n'aurait pas un moment de tranquillité.

— Mais encore, dit Vauxbelles, excité par cette réserve ; as-tu entendu quelque chose de grave, de précis?

— (Test selon, répliqua Évarlste.

-— Comment, c'est selon ! dit Cdlestin.

— Oui, continua Évariste, si les propos sont fondés, la chose est grave ; s'ils n'ont {)oint de fondement, ils tomberont d'euimêmes.

— L^énigme, la voici : Gélestin, songes-tu, oui ou non, à épouser mademoiselle de Rochemame ?

Le député n'était pas préparé à cette brusque attaque : il se troubla, et son trouble n'échappa point à Ëvariste. Aucun démenti ne pouvait en effacer l'impression ; Gélestin parvint néanmoins à se maîtriser.

— C'est donc le bruit qui court dans Saint-Sylvain? répondit-il.

— Oui, dit Graindorge.

— Et mes électeurs verraient cela de mauvais œil ? ajouta le député.

— C'est dans Tordre, dit Ëvariste. L'arrondissement est constitutionnel, il n'aime pas les alliances légitimistes. Question de drapeau !

-^ Eh bien ! répliqua Vauxbelles, sentant le besoin d'écarter les soupçons ; l'arrondissement peut se rassurer, le bruit est absurde.

— Vrai ! s'écria Graindorge, poussant peu à peu le député vers un terrain sans issue.

— Absurde ! répéta Vauxbelles.

— Tant mieux, mon bon Gélestin ! dit Évariste, comme si on l'eût soulagé d'un poids énorme ; cela va donner de la force à tes amis. Si tu savais à quel point on nous battait en brèche? Une alliance légitimiste ! quelle faute tu aurais faite?... Parcours les listes électorales, tous noms plébéiens. Ces gens-là sont à cheval sur leur roture. Mais dès que tu n'y songes pas, il n'y a pas de danger. Je puis démentir hardiment, n'est-ce pas ?

— Déments ! déments l dit Célestin, qui cherchait à cacher son embaiTas sous uae assurance feinte.

— Peut-être y aurait-il encore un meilleur parti à prendre ? ajouta Graindorgc, comme s'il eût été visité par une inspiration soudaine.

C^était un nouveau piège : Vauxbelles ne Taperçut pas et s*y jeta de lui-même.

— Lequel? dit-il.

— Écoute, mon bon Célestin, poursuivit Ëvariste, il faut donner un gage à l'arrondissement. Te voici arrivé à trentequatre ans comme moi, c'est Theure de faire une fin. On fa soupçonné de vouloir t'allier à Taiîstocratie, réponds à cela d'une manière victorieuse, péremptoire^ qui ue laisse pas le moindre doute dans les esprits. Épouse une roturière.

— Singulier moyen, dit Vauxbelles de plus en plus embarrassé.

— Souverain, infaillible^ mon cher; l'arrondissement est à ce prix. 11 te glisse dans les mains, si tu ne lui donnes pas ce gage.

-«- Allons donc !

-« N*en ris pas, Célestin^ ajouta Graindorge, je connais mes gens^ je leur ai souvent tàté le pouls ; il faut cela pour faire remonter tes actions et relever tes chances. Voyez le beau malheur, ajouta-t-il, quand tu épouserais quelque jolie fille du pays avec cent mille francs de dot et appartenant à des gens bien posés. Ce serait Téternité de ton élection.

— Tu bats la campagne^ répondit Vauxbelles avec un mouvement d'impatiance.

— Pas tant que tu le crois^ Célestin, poursuivit l'implacable Ëvariste. Je te parle de cette petite combinaison, parce que je l'ai là dans la main, à ma portée. Figure-toi, mon cher, un bouton de rose, une pomme d'api, un caractère d'ange, et des vertus, des vertus I On peut aller de confiance, Célestin, le bouquet d'oranger est garanti conforme.

— Et OÙ vois-tu tout cela, dit Vauxbelles ; ces vertus, ces boutons de rose, cet ange et ces cent mille francs?

— Tu ne devines pas? répliqua Ëvariste.

— Non ; dit Vauxbelles.

— Chez les Graindorge, mon cher, s'écria alors notre héros, avec un orgueil bien légitime ; où trouverait-on mieux? Chez les Graindorge et point ailleurs. Gomment n'as-tu pas nommé Ânaïs?

L'embarras de Vauxbelles était au comble. Cette proposition directe, singulière, presque brutale, avait un caractère auquel il ne pouvait se méprendre. On lui mettait le marché à la main.

— Tu demandes de la force contre tes ennemis, ajouta Évariste avec son plus grand air ; Anaïs t'en donnerait. Qui oserait se mesurer avec un allié des Graindorge?

Vauxbelles allait répondre, lorsque Joblet entra dans la salle avec un air elTaré, et prononça un nom à l'oreille de son maître. Évariste l'entendit ; c'était celui de la marquise de Hochemarne. L'émotion de Célestin eût d*ailleurs suffi pour le trahir. Il se leva, et congédiant à la liàle son convive, il passa dans la pièce voisine.

— Pris sur le fait ! flagrant délit ! s'écria notre héros en sortant de l'hôtel ; c'est tout ce que je voulais. Célestin, fais attention à ce que je vais dire. Ou tu épouseras Anaîs, ou tu n'as pas pour un an de députation dans le ventre. Mort, mon cher, tout ce qu'il y a de plus mort, et c'est moi qui conduirai le deuil.

Pendant que l'illustre Graindorge envoyait aux murs de l'hôtel cette dernière imprécation, Vauxbelles rejoignait madame de Rochemarne.

— Vous ici ! madame la marquise, dit-il en s'inclinant avec respect.

— 11 le faut bien, monsieur Célestin, repondit la grande dame : c'était notre dernière ressource , et j'en ai usé.

La marquise raconta alors au jeune homme la position dans laquelle les avait mises Tarrivëe du général, le rigoureux séquestre qu'il maintenait autour d'elles^ ses défiances injurieuses, ses précautions ridicules; après quoi elle ajouta :

— Je me suis échappée^ monsieur Célestin, pour vous prier de nous venir en aide. Vous seul pouvez amener la fin de ces ennuis.

— Parlez^ madame la marquise, dit Vauxbelles; vous savez que vos vœux sont des ordres.

— C'est que le remède est héroïque, ajouta la grande dame avec un sourire où respirait la dignité la plus affable.

— N'importe, madame la marquise, dit Célestin ; je suis habitué aux sacrifices. Que faut-il faire ?

— Partir, dit madame de Rochemarne; le général a Tesprit troublé tant qu'il vous sait ici. Une fois que vous serez loin, sa raison se remettra.

— J'obéirai, madame, dit Vauxbelles d'une voix triste. Aussi bien la place n'est-eile plus teuable.

— C*est bien, mon ami, poursuivit la marquise touchée de ce dévoûment ; je n'attendais pas moins de vous.

Elle lui tendit une main qu'il porta respectueusement à ses lèvres; la marquise ajouta :

— Laissons passer l'orage, monsieur Célestin, et croyez en des temps meilleurs. Vous ne serez pas tout-à-fait absent ; votre souvenir reste à La Chênaie.

Après cette courte apparition, la grande dame regagna sa voiture ; son but était rempli.

Quelque jours après, une nombreuse affluence se pressait devant la poste aux chevaux de Saint-Sylvain. La foule faisait haie dans les rues, et un groupe de personnes occupait la cour intérieure où le coupé de l'administration devait trouver un relai. On y distinguait tout les Simonncau.ct tous les Graindorge, c'est-à-dire toutes les inûuences et toutes les notabilités du pays. La conversation était vivement engagée :

il s'agissait de l*un de ces événements qui jettent quelque diversion dans la vie uniforme des petites villes.

C'était le départ de Célestin Yauxbelles qui causait cette émotion et ces rassemblements. De toutes parts, on s'empressait de lui donner un témoignage de sympathie. Les amis y venaient poussés pas leur affection ; les ennemis conduits par leur haine. Entre tous se distinguaient les solliciteurs qui attendaient quelque chose du député et qui voulaient, par un dernier regard, par un serrement de main, par un mot jeté à la bâte, rafraîchir la mémoire et fortifier les bonnes dispositions de leur protecteur. Les retardataires arrivaient avec leurs placets qu'ils remettaient à Célestin, fort embarrassé de ces paperasses. Il en bourrait ses poches^ son sac de uuit^ ses cartons de chapeau, sans que l'a« valanchc parût au moment de finir. L'arrivée seule de la voiture officielle mit un terme à ce mouvement.

Quand tout fut prêt, Yauxbelles fit ses adieux à la rondej embrassa autant de Simonneau et de Graindorge qu'il put le faire, puis se disposa à monter dans le coupé. Il se trouvait comme en suspens sur le marche-pied de la voiture, quand Octave de Freissac lui seiTa la main pour la dernière fois.

"^ Je n'ai pas besoin, dit le fonctionnaire à l'oreiile du député, de me recommander à votre souvenir.

— Soyez tranquille, répondit Yauxbelles.

— 11 me faut peu de chose, vous le savez, ajouta Octave. Une préfecture et la rosette rouge.

— C'est moins que rien, dit le député ; comptez sur moi. En achevant ces mots, il s'installa dans le coupé et distribua à droite et à gauche des petits saluts avec la main.

— En route, dit le conducteur.

La voiture s'ébranla et Graindorge le suivit de Tœil jusqu'au premier tournant de la route.

— J'ai le champ libre, s'écria-t-ii lorsqu'il l'eut perdu de Vue. A Vœuvre et vivement.

xxvn

Infpénlenr coatre lagéalevr.

Après le départ de Yauxbelles^ il y eut pour Saint-Sylvain un moment de repos. On n*y éprouvait qu'un besoin, celui de ge remettre de tant d^émotions, et de fuir les orages politiques. Les salons en revinrent, le plus naturellement du monde, à leurs débats de préséance ; la sous-préfecture éteignit ses lampions malencontreux. L'établissement de Gércnflot souscrivit lui-même à cette trêve, et s'absorba dans les mystères du double-six et les théories de la queue à procédé. Heure consolante^ mais fugitive et trop tôt évanouie!

Un jour, des bruits sinistres traversèrent l'arrondissement et vinrent semer le trouble sur le marché de la ville. Les gens de la campagne, tout en débitant leurs légumes et leurs œufs, communiquaient aux citadins la terrible nouvelle, et ceux-ci s'en allaient racontant le fait de porte en porte. En moins d'une heure, la cité entière, fut mise dans la confidence, et le chapitre des commentaires allait déjà son train :

— Qu'est-ce que cela signifie^ se disait-on. — N'est-ce point une menace? — Avez-vous appris autre cbose? — Où veut-on en venir? — Et le gouvernement souffre cela? — Il faudra s'adresser aux chambres ! — Quel dommage que notre député soit parti! — C'est une injustice! — Dites une trahison !

Tels étaient les propos qui circulaient dans les groupes, et il s'y joignait ce murmure sourd qui trahit les colères naissantes. Il s'agissait pourtant d'un événement très-simple et en

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apparence bien inoffensif. Un ingénieur avait paru dans le vallon de Saint-André, et s'y était livré à quelques travaux de relèvements. Pourquoi cette effervescence au sujet d'un fait si naturel et digne à peine de remarque ? le voici :

La petite ville de Saint-André était la rivale séculaire de Saint-Sylvain ; de temps immémorial les deux localités se surveillaient d*un œil jaloux. La nature, en les dotant des mêmes avantages et en les plaçant dans des conditions à pea près identiques, avait semé entre elles les éléments d'une guerre sans un. Saint-André était assis sur la Bévoine comme Saint-Sylvain sur TArgentine. Les deux cours d'eau, ré^is par une pente égale, avaient mis en mouvement la même nature d'usines, des scieries et des moulins, arrosé les mêmes qualités de pré et amené les mêmes races de bestiaux le long de leurs rives. Saint-Sylvain ne pouvait imaginer une indus* trie, se créer une ressource que Saint-André ne s'en emparât. Saint-Sylvain élevait des chevaux, Saint-André en élevait aussi : Saint-Sylvain s'était lancé dans les fromages : Saint* André n'avait pas manqué de l'y suivre. Un jour il se fit, à Saint-Sylvain, une véritable découverte, c'est que les eaux de l'Argentine donnaient à l'acier une trempe excellente, solide, inaltérable. Quelle fortune pour le pays ! On y fonda des fabriques de faulx et de serpes dont la réputation s'étendit au loin. Saint- André ne passa point condamnation; il mit à l'épreuve les eaux de la Bévoine, qui se trouvèrent être parfaites pour le même emploi. Saint-André eut donc ses serpes et ses faulx comme Saint-Sylvain. Ainsi, les deux villes s*étaient trouvées en contact dans tout le cours de leur existence et sur tous les points de leur histoire.

La configuration du terrain devait pousser cette rivalité jusqu'à des conflits orageux. Saint-Sylvain et Saint-André avaient chacun une issue vers l'un de nos grands bassins du centre, Saint-Sylvain par la vallée de l'Argentine, Saint-André par la vallée de la Bévoine. Celle-ci touinait la chaîne du

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MoDt-Serrat par Fouest, celle-là par Test. Du reste, Taspect du terrain ne semblait pas différer dans ces deux brèches naturelles. C'était ici et là un calcaire qui cédait aisément au marteau, et qui cependant semblait être assez compacte pour épargner les revêtements dans les voûtes souterraines. Sur un seul point, il y avait irrégularité de chances entre les deux localités. Le faîte de la vallée de la Bévoine était moins élevé que celui de la vallée de l'Argentine , et la disposition des lieux permettait d*y attaquer la chaîne du Serrât à un niveau inférieur. Les ingénieurs parlaient d'une différence de huit mètres, avec perspective d'aller plus bas. C'était Varrêt de Saint-Sylvain ; cette fois la nature se déclarait contre lui.

La descente d'un ingénieur dans la vallée de la Bévoine tenait à ces circonstances. On F y envoyait pour compléter les premières études et préparer ce que Ton nomme dans le langage administratif, un avant-projet. Pour peu que Saint-Sylvain eût laissé les choses empirer, le mal devenait sans remède. L'affaire avait été conduite sans bruit et dans le mystère des bureaux. Encore quelques mois, quelques semaines, et Saint-André paraissait dans l'arène, armé de toutes pièces. Les ingénieurs seraient pour lui, Tadminist ration aussi. 11 aurait un tracé arrêté, des proGls, des plans, des coupes, le tout à Fencre de Chine et d'un bel effet, tandis que Saint-Sylvain en serait encore réduit à des hypothèses, à des évaluations arbitraires, à des projets chimériques. Il fallait donc bénir le hasard d'avoir livré le mot de l'ennemi avant que le désastre fût consommé.

Ainsi s'exprimait-on dans les groupes, et pour se faire une idée de Fémotion qui y régnait, il faut se souvenir des passions ardentes que les chemins de fer ont allumées dans notre pays. Il n'est point d'arrondissement en France qui n'en implorât un fragment les mains jointes, à deux genoux. Un chemin de fera tout prix, c'était le cri des populations éperdues. On leur eût demandé de se saigner aux quatre membres, de

se dépouiller, d^engager leur avenir, qu'elles eussent souscrit à tout en Thonneur du wagon et de la locomotive. Saint-Sylvain se trouvait sous Tempire de cette fièvre, accrue d'une jalousie de localité. La fermentation publique s'en ressentait ; elle prenait à chaque instant plus d*énergie.

— Combien étaient-ils sur le terrain? disait-on à la ronde. — Qu'ont-ils fait? — Pourquoi ne sont-ils pas venus Ici? — On nous sacrifie. — Le gouvernement a résolu la perte de Saint-Sylvain. — C'est encore Paris qui fait des siennes. — On leur a graissé la patte dans les bureaux. — Si nous marchions sur Saint-André.

Ce dernier cri était la formule la plus vraie de Texaspération générale ; il répondait au sentiment qui dominait. Le triomphe de Saint- André pesait sur les cœurs ; on ne pouvait y songer sans amertume. La révolte plutôt que la déchéance, voilà à quelle conclusion on était conduit.

Ëvariste observait ce bruit, ce mouvement avec le coupd'œil du général d'armée. Dès les premières rumeurs, il s'était porté sur le terrain , assisté de Rieussec et de Gérenflof, qui lui servaient d'aides- de-camp. L'agitation lui plaisait; il s'y trouvait dans son élément; il se sentait né pour la lutte. Allant de groupe en groupe, il s'inspirait de la passion publique et la réchauffait au contact de la sienne. C'était une magnifique occasion de s'emparer de Saint-Sylvain, d'y jouer un rôle, de résumer en lui les intérêts, les volontés, les haines du pays. Cette fois, il voulait agir en son nom et pour son compte. Il avait vu Yauxbelles se dérober sous sa main et lui marchander l'obéissance. Ce n'était plus un instrument docile : il fallait le briser. L'épreuve du dernier séjour avait comblé la mesure. Il l'avait vu incliner vers les Simonneau au point de faire subir aux Graindorge un afiront public ; il l'avait trouvé sur son chemin comme embarras et comme obstacle, dans les salons de la sous- préfecture, à la Chênaie, partout. C'était assez^ c'était trop. Puisque le pupille entrait

en révolte, il appartenait au tuteur de reprendre ses droits et de donner la mesure de sa force.

Le beau Graindorge se mit donc à la tète du mouvement qui se manifestait, et fournit un point d*appui à reffervescence générale.

— Mes enfants, disait-il en circulant dans les groupes, ce n^est point fait encore. Saint-André n'est pas au bout de son rouleau. On réclamera, mes enfants, on réclamera. Je m*en charge.

— Bravo, monsieur Ëvariste! s'écria une voix donnant rimpulsion à la multitude.

— Vive M. Ëvariste î reprirent les autres voix.

A ce premier succès, obtenu en plein air, à Finstar des tribuns romains, Ëvariste voulut joindre des suffrages plus calmes. Il se rendit cbez Gérenflot, où les notables de Saint-Sylvain 8*étaient réunis pour causer deTévénement du jour. Tous les Simonneau s'y trouvaient, les Graindorge également. A Tarrivée d'Évariste, il se fit un silence spontané ; on Tentoura et 11 prit la parole.

— Messieurs , dit-il, on menace Saint-Sylvain d'une iniquité : nous ne la laisserons pas s'accomplir. Le gouvernement a été abusé; on a surpris sa religion. H est impossible qu'il veuille élever la fortune de Saint-André sur les ruines de Saint-Sylvain. Ce serait odieux. Cependant mettons-nous sur nos gardes. Nos adversaires viennent de nous prouver qu'ils sont habiles ; à notre tour de leur prouver que nous sommes vigilants. Surtout, ajouta l'orateur en se retournant vers la phalange des Simonneau, plus de division entre nous; souvenons-nous que Tunion fait la force.

Un murmure d'assentiment qui s'éleva dans l'auditoire prouva que la pensée d'Évariste était comprise, et que tout le monde s'y associait.

— Messieurs, ajouta notre héros, des mesures promptes, énergiques, décisives! Il faut réparer le temps perdu. Je pro-

pose la formation d*un comité chargé de faire prévaloir les droits de Saint-Sylvain^ et, pour que mon intention soit bien manifeste, je propose en même temps de porter à la présidence de ce comité M. Victor Simonneau, dont tous connaissez tous le zèle et les lumières.

Cette manière de désarmer ses adversaires par un désintéressement calculé eut un plein succès. Les Simonneau s'en montrèrent émus ; ils voulurent faire assaut de procéda, et refusèrent d*abord Thonneur que leur conférait Ëvariste ; mais celui-ci insista tellement qu^enfin ils se rendirent. C'était une réconciliation tacite qui s'opérait ; la guerre civile suspendait ses fureurs devant la guerre étrangère. 11 y avait trêve, on la scella par de nombreuses poignées de main. Séance tenante, le comité fut formé, et Ton fixa un jour pour une première réunion. Ces dispositions prises, on allait se séparer, quand Graindorge demanda à compléter sa motion.

— Encore un mot, dit-il. Nous avons une arme de combat, messieurs : c'est le comité; mais il nous manque le nerf de la guerre, Targent. Peut-être y aura-t-il quelques dépenses à faire dans l'intérêt de notre cause ; comment y pourvoira-t-on ? faudra*t-il s'arrêter faute d'une petite somme? Par exemple, nous aurons recours à des ingénieurs soit pour contrôler les études du tracé Saint*André, soit pour commencer et poursuivre celles qui nous concernent. Employer des ingénieurs, u'est dire qu'on les paiera. Ainsi de mille détails. Je vous propose donc, messieurs, ajouta Évaristc avec l'accent et la pose d*un grand seigneur, d'ouvrir une souscription pour couvrir ces frais, cl vous me permettrez d'y inscrire en tête la famille Graindorge pour une somme de 500 fr.

On ne pouvait prendre plus noblement Tinitiative ni s'exécuter de meilleure grâce. Les Simonneau ne voulurent pas être en reste, et, cédant à l'exemple, l'assemblée alla jusqu'à Texlrème limite de la libéralité provinciale. On parvint ainsi à créer un fonds commun, en vue des nécessites de la lutte.

LE COQ DU CLOCHEa. 201

L*honneur de Tidée appartenait à Ërariste ; la gloire de rexécqtion Ini revint aussi tout entière. H dirigea, anima le comité et Tarrondissement sut à quoi s'en tenir là-dessus. 11 n*y était plus question que du beau Graindroge. Le journalier en parlait, comme le fermier, avec une admiration mêlée de i*espect. Seul il pouvait défendre la vallée de TArgentine contre la vallée de la Bévoine, sauver Saint*Sylvain d'une déchéance et amener le gouvernement à composition. Les bureaux étaient gagnés, les ministres aussi ; mais Ëvariste était plus fort que les ministres et les bureaux. 11 devait avoir raison de tout le monde, du corps des ingénieurs, du conseil des ponts-et-chausséeSf de la chambre des députés» de la chambre des pairs. A lui seul, le beau Graindorge valait et balançait tout cela. L'arrondissement n'en faisait pas Tobjet d*un doute.

Ëvariste cherchait àjusliûerpar son zèle la grande opinion que Ton avait de lui. Une lettre au ministre, signée par tous les électeurs de l'arrondissement^ fut envoyée à Vauxbelles. On y demandait à Tadministration de faire étudier le tracé de l'Argentine parallèlement à celui de la Bévoine, de manière à pouvoir se décider en connaissance de cause. En même temps , on suppliait le ministre de ne pas prendre partie pour Saint- André avant que Saint-Sylvain eût été entendu. Vauxbelles reçut cette pièce avec prière de Tappuyer. C'était une mission fort ingrate. Les préférences du gouvernement semblaient être pour le tracé de la Bévoine ; il le savait. Cependant, il vit le ministre et obtint de \\m qu'on examinerait l'affaire avec soin. Vauxbelles s'empressa de transmettre cette promesse à ses commettants.

C'était un moyen évasif^ Ëvariste n'en fut pas dupe, il revint à la charge et envoya au député une nouvelle requête avec une lettre qui avait tous les caractères d'une injonction. Graindorge ne s'en tint pas là; il comprit qu'il fallait obtenir une étude du terrain avant que l'hiver l'eût rendu imprati-

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cable. Au nom de Saint-Sylvain, il fit un appel à un ingénieur célèbre qui consentit à reconnaître les lieux. Notre héros eut soin de lui ménager, dans toute l'étendue de Farrondissement, une réception digne d*un prince. Les populations rurales se portaient en foule sur son chemin et lui offraient leurs serrices. On le recevait sous des arcs de verdure, avec des jeiues filles vêtues de blanc. Ces témoignages touchèrent ringénieor; il vit en beau la vallée de T Argentine. Les faîtes ne lui parurent plus aussi élevés ni les roches aussi dures. Il se laissa aller involontairement à ménager les viaducs et à faire un rabais sur les tranchées. Par ce mouvement naturel qui nous porle à préférer nos propres enfants à ceux des autres, il finit par s'enthousiasmer du tracé qui était son œuvre, en même temps qu'il accablait de ses dédains celui dont la vallée de la Bcvoine était le siège. Saint-Sylvain marcha dès lors sur la même ligne que Saint-André ; il eut ses plans, hauteurs et coupes, également à Tencre de Chine. C'était un grand pas de fait.

Cependant on s'inquiétait du côté de la Bévoine; on s*y mettait en défense. Une nouvelle étude eut lieu pour maintenir les avantages du tracé primitif. La guerre s*engageait dans les règles ; bientôt elle se changea en mêlée. Il y eut rapport sur rapport, mémoire sur mémoire. Saint-Sylvain disait que son tracé intéressait un chiffre plus élevé de populations que le tracé des adversaires ; qu^il exigeait moins de remblais, moins de tranchées, moins d*ouvrages d*art, moins de souterrains; que le parcours y serait moins long, et que la dépense en serait moins forte. Sur tous ces articles. Saint- André prétendait que Tavaniage se trouvait de son côté et le prouvait par un contre-mémoire. Comme on le présume, Saint-Sylvain maintenait ses dires avec un autre mémoire à Tappui. Dans chacun de ces factums, les chiffres variaient au gré des deux vallées, de sorte que, de calcul en calcul, et de mémoire en mémoire, Saint-Sylvain en était

arrivé à établir que son tracé intéressait une population de huit millions d'âmes, et ne coûterait qu'une somme insignifiante. A moins d'exécuter un chemin pour rien et d'y lier le sort de la France entière, Saint- André ne pouvait pas aller au-delà.

Quoiqu'il en soit, cette escrime de plume n'avançait pas la question. On allait l'agiter sur un autre théâtre et d'une manière plus solennelle. Les chambres étaient convoquées ; seules elles pouvaient vider le différend des deux vallées. Evariste assembla le comité, et lui tit comprendre qu'il était temps de prendre une résolution décisive. 11 fut arrêté que six de ses membres entreprendraient le voyage de Paris, afin d'y suivre la grande et importante affaire. Victor Simonneau figurait dans cette mission^ et le beau Graindorge en était l'âme.

xxvnî

Mmm deux Vallée*.

Au contact de l'aif de Paris, Evariste sentit quMl respirait plus à Taise : ce bruit, ce mouvement l'enivraient; il se mêlait à ce tourbillon avec l'ardeur du souvenir et la conscience d'un nouveau rôle. Le Paris qu'il avait connu n'était pas le Paris qu'il retrouvait; les lieux se transforment au gré de nos passions et de nos habitudes. Evariste ne venait plus y culotter des pipes, encore moins y exécuter des balancés champêtres : c'était désormais un homme sérieux, un esprit grave. Sur Jui reposaient les destinées de sa ville natale ; il tenait en main sa fortune, son existence, son avenir. Quoi de plus propre à donner des allures réfléchies et ces airs

imposants ou se reconnaissent les grands personnages du siècle.

Evariste mit sur le-champ son costume à Funisson de sa mission : il quitta les couleurs voyantes et les chapeaux de Tanlaisie, supprima les pantalons à froncis et les craTates groseille^ se modéra en matière de chaînes de montre et de boutons de chemise; il revint au simple, cette dernière expression du goût, se vêtit de noir et s'en tint aux modHes les plus sages. Ce Tut une métamorphose complète. Tout ce qu'il y avait encore en lui de Tétudiant de neuvième année dispai*ut pour faire place à ces manières profondes, solennelles, méditatives, qui caractérisent les hommes d^état en exercice ou en disponibilité. Des dons naturels venaient rehausser et compléter cette transformation dans la tenue. Evai*iste avait un talent de comédien qui n'attendait qu*un théâtre pour se déployer, et une abondance d'élocution parfaitement appropriée à son époque. Chez lui^ le flot de la parole tarissait rarement : c'était une source vive et toujours bouillonnante. Il parlait d'autant mieux des choses qu'il les connaissait moins, et terrassait par son aplomb ceux que sa verve n'entraînait pas.

La députation de Saint-Sylvain comprit le besoin de rester unie et compacte au milieu de cet éparpillement qui préside aux mouvements de Paris. Elle ne dispersa point son effort, et descendit en masse dans un hôtel de la rue Saint-Honoré. C'était une base d'opérations établie au cœur même de la capitale, un centre d'action, un quartier-général. De là on pouvait se porter à volonté sur la rive droite et la rive gauche, débattre le plan de la journée, régler le jeu du centre et des ailes, se disposer en échiquier ou en équerre, selon les besoins du moment; enfin, conduire de concert et avec ensemble la campagne laborieuse entreprise contre Saint-André. Savantes combinaisons, stratégie ingénieuse I Evariste y présidait et ne négligeait rien pour en rendre le succès assuré. Jamais corps de délégués ne

marcha dans un meilleur ordre et avec une connaissance plus approfondie du terrain. Il nVst pas jusqu*aux frais de bouche et de logement sur lesquels Graindorge ne fût parvenu, à Taide de la vie en commun, d'opérer des économies notoires. La lutte devait êti*e longue, acharnée; il fallait ménageries res* sources et ne pas s'exposer à une capitulation faute de vivres.

A peine installés, les délégués se réclamèrent de leur tuteur naturel, le représentant de Saint-Sylvain. Célestin Yauxbelles connaissait ses devoirs ; il accourut à la voix de ses commettans et se mit à leur disposition. On discuta Taffaire, on avisa au parti à prendre. Grâce à la résistance de Yauxbelles et aux délais nécessaires pour une enquête locale, la question du tracé n*était pas arrêtée d*une manière définitive et absolue; il lui manquait la sanction du conseil des ponts-et* chaussées. C'est devant cette juridiction qu'allait s'agiter le premier débat, et il importait d'y arriver avec des faits concluants, des études techniques. Évariste se chargea de ce soin. A force de se nourrir des mémoires et d'étudier les chiffres des hommes de l'art, il était devenu d'une force redoutable sur les tracés des deux vallées. Personne ne raisonnait comme lui sur les pentes, sur les courbes, sur les vitesses. 11 savait, à un mètre près, ce que seraient les tranchées et les remblais et parlait des viaducs comme un homme qui aurait toujours vécu dans leur intimité. Rien n'est moins rare qu'une pareille aptitude: la mémoire en fait les frais et le hasard y entre pour beaucoup. Cependant elle étonne jusqu'aux hommes spéciaux et leur cause des éblouissements. Graindorge la possédait à un haut degré; il la mettait au service de Saint-Sylvain.

Un jour fut pris pour plaider la grande affaire. Le conseil des ponts-et-chaussées devait s'y trouver au complet; quelques membres inclinaient déjà pour la vallée de l'Argentine. Il s'agissait de les affermir dans leurs bonnes dispositions et de converilr les autres. Quelques démarches, quelques visites de politesse furent jugées utiles ; on ne les épaiigna point. On

plaida ea détail, avant de plaider en bloc. Ce fut une sorte d'initiation, un travail préparatoire. Enfin, le jour solennel arriva : Evariste arrêta ses derniers préparatifs. Pour se présenter au débat avec tous ses moyens, il avait eu soin de faire, en secret, une répétition générale, et de mettre à l'épreuve ses facultés mnémoniques. Le résultat avait été satisfidsant; sur aucun détail sa mémoire n'avait bronché. 11 possédait ses chiffres sur le bout du doigt et poussait les choses jusqu^à des calculs minutieux à propos des frais de traction. On ne pouvait moins faire devant Tun des corps les plus savants de TEurope.

Quand la délégation de Saint-Sylvain fut introduite dans une salle d^attente, au ministère des travaux publics^ elle était au grand complet et présentait un ordre magnifique. Six notabilités vêtues de noir produisent toujours un certain effet, même lorsqu'elles descendent de la montagne. On a, pour ces occasions, des habits dont le temps n'a point terni le lustre et qui attestent par quelques plis qu'on ne les déploie guères qu'aux grands jours. Si le costume apporté du pays natal n'est pas complet, Paris est là pour fournir un supplément; de sorte qu'il s'opère dans l'ensemble un mélange harmonieux de goàts et de modes. (Test Talliance du primitif et du mo-^ derne, se tempérant l'un l'autre. Les délégués de Saint-Sylvain ne dérogeaient point à cette loi, et Graindorge pouvait être fier du bataillon qui marchait sous ses ordres.

La salle où ils findnt introduits n'était pas entièrement vide. Dans l'un des angles se tenait un groupe d'honuneségalément vêtus de noir, également bien brossés et soignés sur butes les coutures. Il avait, comme la phalange de Grain^ dorge, l'air compacte et résolu, l'œil vif et menaçant, la pose du soldat sous les armes. On y remarquait la même impatience, les mêmes signes mystérieux, le même échange de conversations à voix basse. 11 n'était pas jusqu'à l'accent qui n'eût le même caractère et ne trahit une origine commune.

Le regard d'aigle d'Évariste pénétra sur-le-champ la vérité et reconnut ses adversaires.

— Ceux de Saint-André, dit-il à demi Yoix et en se retour: nant vers son voisin.

— Ceux de Saint-André, se répétèrent les délégués à Toreille les uns des autres.

Dans le parti opposé se produisait un mouvement semblable. Le chef du groupe, qui était un jeune avoués donna rimpulsion en disant :

— Ceux de Saint-Sylvain !

Les autres suivirent. Saint-André et Saint-Sylvain, se trouvaient donc en présence. Les deux vallées se mesuraient de Tœil comme des guerriers d'Homère avant d'engager le combat. On s'étudiait <fe la tête aux pieds, afin de s'assurer lequel des deux camps avait le meilleur air, les habits les plus noirs, le linge le plus blanc, les souliers les plus propres. De cette reconnaissance matérielle et extérieure, on passait à une étude plus profonde et plus intime. Qu'allait faire l'ennemi ? par quels arguments espérait-il emporter l'affaire ? où devait être son point d'appui ? insislerait-il sur les pentes, ou se retrancherait-il sur le nombre des populations intéressées? ferait-il de l'art ou de la statistique ? Ëvariste, en sa qualité d*orateur, poursuivait surtout cette étude psychologique ; il avait deviné dans le jeune avoué son enenmi naturel, et le foudroyait de son regard inquisiteur. C'était un moyen d'intimidation préparatoire.

a Je te devine, disait-il sans le perdre un instant de vue, je te pénètre ; tu es percé a jour. C'est sur le faite de la vallée que tu t'appuieras ; c'est de là que tu te disposes à me combattre. Tu seras à cheval là-dessus ; on ne pouna pas, tu l'espères du moins, t'en débusquer. Eh bien ! Graindorge te ménage une surprise, n

Comme cela arrive toujours en pareille occasion, les deux camps restèrent longtemps en présence. Il fallait attendre que

le conseil fût prêt à recevoir et à entendre les parties intéressées. Dans un pays et dans un temps moins civilisés que les nôtres, des adversaires, mis ainsi en contact, auraient eu le temps de s'entre-égorger vingt fois et de vider leur différend par des moyens plus expéditifs que ceux auxquels on al* lait avoir recours. Tout se borna heureusement à des œillades courroucées et le spectacle des voies de fait fut épargné aux huissiers du lieu. L'heure de Taudience arriva d'ailleurs et mit fin à cette contrainte réciproque.

En entrant dans la salle où siégeait le conseil, les deux vallées prirent chacune une direction opposée. Saint-Sylvain se rangea naturellement à droite ; Saint-André à gauche ; on eût dit que le Mont-Serrat venait s'interposer entre elles. Cetait reflet d'un mouvement instinctif ; elles occupaient dans la salle la même place que sur la carte. Les membres du conseil remarquèrent en souriant ce résultat des rivalités locales. Assis autour d'un tapis vert, ils attendaient que chaque vallée exposât ses droits, et des plans étalés sur la table témoignaient que la question avait été l'objet d'un examen préalable, peutêtre même d'un débat. Ce fut la Bévoine qui eut d'abord la parole. Evariste ne s'était pas trompé ; la défense de cet intérêt était échue au jeune avoué dans lequel il avait deviné un antagoniste. 11 entra en matière avec l'aisance d'un homme abreuvé aux sources modernes, prodigua le style pittoresque, les épithètes à l'usage des coloristes, se lança dans la ciselure et la ronde-bosse, de manière à perdre à jamais une cause moins forte et moins bonne.

— Bien 1 bien ! disait Graindorge, en prenant des notes, enferre-toi ! Jette des phrases à paillettes devant ces vétérans d'une science positive. Va toujours ! va !

Cependant, le défenseur de Saint-André finit par invoquer des chiffres : il entra dans les pentes, et, comme l'avait présumé Evariste, s'arma de la question de niveau pour en écraser son adversaire. Les membres du conseil, les plans sous les

yeux, suivaient celte partie du plaidoyer ; et, à leurs airs de tétc, aux paroles qu'ils échangeaient à voix basse, Évariste voyait bien que c'était le côté le plus faible de son affaire. Déboucher de la chaîne du Serrât à un niveau inférieur, est*ii un ingénieur qui puisse résister à cette idée? Obtenir une pente plus douce, une courbe moindre, c'est Tidéai des voies de fer et le dernier mot de Tart.

Lors qu'Ëvariste prit la parole, il comprit qu'il avait à ménager les préventions de son auditoire, à le manier doncement afin de le ramener peu à peu. 11 commença par exposer les alarmes que le tracé de Saint André avait répandues dans la Tallée de T Argentine, le deuil des populations, la ruine qui les attendait ; puis quand il eut fait à l'émotion une part suffisante, il attaqua hardiment la question technique et s'appuya des études de l'ingénieur célèbre dont les conclusions étaient favorables à Saint-Sylvain. Ce nom avait du poids; il produisit le meilleur effet. Abordant les détails, Évariste examina ensuite les pentes, les courbes, les souterrains, les remblais, les coupures à ciel ouvert, les viaducs, les ponts, les terrassements, indiqua par quelles rampes il conduisait son chemin sur les flancs du Serrât, se montra savant, précis, riche en faits, enfin jeta de l'intérêt sur les matières les plus arides et les plus ingrates. Lesmcmbresdu conseil s'étonnaient de voirun profaue traiter avec une telle assurance et comme en se jouant des sujets qui semblaient être du ressort des seuls initiés. Les délégués de Saint-André commençaient à craindre que leur défenseur ne Tût pas de taille à se mesurer contre un si rude champion, tandis que ceux de Saint-Sylvain s'épanouissaient d'orgueil et ne se possédaient pas d'avoir un pareil interprète.

Cependant le point difQcile, délicat, n'était pas franchi ; la question du faite des vallées restait intacte, et les avantages du niveau se trouvaient toujours du côté de Saint-André. C'est là-dessus qu'Ëvariste réservait à ses ennemis et même à ses amis une surprise étrange. Dans la reconnaissance opérée

le long de l'Argentine, il s'était trouvé un point où la chaîne du Serrât pouvait être attaquée à quatre mètres au-dessous du point fixé pour la vallée de la Bévoine. L*ingénieur avait glissé sur cette circonstance, afin de ne pas allonger le parcours en souterrain, et il avait préféré se tenir sur un point plus élevé pour entamer le Seirat plus près de son arête. C'était de sa part une préférence, un système, et rien de plus. Évariste écarta le système et fit ressortir le fait. Il démontra que la question du niveau revenait tout entière et demandait à la rigueur un autre examen. Raisonnant d'après cette donnée, il se rabattit de nouveau sur les pentes et sur les souterrains, et finit par s'envelopper de tant de chifires qu'il en devint presque impénétrable. Les gens de la Bévoine étaient altérés pendant que les délégués de l'Argentine saluaient le triomphe de leur orateur de nombreux mouvements de tète.

La séance fut levée sur ce discours qui laissa dans l'esprit des membres du conseil un peu d'irrésolution et d'incertitude. On alla aux voix : elles se partagèrent en fractions égales, et c'était le plus beau résultat que pût se promettre l'éloquence d*Évaiiste. Dès lors, le débat entre les deux vallées allait se présenter aux chambres dans toute son intégrité, et sans que rien fût préjugé en faveur de l'une ou l'autre direction.

La tactique d'Évariste consista à maintenir cette situation, tant auprès du conseil des ministres que devant la commission de la chambre des députés. Non-seulement il y parvint, mais il fit plus encore. Devant la commission, le tracé de l'Argentine eut gain de cause; cinq voix contre quatre lui donnèrent la préférence. C'était un triomphe réel, et on le devait à Graindorge. A mesure qu'il se pénétrait mieux de l'afiaire, il y trouvait plus de ressources et en tirait plus parti. Sans que Saint-André s'en doutât, il groupa autour de Saint-Sylvain tous les intérêts identiques et parvint à réunir dans la chambre douze voix inféodées à ce tracé. Les arrondissements eux-mêmes furent intéressés à la lutte et donnèrent à leurs repré-

sentants des instructions formelles, impérativcs. On agit ainsi sur les membres de la commission^ et on les entraîna vers le projet qui réunissait en sa faveur le plus dUnfluences.

Tout ce travail préparatoire était Tœuvre d'Évariste : il avait le génie des petites combinaisons et Tinstinct de la stratégie parlementaire. Autant Yauxbelles était peu propre h cette guerre de détail, autant Graindorge y excellait. Il se sentait né pour cette vie et s*y plaisait comme dans son élément. Aussi les délégués de Saint-Sylvain lui abandonnaient-ils toute la direction de l'entreprise. Sa supériorité était telle, en cela, que la jalousie de Victor Simonneau en fut désarmée. 11 ne se faisait rien parmi les délégués qu'Êvariste ne l'eût ordonné ; 11 réglait leurs pas de la manière la plus souveraine. Le contre-coup de cet état de choses se faisait sentir à Saint-Sylvain. Les correspondances y apportaient les détails de la position qu*avait prise Graindorge. 1! n'y était bruit que de ses succès oratoires, des résultats qu'il avait obtenus; et pour compléter cette popularité glorieuse, il arrivait de temps en temps à Saint-Sylvain comme un écho de la terreur que le nom d'Évariste avait répandue dans la vallée de la Bévoine.

Les choses en était là quand la chambre des députés fut saisie du projet de loi qui intéressait les deux vallées. Désormais la direction de Taffaire échappait à Ëvariste : c'était sur Yauxbelles qu'elle reposait. Gélestin se prépara avec soin ; il étudia consciencieusement les pièces et s'apprêta à défendre avec vigueur un terrain bien préparé. Malheureusement Saint- André fit un dernier effort. Parmi les députés que le tracé de la Bévoine touchait d'une manière indirecte, se trouvait l'un des orateurs .les plus éminents de la chambre, un homme dont la parole avait un grand poids sur ses décisions. Les délégués de Saint-André obtinrent qu'il montei*ait à la trihune, et c'était lui que Yauxbelles allait avoir pour antagoniste. Qu'on juge de son émotion quand il vit ce terrible adversaire gravir l'escalier solennel et appuyer sa main sur la

rampe de marbre. Il se sentit vaincu et fut prêt à demander grâce. Cependant , il s'exécuta et essaya de porter devant la chambre la cause de Saint-Sylvain. Triste effort! douloureuse agonie! L'assemblée, à une majorité formidable. reuTersa Tœuvre de la commission et donna gain de cause à la vallée de la Bévoine.

Ainsi , Saint-Sylvain avait eu les chances en sa faveur tant qu'Ëvariste avait pris la défense de ses intérêts; il n^avait succombé que le jour où celui-ci s'était vu contraint de la remettre en d'autres mains. Le triomphe de Saint-André fut accueilli par un cri de désespoir dans toute la vallée de FAigentine; mais l'arrondissement, juste pour tout le monde, savait dire en même temps que si quelqu'un avait perdu la partie, c'était Vauxbelles , et qu'Evariste, à sa place, n'eût pas manqué de la gagner.

Comment le perd TEmpIre.

Depuis son voyage à Paris, Ëvariste était un tout autre homme; il y avait acquis la conscience entièra de sa force. Désormais, plus d'hésitation dans sa marche, plusd'incertitude quant au but. Il savait où il devait prétendre ; Tambition lui avait dit son dei-nier mot. En voyant de près Vauxbelles, il s'était assuré d'un fait, c'est que celui-ci tirait toute son influence de son mandat. Or, ce mandat, qui le lui avait conféré? de qui le tenait-il ? si ce n'est desGraindorge. LesGraindorge pouvaient donc défaire ce qu'ils avaient fait, détiiiirece qu'ils avaient fondé, en disposer pour un autre on pour eux-

LB GOQ DU CLOCHBR. 213

mèmeâ, placer leurs intérêts en des mains plus vigilantes^ plus habiles surtout en matière d'exploitation.

Évariste se sentait ne pour jouer ce rôle. Les avantages,, les honneurs qui y sont attachés, avaient fait une profonde impression sur lui. Yauxbelles n'était point un aigle, et pourtant il avait ses entrées partout, vivait dans rintimlté des ministres, traitait de haut avec les bureaux, et, par la force même des choses, obtenait son contingent de faveurs administratives. Tout cela venait, non de l'influence de Fhomme, mais de la puissance du levier. Que ce levier échût à un bras plus vigoureux, et la somme des résultats pouvait être portée au centuple. En attendant, Saint-Sylvain n'était pas servi comme il aurait dû l'être ; sa cause périclitait. Dans une époque où tout se traite comme en un champ de foire, malheur aux intérêts qui s'oublient par insouciance ou qui s'effacent par scrupule ! On les foule sans pitié.

— C'est un enfant, se disait Évariste en songeant à Yauxbelles ; on le promène, on le joue. Tant vaut le député, tant vaut l'arrondissement.

Comme Graindorge eût compris autrement son mandat, et quel parti il en eût tiré! Il s'exaltait h cette idée. Se plonger dans l'eau trouble des chemins de fer pour en ramener une concession, lui semblait une de ces bonnes fortunes qui marquent d'un signe blanc la journée d'un homme et le posent carrément sur la base de l'agiotage et de la finance. Ensuite, que de concessions et d'adjudications, que de petites et moyennes affaires? Évariste ne pouvait en détacher son esprit ; il s'imaginait y être déjà, il y mettait la main, il exécutait sa cueillette. A cet espoir se mêlait le regret d*avoir longtemps abandonné à Yauxbelles une besogne si délicate. Sauf un poste assez élevé dans l'ordre judiciaire, que Célestin s'étaitadjugé,où avait-il fait ses preuves? parquettes opérations s'étail-il signalé? à quelles entreprises avait-il attaché son nom ? Être députe et ne pas envisager ce poste en spécula-

214 LB GOQ DU CLOCBBB.

teur, quoi de plus contraire aux [mœurs du temps, an but de rinstitution ? Évariste aurait absous Célcstin sur tous les points, excepté celui-là. Aux yeux des gens habiles, il n'est qu'un sot métier, celui de dupe.

Telles étaient les impressions que lo beau Graindorge avait rapportées de son voyage à Paris. On pouvait y lire la condamnation de Vauxbelles. De flottantes qu'elles étaient, les résolutions de notre héros avaient pris un caractère précis, arrêté, opiniâtre. Désormais ce besoin d'action qui éclatait naguère en aventures folles, tendit à se régler sans rien perdre en énergie. Les équipées du jeune homme, comme celle du parc |de la Chênaie, n'étaient plus de saison ; les honneurs devaient le conduire au même but plus sûrement que la violence. Eût-il échoué de ce côté, il y avait pour lui une compensation suffisante dans le rôle auquel il aspirait et dont il se croyait à peu près investi. Du reste, au point où il en était, cette illusion n*avait rien que de légitime. Depuis Napoléon, pci^sonne n'avait joui dans Tarrondissement d'une popularité plus grande que le beau Graindorge ; son nom avait pénétré dans les chaumières ; les populations qui boivent les eaux de l'Argentine ne le prononçaient qu'avec respect. L.enr reconnaissance n'avait d'égale que la haine des riverains de la Bévoino. Évariste était le roi de la campagne; il y comptait une armée de partisans. A Saint-Sylvain, son succès n'était pas moindre. Ses services avaient fait un tel bruit, répandu un td éclat, que les Simonneau n'osaient pas encore en atténuer l'efifet. En ennemis adroits, ils attendaient que le temps se fût mis de la partie et eût usé un triomphe alors dans toute sa fraîcheur. Évariste restait donc maître du terrain, et, en s^adjugeant avant l'heure la succession de Vauxbelles, il ne faisait que devancer les événements et les escompter pour ainsi dire.

Cependant la prudence lui conseillait de ne se démasquer qu'au moment opportun, et il obéissait à ce conseil. La rivalité des Simonneau, toute endormie qu'elle parût, ne pouvait

manquer de se réveiller devant une candidature formelle. Cëtait un conflit de race, une lutte de famille, et si Tune des deux maisons arrivait à Tenipire, il ne restait plus à Tautrc qu*une position subalterne à laquelle on ne pouvait se résigner sans combat. 11 y avait d'ailleurs à craindre que les Simonneau ne prissent parti pour Vauxbelles, en haine des Graindorge. Dans ce cas, les chances se balançaient et la cam* pagne devenait difficile. Conjurer les effets de combinaison, Tannuler^ la rendre impossible, e*est à quoi devait viser Évarôte. Pour simplifier le duel, il fallait écailler tout4-fait Vauxbelles, de manière à n'avoir plus en face de soi que les Simonneau.

Le hasard le servit en cela mieux que n'eussent pu le faire les mesures les plus habiles. Un événement imprévu agita Saint-Sylvain et vint y mettre les ambitions en rumeur. Le receveur particulier de Tarrondissement fut enlevé par une congestion au cerveau qui le frappa avec la rapidité de la fou* dre. C'était un poste avantageux et fort enviable i aussi Témotion fut-elle grande pai-mi ceux qui pouvaient y prétendre* On se remua de tous côtés, on écrivit, on forma des demandes, et, par le même courrier, Célestin reçut vingt lettres, au nombre desquelles se trouvaient les deux suivantes :

« Monsieur et cher député^

a Je m'empresse de porter à votrô connaissance une nou-^ velle qui vous affligera et vous surprendra autant qu'elle nous a surpris et affligés. Notre receveur particulier vient de mourir subitement; il a succombé à une attaque d'apoplexie dans la ]'ue môme^ au moment où il sortait de chez Gérenflot.

« L'État perd en lui un fonctionnaire dévoué et nous y perdbns un ami. Yous savez combien U était aimé dans le ressort, et à quel point il avait su concilier ses devoirs avec les égards que Ton doit aux administrés. Il n'y a qu'une voix làdessus dans la ville ; tout le monde lui rend Justice.

tt Le choix dé son successeur demande donc un soin particulier. Il s'agit de trouver un titulaire qui réunisse au même d^ré les talents solides et les qualités aimables dont le défunt était doué. Il s'agit de trouver un homme ayant donné des gages à la dynastie, incorruptible, exact, honnête comme lui.

a Précisément, ma famille compte dans ses rangs un membre qui offre l'assemblage de toutes ces conditions; c*est notre beau-frère Pierre Postel, doublement Simonneau pour avoir épousé l'une de nos sœurs^ tandis que sa sœur épousait Tun de nos frères. Vous connaissez Postel, vous savez quel homme c'est. On chercherait loin un attachement plus grand à nos institutions^ une ardeur plus vraie quand il s'agit de les défendre. Il est, vous le savez, capitaine dans un batailloa rural. A l'époque où Paris se trouvait en proie à l'émeute, ne parla-t-il pas un jour de marcher vers la capitale à la tête de sa compagnie, afin de mettre les révoltés à la raison? Voilà l'homme, monsieur et cher député; ce trait seul vous le peint.

« C'est assez vous dire qu'aucun n'est plus digne de succéder au fonctionnaire dont nous déplorons la perte. Si Ton demandait des titres spéciaux, Postel peut faire valoir une étape de trois heures sous une pluie battante, à la tête de sa compagnie, le jour où il s'agit d'aller sur la route royale faire la haie à un prince du sang en tournée vers les départements du Midi. Il gagna à cette occasion un rhumatisme qui^ depuis ce temps, a beaucoup nui à ses intérêts. Certes, quand il s'agit de son pays, Postel n'en est pas à un rhumatisme près. Cependant, puisqu'une occasion se présente, il aimerait que le gouvernement tint compte d'une infirmité contractée à son service.

a Je ne vous parle pas du zélé que notre parent a toujours montré pour vos intérêts. Sur ce chapitre, Postel est un vrai lion ; il mettrait en pièces quiconque vous attaque ; il ne souf' fre pas même le murmure. Un jour, chez Gérenflot, quelqu'un s'avisa de vouloir épiloguer à votre sujet ; Postel s'é-

lança sur lui ; j'ai vu le moment où il le dévorait. Heureusement on arriva assez à temps pour Tarracher de ses mains. Je vous le répète, c'est un lion.

« Il serait ridicule à moi d'insister sur ce qu'il a fait lors des dernières élections. On avait lieu de craindre que Poslel, enchaîné par son rhumatisme, ne pût aller chercher ses recrues dans la campagne. Son dévoû ment s'est trouvé plus fort que le mal. Il a battu jusqu'au moindre buisson pour en faire sortir des électeurs, et en a ramené à lui seul plus de quarante. Tout cela de la part d'un homme affligé de rhumatisme ! c'est attendrissant d'y penser, Il faut qu'il vous porte bien pofondémcnt dans son cœur.

a Ainsi, tout recommande ce choix : dévouement absolu au pays, dévouement non moins absolu au député qui le représente si bien. Il faut croire que le gouvernement cherche le mérite ; eh bien I le mérite est là. Postel a fait ses preuves^ il les fera encore. Jamais recette particulière n'aura été mieux occupée.

« Paut-il maintenant parler de nous, monsieur et cher député? Vous savez si nous vous sommes dévoués et quels soutiens vous avez dans notre famille. Je ne vous cache pas qu'elle s'unit tout entière à moi pour appuyer la demande de Postel. Sa nomination nous comblerait de joie, et un échec nous affecterait très profondément. C'est autant une question d'intérêt qu'une question d'amour-propre. Les Simonneau ont un rang à Saint-Sylvain, d'où un mécompte aussi grave les ferait déchoir. Je n'ose pas m'arrêter à cette dernière idée, car elle jetterait dans ma famille les germes d'un mécontentement que je serais peut-être impuissant à calmer.

« Ayons meilleur espoir. Servi par vous, il est impossible que Postel n'obtienne pas ce^qu'il désire; ce sera dès-lors votre œuvre, votre création, et jugez ce que deviendra un zèle

aussi ardeut que le sien, sous Fempire d'une reconnaissance

sans limites.

« Agréez, etc.

<c Victor SmoNKSiiu. »

La lecture de celte épiti'e aiTacha à Vaiobelles un mouvement d'impatience. On ne pouvait lui mettre le marché eo main d'une manière plus formelle, lui faire sentir plus durement le poids de la dépendance. En mainte occasion il avait eu à essuyer les exigences de ses électeurs; jamais pourtant la formule n*en avait été ausst crue, aussi brutale. Evidem* ment on lui faisait porter la peine d'une situation de plus en plus ébranlée. 11 fallait qu'il combattit l'abandon à force de dévouement, et vainquit la révolte à force de services. Vauxbelles avait le cœur bien placé et un sentiment d'orgueil qui le mettait au-dessus de tels outrages. La lettre de Simonneau manqua son but en le dépassant; elle comblait la mesure. Gélestin la rejeta avec dépit et en ouvrit une autre.

Elle était d'Ëvariste; son écriture brillait sur l'adresse. Ce que les Simonneau avaient fait sans le vouloir, Graindorge Tavait fait à dessein. Il voulait rompre avec Vauxbelles; l'occasion lui parut bonne. Aussi son style était-il plus cavalier que de coutumOi plus blessant, plus impératif. Voici ce qu'il disait :

« Mon cher Gélestin,

k Notre receveur particulier vient de partir pour Tautrc monde en un clin-d'œil , après une partie de dominos et sur la porte même du café. Le double-six lui aura porté au cerveau; c'est par là que périssent les grands calculateurs.

c Conclusion. 11 laisse une place qui n'est point à dédaigner. Telle est l'oraison funèbre que l'on peut entendre d'un bout de la ville à l'autre. On n'honore pas autrement la mémoire des fonctionnaires : un de pei:du , deux de retrouvés. Seulement, il y a une lacune dans nos mœurs. Le successeur de-

vraît élever à ses frais un monument au défunt, et lui composer une épitaphe à la hauteur de ses émoluments. C'est le fait d'un héritier sensible, comme aussi de prendre le deuil; mais on a aujourd'hui si peu d'égard pour les morts.

« Bref, Toici une place, Célestin, et je ne veux pas différer de te dire que j'en ai disposé en faveur de notre cousin Jacques Michon ; tu sais, Micbon le blond, le grand Michon, celui qui a exécuté une si belle tournée en ton honneur lors de notre dernière campagne. Il n'y a qu'un Michon au monde pour enlever les électeurs des champs, les conduire au scrutin en masse comme une charretée de veaux , et les porter au besoin sur la table au vote quand leurs jambes se prêtent mal à ce service.

< Ainsi y le cousin Michon a tous les droits du monde à la recette particulière que je lui ai destinée. Quant à l'aptitude, il n'est pas très-fort sur les chiffres ni sur la grammaire ; mais tu saii que le gouvernement n'en est pas à cela près. Michon aura des commis qui feront sa besogne au mieux et qu'il payera le moins possible. C'est de cette façon que les choses se passent dans les meilleures administrations.

a Te dire pourquoi j'ai donné cette place à Michon et non à un autre, c'est s'engager dans des redites. Michon est un Graindorge : les Graindorge doivent tenir le haut bout dans le pays ; c'est dans ton intérêt, mon cher Gélestin. Partout où il y aura une place vacante , j'aurai un Graindorge à l'offrir , c'est-à-dire un gaillard solide sur lequel nous puissions compter. Autrement , l'arrondissement t'échappe. Peuplons , mon cher, les régions officielles de Graindorge ; tu verras comme ils y fleuriront. Graindorge simples , Graindorge panachés , Graindorge hâtifs, Graindorge printanniers, on n'en saurait trop avoir, ni de trop de couleurs. Il faut que tu te promènes dans un parterre de Graindorge.

« Cest entendu, n'est-ce pas? Il ne te reste plus qu'à faire revêtir cette nomination des formalités qui doivent lui don-

ner un caractère public. Quant à douter que Michon te convienne et convienne au ministre, c'est une pensée qui ne m'est jamais venue. Je sais trop bien comment se passent les choses à Paris . Un député doit être le maître dans le ressort de son arrondissement, y régner d'une manière absolue; rien ne peut s'y faire qu'il ne le sache , qu'il n'y intervienne , qu'il n'y consente. Ce sont les principes élémentaires du gouvernement constitutionnel , et tu connais trop bien tes droits pour qu'on puisse les enfreindre ou les amoindrir. Pousse donc i l'avancement des Graindorge, ils sont tous la chair de fa chair et les os de tes os.

<K J'ai prévenu Michon ; il attend son brevet ; il sait qu'il te le devra. Tu ne te fais pas une idée des élans de cet homme; si tu étais ici, il serait capable de t'étoufîer en te serrant dans ses bras.

a Adieu, mon bon Gélestin. Ton échec du chemin de fer commence à s'oublier dans notre vallée ; on s'habitue à l'idée de voir des locomotives côtoyer la Bévoine, tandis que l'Argentine restera dans la solitude et le silence. La philosophie sied aux arrondissements comme elle sied aux individus; Saint-Sylvain en aura, et le temps^ qui guérit toutes les blessures, guérira sans doute celle que nous a faite Saint- André.

Les esprits, éprouvent, il est vrai, encore un peu d'effervescence; nous tâcherons de l'apaiser dans son intérêt. Mais expédie le brevet de Michon.

« A toi,

« ÊVARISTE GrAIKDORGE. »

Voilà ce qu'était cette seconde lettre. Sans doute la familiarité qui existait entre Yauxbelles et Graindorgc autorisait une partie des termes dont il s'était servi, et la rhétorique à l'usage de notre héros ne faisait que se réfléchir dans les allures pittoresques de son style. Cependant il régnait au milieu de tout cela une Ironie à laquelle GiUestin n'était point habitué, et un tour perfide qui trahissait des préoccupations

nouvelles. En pesant les expressions de la lettre, on voyait qu'elle manquait de franchise dans la gaieté et de naturel dans les fanfaronades.

A celte double lecture, il se fit dans Tàme de Yauxbelles une réaction contre des importunités si impérieuses. Il n'avait cédé jusque-là que par la contagion de Texemple. Autour de lui, chacun semblait comprendre ainsi son mandat, et il ne se croyait astreint ni à plus de vertu, ni à plus de sévérité qu*un autre. Tout député se met à la merci de ses électeurs et ouvre volontiers une agence à leur usage : c'est la règle ; elle compte peu d'exceptions. Seulement, il s'agit de saisir la limite délicate où cette servitude n'est plus compatible avec la dignité. Yauxbelles en était arrivé là ; il ne pouvait obéir sans s'abaisser ni résister sans se compromettre.

Même en isolant les deux demandes des formes qu'elles avaient revêtues, son embarras n'était pas moindre. De nouveau il se trouvait placé entre les deux camps qui divisaient Saint-Sylvain. Accorder la recette particulière aux Simonneau, c'était irriter les Graindorge : et se déclarer pour les Graindorge, c'était rompre avec les Simonneau : étemel écueil de sa position que de n'être précisément avec personne, et de ne vivre que par la tolérance des deux partis. Que s'il les mécontentait l'un et l'autre, ils allaient se réunir contre lui et le briser au premier choc. Abandonné par les Graindorge, délaissé par les Simonneau, il restait seul et comme un général sans soldats. Les services qu'il avait pu rendre avaient passé par le canal des deux grandes puissances de l'arrondissement, en sorte que Céleslin n'avait pu s'y ménager des influences directes. Les intermédiaires avaient eu seuls les honneurs de la position.

Yauxbelles comprenait cela : il savait qu'en rompant avec Évariste et avec Yictor, il s'interdisait toute chance de réélection, tout avenir parlementaire. Le soin de son honneur fut pourtant le plus fort ; il obéit à une inspiration honnête. Un

vieux militaire Ggurait au nombre des prétendants à la rc* cette qui venait de vaquer : c*était un homme estimé à Saint* Sylvain, et qui comptait d^honorables services ; il tenait d*ailleurs à Tadministration des finances, et ce clioix ne troublait pas les règles naturelles de la hiérarchie. Vauxbellcs en fit son candidat, alla voir le ministre, puis les directeurs, y mît tant d'insistance et tant d'activité, que la nomination de son protégé arriva à Saint-Sylvain dix jours après les lettres qu*il en avait reçues. Ce fut sa seule réponse.

Qu'on juge des colères avec lesquelles cet acte dMnsurrection fut accueilli. On eût plutôt pardonné à Yauxbelles un choix entre les deux influences qui régnaient à Saint-Sylvain, que cette nomination imprévue.

— C'est combler la mesure ! s'écrièrent les Simonneau. Un intrus ! Encore, s'il nous eût préféré les Graindoi^e !

— Je m'y attendais, dit Évariste en se frottant les mains : il s'est aliéné les Simonneau. Décidément, c'est un homme au sac.

Un Bovveau IIIihrx4«te«

A mesure que l'étoile de Gélestin s'en allait déclinant, celle d'Évariste se dessinait d'une manière plus nette. Les choses en étaient arrivées à ce point que notre héros pouvait s'envelopper de moins de réserve et laisser pénétrer ses projets. Il devenait môme utile que l'idée de sa candidature se répandit au dehors et y occupât les esprits.

On va voir ce sentiment dominer dans l'entretien qui s'enga-

ge entre Graindorge et Rieussec. Graindorge est sur son divan, partagé entre sa pipe et un livre ouvert devant lui, au moment où son confident vient, comme à Tordinaire, prendre le mot dVdre de la journée.

— Ah ! c'est toi, mon fils, dit notre héros, comme s'il s'arrachait avec peine aux charmes de sa lecture ; tu me trouves aux prises avec ce tendre Racine. Quel homme prodigieux, mou cher! comme on vit avec plaisir dans son commerce ! c*est plein d'idées, et nourri, et harmonieux et pur ! Décidément on ne travaille plus dans ce goût; la recette s'en perd.

Iules ne trouvait pas un mot à répondre à cette apologie du grand tragique; la surprise empêchait sa parole de se faire jour. Enfin il trouva ces mots :

— Du Racine, Évariste ! serais-tu malade, par hasard ?

— Non, mon cher, non ; on ne saurait trop recourir aux bons modèles. Il y a là-dedans, yois-tu, poursurit Évariste en frappant sur le volume, il y a là des leçons pour tout le monde, pour les artistes, pour les diplomates, pour les hom* mes politiques. Ëtes-vous épris de la forme? la forme y est; cherchez-Yous le fond ? le fond s'y trouve, et quel fond ! Tiens, mon petit, ajouta-t-il, j'en étais ici, au troisième acte de Mithridate. Quel début magistral I quels vers carrés ! Que me répondrais-tu, par exemple, si je te disais dans la langue de cet ingénieux Racine :

Approchez-vous, mon fils. Enfin, Theure est venue Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue; A mes nobles projets je vols tout conspirer ; Il ne me reste plus qu'à tous les déclarer.

— Eh! que diable veux-tu que je réponde? dit Rieussec, ne sachant pas où son ami voulait en venir.

— C'est pourtant, continua Évariste, dans les grands auteurs que Ton trouve de pareilles entrées en matière. Avec des autorités plus médiocres, j'aurais pu te dire : Le grand Boud-

dha a eu trente-deux mille métamorphoses; je veux imiter cet Asiatique; je prétends me transformer, me transfigurer; et avant peu, mon petit, je t*en donnerai le spectacle.

— Vraiment! dit Rieussec.

— Mais, ajouta Ëvariste, combien la manière de cet élégant Racine est préférable.! C'est Tantique dans toute sa pureté 1 Les procédés directs, naturels; la phrase précise, succincte, voilà, mon fils, ce que Ton apprend dans le commerce des écrivains de la bonne époque. Écoute plutôt :

Et chassant Célestln de la chambre étonnée, Renverser en un jour l'ouvrage d'une année.

— Ah! s*écria Fami du prince mis enfin sur la voie, je commence à comprendre. Ta poétique s*eiplique : tu veux te débarrasser de Vauxbelles.

— C'est toi qui Tas nommé, mon fils. Il n'y a pas dix -huit mois, je le portais au pinacle; aujourd'hui je l'en précipite. D'autres temps, d'autres soins. A qui la faute, d'ailleurs? A Gélestin. Il n'a pas répondu à ce que j'attendais de lui. Nous l'avons vu h l'œuvre ; incapable, impuissant, mon cher. l\ ne tire parti de rien, se laisse jouer sous jambe ; on lui met un chêne dans les mains et il en fait une quille. Cest un honmie jugé.

— Jugé et condamné ! dit Rieussec en forme d'écho.

— 11 n'a pas compris son temps, poursuivit Ëvariste. Moi, en un clin-d'œil, j'ai tout vu, tout deviné. La politique^ mon fils, comprend aujourd'hui des êtres de deux sortes, ceux qui tirent la couverture à eux, ceux qui ne la tirent pas. Les uns sont bien nantis, les autres à découvert : La civilisation enseigne à l'homme de ne point se laisser manger la laine sut* le dos : c'est la seule chose qui nous distingue positivement du mouton.

— La nuance est ingénieuse, dit Rieussec.

— Le bel honneur pour Saint-Sylvain ! s'écria Ëvariste en

s'animant^ que de se voir entre les mains d'un homme qui tire un mëdiocre parti de son affaire. Cela se sait, et les autres arrondissements en Tont des gorges-chaudes. LMntërêt n*est pas seul compromis, l'amour-propre en souffre également. 11 y a là de quoi perdre l'Argentine de réputation et faire descendre le mont Serrai des hauteurs qu'il occupe*sur la carte?

— Ainsi^ dit Rieussec, tu vas exécuter Gélestin !

— Oui, mon fils, et nous y apporterons un sentiment d'humanité ; ce sera fait d'un seul coup, sans qu'il ait le temps de souffrir. Aussi, pourquoi cet homme n'a-t-il pas bec et on gles comme tout le monde ! C'est une lacune déplorable dans son organisation. Ensuite, mon fils^ un fond de préjugés, des scrupules, la crainte de se mêler hardiment à ce qui se fait ! Que diable ! ou l'on est de son temps ou l'on n'en est pas : quand on n'en est pas^ on se fait embaumer et l'on passe à rétat de momie ; mais quand on en est, on y va de cœur et d'âme, on prend de tout, on se mêle à tout, on ne se laisse pas faire son compte par les autres et l'on cherche à faire le leur. Des scrupules aujourd'hui ! c'est bien choisir son moment ! Autant reprendre la perruque à marteaux et le bec à corbin ! J'aimerais mieux ça.

— Condamné, dit Jules, condamné, à l'unanimité ! Mais qui mettre en sa place? ajouta-t-il pour sonder la pensée de Graindorge.

— Oui, dit celui-ci, qui mettre en sa place? Voilà le point délicat, épineux.

— Epineux et délicat, répéta l'écho.

— Et bien ! j'ai un homme, dit Évariste.

— Tu as un homme ? répliqua Rieussec ; tu es alors plus avancé que ce philosophe qui en cherchait un.

— Un homme à souhait, je m'en flatte, continua Évariste, avec un sangfroid achevé.

— Et cet homme? demanda Rieussec.

— C'est moi^ dit Graindorge^ en prenant une pose carrée et majestueuse sur les coussins du divan.

Quelque habitué que fût Fami du prince aux écarts d'amourpropre et aux prétentions démesurées de Graindorge, il ne put contenir un mouvement de surprise. JusquUci^ les ambitions de notre hérons s'étaient bornées à un rôle local, et Rieussec ne croyait pas que sa vue s'étendit jamais au-delà. Aussi ce sentiment se fit-il jour dans sa réponse :

— Toi ! dit-il.

— Moi ! s*écria Ëvariste, décidément emporté par les réminiscences tragiques ; moil dis-je, et c'est assez. Qui veux-tu que ce soit si ce n*est moi? on m'a vu à l'œuvre à Saint- Sylvain. N'y ai-je pas opéré à la satisfaction générale ? Y ai-je manqué une seule campagne ? Y ai-je fait une faute? Ce sont des preuves, cela, c'est du génie ou je ne m'y connais guère. Au fond, que me manque-t-il ? Un plusjvaste théâtre. Les situations font les hommes. A Sainl-Sylvain^ j'ai été ce qu'il fallait être à Saint-Sylvain, rien de moins, rien de plus. J*ai tenu mon génie à votre hauteur, j'en ai adouci les rayons pour ménager les facultés visuelles de l'arrondissement. Partout je serai le même : toujours au niveau de mes devoirs.Tu verras! tu verras!

C'est à Paris, mon ûls, que je prétends marcher.

— Paris? dit Rieussec, ne revenant pas de son étonnement.

— A Paris, ajouta Evariste, dans la capitale des souscriptions de chemins de fer, au centre des soumissions cachetées.

Ce dessein vous surprend, et vous croyei peut-être. Qu'un orgueil excessif aujourd'hui le fait naître; J*excuBe votre erreur, et, pour être approuvés, De semblables projets veulent être achevés.

— A la bonne heure ! dit Jules en poussant un soupir qui ressemblait à un acquiescement.

— Oui, mon ûls, le dessein en est pris, il faut que j'arrive à la chambre.

Ne voua figurez point que de cette contrée,

Par d'éternels remparts elle soit séparée ;

Je sais tous les chemins par où je dois passer,

Et si le Simonneau ne me vient traverser,

Sans reculer plus loin cette bonne fortune,

Je me rends dans trois mois au pied de la tribane.

Toujours pour me servir de la langue de cet harmonieux Racine. Divine plume! On dirait que c*est écrit pour moi, ajouta Evariste en feuilletant de nouveau le Yolumc qu'il avait sous les yeux.

— - J*accepte la fin, répliqua Rieussee, vaincu par tant d'assurance, mais oîi sont les moyens?

-^ Mon fils, dit Graindorge avec un accent de reproche, voilà encore de vos soupçons. Vous' êtes un vrai Thomas, un incrédule ; vous douter de vos dieux. Les moyens ! il s'en troutera, n'en soyez point en peine. J'ai conduit la partie pour le compte des autres; il y aura du malheur si je n'en viens pas à bout pour le mien. Gonnait-on seulement Vauxbelles dans l'arrondissement? Il n'a qu'à en faire l'essai. Qu'il y batte le rappel, il verra de combien d'hommes se compose son bataillon. C'est moi que l'on connaît ; c'est moi qui suis l'idole de la campagne et de la ville ; passe-moi le mot. La modestie est une vertu théologale, mais il n'y faut point mettre d'excès.

— Ainsi, c'est convenu, tu seras député, dit Rieussee.

— Je serai député, dit Evariste.

Voilà Tambition dont mon âme est saisie,

— Et qiiand cela?

— Avant six mois !

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

— Féimons ce livre, ajouta Evariste. car ce Hacine est entraînant. Je finirais par ne plus parler que le langage des

dieux. D^ailleurs, mon fils, j'ai encore quelques paroles graves à l'adresser.

Graindorge en était là quand des pas se firent entendre dans le vestibule ; le son se rapprochait peu à peu.

— Qui vient nous déranger? dit-il avec humeur.

La porte .s'ouvrit et Gérenflot montra son profil avec Thésitation d'un homme qui a peur d'être indisci-et. U venait, comme Rieussec, prendre le mot d'Evariste :

— Entre, dit ce dernier : aussi bien tu n'es pas de trop. J'avais besoin d'un témoin.

L'époux de Gervaise entra et garda devant son chef naturd une attitude respectueuse. 11 resta debout pendant qu'Evariste et Jules étaient assis.

— Gérenflot, dit Graindorge, en deux mots tu vas être au courant. Nous venons de condamner Célestin Yauxbelles.

— Ah ! répliqua le propriétaire du Café du Commerce, sans attacher à cette exclamation la plus légère importance.

-^ Qu'est-be donc j Gérenflot? dit Évariste : est-ce que ta défendrais Célestin, par hasard !

— Moi, répondit le pauvre garçon, défendre quelqu'un. Dieu du ciel! Et quand vous l'avez condamné! Allons donc!

— A la bonne heure ! dit Graindorge en poursuivant son discours. Nous avons condamné Yauxbelles et je prends sa place.

— Prenez, monsieur Évariste, prenez, dit Gérenflot; ce n'est pas moi qui m'y oppose. Vous n'en prendrez jamais assez, à mon gré. Allez toujours ; ça vous est dû.

— Ainsi , c'est convenu , poui-suivit Évariste , nous allons commencer notre croisade. Et d'abord, adieu à la vie de jeune homme ! Gérenflot, ajouta-t-il.

— Monsieur Évariste , répliqua celui-ci dans l'attitude du soldat qui attend une consigne.

^ Fais-moi disparaître toutes ces pipes, dit Graindoi^ge d'un ton de commandement.

— Les pipes? dit Gérenflot.

— Oui : les vareuses aussi.

— Les vareuses?

— Et n'oublie pas les casquettes. Réforme générale sur tous les points. Enlève, enlève hardiment, ajouta Ëvarisle pendant que Gérenflot exécutait une rafle complète. Qu'il ne reste plus de vestige de tout cela. Dès le moment que je deviens un homme grave, il faut que je prenne les dehors de remploi. Un homme grave ne porte pas de casquettes, et encore moins de vareuses; il a le chapeau noir et Thabit noir. L'homme grave ne se sert pas de pipes; à peine fume-t-il des cigares. Changement sur toute la ligne ; métamorphose de la tête aux pieds. Va toujours, Gérenflot.

Celui-ci continuait à faire un bloc des articles prohibés et les jetait dans un cabinet de décharge.

— Allons, dit Graindorge en voyant les progrès de la métamorphose, la tenue est meilleure. 11 faudra changer le papier de la chambre; quelque chose de plus sombre, de plus sérieux. Tu verras le tapissier, Gérenflot.

— Oui, monsieur Évariste, repondit celui-ci en enlevant les dernières pipes, celles du râtelier d'honneur.

Graindorge ne put comprimer un soupir au moment où il porta la main sur sa noix favorite, celle qui figurait le buste de Napoléon coiffé du petit chapeau.

— * Un moment, Gérenflot, un moment, dit-il avec vivacité.

L^époux de Gervaise s'arrêta par un mouvement presque mécanique. La voix d'Êvariste produisait toujours cet eflet sur lui. 11 attendit de nouveaux ordres.

— Gérenflot, dit Graindorge d'un ton pénétré et mélancoli* que, c'est une abdication, une véritable abdication, que je signe aujourd'hui. Celui qui figure au bout de cette pipe, ajouta-t-il en s'cmparant de son calumet préféié, ne fit pas un plus grand sacrifice à Fontainebleau. Je perds aussi un empire, et quel empire !

— Oui, quel empire! dit Gérenflot, essayant de venir en aide à cette âme souffrante.

— Il le fallait, poursuivit Graindorge ; je me résigne. Mais hélas ! je sais ce que je quitte et je ne sais pas ce qui m'attend. J'abandonne une vie de succès pour entrer dans une vie de luttes. N'importe, chassons ces idées sombres. On dira de moi:

Il fit des dëpatés, et puis il voulut Tdtre.

— Quoi de plus naturel ? dit Gérenflot ; on voit manger les autres, et Feau vient à la bouche.

— J'abdique donc, ajouta Graindorge; mais en abdiquant, je conserve le droit de choisir mon successeur. Gérenflot, prends ma plus belle casquette*

— La voici ; monsieur Évariste.

— Ma plus belle vareuse.

— La voici.

— Quant à la pipe, poursuivit Graindorge, celle^^ci est Fi* déal du genre ; elle a Thaleine douce comme celle d'un enfant. Jamais d'humeur, jamais de caprice : c'est le caractèi'e le plus égal que j'aie jamais connu. Et culottée 1... il faut voir avec quel art, avec quel soin ! J'y ai employé le souffle de mes plus belles années. Pourtant il faut renoncer à tout cela : la grandeur ne se donne pas, elle s'achète.

Cet épanchement philosophique tenait en haleine Tatten* lion des deux auditeurs ; ils se demandaient où Évariste voulait en venir.

^ Voici donc, poursuivit-il, les plus beaux attributs de ma vie de jeune homme, les témoins de mes conquêtes passées : ma vareuse, qui assista à tant d'escalades ; ma casquette, qui tombait si naturellement sur mon oreille ; ma pipe, qui semblait identifiée à mon appareil respiratoire. Emblèmes chéris tst regrettés, ajouta-t-il avec un accent presque tragique, re-

cevez, avec mon dernier adieu, une destination nouvelle. GérenQot, donne ma casquette à Rieussec. . Gérenflot obéit.

— Ma vareuse !

Gérenflot donna la vareuse.

— - Mon fils, ajouta Graindorge, acceptez ces deux objets comme les insignes de l'empire que je vous laisse. Ty ajoute cette pipe; c*est comme si je vous donnais Tun de mes pou« mons. Servez-vous du tout comme je m'en suis servi moimême. Dès aujourd'hui vous régnez à Saint-Sylvain ; vous êtes souverain ici, mon fils. Je vous laisse un trône tranquille et des sujets respectueux. Quant à moi je vous suivrai de loin comme Charles-Quint suivait Philippe II des hauteurs du couvent de Saint-Juste. Soyez cassant avec les hommes et volage avec les femmes, voilà à quel prix Tempire se conserva et s^obtient. Maintenant, mon fils, venez ici que je vous embrasse. Cette accolade vous servira de consécration.

Jules Rieussec se prêta à cette investiture burlesque. Quant à Graindorge, il avait un air si solennel que Tépoux de Gervaise se sentait gagné par un attendrissement involontaire.

— Gérenflot, dit Evariste en se retournant vers lui, tu donneras ma queue d'honneur à Jules. C'est encore un insigne ; il faut que mon successeur les ait tous. Pour moi, je brûle mes vaisseaux; je ne mets plus les pieds dans ton établissement : un homme grave ne va point au café.

— Quoi! vrai! monsieur Evariste? dit Gérenflot frappé d*un coup douloureux.

— 11 le faut, mon brave Gérenflot ; c^est encore un sacrifice que je fais à la grandeur. Tu m'excuseras auprès de Gervaise. Maintenant, ajguta Graindorge, il faut que je sois député; il le faut à tout prix, par tous les moyens, dussé-je pour cela épouser la fille de Victor Simonneau. Adieu, mes amis, laissez-moi seul; j'ai besoin de quelques heures de recueillement.

Rieussec et Gérenflot sortirent; Rieussec plus surpris qu^enchantë, Gérenflot en proie à un chagrin prorond. LMdée qu'Evariste allait manquer à son établissement était si affreuse, qu*il ne pouvait y croire. 11 rentra chez lui le cœur navré.

— Qu'as-tu donc ! lui dit Gervaise en Tapercevant; on croirait Yoir marcher un déterré.

— C'est tout comme, ma femme, répliqua Gérenflot; j*aimerais autant être à dix pieds sous terre. Figure-toi, ma mignonne, que M. Evariste ne veut plus mettre les pieds ici.

— Ah î dit Gervaise, et pourquoi cela?

— Qui le sait! répliqua Gérenflot; il a en vue d'être député; c'est son idée. Une poussée d'ambition, quoi!

— Ce n'est pas fait, dit Gen-'aise.

— Sans doute, mais ça se fera, ajouta Gérenflot. Tu sais bien que quand M. Evariste s'est mis quelque chose en tête, il faut que ça marche bon gré mal gré.

— On y avisera, dit Gervaise.

— Ah bien ! un peu qu'on pourra empêcher la chose, poursuivit Gérenflot. Il y est butté M. Evariste, mais batte au possible. Plutôt que de ne pas être député, il épousera la fille à Victor Simonneau. Oui il l'épousera, entends-tu.

— C'est ce qu'il faudra voir, dit Gervaise.

Gérenflot n'avait pas l'habitude de lutter contre sa femme, et d'ailleurs il eût aimé à partager des doutes qui devaient rendre à son établissement celui qui en avait fait si longtemps l'orgueil. Il se retira sans insister davantage.

— Toujours la même cette Gervaise, disait-il à part lui! Un cai'actère de fer ; mais quelle femme d'ordre !

On a vu à quel héroïque moyen la marquise avait eu recours pour s'assurer un peu de repos et laisser sans prétexte les hallucinations du général. Ce moyen n'avait pas suffi; Yauihelles s'était dévoué en vain. A Tâge du vieillard^ une manie prend aisément les caractères de la démence, et une fois logée dans le cerveau, elle y étend de tels germes, que rien an monde ne saurait la détruire. La manie du gentilhomme était désormais de croire qu'un devoir de race Tohligeait à la plus stricte surveillance, et que le moindre relâchement entraînerait une faute capable de souiller son hlason. Quoique le bruit du départ de Célestin fût parvenu à ses oreilles de mille côtés, il s'obstinait à ne voir là-dedans qu'un piège, qu'une embûche. Il jugeait les amoureux et leurs ruses en homme élevé à l'école du dernier siècle et du vainqueur de Mahon. On disait Vauxbelles éloigné; c'était une raison de plus pour le croire aux portes du château. Ainsi raisonnait le vieillard obéissant aux souvenirs d'une jeunesse orageuse et à l'opinion qu'il s'était faite de la vertu des femmes dans le commerce des marquises de son temps.

La position des hôtes de la Chênaie, au lieu de s'améliorer, empira donc de jour en jour. A mesure que la raison du général s'affaiblissait, il perdait le sentiment des derniers égards dus à des femmes et jusqu'à cette convenance de formes qui est le titre et la parure du gentilhomme. Rien n'avait été changé dans les consignes ridicules dont il entourait les avenues de la Chênaie : c'était toujours la même

défiance et les mêmes rigueurs. Non content de «disposer des argus à toutes les portes, le général payait de sa personne et complétait son système défensif par des rondes continuelles ; on Teût dit au sein d'une place assiégée et en face de Tenncmi. Les choses allèrent si loin^ que la domesticité ellemême ne put se méprendre sur Tétat du vieillard.

— Il a un coup sur le timbre, se disait-on dans les offices et dans la loge du garde-champêtre.

Ou bien :

— Notre pauvre maître va se promener dans la lune^chuchottaient entre eux les valets quand ils le voyaient s^enfoncer dans le parc avec une vieille arquebuse sur Tépaule.

Le général était notoii'ement en proie à un dérangement mental et il dépendait de la marquise de se délivrer de ses obsessions : deux femmes ne pouvaient vivre seules avec un fou qui les tenait sous le séquestre. Il y avait à cela plus d'un péril; toute mesure de précaution eût été légitime. La roar* quise ne se laissa pas dominer par ces motifs ; les devoirs de race parlèrent plus haut. Outre les hôtes de la Chênaie, il ne restait, en fait de Rochemarne, que deux douairières fort âgées et qui ne pouvaient être d'aucun secours au vieillard. A moins de confier Tinsensé à des valets ou de le remettre en des mains étrangères, il fallait que la marquise et sa fille en prissent soin. Les deux femmes n'hdsilèrent pas ; elles se dé* vouèrent à cette tâche. Elles connaissaient la manie du général, elles essayèrent de la désarmer, de la réduire en y abondant. Plus que jamais^ la Chênaie devint une enceinte inaccessible aux personnes du dehors. Aucune visite, aucune sortie. Un couvent n'est pas plus strictement muré, et jamais recluses ne se résignèrent à leur sort avec une patience plas exemplaire.

Cette abnégation n'amena aucun changement dans Tétat du général ; il se montrait toujoui^s aussi sombre, aussi inquiet. Tantôt, il gardait pendant une semaine entière le silence

le plus absolu, en se contentant de jeter autour de lui ce regard soupçonneux qui trahit les alién^^s. Tantôt cette taciturnité faisait place à de violentes sorties, où les préoccupations privées et les haines politiques occupaient une place égale. Gabrielle et sa mère supportaient héroïquement ces phases d'une affreuse maladie, ces changements d^humeur, ces caprices plus d'une fois blessants pour elles. (Test sous Tinfluence de l'esprit de parti que le général éprouvait les plus terribles crises, et il lui échappait alors des paroles qu'en des moments lucides il eut regrettées sans doute, et qui prouvaient jusqu'à quel point son cœur était ulcéré. Paris devenait surtout l'objet de ses imprécations ; il ne lui pardonnait pas d'avoir fait crouler un trône en trois jours.

— Ville maudite ! s'écriait-il, et le feu du ciel ne la dévore pas! Une monarchie de dix-huit siècles y a reculé devant quelques blouses ! Un régiment de gamins nous a tous vaincus ! Qui l'eût dit du temps des La Trémouille, lorsqu'un homme d*armes mettait en fuite des milliers de manants et que le regard d'un seigneur faisait tomber à genoux des légions de vassaux !

Loin de combattre ces idées, les deux femmes s'efforçaient de s'y associer et de flatter les caprices du malade.

— Cela reviendra, disait là marquise.

— Oui, mon oncle, cela reviendra, ajoutait Gabrielle. Ayex confiance dans l'avenir.

Cet acquiescement toucfiait le vieillard et semblait ramener la confiance dans son cœur ,- il se rapprochait alors de ses parentes.

^ N'est-ce pas, mes enfants, disait-il, que tout ceci ne peut pas durer? J'ai le dernier mot de l'empereur Nicolas, ajoutait-il en s'égarant dans ses rêves ; il y a dos Cosaques qui marchent pour tout remettre en ordre. Il faut qu'on leur donne, à ces gens de Paiis, une leçon dont ils se souviennent

longtemps. Ah ! il vous en cuira, Messieurs de la boutique ï Gare à Nicolas !

On ne pouvait mieux caresser la mauie du malade qu^en Brunissant à lui dans ce refrain favori :

— Quel grand empereur! dit la marquise.

— 11 est au moins maître chez lui, ajouta Gabrielle.

— N*est-ce pas, s'écria le vieillard rayonnant, n*est-ce pas qu'il est le seul à savoir régner ? Voilà un souverain, du moins. Pour un mot de politique, le knout; pour une ligne, la Sibérie. Quel noble empereur! aussi m'a-t-il dit son dernier mot.

— Vraiment ! dit la marquise continuant à jouer son rôle, et quel est-il?

A cette interpellation directe^ Finsensé parut se léveiller comme d'un rêve. Il regarda à droite et à gauche d'un air effaré, se leva de dessus sa chaise et vint rôder autour des deux femmes en les examinant avec défiance ; puis, il se plaça en face de la marquise et lui dit :

— C'est cela, vous voudriez m'arracher mon secret, et je sais pourquoi. Vous iriez le vendre. N'avez-vous pas fait alliance avec des robins? Une Rochemarne, fi donc!

— Mais, mon frère, dit la marquise...

— Fi donc ! fi ! répéta l'insensé avec un ricannement guttural qui faisait mal à entendre.

11 gagna la porte en appuyant sur ce mot et la ferma avec violence sur les deux femmes.

Elles échangèrent un regard douloureux.

Ces scènes se renouvelaient souvent sans que la patience de la marquise et de sa fille en fût ébranlée. Rien de plus touchant et de plus délicat que les soins dont elles entouraient le pauvre aliéné. On l'avait soumis à une surveillance, mais si lointaine, si indirecte, qu'il ne pouvait en aucune manière la soupçonner. La marquise ne voulait pas que son beau-frère eût un seul instant la conscience de son état. Les valets

avaient pour lui le même respect et lui obéissaient comme sMl eût joui de toute sa raison. Il allait et venait librement, donnait des ordres, gardait toutes ses allures de maître du château. Ses manies même ne rencontraient point de contradicteurs ; chacun s'y prêtait le plus docilement et le plus sérieusement du monde. La marquise savait à quel point la domesticité est cruelle pour les insensés et à quels mauvais traitements sont en butte ceux qu'on lui livre sans défense. Elle avait donné à ce sujet les instructions les plus sévères et en surveillait elle-même Texécution.

Parmi les mesures que Ton avait prises dans Fintérét du malade, il en était une que justiGaient des crises assez fréquentes. Afin de prévenir les dangers d*un moment d'exaltation, on Pavait logé au rez-de-chaussée du château, dans une chambre qui s'ouvrait sur le parc. Un domestique, couché dans une pièce voisine, devait veiller sur lui d'une manière spéciale et prévenir ses moindres désirs. Placé si près de Tinsensé, il était difficile qu'aucun de ses mouvements lui échappât, et il se trouvait en mesure d'accourir à son premier cri. Chaque soir, il l'aidait à se mettre au lit, et se retrouvait là, le lendemain, au moment où le général en s'éveillant avait besoin de ses services.

Les choses, ainsi réglées, marchèrent pendant quelque temps sans qu'il fût besoin de recourir à des précautions plus grandes. La folie avait toujours le même caractère ; c'était la crainte d'une mésalliance et d'une sorte de trahison de la part des siens. Le malade avait demandé que de nouvelles herses fussent ajoutées aux portes du château : on se prêta à ce désir. Sur ses instances, on garnit également les haies de quelques épieux , cachés dans l'épaisseur du feuillage; on ajouta sur les chaperons des murs de nouveaux tessons de verre et l'on sema les points les plus éloignés du parc de chausse-trappes et de pièges à loups. C'étaient autant de satisfactions que l'on donnait à cet enfant, autant de moyens à

l'aide desquels on cherchait à ramener une raison égarée. Chaque matin le général passait une inspection de ces engins de guerre, avec Tespoir d*y trouver son ennemi engagé et à sa merci. Ordinairement le garde-champêtre raccompagnait dans cette tournée, afin que le vieillard ne tombât pas luimême dans un des pièges tendus à de chimériques malfaiteurs. Un matin, Guillaume allait commencer sa ronde ordmaire, lorsqu^on frappa à la porte de son logement. U ouvrit; c'était un braconnier bien connu de lui, et qui plus d'une fois l'avait mis en défaut. Aussi, le garde-champêtre raccueiUit-il avec la majesté du fonctionnaire, pendant que Tautre gardait les humbles allures du justiciable.

— C'est toi, Pierre! dit le garde.

— Oui, maître Guillaume, répondit le braconnier; excuses si je vous dérange. Deux mois et je m'en vas.

— Probablement, quelque procès -verbal qu'on faoni dressé, dit le garde en fronçant le sourcil.

— Non, maître Guillaume, non.

— On te connaît Pierre, on le suit de l'œil. Tu tiens Taffût dans le bois de Mirieux. Heureusement pour toi , ajouta le garde, que c'est hors de nos terres. Aux autres à avoir Tœil à leurs lapins; mais si tu touches jamais aux miens, Pierre, il pleuvra du papier timbré.

— Pas de danger , maître Guillaume, répondit le braconnier. Peste, il ne fait pas bon se frotter à tous. Vaut mieux vous avoir pour ami, ma fine. Aussi, c'est un avis que je viens vous donner, rien que ça.

— Un avis?

—Oui, maître Guillaume, un bon avis.

— Alors, parle, ajoute le garde, et vivement. On m'attend au château ; nous allons battre le parc.

— Tant mieux, dit le braconnier, ça se rencontre bien. Et cherchez avec soin, maître Guillaume : à coup sûr, tous y trouverez un loup^arou.

LB COQ DU CLOCHBll. 239

— Un loup-garou ! dit le garde, en riant.

— Oui, un loup-garou, ajouta le braconnier, ou quelque chose qui y ressemble. Ce n'est point une plaisanterie, maître GuiUaume. Je l'ai vu de mes deux yeux.

— En voilà bien d'un autre, dit le garde; tu Tas vu, distu î Et, qu'as-tu vu ?

^ Le loup-garou I

«-» Encore ! dit le garde.

^^ Ce sera alors ce que vous voudrez, maître Guillaume, poursuivit le braconnier. Je ne veux vous contrarier en rien. Hais, n'empêche qu'à trois reprises différentes je Tai aperçu sous vos ormes. Ne riez pas, c'est comme je vous Taltirme et réitère. Pas plus tard que cette nuit encore, entre une et deux heures du matin. Vrai comme on me nomme Pierre.

— C'est-à-dire que tu rôdais par là en temps indu, s'écria le garde-chàmpêtre, prenant acte delà déclaration. J'ai presque envie de te dresser un procès-verbal.

— Allons, dit le braconnier, voilà que vous tournez la chose du mauvais côté. Rendez donc des services pour qu'on vous paye de cette monnaie. Il y a de quoi décourager.

— ^ Parions que si jô vais chez toi, répliqua le garde, j'y trouve des lapins prohibés. Je te l'ai toujours dit, Pierre, tu monteras sur l'écbafaud.

— Assez causé; je connais cet air-là. Je vous ai prévenu qu'il y a un loup-garou sous vos ofmes, ajouta le braconnier 4 faites-en votre profit. Il se promène la nuit, mettez-lui la main dedsuâ; ça vaudra mieux que de troubler le pauvre monde dans âon petit commerce. Et puiâ, si voua n'êtes pas cootenti prenez à gauche. Le monde est grand.

Le braconnier quitta la place sur ces mots, 6n y ajoutant un geste d'une énergie peu respectueuse.

— Tu me manques ? s'écria Guillaume, attaqué dans sa dignité de fonctionnaire; c'est bien; je te ferai voir si j'ai le bras long. Je vais dresser un verbal.

L'agent de la force publique se radoucit pourtant, et il ne lui resta plus bientôt que Timpression du fait révèle par le braconnier. Vainement voulut-il s'en défendre; malgré lui, cette pensée le dominait. En parcourant le parc^ il examina avec plus d^attention les allées qui, la veille, avaient été latissées. Quelques vestiges s* y laissaient voir, et précisëment vers l'endroit que le braconnier avait désigné. Guillaume ne croyait pas aux loups-garoux; mais, en homme préposé à la répression des délits, il croyait aux criminels et se montrait disposé à en voir partout. La nuit suivante il fit bonne garde, et monta une longue faction à la hauteur du point suspect. Peine inutile ! rien ne vint justifier les révélations du braconnier et le garde se crut dès lors le jouet de ce coupable industriel. G*était évidemment une revanche des procès-verbaux fulminés contre lui. La seule circonstance qui frappa Guillaume, ce fut comme un bruit d'espagnolette, lorsqa*il se trouva vis-à-vis de la pièce qu'occupait le général. 11 prêta Toreille; ce bruit ne fut suivi d'aucun autre; de sorte qu'il regagna son lit avec l'idée qu'il avait été dupe d'une mystification, et bien résolu de ne pas pousser la complaisance plus loin.

— Vil garnement ! s'écriait-il en retrouvant sa couche, il ne sera pas dit que tu auras joué un fonctionnaire de l'État. C'est le gouvernement que tu as outragé dans ma personne; tu auras ton verbal.

Cependant, à quelques jours de là, la bonne foi du braconnier fut cruellement démontrée. Le valet qui soignait le général, en entrant un matin dans sa chambre, fut surpris de ne l'y point trouver. La croisée était toute grande ouverte, et Ton crut d'abord que le malade^ levé de meilleure heure que de coutume, avait dirigé sa promenade vers le parc. On chercha dans tous les sens^ on appela à haute voix; personne ne répondit. Le garde-champêtre lui-même exécuta une battue et ne trouva aucun indice. L'alarme fut générale au château.

On prévint la marquise qui descendit avec Gabrielle. On fit de nouvelles recherches. Les deux femmes suivaient les valets, et examinaient les moindres huissons avec une attention inquiète. Ce fut ainsi que Ton arriva devant le saut du loup> placé au niveau des allées. S'avançant jusqu'à cette limite, GabrieUe, par une sorte d'instinct^ jeta les yeux dans les profondeurs du fossé. A rinstant, on Fentendit pousser un cri de douleur et de surprise. On accourut ; c'était le corps inanimé du vieillard, souillé de sang et de vase. Sous l'empire de ses préoccupations habituelles, souvent il avait dû se lever la nuit afin de satisfaire ses défiances, et cette fois les ténèbres ne lui avaient pas permis de voir que le terrain allait se dérober sous ses pieds.

Ainsi, une mort imprévue rendait aux dames de la Chênaie une liberté qu'elles avaient volontairement aliénée, et Gabrielle allait se trouver la seule héritière du nom et de la fortune des Rochemarne.

Cyonelnslon.

Le dernier des Rochemarne venait de s'éteindre et avec lui les préjugés du sang. Il ne restait de cette antique maison que des femmes disposées à transiger avec le siècle et dont la capitulation était d'avance prévue. On fit au général des obsèques dignes de lui ; on Tinhuma dans le caveau où reposaient les autres membres de la famille. L'homme ne descendait pas seul dans la tombe; l'esprit de caste l'y suivait. Ainsi passe tout ce qui a fait son temps.

Gabrielle avait un cœur trop viril pour se plaindre ; mais depuis longtemps sa force était à bout. Jusqu'alors Fespoir l'avait soutenue; aucun des obstacles contre lesquels luttait son amour ne devait être éternel. Elle savait se résigner et attendre ; le temps était de son côté. Aussi^ tant que vécut le général, aucun murmure ne s'échappa de ses lèvres; elle comprenait à quels devoirs la marquise était astreinte et en supportait vaillamment sa part. Mais quand une mort imprc* vue les eut délivrées Tune et Taulre de cet assujettissement, il ne subsistait plus de prétexte pour éloigner le prix de cette longue lutte. La marquise avait contracté un engagement plutôt tacite que formel; elle eût pu discuter sur les délais, essayer de nouvelles objections. Elle aima mieux s'exécuter franchement ; Gabrielle s'était montrée héroïque; elle voulut se montrer secourabie.

Les deux femmes s'entendaient si bien qu'il n*y eût entre elles aucune explication et pas un mot d'échangé. Gabrielle avait repris sa vie solitaire avec le même calme que si nen n'en fût venu modifier le cours. Seulement, son regard avait des flammes plus vives, ime expression plus radieuse ; on y voyait luire la pensée de jours meilleui*s. Elle marchait dans les allées du parc d'un pas cadencé comme si elle eût obéi au son d'une musique intérieure. L'ange de l'espoir la couvrait de ses ailes et répandait sur son front quelques reflets de son auréole. Le cbâteau> pendant le séjour du général, avait été négligé ; Gabrielle se chargea de lui donner des airs de fête pour qu'il fût digne de l'hôte qu'elle y appelait de tous ses tcÊux. Jamais les serres n^avaicnt eu de plus belles fleurs, ni les volières des oiseaux plus brillants^ C'était une métamorphose digne de la fée qui y présidait.

De son côté, la marquise ne perdait pas de tempsi et, peu de jourâ après la mort du général, elle écrivait à Vauxbdieé les lignes suivantes :

a Monsieur,

« Mon beau-frère vient de nous être enlevé de la manière la plus cruelle ; vous aurez sans doute appris par d'autres voies les détails de ce triste événement. Le souvenir en est trop douloureux pour que je m'y appesantisse.

« Nous voici libres ou à peu près ; si les affaires publiques ne vous retiennent pas impérieusement à Paris, venez nous voir à la Chênaie ; il est inutile d'ajouter que vous y serez le bien venu.

K Marquise de Rochemarre. »

Lorsque Célestin reçut ce billet, il crut voir le ciel s'entr'ouvrir. Le bonheur ne pouvait pas venir plus à propos, ni au milieu d'un découragement plus profond. C'était juste au moment où l'échec du chemin de fer pesait de tout son poids sur le malheureux député, et où, par un acte de justice, il venait de s'aliéner toutes les influences électorales de Saint-Sylvain. Isolé désormais, il se trouvait en face d'une chute prochaine et pouvait presque compter les jours qui lui restaient à vivre. La lettre de la marquise répara tout : l'amour guérit sans peine les blessures de l'ambition. Il y eut même^ dans cette crise, une heure d'élan où l'homme politique s'effaça tout entier. On le menaçait d'une défaite ; il résolut de la prévenir par une abdication. Les travaux de la chambre devaient durer encore, se prolonger pendant quelque temps; c'était autant de dérobé à son bonheur. Que lui importait, d'ailleurs, cette vie publique? N'avait-il pas été assez longtemps l'esclave de ces électeurs qui le menaçaient d'un délaissement? n'avait-il pas assez enduré leurs caprices, subi leurs exigences, épousé leurs querelles? Une occasion se présentait pour rompre cette chaîne; il fallait la saisir. Sous l'influence de ce sentiment, il prit la plume et écrivit au président de la chambre :

0 Monsieur et cher collègue,

« Des considérations de famille m^obligcnt à résigner entre les mains de la chambre les pouvoirs que j'ai reçus de mes électeurs. Veuillez, en rendant cette détermination publique, faire agréer à mes collègues Texpression de mes regrets et croire, etc.

« C. Yauxbelles, député de Saint-Sylvain. b

Cette lettre était à peine partie, qu'une sorte de remords s^empara de Célestin. On ne touche pas impunément au pouvoir; on n'y renonce pas sans combat. Pour s'interdire toute idée de retour^ Yauxbelles prit un parti décisif : il brûla ses vaisseaux. Le soir même, la malle-posle remportait du côté de Saint-Sylvain. Une fois hors de Paris, il respira avec plus d'aisance. L'atmosphère politique cessait de peser sur lui. Il restait avec son rêve le plus doux. Jamais son imagination n'avait eu tant d'activité et de ressort ; la nuit, dans ce demisommeil qu'amène la fatigue du voyage, une apparition gracieuse venait le visiter et ne le quittait que pour le laisser sous le charme. Auprès de ces joies du cœur, que son ambition lui paraissait petite! Il se prenait à regretter de n'avoir pas poussé les choses jusqu'au bout, de n'être pas volontairement descendu du siège qu'il occupait dans la magistrature. Vivre avec Gabrielle, loin du monde, loin des honneurs, était désormais son seul vœu, tout le reste lui paraissait bien vain, bien indigne de sa poursuite. Ceux que l'amour touche parlent toujours ainsi; il est vrai que cette (lèvre dure peu.

Yauxbelles arriva à Saint-Sylvain à la nuit close et frappa à la porte de son hôtel sans qu'on l'eût aperçu. Au bruit du marteau > Joblet s'empressa d'accourir. 11 n'attendait personne, et une visite nocturne lui semblait suspecte ; aussi avant d'ouvrir crut-il de son devoir de parlementer. Quel fut son étonnement lorsqu'il reconnut la voix de son maître!

— Vous ici, dit-il en lui livrant passage ; vous ici^ monsieur C^lestin!

— Oui, répondit Vauxbelles; j'ai voulu te causer une surprise, Joblet. Vite, ajouta-t-il, fais porter ces malles dans ma chambre et dispose tout pour ma toilette, pendant que je vais mettre un morceau sous la dent.

— Ah! mon Dieu ! et moi qui n'ai rien de prêt, s'écria le vieux serviteur. Donnez-moi seulement cinq minutes, mon* sieur Gélestin.

En même temps il allait sortir, quand son maître l'arrêta.

— Non, Joblet, un rien me suffira. Fais ce que je t'ai ordonné, ajouta-t-il.

— Puisque vous le voulez, dit le vieux serviteur. C'eût été vite arrangé, pourtant.

— NMmporte, le temps presse, dit Vauxbelles. A propos, Joblet> j'oubliais l'essentiel. Laisse-là ces malles ; on les portera sans toi. Va dire au palefrenier d'atteler.

— Pour demain matin sans doute , dit Joblet interprétant cet ordre dans le seul sens qui lui parût raisonnable.

— A l'instant même^ répliqua son maître en précisant mieux ses intentions, sur-le-champ, toute affaire cessante. 11 faut qu'avant dix minutes, nous soyons en route. Tu viendras avec moi, Joblet.

— Ah l dit celui-ci accoutumé à céder, je vais avec vous. A la bonne heure.

En serviteur bien appris, il n'osait pas interroger son maître sur la destination, quoiqu'il eût grande envie de la connaître. Gélestin vint à son secours en ajoutant :

— Nous allons à la Chênaie, Joblet.

— A la Chênaie ! s'écria le vieux serviteur, avec le même accent de surprise et d'effroi qu'il avait employé naguère dans une circonstance tout a fait semblable.

11 était dit que la Chênaie serait l'écueil éternel du père Joblet. Depuis les mémorables aventures qu'il y avait es-

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sucées, il 8*était abstenu avec un soin persévéraDt de toute espèce de contact avec ce territoire maudit. Plutôt que de s'exposer à revoir les tourelles du château, ces redoutables charmilles et cette grille où il avait reçu un si malveillant accueil, Joblet se fût résigné à faire un circuit énorme. L'aspect lui en était odieux, le souvenir intolérable. Aussi, la perspective de figurer de nouveau dans un pareil cadre et d*y jouer un rôle, le plongeait-il dans une consternation muette. Il y voyait le présage d'une catastrophe, d'un immense malheur. Cette impression le maîtrisait au point de renchainer sur place; on eût dit que ses pieds étaient rivés au sol :

— Eh bien ! Joblet, ajouta son maître, tu ne m^as donc point entendu? Dans dix minutes, mon ami; veille à ce que tout soit prêt.

Vauxbelles le laissa sur ces mots, et, suivant son maître de Tœil pendant qu*il s'éloignait, le serviteur ajouta d* un ton désespéré :

— C'est mon dernier jour, je le sens. A la Chênaie! N'importe, j'obéirai.

Uno demi heure après, Joblet et son maître roulaient vers le château de Rochemarne, et, à mesure qu'ils s'en rapprochaient, un frisson plus vif agitait les membres du YîeiUard. Quand le cheval arriva devant la grille, son émotion était au comble; elle n'eut plus de bornes quand le garde vint ouvrir et dit en le reconnaissant :

— Ah ! c'est encore vous, l'ancien ?

Cependant, les circonstances n'étaient plus les mêmes, et, à la manière dont le maître fut accueilli par les dames delà Chênaie, Guillaume comprit qu'il avait mal jugé le serviteur et qu'il lui devait une réparation. Peut-être le garde avait-il le pressentiment du rôle que Vauxbelles était appelé à jouer à la Chênaie : dans ce cas, Joblet était un homme à ménager. Aussi, l'agent de la force publique se répandit-il en politesses. Il voulut que Joblet goûtât de son vin et cassât chex

laL la croûte de ramitié. C'était une réconciliation à la manière arabe; il n'y manquait que le calumet. Joblet n'en re< venait pas, il s'attendait à un désastre, ce fut une fête qu'il trouva.

— Sans rancune, Tancien, lui dit le garde au moment des adieux, et un dernier coup, le coup de l'étrier. A votre santé^ mon vénérable.

— A la vôtre, dit Joblet, confondu par cet accueil.

Le lendemain Tarrivée de Vauxbelles s'ébruita et plongea la ville dans une surprise générale. On se demandait ce qu'il était venu faire à Saint-Sylvain dans le cours d'une session et lorsque tout lui commandait de rester à son poste. Le député gardait le silence et se refusait aux explications. Ce fut deux jours plus tard que l'on eut le mot de l'énigme. Les feuilles publiques apportèrent la nouvelle de la démission de Vauxbelles, et en même temps le bruit se répandit que l'ancien député allait épouser mademoiselle de Rocbemarne. On le voyait se rendre chaque matin au château et y passer des journées entières. Un mariage seul pouvait justifier une pareille intimité.

— Bien joué, Célestin, disait Graindorge en y songeant; je tâcherai de ne pas être en reste. Tu me soulHes un parti; moi, je te sourOerai ton poste. Nous serons à deux de jeu.

Rieussec se trouvait là pendant que Graindorge s'abandonnait à cette réflexion ; notre héros se retourna vers cet autre lui-même et igouta:

— Le sort en est jeté, mon fils, j'endosserai la fille à Victor Siroonneau ; c'est le calcul de Napoléon quand il demanda la main de Marie-Louise.

— Elle est un peu dans les laiderons, dit Rieussec.

— Il s'agit d'une épouse, dit Graindorge : on n'a pas besoin d'y regarder de si près.

— Peut-être a-t-elle une épaule légèrement accentuée, ajouta Rieussec.

— Bab ! pour une épouse ; c*est toujours suffisant, dit Graindorge. Qui est-ce quiregarde aux épaules d'une épouse? Marie-Louise louchait bien ; vois si Napoléon s'en inquiéta.

— Tu m'en diras tant^ dit Ricussec.

— Mon fils, tu en es témoin, s'écria Graindorge. Tout me sert à souhait. Que t*avais-je annoncé !

Sans reculer plus loin cette bonne fortune,

Je me rends dans trois mois au pied de la tribone.

— En effet t'y voilà.

— M'y voilà, dit notre héros d'un air triomphanf. Géreftflot, présent à cet entretien^ hochait la tète et ne semblait pas s'associer entièrement à la joie des deux amis.

— Qu'as-tu donc? lui demanda Graindorge.

— J'ai, monsieur Evariste, que vous avez tort de mécontenter Gervaise. Pourquoi ne mettez-vous plus les pieds chez nous? Voilà une chose qu'elle ue vous pardonnera jamais.

Les choses en sont là au moment où s'arrête ce récit. Le mariage de Gabrielle et de Célestin est sur le point de se célébrer; s'il n'est fait d'hier, il se fera demain. Les Rochemarne ont signé leur déchéance en même temps que le contrat^ et Vauxbelles n*est point homme à laisser les choses à mi-chemin. Il songe à se pourvoir auprès de qui de droit, afin de joindre à son nom celui de Rochemame et de devenir Yauxbelles-Rochemarne. De là au rang de marquis il n'y a qu'un pas ; c'est l'affaire d'un millier d'écus vei^sés an sceau des titres. Avant peu, Célestin nous fera jouir de ce spectacle, et nous aurons un marquis de plus, le marquis de Vauxbeiies- Rochemarne. Ce jour là, Joblet mourra de joie, et sa queue

en radis, épanouie d'orgueil, ira là-haut faire concurrence à la chevelure de Bérénice.

En attendant, les ambitions s'agitent à Saint-S^flvaîn. Au premier symptôme électoral, les Simonneau se sont mis en mouvement et ont fait le dénombrement de leur armée. Elle forme la moitié du collège, comme celle de Graindorge forme Tautre moitié. Si la lutte s'engage dans ces conditions, elle sera rude^ et notre héros peut y trouver sa campagne de Moscou, n le sent, et déjà il a fait pressentir le notaire pour une alliance de famille. Madame Victor Simonneau résiste; on croit pourtant qu'elle cédera. Mais c'est avec Gervaisc qu'Evariste aura à compter. Gervaise ne perd pas Graindorge de Tue ; il la trouvera toujours sur son chemin. Elle personnifie pour lui l'expiation du passé, et parle d'exercer de terribles représailles. Nous saurons prochainement jusqu'où elle les aura poussées^ et si Evariste a pu désarmer ses vengeances.

Au milieu d'une mêlée si confuse, il est un homme bien embarrassé et bien malheureux ; c'est le sous-préfet. Il ne sait avec qui il sera, ni contre qui. Quand il voit que les chances inclinent vers les Graindorge; il se déclare hautement pour Graindoi'ge ; s'il croit entrevoir que le vent tourne aux Simonneau, il se rabat vers les Simonneau. Quelle école pour un fonctionnaire qu'une pareille élection? Elle vaut six chevrons et dix campagnes. Certes, les bals de Mabile et du Ranelagh sont un foyer de lumières où la jeunesse qui se destine aux fonctions publiques peut s'inspirer des meilleurs modèles; un homme qui y a figuré avec quelque suite, peut prétendre à tout. Cependant, il ne faut pas s'exagérer le mérite de ces institutions. On n'y fait que de l'art pour l'art, de la théorie pure. Une élection, au contraire, c'est la pratique dans l'acceptation la plus étendue de ce mot; c'est l'action sur le terrain ; c'est la connaissance des hommes. Octave de Freissac va passer par cette épreuve. Il est appelé à donner la mesure de sa force, et une préfecture de première classe

egt peut-être au bout de Topération. Qu'on y ajoute la rosette rouge, et Ton se fera une idée de Tétat d'éi-étisme dans lequel se trouve le génie du fonctionnaire. Il est aux écoutes dans tous les salons ; il interroge les maires, les adjoints et jusqu'à ses garçons de bureau pour savoir où en est Topinion de la ville, pour lui tâter le pouls, comme on dit en langage administratif. En attendant, jaloux de ne rien compromettre, il va des Graindorge au Simonneau et des Simonneau au Grain« dorge. C'est un rôle pénible ; mais que ne peut un homme sous raiguillon du devoir et la perspective de Tavanceaient ?

Ainsi, laissons les événements suivre leurs cours et aban« donnons Saint-Sylvain à son effervescence. Tout y est en rumeur, toutes les prétentions s'y mêlent et s'y entrechoquant, Vauxbellcs seul se tient à l'écart; il est à son bonheur et s'est désintéressé des agitations politiques. Plus de chances pour lui, c'est un homme éteint, fini, anéanti. Aussi pourquoi mécontentail-il les Simonneau et pourquoi ne ménageait-il pas davantage les Graindorge?

Les Graindorge et les Simonneau, voilà nos maîtres au: jourd'hui. Inclinons-nous,

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