FIN
lie proserlt.
' Vers la fin du dernier siècle, les abords du jardin des Tuileries du côté de la rue de Rivoli, n'étaient pas ce qu'on les voit aujourd'hui. La longue rue à arcades, bordée de maisons élégantes et uniformes, la grille qui clôt les Tuileries^ la belle avenue de la rue Castiglione, rien de cela n'existait. Des ruelles étroites siUonnaient seules ce quartier qui n'était alors ni bourgeois, ni marchand. Sur l'emplacement où s'élèvent tant d'habitations, où règne une activité si bruyante, on ne voyait guère alors que des couvents, des hôtels solitaires et ce que l'on nommait des petites maisons, c'est-à-dire des réduits ouverts à une débauche mystérieuse. Quand la révolution eut supprimé brusquement les nonnes et les grands seigneurs, celte zone souffrit plus qu'aucune autre de cette double réforme. Les cellules et les boudoirs virent disparaître leur population ascétique ou mondaine : il se fit comme un désert dans ce coin de Paris, et le voisinage de réchafaud empêcha longtemps la bourgeoisie de combler ces vides.
Parmi les bâtiments qui occupaient ce vaste terrain, l'ancien couvent de l'Assomption était l'un des plus considérables. 11 se composait d'un corps de logis avec des ailes en saillie sur un petit carrefour et une infinité de fenêtres irrégulièrement disposées. Une cour précédait les construc- • lions, et un jardin ombragé par de grands arbres s'étendait sur les derrières. Quelques années auparavant, quand les premières proscriptions révolutionnaires eurent dispersé le
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troupeau qui s^abritait dans ce pieux asile, la république, devenue propriétaire du local, en avait pour ainsi dire abandonné la jouissance à quelques familles d'ouvriers qui s'y étaient installées. Une redevance modique et fort irrégulièrement perçue constatait seule le droit de TÊtat. Dix ou douze ménages pauvres avaient fait élection de domicile dans Tancien cloître, et semblaient comme perdus au milieu de ces corridors sombres et de ces innombrables cellules.
Quel que fût Tattrait d'un logement à peu près gratuit, une certaine crainte éloignait beaucoup d'ouvriers d*ua endroit aussi écarté et d'une hospitalité à laquelle se ralta* chaient des souvenirs superstitieux. Les femmes surtout n^affrontaient pas sans terreur l'aspect de ces voûtes d^oti tombait un froid glacial, de ces galeries solitaires, et de ces mille portes qui ressemblaient à des pierres de tombeaux. Pour vaincre cette répugnance, il fallait ou un grand besoin ou un courage au-dessus des préjugés. Aussi le vieux couvent n^avait-il reçu qu'un petit nombres d'hôtes, isolés les Uns des autres, et se connaissant à peine.
Le plus heureux d'entre ces ménages, celui où se révélait le plus d'aisance, occupait l'extrémité de l'aile qui regardait la rue. Au moyen de quelques ti*avaux d'appropriation, cinq ou six cellules avaient été converties en un seul appartement composé de trois pièces fort convenables. Partout les boiseries avaient été repeintes, les murs couverte d'un papier simple mais propre, les plafonds lambrissés. Point de meubles de luxe, mais un bon lit en noyer, avec les accessoires, la courtine et le baldaquin, les matelas élevés, ce luxe du pauvre, la courte- pointe et les draps d'une finesse et d'une blancheur rares chez les ouvriers. Près du lit, un berceau pour l'enfant ; plus loin, une armoire aii linge ; dans l'autre pièce, une table à manger et un buffet, et tout autour, suspendus au mur ou reposant sur des étagères, des ustensiles de cuisine du poli le plus brillant et nets à s'y mirer; enfin, çà et là, de fortes et
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solides chaises en merisier, ganiies d'un siège de paille jaspée. En pénétrant dans ce logis, il était aisé de voir qu'une femme y avait seule apporté le soin et Tordre qui y régnaient ; les rideaux, le brillant du meuble, la netteté du plancher, tout trahissait une main vigilante et attentive, et ces instincts d'élégance qui se retrouvent dans toutes les classes et dans toutes les conditions.
Au moment où commence cette histoire, la fée du lieu était assise devant Tàtre de la cuisine, avec un enfant au sein, et surveillant les apprêts d'un souper frugal. li élait neuf heures du soir, et une pluie d'hiver battait les vitres deTappartcment. De temps en temps, le vent qui s'engouffrait dans la cheminée soulevait des toubrillons de fumée et de cendres, et il fa lait lutter contre les dégâts occasionnés par l'intempérie extérit'ure. La jeune femme y apportait une résignation angéiique, songeant à tout, à son enfant, à sa besogne de ménagère, aux divers bruits qui, par intervalles, ébranlaient les murs du vieux cloître. Elle cherchait, parmi les sons qui arrivaient à son oreille, à reconnaître celui de pas qui lui étaient familiers. Point de gestes d'impatience, d'ailleurs ; seulement une vague et douce inquiétude, le sentiment de l'attente dans ce qu'il a de charmant et de bon. Son cœur allait au-devant de l'absent, mais sans humeur et sans bouderie. A suivre l'expression de ce visage, il était facile de deviner quelle excellente nature se cachait là-dessous, quels trésors de dévouement et de ten< dresse couvrait ce calme passionné.
Marie, on la nommait ainsi, était une fille du peuple; mais elle avait dans ses traits une empreinte de distinction, un caractère de beauté qui y sont moins rares qu'on ne se l'imagine, et qui n'ont pas besoin de parure pour ressortir. De ses yeux bleus s'échappaient des éclairs qui trahissaient une résolution contenue ci l'instinct du courage dans la ligne du devoir. L'ovale du visage était d'une grâce parfaite, les formes avaient de la délicatesse ; l'ensemble rappelait une de ces
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madones que les grands artistes italiens ont immortalisées à Taide du pinceau. Dans ce moment, avec un nourrisson sur les bras, l'analogie devenait plus frappante : c'était la Vierge etrenfant.
A côté de la jeune mère était assis un homme déjà sur le retour, vêtu d'une veste de bure et appuyant sur les chenets de râtre ses pieds garnis d'une paire de sabots. Un bonnet de laine cachait à demi sa chevelure grisonnante, et retombait sur une forêt de favoris des plus épais et des plus rudes. La figure de cet homme, ses mains, la carrure de ses épaules témoignaient des rudes travaux auxquels il était livré. Chaque ride de la peau formait comme une ligne noire, et le visage en était pour ainsi dire zébré. Ce tatouage nature], blason du travailleur, offre une indication certaine : on peut dire qu'il y a là-dessous un forgeron ou un serrurier. Le père Brontin était sen*urier. Depuis quarante ans, il aspirait le fer et le charbon par tous les pores, et ces deux minéraux s'étaient si bien identifies avec l'honnête ouvrier, que désormais ni eau ni savon ne pouvaient les déloger des positions qu'ils avaient prises. Du reste, le père Brontin s'accommodait parfaitement de la figure que le travail lui avait faite et des lignes géographiques qui la sillonnaient. A qui pouvait-il désirer de plaire ? Sa pauvre femme était morte depuis dix ans, et sa fille Marie n'avait jamais paru s'effaroucher à son aspect. Il faut dire que le visage du brave homme exprimait tant de bonté, que le charbon même, en s'y incrustant, n'avait pu parvenir à le rendre farouche. A le voir au coin de ce feu, se balançant sur sa chaise et ramenant ses mains noires sur un ventre déjà très-accusé, on comprenait quelle avait dû être cette existence pleine de fatigues. La journée finie, le père Brontin se reposait avec la conscience dVm homme qui a rempli son devoir et qui a droit au repos. Cest dans cet état d'esprit qu'il se trouvait, quand un éclair, suivi d'un éclat de tonnerre, vint le réveiller de son demi-somraeil.
— Jésus, Dieu ! quel temps ! s'écria Marie. Qui sait où est Joseph?
— Pas difficile de le deviner, répliqua le père Brontin. Au club du Panthéon ; ça ne manque pas un soir.
— Allons, petit père, ne soyons pas injuste pour mon mari ! C'est l'imprimerie qui le retient ; le patron aura eu de la besogne pressée,
— Jolie, la besogne ! Un tas de babillards qui renversent le Directoire entre six chandelles ! Ah ben ! faut les voir pour y croire. Et dire que c'est des farceurs de ce genre qui vont nous faire souper une heure plus tard !
— Petit père, allons, ne nous fâchons pas ; je vais te tremper une petite soupe, et tu attendras Joseph les pieds sous la table.
— Mais non, Marie, mais non ! Ça n'est pas pour la raison de la chose, ce que j'en ai dit. On n'est point autant sur sa bouche, que diable! l'estomac est bon, ajouta-t-il en se frappant sur cet organe, il peut attendre, fillette ! Mais ce qui me mécanise, vois-tu, c'est que Joseph donne à plein collier dans ces bêtises des... comment qu'ils disent ça... des égall
— Des égaux, petit père î
— Des égaux^ des égal^ ça me l'est parfaitement ! Mais le potage à heure fixe Test encore plus, ma petite Marie. Qu'estce que ce genre de faire attendre sa femme et son beau-père? Pour des égal encore I Un beau venez-y-voir !
— C'est la politique à la mode, petit père.
— Bon pour des gringalets, Marie ; passe-moi le mot ! On sait ce que c'est que d'être révolutionnaire, que diable ! Fallait voir le père Brontin devant la Bastille quand le gouverneur de la chose faisait le renchéri. Qui est-ce qui a coupé les chaînes du pont-lovis sous la volée des canons ? Le père Brontin. A preuve qu'après la démolition on m'envoya dix
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moellons d'honneur comme à un vainqueur, certifié cooforme et véritable. J'ai encore le brevet de Lafayetle. -^ On sait ça, petit père.
— Et au 1 0 août, fillette^ quand il s'est agi d'endooer les canons et d'enroncer les grilles, qui s'est montré bon là? Père Brontin. Tellement que Danton, qui traversait le Carrousel, vint à moi pour me dire : « Brontin, je suis content de toi ! » Et il s'y connaissait, Danton, tout laid qu'il était. Voilà ce que j'appelle des vrais et purs révolutionnaires! Mais tes égal^ Marie, ça ne leur va pas à cheville.
— Des égaux, petit père.
— Eh bien, des égaux, soit ! Quoi qu'ils veulent, ces égatàx /* Voyons, qu'ils parlent, qu'ils s'expliquent I A cette fin qu^on puisse savoir ce qu'ils ont dans le ventre, ces gaillards-là.
— Je ne sais, petit père, je ne sais pas de la politique, moi ! Joseph parle du bonheur commun; et quand mon Joseph dit quelque chose, c'est parole d'Évangile, vois-tu. Dame! un mari, c'est sacré !
— Oh! très-bien! tu parles comme ta pauvre mère! Les principes, ça passe dans le sang! Viens m'embrasser, ma petite Marie! Mais ça n'empêche que c'est une calamité de voir le potage se mijoter indéûniment. De quoi donc qu*on le nourrit au club du Panthéon, ce pauvre Joseph?
— Dame! qui sait?... Mais, dites-donc, petit père, n'entendez-vous pas de bruit dans la me? ajouta Marie en prêtant l'oreille.
— Quelque tonnerre qui mène son bonhomme de liain. Est-ce que tu aurais peur du tonnerre à présent?
— Mais non, vous dis-je, c'est autre chose : écoutes donc.
— Ah bien ! un abat-jour qu'est en train de se disloquer, voilà! Tant mieux, pristi, tant mieux! Des ferrures à raccommoder, ça va au serrurier. L'orage travaille pour nous, miette.
— Mais non, mais non, encore une fois, il y a autre
chose : il se passe quelque événement. Uii peu de silence, petit père.
En effet, une rumeur, d'abord sourde, puis de plus en plus rapprochée sembla s'élever de la rue. Cela l'essemblait à un bruit d'émeute, et le père Brontin qui connaissait par expérience les manifestations populaires, bondit bientôt sur son si^e, comme s'il eût retrouvé une impression d'autrefois.
— Pristi, s'écria-t-il, c'est plus sérieux que je ne croyais. Il se leva et alla ouvrir la fenêtre. La nuit était noire et
la pluie tombait toujours par ondées; on n'appercevait rien; le bruit seul devenait de plus en plus distinct. Marie, tremblante malgré elle, avait déposé dans son berceau son fils endormi et était venu se mettre aux aguets auprès de son père. Elle ne craignait que pour Joseph; mais^on absence, à cette heure et par un tel temps, lui causait une inquiétude qu'elle avait tontes les peines du monde à contenir. Pour ne pas ajouter à l'impatience du père Brontin, elle n'osait ouvrir la bouche et se contentait de prêter une attention' profonde à ce qui se passait :
— Arrêtez! arrêtez! criait-on dans la rue.
— Cest un voleur qui se sauve, dit alors le père Brontin : ce diable de quartier n'est pas sûr. Nous sommes en pays perdu.
Il voulut refermer la croisée ; Marie l'en empêcha.
— Père, dit-elle, écoulez donc ; les voix se rapprochent. Voyez, voyez, on frappe à la porte! C'est donc ici qu'on en veut! Dieu! si c'était Joseph.
— C'tte bêtise! répliqua le père Brontin! Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'un égal, Marie? Un égal, c'est candide, mais ça n'est pas dangereux. Le Directoire s'en bat l'œil d'un égeU. Je voudrais bien souper, fillette ! l'estomac commence à battre la chamade.
— Tenez, tenez, voici qu'on entre chez nous, répliqua Marie, sans faire attention à ce que lui disait son père. Des
hommes avec des torches! Des soldais de police! Dieu! et Joseph?
En effet, on pénétrait dans la maison, et le bruit parais^ sait gagner les escaliers. Marie n'y put pas tenir. EUe s'élança vers la porte de son logement, résolue à aller voir de quoi il s^agissait. Le père Brontin, plus philosophe, avait fini par prendre également un parti décisif. Il venait de se couper une énorme tranche de pain et un morceau de fromage proportionné. C'était une manière de s'eihorter à la patience. Mais un incident imprévu vint déranger les calculs de la fille et du père. Au moment où Marie ouvrît sa porte, un homme se précipita par cette issue d'une manière si brusque et si soudaine, que la jeune femme faillit en être renversée.
— Sauvez-moi î s'écriant le fuyard^ sauvez-moi! on me poursuit.
A cette apparition imprévue, le père Brontin crut avoir affaire à un voleur, et il se préparait à le prendre au coUet pour le livrer à la police; mais un coup d'œil qu'il jeta sur cet homme suffit pour changer complètement l'opinion qu'il s'en était faite.
— Dieu ! dil-il, c'est Gracchus! Vite, Marie, cache-le qudque part. Je vais dépister la police.
En effet, le père Brontin sortit pendant que sa fille introduisait le fugitif dans une pièce retirée où il était difficile de pénétrer. Les alguazils arrivèrent; mais le serrurier, en homme qui a traversé la terreur et la loi des suspects, sut leur donner le change et diriger leurs recherches vers un autre point du cloître. Après un quart d'heure de perquisitions infructueuses, la police se retira en se contentant de laisser à la porte un détachement de quatre hommes, qui furent relevés pendant toute la nuit. Cette précaution indiqua de quel intérêt était la capture du proscrit.
11 s'agissait, en effet, d'une arrestation politique, et cet
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homme était Gracchus Babeuf, que poursuivait ]a justice du Directoire.
l4b Meto des Égtkux.
Pour rintelligence de ce qui précède et de ce qui Ta suivre, il est essentiel d*expliqucr ce qu'était alors la secte des égaux et du bonheur commun,
La journée du 9 thermidor, en faisant disparaître, par une espèce de surprise^ les chefs qui s'étaient investis de la dictature révolutionnaire, n'avait abattu que la tête du parti ; le reste était encore debout, moins intimidé qu'hésitant. Pour eu finir avec le régime de la terreur, il fallut pousser la réac tien jusqu'aux dernières limites, s'en prendre aux institutions d'abord, puis aux hommes. C'est ainsi que la dissolution de la Commune et des Comités délivra le gouvernement des dernière créatures de Robespien'e, tandis que la clôture du club des Jacobins supprimait un foyer permanent d'agitations et de révoltes. C'est ainsi que la mort de Carrier et de Fouquier-Tinville donna à la société outragée le spectacle d'une expiation nécessaire. Malheureusement la réaction ne s'arrêta pas là : les temps agités se défendent mal contre les mesures extrêmes et ne semblent avoir que le choix des excès. Des terroristes les plus odieux, la persécution s'étendit jusqu'aux républicains sincères, et au premier prairial. Goujon, Homme et leurs amis payèrent de leurs têtes quelques paroles imprudentes. Le soupçon s'attacha même à Robert Lindet qui avait sauvé Paris de la famine, et à Camot si longtemps proclamé comme l'organisateur de la victoire. Cette
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journée, qui avait teint de sang les dalles mêmes de la Con< vention, amena des arrestations nombreuses, et les pri:K>ns de Paris furent bientôt encombrées de révolutionnaires ar* dents et de conspirateurs passionnés.
Cest de ce moment que date la secte des Égaux et la conjuration de Babeuf; les prisons du Plessis et des Qnatre^ations en furent les principaux foyers. Là se rencontrèrent des hommes d*une exaltation maladive : Babeuf, Buonarotti, Germain, JuUien (delà Drame), Bertrand, ex-maire de Lyon, Antonelle, Simon Duplay, Tbôte et Fami de Robespierre, quelques membres de la commission populaire d'Orange, des tribunaux et comités révolutionnaires d'Arras, de Cambrai, d'Angers, [de Rennes, de Brest, de Nantes, de Nevers et de Moulins, esprits fougueut que la persécution achevait d'aigrir, et qui puisaient, dans leur réunion même, le germe d'une exaspération plus grande. Chaque soir, la prison retentissait de chants qui amassaient la foule autour des portes, et entretenaient au dehors une fermentation toujours croissante. SI la Convention, à la veille de se dissoudre, ne comprima pas avec plus de vigueur ces derniers élans de Tesprit de 93, c'est qu'elle en avait encore besoin pour se défendre contre un autre ennemi. Le parti royaliste avait reparu, et il parlait en maître; il était rentré dans la convention à la suite des derniers Girondins, réhabilités et triomphants; il s^était glissé dans plusieurs sections parisiennes qui n'attendaient qu*un signal pour arborer le drapeau d'une restauration. Un réseau de conjurations couvrait le territoire ; l'instinct national luttait mal contre les inspirations du dehors : on semblait chercher le salut du pays hors du pays même. A ces symptômes menaçants s'ajoutaient les exploits de la jeunesse dorée, les assassinats impunis des compagnies de Jésus, l'attitude d^une partie de la presse, et par-dessus tout une disette terrible, qui semblait autoriser tous les soulèvements et justifier toutes les colères.
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Le parti royaliste n'altcndait donc qu'une occasion pour une prise d'armes ; il la trouva dans sa haine contre la constitution de Tan 3 qui venait d'être proclamée. Les sections s'insurgèrent, et la fusillade s'engagea sur les marches de Saint-Rocb. Pour sauver le régime républicain, il fallut alors rendre la bride à l'enthousiasme révolutionnaire, et le i 8 vendémiaire effdça les torts du !•' prairial. Les prisons s'ouvrirent; les énergumënes furent libres : c'était le prix du service qu'ils venaient de rendre.
Au dehors pourtant, l'oeuvre insurrectionnelle fut continuée. Les mécontents s'étaient assigné des rendez-vous sur divers points de Paris, dans les cafés, dans les jardins publics, sur les boulevards ; ils s'y rencontrèrent et arrêtèrent leurs plans. Pour avoir une existence sérieuse, il fallait rallier à soi les débris de l'ancienne Montagne. Des pourparlers eurent lieu, des conférences s'ouvrirent. Les Montagnards n'étaient plus alors que l'ombre d'eux-mêmes : la proscription ou Téchafaud avaient fait dans leurs rangs des vides qu'il était difficile de combler; ils étaient sans chefs et presque sans influence. Cela explique comment plusieurs d'entre eux se laissèrent, en désespoir de cause, entraîner dans une affiliation qui n'évitait l'odieux que pour tomber dans le ridicule.
Cependant, dès les premières réunions, il fut facile de voir qu'une scission profonde séparait les conjurés et en faisait deux catégories essentiellement distinctes. Les conventionnels et leurs amis n'avaient en vue que la réforme du gouvernement, et renfermaient leur action dans les sphères politiques. Un retour à la constitution de 93, une épuration dans le personnel des fonctionnaires de l'ordre supérieur, la réorganisation du terrible Comité de salut public et de la Commune de Paris, armée de pouvoirs discrétionnaires, leur semblaient des conquêtes satisfaisantes et des garanties dont il fallait so contenter. Ces mesures accordaient à l'influence révolutionnaire une part suffisante, et devaient êti*e d'autant plus ef&-
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caces, que les meneurs se proposaient d'en diriger eux-mêmes Tapplication.
Ainsi calculaient les Montagnards ; mais Babeuf et ses amis avaient des prétentions tout autres. Le moindre mal, suivant eux, était dans le système de gouvernement ; le plus grand, dans la constilution de la société : aussi demandaient-ils n<mseulement un pouvoir, mais un ordre social nouveau. Leurs projets d^innovations ne s'arrêtaient pas aux institutions publiques; ils s'attaquaient à la vie civile, à la propriété, aux coutumes, aux mœurs, à Tordre entier des relations humaines. C'était un véritable délire. Du reste^ avec l'audace des politiques à courte vue, ces gens-là marchaient vers les obstacles sans les apercevoir^ et décrétaient imperturbablement l'impossible, lis n'admettaient en aucune façon que le genre humain pût être heureux par un autre procédé que le leur; et, pour le conduire vers le bonheur, ils ne reculaient pas devant l'emploi de la violence.
Deux camps se formèrent donc : d'un côté celui des pairio' tes ; de l'autre, celui des égaux : tels furent les noms qu'ils se donnèrent. Au premier rang des patriotes figuraient les conventionnels mécontents. Les uns, comme Amar, Vadieret Ghoudieu, étaient placés sous le coup d'une dénonciation imminente; les autres, comme Huguet^ Javogues, LaigneIot,et Ricord, avaient été compris, au i*^ prairial, dans la proscription qui frappa Romme, Goujon et Soubrany ; d'autres enfin, moins engagés, comme Lindet, semblaient se ménager cette dernière ressource contre la réaction royaliste. On croit que Barrère, alors atteint par un décret qui le condamnait à la déportation, ne déguisa pas ses sympathies pour une révolte dont l'issue pouvait changer sa situation et intervertir les rôles. De son côté^ Drouet, qui venait d'être tiré des prisons de l'Autriche, a la suite d'un cartel d'échange, et à qui le Conseil des Cinq-Cents ouvrait alors ses portes d'une manière aussi honorable qu'exceptionnelle, se laissa entraîner, par
faiblesse, pai* vanité, dans une entreprise sans issue pour lui, et y apporta un nom populaire dans les faubourgs, depuis la fuite de Yarennes. JuUien (de la Drôme), membre de FAssemblée législative, Félix Lepelletier^ fils d*un président au parlement de Paris, et frère de Lepellefier Saint-Fargeau, Toulotte et plusieurs autres se rallièrent successivement au complot, qui comptait ainsi un certain nombre de noms politiques. En fait de chefs militaires, on avait d'anciens généraux, comme Rossignol et Fyon ; des officiers, comme Massart et Germain, et des ramifications nombreuses dans divers corps de troupe, parmi les canonniers, la légion de police, les invalides, et même les grenadiers du Corps législatif.
Telle était la partie politique de la conjuration. Passons maintenant aux cerveaux malades. En première ligne venait Babeuf, idole et âme de son parti. Fils d*un brave officier et élevé dans des principes austères, cet homme eât suivi modestement la carrière des fonctions publiques, si Tépoque agitée dans laquelle il vivait n'eût excité outre mesure un orgueil incurable et ne Peut jeté dans un rôle au-dessus de ses forces. Les vertiges de la vanité conduisent fort loin ceux qui s'y abandonnent. Babeuf, nourri de réminiscenses grecques et romaines, commença par trouver que ces prénoms de François-Noël n'indiquaient pas suffisamment son caractère de tribun ; il demanda un parrain à l'antiquité et se fit nommer Caîus-Gracchus. Plus tard, il quitta les filiations profanes pour les analogies sacrées, et se compara naïvement à Jésus- Chiist, immolé comme lui à trente trois ans, comme lui apportant un Evangile au monde. Ces traits suffisent pour peindre un homme : on peut y deviner un cerveau étroit et opiniâtre, un esprit déclamatoire, des prétentions immenses à côté de facultés médiocres. En temps ordinaire, de pareils monomanes sont contenus par les résistances de l'opinion et la pression des réalités ; mais dans une époque effervescente et au sein d'une société livrée aux expériences, il n'est point
de folie qui ne trouve sur-le-champ des adhérents nombreux, convaincus ou non. L'ambition et la présomption se payent des moindres prétextes ; une idée est toujours assez bonne, pourvu qu'elle serve de marchepied et conduise ou aux bon* neurs ou à la célébrité.
A côté de Babeuf et comme contraste, figurait, parmi les Egaux, une des organisations les plus originales de celte époque : c'était le marquis d'Antonelle, homme de grande noblesse et riche propriétaire de la Provence. Depuis longtemps, d'Antonelle avait fait aux idées philosophiques du dix-huitième siècle, le sacrifice de ses préjugés de rang: disciple du philosophe de Genève, il salua avec enthousiasme la révolution française et eu adopta tout, même les excès. Tête ardente et vive^ il faut croire que la passion chez lui obscurcissait parfois les lumières de la raison et troublait les inspirations du cœur. Son titre de marquis le rendait suspect aux Jacobins qui l'expulsèrent brutalement de leur club : loin de se regarder comme honoré d'une expulsion pareille, d'Antonelle chercha à donner de nouveaux gages à la révolution et fit partie du jury qui condamna la reine Marie- Antoinette. C'était, de la part d'un gentilhomme^ pousser un peu loin Toubli d'anciens devoirs. Du reste^ eu d'autres occasions, d'Antonclie fournit la preuve d'un état mental tout à fait exceptionnel. Au 13 vendémiaire on l'avait vu se promener au milieu du feu, un livre à la main et le feuilletant avec une certaine affectation, tandis que les balles sifflaient à ses oreilles. L'ex-marquis apportait donc au complot de Babeuf une organisation accessible à toutes les chimères et ouverte à toutes les témérités, une exaltation méridionale^ qui ne tenait pas compte des obstacles.
Sous des dehors plus froids, Michel Buonarotti cachait un caractère non moins ardent et plus fortement trempé. Issu d'une famille patricienne de Florence et descendant de Michel- Ange, il aimait la Ubcrlo comme un homme qui a souCfert
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pour elle la proscription de Fexil. Son dévouement à cette cause puisait dans ces sacrifices mêmes une énergie nouvelle et donnait à ses convictions quelque chose d'implacable et de sombre. C'était la personnification du fatalisme révolutionnaire dans toute sa rigueur, et, il faut l'ajouter, dans toute sa sincérité. Alexandre-Darthé, Tundes bras de la conspiration, y apportait les mêmes dispositions et surtout le désir de venger Joseph Lebon dont il avait été Tinstrument et le complice.
Parmi ces hommes, il pouvait y avoir quelques dissidences quant au but, mais sur les moyens à employer ils tombaient d'accord. S'emparer violemment de la société pour la façonner à leur guise, voilà leur programme. A ce point de vue, ils appartenaient à Técole des révolutionnaires expéditifs, qui croient que la science politique se compose d'épurations successives, et que le meilleur gouvernement est celui qui s'arrange de manière à n'avoir pas de contradicteurs. Quant au régime futur, il n'était encore ni bien arrêté, ni bien mûri. Babeuf, au sortir de prison et dans les premiers numéros de son Tribun du peuple, l'avait nommé le Régime des égaux, et ce nom avait prévalu. Pour ce qui est de la cbose elle-même l'Ile n'existe qu*à l'état de pressentiment. Chaque jour, le Ciracque effleurait, dans sa feuille et avec le style déclamatoire qui lui était propre, les questions délicates de propriété et de distribution agraire; il rappelait les utopies de Platon et de Thomas Moore et désertait peu à peu le teirain poUtique pour agiter les problèmes de spoliation et de partage brutal ou amiable, à l'usage des rêveurs et des poètes de tous les temps.
On pourrait s'étonner que le Directoire laissât impunément débattre de pareilles thèses. Cette tolérance s'explique par la situation que les divers partis lui avaient faite. A la suite d'intermittences déplorables, le pouvoir n'avait encore repris aucune stabilité ; il flottait entre deux extrêmes. Le vieux parti révolutionnaire s'amoindrissait chaque jour, mais il suppléait au nombre par son énergie, et cette énergie seule in-
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timidait le mouvement royaliste et girondin. Placé entre deux extrêmes, le gouvernement avait un rôle tout tracé : il devait contenir Tun des partis au moyen de l'autre : tantôt opposer les sections aux mouvements populaires, comme au i^r prairial ; tantôt les mouvements populaires aux efforts des sections, comme au 13 vendémiaire, jusqu'à ce qu'il pût, à Taide de Tarmce, frapper sur les deux opinions, comme au 18 fructidor et au 22 floréal. Ce système de bascule ressortait de la situation, et Tcsprit de tolérance était d*ailleurs sans danger. Les faubourgs avaient décidément abdiqué: il ne restait plus rien de cette agitation fiévreuse qui poussait naguère le pays vers un but fixe et chaque jour plus violent. Les alternatives récentes indiquaient le dégoût de toutes les luttes, la lassitude de toutes les opinions.
Ainsi les rêveries de Babeuf et des siens n'avaient pas, pour le moment, de danger réel; elles mouraient sans échos et n'exerçaient aucune influence contagieuse. Pour vaincre les circonstances, pour réveiller le vieil esprit de 93, il fallait plus de puissance que n'en avait ce petit noyau d'esprits malades, plus d'empire sur les masses, plus d'ascendant, plus de hardiesse. Le Directoire laissait donc agir les Égaux en les surveillant; c'était pour lui un moyen d'action et une digue contre les royalistes. Cette tolérance avait couvert la publication du Tribun du peuple, tant que le ton de cette feuille s'était maintenu dans des termes décents. Toute discussion de principes était sans danger dans une époque qui avait assisté à des luttes si ardentes et à de si nombreux changements de régime. Le public éprouvait, pour cette polémique, une répulsion telle, que Fefiet en était plus utile que nuisible. Les excès de la plume portent toujours avec eux ce correctif, et la passion aliène plus d'esprits qu'elle n'en rallie.
Si Babeuf s'était borné à agiter, dans son idiome virulent et emphatique, des problèmes de gouvernement et des réfor-
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mes sociales, il est à croire que la persécution ne se serait pas de nouveau attachée à lui, et qu'on Teût laissé poursuivre se^ récriminations et épuiser ses colères. Mais il arriva à cet écrivain, ce qui arrive aux hommes qui ne savent ni contenir ni mesurer leur effort; il s'irrita de la tolérance dont il était l'objet, il y vit une preuve de dédain et s'exaspéra à cette idée. Dès-lors, d'une discussion générale, il passa à la polémique personnelle, attaqua nominativement les directeurs les plus vulnérables, flétrit leurs mœurs et leur vie privée, les accabla d'invectives et de défis. Le Tribun du peuple devint ainsi un pamphlet écrit avec un ûel, et il était difficile de supporter avec indifférence ce débordement d'injures. Les directeui-s avaient pardonné l'outrage, tant qu'il ne s'adressait qu'à cette abstraction que l'on nomme le gouvernement; ils ne le pardonnèrent pas dès que le Gracque s'en prit à leur personne. Babeuf fut décrété d'arrestation.
Le chef des Égaux triomphait; il avait contraint ses ennemis à sévir. Cet homme était si singulièrement organisé, que le calme lui était antipathique, et qu'il appelait la persécution comme son élément. Des agents de police étaient à ses trousses, et c'était pour lui un grand bonheur que de déjouer leurs poursuites et d'échapper à leurs stratagèmes. Arrêté deux fois en pleine rue, il avait été délivré par les passants, qu'attirait un appel énergique.
D'autre natures révolutionnaires avaient eu le même goût pour celte vie nomade et agitée. Longtemps Marat avait erré dans Paris d'asile eu asile, écrivant ses pamphlets tantôt dans les caves du boucher Legendre, tantôt dans les catacombes du couvent des Cordeliers. Babeuf, quatre fois emprisonné, relâché quatre fois, allait parodier Marat. Traqué dans tout Paris, il venait de trouver enfin une retraite sûre ; le Tribun du peuple prenait domicile dans les caveaux du couvent de l'Assomption. C'est de là qu'il devait désormais
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répandre sur une société ingrate, les bienfaits du bonheur commun et la doctrine de l'égalité sans limites.
E«e club Un PanibéoB.
Le père Brontin avait deviné juste : les rancunes de l'es* toraac sont clairvoyantes. Son gendre était au club du Panthéon ; il y oubliait sa femme et son souper au milieu de scènes fort graves.
Ce club datait du lendemain de vendémiaire; c*étaît uo gage que le Directoire avait cru devoir accorder au parti vainqueur, et un contre-poids aux nombreux comités royalistes qui enlaçaient les provinces et la capitale. Les réunions se tenaient dans un couvent situé près de l'ancienne église Sainte-Geneviève, et la salle des séances était le réfectoire même des Génovéfains, pièce spacieuse et nue, dans laquelle il fallait ou se tenir debout ou s^asseoir sur les dalles.
Dans Torigine, cette société se composa d'un petit nombre de membres, animés d'un esprit d'ordre et de sagesse. Toutes les opinions qui désiraient le maintien du régime républicain y envoyèrent des représentants; le Directoire y trouva souvent de Tappui et le paya par quelques services. Pour éloigner Tidée d'un rapprochement avec le club des Jacobins, il avait été résolu que la société du Panthéon n*aurait ni bureaux, ni procès -verbaux. On se contenta de nommer un orateur et un vice-orateur, chargés de maintenir la police de la salle et de régler le mouvement des délibérations. Les séances avaient lieu le soir, aux flambeaux, et, sans
se déranger de leur travail, les classes ouvrières pouvaient y assister.
Gomme cela arrive toujours, Tintention des fondateurs du club fut bientôt dépassée, et à mesure que les affiliations devenaient plus nombreuses, la modération cédait la place à la violence. L'admission ayant lieu sur la simple présentation de deux membres et les cotisations étant volontaires, Taffluence fut considérable, et, au bout du premier mois, le vieux réfectoire des Génovéfains vit le soir près de deux mille personnes réunies sous ses voûtes. Dès lors aucune séance ne se passa sans trouble. Les amis du Directoire cherchaient en vain à appaiser les mécontents; des motions contradictoires se succédaient, les unes favorables, les autres hostiles et passant presque sans transition de Fapologie à la menace. La politique la plus ardente, la plus passionnée, avait établi son siège au Panthéon ; on y élevait tribune contre tribune, on y discutait jour par jour les mesures prises ou agitées dans les deux Conseils, on y lisait les journaux à haute voix, on les commentait en y ajoutant des personnalités blessantes, on faisait ostensiblement des quêtes destinées a préparer Tinsurrection.
L'esprit d'oppositon alla plus loin encore. Les 8 et 14 ventôse an II, la Convention, dans un moment où il fallait, sous peine de périr, tendre tous les ressorts du pays vers le salut du territoire, avait rendu deux de ces pompeux décrets qui devaient rester toujours dépourvus de sanction, le premier affectant un milliard sur les biens nationaux à la récompense des défenseurs de la patrie, le second disposant de la totalité des biens des émigrés pour le soulagement des malheureux. Ces deux décrets, frappés de désuétude , le club du Panthéon essaya de les réveiller et en fît même Fobjet d'une délibération formelle. C'était recommencer l'histoire des Jacobins, mais il manquait au Panthéon, pour compléter la ressemblance, rassentiment exalté et les manifestations de la multitude. L'audace, pour être impuissante, n'en était pas
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moins réelle; le Directoire le sentit et se prit à regretter la complaisance qu'il avait montrée jusqu'alors. La secte des Égaux commençait à acquérir quelque consistance ; elle avait fait du Panthéon le foyer le plus actif de sa propagande.
Michel Buonarotti, Tun des chefs notoires de cette nouvelle jacquerie, avait été nommé orateur, c'est-à-dire président du club. Réservés au début, les Egaux ne cachaient plus leurs projets d'expropriation universelle, et, s'ils ne les portaient pas à la tribune, ils n'en montraient que plus d'ardeur à en prêcher la réalisation. Babeuf, déjà sous le coup de poursuites, ne paraissait pas dans la salle des Génovéfains, mais il en était évidemment le héros; son esprit y régnait. Plus d'une voix s'y éleva pour l'exalter et pour flétrir ses persécuteurs. Le Tribun du peuple y passait de main en main, et ce style ampoulé où se reconnaissait la main du Gracque, excitait des admirations bruyantes.
Tout cela devenait inquiétant, sinon dangereux. La presse royaliste mettait le Directoire en demeure; elle dénonçait le Panthéon comme un repaire où fermentaient des idées subversives et des desseins de pillage ; elle demandait au gouvernement s'il n'avait sévi contre les sections que pour laisser s'élever impunément, au grand scandale public, de nouvelles Jacobinières. La plainte était juste et le devenait de pins en plus. Le Directoire se promit de l'apaiser et de couper court, à la première occasion, à cette recrudescence intempestive.
Le jeune ouvrier, dont l'absence causait ce soir là tant d'inquiétudes à la bonne Marie et jetait tant de trouble dans l'estomac du père Brontin, Joseph Simard, se trouvait donc au Panthéon, où la violence de l'orage n'eût pas suffi pour le retenir. La séance était chaude ; elle absorbait toutes les pensées du jeune ouvrier. On pouvait le voir, au centre d'un groupe, pérorer avec feu et soulever des murmures d'adhésion. Joseph n'était pas beau, mais il n avait pas une figure vulgaire. La petite vérole avait ravagé ses traits, et son teint
HÀHIB BRONTIN. 273
gardait cette couleur plombée qu'entretient la vie des ateliers. Eu revanche, de grands yeux noirs éclairaient sa physionomie, qui devenait plus distinguée à mesure qu'il s'animait davantage. Venu trois ans plus tôt, Joseph eût peut-être joue un rôle parmi ses plébéiens puissants par Faction et par la parole qui s'élevèrent delà foule pour accomplir une révolution et la sceller de leur sang. Maintenant, les temps de fièvre étaient passés, et une ambition pareille ne pouvait conduire qu'à des mécomptes. Le jeune ouvrier y cédait pourtant ; il y avait en lui du tribun. 11 appartenait à celte portion de la classe ouvrière que sa tâche met en rapport direct avec les produits de Tinlelligence, et d'où sont sortis des écrivains et des penseurs : il était typographe^ et ses camarades avaient sur-le-champ reconnu en lui une supériorité qui les dominait. Aussi, quand il paraissait au Panthéon, devenait-il le centre d*un groupe nombreux qui Técoutait avec déférence. C'était, d'ailleurs, T usage dans le club de se classer ainsi par nuances d'opinion^ ce qui lui donnait J'aspect de camps en présence, plutôt que celui d'une réunion animée par un sentiment commun.
Non loin de Joseph et dans un autre groupe était un homme dont les moustaches et certaines habitudes militaires trahissaient la profession. On le nommait Georges Grisel; il était entouré de quelques sous-officiers du camp de Grenelle, alors en congé. Cet homme semblait être en proie à une exaspération constante: quand il parlait du Directoire, c'était l'injure à la bouche et avec une brutalité faite pour inspirer le dégoût ; les allusions cyniques, les propos soldatesques composaient le fonds de son éloquence et lui valaient un auditoire de chenapans, qui renchérissaient sur ses grossièretés. Gri • sel était ce que l'on appelle vulgairement un bel homme, s'il y aune beauté possible là où manque la distinction. Ses traits étaient réguliers, quoique fatigués, sa taille haute et sans gi*âa\ Il était aisé de voir que l'abus des liqueui*s fortes^ la débauche
274 MARIE BRONTIlf.
et des excès de tout genre ayaient passé par là. A ces tristes stygmates, Georges Grisel joignaient ces airs conquérants que donnent la fréquentation des mauvais lieux et les faveurs des femmes perdues.
Tel était cet homme qui représentait, dans la secte des Égaux, le parti militaire, et s^était chargé de pratiquer dans Tarmée un embauchage étendu au profit de la doctrine du bonheur commun. Dans ce moment, Grisel était le centre d'un groupe de méchants drôles qui accueillaient ses jurons avec des explosions de rires.
— Oui, disait-il, c'était bien la peine de changer un Gapet pour un Barras ! Palsembleu, la belle avance ! Nous avions un gouvernement populaire où, comme le dit le père la Tidipe, chacun avait le droit de se croire bourgeois. Très-bien ; on le confie à des vauriens de commis. Qu'est-ce qu'il en retourne? Cinq directeurs ! Cinq lions caparaçonnés, harnachés et panachés comme des mulets de Provence ; des rois de paille entourés de Scapins, de Scaramouches et de Cartouches. Eh bien ! excusez du peu !
— Bravo ! Grisel disait le groupe.
— Moi, je sors d*en prendre, continua le bravache. Cinq capcts pour un; merci. Je ne veux pas du change. Rendexmoi ma monnaie. '
— Toujours plein d'esprit ! ce George, dit une voix.
— Eh bien ! quoi ! n'est-ce pas la vérité véridiqne que le peuple français est mis indéfiniment à la drogue par ces Capets rafistolés, que la révolution a tiré sa poudre aux moineauXf que les sans-culottes en reçoivent une indéfinie, et que les grenadiers de la trente-huitième demi-brigade ont en vain ébrêché leurs sabres sur les casaquins des loups couronnés ? Les choses n'en sont-elles pas là ?
— Oui ! oui ! dit le groupe.
— Alors, qu'est-ce qui vous retient? PTy a-t-il plus de cartouches dans les gibernes, plus de baïonnettes au bout des
MAaiB BRONTIN. 275
fusils ? Parole de jacobin, il faut que vous ayez diablement de sirop d'orgeat dans le ventre pour prendre les choses avec autant de calnae. Attendez^yous qu'on tous mange le blanc des yeux pour vous insurrectiouner ?
Ces propos, tenus à voix haute, commençaient à répandre une certaine émotion dans la partie de rassemblée qui avoisinait George Grisel et ses amis, et il était dangereux de laisser cet homme se livrer à ce débordement de déclamations et d'injures. Joseph Simard, qui se trouvait à portée et qui subissait impatiemment ces rodomontades, s'approcha de Foraleur au plus beau moment du triomphe, et lui dit avec calme et fermeté :
— Citoyen, un peu plus de modération ; tu vas tout compromettre. Nous sommes entourés d'agents de police.
A ce reproche, Grisel se redressa comme un homme qui n'est pas habitué à un langage pareil, et toisant l'ouvrier avec dédain :
— Tiens ! qu'est-ce qu'il a donc, ce blanc^béc ? Si ça te gêne, mon petit, on prendra des mitaines pour parler. Méle« toi de ce qui te regarde, gringalet.
— Pas de propos inconvenant, citoyen, répliqua Joseph en saisissant la main du mihtaire et la serrant comme dans un ctau. Après la séance, si tu as quelque chose à me dire, je serai là. Tu as affaire à un homme !
— Veux-tu me lâcher, pékin, dit Grisel eu se dégageant* tudiéu ! quelle poigne ! Ah ça, jeune homme, raisonnons^ ajouta-t-il d'un ton de voix plus radouci ; tu en veux donc manger, puisque tu offusques lé militaire.
— Ce sera comme tu l'entendras, citoyen.
— ^ Eh bien I nous en causerons à deux, mon petit ; tu me fais Teffet d'un bon lapin, j'aimè mieux ça. C'est rare dans le civil ; à quand la partie T
— Quand tu voudras.
— Et le genre de rafraîchissement?
— A ton choix.
— Bravo! pëkin, cela s'appelle ne pas reculer d'une semelle. De la poigne et du cœur tu iras loin. Comment le nomme-t-on ?
— Joseph Siroard. Et toi ?
— George Grisel, capitaine au troisième bataillon de la trente-huitième demi-brigade de ligne.
— C'est bon ! au revoir.
— Au revoir.
Cet entretien rapide avait eu lieu à demi voix et sans doute il eût été plus remarqué si un incident nouveau n'était venu s'emparer de l'attention de l'assemblée. Jusqu'alors les orateurs les plus fougueux n'avaient pas osé porter à la tribune l'acrimonie qui éclatait dans les conciliabules particuliers, et l'on s'était surtout abstenu des personnalités blessantes contre le directoire. Ce soir-là, l'un des chefs des Égaux, Darthé avait résolu défaire un éclat. Buonarotti, qui occupait le siège du président, ne devait s'opposer à aucune témérité et était moins un modérateur qu'un complice. Armé d'un numéro du Tribun du peupky Darthé demanda donc la parole, et dominant le tumulte, il lut deux articles où les directeurs étaient traités de la manière la plus ignominieuse. Babeuf y avait prodigué les pompes de son style, mêlée à des trivialités qui résonnaient aux oreilles de l'auditoire comme autant d'échos du père Duchesne. C'était une verve d'injures, un luxe de gros mots qui n'appartiennent qu'à cette époque et à cette littérature.
Le succès fut prodigieux. Chaque phrase outrageante fut saluée par des cris frénétiques, et il fallut que Darthé recommençât deux fois cette lecture. Cependant^ à mesure que l'auditoire gagnait en exaltation, on le voyait diminuer en nombre. A un moment donné, plusieurs individus disséminés dans la salle, se retirèrent à la fois, comme s'ils eussent obéi à une consigne. Les révolutionnaii-es ardents ne s'aperçurent pas
de cette retraite, tant la passion les maîtrisait. Darthé était toujours à la tribune et y continuait une guerre cruelle aux personnes et à la politique des directeurs. Les émotions de 93 semblaient retrouvées; cette assemblée palpitait sous une impulsion de haine et de colère ; on eût dit qu'elle n'attendait plus que des victimes à dévorer.
Cependant, au dehors il se passait un autre incident. Le Directoire attendait, pour ^rmer le club du Panthéon, que la mesure fût comblée; elle venait de Têlre. La violence, longtemps contenue^ s'était fait jour, Tirritation avait débordé. Averti par les agents qui, depuis longtemps, surveillaient Tattitude de l'assemblée^ le ministre de la justice pril-sur-lechamp ses mesures. Le général Bonaparte, qui commandait alors l'armée de l'intérieur, se trouvait à Paris : il se chargea de cette exécution. Un détachement de troupes et une partie de la légion de police furent dirigés vers le quartier du Panthéon. On disposa les soldats de manière à surveiller l'évacuation de la salle et à réprimer au besoin les résistances. Tout cela fut conduit avec tant de célérité et de précision^ que personne, dans l'assemblée, ne soupçonna l'orage qui s'apprêtait à fondre sur elle.
Darthé avait Qni et Buonarotti venait de prendre la parole. Sous un extérieur calme, l'Italien cachait un feu qui n'attendait qu'une occasion pour éclater. Darthé s'était contenté de peindre le Directoire sous des couleurs odieuses, Buonarotti quitta ce terrain de la personnalité pour faire un appel direct h l'insurrection. 11 évoqua les souvenirs de 93, parla de l'égalité que le régime d'alors méconnaissait, de la liberté qu'il foulait aux pieds ; il récapitula les holocaustes de patriotes qui avaient ensanglanté sa politique, les proscriptions sans nombre dont elle s'enorgueillissait; il le montra réservant toute sa clémence pour les conspirateurs monarchiques, et accablant de ses rigueurs les hommes qui avaient vingt fois sauvé la république par leur énergie et leur loyauté.
278 MAHIB BaONTIN.
Après ce sombre résumé de la situation, Buonarotti ajouta :
— Maintenant, citoyens, est-il possible que cet état de choses se prolonge sans avilissement pour le caractèi^ répubiicain et sans péril pour les libertés que nous avons conquises?
— Non ! non ! s'écriait-on de toutes parts.
— N'est-il pas temps de mettre un terme au nouveau de^ potisme qui s'est imposé à la France, au moyen de la division de la lassitude des partis?
— Oui ! oui !
— Vous ne voulez pas voir revenir Tarmée de Coblenlx, n'est-ce pas? et avec elle les nuées de ci-devant dont elle est Favant garde?
— Non ! non I
— Vous avez gardé le souvenir de la constitutiou de 93, si indignement violée par des renégats ?
— Oui! oui!
-^ Eh bien! alors, vous savez ce qui vous reste à faire...
L^orateur en était là quand la force armée pénétra dans la salle. On aurait pu croire que sous Tempire de cette efferves^ cence, une collision entre les membres du club et la troupe allait éclater^ Il n'en fut rien, la trempe des esprits n'était plus la même et les circonstances avaient changé. A la premièt'e sommation Tenceinte fut évacuée^ et ce vaste réfectoire des dénovéfains, siège de passions si turbulentes, retomba bien* tôt dans une solitude profonde* Quelques baïonnettes avaient sufO pour cela. Le petit coup d'état eut un succès comj^t ; le club du Panthéon lie se rouvrit plus;
&«i de«x Rencontres.
Joseph n^avait pas assisté à la scène qui terminait Texistence du club du Panthéon ; il s'était enfin souvenu de la pauvre Marie^ et avait quitté la place quelques minutes après sa querelle avec Grisel. L'orage ne sévissait plus avec autant de fui-eur ; le ciel était toujours bas et gris, mais chassés par un vent impétueux, les nuages ne laissaient échapper que quelques larges gouttes. Pour réparer sa faute, Joseph doubla le pas et franchit rapidement la distance qui séparait la montagne de Sainte-Geneviève du couvent de l'Assomption. En moins d'une demi-heure de marche, il était rendu à sa porte. Quelle fut sa suiprise quand il la vit gardée par une escouade d'agents, et surveillée par d'autres émissaires répandus dans les ruelles voisines!
Ces mesures étonnèrent le jeune ouvrier sans le troubler. Il ne parut pas s'inquiéter des nouveaux hôtes qui envahissaient son domicile, et ceux-ci, de leur côté, ne semblèrent pas faire attention à lui. D'un pas leste et délibéré, il franchit le seuil, gravit l'escalier, et trouva sur le palier du logement sa Marie, inquiète et aux aguets. A peine Teut-elle reconnu qu'elle se jetta dans ses bras.
— Ah ! te voilà enfin ! s'écria- t-elle.
— Ça n'est pas malheureux, ajouta le père Brontin en se levant ; le morceau de veau est tout ratatiné. Du parchemin, quoi !
Joseph embrassa sa femme, tendit la main à son beau-père
280 MARIB BRONTIN.
et entra. Mais là une nouvelle surprise l'attendait. Au coin du feu, dans une attitude pensive, un homme était assis ; on ne pouvait apercevoir sa figure, mais son costume n'était pas celui d'im ouvrier. Joseph ne savait qu'imaginer : un étranger^ chez hii, à pareille heure? Le père Brontin s'empressa de le tirer d'embarras :
— C'est le Gracque, lui dit-il à demi-voix.
— Le Gracque^ répliqua vivement Joseph, le Gracque ici !
La chaleur avec laquelle le jeune ouvrier prononça ces paroles arracha l'étranger à sa rêverie, il tourna la tête du côtô des deux interlocuteurs :
— Oui dit-il le Gracque ici ! Le Gracque, forcé de fuir devant les sbires ; le Gracque sans asile ! Voilà le sort réservé aux amis de Tégalité, voilà ce qui atteint les défensenrs des droits du peuple ! Les brigands triomphent, et ce qui reste de pur dans la république, est mis au ban de la police.
Pendant que son nouvel hôte parlait ainsi, Joseph s'était avancé vers lui, et le contemplait avec une sympathie roèlée de respect.
— Citoyen Babeuf, répondit-il^ la persécution n'est pas funeste^ à tout le monde, puisqu'elle me vaut l'honneur de te posséder chez moi. Tu es ici comme dans ta famille, grand tribun, et les suppôts du Directoire ne t'en arracheront qu'en me passant sur le corps.
En prononçant ces mots, le visage du jeune ouvrier avait pris un caractère particulier d'exaltation et d'éneiigte. Ces deux natures que le hasard rapprochait, sans être entièrement identiques, se répondaient l'une à l'autre par bien des points. Le fanatisme de Joseph était plus concentré, celui de Babeuf plus déclamatoire. Dans la poursuite du tribun on pouvait apercevoir l'orgueil personnel et l'ambition de rhomme cachée derrière le succès de l'idée ; chez l'enfant du peuple, il n'y avait qu'une conviction profonde et pas de désir de jouer un rôle. Joseph était un enthousiaste partisan
MAaiB BRONTIN. 28 1
de la doctrine de Tégalité ; le Tribun du peuple, formait sa lecture favorite et il professait pour Fauteur de ce pamphlet, un culte que les railleries du père Brontin n'avaient pu affaiblir. Qu*on juge de Tëmotion qu*ii éprouva quand il vit le Gracque assis à son foyer. 11 se retourna vers Marie en Tembrassant de nouveau avec effusion, il lui dit :
— Merci^ femme, merci de m'avoir si bien deviné. Tu as sauvé noti-e drapeau.
— Ah! ça, et moi, interrompit avec un peu d'humeur le père Brontin, je ne suis donc plus qu'un vieux soufflet crevé ! Bon à rien, quoi ! un zéro en chiffres ! un mannequin ! une marionnette!
— Mais du tout, du tout, petit père, dit Marie d'une voix caressante ! Puisque c'est vous qui avez dépisté la police.
— Beau-père, vous avez rendu là un service éminent à la patrie, ajouta Joseph en frappant sur l'épaule du vieux Vulcain. L'histoire en parlera.
— Pas de ça, j'abdique. On en disait autant quand on m'envoya dix mœllons d'honneur pour ma part de la Bastille. L'histoire, c'est trop loin ; je veux être payé tout de suite.
— Mais comment, petit père !
— Voici, fillette le veau se calcine, il s'en va à rien ; je demande qu'on le tire de la casserole et qu'on le mange.
— Rien de plus juste, dit Joseph : va pour le morceau de veau au lieu des dix mœllons d'honneur.
— Non, c'est que c'est vrai, reprit le serrurier ; la jeunesse n'a aucune pitié pour les estomacs. Voici un gars qui s'alimente de discours au club ; voilà une petite qui ne s'imagine pas qu'un vieil ouvrier qui a battu le fer tout le long du jour, puisse avoir faim à dix heures du soir. Le gendre est à la politique, la fille est aux champs quand son mari n'est pas là, et le vieux père est obligé de se serrer le ventre devant un rôt qui se brûle. Si ce n'est pas pitié !
Les doléances du père Brontin rendirent Marie au senti*
ment de ses devoirs de ménagère, un peu compromis, il est vrai, par les événements de la soirée. Elle se piqua d'honneur, tira de Tarmoire son linge le plus fin, quelque peu d'argenterie réservée pour les grandes occasions, son meilleur vin, son pain le plus blanc, répara les petits dommages que sa cuisine pouvait avoir soufferts, et se trouva bientôt en mesure d'off'rir un repas, sinon recherché, du moins suffisant. Le père Brontin suivait ses apprêts avec une satisfaction évidente :
— Bien, petite, bien, disait-il. A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle travailler. Quatre couverts, c'est juste; le Gracque à la place d'honneur ! Crédié ; comme tu as relevé ton veau, fillette! Il vient de loin, celui-là.
Pendant ces préparatifs, Joseph avait engagé l'entretien avec Babeuf, et les deux enthousiastes se promenaient dans les espaces imaginaires du bonheur commun. Le souper même ne put faire diversion à ce sujet d'entretien. Le Gracque s'était assis à la table de ses hdtes et partageait leur frugal ordinaire ; il en prit occasion pour parler du régime alimentaire que l'égalité réservait aux générations à venir. Le luxe de la table devait être supprimé; on allait en revenir au brouet noir des Lacédémoniens ; la gourmandise prenait le caractère d'un crime d'État. Le père Brontin, trop occupé pour répondre^ ne semblait pourtant pas disposé à sympathiser avec celte portion du système des Égaux. Mais ce qui le révolta par-dessus tout, c'est que la ration de chaque membre de la communauté devait être uniforme, sans distinction d'appétits ni d'estomacs.
— Citoyen Gracque^ dit-il, en voilà une que je ne peux pas te passer, elle est trop sévère. Tu vois cet enfant, ce qu'elle mange, ajouta-t-il en montrant sa fille; cinq ou six becquées comme une mauviette.
— Elle en prendra ce qu'elle voudra, dit Babeuf; la république des Égaux ne décrète pas l'indigestion.
MARIE BROirriN. 283
— Oui, mais alors elle décrète rinanition, citoyen Gracque, Comment veux-tu qu'un homme comme moi qui joue du matin au soir du marteau de forge se contente de ce qui suffit à cette fillette? Une . supposition : tu distribues une ration uniforme; très-bien. Ou elle en aura de trop, ou je n'en aurai pas suffisamment ! il n'y a pas de milieu.
— Tu profiteras de ce qu'elle ne pourra consommer, père Brontin.
— Mais alors ce n'est plus Tégalité, tribun. Dès le moment qu'on est obligé de s'emprunter les uns aux autres une portion de sa nourriture, la chose d'aujourd'hui recommence. Ça fera un tripotage d'enfer^ les uns donneront leur excédent, d'autres le vendront. Tu as beau faire citoyen Gracque, ce sera toujours la même rengaine. Les estomacs qui se contentent de peu feront la loi aux estomacs qui ont besoin de se lester à fond. Les aristocrates seront ceux-là qui se serreront le mieux le ventre. Farceur de régime! Que je plains donc les serruriers qui vivront dessous!
— Cest bon ! c'est bon ! petit père, on vous mettra à la ra« lion pour vous y préparer.
Cette digression, moitié plaisante, moitié sérieuse, en resta là. Babeuf n'aimait pas qu'on discutât les détails de sa réforme, et le bon sens du vieil ouvrier l'embarrassait évidemment. Joseph ramena l'entretien sur la situation critique où se trouvait le Gracque et sur les moyens de le soustraire aux poursuites de la police du Directoire. Le couvent de l'Assomption était vaste ; on pouvait y ménager à Babeuf et à sa famille une retraite presque inaccessible. Les caveaux, parfaitement éclairés, ofiriraient un local pour l'imprimerie du Tribun du peuple^ et Joseph se mettait à la tête de cet atelier. Ainsi, le Gracque aurait sa feuille sous la main, c'està-dire le levier à l'aide duquel il remuait son parti. Ces arrangements une fois pris, le jeune typographe devait en presser la réalisation et s'aboucher avec les amis du dehors
284 MARIB BBONTlIf.
pour leur faire connaître la retraite du tribun. (Test là que désormais se tiendraient les grands conciliabules où les destinées futures du globe seraient agitées.
En attendant, il s'agissait de cacher Babeuf pendant quelques jours, afin qu'une arrestation ne vint pas déranger cette magnifique entreprise. Marie se chargea de ce soin; elle mit la main à l'œuvre, et avec son agilité habituelle, elle eut bientôt fait d'une cellule voisine un petit logement h l'usage du proscrit. Il ne s'y trouvait que les objets les plus nécessaires, mais cela suffisait.
Joseph profita de ce moment pour prendre à part le père Brontin et l'entretenir de la querelle qu'il avait eu le soir même an club du Panthéon. Le vieux serrurier voulaît que son gendre oubliât ce grief. Joseph n'en voulut pas démordre.
— Beau-père, dit-il, c'est tout réfiéchi ; il ne faut pas qu'un ouvrier recule^ ce serait de mauvais exemple.
— Un militaire, songes-y donc, quelque bretteur, quelque prévdt de salle !
— Quand ce serait le bourreau des crânes, beau-père, il faudrait marcher tout de même. Si vous ne vous sentes pas le courage de venir avec moi, j'en choisirai un autre. Mais pour broncher, voyez-vous, jamais. Le soudard n'aura pas cette satisfaction.
— Eh bien! Joseph, j'irai avec toi. S'il arrive malheur, y\ serai là au moins. Dieu du ciel, jamais ma pauvre Marie ne me le pardonnerait.
— Beau-père, ne parlons pas de ça. Demain au jour, vous irez chez le citoyen George Grisel, capitaine à la trentehuitième; vous lui direz que je l'attends à dix heures au bois de Vincennes.
— Suffit! George Grisel, au bois de Vincennes! Ça soa fait, Joseph.
Le vieux serrurier prononça ces paroles assez haut pour être
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entendu de Marie^ qui se trouvait alors dans la pièce voisine. Elle prêta Foreille, mais Teutretien était terminé ; le père Brontin avait regagné sa chambre. Cependant, les mots qui avaient frappé son oreille y résonnaient comme un écho si* nistre ; elle avait le pressentiment d'une catastrophe. Interroger Joseph, c'était s'exposer, non-seulement à ne rien savoir, mais encore à le mettre sur ses gardes. Elle résolut, avec la finesse particulière aux femmes, de Tobserver sans qu'il se doutât de ses soupçons. Malgré lui, le jeune ouvrier se trahit. Avec quelque fermeté que Ton marche vers les chances d'un combat, il est imposiblc que les habitudes ordinaires de la vie n'en soient pas un peu modifiées. Chez Joseph, cette préoccupation éclata par un redoublement de tendresse vis-à-vis de sa femme et de son enfant. Cet indice suffit; Marie devina qu'il s'agissait d'un danger, et pendant que l'ouvrier songeait à son dessein, de son côté elle préparait le sien.
La nuit s'écoula ainsi : quand le jour fut venu, Joseph, plus calme à mesure que l'instant s'approchait, quitta son logement comme s'il se fut rendu à son atelier; mais une fois arrivé à la rue Saint-Honoré, il gagna les boulevards et se dirigea du côté de Vincennes. La matinée était sombre, et le terrain, détrempé par la pluie, était glissant. La nature semblait comme endormie et enveloppée dans un linceul. Audelà de Sainl-Mandc, le jeune ouvrier prit l'une des avenues du bois, au bout de laquelle était le lieu du rendez-vous. 11 y trouva le père Brontin, et quelques minutes après Georges Grisel arriva. Le capitaine avait apporté sous son manteau un arsenal complet, sabre, épéo. et pistolets : l'ex-marquis d'Antonelle l'accompagnait. Sans échanger une parole, on s'engagea dans le bois pour y choisir un endroit convenable. Le choix des armes appartenait à l'insulté, et Joseph aurait pu user de ce droit ; mais il s'en dessaisit avec une noblesse qui frappa d'Antonelle. L'ancien marquis avait un cœur excellent ; la résolution de cet ouvrier, l'attitude digne et
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calme qu'il gardait sur le terrain, le frappèrent ; jamais il n^avait vu tant de noblesse naturelle, et ce maintien contrastait avec la contenance fanfaronne de son adversaire. U prit à part le père Brou tin. :
— Citoyen, lui dit-il un mot avant le combat. Votre champion a-t-il rhabitude des armes?
— Lui, citoyen ; pas plus que moi, répliqua le sernirier. H n'a jamais manié autre chose que les lettres de fonte.
— Diable? diable ! mais il va se faire enferrer alors; il a en tête une forte lame. Pourquoi n'arrange-t-il pas TafiEure ?
— Arranger! vous ne le connaissez pas; il se fera clouer sur la place plutdt. C'est une barre d'acier.
Pendant que les témoins échangeaient ces paroles, Geoi^e Grisel mettait quelqu'afPectation à s'assurer si les armes étaient en bon état. Il essayait le tranchant des sabres, faisait ployer les épées, renouvelait l'amorce des pistolets, cherchant à faire ressortir ainsi aux yeux de son adversaire, son expérience pratique de ces divers ustensiles de mort. Joseph ne semblait pas s'émouvoir de cette comédie et la regardait avec dédain. D'Antonelle comprit qull fallait en finir pour que des paroles blessantes ne fussent pas de nouveau échangées : il avait pris un parti. Le combat devait avoir lieu au sabre, l'arme la moins dangereuse des trois, et celle qui offre le plus de ressources aux champions inexpérimentés. Le militaire et l'ouvrier s'alignèrent donc sur une pelouse unie où le sol offrait quelque fermeté. A peine Joseph se sentit-il une arme à la main qu'il fondit sur son adversaire. Avec plus de sangfroid, Grisel aurait fait repentir l'ouvrier de cet élan, mais quelle que soit l'expérience de l'escrime^ il est sur le terrain des émotions qui peuvent paralyser cet avantage. Jamais l'officier n'avait été attaqué avec cette fougue, et malgré lui il rompait devant ce jeu déréglé ; enfin il se remit et commença à presser son adversaire. La partie redevenait mauvaise pour l'ouvrier ; déjà les chairs du bras avaient été à diverses re-
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prises effleurées^ et le militaiie allait en finir par un coup de pointe, lorsqu^on vît sortir du milieu des arbres une femme qui se précipita entre les deux combattants, écartâtes sabres au risque de se faire percer d'outre en outre et se jeta dans les bras de Touvrier, en criant :
— Joseph !
On le devine ; c'était Maiie. En yain voulut-on Téloigner de ce champ de bataille, aucune force humaine n'aurait pu la détacher de son époux qu'elle tenait embrassé. Le père Brontin pleurait à chaudes larmes, d'Antonelle retenait mal les siennes, le capitaine lui-même était ému. Joseph seul accablait Marie de reproches et frémissait à l'idée qu'on pût Faccuser d'avoir arrangé cette scène. De toutes les manières, le combat ne pouvait plus se continuer; il prit fin. L'ancien marquis intervint au nom du régime des Egaux, et fit valoir le besoin qu'avait la patrie de tous les hommes qui poursuivaient l'étabhssement du bonheur commun; il alla ainsi d^un champion à l'autre^ se montra pathétique, éloquent^ et finit par obtenir un succès complet. Les antagonistes s'embrassèrent et promirent d*oublier une querelle^ au fond assez futile. Marie ne respira que lorsque ce pacte eut été scellé, et remercia par un regard reconnaissant ceux qui lui rendaient son Joseph.
Au milieu de cette scène, la fatuité ordinait'e de George Grisel ne l'avait pas abandonné. La prétence d'une femme sur le terrain ajoutait à cet épisode une couleur romanesque qui le charmait. Aussi (}uand raffaife eut été arrangée, t)ritil les airS cavaliers qui lui étaient ordinaires : il caressait ses moustaches, posait la main sur sa hanche et fixait sur Maf le deà yeux conquérants.
— Au fait, se disait-il, j'aime mieux çà. L'artisan a une jolie femme ! c*est un homme à cultiver. Et moi qui allais l'enferrer comme un hussard de Bercbigny^ lui fiiire passer
un détestable quart-d'heure ! Fi donc! George, qu'est-ce que ce genre ?
En même temps il redoublait d'efforts pour se faire remarquer de Marie qui ne songeait plus à lui et semblait absorbée dans le bonheur de retrouver son Joseph sain et sauf :
— Décidément, ajouta-t-il, c'est une petite perle, et uo morceau de roi ! il faut soigner ça.
lie llarqaU et le Serrurier.
Quand les explications, échangées sur le terrain, eurent terminées Taffaire, Joseph se retira avec Marie, et la pauvre femme eut encore à essuyer, en chemin, quelques reproches au sujet de son coup de tête.
Cependant, le père Brontin était restait sur les lieux avec d'Ântonelle et Tofilcier. Depuis quelques heures, le brave homme ne vivait pour ainsi dire plus. Il avait assisté presque machinalement à ce duel, et Tidée du danger que courait Joseph Tavait jeté dans une sorte de stupeur. 11 connaissait sa fille et n'osait calculer, en cas de malheur, jusqu'où irait son désespoir. Pendant la courte durée de l'engagement, le vieil ouvrier avait gardé l'immobilité d'une statue; on eût dit que son cœur avait cessé de battre. Ses poings serrés, ses muscles contractés indiquaient seuls une lutte intérieure et uu effort puissant de la volonté. S'il eût obéi à son instinct, il eût fait intervenir dans le débat son poignet d'athlète, et Grisel eût appris à ses dépens ce que valent les armes de la nature. Le point d'honneur domina, chez Brontin, cette disposition vio-
lente ; il parvint à se vaincre. Mais quand Marie fut venue se jeter entre les combattants, l'émotion prit le dessus ; notre Vulcain pleura comme un enfant.
— Ouf ! s'écria-t-il, ça métouffait ; à la bonne heure ! on peut respirer à présent. Crédié ! quel poids de moins !
Par une réaction naturelle, le père Brontin passa alors d'un excès de taciturnité à un excès d'expansion. Ce Grisel, que tout-à-rhcure il eût voulu assommer d'un coup de poing, ne lui parut plus un homme aussi affreux ; il lui tendit la main et la serra cordialement. L'ancien marquis fit surtout sa conquête, et il le lui témoigna par une familiarité dont celui-ci s^amusait beaucoup.
— Une idée, citoyen, dit tout à coup le vieux serrurier.
— Qu'est-ce donc, l'ancien? répliqua Grisel.
— Si nous allions nous refaire quelque part? Le duel m'a porté su r Teslomac. . . et vous ?
— Au fait, dit d'Antonelle, la proposition a du bon ; je ne recule pas.
— Ni moi non plus, Gyclope, ajouta l'officier.
— Eh bien ! écoutez, citoyens, je sais un coin au faubourg Antoine où Ton traite le haricot de mouton comme nulle part ; la cuisine est de conscience, et la sauce pas allongée, ça vous va-t-il ?
— Aux oiseaux ! vétéran du camp de la Lune, aux oiseaux! dit Grisel.
— Ya pour le haricot de mouton, dit d'Antonelle.
— Et vous y boirez, citoyens, un petit Beaugency qui est perlé, je m'en vante, un liquide qui fait honneur au temtoire de la République. C'est innocent et c'est corsé, foi de Brontin.
— Va pour le Beaugency ! dirent les deux interlocuteurs. On se rendit au Faisan d'Or^ cabaret situé à l'extrémité du
faubourg et presque dans la campagne. Le père Brontin y fut reçu comme un habitué. L'établissement se composait d'une grande pièce pour le commun des buveurs, d'une ton-
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nelle où étaient disposées de nombreuses tables ; enfin de trois ou quatre petits cabinets pour les personnes qui âénil'aient s'isoler. Du reste, tout cela était fort propre, et la cuisine que Ton traversait en entrant annonçait une maison bien tenue. Le vieux serrurier voulut que les choses fussent convenablement faites ; il demanda une salle à part et alla inspecter les articles qui devaient composer le menu.
On se mit à table, et en effet Brontin n'avait rien exagéré. Le haricot de mouton était fortement épicé; on y pouvait distinguer les arômes du girofle et de la cannelle, et le poivre s'emparait du palais de manière à signaler et à faire respecter sa présence ; mais pour le robuste ouvrier, c'étaient là des qualités de plus.
— Bien touché, disait-il à Thôtesse qui veillait elle-même au service; bien touché, mère Pluchon ! Ou voit que vousnV avez rien épaigné, à la ratatouille ! Ça ferait revenir de douze pieds sous terre, crédié ! Parlez-moi de ça, il y a du montant, il y a du ton !
— Toujours flatteur^ ce père Brontin, répondait l'hôtesse. -- Non, mère Pluchon, c'est la justice pure qui parle. Le
Faisan d*Or est la tête des gargottes ! Les épices de VIndn ne coûtent rien dans cette maison. Allez, la mère, tous avez bien mérité du père Brontin ! Je vous enverrai uu moellon d'honneur de la Bastille ! C'est toujours ça l
En même temps il cherchait à entourer de ses bras d'Hercule la taille puissante de la cabaretière, mais l'entreprise ofû'ait dés difficultés.
-* Allons^ galantiu, soyez sage, dit l'h^^tesse en se dégageant. A votre dge, fi donc I
Pour que le père firontin se fût livté à un écart qui ne lui était point habituel, il fallait toute l'audace que peut donner le Beaugeucy. Le vieux serrurier était ordinairement sobre; mais les événements de la journée l'avaient frappé au cerveau^ et le Yin avait entretenu cette petite pointe. D'Antonelle et
MAKIB BKONTIN. 291
Grisel s^en diTertissaient beaucoup, et la conversation était des plus animées. Naturellement, elle inclina vers Fidée fixe du moment, vers le régime des égaux et la république du bonheur commun. Le capitaine et Tex-marquis comptaient parmi l^ adeptes les plus passionnés et les propagateurs les plus enthousiastes de la doctrine. De la part de d'Antonelle une pareille croyance supposait un désintéressement réel. Opulent propriétaire du Midi, il avait tout à perdre à rétablissement de la communauté : ce régime ne pouvait lui donner ce quUl devait lui ravir. Une pareille position imprimait plus de poids à ses paroles, et augmentait son influence sur son parti. Grisel^ si volontiers insolent, avait pour lui un certain respect, se contenait en sa présence et faisait trêve à ses rodomontades. Aussi, quand Tentretien s'engagea et prit un caractère de propagande, Tofficier s'efifaça-t-il pour laisser pérorer Tex-marquis :
— Au bonheur commun ! au règne de Tégalité, dit ce dernier, en élevant son verre.
— Au bonheur commun, répéta Grisel : il n'y a que des Égaux qui soient des hommes.
— Minute, mon officier, dit alors le père Brontin ; ne ravalons personne. Je vénère les Égaux, mais je ne mange pas de la chose. Les opinions sont libres ; on n*a pas pris la Bastille pour rien.
— Sans doute, digne ouvrier, les opinions sont libres, dit alors d'Antonelle, en s'emparant de Fentretien. Oui les opinions sont libres, Grisel, et il faut les respecter toutes, ajouta-t-il pour calmer les suscepiibililés et préparer les esprits à TefTet de sa parole ; les opinions sont libres, citoyens, mais on peut les éclairer; c'est ce que nous cherchons tous de bonne foi.
— Oh ! pour ça, oui, respectable ci-devant, répliqua le serrurier.
— Que veut Fhomme ici-bas, reprit d'Anton elle? le bon-
heur. Où peut-il le trouver? Voilà le problême. L'a-t«il trouvé jusqu'ici ? Non. Faut-il le chercher dans une autre combinaison de la société ? Oui, tout ceci me semble indubitable.
Le père Brontin ne répondit rien. Évidemment cette forme dogmatique l'intimidait sans le convaincre, d'AntoDelle supposa que, pour agir sur cette nature simple, il fallait procéder par d'autres moyens.
— Qu'est-ce qu'on voit ici-bas, ajouta-t-il ? Des riches et des pauvres^ des hommes qui regorgent de tout, auprès d'hommes qui manquent du nécessaire. N'est-ce pas contre nature? Moi qui n'ai qu'un estomac, que deux bras, qu'une tête, j'aurai de quoi en nourrir mille ? Pourquoi plus de ressources qu'on n'a de besoins?
— Sans vous contredire, citoyen, m'est avis, répliqua l'ouvrier, que les choses vont là comme elles vont partout. Il y a dans le monde des bossus et des gens qui ne le sont pas, des roux, des blonds^ des bruns, des hommes d'esprit et des imbéciles^ de grands arbres et des plantes qui rampent. Bref, il n'y a pas sur terre, à ce qu'on dit, ni une feuille, ni un nez qui se ressemblent. Pourquoi voulez-vous que la société soit uniforme quand la nature ne l'est pas ?
— C'est insidieux ce que vous dites-là, père Brontin, mais ce n'est pas concluant. On ne veut pas de l'uniformité, mais de l'égalité. Les hommes ne sont point identiques quant aux formes extérieures, cela est vrai, mais ils ont un grand sentiment qui leur est commun , le désir du bonheur. Cest làdessus que doit porter l'égalité : il faut que les moyens d'arriver au bonheur soient les mêmes pour tous les hommes.
— Merci, répliqua l'ouvrier, comme si chacun n'était pas heureux à sa manière ! Vous allez décréter le bonheur pour tout le monde, et si ce bonheur ne nous convient pas ; si j'aime mieux être malheureux à ma façon qu'heureux à la vôtre ! Dam ! çà s'est vu. Je me défie du bonheur par ordre.
— Cest que vous ne comprenez pas, Brontin, les délices de régalité. Cela viendra, digne ouvrier ; nous vous les inculquerons. Figurez-vous un peuple de frères où personne n'a rien à soi, où vous cueillez un fruit sur un arbre sans vous inquiéter à qui est cet arbre, où Tor et Targent, ces vils métaux, ne servent plus qu'à faire des plats à barbe, ou le boucher donne ses côtelettes, le tailleur ses habits, le boulanger son pain, le jardinier ses légumes : le menuisier ses châssis, le foi*geron ses espagnolettes...
— Assez comme ça! Je m'insurge, dtez les espagnolettes, et j'accepte le reste. J'accepte les châssis, j'accepte le pain, j'accepte les habits et les côtelettes, je passe même condamnation sur les plats à barbe; mais les espagnolettes, merci. C'est ma pitance, respectable ci-devant, c'est l'héritage de
. ma fille.
— Mais, Brontin, Brontin, vous n'aurez plus besoin de tout cela. Je vous comprends, excellent père, vous ne voulez pas que votre famille manque de rien. Eh bien! votre cœur sera satisfait. La république des Égaux prend l'entretien de tous SCS membres à entreprise. Vous lui donnez vos espagnolettes, vos loquets, vos serrures, vos verroux, enfin tous les produits de vos bras et de votre intelligence. Vous vous croyez dépouillé ; rassurez-vous. Jamais vous n'avez été plus riche. La république vous doit le bonheur ; elle est responsable à tout jamais de vos besoins. Vous et votre famille, Brontin, votre gendre qui est un si digne garçon, votre fille, cette enfant si dévouée; tout cela est désormais nourri , chauffé, éclairé, coiffé, voiture, logé aux frais de la république. Ils ont tous droit à l'ordinaire des Égaux, au costume des Egaux, à l'appartement des Égaux, votés chaque année par la chambre de régalité et du bonheur commun.
— Tout ça est bel et bon, répondit l'ouvrier sans se laisser prendre par le sentiment ,- le tableau est flatteur ; mais raisonnons. Aujourd'hui, quand je travaille, je sais ce que je fais.
Si je gagne six francs : bon, c'est tant pour les vivres, tant pour le reste^ je fais mon compte en cherchant à tomher juste : Si le travail donne, je me permets quelques douceurs ; s'il se ralentit, je me prive un peu. J'arrive ainsi au bout de Tan, souvent sans épargnes, mais sans dettes. Supposes-moi fainéant, comme je suis laborieux; il faut que je travaille pourtant ; le besoin est là. Sans tiavail, point de pain ; et sur cent ouvriers, citoyen; il y en a cinquante au moins que la faim mène.
— Vous chargez un peu la chose, père Brontin.
•— Non, citoyen, c'est le besoin qui mène le monde, croyezle. Est-ce que vous pensez qu'il soit agréable de se rdtir le visage tout le long du jour devant un feu de forge, de se déhancher en frappant sur une enclume? Supposez-vous que l'ouvrier se livre à cet exercice par plaisir, et qu'il n'aimerait pas mieux aller cueillir, par un beau soleil de printemps, des pâquerettes le long du chemin ?
— Qu'est-ce que cela prouve, mon amiî
— Cela prouve que le jour où nous aurons notre pitance assurée, le jour où la république des Égaux nous donnera œ que vous nous promettez en son nom, le logement, le pain, la viande, ce jour-là, mon brave ci-devant, adieu la besogne! On cherchera en vain des mineurs pour piocher dans les mines, des balayeurs pour nettoyer les rues, des verriers pour souffler les vitres, des plombiers pour faire des tuyaux de descente. Nous serons tous égaux, tous bourgeois et nous nous promènerons en masse, la canne à la main. VoUà ce qui vous pend à Torcille.
— Vous ne croyez donc pas au.dévoûment, Brontin, à la bonne foi , à la conscience ! Dans tous les cas, si les travailleurs méconnaissent leurs devoirs, on les réduira par la contrainte. On leur coupera les vivres.
— Juste comme aujourd'hui ! Alors, ce n'est pas la peine de changer.
— Chaque métier sera une fonction sociale, une obligation, une dette à la patrie.
— Oui, mais alors que devient Tégalité ! ci-devant. L'égalité serait que tout le monde fît le même métier! Autrement, sMl y a des métiers plus durs les uns que les autres, et il y en a beaucoup, Tégalité est détruite au profit de ceux là qui ont les métiers les plus doux, et au préjudice de ceux qui gardent les plus durs. Vous trouverez peu de forgerons, parmi les Égaux, c'est moi qui vous en réponds.
«- Mon Dieu, Brontin, vous prenez le système par un détail, vous Texaminez avec des préjugés d'état. Quand tout le monde sera astreint au travail, mon ami, la tâche de chaque homme sera plus légère. S'il est des besognes qui répugnent, on trouvera des machines pour suppléer aux bras humains. L^avenir est long, et la science n'a pas encore dit son dernier mot. Vous ne comprenez pas assez digne ouvrier, l'avantage qu*il y aurait à créer ici-bas un régime d'harmonie en place de cet ordre social que l'intérêt et l'ambition vouent à des discordes étemelles. Voyez-vous ce peuple de frères, uniformément vêtu, n'ayant qu'un cœur et qu'une table, buvant à la même coupe, et puisant dans le même grenier. Le tien et le fmm disparaissent -.plus de haies, plus de murailles, signes de défiance. Les moutons se confondent dans la prairie, les gerbes dans les champs. Plus de ces jalousies qui naissent de la difiércnce des rangs et des fortunes. L'égalité, l'égalité sainte^ voilà le Gode de toute la terre.
— C'est joli, citoyen, mais voilà tout. Écoutez, je ne suis qu'un pauvre ouvrier, mais quand on a traversé la prise de la Bastille et les séances des Jacobins, on a entendu bien des choses. J'en ai tant vu passer depuis cinq ans, que je connais toutes les rengaines. Si je vous parle avec trop de franchise, excusez le Beaugency. Ce diable de petit vin; çà vous pomme, çà vous porte sur la langue. Enfin quoi ! j'ai un peu
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babillé ; histoire de passer un quart d'heure, sauf votre respect, monsieur le marquis.
— Père Brontin, il n'y a plus de marquis, il n'y a que des Égaux, répondit d'Antonelle^ touché de Taccent et du langage de l'ouvrier.
— L'égalité ou la mort, ajouta Griselen frisant et relevant ses moustaches.
— L'égalité, mon officier, reprit l'honnête ouvrier, vous qui êtes militaire, pouvez-vous en parler ainsi ? Une supposition que vous ayez une armée à lever, de quoi la composerez-vous ? toute de soldats ou toute de généraux. S'il y a des grades, adieu l'égalité ; s'il n'y en a pas, adieu la discipline.
— Les Egaux n'ont pas besoin d'armée ; ils savent se lairc respecter sans cela, répondit Grisel,
— A la bonne heure, je n'y tiens pas! mais n'y aura*t-il pas un gouvernement, une justice, une police, des chambres législatives ? Où est l'égalité alors !
— Dans le droit, dit d'Antouelle, qu'ont les citoyens d'être tous traités sur le même pied, sans distinction, sans préférence.
— Ah ! sans préférence! dans ce cas, à un jour quelconque, toute la France mangem le même plat. Si j'aime le gras, on me servira du maigre, du poisson si je veux du bœuf. Il y a des citoyens qui ne peuvent pas se passer de gilets de flanelle, d'autres qui ne peuvent pas les supporter: il y en a qui usent un habit en trois mois, d'autres qui le font durer une année. Les uns après le dtner se passent le café et le petit verre, d'autres méprisent ce bonheur, ceux-ci fument, ceux-là sont incommodés par l'odeur de la pipe. Où est l'égalité au milieu de tout ce salmigDudis?
— Détails ! purs détails ! mon ami Brantin, vous rapetissez la question !
— Ah ça, et les sixièmes étages, qui les habitera? Faudra donc faire des maisons qui n'aient que des roz-dc- chaussëo?
Si je monte cent marches pour gagner ma chambre, et que TOUS n'en montiez que douze, il n'y a pas d'égalité. Si votre plafond est à quinze pieds et le mien à huit, il n'y a pas ^alité. Si votre lit est en acajou et le mien en noyer, il n'y a pas égalité; c'est un écbeveau qui n'est pas facile à dévider, allez.
— Gela vient, Brontin, de ce que vous ne montez pas sur les hauteurs d'où les inégalités disparaissent. Écoutez une comparaison. Quand vous marchez dans la plaine, les moindres monticules vous paraissent des accidents de terrains fort considérables. Gravissez un sommet élevé, vous êtes fort étonné de ne plus apercevoir devant vous qu'une surface unie. Voilà, mon brave et honnête ami, ce que c'est que le régime de l'égalité. 11 demande à être envisagé de haut. Je ne vous dis que cela.
— Au fait, c'est moi qui ai tort, citoyen. Excusez un artisan. Vous êtes des savants, vous autres, vous avez des livres qui vous apprennent tout, tandis que nous, pauvres gens du peuple, nous raisonnons à la bonne franquette, comme ça nous vient.
— Mais père Brontin, sans vous flatter, vous ne vous en tirez pas mal, dit d'Antonelle.
— Il est de fait que le Gyclope pince le raisonnement avec succès^ ajouta le militaire. Nom d'une carabine! comme il te serrait les coudes, d'Antonelle.
— Faites pas attention, c'est ce petit Beaugency, dit l'ouvrier; drôle de vin, va! ça ne manque jamais! Toutes les fois que nous avons aCTaire ensemble, j'en sors pommé! Ah ! tu fais jaser le père Brontin, petit Beaugency ! eh bien ! de quatre mois on ne te verra plus. G'est la mère Pluchon qui paiera pour toi.
— Mais non, mon brave homme, il n'y a point de regret à avoir; les choses se sont passées au mieux.
— Allons donc ! me mettre en bisbille avec des gens d'es-
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prit comme vous, y songez-vous? J*en suis confus, foi de Brontin ! C*est pourtant ce gueux de Beaugency, qui a fiût cela ; le scélérat est bon, mais il est bien traître. On ne m^y repincera plus.
La journée était avancée: les convives se séparèrent. Grisel et d*Antonel1e partirent pour le camp de Grenelle, où il s*agissait de pratiquer quelqu'embauchage parmi les troupes ; le père Brontin regagna sa forge, peu habituée à chômer ainsi par un jour ouvrable.
Ea CJovrtisâne.
Quelques jours après Tincident du bois de Yincennes, Grisel était couché sur un sopha dans Tétat de toilette incomplet qu'autorise le chez soi. Pour charmer ses (pisirs, le sultan avait à la bouche une longue pipe et exhalait par intervalles d'énormes bouffées de tabac qui emplissaient peu à peu la pièce d*un nuage épais. L*aspect du logement était de ceux qui trahissent une vie de désordre, un de ces ménages au mois, rompus aussitôt que formés. Des superfluités coûteuses y abondaient, mais on y remarquait Tabsence des objets nécessaires. Les rideaux étaient en damas, mais malpropres au point d'inspirer du dégoût; le lit était d'une belle ébénisterie, incrustée de nacre, mais les draps offraient de nombreuses solutions de continuité, et quoiqu'il fût trois heures de Taprèsmitii, Talcôve ressemblait encore à un champ de bataille. Sur la cheminée une pendule en rocaille et des Qambeaux d'une grande richesse frappaient le regard, mais le verre de la pen-
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dule était brisé et les flambeaux suppoiiaient deux mauvais bouts de cbandelles surmontés d'éteignoirs en laiton. Partout le même contraste ; des nœuds de ruban à côté d'une paire de bottes, un chapeau de femme accroché au mur près d'un pistolet d'arçon, des eaux sales sur les marbres des consoles^ enfin tous les témoignages et tous les vestiges d'une vie bohémienne.
Ces détails d'ameublement supposaient une femme : elle était là^ fredonnant et sautillant dans la chambre, mordant pour se distraire dans un morceau de cervelas et une tranche de pain. Ce n'est que par euphémisme qu'on pouvait la dire habillée ; les pieds nus traînaient sur le parquet des pantoufles fripées, la chemise fort courte laissait voir une jambe bien prise, et un petit fichu entortillé autour du cou défen* dait mal le buste contre les indiscrétions du regard. Proba- Uemenl cMtait là le moindre souci de la nymphe ; elle portait ce costume avec une aisance qui prouvait à quel point il Itii était familier. Il faut l'ajouter à sa louange : elle ne perdait rien pour être vue ainsi : c'était une superbe créature, et le visage seul n'eût pas donné une idée satisfaisante de ses mérites. Le net au vent, l'œil effronté, le teint d'une beauté rare, les tons blancs et transparents de la peau, des formes bien accusées, partout une solidité qui n'excluait pas la grâce, tuie fraîcheur, compagne de la santé et de la jeunesse, voilà ce qui attirait dans cette femme ; mais en l'examinant avec quelque attention, il était facile de reconnaître dans tout cela le passage de la débauche, et les premiers stygmates de cette flétrissure qu'amènent toujours les excès. Quand on souille les dons de la nature, elle se venge en les retirant.
Sans perdre un coup de dent de son déjeuner improvisé, la
belle semblait eu proie à une irritation qu'augmentait le
calme du militaire, noyé dans les vapeurs qu'exhalait sa pipe :
— Décidénient, tu ne veux pas George ; tu me laisses encore
le bec dans l'eau ce dimanche-ci?
— Que veux-tu, Phémie, le métal manque. Il n'y en a jamais assez pour toi ; tu me coûtes les yeux de la tête.
— Alors, fallait pas me déranger, sans cœur. TaTais un état. Demande au citoyen Gardel si ce n'est pas moi qui ai fait le succès de son ballet du Jugement de Paris. Le berger me regardait, ajouta-t-elle en se cambrant, et puis il me donnait la pomme.
— Au fait, ce n'était pas volé, dit le militaire : il Ikut profiter de ses avantages.
^ Les autorités ont voulu voir ça ; les directeurs, les membres des conseils, toute la kirielle. Demande au citoyen Gardel. J'ai eu un succès pardessus les maisons. Au point que quand je passais dans les rues , on se retournait pour se dire : — Cest la pomme du Jugement de Paris. Ça flatte, ces choses là !
— Qui te dit le contraire ? Voici cent cinquante fois que tu reviens sur ton citoyen Gardel et ton Jugement de Pdris^ répliqua Grisel avec un peu d'humeur. On dirait que tu as été élevée à la serinette ; tu ne sais qu'un air.
— C'est qu'aussi on ne peut rien t'arracber qu'avec des tenailles, grigou que tu es. Tu m'aui*ais trouvée dans la rue, que tu ne me traiterais pas plus mal. Voilà deux dimanches que je te prie de me mener à Tivoli. Il y a grand spectacle, jeux de bague, feu d'artifice, bal, tir à l'oiseau, enfin de quoi s'amuser comme des bienheureux. Eh bien non ! Monsieur me tient ici comme dans un couvent. Dieu de Dieu ! je me vengerai bien quelque jour.
— Ah ça, veux-tu te taire, perruche? Quand je te dis que les fonds sont bas, que mon pingre d'oncle ne veut plus financer.
— Et ta solde, sans cœur !
— Supprimée! On m'a renvoyé du corps. Hoche a fait passer de mauvaises notes sur mon compte. En disponibilité;
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zéro de solde par vingt-quatre heures et multiplié indéfini-* ment, voilà mes rentes.
— Oui, reprit la nymphe en hochant la tête ; il n'y a plus d'argent pour la maison, mais il y en a pour le dehors. Tu crois que je ne sais pas toutes tes fredaines, coureur. Et ta petite ouvrière du couvent de TAssomption, qu'est-ce que tu en fais? Est-ce que tu lui refuses aussi ses fantaisies, à celle-là.
George Grisel qui, jusque là était demeuré impassible, sans quitter sa position de sybarite et sans perdre une bouffée de tabac, Geoi^, à cette allusion qu'il ne semblait pas attendre, rejeta tout à coup sa pipe, et se levant avec brusquerie :
— Que veux- tu dire par là? méchante langue.
— Je dis ce que je sais ; je f ai surveillé, j'en ai le droit. Si tu crois que tu m'en feras, des queues, sans que j'y regarde d'un peu près, tu es loin de ton compte.
— Ah ! c'est comme ça que tu le prends, reprit Tofficier. Eh bien ! nous allons voir ! En avant la grande musique I
En même temps, il jeta les yeux sur un angle du logement où était suspendue une cravache. Sans doute, sa malheureuse compagne de débauche était dressée à ce régime, car à peine eut-elle aperçu ce mouvement, que tout d'un coup ses airs mutins tirent place à la prière et à la résignation.
— Eh bien ! non, mon petit George, non ! c'est moi qui al tort ! Au fait, je suis trop jalouse. Mets que je n'ai rien dit; allons, oui, c'est vilain d'espionner les gens; je ne le ferai plus.
Tout en parlant ainsi, elle cherchait à apaiser son bourreau par des caresses. Cette soumission parut satisfaire le sultan; il crut apparemment qu'il pouvait, sans déroger, se montrer magnanime, user de clémence, couvrir le délit de son pardon. Il laissa dormir Tinstrument de correction, s'étendit de nouveau sur le sopha et reprit sa pipe. Euphémie, le cœur gros, chercha dans les soins du ménage une diversion à cette scène. Elle mit de l'ordre dans le logement, arrangea le lit,
ouvrit la croisée pour renouveler Tair, parvint enfin à donner à ce réduit un aspect un peu plus décent.
Grisel^ pourtant, ne se dérangeait pas de son attitude ; il semblait alors comme dominé par la réflexion et occupé à méditer un plan de campagne. Enfin^ il sortit de son immobilité, et de lui-même alla vers sa maîtresse, comme s'il eût voulu la consoler de la rigueur qu'il avait déployée toat-a- Fbeure. La pauvre fille accueillit ce retour avec une joie manifeste et comme on accueille un rayon de soleil aprèi la pluie. Elle s'épanouissait et revenait rieuse et folâtre pendant que Grisel conservait, même dans sa bienveillance, on air de gravité.
— Phémie, lui dit-il, en rompant le silence, il faut que tu ailles demain chez Barras.
— Encore, George ! Mais je t'ai raconté ce qui m'est arrivé l'autre fois. Il est entreprenant^ le directeur.
— Il le faut, Phémie, il n'y a pas à reculer. Hoche m'a nui ; il n'y a que Barras qui puisse me tirer d'affaire ; il m'a promis les grosses épaulettes. Tu iras chez Barras, Phémie, tu iras demain, ajouta Tofficier en appuyant sur ces mots.
Euphémie n'était pas femme à reculer devant une visite, même au prix de quelques risques. Ses scrupules n'étaient donc pas vifs ; mais avec la promptitude du coup d^œil qui caractérise les beautés accommodantes^ elle comprit qu'elle pouvait tirer parti des nouvelles dispositions de son maître et quoique timidement, elle répliqua :
— J'irai, mon bichon, j'irai demain ; mais tu devrais me revaloir ça. Si nous allions ce soir à Tivoli.
Elle s'attendait, en hasardant de nouveau cette demande, à un orage et en avait bravement pris son parti. Aussi, qu'elle ne fut pas sa surprise, lorsqu'au lieu de s'emporter, Grisel lui dit doucement :
-^ Eh bien ! oui nous irous à Tivoli ; mais écoute.
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— J^écoute, répondit Eupbémie en ne pouTant réprimer un bond de joie.
— Tu iras chez Barras^ et tu lui répéteras ce que je vais te dire, tu le lui répéteras mot pour mot, entends-tu?
— Et si tu récrivais, George^ ce serait bien plus sûr.
— Pas de ça : récriture perd un homme, étourdie : mieux vaut la parole, elle ne laisse point de traces. Écoute donc.
— récoute.
— Tu lui diras que la conspiration marche, que les montagnards font encore les difficiles, mais qu'on les travaille, il y a eu réunion, jeudi dernier, chez Amar, rue de Gléry. Six conventionnels y étaient. J'enverrai leurs noms à la police. Tu retiendras bien, n'est-ce pas? Amar, rue de Gléry.
— N'aies pas peur, rue de Gléry. Amar^ j'y ai logé.
— Tu lui diras que Drouet en est aussi, que Félix Lepelletier fouimit de l'argent, que Jullien (de la Drôme) s'est rallié, qn^on soupçonne Barère et que Lindet hésite. Te souviendrastu de tous ces noms?
— Dam I c'est plus difficile.
— Drouet, Lepelletier, Barère, Lindet, je te les ferai apprendre par cœur en nous promenant à Tivoli.*
— Il serai joli, le délassement ! Enfin, puisque ça te regarde. Tu dis donc Drouet, Le culottier, Bapairs...
— Lepelletier, Barère ; mais laisse-moi finir. Tu diras encore à Barras que j'ai Fœil de l'autre côté. Je sais où se cache Babeuf que la police cherche dans tous les coins de Paris ; je sais où il en est de ses plans, quels sont les complices, ce qu'il veut faire, et comment il doit s'y prendre. Qu'on surveille le camp de Grenelle et la légion de police, il y a là des hommes qui tourneront le dos au Directoire au premier signal. Tu comprends!
— Trè»-bien! le camp de Grenelle et la légion de police ! J'y ai connu un lieutenant dans la légion de police ! Un corps soigné, bonne tenue!
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— Voyons, sois un peu à ton affaire. Je sais bien que tu en souffleras la moitié de ce que je te dls^ mais Barras est au courant des choses.
— Oh ! oui^ un malin et un chaud ! Peste, comme il y allait. Mais puisque ça ne te (ait rien.
— Vas ton train et tâche de te souvenir de ce que je te dis. Barras voulait saisir le Tribun du Peuple; c'est son cauchemar que cette feuille; elle Tinsulte chaque jour; elle raconte de petites historiettes galantes qui lui sont personnelles.
— Dam ! il m'a fait Teffet de donner là-dedans, le cher homme? Au Jugement de Paris 11 m^avait remarquée ; c*est un connaisseur.
— Tu rassureras Barras; tu lui diras que je sais où s'imprime le 7W6im du Peuple^ quel est Touvrier qui conduit la besogne et où il se tient. 11 faudra, quand il en sera temps, organiser une descente de police dans son atelier. Je donnera le jour et Theure et indiquerai Tendroit.
— Tout ça, mon petit ; c'est aisé à retenir, mais c'est diablement féroce. Qu'est-ce qu'il t'a fait, cet ouvrier pour que tu le fasses tarabusté ainsi? Faut être humain pour les pauvres gens, mon chat ! Ça travaille pour vivre.
-^ Mêle-toi de ce qui te regarde, répliqua Grisd, avec un mouvement d'impatience : ce sont des secrets d'État. On ne lui fera rien d'ailleurs, à cet ouvrier; c'est simplement une mesure de précaution.
*- J'aime mieux ça; autrement, j*en aurais gardé un poids sur l'estomac.
•^ Voici donc qui est entendu : parlons peu et parlons bien. Les choses marchent du côté d'Amar et du côté de Babeuf, Répète !
— Du côté d'Amar et du côté de Babeuf, c'est su maintenant.
— On sait où s'imprime le Tribun du Peuple et quel est l'ouvrier qui en est chargé. Répèle !
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— Ça me va moins! enfin, je le digérerai, rraie pas peur. Où s^imprime le Tribun du Peuple et quel est Touvrier... Suffit, sois tranquille.
— Il y a eu des réunions tenues sur divers points, renverrai à la police les noms des personnes et la désignation des lieux... Répète!
— Très-bien! on n'est pas si niole, va! Des réunions! on donnera les noms pour qu'on puisse les pincer. Pas plus malin que ça.
— Maintenant j'ai quelque chose à s^outer pour mon compte ; fais bien attention, Phémie.
— (Test pour toi en particulier ; je suis tout oreilles, George.
— Tu diras à Barras, qu'en retour du service signalé que je rends au Directoire, au prix de ma vie et de mon honneur, j'attends de lui non-seulement ma réintégration, mais de l'avancement. Sans cela plus d'avis secrets.
— Au fait, c'est bien le moins qu'ils te doivent! Tu les tires d'un joli bourbier^ mon chat.
— Voilà ce que tu lui diras pour mon compte, Phémie.
— ^Ne t'inquiète pas... Ah ! ça, George, parlons maintenant pour moi. Si ton singe de directeur recommence son comjnerce de l'autre fois, sur quel pied faut-il danser avec lui ? Ceci est pour mon compte.
— Alors, Phémie, cela ne me regarde plus, tire-toi d'affaire comme tu l'entendras.
— Vraiment, mon chat?
— Oui.
— Eh bien, suffit?
Cet entretien révélait le rôle que jouait Grisel dans la conspiration, celui d'un espion et d'un dénonciateur. En proie à des besoins d'ai-gent, il avait vendu ses amis et ses frères. La \ie désordonnée qu'il menait, des habitudes de luxe, la fréquentation des femmes perdues l'avaient conduit sur le bord de l'abîme, et la crainte de voir sa carrière militaire à jamais
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ferméev Fy avait précipite. La conjuration de Babeuf n*ëtait donc pas un secret pour le gouvernement, et pouvant rétooffer au berceau ! il aima mieux la laisser se dëvdopper afin de s'en faire plus tard un titre auprès des conseils. Les honneurs de la répression et de la surveillance, devraient être d^autant plus grands, que le complot aurait plus d^importance et plus de ramifications.
Pour compléter les instructions d'Eupbémie^ George lui tint parole; il la conduisit à Tivoli ; elle était aux anges! C'était la première fois que Grisel lui avait cédé et ne répondait pas à ses caprices par des brutalités. Cependant la pauvre créatone ne jouit qu'à demi de sa soirée. Au lieu de la laisser s'épanouir dans le bal et renouveler ses succès dn JugemetUdePâris^ George la garda sous son bras pour lui remettre dans la mémoire le thème qu'elle devait réciter le lendemain chei le directeur. La leçon fut parfaitement apprise, mais aux dépens des plaisirs qu'Euphémie était venue chercher dans ce lieu de fêle.
Ij*Atelier 4e ^oeepli.
Ainsi que Grisel Tannonçait à BaiTas, le couvent de TAssomption était devenu le foyer principal de la conjuration de Babeuf. Le Gracque y avait trouvé un logement sûr et commode chez un nommé Clerex, ouvrier tailleur qui occupait l'aile opposée à celle qu'habitait le ménage de Joseph Simard. Chaque jour, à mesure que le secret de la retraite du tribun se répandait parmi les siens, on voyait arriver au sein du
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couvent des locataires nouTcaux, des hommes du peuple, des femmes surtout, et dans le nombre les anciennes habituées des tribunes des jacobins. Babeuf avait ainsi les plus chauds de ses partisans sous la main et une sorte de garde autour de sa personne, composée de couturières, de brodeuses, de chamarreuses et de fleuristes.
Joseph Simard s'était décidément attaché à la fortune de ce monoman. En cela, il obéissait à une nature plus passionnée que réfléchie, à une fatalité dont il ne pouvait se défendre. Deux mobiles dominaient cette organisation, Tenthousiasme et Tentrainement. Joseph s^exaltait pour les idées et pour les hommes, et, une fois arrivé là, il se donnait sans réserve. Babeuf trouva donc en lui un instrument précieux et il en abusa sans pitié. L'ouvrier avait monté dans les caveaux de l'Assomption un petit atelier d'imprimerie, d'où sortaient chaque jour des pamphlets virulents contre le directoire, diatribes sans goût et du plus misérable style. Le parti des Égaux n'était pas riche : Joseph avait dû installer le matériel à ses frais, se procurer les caractères et les presses à l'aide de ses seules ressources. Ses épargnes de cinq ans avaient été employées à ses divers achats sans y suffire, et pour parer au reste, l'ouvrier s'était endetté. D'un autre côté, son temps appartenait désormais à la conspiration, et quand le jour ne suffisait pas pour achever sa besogne il y consacrait de longues veillées, quelquefois des nuits. La conspiration était donc loyalement servie ; mais elle payait avec peu de régularité. La caisse des Égaux se trouva plus d'une fois à sec, et Joseph était alors obligé de se contenter d*à-comptes insuffisants. Son zèle ne s'en ralentissait pas ; les embarras d'argent n'ébranlait en rien son dévouement sloîque.
Cependant, autour de lui tout le monde se ressentait de ce cliangement de situation. Son petit logement n'avait plus cet air d'aisance qui naguères l'animait; peu à peu le de-
Dûment se glissait dans cet asyle où, il y a un mois, régnait tant de bien-être. Longtemps, à force d'activité et de soins, la pauvre Marie avait pu atténuer les tristes suites de cette position nouvelle, et tenir sa maison sur un pied régulier, malgré le manque d'argent et les incertitudes du salaire. Mais elle fut bientôt vaincue, et malgré ses efforts la misère gagna du terrain. L'héroïque femme ne fit pas entendre un murmure et continua à lutter contre le mal, même en désespérant de le surmonter. Quand le père Brontin exhalait quelques plaintes contre Joseph^ Marie prenait chaudement sa défense et lui faisait un titre des griefs que le vieux serrurier lui imputait.
— C'est son bon cœur qui le perd, petit père; on ne peut pas lui en vouloir.
— S'il se perdait seul^ oui ; mais il te perd aussi» fillette, il perd son enfant, il vous mettra sur la paille.
— Nous sommes à lui, petit père; il dispose de ce qui lui appartient.
Le père Brontin avait beau revenir à la chaiige; Marie ne se départait pas de sa résignation. A l'honneur du vieil ouvrier, il faut ajouter qu'il ne s'en tenait pas aux remontrances. Depuis que Joseph ne subvenait plus d'une manière suivie aux besoins de la maison, le beau«père apportait religieusement le produit de sa journée, sans en détourner la part qu'il réservait autrefois au Beaugency et à la cuisine de la mère Pluchon ; il allait au travail de meilleure heure et en revenait plus tard, afin d'adoucir autant que possible les privations que l'insolvabilité des Égaux occasionnait dans le jeune ménage. Le brave homme faisait tout cela naturellement, d'instinct, presqu'à la dérobée; aussi sa fille le devinait, et plus d'une fois, quand son père lui glissait le soir dans la main quelques pièces de monnaie laborieusement gagnées, Marie, eu embrassant le vieillard, laissait tomber une larme sur ses joues bronzées par le feu et sillonnées par
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le charbon; le père Brontin ne regrettait plus ses peines, il ne sentait plus ses fatigues ; il était payé.
Joseph n'était pas aveugle au point de ne pas Yoir combien sa position devenait irrégulière, mais comme tous les hommes de parti, il vivait dans un monde chimérique. Il lui semblait que le succès de la république des Égaux allait être prochain^ immédiat; il s*apprêtait chaque jour à triompher avec elle. Quel honneur pour lui d*avoir souffert et tout sacrifié pour cette cause! L*ambition s'en mêlait et ajoutait à Texaltation naturelle de l'ouvrier un certain calcul d'avenir. Cest là, du reste, le caractère général de ces maladies ; elles reposent sur une illusion mêlée de vanité et d'égoîsme. Quand une fois on y est tombé, on ne voit le monde que par le côté dont on s*est épris, on s'imagine qu'il suffit d'un soufQe pour renverser la masse des sentiments et des intérêts qui prévalent. Quoique placé sur le second plan, Joseph se mêlait à ces passions et à ces chimères, avec Tardeur de Tcnthousiasme et l'inexpérience de Tâge. Les privations qu'il imposait à sa famille TaffiBctaient sans doute, il eût voulu les lui épargner, mais il croyait toucher au jour de la revanche et il se promettait d'indemniser Marie de ce qu'elle avait souffert.
Cependant les choses en vinrent à un point tel, que les illusions n'étaient plus permises. 11 fallait prendre un parti. La misère du temps était grande et le travail du père Brontin s'en ressentait quelquefois. Le pain même allait manquer dans la maison. Quand le jeune ouvrier eut compris rétendue de sa détresse, il tomba dans un accès de tristesse sombre et loin de renoncer à sa poursuite, il s'y attacha en raison des sacrifices qu'il lui avait faits. Seulement, son humeur devint inégale; pour des riens il se montrait d'une susceptibilité excessive, s'emportait contre sa femme, contre son beau-père, contre tout le monde. Marie traversa cette nouvelle épreuve avec son inaltérable douceur,
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résignée à tout pardonner, à tout souffrir. Elle oomprenail que Joseph était mécontent de lui-même et faisait retomber sur les autres le poids de ce combat intérieur; elle deTîna rétat de cette âme et se promit de ne pas élargir la blessure. Jamais ange n'eut des paroles plus consolantes, des 9oms plus tendres et plus affectueux. Elle traitait son mari comme un malade, et il Tétait en effet.
Triste et tourmenté, Joseph importait dans son atelier une portion d'humeur que faisait naître en lui une gêne toiqoiirs croissante ; il allait même parfois jusqu'à la plainte ayec les Égaux qu'il voyait le plus fréquemment. De ce nombre était Grisel. Entre les adeptes du Bonhenr Commun; Gritel se distinguait par la manie d^écrire. Après Bafeuf et Sylvain Maréchal, personne ne fournissait plus d*aliment aux presses de Joseph Simard. C'était lui qui allait le plus loin dans la polémique de corps de garde et dans cette littérature, assaisonnée de jurons, qui semUait éteinte depuis la mort d*Hébert. Aussi se montrait-il fort assidu dans Tatelier, où il sm*veillait lui-même la composition et le tirage de ses cheftd*œuTre. Joseph, autant par suite des souvenirs de son duel que par l'effet d'une répugnance instinctive, s'était d'abord défendu de toute intimité, mais l'ofBcier se montra si prévenant, si rond, si plein de naturel, que l'ouvrier se laissa gagner et s'engagea de plus en plus dans une liaison qui cachait un piége.| De Joseph, George Grise! voulait arriver à Marie.
Un jour que l'ouvrier cherchait dans un travail forcé une diversion aux douleurs et aux angoisses de sa position, Grisel entra dans l'imprimerie en fredonnant le Chant du départ. Jamais il n'avait paru plus rayonnant, plus content de lui-même.
— Joseph Simard, dit-il en entrant; laisse-là tout ce que tu fais. Vite, mon brave, ton plus beau caractère. Voici un morceau qui doit révolutionner Paris.
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— Citoyen Grisel, répliqua rimpiimeur ; j'en suis au désespoir, mais il y a du Babeuf à composer.
— Du Babeuf? Cane nous arrive pas à la cheville, mon fiston. Tu vas en juger, ajouta-t-il en tirant un manuscrit de sa poche.
Et, après avoir roulé ses moustaches entre ses doigts, il se mit à lire à haute voix (1).
LETTRE DBPRAKC LIBRE.
Soldai de farmécircoparisieimey AsonamiLa Terreîir soldat de Varmée du Rhin.
« Nous sommes f...... mon pauvre ami La Terreur, oui,
« nous sommes f..... et sans ressource, si nous gobons jus-*
« qu'au bout la pilluie qu*on nous a mise dans la bouche. En « vain avons-nous ébréché nos sabres sur le casaquin des « plats soutiens des loups couronnés ; en vain avons-nous bic vouaqué, jeûné, combattu, sué sang et eau, et tué des c... « et des esclaves durant quatre ans, nous avons tiré notre « poudre aux moineaux ; et cette liberté, ce digne objet de « nos vœux, ainsi que la douce égalité, son inséparable com- « pagne, ne sont plus que de vaines images empreintes sur « les torchons de cuisine des héritiers de Gapet, qu'une vaine « fumée comme ceUe de ma pipe. Sous les mots d*ordre et « de discipline nous et tous nos frères, nous sommes enchai- « nés comme des chiens de basse-cour...
— Cest bien I citoyen Grisel, dit Joseph en Finterrompant ; nous allons mettre cela en mains. Mais il n'y a qu*un petit inconvénient....,
— Ëcoute> encore cette phrase, 8imard> tu vas voir comme c'est astiqué. C'est fait pour insurger le camp de Grenelle.
(t) On devine que ceci est Utptuêllement cité. Qae le lecteur eicuse ces échantillons de style à usage de la secte du Bonheur Commun.
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Et il continua à lire :
« Ah! noDQ d*un triple coquin de sort, mon brave la Tera rcur, eussions-nous jamais abandonné nos foyers, nos « femmes, nos enfants^ nos pères, nos mères, pour terrasser « les coquins qui menaçaient notre patrie, si nous ayions cru « que durant que nous f... sur le bec aux émigrés et sur la « gueule aux rois, des tigres à poil doré auraient étrange, « déchiré, dévoré nos parents, nos amis, la liberté mèoae! « Oui, mon ami, oui; quelque étrange...
— Assez citoyen Grisel, la besogne presse. Écoute ce que j*ai à te dire.
— Et ! c'est- il crânement-touché ! c*est-il du chenu ! Plus quece petit morceau, imard.
« Le gouvernement que nous avions créé en 93, mettait «t régolsme à contribution pour établir des magasins d'effets « et de comestibles, nécessaires au salut de la patrie; celui « que nos perûdes commis lui ont substitué n'établit d*aatres « magasins publics que celui de Clamart, composé de mil- « liers de cadavres, de républicains moris de faim qui vien- « nent, depuis dix-huit mois, à chaque heure, par charretées a encombrer cet horrible dépôt. »
— Ah! mais voici le bon, dit le bravache en s'interrompant. Attention au bouquet Simard.
(( Durant que nous ramassions au demi-cercle les j.... f.... « qui trouvaient à redire sur ce qu'il nous avait plu de faire « chez nous, des coquins de commis, auxquels nous avions « confié le soin de nos affaires, après avoir égorgé ceux d'entre « eux qui voulaient nous être fidèles, ont établi, sous le nom « de directoire exécutif, cinq lions qu'ils ont caparaçonnés, « harnachés et panachés comme des mulets de Provence qui, « tous ensemble, ont quintuplé la morgue, l'insolence et le « despotisme de feu Go... Cadet, leur digne prédécesseur. »
— Hem ! qu'en voilà une de perlée de période ! Si çà ne met pas l'armée en révolution, il y aura du malheur. Un hou-
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sard de Ghamboran en prendrait les armes. Maintenant, fiston, il faut presser çà. Chaud ! chaud! chaud!
— il n'y a qu^un petit malheur, citoyen Grisel, c'est que tout le caractère est employé. Les cases sont au plus bas.
— De quoi ! mon petite des caractères ? Eh bien! fauttn acheter ! c'est la moindre des choses.
— Acheter, c*est aisé à dire, répondit Joseph, en étouffant un soupir ; mais de Targent !
Ces mots furent prononcés d*un ton si triste et avec un tel accent de douleur contenue, que Grisel en fut frappé ; il comprit qu'une grande misère se cachait là-dessous. Ce fut pour lui une découverte. Jusqu'alors il n'avait pu s'introduire chez le jeune ouvrier sur un pied de famaliarité ? la réserve de Marie, le manque de prétextes l'en avait empêché. Aussi ses projets de séduction demcuraicnt-ils à l'état d'ébauche. Une occasion se présentait enfin et il fallait s'empresser de la saisir. Lier Joseph par un service d'argent était un coup de partie. Justement Grisel se trouvait on fonds. Barras venait de lui faire passer un millier de francs, aimant mieux payer ainsi les révélations de cet homme, que de rendre à l'armée un officier avili. Quelques jours plus tard cet or eût été dissipé : Le hasard voulait que Grisel ne l'eût pas encore prodigué dans ses orgies habituelles. Ainsi tout le servait et, dans un rapide calcul, il comprit qu'il pouvait tirer parti des circonstances. Ces réflexions furent promptes comme la pensée et il répondit à Joseph :
— De l'argent ! mon petit ! Mais que ne parlais-tu plus lût ? Les Égaux en ont toujours, de l'argent.
En même temps il puisait dans son gousset quelques pièces d*or et les jetait sur la table.
— Combien te faut-il? Cent, deux cents, trois cents francs ? Parle. Que diable ! Entre égaux on ne se gêne pas. Mais j'y pense I Puisque tu vas imprimer mon Franc-Libre^ ce n'est
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qu'un à compte sur le tratail. Prends donc, Jeseph, prends ce que lu voudras, mon garçon.
L'ouvrier refusa d'abord, mais Tofficier revint à la charge avec tant d'instance qu'il finit par accepter une petite sonune. Cëtait pour lui une ressource inespérée et inappréciable.
Aussi une intimité trè»4troite s'établit-elle entre ces deux hommes. Dès lors la maison de Joseph fut ouverte à George ; il y put pénétrer à toute heure, à tout instant : roarrier aimait à le voir et allait lui-même au-devant des occasions. Qu'on juge des inquiétudes de Maiîe? liieux que Joseph elle avait compris ce que le militaire cherchait dans cette liaison ; elle vit qu'elle allait être en butte aux séductions et peat«ètrc aux brutalités de ce soudard.
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Le Complot.
Cependant la conjuration suivait son cours et le dénouement était proche. Un premier centre d'action, fondé ches le conventionnel Amar, n'avait eu qu'une existence éphémère, Amar étant devenu suspect aux conspirateurs les plus fougueux. Dès lors la direction du mouvement etl'organisation durëgime futur furent concentrées dans l'asile où s'était réfugié Babeuf et où il se dérobait aux recherches de la police. Se défiant du concours des hommes qui voulaient réduire son entreprise aux proportions d'un complot politique, le tribun avait constitué, sous le nom de Directoire secret de salut public, un comité dont il était le président et dans lequel figuraient, comme membres principaux, Darthé, Buonarotti, Félix Lepelletier, d'Antonelle, Sylvain Blaréchal, Débon et Germain,
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ancien officier de housards. CTest là qu*à la suite de longs débats fut constituée la République des iifiaginaires Égaux et que furent résolues les mesures qui devaient la changer en réalité.
Les conjurés partaient de ce principe que la propriété individuelle est Torigine de tous les maux qui affligent les sociétés. Les inégalités de fortune déterminent les inégalités de jouissances, c*est-à-dire la richesse et la misère, d^oii dérivent nécessairement les jalousies des classes et Tégoisme des in* dividus. Pour y remédier, il fallait, d'après eux, abolir la propriété personnelle et inaugurer la propriété collective. L'État devenait ainsi le seul maître, non-seulement du sol et des instruments de travail, des capitaux existants et des richesses créées, mais encore de tous les fruits de Tactivité agricole, manufacturière, commerciale et civile. C'était une confiscation universelle à laquelle rien ne pouvait se dérober. L'individu aliénait jusqu'à son travail ; TÉtat ne lui en laissait pas la disposition. Les produits de toute nature devaient être versés dans les magasins publics ; il y a plus, les aptitudes même étaient limitées, et c'est ainsi que l'étude et l'exercice des arts, des lettres et des sciences, considérés comme des superfluités, ne jouaient dans la société, qu'un rôle trèssecondaire. On les tolérait comme délassements, on ne les acceptait pas à titre de services. « Ce qui n'est pas communicable à tous , disaient les Égaux, doit être sévèrement retranché. » C'est-à-dire qu'ils excluaient le génie : il est vrai que dans ce sens l'exclusion ne pouvait pas les atteindre.
En retour de cette abdication de l'individu, la république des Égaux acceptait une lourde charge; elle prenait le bonheur social à forfait. Tout être vivant sous ses lois pouvait la sommer de lui procurer une existence heureuse, une frugale et honnête aisance. Le gouvernement se changeait en une immense table d'hdte, où chacun était servi uniformément et aux heures réglées par le pouvoir central. L'ordinaire de*
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vait faire Tobjet d'une délibération législative. Les chambres allaient voter chaque année, le genre de culottes que la Dation porterait dans le courant d'un exercice^ la couleur de rhabit, la nature des étoffes ; la qualité des chaussures , la forme du feutre, enfin les moindres détails de rajustement et du vêtement des deux sexes. Graves débats^ féconds en tempêtes parlementaires ! Le gouvernement aurait, sapposons-le, proposé , pour Texercice courant, le costume bleu barbeau, Topposition ne manquerait pas de se déclarer pour le vert bronze^ et la république serait partagée entre le vert et le bleu. Quant à la distribution des objets nécessaires à la vie, des magistrats irréprochables devaient y présider. C'était sur eux que retombaient le soin d'entretenir les populations dans un état d'enchantement perpétuel et de satisfaire leurs be* soins de manière à n'exciter aucune plainte, à ne provoquer aucune jalousie. Ils devaient veiller aux moyens de répandre les subsistances, les meubles, les vêtements, les produits de toute espèce sur la surface du royaume^ en approvisionnant les zones pauvres avec l'excédant des zones favorisées^ et s'arrangeant de manière à ce que la Bourgogne versât ses vins sur la Bauce, la Bauce ses blés sur la Bourgogne ; en empêchant enfin le Périgord de consommer lui-même toutes ses truffes et Strasbourg tous ses pâtés de foie gras. Tâche difficile, mais qui n'était pas au-dessus du zèle et du dévoâment des magistrats du Bonheur Commun !
Pour façonner les générations au régime nouveau^ les conjurés avaient songé à s'emparer des éléments les moins réfractaires que renferme la société; ils avaient jeté leur dévolu sur l'enfance et enlevaient les nourrissons à leurs mères. L'éducation avait pour but principal de donner au pavs des citoyens robustes et des citoyennes fécondes. Du reste, l'instruction professionnelle, qu'on semble remettre en honneur, était de la part des Égaux , l'objet d'une préférence particulière. Dans les gymnases publics, les jeunes gens apprenaient
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la théorie du labour et les jeunes filles Tart de battre le beurre. Les langues mortes étaient rayées du programme des études, et la danse n*éiait tolérée qu^au point de vue du développement de la musculature. Pendant que durait Téducation, les professeurs devaient observer les dispositions des élèves, et reconnaître ceux qui avaient la bosse de la grande culture, de Tébénisterie, de la mécanique, classer les sujets par catégories de professions^ et tes expédier ensuite à leurs destinations respectives. Chaque année, il serait ainsi sorti des gymnases de la communauté tant de palfreniers, tant de meuniers, tant de rôtisseurs, tant de fabricants de produits chimiques, et le soin des magistrats répartiteurs eût été de les distribuer convenablement dans l'étendue du royaume, comme ils Teussent fait pour des sacs de blé ou de pommes de terre.
Voilà donc un système qui commence h se dessiner et qui embrasse un horizon assez vaste. En effet les conjurés semblaient ne vouloir rien omettre de la constitution de Tavenir, et chaque jour ils en agitaient quelque détail. L'immortalité de ràmeetFexistence de Dieu employèrent plusieurs séances. Quelques membres du comité directeur ne voulaient pas reconnaître ces deux croyances fondamentales : d'autres demandaient qu'elle fussent formellement proclamées par la nouvelle république. Le débat dura plusieurs jours : enfin on alla au scrutin; Dieu et la vie future passèrent à la majorité d'une voix. Seulement il ne devait plus y avoir de culte; tout au plus des solennités nationales comme celles-ci; l'union des secces; la présentation des nouveaux-nés ; l^ entrée des enfants dans les maisons d'éducation; le départ des jeunes gens pour les frontières; leur retour et admission au rang de citoyens ; le départ des guerriers; les honneurs à rendre auœ enfants de la patrie morts dans les combats ; les triomphes à décerner aux plus vaiUants. En d'autres occasions , les cérémonies publiques prenaient un caractère plus grave : on jugeait les ma-
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gistrats morts^ et par la même occasion les vivants, ce qui aurait pu devenir aussi dangereux pour les derniers qa*iDoffensif pour les autres. On voit à quel point les Égaux abusaient de leurs réminiscences de collèges.
Dans une société obéissant à un arbitraire pareil, tout devenait possible. Aussi les conjurés avaient^ls décidé qu*U n*y aurait plus de grandes villes où les mœurs s*altèrent. A peme devait-on tolérer les bourgades; les autres centres de population étaient mis à la réforme. Plus de charnières nidepahds, partout des maisons simples et construites sur le même plan.
L*administration du pays appartenait à une magistrature de vieillard. Quant aux assemblées législatives^ elles étaient le produit du suffrage universel, recueilli par arrondissements. Encore les pouvoirs ainsi délégués n'avaient-ils pas une valeur définitive ; il fallait aux lois, pour devenir exécutoires^ la sanction du peuple. Une chambre des sénateurs avait en outre un droit de veto suspensif jusqu'à ce que Tappel au peuple eût vidé la question en dernier ressort. Les sénateurs étaient choisis parmi les vieillards et à tour de rôle pour ne pas exciter de jalousies dangereuses.
Quant à Tarmée, Torganisation en fut très-laborieuse : il était difficile de concilier Tégalité avec la hiérarchie. Enfin on parvint à s'entendre. Tout citoyen était soldat; les études osilitaires devenaient partie intégrante de Féducation nationale. Les grades ne constituaient pas un privil^ fixe; ils étaient électifs et temporaires. Les généraux redevenaient simples soldats; les soldats passaient généraux, sur un vote du peuple, sans parcourir les emplois intermédiaires. L'armée ne touchait pas de solde ; on Tentretenait en campagne, et pour subvenir à ses dépenses, les autres classes de citoyens sMmposaient quelques heures de travail de plus. Quand la guerre était terminée, les troupes rentraient dans leurs cantonnements pour être licenciées^ la main qui venait de quitter le mousquet prenait la houe ou guidait la charrue. Rien, dans
rÊtat, ne devait rompre Tégalité^ ni prendre le caractère de privil^. La dissolution de Tannée était une garantie contre la dictature militaire; le roulement des fonctions administratives un gage contre l'usurpation. En d'autres termes, les Égaux étaient parvenus à imaginer des militaires et des fonctionnaires qui n*en étaient pas.
Il faut rendre aux conjurés cette justice, qu'ils ne s*aveu« glaient pas au point de croire que leur programme serait accepté sans opposition ; ils prévoyaient des résistances et se préparaient à les combattre. Ils ne se dissimulaient pas que la nation avait encore quelques préjugés à vaincre pour apprécier convenablement un pareil régime; mais ils étaient résolus à y mettre un peu du leur et à faire pénétrer de vive force dans la sodété fran^^se les idées philosophiques sur le bonheur commun. A cet effet, à côté des conceptions théoriques, ils avaient arrêté, des moyens d'exécution qui s'écartaient beaucoup du ton de Tidylle. Le peuple était appelé à rinsurrection; il devait s'emparer de la Trésorerie nationale, de la Monnaie, de la poste aux lettres. Le drapeau de la révolte portait ces mots : «Égalité^ liberté^ bonheur commun. » toute opposition sera vaincue par les armes, disait l'un des décrets ; les opposants seront exterminés. Des vivres de toute espèce devaient être distribués aux combattants sur les places publiques; les boulangers étaient mis en réquisition, les biens des émigrés répartis entre les défenseurs de la patrie ; les épouses, les enfants des braves morts dans cette journée allaient être adoptés par le nouveau régime ; les riches devaient être ensevelis sous les décambres de leurs jMlais. Cette justice sommaire ne s'arrêtait pas là. Le Directoire, les membres des deux conseils, les hauts fonctionnaires, c'est-à-dire douze cents personnes environ, étaient décrétées d'airestation et mises en coupe réglée. Quiconque trouvait dans les rues queiqu'individu appartenant à ces diverses catégories pouvaient rexécuter de ses mains. Du reste, la part des iiisur-
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gës était beUe dans les dépouilles du comliat. L*un des dé- . crets disait : « Art. l«r. a la tin de rinsuirection, les citoyens pauvres qui sont actuellement moi logés oe rentri^ront pas dans leurs domiciles ordinaires ; ils seront immédiatemeot logés dans les maisons des conspirateurs. Art. 2. On prendra chez les riches ci-dessus de quoi meubler avec aisance les sans-culottes, » On le voit, Tégalité préludait par une inconséquence : en installant de force les pauvres chex les riches, elle renvoyait les riches chez les pauvres. Ce n'était qa'un déplacement d'inégalité.
Voilà où avaient été conduits Babeur et ses amis en fait de combinaisons monstrueuses. 11 faut le dire : le parti politique de la conjuration n'accepta pas ce pi*ogramme sans hésitation et en discuta longtemps les termes. Les rêveries d^égalité et de bonheur commun touchaient peu les anciens conventionnels, qui avaient au moins le sang-froid d'hommes habitués aux affaires. 11 y eut des négociations dans lesquelles des deax parts on ût de la diplomatie. Les conventionnels espéraient jouer les Égaux ; les Égaux se réservaient d'éccmduire les conventionnels. Les premiers présumaient trop du bon sens du peuple pour croire que la partie insensée du prognunme des Égaux pût être, non-seulement réalisée, mais môme essayée ; ils se disaient qu'en tout état de cause c'était Caire acte de dévouement que de s'associer à une entreprise semblable pour la tempérer et pour la dominer. Les seconds, malgré leur insuffisance mtraitable, ne pouvaient se faire illusion sur l'utilité du concours des conventionnels et sur la force qu'ils apportaient à l'insurrection. Enfin on parvint à s'entendre. Les Égaux renoncèrent à faire table rase et consentirent à ce qu'après la victoire l'ancienne Convention reprît le pouvoir. Seulement, pour modifier les éléments de cette assemblée, on arrêta qu'elle ne serait composée que de conventionnels proscrits, auxquels on adjoindrait un député par département, nommé sur la présentation du Directoire secret. En outre.
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les décrets rendus par le peuple, le jour du triomphe, auraient force de loi.
Cëtait encore beaucoup risquer, même en des jours de bouleyersement. Les conventionnels ne s*y décidèrent qu'après de longues hésitations et avec Tespoir qu'une fois maîtres du mouvement^ ils pourraient renvoyer à Bicêtre leurs incommodes associés. L'occasion sembait favorable à leurs projets ambitieux, et ils ne voulaient pas la laisser 8*écbapper. D'après des calculs qui semblaient exacts^ on avait sous la main^ dans les premiers jours de floréal, quatre mille révolutionnaires enrégimentés, quinze cents membres des comités, mille canonniers, cinq cents ofQciers destitués, mille délégués des déparlements, quinze cents grenadiers du corps législatif, cinq cents militaires détenus, mille invalides, la légion de police, composée de six mille soldats^ en tout dix-sept mille hommes. Au dire de Grisel, le camp de Grenelle n'attendait qu'un signal^ et les troupes répandues dans les environs semblaient parfaitement disposées. Jamais une prise d'armes ne s'était présentée avec autant de chances de succès. Depuis cinq mois, les Égaux avaient enveloppé Paris d'un réseau d'agents qui ne se connaissaient pas les uns les autres, mais qui aboutissaient tous au Directoire secret dont Babeuf était le chef. Ainsi^ tous les fils de la conjuration étaient dans les mains du tribun ; sans lui, rien de possible. Les rapports de ces hommes s'accordaient à révéler dans les divers quartiers de la capitale un état de fermentation voisin de la révolte; des symptômes de mécontentement mal contenu éclataient de toutes parts. Le brusque avilissement des assignats avait fait hausser outre mesure le prix des objets nécessaires à la vie, et la misère des classes ouvrières était arrivée à son comble. Dans cet état des esprits, il fallait peu de chose pour faire naître une explosion, et les conventionnels avaient peur qu'en s'isolant de Babeuf il n'en recueillit seul les bénéfices.
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Une réunion générale eut donc lien chez proaet le 19 floréal. Là se rencontrèrent les conventionnels inyogue^ Ricord, Robert Lindet^ Laignelot; les généraux Fyon, Rossignol et Massard ; Didier, ex-juge du tribunal révolutionnaire ; Babeuf, Buonarotti et Darthé. Grlsel y parut aussi ; jamais il œ s'était montré si ardent, si passionné. Il parla beanconp, rendit compte de ce qu'il avait fait au camp de Grenelle, prodigua les témoignages de dévouement. Massard prit la parole à son tour, au nom du comité militaire^ et rendit compte du plan d'attaque qui lui paraissait réunir le plus de chances de succès. Les douze arrondissements de Paris, réunis en trois divisions, devaient être conduits par autant de généraux sur les palais du Corps-Législatif et du Directoire exécutif, et sur rétat-major de Farmée de Tintérieur. Avant d'arrêter le jour du mouvement, il fallait encore s^entendre sur le rôle des agents révolutionnaires et sur les dépôts d'armes qu'il fallait attaquer avant toute autre tentative.
Les conjurés des deux nuances prolongèrent cette séance de huit à onse heures du soir, sans se douter du péril qui les menaçait. Prévenu par Grlsel, le ministre de la police Cochon devait, ce soir même, investir la maison de Drouet et s'emparer des personnes que Ton trouverait chez lui. Soit que le dénonciateur eût mal indiqué l'heure de la réunion, s<Htque les préparatifs eussent entraîné quelque retard, le ministre, qui voulut opérer cette arrestation lui-même, arriva trop tard chez Drouet : ce dernier était seul chez lui avec Darthé; les autres conjurés venaient de quitter la place. L'expédition était donc manquée, et tout se borna à des perquisitions insignifiantes. Qui le croirait? Cette démonstration avortée n'ouvrit pas les yeux aux conjurés ; Grisel leur prouva que c'était une fausse alerte, et que la police s'en tiendrait là. Dans les deux jours qui suivirent, il y eut des réunions sur divers points, entre autres dans un magasin devin situé au faubourg Poissonnière. Là furent admis des conspirateurs plus subal*
MABIB BBONTIN. 333
ternes. Au moment de s'y rendre^ Grisel entra, en passant, à râtelier de Joseph.
— Eh bien ! fainéant, lui dit-il, en lui frappant sur Fépaule, tu yeux donc que les auti*es fassent toute la besogne?
— Gomment cela?
— Comment, nom d'une pipe ; mais c'est demain qu'on s'insurge ! Nous allons chez Dufour arranger l'arsenal et faire des cartouches. Demain la bombe éclate, à sept heures^ heure militaire.
— Et tu ne me disais rien, s'écria Joseph, en quittant son costume de travail pour remettre sa veste.
— Ça s'explique I un homme marié I 11 faut avoir des égards pour sa position sociale I L'arme à feu, c'est bon pour nous ; l'homme marié n'en mange pas I
— . Pas de plaisanterie, citoyen Grisel, dit l'ouvrier ; marchons. Nous verrons qui de nous deux boude le plus vite.
— A la bonne heure ! fiston. Je savais bien qu'il ne fallait pas t'émoustUler beaucoup. Touche là^ tu es un brave.
Ils, partirent, et un quart d'heure après ils étaient chez Dufour, où se trouvait réunie la partie ardente des conjurés. Il s'agissait de désigner le jour de l'insurrection, et il venait d'être fixé au lendemain, quand la police investit la maison, et pénétra dans la chambre où se trouvait ce petit noyau d'hommes déterminés. Quelques-uns d'entre eux voulurent faire de la résistance, mais les agents étaient en force, et au dehoi-s une compagnie de soldats se trouvait sous les armes. Il fallut céder au nombre. Joseph Simard fut arrêté avec les autres, et jeté dans la prison de l'Abbaye.
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Mjm pmiii dn Beaard.
I.C Directoire était maître sur tous les points da moaTCment dont il surveillait la marche. S'y préparant de longue main^ il avait obtenu des Conseils, vers les derniers jours de germinal, des décrets qui l'armaient d'un très-grand pcavoir contre les attroupements et les associations politiques. U en usa avec rigueur et peu s'en fallut quUi ne poussât les choses jusqu'à la loi martiale qui avait frappé Romme et Goujon.
Les expéditions se succédaient, la répression se fit sentir coup sur coup. La légion de police s'était insurgée à la suite d'une élimination nécessaire ; on la licencia en la dispersant ; Babeuf et ses complices menaçaient le pays d'une prise d*armes, on les arrêta ou on les décréta d'arrestation, et les Ihireaux de la police, dans l'ardeur d'un premier zèle, n'exceptèrent de la mesiu*e aucun des anciens conventionnels.
Le lendemain, Gamot porta à la tribune des Cinq-Cents un message du Directoire qui rendait compte de ce qui venait de se passer, parlait des projets de massacre et de dévastation à l'usage des insurgés, et demandait l'autorisation nécessaire pour en faire justice. L'assemblée, émue et troublée par cette révélation inattendue, accorda tout sans réserve et sans débat. On décida que les anciens conventionnels, les membres de la commune et des comités, les fonctionnaires destitués, ks militaires sans emploi seraient tenus de quitter Pans dans la journée même, et de se retirer dans un rayon d'au moins dix lieues, sous peine de déportation. A peine consentit-on à
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excepter parmi les suspects de ces diverses catégories, les hommes qui étaient alors membres des assemblées législatives, et que couvrait par conséquent rinviolabilité de leur titre. Cette circonstance amena une autre difficulté. Drouet était du Conseil des Cinq-Cents, et comme tel il relevait d^une juridiction exceptionnelle. Aux termes de la constitution, il fallut que Tilssemblée se formât en comité secret, jugeât du mérite de Taccusation et renvoyât le prévenu devant des jurés choisis dans les listes électorales des départements. Ces formalités furent l'emplies, et une haute cour, siégeant à Vendôme, fut saisie de Taffaire. A la rigueur, le Directoire aurait pu obtenir une disjonction pour les autres accusés et les livrer à une instruction sommaire et expéditive ; mais l'intérêt du gouvernement lui conseillait alors de prolonger le spectacle d'extravagances qui donnaient au complot de Babeuf un caractère si particulier. C'était une leçon pour le pays, un titre pour Faulorité, qui avait réprimé à temps cette tentative; quelques lenteurs dans le procès servaient donc la politique du moment. Il fallait inspirer le dégoût et Thorreur de ces folies sinistres. Aucune disjonction n'eut donc lieu, et Drouet attira ses complices vers une juridiction exceptionnelle.
Les détenus ne s'attendaient pas à ce répit ; ils croyaient que le gouvernement les livrerait à des commissions militaires et les exécuterait sans bruit. Cette conviction était celle de Babeuf^ et, avant de mourir, le Gracque ne crut pas indigne de lui de transiger avec le Directoire. La prison semblait avoir poussé aux dernières limites la maladie de cerveau dont cet homme était atteint. 11 écrivit aloi-s cette lettre, chef-d'œuvre d'infatuation, dont quelques phrases donneront une idée. « Regardez-vous au-dessous de vous, écrivait-il « aux directeurs, de traiter avec moi de puissance à jpuissancef « Vous avez vu de quelle vaste confiance je suis le centre. « Vous avez vu que mon parti peut balancer le vôtre. J'en a suis plus que convaincu que cet aperçu vous a fait trem-
« bler... Qn'arrberait-il, si cette afiaire paraissait au grand « jour? Que je jouerais le plus glorieux de tous les rAles. « On pourrait me condamner à la déportation ou à la mort; « mon jugement serait aussitôt réputé prononcé par le crime « puissant contre la vertu faible; mon échafaud figurerait « glorieusement à côté de celui de Barnevelt et de Sidney.., « Entreprendrlez-Tous de vous délivrer en détail de cette « vaste sans-culottide, qui n'^a pas voulu se déclarer vaincue? « Il faudrait d'abord en supposer la possibilité; mais oà vous « trouveriez-vous ensuite?.. Il en est temps encore. La tour- « nure de ce dernier événement peut devenir profitable et ff solvatrtce pour la chose publique. Dédaignez-vous mon « avis et mes conclusions?... Il ne serait pas si malheureux « que Teffet de cette simple lettre fût de pacifier ^fOérieur a de la France. En prévenant Téclat de Tafifaire dont elle est « le sujet, ne préviendrait-elle pas également ce qui i'oppo- « serait au calme de f Europe? »
Au milieu des vertiges de Torgueil, il est aisé de voir que le Gracque était alors préoccupé des risques que courait sa personne. La prison avait porté conseil, Joseph Simard supportait son infortune avec une fermeté plus vraie et moins fanfaronne. Pendant deux mois on le tint au secret sans pouvoir lui arracher un aveu. Certes, le jeune ouvrier n'était guère en évidence dans une conjuration oii il n^avait apporté que son dévouement et son courage; il n'en savait que ce que sa position de typographe l'avait mis à même de connaître et de voir; mais pendant longtemps on s'obstina à le considérer comme l'un des pivots de l'accusation^ àTaccaUer d'interrogatoires, à le priver de toutes communications avec le dehors. L'attitude qu'il gardait, la discrétion obstinée dans laquelle il se retranchait, son sang-froid et sa résolution semblaient justifier l'insistance des magistrats chargés de l'instruction et l'idée qu'on se faisait de son importance. De là les rigueurs d'un secret prolongé et le soupçon d'une
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culpabilité excessive. Même au fond de ce cachot, la main de Todieux Grisel pesait sur Joseph. Celait sous les inspirations du délateur que l'ouvrier voyait s'aggraver sa position et s'éterniser son séquestre absolu.
Qu'on juge les douleurs de Marie ! Chaque jour, elle se rendait à la gedle de la prison, espérant que l'interdit serait levé; chaque jour elle s'en retournait, la mort et le désespoûr dans Pâme. Sa vie semblait renfermée dans cette triste enceinte; elle cherchait à tromper de mille manières la vigilance des guichetiers; et quand elle voyait que ses ruses étaient vaines, elle s'asseyait au dehors sur une borne, et là passait des heures entières à regarder ces croisées sombres défendues par une double barrière de fer. Elle espérait toujours voir paraître au travers des barreaux la figure de son Joseph et voulait qu'un regard de sa Marie allât le consoler et le réjouir dans son isolement. Plus d'une fois la pauvre femme passa ainsi des journées entières avec son enfant dans les bras, supportant la pluie et le soleil, oubliant tout, même de manger, pour ne songer qu'à celui dont elle était séparée. La nuit la surprenait dans cette position et le jour l'y retrouvait. Le père Brontin ne savait plus comment s'y prendre pour tromper cette douleur profonde; son autorité de pèie y échouait et souvent il lui fallait employer la violence pour faire abandonner à sa fille cette place de l'Abbaye qui était devenue sa demeure :
— Mais, ça n'a pas de bon sens, lui disait le vieux serrurier; quand tu te seras tuée à ce métier, mon enfant, Joseph ne t'en saura pas plus de gré. Conserve-toi pour lui.
— Petit père, c'est pour cela que je viens ici, répondaitelle. Voyez- vous, cela me fait vivre ; il me semble que nous respirons le même air. Et puis j'ai cru l'apercevoir à travers les grilles; j'ai du bonheur pour trois jours.
— Eh bien, alors, suis-moi^ viens. 11 est temps d'aller
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prendre quelque chose. Un bouillon, rien qu*un bouliloo, fillette. Que diable! on ne vit pas d'air.
-— Encore quelques minutes, petit père; il n*est pas nuit. Tenez, voyez-vous, la troisième fenêtre, là-haut. Ne diraiton pas Joseph?
— Mais non, c'est un blond ; Joseph est bnm.
— C'est juste, ce n'est pas lui; on doit me prendre pour une folle. Allons, petit père, nous serons plus heureux demain. Mais dites-moi donc, ajouta-t-elle avec un accent désespéré, qu*avons-nous fait au ciel pour être éprouvés ainsi? De pauvres gens comme nous !
Bêlas! celte épreuve dura longtemps. Le secret ne se levait pas, et Joseph demeurait invisible. Marie ne se lassa point ; elle frappait à toutes les portes et se montrait infatigable. Le père Brontin n'avait plus de refias fixes; le ménage était négligé ; le désordre était entré dans la maison avec la douleur.
C'était le moment de profiter d'une situation préparée de longue main et fruit d'un horrible calcul. George Grisd avait décidément conçu pour Marie une de ces passions brutales qui veulent aboutir, coûte que coûte, à Tassouvissement. Cet homme n'avait vécu jusqu'alors qu'avec des courtisannes, et la résistance était pour lui un fruit nouveau. Marie, dont la beauté était pure comme l'âme, formait d'ailleurs un contraste frappant avec ces créatures que la débauche avait marquées de son empreinte. Pour George, c'était une découcouverte, une expérience, et il s'y était attaché en raison des obstacles qu'il avait rencontrés. Au fond de quoi s'agissait-il? d'une fille du peuple, d'un grain de sable que l'homme à bonnes fortunes trouvait sur son chemin. Vraiment, U eût (^té singulier qu'un séducteur comme lui, qu'un sultan rassasié de conquêtes vint échouer devant la femme d'un ouvrier. George ne pouvait pas s'habituer à cette idée.
Cependant, malgré sa fatuité, il n'avait pu se faire illusion
sur les mœurs et le caractère de Marie ; il comprenait que ce n'était point là une de ces femmes qu'il conduisait à la cravache. Un grand fonds d'honneur, un sentiment héroïque du devoir, animaient la physionomie de la jeune ouvrière et se révélaient dans ses moindres paroles et dans ses moindres actes. Georges eut donc beniin cette fois de plus de précautions et de plus de tactique qu'il n'en apportait dans ses liaisons habituelles. Il était violemment épris, il s'y résigna. Vis-à-vis de Joseph, on a vu quelles mesures lui avait conseillées le génie du mal. 11 en avait fait Tune des victimes du complot qu'il livrait au Directoire. Vis-à-vis de Marie, il prit le rôle opposé. Dès qu'il la vit isolée, il vint s'établir avec sa concubine dans l'un des petits logements du couvent de l'Assomption ; son dessein était de se faire passer pour un proscrit obligé de se cacher pour sauver sa tête.
— Entends-tu, Phémie, disait-il à sa malheureuse compagne, nous sommes persécutés par le Directoire ; ne va pas gâter cette affaire.
— Persécutés à mort, et par Barras, encore 1 répondit-elle. Un beau brun, tout de même, et pas méchant I Mais c'est égal, je le ferai noir comme de l'encre, histoire de plaisanter !
— Pas de ça, Phémie, nom d'une pipe ! Je te cingle si tu commets des bêtises, prends-y garde! Avec ta tête à l'envers, il n'y a pas moyen de compter sur rien.
— Voyons, mon chat, ne fais pas le méchant, répliqua-telle. Tu sais bien que je ne m'en tire pas mal, de la politique. Que diable 1 j'ai fait mes preuves! Deux mille livres à Barras, en quinze jours. En voilà une de saignée. Et pas d'assignats ! de l'or, de l'or pur !
— C'est bien, perruche, tais ton bec et tâche de marcher droit. Maintenant écoute. Tu vois ce logement?
— Un trou à rats, tu veui dire.
— Trou à rats, c'est possible; mais nous y prenons domicile.
330 MARIE DRONTIN.
— El après!
— Après? A quatre pas d'ici il y a une petite ouvrière avec laquelle tu vas faire connaissance. Je te présenterai à elle comme ma femme ; tâche de mériter cet avancement. De la tenue, des manières décentes, entends-tu?
— Ah! zut!
— Eh bien, qu'est-ce que ce zut? dit le soudard, en fronçant le sourcil.
— De rien ! répliqua la pauvrette, baissant tout d'un coup le ton, ne fais pas attention. J'aurai Tair d'une nonne, ca te va-t-il?
— A la bonne heure ! Tu iras la voir souvent, ta voisine ; j'ai besoin que tu me mettes bien dans ses papiers.
— Par exemple, voilà un drôle de métier que tu me fais faire, George.
— Phémie ! Phémie ! tu le prends sur un ton singulier aujourd'hui. Vous me faites l'effet d'avoir besoin d'un tour de longe, mon petit cœur.
— Bah ! ce n'est rien, mon chat ! Un brin de jalousie ! Qu'estce que ça prouve au fond ? que tu as du mérite auprès des femmes. Faut pas se fâcher de ça^ mon bonhomme ; c'est flatteur.
— Oui, mais n'en abuse pas.
L'installation du ménage de Grisel dans le couvent de l'Assomption fut facilement justifié auprès de Marie et du père Brontin. Le soupçon d'une machination odieuse n'aurait jamais pu entrer dans des cœurs aussi droits. Marie éprouvait pour Grisel une répugnance instinctive ; obligée de le supporter à cause de Joseph, elle avait toujours su, avec le tact admirable des femmes, le tenir éloigné sans affectation et montrer de la réserve sans manquer de politesse. Aussi quand George se présenta chez elle avec sa concubine, son premier mouvement fut-il une défiance profonde. Mais Grisel savait d'avance comment il pourrait s'emparer de son attention cl lui faire trouver du charme à ses visitcs.Dès le premier jour.
il parla de Joseph dans les termes les plus affectueux, exprima la peine que lui causait sa détention, ne tarit pas en éloges sur le pauvre prisonnier. Quand on touchait cette corde-là, Marie ne résistait pas à son émotion ; elle fondit en larmes. Grise! la consola, lui donna de Tespoir ; et pour ne pas demeurer en reste, Euphémie se mit à pleurer en voyant pleurer Marie. Ces femmes pleurent à volonté et de la meilleure foi du monde. Ainsi la glace était rompue et une sorte d'intimité s*en suivit.
Les jours d'après, le militaire revint à la charge avec de nouveaux moyens d'attaque. 11 venait donner à la pauvre ouvrière Tespërance de recevoir des nouvelles de son mari. Un guichetier séduit à prix d'argent, devait se charger de sa lettre et transmettre la réponse. D'abord la jeune femme ne voulait pas croire à ce bonheur inespéré ; mais Grisel insista tellement et avec un accent si convaincu, qu'elle se décida à écrire. Sa plume courut sur le papier qu'arrosaient ses larmes ; et quand elle eut fini, elle remit la lettre à l'officier en hii disant :
— Ah ! monsienr, si je revois récriture de mon Joseph, que je vous bénirai !
— Soyez tranquille, Marie, répliqua-t-il ; dussé-je passer mon épée au travers du corps des guichetiers j'aurai une réponse.
Le rodomont savait qu'il n'avait besoin d'user ni de violence, ni de ruse pour obtenir cette faveur. Sa position dans le complot, les relations qu'il entretenait avec la police, lui rendaient facile l'accès des prisons. 11 ne s'agissait que d'un petit acte de complaisance auquel l'administration se prêta. Cette correspondance entre un ouvrier et sa femme ne pouvait d'ailleurs compromettre personne. Joseph reçut donc la lettre que Marie lui avait écrite et pu lui répondre. 11 le fit longuement, consola cet ange, lui fit entrevoir la prochaine levée du secret, lui peignit sous des couleurs adoucies le ré-
332 HARUfi BRONTIN.
gime de la prison, enfin, chercha à verser quelque baume sur les blessures de ce cœur aimant et brisé . Cette letire inonda Marie de joie ; elle se sentit renaître à Tespérance et au bonheur. La prison avait eujusqu^alors pour elle Tinllexibilité de la tombe ; il lui sembla que son Joseph venait de ressusciter. Dans le premier élan de sa reconnaissance, elle jeta sur Georges un regard attendri.
— Ah ! Monsieur^ dit-elle, vous m*avez rendu la vie ! Que les bénédictions d'une pauvre ouvrière vous accompagnent
— Marie, dit Grisel en s'emparant de ses mainset les serrant avec une afiectation visible, je suis payé en vousTojant heureuse!
— Allez, Monsieur, poursuivit Touvrière sans prendre garde à ce que le geste de Tofficier avait de passionné, il y a une récompense pour les cœurs honnêtes ! Le bien que l'on lait porte bonheur.
— Du bonheur, Marie, il n'y en a plus pour moi, reprit le soudard qui commençait à jouer la comédie.
— Et comment cela, Monsieur?
— J'aime sans espoh: de retour, dit le céladon, enroulant des yeux langoureux.
Mane, toute naïve qu'elle était, comprit que Fémotion de cet homme prenait un caraclèi*c dangereux; elle reprit Tair de réserve qui lui était habituel, et rompit brusqueinait Fentretien.
Mjm pesn dn Tigre.
Marie, on a pu le voir, n'était pas une femme ordinaire; cela tenait autant à son éducation qu'à la nature. Quand sa
mère épousa le serrurier Brantin, elle ne le fit pas sans déroger. Gouvernante dans une grande maison, elle s'était vue , àràge de trente-cinq ans, obligée d*en sortir par suite de revers de fortune qui amenèrent une réforme dans la domesticité. Le dénûment, Fincertitude de Tavenir lui firent agréer alors la recherche du laborieux ouvrier, qui se montra digne de cet honneur, et la rendit parfaitement heureuse. Dans sa vie nouvelle^ madame Brontin apporta les vertus et les qualités qui ravalent rendue chère à ses anciens maîtres, une dévotion tolérante, une douceur d'ange, un sentiment profond de ses devoirs, un bon sens rare et une instruction solide. Pour le serrurier, c'était plus qu'une femme^ c'était un oracle. Madame Brontin avait atteint déjà un âge assez avancé quand les joies de la maternité vinrent remplir son cœur. Uue tendresse nouvelle se développa en elle ; des trésors d'affection, jusque-là cachés, éclatèrent dans cette femme, et retombèrent comme une rosée sur la tête de son enfant. Marie fût élevée avec autant de soin que si elle fût née auprès d'un trône. On eût dit une petite reine, tant il y avait d'adoration et d'hommages autour de son berceau. Quand l'ouvrier revenait de son travail, il n'avait pas d'autre bonheur que celui de contempler sa fiUe; de sentir sa petite main, douce comme du velours, se promener sur son visage rude et anguleux ; d'épier ses petits sourires et ses premiers bégaiements. La mère ne restait pas en arrière dans cette idolâtrie, et de la part de tous les deux ce fut un culte que la mort seule devait rompre. Dès que Marie put marcher, madame Brontin commença son éducatiou. En femme de sens, elle ne la poussa point audelà des sphères oii l'enfant était destinée à vivre; elle en fit surtout une bonne ménagère, une femme sage et réfléchie, avec toutes les connaissances assorties à sa condition. Quelque culture de Tesprit compléta l'œuvre de la prévoyance maternelle. Ces leçons tombèrent sur un bon terrain, Marie grandissait chaque jour en raison,
334 VARIE BROMTIN.
en intelligence et en giice. Encore quelques années, et la mère allait recueillir les fruits de cette patiente initiation, lorsqu'une maladie aiguë enleva la digne femme à la tendre&^ de son époux et aux caresses de son enfant.
Le pèreBroutin faillit en mourir : sa constitution d^athlètf en fut profondément ébranlée ; la vue de sa âue put seole rendre le désir et la force de vivre. Marie avait alors do: ans . c'était presque une femme. Le malheur, d'ailleurs, foi .« vite; et la force des bons exemples est telle, que l'esprit de u mère ntlnua à planer sur cette maison. L'amour de Brontin . ^ gea d'objet, et se concentra tout entier sur sa fille. L'ora ,iésormais, c'était Marie; ce qu'elle ordonnait était sans ap|. 1. C'est surtout dans les classes où la vigueur du corps acquiert tout son luxe, que se rencontrent ces cœurs dociles, ces âmes douées d'un calme ineffable, ces caractères malléables et bons. On dirait que la nature, à cdté de l'éneiigie musculaire, a voulu placer la patience, qui seule la rend inoffensive. Marie menait donc son père, et les choses n'en allaient pas plus mal. Quand il s'agit d'un établissement, ce ftit elle qui, de son plein gré, choisit celui à qui elle devait appartenir. On a vu que Joseph n'était pas une organisaticm vulgaire, et par quels côtés il se distinguait du commun des ouvriers. 11 avait beaucoup lu, et ses lectures lui avait profité ; il s'expri. mait sur toutes choses avec aisance et avec chaleur ; ses manières étaient empreintes d'une certaine distinction. A ces titres se joignait un amour délicat et sincère. Marie se laissa touchier, et il ne resta plus au père Brontin qu'à bénir cette union.
Ainsi; la tendresse de Marie se nourrissait de ces souvenirs. Le mariage avait eu pour elle tous les caractères qui le sanctifient; elle s'était donnée librement, par raison et par amour, sans trouble comme sans regrats. Depuis ce temps aucun nuage n'avait passé dans le ciel de ce couple heureux. Joseph était un ouvrier laborieux et intelligent, Marie une
MARIE BRONTlN. 335
femme aimante et active. Seulement la jeune épouse avait abdiqué; elle ne prétendait plus à la dictature. Ce fut Joseph qui devint le chef, et il faut dire que pendant quelques jours ce changement de règne humilia un peu le père Brontin. Les ^oses n'en marchèrent pas moinsainsi durant quelques années
clartés de cette ]une de miel ne semblaient pas devoir t- r, et la politique seule put y répandre quelques oml les.
lans cette disposition d'esprit, on devine combien Marie était au-dessus des atteintes d'une séduction vulgau*''. Il y avait en elle quelque chose de si supérieur à Grisel, ^^^me sentiments et comme principes, que les tentatives di^ ^dard ne pouvaient que tourner à sa confusion. L*o(Bcir ^n fut vite convaincu ; il comprit que son œil noir, sa carrure militaire, ses cheveux bouclés, sa prestance et ses airs fanfarons n'exerçaient plus leur prestige ordinaire, et qu'il y avait là un fonds de vertu contre lequel les charmes de sa personne venaient échouer. Battu sur ce point, il essaya de se rabattre de l'esprit, et prodigua les aménités de casernes, les gravelures à Fusage des estaminets. Marie Tarrêta par un regard glacial, qui Tintimida et lui coupa la parole. Sans se rendre compte de cette puissance, Grisel fut obligé de s'y soumettre. Cependant cette suite d'échecs emplissaient son cœur de fiel, et y entretenaient une fermentation croissante. Quelle honte pour lui, le fléau des belles^ de venir se briser devant une conquête obscure!
— Personne ne voudra le croire, disait-il à sa complice, une petite ouvrière qui a des mœurs.
— Dam! si c'est son genre 1 répliquait-elle ; faut lui laisser ça à cette pauvre chatte : il n'en manque pas d'autres, va I
— Toi aussi à présent, Phémie. Tu veux donc payer pour tout le monde, mon petit cœur. Là, là, là, là, les choses vont se gâter.
— Ah bien 1 avec toi il faut toujours avaler sa langue 1 Tant pire, je me risque. Vive la vertu, Lustucru;
336 HABIB BRONTIlf.
Grisel avait déjà essayé d'associer sa concubine à d^odicax moyens de séduction contre l'honneur de Marie ; Euphémie, au risque de quelques brutalités, résistait à ces suggestions. De là des scènes qui se renouvelaient chaque jour et que le soudard recherchait comme autant de diversions.
ËnQn^ il se décida à agir seul, et procéda par un nouveau système d'attaques. Au moyen d'empreintes quUl avait prises, il était parvenu à se procurer une clé qui ouvrait Tappartement de la jeune ouvrière, il essaya ainsi de s'y introduire la nuit, mais de solides verroux étaient tirés au dedans, et défendaient le sommeil de sa victime. A diverses fois il avait également cherché à mêler à ses aliments ou à ses boissons, un narcotique qui la livrât à ses violences^ mais Marie, avec sa défiance iustinctive, déjouait et faisait avorter tous ses projets criminels. La rage^ Texaspération du soudard s'augmentaient de tous ces mécomptes ; bientôt il n*y eut plus rien d'humain en lui; la bête domina et sa passion prit le caractère des fureurs du tigre.
Un jour que le père Brontin venait de sortir, il entra brusquement dans Tappartement de Marie. La jeune femme était seule et assise près du berceau de son enfant, qu^elle endormait avec une chanson. En voyant Grisel, l'ouvrière tressaillit involontairement; l'expression de ce visage était tellement sinistre, qu'il était impossible de n'y pas reconnaître la présence d'une mauvaise pensée. Cette visite était d'ailleurs inattendue : depuis quelque temps, Grisel se tenait à l'écart et essayait de se faire désirer. Ses complaisances pour Marie avaient fait place à une certaine réserve, il avait cessé d'être l'intermédiaire d'une correspondance entre le prisonnier et la pauvre femme; il avait voulu faire sentir que de pareils services n'étaient pas rendus à litre gratuit. Marie n'avait opposé que la résignation à ce nouveau piège ; le soin de son honneur était la meilleure preuve de souvenir qu'elle pût donner à son Joseph. Grisel en fut pour une cruauté gratuite.
L'entrée de cet homme avait donc un caractère prémédité, qui n'échappa point à Marie ; elle se tint sur ses gardes. L*ufficier prit une chaise sans en être prié, et vint s'asseoir près de Fouvrière, qui continuait à agiter le berceau de son enfant. A lui seul Grisel faisait les frais de Tentretien ; il sortait de déjeuner; il était ivre; ses yeux, allumés par le vin et par une fureur sombre, semblaient dévorer Marie, qui y opposait en vain un regard sévère et résolu. L'offlcier essaya de plaisanter, de le prendre sur le ton le plus libre, la jeune femme rarrêta.
— Monsieur, lui dit-elle, point de propos pareils ; cette maison n'y est pas habituée.
— Bah! répliqua cavalièrement le militaire, il n'y a que les pimbêches qui s'eOarouchent.
Et en même teràps, il ajoutait à la parole un geste inconvenant. Marie se leva comme par un mouvement* électrique. Une rougeur subite monta à son front, son œil prit une expression de colère et de dignité blessée. Celait la première fois que cet homme se portait à un pareil outrage; il avait comblé la mesure et elle lui dit avec un accent fier el méprisant :
— Monsieur, sortez, et que je ne vous revoie plus. Grisel éprouva un moment d'hésitation; mais l'ivresse lui
donna celte fois la force de passer outre :
— Ah ! c'est comme cela, dit-il, eh bien ! tant mieux. An moins nous aurons une explication.
Il se leva et alla pousser le verrou, afin que personne ne pût le surprendre. Marie voulut en vain s'y opposer, courir vers le corridor ; Grisel parvint à la maîtriser et à la replacer sur sa chaise :
— Madame Simard, lui dit-il, écoutez-moi ; je serai sage et vertueux, puisque vous vous effarouchez comme une colombe; mais écoutez-moi, il y va de la vie de votre Joseph.
— - Monsieur, assez de mensonges, répondit-elle avec énei^ gie, je sais maintenant à quoi m'en tenir.
338 MARIB BRONTIN.
— Vous ne savez rien, Blarie, mais tous allez tout saToir. Il est temps de jouer cartes sur table. Un peu de calme, sgouta-t-il en voyant que Touvrière cherchait à se tirer de ce péril; que diable ! puisque je ,Yousai promis d'être sage! Voyons! voyons! écoutez seulement.
— Non, Monsieur!
— Vous me croyez un proscrit, madame Simard, je suis un dénonciateur ; vous me prenez pour un complice de Joseph, un ami, un camarade d'infoi*tune ! eh bien ! c'est moi qui Fai fait arrêter I
— Vous, Dieu du Ciel, mais vous êtes donc un démon, ditelle indignée.
— En personne ! J'ai vendu les Egaux au directoire. Vous me croyez maintenant? On n'invente pas ces choses là.
— Quelle horreur !
— C'est comme ça ! mais soyons brefs; les longs discours ne sont pas le fait d'un soldat comme moi. La chose en un temps et deux mouvements. Je suis donc la clef de voûte du complot. C'est moi qui ai conduit la police chez Dufour où Jo^ sepha été pris en flagrant délit. J'avais mon idée.
— Malheureux !
— L'oiseau est donc dans la cage, bien : mais ce n'est pas tout. Je puis le perdre ou le sauver^ voilà ce qui me reste à dire. C'est à vous à présent de vous décider, madame Simard. Comme vous me ferez, on lui fera*
— Expliquez- vous. Monsieur.
— Ah ! madame Simard, ménagez ma pudeur. Que diable ? on ne dégotse pas ces choses-là à bout portant à une femme. Voyons I gazons un peu. Joseph est en prison, je puis le faire sortir demain. Pour cela il me suffit d'aller dire au juge, qui instruit le procès, que votre mari n'est pour rien dans ce mic-mac, que son arrestation est une erreur, que je le connais, que je réponds de lui. Allez, j'ai du crédit à la police : quand je voudrai qu'il sorte, il sortira. Alors vous vous jetei:
MABIB BRONTIN. 339
dan? les bras l'un de l'autre, et il pleure d'attendrissement. Voilà la première manière d'opérer.
— Et la seconde Monsieur ?
— La seconde, c'est de le faire tenir au secret comme ça a lieu depuis deux mois, de le charger dans toutes mes dépositions, de lui donner le premier rôle, d*en faire un homme féroce qui a soif du sang du Directoire et qui voulait dévorer en quatre bouchées le gouvernement. Ce n'est pas tout ; Taffaire arrive devantla baute-cour de Vendôme ; je m'y dessine. Je suis le seul témoin; j'ai quarante têtes dans ma main. Un beau rôle, allez! On me demande ce que je pense de Joseph. Dans la première manière d'opérer, je le mets blanc comme neige, j'en fais un agneau qui s'est fourvoyé par mégarde au milieu des loups, je fais triompher son innocence et je le rends à vos caresses. Pour ce que ça vous coûtera, allez, Marie, ça n*en vaut pas la peine.
— Continuez, Monsieur, dit Touvrière en fixant sur lui un regard sombre.
— Ah ! très-bien ! il parait que c'est pour la deuxième manière d'opérer que vous avez du goût. Eh bien ! alors, devant la cour de Vendôme, je ferai décidément de votre Joseph un monstre de nature, un niveleur, un homme qui voulait mettre les propriétés au pillage. Ça le conduira tout uniment à l'échafi^ud, et c'est votre pruderie qui en sera cause. Peste, voilà une vertu qu'il payera un peu cher. Si vous lui demandiez son avis, ma petite mère ? Au fait, la chose le touche de près.
Pendant ce discours, dont elle comprenait toute la portée, Marie était restée comme affaissée sur elle-même. Une scélératesse aussi grande, un moyen de séduction aussi odieux, semblaient à cette âme pure des inspirations de l'enfer; elle ne croyait plus avoir à ses côtés un homme ; c'était le génie du mal qui l'enlaçait. Grisel suivait de l'œil ce combat intérieur^ et se réjouissait d'avoir enfin fait sentir sa puissance.
Cependant comme le silence de Marie se prolongeait, il reprit la parole :
— Eh bien ! ajouta-t-il, que dites-vous ?
— Je dis que vous êtes un misérable, et que vous me faites horreur, s'écria Touvrière hors d'elle-même. Sortez, Monsieur, seriez.
Grisel était allé trop loin pour reculer désormais. Il venait de livrer à cette femme le secret de son infamie, et^ pour la réduire, il n'avait pas craint de se parer de sa trahison. Ces eflbrts de cynisme lui avaient coûté, et son exaspération intérieure s'en était accrue. Aussi, quand il vit que ce dernier moyen le trahissait et que Marie u'en était pas ébranlée, toutes ces passions contenues fermentèrent à la fois, et dans un bond sauvage, il se précipita sur sa victime. L*ouvrière s\ attendait, et par un mouvement soudain, elle parvint à saisir une paire de ciseaux qui se trouvaient à sa portée :
— N'approchez pas, ou je frappe, dit-elle.
En même temps, elle cherchait à gagner la ^orte en Iongéant la muraille. Grisel la tenait comme en' arrêt, intimidé par Tair de résolution qui éclatait dans cette femme et craignant d'être frappé avant d'avoir pu désarmer son bras. Seulement il cherchait à lui barrer le passage de manière à ce qu'elle ne pût pas sortir de cette pièce étroite. Cette scène ne dura que quelques secondes, mais les émotions y étaient si vives, qu'elle sen)b!a se prolonger pendant des Mèdes. Les regards demeuraient attachés les uns sur les autres avec cette puissance que l'on attribue à certaines fascinations. Marie dominait son adversaire ; mais il était évident qu'au moindre signe de faiblesse ou de lassitude, la bête fauve se serait précipitée sur sa proie.
Hélas I ce moment arriva. Au milieu du bruit qui se faisait autour de lui, l'enfant s'était réveillé ; ses pleurs frappèrent l'oreille de samère, et involontairement elle alla vers le berceau. Cette distraction sufQt pour rendre l'avantage à l'agresseur ;
MABIB BB0!IT1N. 341
il s'empara de la main qui tenait Tanne improvisée et en broyant les doigts de la victime, parvint à lui faire lâcher prise. Une lutte alors s'engagea au milieu des cris que pous* sait la jeune femme et de la résistance désespérée qu'elle opposait aux brutalités de cet homme, ivre de vin et de luxure. Malgré des efforts héroïques, Marie eût sans doute succombé. Ses membres étaient brisés^ sa tête s'égarait, elle allait, en s'évanouissant, tomber au pouvoir de ce misérable, quand un coup sonore retentit à ses côtés et Grisel tomba, s'affaissa sur lui-même comme s*il eût été foudroyé.
— Brigand, dit une voix ; je m'en doutais.
C'était le père Brontin. Avec son poing d'athlète, il lui avait suffi d'un coup asséné sur l'épaule du soudard pour le teiTasser et l'étendre sur le plancher. Le hasard avait ramené le vieux serrurier dans sa chambre qui communiquait avec l'appartement de sa fille et il était accouru aux premiers cris. De là cette apparition soudaine et ce dénouement inattendu, Grisel demeura pendant quelques minutes étourdi de la secous&c ^t comme un homme qui cherche à reprendre ses sens. Enfin, « retrouva la parole :
— Ah ! c'est vous, père Brontin, dit-il \ Vous prenez donc mon dos pour une enclume, vieux Cyclope. Pristi, quelle poigne l
Eie Directeur llarrae*
Ni la ruse, ni la violence n'avaient réussi à Grisel; Marie était restée pure. La jeune femme se tenait désormais sur ses gardes et le père Brontin regrettait de n'avoir pas profité de l'occasion pour briser un membre au séducteur. L'ofÛcier
342 HABIB BRONTiN.
comprit qu'il ne pouvait pas rester sans péril à la portée do bras d'un tel athlète et qu'il fallait respecter la fille d^un homme à qui la nature avait donné de pareilles armes. Ausd deux jours après la scène que nous venons de raconter, Grisel et sa concubine avaient-ils quitté le couvent de rAssomption. C'était lever d'une manière ostensible le siège de la place et s'avouer vaincu.
Cependant la haine de cet homme avait puisé dans cet échec un nouvel aliment : sa passion déjouée prit le caractère d'un basse vengeance. Fidèle à Todieni système qu'il avait adopté^ il fît retomber sur Joseph le poids de son dépit et de sa rage. L'instruction du procès se poursuivait; il compléta ses déclarations au sujet de l'ouvrier et accumula sur sa tête des charges imaginaires , mais arrangées avec une perfide vraisemblance. Le premier effet de cette manœuvre fut une aggravation dans le secret rigoureux où l'on tenait alors Sîmard. Les communications de tout genre furent interdites. et Marie vit encore les portes de la prison garder pour elle te silence et l'intlexibilité de la tombe. Les guichetiers étalent redevenus bourrus et muets; quand elle insistai, en pleurant, on la mettait brutalement à la poile. La main de Grisel s'appesantissait ainsi sur la pauvre ouvrière. Ce n'est pas tout; à deux reprises différentes, la police exécuta des descentes dans son logement, bouleversa les meubles, fouilla les armoires, visita jusqu'aux objets de literie. Le délateur avait fait de Joseph le dépositaire de pièces importantes où la complicité des anciens conventionnels était manifestement établie ; et l'on conçoit quel intérêt avait le Directoire à s'emparer de ce précieux dossier. De là, recherches sur recherches^ perquisiti >ns sur perquisitions,
Marie était insensible à ces tracasseries; une seule idée remplissait son cœur : le désir de voir Joseph; une seule peine la touchait; celle d'être séparée de lui. Mais il n'en était pas de même du père Brontin : la vue des agents de police
HABIB BBONTIIV. 343
Texaspérait, plusieurs fois il faillit opposer à leur intervention une résistance matérielle. Il ne comprenait pas qu'on exposât à de pareilles avanies un vieux républicain comme lui, un vainqueur de la Bastille à qui la patrie avait accordé dix moellons d'honneur, un ami de Danton et de Lafayette, qui avait forcé au 10 août les grilles du Carrousel. Cette injustice le révoltait.
— Fillette, disait-il à Marie; ça ne peut pas tenir, cette guimbarde de gouvernement. Agonir ainsi des patriotes, des hommes qui ont prodigué leur sang le plus pur pour la république une et indivisible, ça n'a pas de nom, crédié I Cest à jeter un homme dans les tremblements indéfinis. J'ai envie de me fiure Égal, quoi ! La main me démange, il faut que je lape sur quelqu'un. Autant cette chobraque de gouvernement qu'un autre !
Puis, ramené vers un sentiment plus vrai des choses , et devinant d'où partaient les coups qui frappaient sa malheureux famille, il ajoutait :
— Le gradin ! c'est lui ! Vas ton train, Grisel , je t'en réserve une dfe tr» votée, qui ne perd rien pour attendre. Et dire que je l'ai tenu là, ce serpent à sonnettes, et que je ne l'ai pas pilé pour en faire de la mort aux rats! Que je te retrouve seulement, mouchard !
Ces menaces de représailles n'arrangeaient pas la situation ; cette maison, naguère si heureuse, offrait chaque jour un aspect plus sombre. Jusque-là Marie avait lutté avec un ad> mirable héroïsme, mais peu à peu la douleur prit le dessus. Les renseignements qui lui arrivaient étaient tristes et affligeants. Par les agents de police et les guichetiers elle avait su que Joseph était gravement compromis, que sa position dans le complot empirait chaque jour. Marie envisagea alors avec un désespoir douloureux l'avenir que lui préparait une telle perspective. Cette séparation, qu'elle avait cru seulement momentanée allait devenir définitive, et qui sait si l'expiation
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n'irait pas jusqu^à l'écbafaud ? Quand cette pensée de deuil eut une fois trouvé crédit auprès dViie, la pauvre ouTriàre fut assiégée de visions lugubres, et l'insomnie vint s'asseoir à son chevcl. Sa santé en reçut une profonde atteinte ; son sommeil n'était plus qu'un court assoupissement accompagné de mauvais rêves, et d'où elle se réveillait toujours ea sursaut. Son lait ayant tari, il lui avait fallu sevrer son nourrisson, et une décomposition lente ruinait une constitution naguère si florissante et si riche.
Un jour qu'après avoir mis en ordre son petit ménage, elle se disposait à sortir pour aller voir, comme d'habitude, où en étaient les choses au guichet de l'Abbaye, elle entendit frapper doucement à la porte de son logement. Devenue défiante, elles'cnquit de l'objet de la visite, et n'ouvrît qu^après avoir entendu une voix de femme. C'était Euphémie. Marie, étonnée, lui exprima dans un regard la répugnance qu'elle éprouvait à la revoir. Cette fille alla au-devant d'une explication, r
— - Pardon, madame Simard, lui dit-eUe, mah tous me chasserez si je vous fatigue. Voyez-vous, je. ne bUis qu^une drôlesse, et pourtant croyez que le cœur est bon. Ta! là un poids dont il faut que je me débarrasse.
— Entrez, Mademoiselle, lui dit Marie, touchée de cette franchise.
• Euphémie profita de l'invitation, prit une chaise, s*assit et continua.
— Ouf! j'ai cru que j'en étoufferais, madame Simard. Vous savez quels sont mes rapports avec ce chenapan de Grisel. C'est bien le plus grand misérable, ajouta-t-elle, en commençant le chapitre des larmes.
— Passons Mademoiselle^ je vous prie, dit l'ouvrière, jalouse d'abréger l'enlrolien.
— Non, ajouta Euphémie , c'est que vous ne savez pas comme il*mène les femmes. Si quelqu'un veut le pendre, je
fournis la corde, voyez-vous; voilà quelle place il occupe dans mon cœur.
— Assez sur ce sujet, de grâce.
— Quand il me dérangea, madame Simard, poursuivit cette fille au milieu de sanglots entrecoupes, j'avais une position, j^ose dire flambante : douze cents francs par an en assignats à rAcadéraie nationale de Musique, les gants, les maillots, les souliers et le coiffeur. Dans le ballet du Jugement de Paris, du citoyen Gardel, j'étais Tune des trois, la bonne, celle qui tourne la tète au berger. Notez que le berger était Vestris, ni plus, ni moins; un être pétri de grâces!
— le ne pense pas. Mademoiselle, dit Marie en Tinterrompant, que vous soyez venue ici pour me raconter vos aventures.
— Non, madame Simard, non ; c'est l'histoire seulement de vous prouver que je ne suis pas la dernière des dernières. Le jour final où je parus sur les planches, le grand Yestris, après s'être approché de moi par un pas de bourrée, me dit : — On prétend que tu nous quittes ; tu as tort. J'exécutai trois sisûls et deux jetés battus pour me mieux faire entendre, et lui ripostai — C'est vrai, mais que veux-tu ? j'ai une inclination ; un guerrier brun ! Il s'éloigna par quatre flics-flacs, en m^adressant ces paroles mémorables. — Un guerrier, Phéroie,il t'en cuira. Le grand Yestris avait raison; il m'en a cul.
— Mon Dieu, Mademoiselle, que puis-je à tout cela? 11 serait temps de me dire ce qui me vaut votre visite.
— l'y aiTive, reprit la concubine sans faire trêve à ses larmes : j'y arrive; faites pas attention. Monstre de Grisel, va !
— Calmez-vous, ajouta Marie.
— Madame Simard, vous ne savez pas tout, reprit Euphémie ; c'est lui qui a perdu votre époux, et qui le tient en prison. L'aveu est lâché ; voilà ce qui me pesait sur la conscience.
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— Je le savais. Mademoiselle, reprit arec calme Marie.
— Vous le saviez, bonté du ciel I Vous saviez que c'est lui qui Ta dénoncé et fait arrêter.
— Oui, répondit la jeune femme.
— Eh bien ! alors^ mettez que je n'aie rien dit. Ça m'étouffait, voyez-vous ! A présent je suis un peu soulagée, ajouta cette fille en s'essuyant les yeux. Allez^ j'en vois y des horreurs; j'en entends, des scélératesses; cet homme a Tâme noire comme une bouteille d'encre. Quel pendard !
— Ce sont vos affaires, Mademoiselle, permettez-moi d'y rester étrangère.
— Bah! si ce n'était que moi, madame Simard, voyesvous j'y suis faite. Qu'est-ce qu'il nous faut^ à nous autres! Des rubans et des coups. Grisel m'en donne des uns et des autres. Mais ce qui est pitié , c'est de voir un brave ménage comme le vôtre inquiété par un chenapan pareil. Allez I j'ai été assez de fois cinglée à votre intention, je m'en flatte. On a beau être tombée au plus bas; çà révolte, l'injustice!
— Je le crois. Mademoiselle; ces sentiments vous fait honneur.
— Hier encore, il se frottait les mains en disant : — J'ai joliment empêtré son affaire, à ce diable de Joseph ; pour sûr, ça le mènera loin. — Tu es bien mauvais cœur, que je lui réplique, ni plus, ni moins ! Un ménage d'honnêtes ouvriers ! De si braves gens! — De quoi, qu'il me répond. — Ah! hien oui, c'est comme ça; tu n'es qu'un sans-cœur. Là-dessus, madame Slmard il m'en a repassé une! 1 ! Mais, c'est égal, je lui avais dit ma façon de penser.
Euphémie aurait continué plus longtemps ce récit de ses révoltes et des prouesses de son bourreau, si Marie ne s'était décidée à se lever, pour lui témoigner qu'elle désirait voir la fin de cet enttetien. La concubine de Grisel comprit ce que signifiait ce mouvement; mais, au lieu de se décider à la rc-
MARIE BRONTIR. 347
traite, elle retint la jeune femme par le pan de sa robe, et ajouta :
— Asseyez-vous donc, madame Simard, je vais passer au sérieux. Écoutez, si vous n'agissez pas, Joseph court le risque d'être emporté dans cette fournée de conspirateurs. 11 ne faut pas s'endormir, voyez-vous.
— Que voulez-vous que j'y fasse ? répondit Marie, devenue plus attentive.
— D'abord il faut le voir pour le prévenir de toutes ces machinations, afin qu'il se défende, le pauvre cher homme.
— Le voir, s'écria Marie en poussant un profond soupir, mais comment? 0 ciel ! le voir?
— C'est bon, nous allons trouver le moyen. Ensuite il faut avoir des prolecteurs; avec des protecteurs, on se tirerait des griffes du diable. Grisel est malin^ mais il y en a de plus malins que lui.
— Soit; mais comment?
— Ah ! comment ? voilà où glt le lièvre. D'abord, madame Simard, calons au plus haut; mieux vaut avoir affaire à Dieu qu'à ses saints, comme on dit. Il faut aller trouver un des di-^ recteurs, le beau Barras.
— J'ai essayé, mademoiselle, je me suis présentée au Luxembourg^ on n'a pas voulu me recevoir. Jugez-donc ! une pauvre ouvrière 1
— Ah ! c'est que vous n'avez pas vos petites entrées ! Dam ! ça coûte quelque chose. Eh bien ! écoutez : Voulez- vous avoir confiance et venir avec mol ? Nous aurons une audience. Et puis, madame Simard, le reste à la garde de Dieu ! Qui ne risque rien, n'a rien.
Cette proposition frappa Marie, elle en embrassa d'un coup d'œil les inconvénients et les avantages. Mais le salut de Joseph en dépendait ; ce motif domina tous les autres.
— Étes-vous certaine» mademoiselle, de pouvoir parvenir
348 MARIE BRONTIlf.
jusqu'au directeur? dit-elle en attachant sur Euphcmie un regard pénétiaut.
— Si j'en suis certaine, madame Simard ! Le Luxembourg, c'est ma maison. Vous verrez Taccueil que nous feront les valets de chambre. Tout ça me connaît, rai là mon passeport, ajouta-t-elle en montrant son visage.
— Eh bien! je suis à votre disposition. Nous irons quand vous voudrez.
— Mais tout de suite; il n'y a qu'à enlever la chose. Allons!
— Allons !
Marie fit ses dispositions, et par un de ces petits calculs qui n'échappent à aucune femme, elle choisit ses plus beaux ajustements, la robe qui la parait le mieux, le bonnet qui faisait le mieux ressortir son gracieux visage. Animée par un léger mouvement de fièvre^ elle était vraiment belle et Euphémic ne put s*empêcher de le remarquer. Elles pailirent et gagnèrent le Luxembourg.
C'est là que siégeait le plus remuant et le plus actif des cinq directeurs, Ban*as. C'était un véritable soldat^ qui, dan? les jours difficiles, parlait de monter à cheval et de sabrer le» ennemis de la république. Grand et beau de sa personne, il avait dans le regard quelque chose de sombre et de sinistre, et quoique de famille ancienne, dans ses manières, quelque chose de brusque et de commun. Ardent et débauché, il avait fait du Luxembourg le foyer de cette corruption qui devait bientôt gagner le pays, y détruire les derniers éléments du i-égime républicain et préparer les voies à Tusurpation consulaire et impériale. Ses salons étaient peuplés de femmes qui ne brillaient ni par la chasteté, ni par la décence; ce fui là que prirent naissance ces modes qui cherchaient à effacer les nudités grecques et romaines et parodiaient l'antiquité dans le sens du cynisme. Barras présidait à ce mouvement dissolu, et y ajoutait le spectacle de ses propres dérèglements.
Tel était le protecteur qu'allait implorer l'innocente Marie*
MARIE BRONTiN. 349
Sa comps^ne courait moins de risques, et ne craignant rien pour elle-rnén^e, elle s'était promis de servir de chaperon à la jeune ouvrière. Quand les deux femmes furent arrivées devant le Luxembourg, Eiiphémie, au lieu de se diriger par la grande entrée du palais, prit à gauche et gs^na les jardins. Là. sur Tune des ailes de Tëdifice, se trouvait une petite porte cachée derrière des caisses 'd*orangers. Elle y fiappa, on ouvrit; un valet de pied se trouvait dans cette pièce ; il reconnut la concubine de Grisel, échangea avec elle un regard d'intelligence, et poussa une deuxième porte; puis, quand les deux femmes l'eurent franchie, il la referma avec soin. Tout cela avait eu lieu sans qu'aucune parole eût été prononcée^ et Marie, troublée malgré elle, commençait à regretter sa démarche. Le souvenir de Joseph la soutenait seul et lui rendait quelque énergie.
La pièce dans laquelle on venait de les introduire était un vaste et élégant boudoir, dont les deux croisées donnaientsur le jardin. La végétation se trouvait alors dans tout son éclat; on était vers la mi-juin. Un «oleil éclatant brisait sa lumière dans Id nappe d*eau, et les orangers remplissaient Tair d'arômes balsamiques. Çà et là, dans les deux quinconces^ on voyait courir les enfants et se promener les mères: la foule allait et venait au milieu de mille bruits, et les oiseaux joyeux engageaient dans l'air des mêlées amoureuses. Rien n'égalait la beauté des plates-bandes qui s'étendaient devant la façade comme un tapis diapré. Barras, qui aimait les fleurs et s'y entendait, avait refait en entier ce jardin un peu négligé par la République, et menacé de devenir un champ de pommes de terre. Dans ce moment l'œil s'y reposait avec plaisir, et il s'en exhalait un mélange de parfums pénétrants qui rendent Tair si doux à cette époque de Tannée.
L'émotion involontaire que lui causait ce spectacle, n'em^ pécha pas Marie de regarder avec attention autour d'elle. Le boudoir où elle se trouvait, étalait un luxe qui n'était pas
350 MARIE BRONTIM.
exempt de mauvais goût. Le meuble, les rideaux, les consoles, les divans, les bronzes, tout visait a Teffet et avait un caractère pour ainsi dire trop ambitieux. Rien n'était assorti, rien ne semblait à sa place. Quelques belles peintures tapissaient les murs, mais au premier coup d*œil que la jeune femme jeta sur elles, une rougeur subite colora son front et empourpra son visage. C'étaient des toiles de maîtres, exécutées avec toute la liberté que comportaient les dernières années du dix-huitième siècle. En les voyant, on se souvenait que laducliesse de Berry avait longtemps habité ce pavillon et que le duc d^Orléans y avait passé. D'autres détails achevaient de donner au local une signification plus précise, et à mesure que Marie les examinait mieux, elle sentait s'accroître ses terreurs et redoubler ses inquiétudes. Quant à Euphémie, elle semblait être chez elle, touchait à tout, se couchait sur les meubles, arrachait quelques feuilles de géranium aux vases qui garnissaient la console, exécutait un petit temps de danse ou fredonnait un air.
— Eh ! n'est-ce pas que c'est cossu I disait-elle. Dam ! c'est que Barras s'y entend, et il a de quoi ! Us sont ici un tas de fournisseurs qui mangent la République. Pauvre chatte de république! ils en verront vite la fin ! Voyez donc ces sopbas, madame Simard; plus que ça de galon?
Au lieu de répondre à la pensée d'Euphémie et de la suivre dans son inventaire, Marie continuait à faire un profond retour sur elle-même, et à se demander si elle n'avait pas été trop imprudente en venant au Luxembourg sous de tels auspices et en pareille compagnie. La manière dont elle avait été introduite, l'aspect de la pièce où elle se trouvait, tout la pénétrait d'inquiétude et de terreur. Naturellement calme et résolue, elle était devenue timide en songeant à la puissance de l'homme entre les mains duquel on l'avait couduile, et au moyen étrange qu'elle avait employé pour arriver jusqu'à lui. Plus l'attente se prolongeait, plus ses frayeurs de-
KABU BBOIITIR* 351
venaient yiyes; le moindre bruit la troublait, et cet état d'alarme fut tel, qu^en entendant ouvrir une porte dans Tintérieur du Luxembourg, elle prit la main d'Euphémie, et, la serrant d'une manière convulsive :
— Partons, dit-elle, je me trouve mal ici.
— Encore quelques minutes, madame Simard, lui répliqua sa compagne, Barras va venir: ne vous impatientez pas.
— Non, non, allons-nous-en; allons-nous-en, vous dis-je, ajouta Marie avec une agitation toujours croissante.
— Tenez, voici Barras ; calmez-vous donc» madame Simard. En effet, c'était le directeur qui venait visiter sa volière et voir quels oiseaux s'y trouvaient.
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Ij'audieiiee.
Barras fit une entrée de conquérant. La cbaleur était forte ce jour-là. 11 était vêtu d'une de ces robes de chambre en hazin blanc, qui sont d'un usage assez général dans les contrées méridionales. Un pantalon de nankin à pied et des pantouffles en maroquin complétaient ce négligé d'intérieur. (Tétait ainsi que le sultan du Luxembourg recevait ses visites du petit lever, et le seul luxe qu'il se permit dans ce cas était un linge d'une blancheur et d'une finesse merveilleuses, que relevaient des dentelles d'un haut prix. Pour comble de laisser aller, il avait le cou nu et la chemise légèrement entr'ouverte. On pouvait, dans Barras, reconnaître deux hommes, Tun appartenant à cette noblesse qui voulut finir en épicurienne, et s'ouvrit les veines au sortir d'une longue orgie ;
352 lUBIB BtOHTlIV.
Tautre animé de l'instinct révolutionnaire et avide de popularité. Dans la vie privée, c'était le premier mobile qui dominait ; dans la vie politique, c'était le second.
Quand le directeur pénétra dans ce réduit familier, le premier objet qui le frappa fut Ëuphémte, qui s'était portée audevant de lui. Par un mouvement involontaire, Marie venait de s'eOacer de manière à n'être pas d'abord aperçue. A la vue de la courtisane, le visage de Barras parut changer d'expression. De radieux qu'il était, il devint ironique, et l'on pût même voir errer sur les lèvres de l'homme à bonnes fortunes un sourire contracté, qui trahissait un secret désappointement. Cependant il était trop grand seigneur pour faire peser sur une pauvre fille les mécomptes de sa luxure. Il alla donc à elle, la prit par le menton, et y ajouta d'autres privautés qui glacèrent Marie d'effroi :
— Ah ! c'est toi, Euphémie, dit-il, quel bon vent t'amène, petite folle? il y a conseil aujourd'hui ; je n'ai pas deux minutes à te donner.
— Dam ! citoyen Barras, répliqua la courtisane, un peu humiliée de cet accueil qui avait un témoin, ce n'est pas pour moi que je suis venue. Un peu que je me jeterais à la tête des gens! Mais voici la femme d'un honnête ouvrier.....
En même temps elle indiquait du regard la pauvre Marie que cette scène atterrait et qui conservait l'immobilité d'une statue. Barras tourna les yeux de ce côté, et sur le champ il fut saisi de la pose, de l'expression, de la beauté de cette femme. Ses manières se ressentirent de cette découverte; son visage s'anima, ses yeux brillèrent d'un éclat particulier. On voyait la passion s'allumer, le désir renaître. Autant la vue d'Euphémie avait produit sur lui peu d'effet, autant celui de cette jeune ouvrière y réveilla de sentiments tumultueux. Cette nature méridionale, avait retrouvé son ardeur ; les sens y parlaient de nouveau avec une énergie qui se trahissait de mille façons. Le premier bénéfice de cette réaction fut pour la courtisane. ^
MAI» BROMTIN« 353
— Tu m'en diras tant, Euphémie ! A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle des attentions ! Mademoiselle est une de tes amies?
Marie faillit s'évanouir en entendaut ces roots; d'incarnat qu'il était, son teint prit tout-à-coup la teinte mate et livide de la cire. Elle chancela et Tut obligée de s'appuyer sur le marbre d'une console. La concubine de Grisel devina les angoisses de son âme, et avec plus de dignité et de gravité qu'on n'en eût pu attendre d'une pareille créature, elle dit :
— Non, citoyen BaiTas, Madame n'est pas mon amie, elle ost honnête et je ne le suis pas ; elle a des mœurs et je suis une dévei^ondée. Ce n'est pas pour tes menus plaisirs que je te la présente. Phémie a fait bien des commerces, mais pas celui-là, grâce au ciel. Nous venons pour causer d'affaires, citoyen Barras ; mets un peu d'eau dans ton vin. Allons, voyons, du calme.
Le directeur crut que la courtisane ne parlait pas sérieusement et qu'il n'y avait là-dessous qu'un jeu pour donner plus de prix à son entremise. Aussi s'épuisait-il en gestes et en mouvements de tête pour faire entendre à Euphémie de le laisser seul afin qu'il pût proliter de cette bonne foi tune. La courtisane ne faisait pas semblant de comprendre ses intentions et murmmait entre ses dents, de façon à n'être pas entendue :
— Oui; un peu que je te la confierai, cette brebis du bon Dieu, vilain satyre! Ah bien! pour que tu en fasses quatre bouchées. Vas, roule tes yeux, roule tes yeux, tu en seras pour tes frais. On t'en amènera des êtres purs comme celuilà? Adresse- toi à tes pi incesses, libertin. Comme s'il en manquait^ des femmes!
La scène aurait pu se prolonger ainsi pendant longtemps, Marie demeurait dans un angle de la pièce^ interdite et n'osant plus ouvrir la bouche; Barias ne savait quel parti prendre pour se délivrer d'un témoin importun, et Euphémie trouvait
354 VARIE BROirriif.
un malin plaisir à jouir de cet embarras. EnÛn le directeur comprit que la situation n^était pas tenable et qu'il fallait en sortir. Il s'avança vers la jeune ouvrière, et pour trancher la difficulté, il essaya de la traiter sur un certain pied de familiarité. Marie se recula vivement^ et son visage s'anima d*on tel sentiment de pudeur, que Barras, tout corrompu qu'il était, ne put s'empêcher d'en être frappé. Il se contint alors et prit le parti d'entrer en explications.
— Eh bien I dit^il, comme s'il répondait à sa pensée, que me veut la citoyenne?
Marie parvint à maîtriser son trouble, et d'une voix claire, quoique encore émue, elle répondit :
— Monsieur le directeur, je viens vous demander justice.
— Soit, mais parlons d'abord comme il faut parler. Je suis pour tous les Français le citoyen directeur et non monsieur le directeur (1). Vous me prenez peut être pour un ci-devant* ma petite.
— Non, Monsieur, mais c'est le langage que m'a appris ma mère : je n'en ai jamais connu d'autre.
De la part d'une fille du peuple, c'était là une leçon indirecte donnée à un homme qui regardait cette fidélité aux traditions révolutionnaires, comme une grande partie de ses litres actuels et mettait quelqu'afiectation à se parer de ce mérite. Dans une autre circonstance, Bairas se serait peut* être offensé de cette liberté et de cette franchise; mais il était
(1) A cette époque, on ne savait qu'employer du mot ciîoffen, ou du mot Moniteur : ces habitudes de langage trahissaient Topinion de rinlerlocuteur. Les clichlens et tous les réacteurs rojalUtes étaient revenus à rancienne formule; les révolutionnaires demeuraient fiel èi es aux usages de 93. Dans les armées, ces nuances ec retrouvaient. Dans l'armée du Rhin le Monsieur était en usage; dans l'armée d'Italie c'était le citoyen, et chaque jour il y avait des duels dans la division d'Augereau pour l'honneur et le maintien de ceue locution.
MAKIE BRONTIN. 355
alors tout entier au désir qui venait de s'éireiller en lui. Au lieu donc d*abonder dans son propre sens, il parut céder en disant à Marie d*une voix caressante :
— Que puis-je alors pour vous, Mademoiselle ?
— Je me nomme madame Simard, monsieur le directeur ; je suis la femme d*un ouvrier qui a été arrêté comme complice de Babeuf.
Ce dernier nom fit sourciller Barras ; évidemment il n'était pas agréable à son oreille. Cela venait de ce que, dans cette afiairc, le directeur avait joué un jeu double, surveillant d'une part les conjurés au moyen des révélations de Grisel, les flattant et les encourageant de l'autre par l'entremise de Germain, sous-officier de hussards, dont il avait surpris la bonne foi. Du reste, la politique entière de Barras reposait sur cette double tactique : opposer les partis les uns aux autres et les caresser pour mieux les anéantir. Le directeur recevait donc chez lui à la fois et les révolutionnaires ardents et les royalistes passionnés ; il n'excluait personne, mais ne se donnait à personne. Sans doute, il n'avait pas contribué à perdre Babeuf^ cet insensé que rien ne pouvait empêcher de courir à sa ruine, mais il y avait là des victimes obscures, que sa prétendue coopération avait pu rallier à ce complot, et cette pensée n'était pas pour lui sans amertume.
Cependant Timpression en fut cette fois très-fugitive ; Barras n'était pas là pour songer à la politique ; le directeur s'effaçait devant le roué; il s'agissait de plaisirs et non d'affaires. Un peu remise de son émotion, Marie s'était animée, l'incarnat avait reparu sur ses joues, son visage respirait une grâce et une beauté vraiment rares. Même dans les plus hauts rangs, il était difficile de rencontrer autant de distinction, autant d*attrait. Barras était sous le charme; cet idéal l'attirait, mais il n'en voyait que le côté sensuel, et subjugué par ce qu'il y avait de pur dans cette femme, il n'en rêvait que la profanation.
Cependant, le même obstacle subsistait toujours. Euphémie ne semblait pas vouloir en démordre; elle ne se prêtait pas aux petits calculs de la passion du directeur. Appuyée sur la croisée du jardin, elle frappait les vitres avec ses doigts, et avait l'air d'attendre de pied ferme la fin de Taudience. Cette tranquillité exaspérait Barras, qui ne savait quelle expression donner à ses regards, et roulait tantôt des yeux furibonds à radresse de la courtisane, tantôt des yeux langoureux à Tadresse de Marie. 11 aurait voulu faire justice delà surveillante sans effaroucher la colombe, et c'était une entreprise difficile. Aussi demeura-t-il longtemps sans répondre aux derniers mots qu'avait prononcés la jeune ouvrière.
-^ Siraard, dit-il enfin, on m'a fait un rapport sur ce iiom-là ; il est gravement compromis.
— Oui, monsieur le directeur, et il a été calomnié. Un ouvrier voyez-vous ; qui est-ce qui le défendrait T qu*une voix l'accuse et il est perdu ! Les pauvres gens, personne n'en tient compte.
— Mais comment? au contraire! Je suis l'ami du peuple, moi; je ne suis ici que par sa volonté, dit Barras avec em* phase, et je n'y reste que pour sa défense.
— Ah! Monsieur, s'écria Marie avec effusion, quel plaisir vous me faites en parlant ainsi! Protèges donc mon Joseph.
Barras parut réfléchir :
— Écoutez, madame Simard, répondit-il après une pause, ceci est une affaire d'état, on ne peut point la traiter à la légère. J'ai ici un double du dossier qui concerne votre mari, mais nous ne pouvons examiner les pièces qu'à nous deux. Tout témoin est de trop, dit-il en insistant et en lançant un coup-d'œil sur Euphémie.
Celle-ci comprit parfaitement l'allusion ; mais, au lieu d'y répondre, elle se mit à fredonner des airs, qu'elle entrecoupait de réflexions à voix basse.
MARiK broutih. 357
— Twlututu^ chapeau pointu! On (e \oit venir, malin! Toto^ carabo^ compère GuUleri! Si tu crois me refaire, tu es loin du compte, beau brun. J'en ai roulé qui étaient plus i-etors que toi. Ah ! ça ira! ça ira ! Tu veux que j'évacue le boudoir. Plus souvent! On connaît les couleurs.
Ce manège se prolongea encore durant quelques minutes. Barras s'attendait toujours à ce qu'Euphémie prit congé, et celle-ci semblait comme étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Elle cherchait dans tous les coins de la chambre des diversions, s'arrêtait près des vases de fleurs^ cueillait un bouquet, élaguait les feuilles, redressait les tiges. Barras supporta d'abord patiemment ces petites espiègleries; il croyait qu'elles prendraient fin, et qu'Euphémie se retirerait de son plein gré, après avoir fait une belle résistance; mais, quand il vit que la courtisane y mettait de Tobstination, son caractère fougueux reprit le dessus, ses yeux s'injectèrent, la colère contracta son visage, ses mains crispées semblaient chercher une victime. Enfm^ vaincu par la passion, et incapable de se contenir, il se leva, saisit brutalement le bras de la malheureuse et la poussant contre la porte, il s'écria :
— Eh ! guenipe, tu ne vois donc pas que tu es de trop ici?
Euphémie alla frapper contre la boiserie ; mais, se relevant avec l'élasticité qu'acquièreut les natures habituées aux mauvais traitements :
— Je suis de trop! Barras ! Tu crois que je ne le savais pas. C'est égal, tu me pileras, si tu veux ; mais je ne sortirai qu'avec elle.
— Mauvaise grêle y c'est comme ça que tu le prends ; tu veux donc qu'on t'administre une correction?
— Ah bien! çà méconnaît! Une de plus sur le nombre. Celle-là, je l'avouerai en paradis.
— C'est ton dernier mot. Tu ne veux pas tourner les talons?
— Non, répliqua cette fille, dont la résistance prenait
358 MARiB broutin.
quelque chose d'héroïque, il s*en est assez souillé ici de femmes ; j*en sauverai une an moins. Elle y est Tenue sur ma parole; je la tirerai de ce guêpier. Voilà.
Barras était au plus haut degré d'une nature irritable. Quelques semaines auparavant, il avait fait fustiger par ses domestiques un journaliste^ Tabbé Poncelin, pour quelques anecdotes scandaleuses que celui-ci avait imprimées sur son compte. Qu*on juge de sa colère quand il vit cette femme lui tenir lête ainsi? C'était la résistance du roseau, mais elle n'en était que plus puissante. Euphémie avait Thabitude de de ce genre de tempêtes; Grisel ne les lui épargnait pas. Aussi avait-elle conservé tout son sang-froid. Barras, au contraire, était hors de lui, et un moment Tidée de la violence le domina. Par un mouvement involontaire, il porta la main à la sonnette pour faire venir ses gens et leur ordonner de le débarrasser de cette femme.
Pendant cette scène, Marie était restée comme frappée de stupeur. Elle voyait qu*elle était le prix de ce combat; elle comprenait la faute qu'elle avait faite en se mettant à la merci d'un pareil débauché. Eût-elle pu croire, Thonnète ouvrière, qu'un homme si haut placé, qu'un membre du gouvernement, se laisserait aller à un tel accès de brutalité, et songerait à une séduction, quand on venait implorer sa justice? Barras n'était connu alors, dans les rang du peuple, que sous de bons rapports ; les scènes scandaleuses de Grosbois et du Luxembourg n'avaient pas encore percé dans le public. Aussi, quel ne fut pas le trouble de la jeune femme quand elle put entrevoir toute l'étendue des risques qu'elle courait! Un frisson s'empara d'elle, et il lui fallut rassembler toute ses forces pour résister à la secousse qui venait de la frapper. Un tremblement convulsif agitait tous ses membres ; elle sentait dans ses oreilles ce sifflement qui précède les syncopes. Heureusement l'àme fut plus vigoureuse que le corps : son courage la soutint. Quand* elle vit que Barras allait ter-
miner cette scène par une odieuse yiolence, elle lui saisit le bras, et le pressant avec une énergie incroyable :
— Monsieur le directeur, dit-elle, arrêtez. Pourquoi voulezvous enlever à une pauvre.femme le seul bien qui lui reste : rhonneur? J'ai eu tort de venir ici, je le sens; vous avez pu TOUS tromper sur mon compte, j'en conviens; mais maintenant, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus cher, laissez-moi partir. Je ne veux plus rien, je ne demande plus rien que la faveur de m'en aller telle que je suis entrée, pouvant lever les yeux sans rougir et embrasser mon enfant sans remords. Tétais venue pour mon mari, pour mon loseph ; eh bien ! j'aurai encore le regret d'avoir échoué. Je ne prétends plus à des faveurs ; elles coûtent trop cher. Les pauvres gens n'ont rien à attendre dans ce monde! Qu'on leur laisse au moins le repos de la conscience !
En parlant ainsi, Marie avait, dans la voix, un tel accent de prière, et sur le visage un tel caractère de sérénité, que Barras ne put se soustraire à Térnotion qui le gagnait. On eût dit que l'esprit de la mère planait alors sur sa fille et lui inspirait ce langage plus élevé que son rang. Comme toutes les natures passionnées, Barras était sujet à de prompts retours et passait avec promptitude d'un excès à un autre. Cette scène d'ailleurs était indigne de lui et il le sentait. Il avait cru d'abord que ces deux femmes s'entendaient pour jouer la comédie ; mais quand il vit une douleur si vraie, une vertu si sincère, il revint de lui-même, et résolut de ne pas pousser les choses plus loin.
— Madame Simard, lui-dit-iJ, rassurez-vous. 11 est difficile, même à un membre du Directoire, d'intervenir pour des faits qui appailienncnt u la juslice criminelle. Le procès de Babeuf s'instruit ; des magistrats en sont chargés. Ils sauront distinguer quels sont les innocents et (juels sont les coupables, Si votre mari n'a pas joué dans le complot un rôle important, les jurés ne se montreront pas rigoureux, soyez-en assurée.
360 MARIB BRONTIN.
— Ah ! Monsieur, que le ciel vous entende ! s'ëcria Marie en poussant un soupir. Mais si Grisel le charge par Tengeance.
— Les jures apprécieront cela, madame Simard. Votre mari est un homme du peuple; «on sait tous les égards que mérite le peuple ; c'est à lui que nous devons notre réTolutton. Le Directoire est dévoué aux intérêts du peuple, et quant à moi, je monterai à cheval pour le conduire contre les royalistes, s'ils continuent à lever la tête et à faire les insolents. Vous voyez, madame Simard, que nous finissons par nous entendre.
Barras terminait ainsi par des assurances banales un entretien qui semblait devoir tourner autrement. Euphémie, qui s'était tenue dans un coin et surveillait tout sans rien dire, s'approcha alors du directeur :
— A la bonne heure, dit-elle ! j'étais sûre que tout s'arrangerait. Mais on m'aurait hachée menu plutôt que de me faire quitter la place.
— C'est bon, on ne te demande pas ton avis, répliqua Barras avec un peu d'humeur. Maintenant vous pouvez vous retirer; c'est l'heure du conseil.
— Minute, citoyen Barras, minute^ riposta Euphémie ; ça se termine en eau bénite de cour, soit; mais il ne faut pas que cette pauvre pc tite femme soit venue ici pour rien. Tu Tas mise dans tous les états, tu lui dois du retour, citoyen.
— Qu'est-ce qu'il te faut donc encore, perruche ! Il e>t donc dit que je ne pourrai pas me débarrasser de toi aujourd'hui!
— Dans la minute, mais c'est bien le moins que tu lui accordes la permission de voir sou mari, à cette pauvre chatte. Voici sept semaines qu'elle va se casser le nez contre la porte de la prison. Comme c*est honnête !
— 11 est donc au secret, son mari.
— Secret ou pas secret, tu lui redois ça, citoyen.
MARIB BRONTIN. 361
— Oh ! Monsieur, ajouta Marie en Timplorant du regard et joignant les mains comme pour une prière.
— Eh bien ! dit Barras, à la bonne heure ! Je vais lui donner un mot pour le ministre de la police. S'il n'y a pas d'inconvénient grave, elle sera admise dans la prison.
Barras prit la plume et écrivit quelques lignes, Marie le remercia par un regard. EUeavait oublié Tinjure, elle ne voyait que le bienfait. Les deux femmes sortirent du Luxembourg par la même porte mystérieuse qui leur en avait donné rentrée. Marie, en revoyant le ciel, bondit comme une biche; elle avait i'espoir de revoir Joseph. Euphémie raccompagnait et hochait la tête en disant.
— Pauvre enfant ! elle peut me brûler un fameux cierge ; sa vertu revient de loin.
lift tentative d'évasten.
Joseph avait supporté les ennuis de la captivité avec un courage stoîque : aux charges qui pesaient sur lui, il n'avait opposé qu'un démenti froid et dédaigneux. Dans Tespoir qu'il se déciderait à quelques révélations, on Tavait séparé des autres détenus ; cette solitude ne fit que rendre plus opiniâtres son laconisme et sa taciturnité.
La prison de TAbbaye où il se trouvait renfeimé, se composait de deux corps de logis, Tun formant façade sur la place et regardant la rue du Four-saint-Germain, Tautre situé au fond d'une cour et clos par une encciute latérale à la rue de TAbbaye. C'est dans celte partie retirée de la prison que
362 MARIB BRONTIN.
Simard avait été déposé. 11 y occupait une chambre de doiue pieds carrés^ garnie d'un lit de camp et éclairée par une lucarne que défendaient quatre énormes barreaux de fer. Là, depuis six semaines, Joseph n'avait eu d'autres visites que celles du guichetier et du juge d'inslructton. Chaque jour leguichetier venait déposer dans sa cellule Tordinaire frugal des détenus, et de temps à autre, le magistrat le faisait comparaître devant lui pour essayer de vaincre son impénétrable réserve. L^ouvrier s'était fait à cette vie ; son fanatisme sombre le soutenait. Il sentait bien qu'il avait laissé au-dehors de cette enceinte un cœur qui saignait de son absence, et plus d'une fois le souvenir de sa femme vint troubler son courage; mais ces faiblesses étaient rares et sa fierté les étoufiait. La tendresse n'occupait, dans cette oi^anisation, que la seconde place; l'amour-propre y donnait le ton et dominait la sensibilité. Les persécutions dont il était l'objet flattaient l'ouvrier et l'exaltaient au lieu de le vaincre; il trouvait, dans ce rôle de martyr, une compensation secrète aux peines de sa détention. C'était pour lui un premier piédestal, et il se promettait de continuer, devant les jurés de Vendôme, ce système de stoîque silence et de haine concentrée. Hélas ! l'égoîsme peut se glisser dans les actes les p)us désintéressés en apparence^ et rhéroîsmc n'est bien des fois qu'un ingénieux déguisement de la vanité. Que Marie était plus grande et plus simple dans son dévouement !
Cependant, les jours et les nuits se succédaient pour Joseph avec la plus triste monotonie. Rien pour se distraire, pas même des livres, pas même du travail. Assis sur son lit, il recommençait chaque matin d'un regard morne et ennuyé le court inventaire de sa chambre, suivait dans la lumière avare que lui versait un soupirail, la révolution du soleil, écoutait les bruits de la prison et cherchait à en deviner le sens. Dan^ le cachot contigu au sien, il avait entendu quelque mouvement. Ce cachot était donc habité, mais par qui ? Le voisin
MARIB BROKTIN. 363
ctait*il un détenu politique ou un malfaiteur? Joseph appliqua son oreille contre la cloison, afin de recueillir quelques indices et de surprendre quelques paroles. Ce fut en vain : le mur avait une épaisseur considérable, et les sons ne le traversaient que confusément. Le voisin d'ailleurs paraissait être^ comme l'ouvrier, un silencieux personnage. Joseph avait presque oublié cette circonstance, lorsqu'un matin un grincement aigu et prolongé attira son attention ; on eût dit un instrument en jeu. Le prisonnier tressaillit et regarda autour de lui. Le plâtre de la muraille se détachait et retombait sur le sol ; évidemment il se faisait un travail dans la cloison. En efifet, quelques secondes après, la mèche d'une longue vrille pénétra dans sa cellule et fut vivement retirée. Que signifiait tout cela et que voulait-on à Touvricr ? H essaya d'appliquer Tœil à Timpei^ ceptible ouverture qu'on venait de pratiquer, mais au moment même un objet se montra de nouveau en saillie sur le mur, et comme poussé par une pression intérieure. Joseph y porta la main ; c'était nn papier roulé. Il l'ouvrit et lut ce qui suit :
« Citoyen,
« J^ai su par le guichetier que tu es des nôtres, je viens de a limer mes barreaux et je. pars cette nuit par le chemin des « hirondelles. Si le cœur t'en dit, je t'enverrai mes instruments, u Dans le cas où la proposition t'irait, applique ta bouche sur a la saignée que j'ai pratiquée au mur et crie : Oui ! Dans le a cas contraire, garde le silence. Ce soir, si tu es prêt, je te (t ferai passer des cordes par la lucarue. Il n'y a que quarante u pieds à descendre et autant à remonter. Avec des poignets a et du courage, on en vient à bout. L'Abbaye n'est pas le a Spitzberg. Ainsi, à ce soir, si tu as du cœur au ventre.
Drouet.
« P. S. Quand tu auras reçu ton affaire^ mastique le trou tt de ton côté pour que le guichetier ne s'aperçoive de rien, et « enlève tes plâtres si tu en as. »
364 MARIB BAONTIN.
A la lecture de ce billet, Joseph fit un bond sur lui-même, et collant sa bouche au mur intermédiaire :
— Oui, crla-t-il d'une voix forte.
Un instant après il vit arriver par le même chemin trois limes de petite dimension, mais d'une trempe excellente. Il s'en empara avec transport et les cacha sur lui ; puis avec de la mie de pain il masqua le trou que l'instrument avait fait dans la cloison, et enleva les débris que cette opératioa avait répandus dans le cachot.
Pour faire comprendre toute l'importance de la communication que Joseph venait de lecevoir, il faut se souvenir que Drouet était Thomme le plus considérable du complot de Babeuf ; celui qui, en sa qualité de membre du conseil des Cinq- Cents, avait conduit tous les conjurés devant une juridiction exceptionnelle. Drouet était, en outre, un homme très-populaire dans les faubourgs, depuis qu'il avait ramené de Varennes le monarque fugitif, et récemment encore l'assemblée nationale, après l'avoir arraché des prisons de rAutrtcbe, venait de l'admettre dans son sein par une faveur toute spéciale. Qu'on juge si l'orgueil de Joseph fut flatté! Sans compter que toute évasion sourit à un prisonnier, c'était un honneur pour lui que d'en courir les chances en aussi bonne compagnie. Il se mit donc sur-le-champ à la besogne; le temps
Malheureusement il était difficile d'atteindre à la lucarne qui seule pouvait lui fournir une issue; cette ouverture était située à huit pieds au-dessus du sol et il n'y avait dans la cellule ni chaise, ni table qui pussent servir de marchepied pour y atteindre. Ensuite la lucarne était dominée de toutes parts, et un travail exécuté en plein jour aurait attiré l'attention des employés qui surveillaient les détenus. Il fallait donc attendre la nuit pour commencer le travail, et comme les jours étaient fort longs, à peine restait-il quelques heures pour l'entreprendre et l'achever. Ces difficultés n'arrêtèrent
pas Siniard; tout le long du jour, il dévora son impatience, composa son maintien de manière à mettre les guichetiers en défaut, s'étendit sur son lit de camp et chercha à se rendre compte des moyens que Drouet allait employer.
C'était, il faut le dire, un maître dans Fart des évasions. Retenu dans la forteresse du Spitzberg, il avait eu Taudace de se précipiter d'une hauteur de deux cents pieds, espérant amollir le coup à l'aide d'un parachute qu'il avait fabtiqué avec ses draps. Le succès n'avait pas malheureusement répondu à tant d'audace : Drouet était tombé sur un lit de rochers à demi-mort et avec un pied fracassé. Cette fois l'entreprise était moins difficile/ et il était à croire qu'il en aurait préparé tous les moyens. Joseph se fia à Tétoile de son complice et à l'habileté dont il avait fait preuve. Quant à lui, il ne devait songer d'abord qu'à enlever les barreaux qui lui faisaient obstacle. Ce fut une opération fatigante. Ne trouvant sur le mur aucun point d'appui, il fallut que l'ouvrier se retint aux barreaux d'une main, tandis qu'il les limait de l'autre. Cependant il y mit une telle ardeur, qu'au bout de deux heures il y en avait trois de détachés. Malheureusement cela ne suffisait pas pour lui livrer passage; il fallut porter la lime sur le quatrième afin de pratiquer une trouée suffisante et pourtant ménager un tronçon de fer sur lequel on pût fixer la corde qui devait servir à l'évasion. Tout cela demanda du temps : à minuit, l'œuvre n'était pas encore achevée. Seulement Joseph avait pu prendre un point d'appui sur la lucarne et s'y tenir plus commodément. 11 y continuait son opération à bas bruit quand une voix se fit entendre : c'était Drouet.
— Camarade, disait-il, êtes-vous prêt ?
— Dans quelques minutes, répliqua Joseph.
— Eh bien? ajouta Drouet, je prends les devants; tendei le bras hors de la lucarne*
366 MARiB BRONTIN.
Joseph obcil : une corde tomba presque sur sa main, il s*en empara et la ramena vers lui.
— Tenez-vous Tobjel? dit la même voix.
— Oui, merci !
— Rh bien! adieu ! bonne chance! vous trouverez là-bas réchelle de cordes pour franchir le mur d^enceinte. Et surtout pas de bruit; les geôliers ont Toreillc fine.
En même temps Touvrier aperçut un corps qui se détachait de la façade et descendait peu à peu vers la cour avec une adresse et une agilité incroyables. On voyait bien que ce n'était pas le coup d'essai du prisonnier. Joseph alors ne songea plus qu*à lui; redoublant d'ardeur, il acheva d'ébranler le-baireau qui obstruait encore le passage et le fit disparaître sans bruit ; puis, après avoir fixé la corde, il la saisit à deux auûns et se lança dans l'espace. L'ouvrier commençait à se rapprocher du sol, lorsqu'un coup de fusil retentit du côté de la rue de l'Abbaye, en même temps qu'un tumulte se faisait entendre dans l'enceinte de la prison. L'évasion de Drouet venait d'être découverte au moment où il franchissait le mur extérieur, et la sentinelle donnait l'alarme. Joseph comprit que l'affaire était manquée et un instant il i^sta suspendu en l'air, sans savoir s'il payerait d'audace ou remonterait dauis sa cellule. Cette hésitation ne fut pas longue, et pourtant avant qu'il eut pris un parti, la cour de l'Abbaye se remplit de guichetiers armés de torches. Tous les gardiens, le geôlier en tùte^ étaient accourus à demi-vêtus, cherchant partout les vestiges de cet audacieux coup de main et laissant éclater les signes d'un grand désappointement. En effet, malgré l'alerte qui avait été donnée, Drouet s'était dérobé aux poursuites. Dans sa déconvenue, Joseph eut au moins cette consolation : Tun des oiseaux était libre et ne rcveirail phisla cage. Quand Touvrier eut compris qu'il ne lui restait plus que le choix des capitulations, il se laissa glisser rapidement par la corde qu'il
MARIB BKONTIN. 367
tenait entre les mains, et tomba comme une bombe au mi« lieu des guichetiers ébahis :
— Tiens, un autre à présent, s'écria le geôlier ; mais on a donc démoli mes cellules ? Empoignez-moi ce gaillard-là et boudez-moi le dans le cachot noir.
Trois guichetiers se jetèrent brutalement sur Joseph, et quoiqu'il n'opposât aucune résistance^ Taccablèrent de mauvais traitements : ils ne pouvaient lui pardonner d'avoir rois leur vigilance en défaut.
— Ah! tu voulais Tensauver^ gredin! disaient-ils à Tenvi. Eb bien! tu la danseras! Dix-huit mois de plus de boulet, voilà ton compte net et clair. Ça t'apprendra à endommager les barreaux du gouvernement.
On conduisit ainsi le pauvre ouvrier dans une pièce sombre, située au niveau du sol. A la lueur des torches, il put voir les murs salpêtres et suintant de toutes parts. C'était le cachot où Ton jetait les prisonniers insubordonnés, Joseph ne parut pas s'émouvoir de l'aspect de son nouveau gite, il s'étendit sur quelques bottes de paille éparses dans un coin et ne tarda pas à s'endormir profondément.
Par une singulière coïncidence, ce fut le jour suivant que Marie se rendit chez le ministre de la police avec la lettre que lui avait remise Barras. L'hôtel était en rumeur par suite des événements de la nuit. L'évasion de Drouet compromettait Tadministration, qu'on accusait de complicité dans cet acte. Le parti royaliste jetait feu et flammes ; Tarrestation de l'homme qui avait joué un si grand rôle dans la fuite de Varennes, Ini semblait une expiation précieuse et un exemple à donner aux peuples. Or, cette vengeance allait lui échapper. Dans cet état des esprits, la police était obligée de déployer une grande activité, ne fut-ce que pour prouver qu'elle n'était pas complice de cette fuite. Le ministre, par instinct, s'associait d'ailleurs à la pensée secrète des royalistes et n'eût pas été fâché de retrouver Drouet pour embarras-
368 MARIB BRONTUf.
ser la portion du Directoire qui lui était hostile. (Teût été an échec pour Barras et un triomphe pour Gamot et Letourneur. Aussi une grande agitation régnait-elle autour du cabinet du ministre, quand Marie s'y présenta. Renvoyée d'un huissier à Tautre, elle était parvenue jusqu'à l'antichambre, et ne savait plus à qui s'adresser pour être introduite, quand ce haut fonctionnaire sortit par hasard de son cabinet et l'aperçut. 11 faut croire que l'événement avait réagi sur son humeur, car il dit d'un ton asseï brusque:
— Que fait ici cette femme?
L'ouvrière s'approcha, et tirant de sa poche les lignes que lui avaient remises Barras, elle les présenta au ministre de la police^ sans oser ajouter une parole. Celui-ci reconnut récriture du directeur, ouvrit vivement la lettre et la parcourut. Pendant cette lecture, il était facile de voir qu'une idée fiie préoccupait le ministre et que des soupçons soudains venaient l'assaillir.
— J'y suis, disait-il, en répondant à sa propre pensée, et comme si Marie ne se fût pas trouvée là; j'y suis maintenant. C'est Barras qui m'a joué ce tour, c'est lui qui Ta fait évader. H est complice, et il se trahit. Ah ! Barras ! Barras 1 je vous croyais plus fin.
En même temps il relisait la lettre pour mieux s'assurer qu'il ne faisait pas une confusion de noms :
— SimardI c'est bien Simard 1 11 me recommande un Simard ! Un ouvrier qui est au secret ! Ce Simard est son protégé. Eh bien ! c'est ce même Simard qui est complice de l'évasion de 1 Abbaye. J'ai là le rapport : Simard, oui, Simard, exactement le même nom ! Ah ça^ Barras, mon ami, pour qui me prenez- vous donc? Croyez-vous que je sois un ministre de paille?
Pour comprendre le sens de ce monologue* il faut savoir que le génie d'un ministre de la police est de voir partout des machinations et des combinaisons diaboliques. L'évasion de
VARIB BRONTIN. 369
Drouet avait porté sur la cervelle de celui-ci et il cherchait partout des coupables. S'il n'en eût pas trouvé il se serait arrêté lui-même. Ainsi procède un homme de police digne de ce nom. Or, ce qui Toccupait alors, estait un syllogisme dont voici les termes. Barras connaît et protège Simard ; Simard a participé à Tévasion de Drouet ; donc Barras est rame de l'évasion de ce dernier. Il n'y a qu'un ministre de la police qui puisse établir des arguments de cette profondeur. Subsidiairement Marie, la pauvre et innocente femme, qui venait là avec la joie dans le cœur, qui croyait qu'avan une heure elle serait réunie à celui dont la vue lui était précieuse comme la lumière du ciel, Marie elle-même devenait peu à peu suspecte aux yeux de l'homme qui regrettait son prisonnier, si bien que dans un accès de cette ûèvre d'incarcération, il s'écria:
— Qu'on arrête celte femme ! elle doit savoir certainement où se cache Drouet.
Tel fut l'efTet de la recommandation de Barras. Décidémen la pauvre Marie était née sous une malheureuse étoile.
Voyair® des Prlaonnien.
Quelques minutes de réflexion sufQrent au ministre pour le détourner d'une rigueur injuste et inutile. Toutce qui lui venait de la part de Barras lui était suspect et à bon droit peutêtre ; mais Barras était Thomme d'action du Directoire et l'un des membres de la majorité.
Comme subordonné, le chef de la police n^avait qu'à obéir
et, quoiqu^engagé alors dans une révolte sourde» il n*06a pas entamer des hostilitës aussi directes avec son supérieur. Par un éclat prématuré, il craignit d'ailleurs de compromeltre le mouvement réactionnaire qui se préparait dans le club de Clichy et dans les deux Conseils. Aussi, au moment où les agents s'apprêtaient à remplir ses ordres et entraînaient vers la prison l'ouvrière éplorée, le ministre les arrêta-t-il d^un geste :
— Laissez cette femme, dit-il, j'ai à rinterroger.
Il introduisit alors Marie dans son cabinet. Éprouvée par tant de secousses, Touvrière n'avait plus qu'une énergie passive; son amour seul la soutenait. Le ministre lut fit quelques questions, et il vit promptement à qui il avait aflaire. Cette découverte le rendit confus ; et jaloux dès-lors d'effacer le souvenir de son premier accueil, il se tnontra humain et affectueux et prodigua les bons procédés. L'aventure de la nuit pouvait devenir fâcheuse pour Joseph et l'exposait à une condamnation incidente ; le ministre, fort* de la recommandalion de Barras, lit en sorte d'étouffer cette affaire et couvrit l'événement d'une sorte d'amnistie. Le geôlier et les guichetiers à qui un procès fut intenté se virent mis hors de cause; Drouet lui-même ne fut recherché que pour la forme.
Quant à Marie, elle ressentit la première les effets de ce changement. Cette pauvre âme en peine ne se doutait pas du combat qui s'était passé dans la tôte du ministre. Comment aurait-elle pu s'imaginer que le succès de sa démarche dépendrait d'un calcul de forces politiques et qu'elle serait ainsi placée entre la majorité du Dirtictoire et la fraction dissidente? Tout ce qu'elle comprit , à la tin de l'entrevue , c'est que les portes de la prison allaient s'ouvrir et qu'elle pourrait oublier toutes ses angoisses dans les bras de Joseph.
L'ouvrier dormait d'un sommeil profond dans le cachot où on l'avait jeté, quand un bruit de clés le réveilla en sursaut. La porte s'ouvrit en criant sur ses gonds et à la lueur de la
MARIE BROMTIN. 371
lanterne du guichetier, Josepli aperçut une forme confuse qui pénétrait dans ce repaire infect. D'un œil dans lequel se peignaient à la fuis l'inquiétude et la douleur, elle interrogeait robscuiîté et cherchait son chemin au milieu des ténèbres. Quand Fouvrier eût reconnut sa femme» un cri s'échappa de sa poitrine :
— Marie ! dit«il.
A cet accent si familier et si cher, Marie s*élança vers le càxé d'où partait la voix, et quoique sa vue troublée ne pût encore rien distinguer, elle tomba entre les bras du prisonnier en disant d'une voix étouffée :
— Mon Joseph !
C'était le premier moment de bonheur qu'elle eût goûté depuis trois mois, et son saisissement fut tel, qu'elle en resta d'abord comme anéantie. Lorsque ensuite elle releva la tète et qu'à l'aide d'une clarté douteuse, elle put voir ces murs hu* mides, ce hideux grabat, ce plancher glissant, son cœur se serra et elle fondit çn larmes. Heureusement les rigueurs du cachot allaient finir : le jour même Joseph devait être trans* féré dans une chambre mieux éclairée et plus saine. Son secret était levé ; les communications devenaient libres. Désormais l'ouvrière et son enfant purent venir consoler le prisonnier et s'établir dans sa chambre. Marie n'y manqua pas un seul jour; elle arrivait au guichet dès l'ouverture, et ne sortait de la prison que lorsque la règle l'en chassait. Elle s'habitua sans peine à cette vie, malgré les fatigues et les embarras d'un double déplacement. Les semaines s'écoulaient ainsi, et l'ouvrière eût presque recouvré le bonheur, sans la mélancolie sombre de Joseph et les doléances du père Drontin, qui se plaignait de l'irrégularité de ses repas.
L'instruction de l'affaire fut enfin achevée; la haute cour de Vendôme allait se réunir, et il fallait transférer les prisonniers dans la ville où ils devaient être jugés. Cette opération eut lieu de nuit, et la police craignant que le parti révo-
372 MARIB BRONTIN.
lutionnaire ne voulut à cette occasion essayer de nouveau se$ forces, déploya un grand appareil de troupes afin de conjoivr toutes les tentatives. D'un autre côté, les royalistes menaçaient de se faire justice eux-mêmes, et, dans la crainte que le Directoire ne voulût soustraire les coupables à Taction des lois, ils allèrent jusqu'à susciter une émeute autour de la piison. Des pièces d'artifices furent tirées dans divers quartiers de Paris, et le lendemain on trouva sur le pavé des rues des cocardes blanches et des proclamations qui invitaient le peuple au rétablissement de la royauté. Ainsi de grandes précautions étaient indispensables pour que le dernier mot testât à une justice rt'gulière, et que les prévenus fussent soustraits, soit à la vengeance de leurs adversaires, soit aux entreprises de leurs amis. A quelques jours de là, Tinsurrection du camp de Grenelle justifia ces mesures et prouva que tous les ferments de trouble n'étaient pas anéantis.
Une grande partie de la garnison de Paris fut donc mise sous les armes à Tocx^asion de ce translèrement. Chaque prisonnier^ minutieusement fouillé, prit place dans une voiture fermée avec soin, et dont les ouvertures étaient garnies de barreaux de fer. La foule qui s'amassait gardait plutôt une attitude hostile que sympathique. Le club de Glichy avait convié ses hommes d'action an spectacle de ce départ, et plus d'une injure fut adressée aux malheureux qu'emportait ce convoi. Dans le trajet des prisons jusqu'au-delà des faubourgs, une double haie de soldats accompagna les voitures. Quand on eût quitté la zone populeuse et atteint la campagne, un fort détachement de gendarmerie et un régiment de cavalerie fournirent de nombreuses escortes. On s'avança à petites journées et dans cet ordre par Rambouillet, Charti^es et Châteaudun. Quarante-sept accusés étaient ainsi conduits vers leurs juges, et cette marche avait quelque chose d'imposant et de lugubre.
Marie, informée du départ des prisonniers quelques jours
auparavant, n'avait pas hésité un instant sur ce qui ]ui restait à Taire. Joseph partait, elle allait partir avec Joseph. Le père Brootin s'inquiétait vainement des suites de ce voyage, des fatigues qu'elle aurait à essuyer ; sa fille se montra inébranlable.
— Petit père, disait-elle, la place d'une femme est auprès de son mari. Si ma pauvre mère était là, elle me dirait : Pars, mon enfant.
— Oui, fillette, répondait le vieux sernirier^ ému malgré lui, c'est vrai, cela. Tu juges bien la pauvre défunte. Mère Brontin eût fait comme toi ; elle eût marché dans le feu plutôt que de reculer. Quel cœur d'or ! aussi elle est partie, ajouta le brave homme ; la mort n'emporte que les bons.
— Eh bien ! petit père^ je ferai ce qu'elle eût fait, disait Marie : je suivrai Joseph jusqu'au bout du monde.
— Entêtée ! tu es bien pâlotte pourtant. Allons, soit ? à la garde de Dieu ! Si tu marches, toute la maison marchera. Le vieux père ne peut pas rester seul à Paris. 11 y aura bien une forge à Vendôme, et que je batte le fer ici ou là-bas, c'est tout un. Satané Joseph ! il avait bien besoin de se lancer dans cette manivelle de complot !
— Chut, petit père, point de mal de lui ; il a tant souffert !
Le voyage en commun fut donc décidé^ et quand les voitures (]ui portaient les prévenus s'ébranlèrent, Jos(*ph put voir sa femme et son beau-père suivre silencieusement le convoi. Marie poilait l'i'nfant et le montrait à l'ouvrier, qui lui souriait de loin. Joseph, d'ailleurs, en présence de ses compagnons d'infortune, avait repris une attitudi*. énergique et calme; on voyait qu*il se contenait^ qu'il posait pi^esque. Le dévouement de sa femme le touchait, mais la première place dans ses pensées n'appartenait pas à ce sentiment : le contact des autres accusés l'avait rendu à des passions politiques qui le dominaient au point de laisser tout le reste sur un plan secondaire. Les prévenus, réunis dans la même vol-
374 MARIB BRONTIN.
ture, se livraient à des déclamations violentes, entonDaientd^ chants révolutionnaires, insultaient les officiers de Tescorte, prodiguaient enfin les manifestations que Ton peut attendre d^bommes aigris par la persécution et exaspérés par un lou^: séquestre. G*était d*ailleurs pour eux une distraction à ce douloureux voyage, et il en naissait une sorte dlvresse qui endoi* mait leurs soucis.
Pendant ce temps, la pauvre Marie suivait à pied, s^appuyanl sur le bras de son père et confiant parfois son enfant au vieil ouvrier. La captivité de Joseph avait jeté la maison dans uu tel dénuement, qu'il ne fallait pas songer à prendre une voiture. La route devait s'achever ainsi toute entière, par pénibles étapes. Marie, d'ailleurs, n'était pas la seule femme qui eut fait preuve d'un semblable dévouement : quînse ou vingt compagnes d'infortune marchaient à ses côtés. Toutes avaient dans cette prison roulante un frère, un père ou un époux, et toutes elles soutinrent cette pénible épreuve sans faiblir, sans se rebuter. Marie se montrait héroïque, mais ses forces n'étaient pas à la hauteur de son courage. A Rambouillet, la caravane fit une longue halte ^ sans cela l'ouvrière serait tombée morte sur le chemin ; les voitures allèrent déposer les détenus dans la maison d'arrêt et le père Brontin profita de ce moment pour conduire sa fille dans une auberge, et la forcer à prendre quelque nourriture.
Le lendemain il fallut se remettre en route. L*automne allait commencer : les arbres laissaient déjà tomber cette pluie de feuilles qui assombrit le paysage et semble être une maladie de la nature. On voyait partout la sève se retirer; à côté de branches touffues encore, se montraient des branches entièrement dépouillées. Rien n'est plus triste que la campagne dans cet état de dépérissement. Le sommeil de l'hiver renferme au moins la promesse d'une renaissance ; mais l'aiitomne n'a rien de pareil ; c'est la destruction à l'œuvre, c'e^t l'anéantissement graduel de la force vitale. Les prés euv-
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mêmes quittent leur robe verte pour prendre une teinte jaune et fanée. Les reflets du ciel, les bruits qui *s'échappent des ttois, les odeurs qui s'élèvent du sol, tout dispose rame au deuil et le corps à la langueur. C'est Vépoque où les cœurs atteints sentent le plus vivement leurs blessures, et où les organisations affaiblies s*éteignent avec le plus de rapidité. Pour résister à ces impressions et pour soutenir cette marche pénible, Marie n'avait que le ressort d'une volonté inébranlable. Ses pieds meurtris ne faisaient plus qu*un service machinal, et c'était presque un prodige qu'elle pût se tenir debout. Cependant elle s'obstinait à porter son enfant, cette héroïque mère. 11 fallut que le vieux serrurier fit acte d'autorité pour le lui enlever et Tinstaller avec toutes sortes de précautions sur ses larges épaules. Encore Marie n^était-el le pas rassurée et suivait-elle son père pas à pas, de manière à ne jamais perdre de vue le précieux fardeau. S'oubliant elle^ même, elle se partageait entre les objets de ses aflections, et quand les voitures faisaient une halte, elle s'approchait de celle où Joseph était renfermé pour échanger avec lui un regard ou quelques paroles. Quelquefois un gendarme, plus brutal que les autres, empêchait ces communications furtives, et alors la pauvre femme s'éloignait le cœur gros et l'œil humide. Quant au père Brontin, il avait retrouvé Tune de ses connaissances , l'ex-marquis d'Antonelle , impliqué comme les autres dans la conspiration, et roulant vers Vendôme, en compagnie de Darthé et de Babeuf :
— Tiens, c^est vous, père Brontin, lui dit le marquis, en l'apercevant sur la roule, où diable allez- vous comme cela ?
— Ne m'en parlez pas, ci-devant, ça fait pitié. Un vainqueur de la Bastille, un homme que la patrie a comblé de moellons d'honneur, se traîner à pattes sur le parquet des grandes routes ! Crédié, ça n'a pas de nom !
— Et qui vous y oblige, mon brave homme? Iriez-vous, par hasard, à la découverte d'un petit Beaugency ?
376 MARIB BROIITIN.
— Plaisantons pas ci-devant, c'est trop sérieax. Qui in*> oblige, dites-vous? belle question ! Cette guimbarde de gouvernement! Ce méchant carosse à cinq chevaux poussifs, que roii nomme le Directoire ! En voilà un dont j'honore les vertus ! Si je pouvais seulemeut lui en repasser une d'aubade ; quel feu j'y mettrais!
— Ah! très-bien 9 vous voilà enfln converti! Vous êtes des nôtres à présent, père Brontin ! Vous criez donc : Vive l'égalitc et le bonheur commun !
— Plus souvent !
"— Mais alors, pourquoi cette sortie?
— De rien ! J'ai la démangeaison de taper sur quelqu'un : voilà mon opinion politique. Je taperais sur les Egaux, sMls n^étaient pas généralement enfoncés; je taperais sur le Pèn* Éternel, si je ne le vénérais pas; je taperais sur vous-mêoie, ci-devant.
— Merci!
— Que voulez- vous ? Je ne me connais plus. Il ne me restt* qu*une ûlle au monde, ma joie et mon sang, le portrait vivant de sa mère. Eh bien! cette pauvre créature, qui n'a jamais eu une mauvaise pensée, on me l'agonit, on me l'abreuve de tourments. Son mari se jette dans un complot d'imbéciles , pardon^ excuse, ci- devant.
— Allez toujours, père Brontin !
— Je dis donc dans un complot d'imbéciles, et au lieu de prendre pitié d'un pauvre ouvrier qui n'est là-dedans qu'un zéro en chiffre, on le mène de Caïphe en Pilate, on l'entasso dans un cachot, on le fait rouler comme un galérien sur les grands chemins, on le porte au tribunal comme un veau à la boucherie. Et vous ne voulez-vous pas que j'aie envie de taper sur quelqu'un; Dieu de Dieu, il faut que je me la passe!
— Eh bien, que ce soit sur le gouvernement! 11 ne l'aura pas volé !
— Lui ou un autre, ci-devant; c'est parfaitement mûr.
voyez-vous ; ça ne demande qu'à partir. Quand je vois ma fîUe se meurtrir les pieds sur les cailloux de la route, il me prend des rages qui me rendent fou : j'ai envie de me jeter sur les gendarmes, sur les voitures, d'assommer les chevaux, de faire une fricassée des geôliers, des conducteurs, des postillons, de ravager tout cela jusqu'à ce qu'on m'ait haché en cinq cent dix-neuf mille morceaux. Voilà dans quels états je suis^ respeclable ci-devant ; je mangerais un directeur tout cru, et sans l'éplucher encore ! Qu'on me le serve, et Ton verra.
— Calmez-vous, père Brontin, le brigadier nous écoute. Tels furent les épisodes dont la route fut semée. L'escorte composée de troupes d'élite, observa une consigne très-sévère^ et se montra prête à réprimer les symptômes d'effervescences dangereuses. Les prévenus avaient compté sur l'enthousiasme et la sympathie des populations; leur calcul fut trompé; ils ne recueillirent en route que rindifférence, et n'excitèrent qu'une très-faible curiosité. Les malheureux étaient réserves à tous les genres de déception.
Jusqu'à Maintenon le temps, sans être complètement serein, favorisa leur marche. Il régnait encore dans l'atmosphère cette tiédeur qui survit longtemps aux derniers beaux jours. Les nuits seules étaient fraîches et brumeuses. Mais à quelques lieues en avant de Chartres, une pluie fine et pénétrante descendit des nuages et ne qiiilta les voyageurs qu'au delà de Cloyes, et à peu de distance de Vendôme. Près de Châleaudun l'intempérie redoubla de rigueur : une averse violente pénétra les vêtements des piétons et obligea l'escorte à faire une halte de quelques heures à Bonneval. Triste et pénible marche pour une femme chargée d'un jeune enfant ! Les terrains étaient si détrempés, que plus d'une fois le père Brontin fut obligé de porter la mère et le marmot. Le sol n'offrait qu'un point d'appui incertain, et malgré sa vigueur herculéenne, le vieil ouvrier n'aurait pu soutenir jusqu'au bout ce
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pénible service, si un gendarme, plus ob%eant que ses camarades, n'avait consenti à prendre Marie en croupe pendant quelques heures. Ce fut ainsi seulement qu'elle put suivre, par étapes, la voiture qui emmenait Joseph.
Enfin, après quatre jours de marche et d*agonie lente, la caravane fit son entrée à Vendôme. La maison d'arrêt avait été disposée pour recevoir les prévenus : ils y furent enfermés. Marie chercha un abri pour elle et son enfant, tandis que le père Brontin allait demander aux forgerons de la ville du travail pour lui et du pain pour sa famille.
Le proeès.
C'est à Vendôme que devaient se passer les dernières scènes de ce drame mêlé de comédie, et les prévenus n'épargnèrent rien pour conserver à leur afiaire un caractère théâtral. Tant qu'on les avait tenus au secret, il leur avait été impossible de s'entendre sur un plan de défense uniforme.* Quelques accusés et Babeuf en tète, avaient avoué le complot, d'autres l'avaient nié, d'autres enfin, comme Joseph, s'étaient renfermés dans un système de silence absolu. De là des incohérences dans l'instruction et des témoignages contradictoires. Chaque prévenu avait obéi, en cela, soit à sa position, soit à son instinct. Les plus compromis voulaient aborder les choses de haute lutte cl engager devant le tribunal une discussion de théorie sociale; les plus timides, les moins menacés n'entendaient pas se priver des bénéfices de leur réserve cl s'immoler pour rhoimeur des principes.
Dans la prison de Vendôme, ces deux nuances se reprodai-
MARIB BRONTIN. 379
sirent panni les accusés. Les exaltés appelaient les moyens hardis^ les modérés penchaient pour les moyens dilatoires. Ces derniers firent valoir des considérations puissantes même sur les cœurs les plus résolus ; ils dirent qu'il y aurait de la folie à ne pas défendre des têtes que le Directoire avait intérêt à voir tomber. La majorité des prévenus fut ébranlée par cette perspective et vaincue par cet argument. Il fut convenu que, loin d'avouer la conspiration et de s'en glorifier, on en repousserait Tidée et l'intention, dans le sens que Faccusation y attachait. Sans niet les faits avérés, on devait décliner toute pensée de concert, de préméditation^ de conjuration enfin, dans le sens légal du mot. Chaque accusé restait d'ailleurs libre d'accepter ou de repousser toute solidarité particulière, mais, dans l'ensemble et afin d'éviter les contradictions, il demeurait entendu qu'un démenti uniforme et obstiné prévaudrait dans les interrogatoires publics. C'était le moyen de ménager la conscience des jurés et de laisser la voie ouverte à des acquittements. Quant à la défense elle pouvait être emphatique et fanfaronne, mais à la condition de ne pas compromettre, pardes aveux intempestifs, cette ligne de conduite et ces procédés de tactique.
Certes, rien n'était plus sage qu'une semblable résolution ; on ne pouvait mieux rompre avec une entreprise insensée. Malheureusement le public n'attendait pas cela de Babeuf et de ses complices ; ce fut un désappointement. Il vit avec peine que l'on apportât tant de prudence dans une folie^ et du calcul là où on devait compter sur du vertige. L'intérêt de l'affaire s'en ressentit; un peu de dédain s'attacha à des conspirateurs si avisés. A l'audience, ils achevèrent de s'amoindrir par une succession de chicanes préjudicielles, par des déclinatoires et des moyens d'incompétence qui furent tous écartés et résolus contre eux. Des révoltés s'appuyant sur le droit et employant pour se défendre des ^rmes à l'usage d'une société qu'ils ont voulu détruire, ne sauraient ni faire naître l'émo-
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tion ni captiver la curiosité. Aussi le délaissement s'en mèkt-il bientôt ; la lenteur des débats acheva de lasser le pubik, etrattention se détourna dès lors d'une affaire dépourvue de grandeur. Cétait là le calcul et Tattentedu Directoire: Use félicitait qu'un pareil spectacle fût donné au pays^ et que ce procès, prolongé outre mesure, s'éteignit dans rindifférence. La haute cour de Vendôme se composait de cinq juges et de seize jurés : le l»anc du ministère public était occupé par MM. Vieillard et Bailly (des Ardennes) ; parmi les sept défenseurs présents à la baiTe, un seul, M. Real, portait un nom qui a acquis quelque célébrité. Quarante-sept accusés parurent devant la cour ; dix-huit furent jugés par contumace. Les plus importants étaient^ parmi les premiers, Babeuf, Darthé, Buonarotti, Germain, d'Antonelle, Amar et Ricord ; parmi les seconds, Drouet, Lindet, Félix Lepelletîer et Rossignol. Quoiqu'une force imposante garnit la salle et le prétoire, et que la maison de justice fût gardée par de forts détachements de troupes, on devine à quel point une pareille masse de prévenus rendait la police de Taudience difficile, et ingrat le rôle de la magistrature. Ces organisations exaltées s'échauffaient les unes les autres, et il en résultait des scènes pleines de scandale. Les juges et les jurés se voyaient interpellés i chaque instant, l'accusateur public était l'objet de mille insultes. Le président n'a plus de pouvoir ; ce sont les prévenus qui ordonnent. Un jour Amar se plaint de voir, dans Tauditoire, des places réservées; il dénonce ce privilège et le fait supprimer. Des dessinateurs avaient été admis dans l'enceinti^ et y esquissaient les portraits des principaux prévenus. Ricord s'inite d'être donné en spectacle, et exige qu'on renvoie ce< artistes. A chaque instant, c'est une exigence nouvelle ; les gendarmes, outrap^cs, sont obligés de vider les lieux ; tout spectateur qui déplaît aux accusés est renvoyé de l'enceinte. Ils régnent jusque dans le 'prétoire et y maintiennent une effervescence indigne d'un \e\ lieu.
MARIE BROKTIN. 381
C'est surtout à propos de Babeuf que ces explosions se manifestent. En paraphant une pièce de la procédure chez le ministre de la police, le Gracque avait laissé tomber une énoime tache d'encre sur un passage délicat. Était-ce in\oloniairement? était-ce à dessein? Là-dessus une effroyable tempête éclata devant la cour, des injures furent proférées, et pour prévenir les voies de fait, il fallut appeler un détachement de troupes et lever brusquement la séance. Encore, les accusés protestèrent-ils en entonnant le couplet de la Marseillaise : Tremblez tyrans et vous perfides ! qu'ils continuèrent à chanter dans les rues et jusque sous les verroux. Une autre scène égaya le lendemain Tauditoire. Après Grisel, le témoin le plus important était un nommé Pillé, secrétaire de Babeuf. Pillé, arrêté en flagrant délit et effrayé des suites de cette affaire, s'était décidé à des aveux complets. Seulement, comme moyen personnel de défense, il alléguait une sorte de fascination et ajoutait qu^m démon, un mauvais génie Tavait poussé chez le Gracque où il copiait machinalement les pièces qui lui était présentées. Quand Pillé reproduisit cette justification devant la cour, un éclat de rire circula sur tous les bancs. Alors Babeuf se leva : « Vous voyez bien que c'est un fou, dit-il aux jurés. — S'il « y a un fou ici, c'est toi, répliqua le secrétaire avec vivacité, ic Pendant que je copiais dans ta chambre, tu courais, tu « renversais les chaises, tu gesticulais, tu sautais, tu criais « de toutes tes forces : il y a insurrection ! l'insurrrection « commence! •— Sans doute, répondit Babeuf, mais ce n'était a qu'un moyen pour m'animer à un style mâle, à l'exemple c( des grands écrivains. y>
Ainsi se passaient les audiences, et pendant trois longs mois, les jurés et les juges eurent à endurer des scènes analogues. Les confrontations d'écritures, les dépositions des témoins donnaient lieu à des sorties, à des difficultés qui, à chaque moment, entravaient les débats et auxquelles les magistrats,
disputant pied à pied leur autorité méconnue, étaient oUîgés d'opposer, délibération sur délibération, arrêt sur arrêt. Jairiais pareil désordre judiciaire ne s'était produit et n'avait en une telle durée. L'accusateur public semblait être raccusé et les véritables juges siégaient sur le banc des prévenus. « Il tt faut que l'on connaisse Tesprit de Faccusateur Vieillard, « disait Amar : il faut que sa bassesse et sa lâcheté soient a mises au jour. » La lecture du réquisitoire était, à toute minute, interrompue, et un jour Babeuf, usurpant les fonctions du président, s'écria : « Assez d'horreurs pour cette tt audience ! Allons nous-en ; il est trois heures et demie. » De tous ces hommes, celui qui garda le plus beau rôle, ce fut Darthé. 0 laissa à Babeuf cette intempérance de langage qui ne l'abandonnait en aucune occasion et n'était jamais à bout des ressources. Darthé, après avoir opposé à l'accusation un démenti froid et irivariabie, se contenta de protester contre la compétence de la cour, et appuya cette protestation de quelques paroles courtes et énei^ques. Cela fait, il se tint à l'écart. Babeuf, au contraire, prit le premier rôle dans les subtilités de procédure, et y chercha des occasions de briller et de déclamer. Comme on lui reprochait cette guerre d'incidents et d'embûches, il en prit texte pour se draper et prodiguer les fleurs de cette rhétorique boursouRlée et triviale qui lui était familière. « Quela les sont les voix, s'écria- t-il, qui s'élèvent contre la lente teur des opérations ? amis du peuple, vous le devinez. « Ce ne sont que celles de cette oaste improprement dite (( honnête qui n'est qu'un point par rapport à la mMse^ mais (( qui a bien l'insolence de prétendre être tout, de vivre, sans « rien faire, de Yexpreasion des sueurs du grand nombre, de n compter pour rien cette masse exclusivement utile, de la
« juguler, de Vitffamer Vous aussi, ajoutait-il, en se retour-
« nant du côté de ses complices, vous, les amis, les défen- A seurs du peuple ; vous, mes compagnons de gloire, vous
MARIE BROBiTlN. 383
a l*aves entendu : c'est le mllion doréqai appelle votre cru- « cifiement. Vous ne démêlez pas à travers les clameurs de la a horde dévoratricey vous ne dëmèlez pas les voix de ces vingt- « quatre millions d'opprimés, dont vous avez à soutenir la « belle cause, ils gémissent en silence, nus, dépouillés, tom- « bant d'inanition , adressant leurs hommages aux glo- « rieux martyrs qui nous ont précédés dans la carrière de ce l'étabUssemerU de la félicité publique,,. Là vertu ne meurt « pas; les tyrans s'abuseu| dans leurs atroces persécutions; « ils ne détruisent que des corps ; Vkme des hommes de bien « ne fait que changer d^enveloppe ; elle anime, siiât la dis- «c soliUion de Tune, d'autres êtres chez qui elle continue d^insa pirer les mouvements généreux qui ne laissent jamais de « repos au crime dominateur. » A la suite de cette profession de foi psycologique et de cette théorie de la métempsycose, le Gracque, prenant son accent le plus sombre, terminait ainsi : « Diaprés les innovations que je vois introduire <K chaque jour pour bâter mon holocauste, je laisse à mes a oppresseurs toute la facilité qu'ils désirent : qu'ils frappent « sans rien attendre; je m'endormtrat en paix dans le sein li, de la vertu, v
Des deux hommes qui primaient dans ce débat, Joseph Siroard n'avait pas pris le déclamateur pour modèle. Il trouvait la réserve de Darthé plus digne que les perpétuelles prosopopées de Babeuf et cette manière d'offrir à chaque instant sa tête. L'héroïsme véritable n'est ni bruyant ni prodigue de paroles. Joseph le comprenait et voyait avec peine les interminables digressions du Gracque. Il y avait dans le jeune ouvrier un sentiment plus élevé du rôle d'un conspirateur, et il s'indignait des fictions de la défense.^Les vaincus se résignent et ne discutent pas. Aussi, lorsque l'ordre des interrogatoires l'appela devant la barre de la cour, u'opposat-il auxquestions du président que des dénégations soutenues. 11 restait ainsi fidèle à la ligne qu'il s'était tracée, et mon-
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liant plus de bon £ens et de goût que le chef du complot.
Marie assistait à ces débats qui Ja tuaient à petit feu. l>ès Touverlure de Faudience^ elle était là, avec son enfant, cherchant à se rapprocher autant que possible du banc où Joseph se trouvait assis, et dévorant en silence ses inquiétudes et ses douleurs. Tandis qu^elle eût volontiers pleuré, on la voyait sourire et s'associer aux passions de cette phalange d^énergumènes. Vingt fois dans le cours de Taudience ses joues passaient de rincamat le plus vif à une pâleur mate et presque livide. Peu habituée aux exagérations déplorables que le barreau a consacrées, et dont le ministère public, dans Fintérêt de son caractère^ devrait mieux se garder et se défendre, elle n'entendait pas sans effroi ces accusations terribles où le nom de Joseph était mêlé et les peines qu'on appelait sur sa tête. C'étaient autant de coups qu^elle i-ecevait, autant de blessures nouvelles qui perçaient son cœur saignant. Pour elle, tout était sérieux : les moindres imputations, les moindres menaces, tout, jusqu'à ces formules oratoires, sans va« leur même pour ceux qui les emploient. Cette torture dura pendant des mois entiers, et l'on devine ce qu'elle y dût souffrir. La voix de l'accusateur public n'ébranlait pas Joseph, mais elle allait plus loin frapper une autre victime.
Ce qui redoublait les anxiétés de Marie, c'était la certitude que Grisel continuerait à l'audience le rôle odieux qu'il avait joué dans l'instruction. Venu à Vendôme avec sa concubine, l'ofticier y rencontra la jeune ouvrière, et, sur*le-champ, se» projets de séduction se représentèrent à son esprit. Marie fut de nouveau obsédée, poursuivie, menacée. Grise! faisait ses conditions; il était prêt à sauver Joseph, mais aux dépens de l'honneur de sa femme. Ëuphémie cherchait en vain à le ramener à de meilleurs sentiments; le soudard persistait en lui faisant porter la peine de ses remontrances. La pauvre ouvrière sa\ ait tout cela, et elle attendait, avec une terreur mal déguisée, la déposition de Grisel.
UARIB BRONTIN. 385
Quand le délateur parut au milieu des hommes qu'il avait dénoncés, un tumulte épouvantable s'éleva de toutes parts. Jamais Fauditoire n'avait été plus nombreux; le père Brontin lui-même avait quitté la forge et endossé son meilleur habit pour assister à cette séance. De cet homme allait dépendre le sort de Joseph Simard. S'il persistait dans ses allégations, Touvrier était l'une des chevilles ouvrières du complot, s'il se rétractait, un acquittement devenait probable. Qu*on juge des angoisses de Marie^ quand l'officier, avant de venir prendre place au banc des témoins, lui envoya un regard où se peignaient la vengeance et la haine. L'assemblée était dans une confusion et un trouble inexprimables. Sans un piquet de gendarmerie, peut-être cet homme n'eut-il pas été en sûreté: des invectives lui étaient adressées de vingt côtés, les noms d'espion et de traître sortaient de toutos les bouches. 11 supporta cet orage sans faiblir, et quand le président lui donna la parole, il s'expliqua avec sang- froid et sans émotion apparente.
Grisel, avant toute accusation de détail, raconta l'histoire du complot, la manière dont on l'y avait aMlié et les raisons qui l'avaient engagé à le dénoncer à un membre du Direcoire. Puis il rendit compte de la part qu'y avaient prise les principaux accusés, en regrettant de ne pas voir devant la cour les hommes plus considérables dont ceux-ci n'avaient été que les instruments.
Il parla ainsi de Babeuf, de Darthé et de Germain. Ce dernier était, comme Grisel, un militaire en disponibilité, et il faut croire qu'une rancune personelle animait ces deux hommes Tun vis-à-vis de l'autre. Le délateur accabla Germain, le chargea d'une manière si acharnés, que celui-ci ne put y tenir et se leva furieux. « Misérable, dit-il, puisque tu as juré tt notre perte, achève ton œuvre ! Vas sur les bords de l'Aube « soustraire au sable qui le couvre, le cadavre de ma femme ; <K vas en disputer la pâture aux vers , moins dignes que toi
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a de le dévorer ; précipite-toi comme un tigre afiEaimé sur ma ^ mère; joins à ces abominables festins mes sreurs et leurs « enfants ; arrache mon fils des bras de sa nourrice et broie «ses membres sous ta dent carnassière. Nos soixante familles a t'offrent la même dégoûtante curée ; vas la saisir, vas. »
Sur un auditoire aussi passionné, cette énet^que sortie fit Teffet d'une étincelle sur une traînée de poudre. Le débat fut interrompu et pour rétablir Tordre, il fallut avoir de nouveau recours à Tlntervention de la force armée.
Marie succombait à ses émotions. Ce triste tableau que venait de tracer Germain était celui de sa propre maison. Elle aussi avait vu son seul soutien traîné dans un cachot, son repos s'enfuir et se flétrir son bonheur. D'une existence tran* quille et douce, elle avait brusquement passé à l'existence la plus agitée et la plus précaire. Cet enfant qu'elle tenait dans SCS bras^ ce vieux père frappé parla privation et par la douleur, tout cela était le fait de l'homme qu'elle avait sous les yeux, et non content d'avoir causé de telles ruines^ le monstre allait achever, compléter son œuvre de deuil et de destruction.
Le moment fatal s'approchait. Des accusés que leur position sociale mettait en évidence, le délateur allait passer aux prévenus qui appartenaient à la classe ouvrière^ et dire quelle part chacun d'eux avait prise au complot. Le véritable accusateur public n'était pas celui qui siégeait sous la toge, près des magistrats, dans le prétoire, c'était cet homme qui, après s'être fait le pourvoyeur des prisons, devait compléter sa tâche et préparer de la besogne au bourreau. Toutes ces pensées assiégeaient Marie et la glaçaient de terreur. La force qui l'avait jusque là soutenue, l'abandonnait à mesure qu'elle voyait s'avancer le dénouement. Sa vue se troublait ; la vois du témoin, les bruits de l'audience, n'arrivaient plus à soo oreille que comme un murmure confus. Machinalement, et sentant son cœur défaillir, elle s'était rapprochée du pèie Brontin et lui serrait la main dans une étreinte involontain:;
MAHIB BRONTIN. 387
pen à peu le sentiment de sa situation lui échappait, et elle sentait comme un vide se faire autour d'elle. Enfin Grisel, dans le cours de sa déposition, an'iva aux détails qui concernaient Toumer, et le président demanda au témoin :
— Qu*avez-vous à nous dire au sujet de Joseph Simard ? Cen fut assee, la mesure était comblée. Marie, qui jusque-là
était parvenue à se vaincre, sentit ses forces Pabandonner.
— Petit père, dit-elle d'une voix agitée, petit père î
— Qu'est-ce que tu as donc, fillette, lui dit le vieux serrurier, ramenant sur elle toute son attention.
— Soutenez-moi, je m'en vais, murmura Marie.
Cest tout ce qu'elle put dire. Un tremblement nerveux agita ses membres, et elle tomba dans une profonde syncope. Cet incident attira l'attention de l'auditoire et suspendit les débats. Joseph voulut courir vers sa femme; mais les gendarmes le retinrent. Une émotion générale se répandit dans l'enceinte. Il fallut lever la séance et remettre au lendemain la suite de la déposition. Portée au grand air, Marie reprit ses sens, et, en la conduisant vers son modeste asile, le père Brontin se disait:
— Ça ne peut pas durer comme ça, on me la tuerait. Il faut tirer la chose au clair, crédié ! il le faut. Pas plus tard que ce soir. Suffit!
Le bras d^an père.
Le père Brontin avait pris une résolution décisive. La vie de sa fille était pour ainsi dire suspendue à l'issue de ce fatal procès, et Grisel pouvait, en perdant Joseph, frapper Marie du
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même coup. Habitué à voir son enfant tous les jours, le yiesax seiTurier n'avait pas remarqué d'abord Tétai de dépérissement vers lequel marchait cette pauvre victime. La crise survenue en pleine audience l'éclaira ; sa tendresse en prit Talarme. En examinant mieux sa fille, il vit s'allumer sur ses joues ces couleurs acres qui trahissent la présence de la fièvre, et que Ton prend si aisément pour des indices de santé. Le père Brontin n'était ni un physionomiste ni un docteur, maisTamour a tant de prévoyance ! 11 comprit qu'il fallait sauver son gendre sous peine de se préparer un deuil ëtemeL
Venu à Vendôme aux frais du gouvernement, Grisel s^était logé dans la plus belle hôtellerie de la ville, et y menait une vie presque seigneuriale. Il occupait, avec sa concubine, le premier étage de la maison, affectait un grand luxe et se livrait aux raffinements de la bonne chère. Rien n'était assez bon, assez délicat pour lui. Comme les hommes mai élevés. il fatiguait pai' ses exigences les gens de service, battait sa maîtresse à tout propos, s'enivrait chaque soir jusqu'à Tébétement. Peut-être cherchait-il dans ces tristes habitudes une diversion à ses remords. Le stygmate du délateur faisait de lui un objet de répugnance univei*selle ; on le fuyait, on évitait sa présence. Vainement avait-il voulu se rapprocher des hommes qui, par conviction ou par devoir, appuyaient le régime directorial; personne ne s'exposait volontiers à son contact. On se servait de lui en le méprisant ; on payait largement sa honte; mais on le tenait à l'écart. Euphémie seule lui restait comme distraction et comme compagnie.
Lorsqu'à la suite de l'incident qui avait troublé l'audience Tolficier eut regagné son hôtel, il songea à clore dignement sa journée, et se fit servir un repas plus copieux et plus recherché que d'habitude. 11 célébrait ainsi sa première campagne jo> diciaire. Le gibier, le poisson, la venaison figuraient sur sa table ; des vins choisis arrosèrent le dîner, et, au dessert, le Champagne roula.
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— Phëmie, disait-il à sa complice, comme lui en proie aux ravages de FAt, n'est-ce pas Phémie, que j'ai été sublime ! Comme je les ai roulés, aplatis, ces Égaux ! parole d'honneur, il y avait de quoi rire.
— Pour ça, c'est sûr et certain, mon chat. Le bourreau et toi vous faites proprement la besogne. Quand vous y passez, il n'y a plus à y revenir. Vrai ! je ne te connaissais pas ce petit talent. Tu exécutes le discours que c'est un charme, mon bichon.
-^ As-tu remarqué la mine de Babeuf? Phémie !
— Pauvre cher homme ; tu lui as fait du tort. Tu as parlé trois heures de suite : autant de moins pour lui.
— Et le marquis donc! et Darthé, et Germain, et cet Italien qui a un si drôle de baragouin ! Un verre de liquide à leur santé, Phémie?
— Ça n'est pas de refus; Georges ! Et fais mousser! j'adore la mousse. Un soir après le jugement de Péris! le grand Yestris m'en versa du Champagne. Dieu quel être enchanteur !
— Encore le jugement de Paris! Tu veux donc que ça se gAte, Phémie !
— C'est plus fort que moi, mon chat. Dam ! un Vestris ; on peut l'avouer. Et quel connaisseur ! il n'y avait pas à tricher avec lui.
— As-tu bientôt fini, péronelle. 11 s'agit des Égaux et non de l'opéra. Modère tes propos, ou tu recevras une danse qui vaudra bien celle du grand Vestris.
— Possible, mon chat, mais ce n'en était pas moins un mortel délirant. Eh bien je l'ai retourné à première vue. Tu ne m'ôteras pas cet honneur. ,
— Encore !
— Suffit, je me tais, je sais jouir intérieurement de mes triomphes. Ça te tanne; soit, n'en parlons plus : c'est fini, mon chat. N'empêche que c'était un gaillard joliment bâti!
Le couple en était encore aux premières fumées de
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rivresse; mais les bouteilles se succédaient et lestâtes i mençaient à s^alourdir. Grisel avait le vin taciturne : Euphémie au contraire Tavait très-babillard. Elle cherchait à aiimonter la conversation et n'obtenait souvent pour toute réponse que ce grognement sourd à Tusage des ivrognes. L*œil de Grisel clignotait déjà et prenait une expression hagarde ; la bouche s'empfttait, le geste indiquait cette prostration qu'engendrent les excès de boisson. Euphémie ne savait plus comment réveiller cette nature affaissée, quand le nom de Joseph Simard arriva sur ses lèvres :
— Joseph Simard ! s'écria Grisel, se redressant tont-à-coop. Simard ! en voilà un que j'habillerai demain. Il aura le vêtement complet ; je m'en charge.
Euphémie n'aimait pas les ^ux et n'avait jamais pris parti pour aucun d'eux, si ce n'est pour Joseph. Elle s^intéressait au jeune ouvrier, et plus d'une fois elle avait payé de sa personne pour le défendre contre son délateur. Comme toutes les créatures de cette trempe, elle s'était peu à peu attachée à cette cause en raison même de ce qn'dle avait eo à endurer en la soutenant. Aussi engagea-t-elle résolument le combat.
— Tu es donc toujours un monstre, Georges, que ta veui perdre un honnête garçon, un pauvre diable d'ouvrier?
— Monstre ou non, il y passera, Phémie. Quand on a des épouses vertueuses^ on le paye. C'est bien le moins.
— Comment ; mais rien ne te touche ! Tu as un caillou en place de cœur. Pauvre petite mère ! comme elle a souffert à toutes ces audiences ! Elle était sur l'arbre de la croix !
— Ah bien! elle en aura d'autres. Ça lui apprendra à faire la bégueule.
— Voyons, Georges, un peu de pitié ; aie au moins un bon mouvement. Je ne suis qu'une traînée, mais j'ai des retours^ vois* tu. Fais-le pour moi, mon chat; je te revaudrai ça; laisse cet ouvrier tranquille. Au fond, que t'a-MI
fait? Rien. Eh bien ! sauve-lc. Les tionnes actions comptent double là-haut. Allons, soyons, soyez aimable pour votre Phémie, monsieur.
En même temps elle s^était levée et s'approchait de lui pour user, vis-à-vis de son sultan^ de tous les genres de séduction. Grisel s'était de nouveau assoupi, et loin de se montrer flatté des avances de sa maîtresse, il la repoussa d'une manière brutale.
— Allons, voyons, laisse-moi, ajoute-t-il, tu vois bien que tu m^ennuies. Je n*ai pas le cœur aux bêtises. Un peu de paix, et va te coucher.
(Tëtait là le seul affront auquel cette malheureuse créa* ture fût encore sensible. Aussi se releva-t-elle animée d'une réritable colère et montrant lé poing à son maître :
— Tu n'es qu'un lâche et un scélérat! s'écria-t-elle. Tu n^as de courage que contre les femmes?
— Ah! très-bien! répliqua l'officier en sortant tout-à-coup de sa léthargie, je comprends ; le temps est à l'orage. Il faut que nous passions à la danse qui n'est pas celle du citoyen Vestrig.
— Misérable, continua la courtisane qui affrontait cette fois la tempête sans s'émouvoir; c'est toujours là ton cheval de bataille. C'est bon, quelque jour je me vengerai. Je te ferai avaler de l'arsenic comme à vieux rat. Vas ton chemin.
— De l'arsenic, pristi ! Ça se gâte plus que jamais. En avant le grand remède.
11 se leva en chancelant et chercha à saisir sa victime ; mais celle-ci avait conservé plus de sang-froid que lui et se dérobait à sa poursuite. Cette scène dura quelques instants, et pour la terminer^ Euphémie gagna la porte qui était restée entr'ouverle et s'échappa de l'appartement. Grisel voulut courir sur ses traces, mais au moment où il atteignait l'escalier, il se sentit retenu par deux mains puissantes qui le ramenèrent avec une force irrésistible dans la chambre qu'il venait
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de quitter. Chacun de ses bras était enchaîné comme dans un élau et, à chaque mouvement qu*ll faisait, il sentait une pression qui lui broyait les membres. L^obscurité du palier ne lui permit pas d'abord de reconnaître à qui appartenaient ces deux vigoureux instruments, mais quand il eut gagné à reculons la pièce éclairée, il vit qu^il avait affaire au père Brontin :
— Tiens, c'est encore toi, vieux Gyclope ; lâche-moi, donc; tu me détériores.
— Pas encore, répliqua le serrurier, en poussant la porte avec son pied, j'ai à causer un brin avec toi.
— Mais, saprebleu, c'est que tu me démolis avec tes pinces! Nom de nom, quels outils!
— Pais pas attention! C'est le petit jeu. Tont-à-rheure. nous visserons ça un peu plus serré. Écoute-moi, citoyen Grise] .
— Du tout, je vais crier au secours si tu ne me lâche» pas : c'est un guet-apens abominable !
— Alors, mon ofQcier, tu m'obligeras à t'assommer d^uii coup de poing, là, sur place, comme un bœuf. Voyons, S!)yons raisonnable, ou je lâche le grand ressort.
— Aie ! aie 1 Clyclope, pas de mauvaise plaisanterie, tu me piles les os. Lâche-moi, que diable!
— Quand je me serai expliqué, citoyen Grisel, pas plus tôt. 11 n'est rien qui se fasse obéir plus promptement que la
force musculaire. Grisel comprit qu'il était à la discrétion de l'athlète et que toute résistance pourrait compromettre Tintégrité de ses membres, il se résigna donc par prudence et dit avec une soumission apparente :
— Eh bien ! qu'y a-t-il pour ton service, vieux? Tu sais bien que les anciens peuvent compter sur moi !
— il y a, mon officier, que tu es un infâme. Depuis le commencement de ce procès tu t'acharnes après ma famille. Li femme te résiste, et c'est le mari qui en porte la peine; tu le
parjures afin de te \enger^ et tu crois que le père Brontin laissera passer tout cela sans dire mot!
— Nom de nom! ne serre pas tant, citoyen; tu abuses de ta poigne.
— Nous ne sommes pas au bout, Grisel. Le passé est passé, n^en parlons plus. J'ai eu tort de ne pas m*en mêler plus tôt, Toilà ce que je regrette. J'aurais mieux (ait de f achever quand je te surpris dans la maison et de te tuer comme un chien. (Tétait autant de bAclé ; il n'y aurait plus à y revenir. Malheureusement, on ne s'avise pas de tout.
— Merci du regret ; il est flatteur.
— Je croyais la leçon suffisante : c'était mal te juger. Avec des êtres comme toi, quand on veut qu'il n'y ait plus de poison, on doit se délivrer de la bête. Tu étais trop enragé pour guérir, il fallait f abattre ; je ne l'ai pas fait. C'est un tort, crédié !
^- Attention, Cyclope, tu me fracasses le poignet I
— Enfin c'est comme ça; passons à autre chose. Ck)mment penses-tu le prendre à l'audience de demain, au vis-à-vis de mon gendre ? Voyons, parle !
— Mais, père Brontin, il me semble que tu n'es pas le jury pour que je te réponde !
— Jury ou non, parle ; c'est sérieux, vois-tu, ajouta le vieil ouvrier d'un air solennel.
— Sans doute, c'est sérieux, répliqua Grisel intimidé malgré lui; mais tu comprends bien, père Brontin, que je ne puis pas déposer à l'audience autrement que dans Tinstruction. A quoi cela ressemblerait-il ?
— C'est ton dernier mot, Grisel. Tâche d'y réfléchir, ça peut nous mener loin.
— Sapristi! ne serre donc pas tant! quels gueux d'étaux! Parole d'honneur, tu m'endommages.
— Eh bien! alors, explique-toi vite.
— Que veux-tu que je te dise? père Brontin : l'affaire aura
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son cours. Je ne peux ^as déposer aujourd'hui noir, demain blanc, fai un rôle dans le procès, il faut que je le soutienne. Si je me détracte pour un, je suis coulé.
— Ah! c'est comme ça, s'écria le père Brontin en secouant son interlocuteur et faisant craquer ses membres entre ses doigts. Ah ! c'est comme ça, ajouta-t-il sans tenir oimipfe des jurons et des cris désespéi'és du patient. Eh bien ! ëa>ute. Tu vois devant toi un homme qui est décidé à tout, qui ira ani galères, à Téchafaud, pour te donner une leçon. SooYien»4oi bien, Grisel de ce que je Tais te dire : Si Joseph Simatd est condamné, le jour même de la condamnation, je t'assomme. Oui, je t'assomme, pmirsuivit-il en élevant la voix, foi de père Brontin ! Maintoiant, condui&-toi comme tu Fentendras, je ne t'aurai pas pris en traître.
En même temps, il fit pirouetter l'officier sur lui-mêoae et lui secoua les bras à les désarticider. C'était une manière &• milièi^ de prendre congé et de terminer l'entreTue. Cependant, avant de quitter la chambre, le serrurier se tourna encore du côté du militaire et igouta :
— A demain, Grisel, je serai à Taudience.
Le soudard demeura un moment comme anéanti par cette scène. Ses membres brisés attestaient la puissance musculaire de l'homme qui le plaçait sous le coup d'une rétractatiiMi ou d'un châtiment. Il n'y avait pas à se faire illusion, le père Brontin ne s'était pas avancé ainsi pour reculer. Gonune tous les fanfarons d'honneur, Grisel se comportait bravement dans une rencontre; sa supériorité dans le tir et dans l'escrime le rassurait et lui donnait de la confiance. Mais ici ces avantages étaient nuls, et la nature avait si richement doté son antagoniste, que l'issue d'un pugilat ne pouvait être douteuse. Grisel avait toigours professé un grand respect pour les athlètes, et la manière dont le pèie Brontin s'était expliqué laissa de profondes traces dans son esprit. Euphëmie qui venait de rentrer, éprouva les plumiers effets de cette dispo-
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sition : le bratal se vengea sur eUe de Tassaut qu'il venait d'essuyer.
Quand Giisel parut le surlendemain à Taudieuce, il avait rabattu quelque chose de son aplomb. Le président le pressa un peu vivement au sujet de Joseph Simard, sur lequel Tinstruction faisait peser d'assez lourdes charges. Or, jusque là, aucun témoin n'avait parlé de l'ouvrier, et les prévenus dans leurs interrogatoires, s'étaient fait un devoir de rétablir les choses sous leur véritable jour. Les réponses de Grisel étaient donc décisives quant à cet accusé. Comme il l'avait dit la veille, le père Brontin était là, près de Marie, pâle et mourante. Le regard du vieil ouvrier n'exprimait pas le défi, mais une résolution calme qui en imposait encore plus; il y avait dans son attitude de la tristesse et une certaine solennité ; il soutenait sa fille qui n'avait pu trouver de siège, et laissait de temps en temps tomber sa tête sur la poitrine de son père. Grisel comprit quelles passions se cachaient sous cette apparence calme, et que le dévouement de cet homme pour son enfant irait au besoin jusqu'à la venger au prix de sa tête. Cette pensée le rendit circonspect; il éluda avec habileté tout ce qui pouvait compromettre sérieusement Simard, et, sans se rétracter, il parvint à rendre sa situation meilleure. Mais, comme s'il eût voulu faire expier à d'autres la violence qu'on lui faisait, il se monti*a impitoyable pour les chefs du complot, et revint avec acharnement sur les moindres circonstances de l'accusation. Un nouvel orage éclata alors parmi les prévenus, et il fallut faire retirer l'officier en butte à des apostrophes violentes. 11 obtint de ne plus paraître aux débats, et, le soir même, il se remit en route pour Paris avec sa concubine.
Le procès se prolongea encore pendant six semaines au milieu d'interminables plaidoiries. Dartbé conservait son calme habituel, Babeuf continuait à offrir sa tête dans une suite de péroraisons. Chaque jour il parlait et prodiguait les images. « Génie de la liberté, disait-il, que de grâces j'ai à te rendre
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<c de m'avoir rois dans une situation où je suis plus libre que « les autres hommes, par cela même que je suis chargé de « fers. Quelle est belle ma place ! Quelle est belle ma cause!» D'autres fois revenaient, sous une nouvelle forme, la peost^ du sacrifice et un appel à la postérité. « Cependant, s'écriait- « il, si notre mort est résolue, si la cloche fatale a sonné pour « moi, il y a longtemps que je suis résigné. Constamment « victime dans cette révolution , je suis familiarisé avec les « supplices. La roche tarpéienne est toujours présente à mes « yeux^ et Gracchus Babeuf est trop heureux de mourir f^ir t son pays. Eh bien ! tout considéré, que manque-t-it à ma a consolation ? Puis-je attendre de finir ma carrière dans nu « plus beau moment de gloire? Nous vîmes la vérité jaillir «< de tous les pinceaux pour buriner, dès notre vivant, les faits « qui nous honorent et feront éternellement la honte de nos « persécuteurs. »
Les plaidoiries terminées, Vaccusateur public prit ses conclusions; il appelait sur trente prévenus et entre antres sur Simard, la peine capitale. Marie ne put pas supporter jusqu*au bout les émotions de Taudicnce; elle y succombait, il fallut l'emmener. Pendant les deux jours où les jurés délibérèrent, soit sur les questions incidentes, soit sur la question principale, une fièvre ardente la retint dans son lit.
Enfin, dans la nuit du 6 au 7 prairial an V (27 mai 1796) le verdict fut rendu. L'aspect de la salle avait quelque chose de sombre et de sévère; les tambours battaient, rartillerie roulait dans les rues, et un corps de troupes imposant gardait le> avenues de la maison de justice. Quand les prévenus furent tous placés sur leurs bancs et qu*un silence profond se fut éiàbli dans rassemblée 9 le jury entra. On lui avait posé deu\ questions : Tune sur le fait du complot ; Tautre au sujet de provocations verbales ou écrites au rétablissement de la constitution de 93. Ce dernier grief, d'après une loi récente, emportait également la peine de mort. Sur seise jurés, quatre voix
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eussent suffi pour Facquittement; il n'y en eut que trois : mais treize voix déclarèrent les accusés non coupables sur le premier chef; treize voix reconnurent neuf d*entre eux coupables sur le second chef. C'étaient Babeuf, Darthé, Buonarotti, Germain, Cazin, Blondeau, Macoy, Menessier et Bouin; deux étaient contumaces, les sept autres présents. La cour rendit sur-le-champ un ai*rét qui condamnait Babeuf et Darthé, à la peine de mort, et leurs complices à la dépoi*tation. Joseph Simard était acquitté.
^A peine le président avait-il prononcé la sentence, qu'un tumulte violent éclata sur le banc des prévenus. Darthé et Babeuf venaient de se frapper; on les vit s'affaisser sur euxmêmes et tomber ensanglantés. Cependant, ni l'un ni Tautre ne succombèrent; on les ramena en prison, où ils attendirent, le fer dans la plaie et au milieu de vives douleurs^ Fbeure du supplice. Babeuf mourut en recommandant sa famille à la foule assemblée. La fatalité qui s'attachait au nom du Gracque n'épargna pas ses enfants. Deux d'entre eux furent enlevés dans les tourmentes de 1814 et 1815 : l'un disparut sans qu'on ait pu savoir ce qu'il devint; Vautre se précipita du haut de la colonne Vendôme, lors de la seconde entrée des alliés.
Le jour où l'arrêt fut rendu, Marie était en proie à un délire du plus mauvais caractère. Des rêves affreux l'obsédaient, des paroles incohérentes s'échappaient de sa bouche. La pensée de l'échafaud semblait la dominer, et, frappée de terreur, l'œil hagard, les traits bouleversés, elle s'élançait de temps en temps hors de son lit, en criant : AiTêtez! Arrêtez! Le père Bronlin, redoutant quelque accident fâcheux, n'avait pu quitter sa fille. Cependant le roulement des tambours, les bruits de la rue, le déploiement des troupes, lui indiquaient que le moment décisif était proche, et que le sort de son gendre allait être fixé. Que faire? Marie ne se calmait pas, et la moindre imprudence pouvait lui être fatale. D'un autre côté, que de- ^\enai) Joseph? Enfin, cédant à son impatience, le vieux ser-
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lurier allait s'éloigner pendant quelques instants, lorsque la porte s'ouvrit et donna passage à un hooinoe. (Tétait son gendre; il était acquitté^ il était libre! Malgré le mal qui la terrassait, la pauvre femme le reconnut, et d'un bond, se précipita vers lui. On eut beau vouloir Tarraclier des bras de Joseph, elle rétreignait avec une force fébrile.
— Laissez-moi, laissez-moi. disait-elle; on veut me le prendre pour le guillotiner.
Enfin rabattement succéda à cette prise ; elle s'endormit d'un sommeil plus calme, en tenant la main de Joseph dans les siennes. Au réveil, l'œil était naturel , le pouls régulier, la respiration tranquille. Elle se tourna vers son mari, et l'enlaçant de ses bras :
— Te voilà enfin! dit-elle. Rassure-toi, je vais mieux. Tu es sauvé, n'est-ce pas? Eh bien ! moi aussi.
— Ne babillons pas trop, fillette; le médecin le défend, dit le sermrier en rajustant les couvertures du lit.
— N'ayez pas peur, petit père, repliqua-t-elle en tendant la main au vieil ouvrier ; Joseph est là.
xvu
Marie n'était pas arrivée au terme de ses épreuves. Les dmes blessées ont besoin de ménagements, et Joseph ne comprit pas qu'il lui restait beaucoup à faire pour achever cette cure. L'ouvrier aimait sa femme, mais cette affection n'avait ni le caractère exclusif, ni la sensibilité exquise qui animait la tendresse de Marier Le jour même où la pauvre ouvrière revenait à la vie par une de ces réactions que le cœur seul
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opère, Jo8q>h parut beaucoup plus occupé de ses complices que de la malade, et au lieu de lui consacrer tous ses instants, il sortit pour aller suivre au dehoi*s les événements qui se préparaient. Avec rillusion habituelle aux hommes de parti, les prévenus que la cour avait acquittés croyaient que l'exécution de Darthé et de Babeuf n'aurait pas lieu sans résistance. Ils slmaginaient que, de tous les environs, les patriotes accourraient en Torce, disperseraient les troupes et arracheraient les deux victimes à i'échafaud. Il leur semblait impossible que Ttvresse dans laquelle trois mois de débats les avaient tenus^ que cette exaltation fiévreuse dont ils étaient pénétrés, n*eussent pas été contagieuses et répandu au loin des ferments de révolte. Aussi quel ne fut pas leur désappointement quand Os virent que la justice suivait son cours de la manière la plus tranquille et la plus complète ! (Tétait la dernière déception qui leur était réservée.
Joseph passa la journée entière dans des conférences avec ses complices. Loin de guérir le fanatisme sombre de Tou vrier, la persécution y avait ajouté le désir de la vengeance; il n'aspirait qu'à une revanche et cherchait à y engager ses compagnons d'infortune. Rien ne lui semblait plus facile que de tenter un coup de main ; il suffisait pour cela de quelques hommes déterminés. Mais ses projets audacieux n'eurent point d'échos ; Joseph resta seul de son avis. Parmi les prévenus renvoyés de la poursuite, un désir dominait surtout, celui de ne plus s'exposer à la légère. L'ouvrier chercha vainement à leur faire partager ses passions; ils restèrent inébranlables. Quand il vit que ses efforts étaient vains, il alla se placer devant I'échafaud, assista au supplice dans un silence morne, et suivit les corps des victimes jusqu'à la fosse qui avait été ouverte pour eux. Il ne quitta ce théâtre de deuil que lorsque la nuit fut venue le surprendre.
Pendant ce temps, Marie dévorait son amertume et souffrait (les douleurs de l'attente. Langui^^sante et affaiblie, elle aurait
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eu besoin de toute la joie que lui causait la présence de Joseph pour se rattacher au bonheur et à l'espoir. Pourquoi n'étail-il pas là ? N'était-ce pas assez de cette longue et cruelle séparation qui, depuis onze mois, avait jeté tant d*ombres sur sa tIc? Où était-il ? et qu*avait-il de plus précieux que sa femme encore alitée et souffrante? Ces idées navraient Marie, obsédaient son chevet, la blessaient dans ses affections. 11 est pour l'ânie un état où la sensibilité acquiert un développement funeste ; rien ne se sent alors à demi, et la moindre peine cause d'irréparables ravages. LUmagination se crée des fantômes, Texistence n*est plus qu'une longue crise et une suite d'émotions. En pleine santé, le travail et les distractions quMl amène tempèrent ce que la tendresse a de trop exigeant et la jalousie de trop impérieux ; mais à mesure que le corps se débilite, la tète sait moins se défendre contre les terreurs et les visions qui l'assiègent. Dans ces cas là^ ou l'on fait souffrir les autres ou Ton souffre seul. La pauvre Marie ne savait que souffrir.
Joseph ne devina pas ce qui tourmentait cette 4me et la vouait à un suicide lent et secret. 11 ne vit là-dedans qu*un mal physique dont le temps et les soins devaient triompher. Pour pénétrer dans ces abîmes du cœur il fallait plus de délicatesse que l'ouvrier n'en avait, plus de clairvoyance, peutêtre plus de tendresse. Tout grossier qu'il était, le père Brontin ne s'y trompait point ; l'amour l'éclaira ; il vit pourquoi sa ûlle s'en allait de rechute en rechute. 11 voulut parler; mais Marie l'arrêta, elle exigea le silence. A quoi une explication eût-elle servi ? Etaieut-ce là des blessures qui se réparent ? Dès que Joseph ne comprenait pas, c'est qu'il n'était pas digne de comprendre. Enseigne-t-on aux cœurs à battre à l'unisson, à se chercher, à se répondre? Marie avait deux rivales : l'ambition et la haine : elle était résignée à son sort ; elle allait se retirer ne pouvant les vaincre.
Dans l'état où se trouvait la malade, il devenait impossible de quitter Vendôme, et celte ville était un trop petit théâtre
pour un homme qui avait joué un rôle important dans les procès de Babouf. Tant que les cinq conjurés que la cour avait condamnés à la déportation, habitèrent la prison du lieu, ce fut pour Joseph une distraction et un but. Chaque jour, il allait les voir et continuait à s*exalter avec eux. Chez ceuxlà il trouvait des dispositions qui s'accordaient avec les siennes et le sentiment de révolte qui accompagne le châtiment. Quand Tordre du transférement fut arrivé, Joseph reçut les dernières instructions de ses complices ; on le chargea de lettres pour les frères et amis de Paris, on lui ménagea un rôle important dans la reprise des projets de révolte. L'orgueil de rouvrier s'en accrut ; il prit son rôle au sérieux et se crut appelé à recueillir Théritage du Gracque. Comme il importait de ne pas laisser refroidir le mouvement, il quitta Vendôme en cherchant un prétexte spécieux pour couvrir son absence.
Marie restait seule avec son enfant et le père Brontin. Tant de secousses avaient ébranlé sa constitution qu'il était difOcile du croire qu'elle y pût résister longtemps. Le mal avait son siège dans les sources môme de la vie; aucune fonction ne se faisait sans trouble, et la malade s'éteignait. Dans le cours de nuits sans sommeil , sa pensée courait à la recherche de Joseph^ et dans les heures d'assoupissement, son nom était encore sur ses lèvres. Tous les symptômes aigus avaientd'ailleurs disparu; une langueur générale les avait remplacés. On eût dit que la malade n'avait plus assez de force pour soufTiir beaucoup, ni assez de vitalité pour essuyer une crise. C'était comme une lampe dont la clarté s'affaiblissait peu à peu, faute d'aliment.
Le père Brontin assistait à ce spectacle avec un désespoir muet. Dans le jour, il fallait se rendre au travail; le soir venu, il s'établissait auprès de Marie, et ne la quittait pas de toute la nuit. Quand elle reposait, il s'étendait dans un coin de la chambre, et prenait un peu de repos; quand elle s'éveil-
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lait, il était sur-le-champ à ses côtés. Jamais garde-malade ne fut plus vigilante ni plus attentive. Le moindre mouYement, la moindre plainte le trouvaient debout. Cette vie de fatigue et de douleur ccncentrée éprouvèrent le Taillant athlète; sa santé, inaltérable jusque là, en reçut quelques atteintes. Il n'en fallut pas moins battre le fer pour nourrir Fenfant et procurer quelques médicaments à la mère. Marie, à qui rien n'échappait chercha alors à tromper le vieil onvrien elle lit plus d*efforts pour cacher son mal et se contint souvent la nuit de peur de réveiller son père. MaisBrontin ne se laissait pas abuser, il opposa ruse à ruse et déjoua ces attentions ingénieuses par des soins encore plus ingénieux. Entre ces deux cœurs, c'était un échange d'affection qui se révélait dans les moindres détails. Brontin, dans les premiers temps delà maladie, accusait parfois Joseph et ne lui épargnait pas les reproches. C'était pour Marie un cruel supplice et comme si on eût retourné le fer dans sa plaie. Quand Brontin se fut aperçu de cela, il se contint et ne paria plus de son gendre qu'avec douceur. Marie l'en remerciait par des sourires qui le comblaient de joie.
Trois semaines s'écoulèrent ainsi sans que Joseph Siman! reparut. Il avait retrouvé à Paris les restes dispersés de la conspiration, et, en sa qualité d'accusé de Vendôme, Il s'é)aiî sur-le-champ créé parmi eux une influence. Bientôt il se laissa emporter dans ce tourbillon et y apporta toute la chaleur d'un cœur aigri. L'ancien parti révolutionnaire, le parti de la commune et des comités existait encore malgré des pertes successives ; Simard alla voir les chefs et reçut d'eux un accueil qui le remplit d'orgueil. On songea à reconstituer un nouveau groupe de mécontents qui ne devaient être vaincu que par le coup d'état du 22 floréal. La propagande parmi les classes ouvrières était confiée à Joseph, et personne n'avait plus que lui l'activité et la résolution nécessaires pour conduire cette entreprise délicate. Ainsi il allait de nouveau se lancer dans
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la carrière des complots, et Texpérience du passé était perdue pour lui. La pauvre Marie était bien oubliée !
Cependant Simard songea à ramener sa famille à Paris. Il avait reçu quelques secours des hommes influents du parti, et U pouvait faire voyager commodément sa femme : il se rendit donc à Vendôme, et entra dans la chambre de Marie sans y être attendu. Dès le premier coup-d'œil, Touvrier fut frappé du changement qui s'était opéré dans Tétat de la malade. L'amaigrissement était arrivé au dernier degré; la peau, d*un jaune mat, adhérait aux cartilages, les joues étaient flétries, les yeux enfoncés dans les orbites, les pommettes marquées de plaques d'un rouge terreux, les mains si décharnées qu'on eût dit celles d*un squelette. Marie se trouvait seule avec son enfant ; le père Brontin travaillait à la forge voisine pour y gagner le pain de la journée. Quand la pauvre femme vit entrer Joseph, un sourire d'ange anima ses lèvres péUies.
— Te voilà, dit-elle d'une voix faible et douce, j'avais un pressentiment que tu allais venir.
L'ouvrier la regardait avec angoisse : ce spectacle le navrait. Pour la première fois il comprit qu'elle était l'étendue du mal. Aussi à peine eut-il la force d'embrasser sa femme et de lui dire:
-^ Marie, je t'ai laissé bien longtemps seule, n'est-ce pas?
— Tu reviens, Joseph, cela suffit : oublions le reste. Mon père m'a soignée ; si tu savais comme il est bon !
Chaque mot était un coup de poignard pour l'ouvrier : cette douceur l'accablait, il eût mieux aimé des reproches. Pour contenir ses larmes prêtes à s'échapper, il prit son jeune enfant et l'accabla de caresses. Marie le suivait de l'œil et semblait jouir de cette scène comme d'un dernier bonheur. Enfln, se recueillant dans un suprême effort, elle ajouta :
— Assieds-toi, Joseph, là, près de moi, avec l'enfant sur tes genoux. J'ai quelque chose à te dire.
Dominé par Taccent de cette voix, Toiivrier obéit. Marie éleva péniblement le brasjusqu*à son épaule, et, lerapprcchant de son cœm% elle lui dit :
— Mon ami, je vais bientôt te quitter; il faut que j'em* ploie le temps et la force qui me restent.
— Quelle idée, Marie !
— Joseph, je connais mon état; je suis prête ; la mort o'a rien qui m^effraie. A quoi servent les illusions?
— Tu es si jeune, Marie ; la jeunesse a tant de ressources !
— Jeune, mon ami , l'est-on jamais quand on est malheureux? J'ai souffert comme si j'avais vécu un siècle.
— Pauvre ange!
— C'est le sort, Joseph. Dieu Ta voulu ainsi; il faut s'y soumettre. J'irai prier là haut pour toi et pour mon enfant.
Tout cela était dit avec un son de voix si pénétrant, qu il était impossible de n'en pas être attendri. L*ouvrier n'y résista plus et répandit des larmes ; Tenfant , que cette scène avait rendu attentif, se mit aussi à pleurer, et la pauvre merv eut besoin de toute sa force pour résister à tant d émotions.
— Joseph, mon ami, voyons, dit-elle, parlons laison: j'ai encore une prière à te faire. C'est séiieux, entends-tu.
— Parle, Marie.
— Promets-moi d'avance que tu ne me refuseras pas. Il s'agit du dernier vœu d'une mourante. Me le promets-tu?
— Quoi que tu demandes, Marie, je te le promets.
— Quel bonheur! s'écria-t-elleen cherchant à lentourer de ses deux bras amaigris; je m'en irai donc heureuse ! Que tu es bon, mon Joseph !
— Mais, pauvre chère âme, répondit l'ouvrier, est-ce que je t'ai jamais rien refusé? Pourquoi douter ainsi de mot?
— C'est vrai, mon ami, c'est moi qui ai tort ; j'ai eu trop do réserve avec toi : j'aurais dû parler plus tôt. Eh bien ! écoute. Promets-moi de renoncer à la politique.
Joseph Siniard ne s'attendait pas à cette demande; c'était le
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coup le plus direct et le plus rude qu'il pût recevoir. On le frappait dans ses illusions. Cependant, en face de ce lit de mort, il n*osa pas retirer sa parole et se contenta de répondre :
— Renoncer à la politique, mais pourquoi cela, Marie ?
— La politique, mon ami^ n'est pas bonne pour des gens comme nous. Les grands seuls en profitent, les petits s'y brisent. Si le deuil est entré dans notre maison, c'est à cause de la politique. N'étions-nous pas heureux ? dis-le moi. Vois où nous en sommes.
— Cela a tenu à bien peu de chose, Marie, dit Touvrier en â*exaltant.
— C'est bon, c'est bon, monsieur le conspirateur, réponditelle d'une voix caressante, on vous reconnsdt bien là. Toujours des illusions. Joseph renonces-y, je t'en conjure. Moi j'étais ta femme; une femme prend son bonheur où est celui de son mari. J'ai souffert, parce que tu as souffert, c'était mon devoir. Mais notre enfant, mon ami, cet ange que je te laisse, veux-tu donc qu'il manque de tout, si tu vas en prison ? Mon ami, ajouta- t-elle d'une voix plus élevée et plus solennelle ; jure-moi de renoncer à la politique ?
En même temps Marie fixait sur l'ouvrier des regards éperdus et suppliants; il fut vaincu et dit d'une voix ferme :
— Marie, je te le jure.
— Merci, mon Joseph, je meurs contente.
La force qui, jusqu'alors l'avait soutenue, parut s'éteindre tout à coup. Elle laissa tomber ses deux bras, et peu à peu se renversa sur les coussins. La respiration, libre jusqu'alors, devint embarrassée, et un hoquet convulsif se fit entendre. Le père Brontin entrait dans ce moment, après l'heure de son travail. Il aida son gendre dans les derniers soins à donner à la mourante. Tout fut inutile ; après une demi-heure d'agonie, Marie alla rejoindre la famille des anges, d'où elle était venue. Joseph demeura pendant quelques minutes plongé dans un
abattement profond, puis comme si une pensée soudaine i^eùt écîairë.
— (Test pourtant Grisel qui me Ta tuée, s'écria-t-il ! Infâme, je te rejoindrai, fût-ce au bout du monde.
— Joseph, répondit le père Brontin d'une voix grave, n'accuse personne : ce n'est pas Grisel qui a fait tout le mal.
Le vieux serrurier ne résista pas au coup qui l'avait frappé; quelques mois après il allait rejoindre sa fille dans le champ du repos.