‹ NouvellesChapitre 4 sur 20 · LES · texte numérisé non relu

LES

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Mm lof« dm conelerge.

Rien n'est plus doux que le spectacle d'an bonheur vrai, d'une joie sincère : le cœur s'y dilate et se laisse gagner par la contagion. Sous les lambris des riches, de pareilles émotions âont rares et presque toujours troublées. Le piaisirs'y mélange d'amertume, Tintrigoe y yerse ses poisons, les passions y effeuille*- * leurs soucis. On prend si volontiers l'agitation pour le contentement et Tombre du bonheur pour le bonheur même ! Chez les pauvres gens, point de ces fictions. A quoi pourrait servir un masque quand on n'a personne à tromper? Aussi leurs joies sont-elles plus réelles, et en même temps plus Mves. Il en est de cela comme de leur sommeil que la fatigue rend plus profond.

Ces vérités, qui ne sont, hélas ! comme beaucoup d'autres vérités, ni neuves ni consolantes, n'ont d'autre but que d'expliquer certain air de fête dont se décorait, le 20 mars i841, une loge de concierge, située dans le haut du faubourg du Roule. Cette loge occupait en partie le rez-de-chaussée d'un avant-corps de bâtiment qui allait rejoindre, par des constructions latérales, un foi-t bel hôtel assis entre cour et jardin. Quoique la nuit fût venue, il était facile de distinguer, à la lueur de deux becs de gaz, un perron demi-circulaire, sur lequel s'ouvraient des salons somptueux. Mais ce côté de Thabitation demeurait alors plongé dans l'immobilité et le silence : la loge seule s'éclairait de lueurs Inaccoutumées et retentissait de bruits étranges. Aux ondulations inégales de la flamme on aurait pu redouter un commencement d'incendie^ si des arômes significatifs, joints à un grésillement sonore,

140 LES IDOLES d'argile.

n'eussent éloigne toute idée de péril et trahi le secret de cet intérieur.

11 y avait gala chez le concierge Falempin, ex-sergent aux grenadiers de la garde impériale, et, en épouse pénétrée de ses devoirs, madame Falempin, cantinière émérite, surveillait d'un œil vigilant et humectait avec sollicitude Tun des plus beaux dindonneaux qui eussent jamais paru sur les éventaires du marché de la Vallée. Loin de se déprimer sous Taclion du feu, les flancs de la victime semblaient s'y nourrir d'une substance nouvelle, grâce au cortège des préparations et ingrédients accessoires. 11 faut dire que Tart de la cuisine n'avait point de mystères pour la mère Falempin : c'était une si brillante école que celle de la grande-armée, quand la victoire lui tenait lieu d'ordinaire I L'ex-cantinière se rattachait à ces traditions, aujourd'hui bien méconnues; elle avait peu de recettes , mais ces recettes dataient de la glorieuse époque. Personne ne rôtissait comme elle; la guerre avait fait éclore ce talent, et comme il s'était exercé d'abord sur des animaux généralement réfractaires, en Espagne sur des rats, en Russie sur du cheval, la mère Falempin, rendue aux fourneaux civils, avait abordé le rôt usuel en se jouant et avec cette ai- ^sance que donne l'habitude de la difficulté vaincue. Aussi était-^e plaisir de voir arriver à point la pièce soumise en ce moment à sa vieille expérience. Les tons roux s'y distribuaient d'une manière uniforme, sans interruption comme sans excès, et un parfum savoureux qui s'exhalait de l'âtre témoignait que les résultats étaient à la hauteur des procédés.

Cette scène n'avait encore qu'un seul témoin : il est yrai qu'il en valait mille pour la part qu'il y prenait. C'était un gros garçon de vingt-cinq ans, vêtu en ouvrier, robuste d'ailleurs, bien découplé, haut en couleurs et de bonne mine. Pendant que la mère Falempin essuyait avec son tablier son front ruisselant de sueur et rajustait sa cuifie, d'où s'échappaient en désordre quelques mèches de cheveux gris, le jeune

LES IDOLES D AlfOILB. 141

homme se tenait comme en arrêt sous le manteau de la chemiiiëe. immobile, silencieux, livré à une contemplation muette. Son œU ne quittait pas la tige de fer sur laquelle le dindonneau accomplissait son évolution ; il suivait ce mouvement mécanique avec intérêt, presque avec attendrissement. En vain la violence du feu couvrait-elle ses joues d*une cou* che écarlate; il supportait cette épreuve avec une résignation stoîque et restait à son poste comme un soldat devant le canon. Le désir brillait dans son regard, la satisfaction éclatait dans ses narines épanouies. Tout occupée qu'elle fût de ses préparatifs, la mère Falempin remarqua cet air, cette pose; et, secouant TouTrier avec un poignet digne des beaux jours deTempire :

€ Eh bien ! Anselme, lui dit-elle, qu*est-ce que tu fais là ivec tes extases? La brocbe se gardera toute seule, mon gars : pas besoin d'y rester de planton. »

ku lieu de répondre à cet appel, le jeune homme continuait à tenir les yeux fixés vers Tobjet de sa sollicitude.

« Gomme U rient bien, le drôle! s*écria-t-il. Pristi ! comme 0 prend couleur ! Ça fera un morceau de roi, ma tante.

— Sensuel! répliqua la rieille femme avec un accent de r^roche où perçait néanmoins Famour-propre d*auteur.

— N'empêche, dit l'ouvrier, qu'il embaume, ce gaillardlà! Roi des dindonneaux, igouta-t-il en se frottant les mains, je te promets ma pratique. Dites donc, tante, sentez-vous ce parfum ? Faut que vous l'ayez joliment garni, tout de même. A quatre pas de distance, il vous pénètre : il y a de quoi boire et manger.

— Cest bon, c'est bon, flatteur ! reprit l'ex-cantinière en humectant de nouveau son élève. En attendant, le temps se passe et la besogne ne se fait pas. Ton oncle César et le père Ulouette vont arriver, et la nappe n'est pas mise. Allons, paresseux, tire-toi de devant mes fourneaux. U n'y a plus que les vieilles gens qui aient le cœur à l'ouvrage; les

jeunes restent les bras croisés : c'est le monde à Fenvers. v Ces reproches arrachèrent le jeune homme à ses jouissances platoniques, et, la perspective du souper lui servant d'aiguillon, il eut bientôt tout disposé, tout mis en ordre, la table, le couvert, la vaisselle.

Ces préparatifs venaient d*être achevés quand les convives entrèrent. C'était d'abord le sergent Falempin, le souverain de la loge; puis son ami Lalouette, associé depuis cinquante ans à ses peines et à ses plaisirs. Falempin avait-il un vieux flacon à vider, un bel entre-côte à servir sur sa table, il allait chercher Lalouette : sans lui le meilleur morceau, le vin le plus délicat n*auraient plus eu le même prix. De son côté, Lalouette en faisait autant, et ces deux hommes avaient ainsi vécu en mettant en commun les petits raffinements de l'existence.

Cependant il régnait entre eux sur bien des points d'énormes contrastes. Le père Lalouette était un petit vieillard sec, osseux, légèrement voûté, tandis que Falempin, taillé en colosse, était encore droit comme un if et vert comme un chêne. Lalouette avait, un œil bleu, plein d'intelligence et de résolution ; Falempin l'œil noir, toiyours à dix pas devant lui, les moustaches en brosse, l'air sérieux, la main prompte au salut militaire. Lalouette datait de la Bastille, où il était entré l'un des premiers; Falempin ne remontait guère au delà de Marengo. L'un ne reconnaissait que la république une et indivisible, et se croyait de bonne foi en l'an 49 ; l'autre était convaincu que l'univers avait été abusé au sujet de Napoléon, et, sans croire qu'il dût reparaître un jour à la tète de cent mille nègres, il soupçonnait l'un de ses compagnons de captivité de s'être fait inhumer à sa place afin de mieux tromper les Anglais. Ces divers points de vue amenaient entre les deux amis des discussions fréquentes, où chacun défendait son régime favori avec l'enthousiasme du souvenir; mais, loin de troubler leurs relations, ces petits nua<;os

y jetaient quelque variété et en augmentaient le charme.

Les convives une fois réunis, le souper ne se fit pas attendre : la mère Falempin procédait en toutes choses avec une («Vision militaire. On s'assit, et, comme de juste, tout fut trouvé bon, exquis, cuit à point. Anselme laissait les deux vieillards échanger leur opinion sur la qualité des morceaux ; il se contentait de les choisir avec soin et de leur rendre un h<Mnmage silencieux. Il se réglait et ménageait ses forces comme un garçon prudent, afin de fournir une plus lon[];ue carrière; il s'était promis d'engager avec la pièce capitale un duel à outrance ; il n'y manqua pas, et joncha de débris ce champ de bataille. Les anciens se reposaient depuis longtemps, que le jeune homme était encore à l'œuvre, s'acharnant sur les membres de la victime, et ne s'arrêtant que lorsqu'il avait donné aux os le poli de l'ivoire. Pendant ce temps, les flacons circulaient et une gaieté communicative se peignait sur la figure des convives

« Ah ça ! Falempin, dit le père Lalouette en se ravisant, nous faisons ici une noce, une vraie noce. Rien n'y manque, soyons justes : la volaille , la salade , les beignets , le vin d'extra ; un vrai festin de Balthazar 1 Mais en l'honneur de qui, s'il te plait ?

*— En l'honneur de qui ? dit Anselme, en s'arracbant une minute à son travail de dissection. Qu'importe, si tout est bon?

— Tais-toi, jouvenceau, s'écria l'ex-scrgent en interrompant son neveu : la parole est aux anciens. Laisse causer Lalouette : sa question me sourit. i>

En même temps, il caressait sa moustache grise avec un sentiment visible de satisfaction, et adressait ii sa femme un regard d'intelligence.

« Parle, Lalouette, ajouta-l-il, les opinions sont libres. Qui est-ce qui te chiffonne, mon garçon ?

— Cest bien simple, répondit le vieillard ; je vo!s ici tous es apprêts d'une fête, et je ne sais pas quel est le saint ?

144 LES IDOLES D*ÀRGILB.

— Tu ne Tas pas deviné, Lalouclle? bien siir? dit Falempin en insistant.

— Deviné ! est-ce que je suis sorcier ? répliqua avec un peu d'impatience le vieui démocrate.

— C'est bon, camarade , on va t'aider, poursuivit le sergent. Quel est le quantième aujourd'hui? voyons, un effort de mémoire !

— Parbleu ! le 20 mars 1 ça n'est guère malin, dit le vieillard.

— Le 20 mars, Lalouette , le 20 mars 1 s'écria l'ancien militaire avec une émotion que la mère iUempin se mit à partager en la poussant jusqu'aux larmes. Le 20 mars ! songes-y donc !

— Ah 1 j'y suis , répondit le vieillard en se frappant le fi*ont ; C'est encore ton empereur ; j'aurais dû m'en douter. Il t'a jeté un sort, cet homme. Voyons, mère Falempin, ne pleurez pas comme une Madeleine ; ça n'a pas le moindre bon sens. Que diable ! il ne lui a rien manqué, à votre Napoléon. On vient de le réenterrer, il n'y a pas quatre mois; c'est un honneur qui n'est pas commun ! Deux millions de tentures, excusez du peu ! Encore si c'était un honune sans reproche... »

L'ex-sergent, qui , pour se mettre à l'unisson des sanglots de sa femme, tenait sa tète mélancoliquement baissée, la releva à ce deniier propos en portant vivement la main à sa moustache.

« Lalouette, dit-il, Lalouette, phis un mot, ou nous nous Cachons» Des reproches à l'empereur ! gardons cela pour la république, vieux.

— N'empêche, Falempin, que ton Bonaparte nous a escamoté les droits de l'homme en brumaire.

— Et qu'il a bien fait, Lalouette I Vous me les meniez grand train , les droits de l'homme : l'échafaud en permanence.

LES IDOLBS D* ARGILE. 145

Le débat, commencé sur ce ton et alimenté par quelques Terres de Tin vieux , aurait pu devenir très- vif , si Anselme , jusque-là impassible, n\ eût fait une diversion imprévue. Le gros garçon avait achevé son souper et bu ses trois bouteilles de Beaugency ; il pouvait donc se mêler à l'entretien sans préoccupation ni regrets. Quand il vit que la discussion s'échauffait, il intervint.

« Eh bien 1 dit-il, que se passe-t-il ici ? On va s'égorger pour des misères. Deux hommes d'âge, fi donc ! Encore, si TOUS vous passionniez pour quelque chose qui en valût la peine 1 *

Ces paroles suffirent pour changer Tétat des esprits. D'un coup d^œil les deux amis se pardonnèrent un moment d'efier^ vescence; on eût dit qu'ils sentaient le besoin de se rallier en présence d'un ennemi commun. Aussi se récrièrent-ils à Fenvi contre les expressions peu révérencieuses dont venait de se servir Anselme :

« Soyons cabaaes, répliqua celui-ci sans rien perdre de son sang-froid, et surtqut ne nous fâchons pas. La cervelle a été donnée à l'homme pour qu'il s'en serve. Raisonnons donc, mes anciens. A vous d'abord , mon oncle ! c'est l'empereur qui vous passionne, n'est-ce pas ? Ma pauvre tante i'a-t-elie assez pleuré, son empereur ?

— Si c'est mon plaisir^ vaurien ! s'écria la mère Falempin^ qui essuyait silencieusement ses larmes. >'

Le vieux soldat se contenait à peine.

« Parbleu l je le sais par cœur votre empereur, poursuivit Anselme s'animant peu à peu ; vous m'avez assez souvent raconté les douceurs dont vous lui êtes redevable à ce grand homme. Peste 1 quel bienfiiiteur ! quel ami 1 Dites donc^ mon oncle, en avez-vous eu des jouissances de son temps ! Quelles noces f quelles bombances, dites !

— Va toujours, répliqua sourdement le grognard, va ton traiOf garnement.

IS

146 LB8 Idoles d*argilb.

— Non, c*est inouï, continua Anselme, combien d'avantages il faut mettre en ligne de compte. Vous Taves beaucoup aimé, beaucoup regretté^ mais vous lui devez encore du retour. Primo d'abord, il vous a fait coucher à la belle étoile pendant quinze ans, tantôt sur la neige, tantôt dans la boue des chemins. Ensuite il vous a obligé à vous serrer perpé* tuellement le ventre faute de pouvoir faire un bon repas, sans compter les sièges où vous absorbiez des côtelettes de mulet et des aloyaux de jument. En voilà de la chance !

-* Mais si nous Taimions ainsi^ clampin ? cela ne faisait du tort à personne, dit César.

— Faut être juste, reprit Anselme, il vous foumiasait Torchestre au son duquel vous dansiez tous les jours. Quels rigodons perpétuels ! U en restait bien quelques-uns sur le carreau ; mais les autres, les autres en avaienl^ils du plaisir !

— Est-^e tout^ Anselme ?

— Bah ! mon oncle, et la solde 1 Toujours arriérée la solde ! Il faut croire que vous aimiez à lui faire crédit à cet hommCi

— Sans doute, dit Tex-sergent, que Timpatience gagnait i mais passons à autre chose, Anselme^ J'ai mon lot : maintenant , à Lalouelte ; tu dois avoir aussi une gamme à lui chanter.

— Au républicain ? dit le jeune homme ; je le croisj pardieu, bien ! 11 a pris la Bastille, le père Lalouette ; c*est joli pour un homme qui n'en fait pas son état Aussi comme cela lui a réussi ! Comme il en a été payé ! La république n'est pas ingrate; elle lui a rendu la monnaie de sa pièce ! Quelles ripailles ! quel torrent de jubilation 1 En voilà un temps où le peuple français avait dou^e plats à manger par jour !

— Yeux-tute taire, mécréant! s'écria le vieillard indigné: Ne calomnie pas ce que tu ne peux comprendre.

— Silence, Lalouette, dit Falempin en contenant son ami. Silence, au nom du ciel! Laisse parler ce jeune gars ; il y à

du bon dans ee qu'il débite. Nous sommes vieux, mais on profite à tout âge.

— A la bonne beure, reprit Ansebne; voilà que mon oncle devient pbiiosopbe. Vous le deviendrez aussi, père Lalouette. Au fait, que vous a-t-elle valu votre république? Vous l'aves dit cent fois : la famine, le maximum, les assignats. Il est ^rai que, pour vous indemniser, vous aviez les droits de rhomme. Comme c'est substantiel !

-- Et la liberté, malheureux ! dit le vieillard, dont Tœil étincelait, la liberté que tu blasphèmes !

^ La liberté de mourir de faim, répondit Anselme avec 00 sourire ironique.

— Et la gloire ! s*écna Tex-sergent d*une vou tonnante, la gloire, qu'en fais-tu donc?

— La gloire de se faire casser la tête pour Tambition de quelques hommes, i» répliqua Anselme sans se déconcerter.

César Falempin n'avait jusqu'alors maîtrisé son irritation qu'à l'aide d'efforts surhumains. Les tons de son visage passaient graduellement du pourpre au violet. Concentrée plus longtemps, la colère l'eût étouffé; ses yeux lançaient des éclairs, ses narines frémissaient comme dans un jour de ba« taille. Enfin, il éclata :

« Tu l'entends, Lalouette, tu l'entends ce fils du siècle. Eb bien! voilà les modernes. Ils ont rais l'estomac à la place du cœur ! hors du ventre, rien ne les touche ! Combien cela reod-il ? c'est leur premier et dernier mot. Mon vieux, crois* moi, nous avons trop vécu ; ceux qui sont morts dans le feu de la chose ont eu raison. Pour assurer à notre pays, toi la liberté, moi la gloire, nous avons souffert mille morts, enduré mille privations; tout cela est en pure perte. Ce sont des guenilles dont la génération actuelle ne veut plus. Nos enfants répudient notre héritage, Lalouette ; ils le vendront peut-être pour une écuelle de soupe. »

L'ex-sergent de la garde aurait sans doute poursuivi sa

période et donné un cours plus étendu à son indignation, si un double coup de fouet n'eût retenti à la porle de Thôtel. « A cette heure ! s'écrie-t-il en s'élançant hors de la loge, une voiture à cette heure ! Qui cela peut-il être ? »

Un Intérlenr.

Les portes de Thôtel s'ouvrirent devant un cabriolet d*une coupe élégante et attelé d'un fort bel alezan. Un homme en descendit^ gravit rapidement le perron, traversa le vestibule avec Faplomb d'un habitué, et précédant les valets, alla droit vers un petit salon d'hiver où se tenait la famille. Trois personnes s'y trouvaient réunies : une jeune personne, assise devant un piano et tirant du clavier des gammes brillantes ; un vieillard enveloppé d'une robe de chambre et à demi englouti dans un fauteuil ; enfin, une femme belle encore quoiqu'elle n'eût plus l'éclat de la jeunesse, bepuis que le roulement du cabriolet avait dénoncé l'approche d'une visite, cette femme contenait mal son émotion, tandis que le vieillard élevait vers elle, à la dérobée, un regard pénétrant que voilaient d'épais sourcils. L'apparition du nouveau venu fit seule une diversion à cette scène muette :

« M. Jules Granpré, dit un valet en annonçant.

— Ah ! c'est M. Granpré, s'empressa de dire celle qui semblait être la dame du logis. Asseyez-vous, monsieur; vous prendrez le thé avec nous, n'est-ce pas ? »

Le visiteur salua tout son monde avec une aisance parfaite et ajouta :

LES IDOLES d'aBGILB. 149

« Madame la baronne m^excusera si je me présente si tard chex elle : je n'ai pas voulu laisser s'écouler la journée sans Tenir chercher moi-même des nouvelles de la santé du général. 9

Au lieu de se montrer sensible à cette attention, le vieillard se retourna du côté de la cheminée, où brillait un feu clair et vif; il allongea la main pour se saisir des pincettes; puis comme son bras engourdi semblait se refuser à ce service^ il retomba dans son fauteuil et s'affaissa sur lui-même avec un geste de tristesse el d€ découragement. Ce mouvement n^échappa ni au nouveau venu ni à la maiti^esse de la maison : ils échangèrent un regard rapide, après quoi, sV dressant ^ la jeune personne^ qui avait quitté son piano, cette dernière ajouta :

« Petite, veui-tu donner des ordres pour qu'on nous serve le thé ? On n'oubljera pas Tinfusion pour ton père ; veilles-y, mon enfant, i»

La jeune fille sortit, et le vieillard parut désormais étranger à ce qui se passait autour de lui. Cependant l'entretien ne s'animait guère entre les deux interlocuteurs ; rien d'intime, rien qui sortit de la sphère des mille propos que l'on échange dans le monde. Aussi, au lieu de s'y arrêter, vaut-il mieux jeter un coup d'oeil sur les personnages qui vont figurer dans ce récit, et en fixer la position au moment uù il commence.

Ce vieillai*d, alors plongé dans un assoupissement presque léthargique, avait été l'un des plus brillants, l'un des plus intrépides officiers des armées de Tempire. Napoléon l'avait distingué en le voyant à l'œuvre, et par un avancement rapide loi avait prouvé le cas qu'il faisait de lui. Il était fils de cultivateurs et se nommait Dalincour. L'appel aux armes qui retentit en i792 vint le surprendre dans ses montagnes et pénétrer son cœur d'un sentiment nouveau. Dalincour avait alors dix-huit ans, une santé de fer, un courage d'instinct ; il

n^hësita pas, fit un paquet de ses bardes, le mit au bout de son bâton de pâtre, embrassa sa vieille mère, et alla s'enrôler dans Tarmée de Dumouriez. 11 ëtait, quelques semaines après, aux défilés de TArgonne, où il reçut, avec le baptême du feu, une blessure qui le retint un mois aux ambulances. Depuis ce temps jusqu'en* i813, Dalincour ne connut pas le repos ; il passa par tous leà giades avant d^arriver à celui de général, et fit toutes les campagnes de la république, du consulat et de Tcmpire. Lorsque Napoléon, par un de ces vertiges que causent les fumées du pouvoir, voulut reconstituer autour de lui une noblesse, Dalincour ne fut pas oublié et obtint un titre en rapport avec son grade; il devint baron, ce qui ne i*empêcba pas de rester bon soldat. Il aurait sans doute poussé le dévouement jusqu'au bout et assisté, le sabre au poing, à la double agonie de Tempire, si, aux afifaires de Leipzig, une balle partie des rangs de nos alliés les Saxons, ne l'eût mis hors de combat et laissé pendant près de dix-huit mois entre la vie et la mort. Tombé au pouvoir de rennemi et recueilli dans une maison allemande, il ne fut sauvé que par miracle et à force de soins.

Quand il revint en France, les Bourbons venaient d'être^ pour la seconde fois, réintégrés sur le trône. On manquait d'officiers supérieurs ; les événements en avaient compromis un si grand nombre, qu'on ne savait où en recruter. Dalincour devait à sa blessure de n'avoir pris aucune part aux derniers conflits ; le nouveau ministre de la guerre jeta les yeux sur lui ; on lui rendit son grade, en le nommant pair de France. Peut-être le soldat de Napoléon aurait-il refusé cet honneur si une afiection secrète n'eût alors dominé sa pensée. Ses hôtes de Leipzig avaient une fille, une adorable enfant, qui avait eu pour le blessé les attentions d'une sœur. Dalincour lui de^ vait la vie, il le sentait : c'était une dette de cœur que couronnait un sentiment plus tendre. U était jeune encore, beau, bien fait, et sa figure expressive semblait s'être embdlie d^une

LBS IDOLES D*ARGILI. 151

balafre qui la décorait. Jamais dans le cours de ses campagnes, il oVait sougé au mariage; la carrière nomade lui semblait incompatible aTec les douceurs de la vie domestique. Mais alors k paix était venue, et avec elle le repos du foyer. Plus rassure sur Tavenir, il pouvait contracter celle union rêvée : cette considération fut décisive, il accepta tout du gouvernement nouveau. Le mariage eut lieu. Hélas ! les joies en fu- Rot courtes : quatre ans après, la baronne Dalincour expirait en donnant le jour à une fille.

Longtemps le général fut inconsolable ; les caresses mêmes de son enfant ne cicatrisèrent pas la plaie de son cœur; Le temps seul, avec son action lente et sourde, parvint à adoucir ce sombre regret. Emma — ainsi se nommait sa fille — grandissait, et par le son de la voix, la grâce et Tbarmonie des traits, rappelait sa mère et des jours de bonheur trop vite envolés. Douce ans se passèrent ainsi, pendant lesqueb le général parut absorbé dans raffection quMI portait à sa fille : ce sentiment semblait lui suffire. L'âge, d^aiileurs, arrivait ; il toochait à la soixantaine. Ce n*est pas que Ton pût remar- <IQer aocun afiaiblissement dans ses facultés, aucun déchet dans cette vigueur qui Tavait sauvé de tant d'épreuves. G*é« ^t, à cette époque de sa vie, un fort beau vieillard, d'un iirà la fois mâle et doux^ ayant l'œil vif, le jarret alerte, •^t cachant mal sous ses cheveux blancs les goûts aventureux de la jeunesse. Ce fut là ce qui devait le perdre et empoisonner ses derniers jours. Grâce à quelques spéculations, conduites à coup sûr et à Tombre de son manteau ^ pair, Dalincour était devenu fort riche; on parlait de sa fortune comme de Tune des plus belles et des plus rapides <)Qi se fussent faites depuis la restauration. A ces bruits, quelques cupidités s'éveillèrent, et il se trama autour de lui un complot dont les mailles Tenlacèrent peu à peu.

l'n jour d*antomne, dans Tune des allées de son parc, il rencontra une personne assex jeune encore et d^one grande

152 LES IDOLKS D*ABGILB.

beauté ; die était seule, et comme si elle eût rougi d*être surprise, elle disparut à travers les taillis comme une biche effarouchée. Le général voulut la suivre ; ses jambes le trahirent en chemin, il la perdit de vue. Cette aventure le préoccupa ; il ne voulut pas en avoir le démenti, alla aux informations, et apprit que son Atalante habitait un château voisin et appartenait à la famille des Yaligny, bonne noblesse de province. On devine ce qui s'ensuivit ; la curiosité, puis un goût assez vif s'en mêlèrent. Du côté des Yaligny^ on éleva des obstacles qui ne faisaient qu'irriter les désirs du vieillard. Chaque piège était si bien tendu, si adreitement calculé, que le baron n'en évita aucun, et après six mois de négociations, vingt fois rompues, vingt fois reprises^ mademoiselle Ëléonore de Yaligny devint baronne de Dalincour, deuxième du nom.

Ëléonore était d'une beauté remarquable, mais de cette beauté sévère, presque impérieuse, qui ne parle qu*aux yeux et laisse le cœur froid. En acceptant la main d'un vieillard, elle avait fait un calcul, rien de plus. Sans fortune, elle s'était vue dédaignée dans la première fleur de la jeunesse et quand ses charmes brillaient de tout leur éclat ; son cœur était sorti ulcéré de cette épreuve, et il en était résulté chez elle une haine sourde et profonde contre les hommes. Yingt-cinq ans sonnèrent, et le désespoir acheva ce que le dépit avait commencé. Ne pouvant plus prétendre au bonheur, elle chercha autour d'elle une victime : le baron obtint la préférence. Cette grande fortune allait, entre ses mains, devenir un instrument, un moyen : maltraitée du côté du cœur, elle pourrait du moins satisfaire sa vanité, et à son tour écraser de ses dédains ces honmies qui l'avaient méconnue.

A peine ariivée à Paris, la nouvelle baronne de Dalincour mit ses projets à exécution^ et réalisa ses rêves avec une pei-sévérance infatigable. Le général ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il avait pris un maître ; il essaya de lutter, mais

LES IDOLES D^ARGILB. 153

ce fat en vain. Il trouva chez Éléonore de telles ressources d'imâginaliony un si complet arsenal de ruses, tant de fermeté unie à tant de souplesse, qu'il usa ses forces dans cette lutte el fut obligé de céder. Peu de mois après son mariage, M. Jules Granpré devint Tami de la maison^ et le baron, depuis ce temps, s'était vu contraint de subir cette intimité^ qui inondait son cœur d*amertume et de rage.

M. Jules Granpré n'était pas ce que Ton peut appeler un jeune homme ; il avait alors quarante ans, comme Éléonore eo avait trente; mais, en garçon qui voit le monde et sait le prix des avantages extérieurs, il avait su conserver presque tous les attributs de la jeunesse : de beaux cheveux, de belles dents, une taille svelte, un teint frais et coloré. Sans être remarquable, sa [physionomie avait quelque chose de fin et d'ironique, et ses traits, quoique irréguliers, ne manquaient pas de délicatesse. La carrière était, du reste, assortie à Findi- Tida : Jules Granpré tenait à la finance et surtout au palais de la Bourse. Ses débuts n'avaient pas été complètement heureuL. A peine émancipé, il s'était jeté à Tétourdie dans le jeu des effets publics et 7 avait dévoré son petit patrimoine. Depuis lors, il poursuivait sa revanche, et ses premiers efforts n'avaient abouti qu'à une promenade assez précipitée en Belgique. L'affaire s'était arrangée pourtant, non sans quelque dommage pour l'honneur du fugitif. Enfin, grâce à la baronne, il avait pu sortir de la position secondaire que, jusqu'alors, il avait occupée, abandonner la coulisse^ où végètent les joueurs obscurs, et devenir l'un des croupiers en titre de ce tapis vert que l'on nomme la Bourse. Il venait d'acheter une part dans un office, et était ce que l'on nomme en termes techniques un quart d'agent de change. Cela pouvait passer pour une position sociale.

Ainsi Éléonore avait pris sa revanche, et tous ses plans haineux se trouvaient réalisés. Peut-être le succès l'avait-il mieux servie qu'elle n'eût osé l'espérer. Sous le coup d'une

lutte constante, la santé da baron s*était profondément altérée. La sourde amertume qui le dévorait usa chez lui les ressorts de la vie. 11 voyait sa fille, son Emma, à la merci d'une marâtre, d'une femme sans cœur comme sans pudeur ; il eut peur de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir la défendre, et de l'abandonner comme une proie à cette dangereuse tutrice. Ces sentiments qu'il comprimait^ cette crainte qui l'obsédait, déterminèrent une crise : le baron fut frappé d'apoplexie. On le secourut à temps ; il en réchappa. Mais cette secousse avait altéré les sources de la vie et de Tintelligence : c'était désormais un enfant sans puissance pour le bien ; une partie du corps restait paralysée, le cei-veau n'y était plus, et la langue le servait mal. Deux sentiments seuls avaient survécu à ce grand naufrage : la haine de sa femme et de son complice, l'amour de son enfant. Au moment où il semblait complètement éteint, plus d'une fois l'œil du vieillard s'anima pour lancer des éclairs de colère ou exprimer la tendresse la plus affectueuse.

Tels étaient les personnages que réunissait le salon du ùiubourg du Roule. On servit le thé, et Emma apporta elle-même la tasse où son père devait boire. En la voyant à ses côtés, le vieillard releva la tête avec une émotion visible et lui baisa la main avec une joie d'enfant :

a Buvez, papa, dit la jeune fille, c'est moi qui l'ai préparé.

— Oui^ mon enfant, oui, répliqua le vieillard en la dévorant du regard, oui, tu es un ange. »

Pendant ce temps, Granpré avait pris à pail la baronne, et lui disait, de manière à n'être entendu que d'elle seule :

a A demain, entre une heure et deux; j'ai des choses trèsimportantes à vous dire. »

11 était tard, on se sépara : les portes de l'hôtel se fermèrent; et une demi-heure après. César Falempin, afi'ublé d'un bonnet qui n'était pas celui d'un grenadier de la garde, allait s'introduire dans la couche oit reposait déjà sa chaste moitié,

LBS IDOLES d'argile. 155

quand un bruit sec frappé au carreau de sa vitre attira son attention.

« Qu*est-ce donc? dit-il; nous sommes au soir des surprises. Est-ce qu*il y aurait des voleurs dans la cour? Ils s'adressent bien. »

U ouvrit la porte, et y trouva son pauvre maître qui s*ëtait traîné jusque-là en s'aidant de deux cannes.

« Vous ici, mon général? mais vous avez donc la fièvre chaude?

— Chut! César! chut! répliqua le vieillard; on nous entendrait! Viens me trouver demain à sept heures; n'y manque pas.

— Oui, mon général, oui, j*irai.i

— N'y manque pas> César, ajouta le baron en articulant péniblement ces paroles. C'est très-essentiel, d

Ses forces le trahissaient. Falempin le prit dans ses bras et le porta jusque dans sa chambre. Tout le monde dormait dans la maison; personne ne s'était aperçu de la sortie du pauvre infirme.

lié général et le terfeat*

La visite furtive que le général avait faite à son concierge n'était pas l'acte d'un enfant ni d'un insensé. Depuis que les ravages du mal l'avaient rendu incapable d'exercer dans sa maison un commandement suivi, le vieillard était devenu l'objet d'une surveillance assidue et d'une tutelle intolérable. Seé moindres pas, ses paroles» ses gestes même étaient soumis

156 LES IDOLES d'argile.

à un espionnage régulier; on ne souffrait personne autour de lui, on écartait tous ses amis. Dès le jour où son cerveau fut atteint, les valets comprirent qu'ils avaient changé de maître ; Ils n'obéirent désormais qu'à la baronne. L'un d'eux fut affecté au service du malade, et, sous le prétexte des soins qu'exigeait son état, il reçut Tordre de s'écai'ter le moins que possible de son fauteuil. C'était une servitude odieuse au valet. Il en résultait de la mauvaise humeur d'une part, et de l'autre ces petites vengeances sourdes qui sont les représailles de la domesticité.

Le pauvre infirme avait la conscience de son état. Le 8ort« en frappant son intelligence, s'était montré assez cruel pour ne pas l'anéantir tout entière. Plus d'une fois, dans le silence de la nuit, libre et seul enfin, il se répandit en larmes amères ; souvent aussi il eut des pensées de révolte qui toutes dégéné* raient en défaillances profondes. Ce fut une de ces inspirations qui lui donna la force de tromper ses surveillants et d'aller frapper à la porte de César Falempin.

Si le premier mouvement du digne concierge fut de la surprise, le second eut tous les caractères de l'embarras. Les consignes sévères de la baronne s'étaient étendues jusque sur la loge : Falempin les avait reçues et exécutées jusqu'alors en soldat, dans toute leur rigueur. Il s'agissait donc d'une infraction à la discipline; pour un ancien, le cas était grave : Césai* en eut le sommeil troublé. Comme tous les gens de l'hôtel, il croyait que le général n'avait plus sa tête ; sa promenade nocturne n'était dès lors à ses yeux qu'une lubie. Fallait-il pousser le dévouement envers son chef jusqu'à contenter ce caprice au risque de déplaire à la baronne? Voilà le problème réduit à ses termes les plus simples. Le conciei*ge l'agita longtemps avant de le résoudre : enfin^ le cœur l'emporta; il ne voulut pas laisser peser sur sa vie le remords d'avoir refuse quelque chose à son général. Au petit jour, il se trouva sur pied, gagna l'hôtel comme s'il se fût agi d'affaires de service.

LBs IDOLES d'augile. 157

prit si bien son. temps et ses mesui-es, qu'il parvint à la chambre du malade sans avoir été rencontré, et avec la certitude de Ty trouver seul. Au bruit que fit la porte, le vieillard s'éveilla, et parut d'abord saisi d'effroi en voyant un homme debout au pied de son lit. 11 essaya de se mettre sur son séant, et dirigeait la main vers le cordon de la sonnette^ quand Falempin lui dit à voix basse :

« Cest moi, mon général; ne vous offusquez pas. Sept heures, comme vous me l'aviez^ dit.*» Pardon si je vous dérange.

— Ah! bien! bien! répliqua le vieillard en se rassurant peu à peu. Ah! c'est toi, mon vieux sergent; c'est bien! c'est bien! Où avais-je donc la tête? p

Ces paroles étaient prononcées péniblement, avec effort, d'une manière entrecoupée; après une pause assez longue, le vieillard ajouta :

€ Que me veux-tu? p

La foudre tombant aux pieds de Falempin, ne l'eût pas jeté dans une surprise pareille à celle que lui causa cette demande, n venait de manquer à la consigne établie, enfreindre tous ses devoirs, et pourquoi ? Pour recevoir un aussi étrange compliment. Il se prit à regretter Texcès de zèle qui l'avait conduit là, et ne songea plus qu'à faire une retraite honorable.

« Pardon, excuse, mon général, dit-il en regardant du côté de la porte : histoire seulement de s'informer de l'état de votre santé. Ça va bien, tant mieux. Dormez en paix; je vais maintenant dessiner mon par file à gauche, p

Le sergent voulut joindre l'effet aux paroles; mais le général s'était empare de l'une de ses mains et ne semblait pas disposé à s'en dessaisir.

« Merci, mon vieux, disait-il; sois sans inquiétude; encore quelques mois de repos, et nous monterons à cheval... Oui, à cheval... Je leur prouverai que je suis vert encore... que j'ai une volonté... p

A mesure que le vieillard s'animait^ un rayon d'intelligence

158 LES IDOLES D*ABGrLÊ.

descendait sur sou visage. Tout à coup, comme si une clarté soudaine fût venue luire à ses yeux, il s'interrompit, et se frappant le front :

(( Reste! reste, César, dit-il avec vivacité... Malheureux que je suis!... Moi qui allais oublier... Bien; tu es là, ajoutat-il comme s'il eût voulu s'assurer de sa présence, tu es là, mon vieux camarade... 11 faut que je me lève, entends-tu?... que je m'habille... et surtout ne me quitte pas. 9

Falempin hésitait encore; il craignait d'être le jouet d'une nouvelle hallucination.

Cependant, la voix de son général avait un tel accent de douleur et de prière^ qu'il n'osa pas quitter la place. Le vieil* lard persistait à vouloir se lever; César alluma le fet^, enveloppa le malade d'une douillette ouatée et l'aida à se traîner jusque sur son fauteuil. Là^ en l'examinant mieux, il le trouva si défait, si décomposé^ qu'il se sentit pris d'une pitié profonde. Le jour éclairait alors cette figure qu'on eût pu prendre pour celle d'un spectre. La peau avait les tons jaunes et raats de la cire; l'œil était hagard et se cachait sous les cavités frontales; les lèvres, à demi ouvertes, laissaient entrevoir une langue pâteuse; enfin, tous ses traits portaient l'empreinte de ces altérations profondes qui signalent une hémiplégie. Falempin en avait les larmes aux yeux.

à Ce que c'est que de nous! » pensait -il en luimême.

On eût dit que le général s'associait à sa pensée, car il re^ prit presque à l'instant avec un ton de gaieté :

— Eh! oui, mon pauvre sergent, tout s'en va peu à peu... la santé comme lés amours;.. On ne peut pas être et avoir été... Mais que fais-tu là, debout comme au port d'arme?... Voyons, César, assieds-toi... ici, à mes côtés, ajouta-t-il en lui montrant un siège... plus près encore... plus prèà, mon camarade. D

Falempin éprouvait une répugnance visible à obéir : toutes

LIS IDOLES d'aRGILX. 159

ces amitiés le navraient au lieu de le toucher; il y voyait une nouvelle preuve de l'afiaiblissement des facultés de son maître.

« Faites pas attention, général, répliqua-t-il ; je suis très* bien debout; c'est ma passion d'être debout.

— Voyons, César, ne fais pas Tenfant, dit en insistant le vieillard... Nous avons à causer ensemble; assieds- toi, je t'en prie; ne me quitte pas. »

Le vieux sergent ne put résister à cet appel : il prit un siège, comme un homme qui se résigne :

ft A la bonne heure, reprit le baron en lui tendant la main, voilà ce qui s'appelle agir en bon camarade.

— Ah! général, dit Falcmpih, que tant d'amitié rendait confus.

— Ecoute, Falempin, ajouta le baron, je t'ai appelé mon camarade, parce que je vais te parler comme à un camarade. Depuis quelque temps, je n'ai plus ici autour de moi que des visages odieux. Partout des espions, partout des gens qui trouvent mon agonie bien longue ; personne à qui me confier, personne. J'ai souvent témoigné le désir de recevoir quelques amis; on n'a pas tenu compte de ma demande. On me séquestre, on m'isole, on m'enterre vivant; je me iens gagné peu à peu par le froid de la tombe.

-^ Qui l'eût pensé ? Vous, mou général, on vous a fait cela t mais û fallait se plaindre !

— A qui, Falempin? dit le vieillard avec une sombre douleur? ne suis-je pas une créature déchue? Que peut un homme qui ne sait ni marcher ni fkire un mouvement sans avoir quelqu'un qui l'assiste? Je suis à leur merci, mon vieil ami; je suis leur victime, et je ne cherche même plus à m'en défendre. Dans les premiers temps de ma maladie, j'ai voulu résister; ils m'ont vaincu! ils ont pour eux la ruse et la violence, et moi je n'ai plus rien, plus rien que ma haine. Elle ne suffît pas.

160 LES IDOLES d'argile.

— Pauvre général!

*- Ce n'est rien encore, Falenipin ; je leur pardonnerais tout, s'ils m'eussent laissé du moins les caresses de mon Emma. Eh bien! cette dernière satisfaction, ils me Font refusée. A peine puis-je Tembrasser deux fois par jour et devant témoins. Priver un père de sa fille ! quelle cruauté ! voir mourir un homme à petit feu et lui enlever jusqu'à ce bonheur d'embrasser son enfant!

— Oh! les monstres! s*écria Falempin. Le diable en prendrait les armes! c'est trop fort, mon général; je vais charger ma carabine. >>

L'émotion du baron était à son comble; des larmes inondaient son visage, et le digne sergent avait toutes les peines du monde à contenir les siennes. Cette scène l'inquiétait doublement : il craignait qu'elle n'épuisât les forces du malade et qu'elle n'eût un contre-coup au dehors. Aussi chercba-t-ii à l'abréger et fit-il un mouvement pour quitter son siège. Le général s'en aperçut, et, par un geste plus prompt que la pensée, il lui saisit le bras.

a César, dit-il, ne me quitte pas encore, je t'en conjure; je n'ai pas tout dit. Dieu m'envoie aujourd'hui un dernier éclair d'intelligence; laisse-m'en profiter. Demain il serait trop tai'd. Prête bien attention à mes paroles : c'est mon testament que je vais dicter, et c'est toi, mon vieux camarade, qui en seras l'exécuteur.

— Achevez, général, dit le sergent ému de cette confidence et tremblant sous le poids de la responsabilité qu'il allait encourir.

— César, poursuivit le baron, on me ruine, on me ruine à plaisir : c'est un parti pris, c'est un système arrêté. Si je vis encore longtemps, ma fille n'aura plus d'héritage. Déjà on m'a arraché de force deux signatures. Pour quel objet, ma pauvre tête n'en sait rien. L'on m'a mis un papier sous les yeux, et l'on m'a dit : Signez. J'ai refusé d'abord ; mais que

LBS IDOLES DARGILB. 161

▼eax-tu que devienne une faible volonté comme la mienne devant une volonté impérieuse, absolue? J'ai cédé, j'ai signé. Hélas! j'ai signé peut-èire la ruine de mon enfant. Qui le sait?

— Ab ça! mais, c'est une forêt de Bondy que cet hôtel, s'écria Falempin : général, il ne me reste plus qu'à donner ma démission de concierge. Get;air empesté ne me convient guère, eu tendez- vous?

— N'en fais rien. César ; reste pour moi, reste pour ma fille. Rapproche ton si^e, ajouta le baron en parlant à voix basse, et écoute attentivement ce qui me reste à te dire.

— Je suis tout oreilles, général.

— Depuis longtemps, reprit le baron, j'ai prévu ce qui m'arrive aujourd'hui. J*ai senti que j'étais entouré d'ennemis, et j'ai pris quelques mesures pour me défendre. Je les savais rusés, j'ai employé la ruse. Va fermer au*verrou la porte de la chambre. César, afin que personne ne puisse nous surprendre. Il s'agit d'un secret important. »

En mémo temps, le vieillard prit un air mystérieux et sembla écouter avec inquiétude les bruits qui se faisaient dans la maison. Falempin obéit et revint se mettre aux côtés du général.

■ Hainlenant, reprit celui-ci, aide-moi à jne lever. Jamais je ne me suis senti plus fort; cette confidence me soulage. Viens, mon brave, conduis-moi vers l'armoire qui est à la gauche de la cheminée. »

Soutenu par son concierge, le baron se dirigea vers le point qu'il avait désigné. Quand il y fut parvenu, il jeta de tous les côtés un regard inquiet et prêta une oreille attentive, comme s'il eût redouté quelques pièges; puis, rassuré par cet examen, il ouvrit l'armoire en cherchant à étouffer le bruit que faisait la serrure et des ais mal joints. Cette armoire était pratiquée dans le mur, à hauteur d'appui. Quelques vieux livres, des coquillages, des armes de luxe en garnissaient les

162 LES IDOLES d'ABGILB.

rayons. Falempin ne savait que penser; il craignait que ce fût encore là une lubie de son général. Celui-ci, cependant, après une nouvelle pause, porta la main vers Tun des coins de Tarmoire^ et, faisant jouer un ressort, mit à découvert une petite cachette ménagée dans Tépaisseur de la boiserie. Le concierge suivait les mouvements de son maître avec une hésitation toujours croissante, quand celui-ci retira de ce réduit une énorme liasse de billets de banque :

tt Voici, César, ce que j'ai soustrait aux mains de Tennemi. Il y a là trois cent mille francs : quoi qu*il arrive, ma fille aura au moins cette dot. On me fera peut-être dénaturer le reste de ma fortune, mais ces trois cent mille francs lui resteront. Tu vois comment joue ce secret. César; essayele... Très- bien! Maintenant tu peux me remplacer : je mourrai tranquille. »

Falempin ne pouvait plus persister dans son incrédulité ; les billets de banque étaient là ; ils parlaient d'eux-mêmes.

a César, ajouta le baron, c'est sur ta loyauté que repose désorniais Tavenir de mon enfant.

— Pour ça, général...

— Je te connais, je sais qu'on peut compter sur toi. Dès que je serai mort, tu viendras dans cette chambre, d'une fa* çon ou d'une autre, comme tu pourras, tu ouvriras cette armoire, tu prendras ce dépôt et le remettras à ma fille. Tu me le jures?

— Diable! général, répliqua Falempin, mais c'est grave! Une somme si forte !

— Quoi, mon brave, tu me refuserais! Prends-y garde. César, ce serait avancer ma mort. J'ai compté sur toi.

— Puisque vous le prenez ainsi, général, je n'ai plus rien à dire; j'accepte, j'accepte !

— Tu le jures?

— Je le jure, puisque cela peut vous faire plaisir.

— Merci, mon ami, dit alors le baron en tendant la main à

LES IDOLES d'aRGILI. 163

son vieux serviteur. Merci, je n^attendais pas moins de toi. n Ils en étaient là de leur entretien, quand on frappa à la porte de la chambre. Saisi d'effroi, le général rétablit dans sa cachette le précieux dépôt, ferma avec soin Tarmoire et regagna son fauteuil. Falempin alla ouvrir.

(Tétait le valet que la baronne avait mis au service du vieillard. Il entra en grommelant, parut surpris de voir le concietge auprès de son maître, et ne manqua pas de raconter ce qu^il avait vu. Dès ce jour, Falempin devint suspect, et se vit compris dans le système de surveillance dont on entourait le vieillard.

lie Complot.

Dans la journée, les tristes pressentiments du baron furent vérifiés. Rien de plus réel que la conjuration qui se tramait contre lui. Jules Granpré en était Tàme, Éléonore le bras. Son contrat de mariage n*assurait à cette femme qu'un mince douaire, et Torgueil, la crainte de déchoir lui donnaient une énergie, une puissance d'intrigue qui allaient jusqu'à la cruauté. Après une jeunesse passée dans la gêne et le délaissement, toucher un instant à Topulence, à la grandeur, au brait et à Téclat du monde, pour perdre ensuite tout cela, pour le voir s'évanouir en un seul jour et sans espoir de revanche^ était une pensée à laquelle ce caracièrc altier ne pouvait s*accoutu mer : pour conjurer cette chute, elle eût tout osé^ même un crime. Son complice ne lui en demandait pas lant. Le premier moyen qu'on mit en œuvre contre le vieillard

fat ce séquestre absolu dont il se plaignait à son compagnon

164 LBS IDOLBS d'aRGILB.

d'armes. Ce séquestre s'étendit jusqu'à sa fille, qu'il ne pou* vait voir qu'à de certaines heures, et dans le salon commun. L'état du malade servit de prétexte à cet isolement, et l'on parvint à convaincre sans peine la naïve Emma que sa Tue causait à son père des émotions dangereuses, capables de l'adiever. La pauvi*e enfant n'eut alors qu'un souci, celui de se contenir en présence du vieillai*d, triste de ce sacrifice, mais résignée à tout pour prolonger une existence qui lui était si chère. Il régnait ainsi, entre son père et elle, un malentendu ménagé avec une adresse infinie, et qui, source d'une contrainte involontaire, glaçait tout épanchement. Isolé de la sorte, le baron devenait plus vulnérable; il restait sans défense contre la spoliation. Toute plainte était éloufiée, toute révolte prévenue.

Cette tactique savante durait depuis deux ans, et déjà elle avait en un premier résultat. Grâce à des signatures arrachées, la partie la plus disponible de la fortune du général avait passé dans les mains de sa femme ou de quelques prêtenoms. Les inscriptions sur le grand-livre, les valeurs mobilières, les sommes placées chez les banquiers prirent peu à peu ce chemin ; mais ce n'étaient là que des objets sans importance, une centaine de mille francs au plus. L'essentiel n'avait pu être entamé ; il consistait en immeubles, en domaines ruraux, dont la transmission offrait de plus grands embarras et entraînait diverses formalités. Le génie de Jules Granpré était alors dirigé vers cette opération importante, et il avait pris, la veille, rendez-vous avec la baronne pour arrêter d'une manière définitive son plan de campagne.

Ëléonore le reçut dans une pièce retirée qui débouchait sur le jardin ou plutôt sur une serre garnie de fleurs rares. C'était un lieu enchanté, où n'auraient dû édore que des sentiments affectueux et des pensées calmes; des odeurs péné* trantes y invitaient Fàme à de molles langucura plutôt qu'à de sombres préoccupations. Aussi r(^nait41 une sorte de contraste

entre le spectacle de ce réduit embaumé et les paroles qui s'y échangèrent. Ce fut Jules Granpré qui ouvrit Tentretien, le bras familièrement engagé dans celui de la baroune ; et, tout en guidant sa marche dans un labyrinthe de feuillage et de fleurs : « Éleonore, lui dit-il à demi- voix, j'ai vu le docteur; il faut se hâter. Le général n*a qu'une vie artificielle : c'est un miracle qu'il soit encore debout. La lampe n'a plus d'aliment ; le moindre souffle doit l'éteindre.

— Vous parlez aujoud'hui comme un livre, monsieur^ répliqua la baronne avec quelque sécheresse. Pour un homme d'affaires, c'est du luxe. Si je traduis bien votre pensée, nous devons nous attendre à un deuil prochain. Est-ce cela?

— Oui, madame, répliqua l'ami de la maison un peu déconcerté; et j'ajoute que rien n'est en ordre si l'événement arrive.Vous restez sans ressources, absolument sans ressources. )»

(Tétait toucher la corde délicate : sous l'influence de ces paroles, la baronne changea subitement de ton.

c Voyons, mon ami, reprit-elle, ne nous piquons pas et cessons ces enfantillages. H s'agit de nos intérêts communs ; traitous-les d'une manière sérieuse. Et point de phrases surtout ; vous savez que je ne les aime pas.

— Gomme vous voudrez, Éléonore, répondit l'homme d'affaires ; aussi bien est-ce un de mes torts que de sacrifier aux grâces du discours. Mais laissons cela, ajouta-t-il en tirant quelques papiers de sa poche; voici qui est plus grave. Tai examiné avec soin l'état que vous m'avez confié, et en vérité je m'y perds. Ëtes-vous sûre de n'avoir oublié aucune pièce?

— Aucune, mon ami.

— Eh bien ! dans joe cas, il y a trois cent mille IVancs dont je n'ai pu retrouver les traces ; trois cent mille francs qui faisaient partie, en 1839, de la fortune du général, et qui depuis lors ont complètement disparu. Aurait-il fait quelques fausses spéculations à cette époque?

166 LES IDOLES D*AR6iLB.

— Impossible, il était déjà impotent et confiné dans sa chambre ; je l'aurais su, dit vivement la baronne.

— On les aurait alors volés, Ëléonore, ou bien détournés, reprit Thomme d^aifaires, car ils n'y sont plus. C'était des rentes sur l'État; elles ont été vendues par l'entremise d*un de mes collègues que j'ai vu ce matin ; le payement en a été fait en un bon sur la banque de France. Depuis lors, cette somme ne figure plus dans les comptes; tout vestige en disparaît.

— Voilà qui est singulier, en efiet, mon ami, dit la baronne devenue pensive. Est-ce une soustraction ? Est-ce autre chose? J'y songerai, Granpré; continuez^ .

— Cette circonstance explique, Ëléonore, le peu de valeurs de portcreuille que nous avons trouvées. C'est fâcheux, car il faut s'attaquer aux immeubles, et une cession d'immeubles ne se fait pas sous le manteau ; il y a l'acte notarié, la purge des hypothèques. C'est une lessive faite en public : il est im* possible qu'elle ne cause pas un peu de scandale.

—Jevous croyais au-dessus de ces préjugés, dit ironiquenaSht la baronne ; est-ce que le cœur vous manquerait, Granpré ?

— Allonsdonc ! reprit l'homme d'afiaires avec ungested'une souveraine impudence. Seulement, Éléonorc, j'ai voulu tout vous dire. Nous allons donc battre en brèche les immeubles. Le baron en a deux, sans compter cet hôtel : Champfleury, qui vaut neuf cent mille francs; Petit- Vaux, qu'on ne peut pas estimer à moins de douze cent mille francs. Ce sont ces deux sommes qu'il faut faire passer sur votre tète. L'aiTaira est bien comprise, n'est-ce pas ?

— Achevez, mon ami, dit la baronne, en proie à une agitation qu'elle déguisait mal.

— Un testament olographe, poursuivit Jules Granpré, inutile d'y songer 1 Le vieillard s'y refuserait, et d'ailleurs nous n'attendrions que la moitié de sa fortune, d

La baronne fit un geste d'assentiment.

a 11 ne reste plus dès lors, poursuivit l'homme d'affaires.

LES IDOLES D^ABGILE; 167

qu'à vendre ou à hypothéquer les propriétés. J'en ai déjà trouvé le prétexte. Il faut vous dire, Éléonore, que nous créons ces jours-ci une compagnie au capital de trois cent millions pour un chemin de fer en Espagne. Le gouvernement français nous accorde son appui; cela se traitera d'une façon, ofGcielle et diplomatique. Je mets le baron à la tête de cette entreprise; il a un nom qui sonne bien, il est pair de France, il passe pour Tun des grands capitalistes du royaume, c'est une excellente enseigne pour notre spéculation : que vous en semble?

— Soit; mais, où roulez-vous en venir, Granpréî répondit la baronne» Votre audace me cause des vertiges, j

— Cest bien simple, reprit l'homme d'argent ; nous inscri* vons le général pour quatre mille actions. Ne vous épouvantez pas, baronne ; cette signature n'engage à rien. C'est le grain que l'on jette afin de faire arriver les oisillons. Seulement on peut dire dans le public : Le pair Dalincour vend se^ terres pour doter la Péninsule d*une magnifique voie de communication. Cette idée se répand, donne une couleur honorable à notre opération : à l'abri de ces bruits nous liquidons notre fortune territoriale. Champfleury, Petit- Vaux sautent le pas, et par-dessus le marché TEspagne nous comble de bénédictions, n

Quoique le cynisme avec lequel Granpré déroulait son plan de campagne éveillât quelque répugnance dans l'esprit de là. baronne, il s'agissait pour elle d'un intérêt si majeur, qu'elle n'éprouva pas le moindre scrupule au sujet des moyens. Personne n'avait un caractère plus résolu qu'Ëléonore, et depuis longtemps sa détermination était arrêtée : il s'agissait de dépouiller le général et de rester maîtresse d'une fortune dont die avait pris l'habitude de disposer. Jusqu'à un certain point, cette poursuite lui semblait légitime : en donnant sa main à on vieillard, elle pensait avoir acquis le privilège de tout oser contre lui, comme il devait désormais tout craindre d'elle. Le

168 LES IDOLES d'aRGIU.

pacte lui semblait renfermer cette restrictioD, qu'elle n'échangeait sa beauté que contre la richesse, et qu'au premier obstacle elle pouvait passer outre et se payer de ses mains.

C'était à Taide de pareils misonnements qu'elle faisait taire sa conscience et marchait le front découvert à la réalisation de ses desseins. Elle ne vit dès lors, dans le plan de son complice que ce fait décisif, Taliénation des propriétés de Camille : deux millions à recueillir ; la prime était belle !

« Granprë, dit^elle, ne perdons pas de temps ; plus tard, nous reviendrons sur vos combinaisons industrielles. Je vous abandonne les bénédictions de l'Espagne : vendons Champfleury et Petit-Vaux, voilà l'essentiel. Que faut-il faire pour cela? »

Ce ton bref, presque impératif, domina l'homme d'affaires ; il renonça à la phrase, et désignant l'un des papiers qu'il tenait dans les mains :

« Faire signer ce pouvoir, dit-il.

— Que stipule-t-il ? poursuivit la baronne.

— Faculté de vendre, reprit Granpré, d'aliéner, de désemparer en tout ou partie les deux domaines de Petit-Vaux et de Champfleury ; faculté de les hypothéquer jusqu'à concurrence de leur entière valeur, si ce moyen offre plus d'avantages ; faculté d'en recevoir lé prix et d'en donner quittance, soit que l'on aliène, soit que l'on ait recours à un emprunt ; le tout, ma belle, en termes parfaitement précis, fort explicites, et à l'abri de toute contestation. C'est minuté de main de maître : j'y ai passé.

— C'est bien, Granpré; et qu'y manque-t-il encore? ajouta Ëléonore.

— Une bagatelle, répondit l'homme d'affaires; V approuvé et la signature du général ; rien que cela.

— Donnez-moi cette pièce, dit la baronne en la lui prenant des mains^ et attendez-moi. p

Elle sortit d'un air décidé, et deux minutes après elle en-

trait dans la chambre de son mari : le valet de garde était auprès de lui et Taidait à faire quelques pas sur le tapis qui garnissait la pièce.

« Pierre, dit la baronne au domestique avec un geste hau* taiu, laissez-nous seuls. »

Le valet, après avoir replacé le vieillard dans son fauteuil, s'empressa d'obéir. Il avait d'ailleurs sufQ de la présence de la baronne pour enlever au malade une partie de ses forces. Â Taspecl du papier qu'elle agitait dans ses mains, une terreoT soudaine s^était emparée de lui. Cet homme, qui pendant vingt ans de sa vie avait affronté la mort sur les champs de kataille, en était désormais réduit à trembler devant une femme. Éléonore le maîtrisait ; il Tabhorrait profondément, mais il la craignait. Ce papier menaçant lui rappelait des scènes où elle avait toujours brisé sa résistance et triomphé de ses refus. C'était une nouvelle lutte qui s'annonçait, et le vieillard se sentait incapable d*y suffire. Une agitation nerveuse parcourait ses membres ; le sceau de la moii semblait empreint sur son visage. Au lieu d'y trouver un motif pour user de ménagements, Éléonore n'en alla que plus directement au but : elle voulut profiter de l'impression que son entrée avait produite :

«Signez ceci, dit-elle en montrant la pièce qu'elle tenait.

Le vieillard la regardait fixement, d'un œil hagard, presque hébété. Elle prit une plume, la trempa dans l'écritoire, et, assujettissant le papier sur une table placée à la portée du malade:

— Signez ! répéta-t-elle avec un accent presque brutal. Signez, vous dis-je ; il le faut. »

Au lieu d'obéir, le général cherchait à éloigner le fatal papier.

« Non ! non ! )> disait-il sourdement.

Elle lui prit la main, et^ la serrant avec une sorte de violence:

170 LES IDOLES D^BGILE.

(( Signez donc ! » s'écria-t-ellc irritée.

Un cri plaintif échappa au vieillard. 11 se dégagea de celte étreinte.

a Oh! madame, dit-il^ vous m'avez fait mal ! »

Cette scène menaçait de se prolonger, et eût amené de nouveaux sévices, quand une inspiration diabolique vint au secours de la baronne. Elle se souvint de la circonstance singulière que Granpré lui avait révélée^ de ces trois cent mille francs subitement disparus, et elle imagina de s'en faire une arme contre les refus d u général, en même temps qu'eUe éclaircirait des doutes qui la préoccupaient.

c Vous ne voulez donc pas signer? dit-elle en revenant a la charge.

•^ Non ! non ! c^est assez ! répondit le malade avec un ac* cent plus résolu.

— Eh bien ! poursuivit la mégère, je sais que vous cachetf ici de l'argent ; je vais faire fouiller cette chambre et vous l*enlever. »

Ces paroles suffirent pour amener une révolution complète dans l'attitude de la victime ; toute son énergie tomba et fit place à une consternation profonde.

« Grâce! grâce ! s'écria-t-il enjoignant les mains comme eût pu le faire un enfant.

-^ Alors, vous allez signer, dit la baronne cti lui mettant de nouveau le papier sous les yeux.

— Oui^ je signerai, mais plus tard, répliqua-t-il d^unevoix suppliante. Plus tard!... Plus tard!

— Sur-le-champ, dit-elle. C'est y mettre bien des façons. » Et elle lui prit de nouveau la main. Celte fois, le vieillard

obéit machinalement. La crainte l'avait anéanti. Éléonore le guida, et il parvint à tracer tant bien que mal les caractères qui devaient être l'instrument de sa ruine. La pensée dont il était obsédé recevait son exécution ; il dépouillait sa fille. <& Enfin ! s'écria la baronne quand la pièce fut en état ;

voilà un souci de moins. Plus tard, nous aviserons au reste. » Le général, épuisé par Teflort qu'il venait de faire, tomba dans un évanouissement profond. Cette crise pouvait être la dernière ; Éiéonore sonna vivement, et envoya chercher son complice.

— Granpré, lui dit-elle, en lui remettant le prix du combat^ Yoici le pouvoir; rien n'y manque, agissez maintenant. Mais la secousse a été rude, ajouta-t-elle en lui montrant le baron éranoui. Envoyez-moi le docteur.

— Diable ! diable ! vous avez raison, s'écria l'homme d'affaires en courant vers son cabriolet ; il ne faut pas qu'il meure encore; ce serait trop désobligeant. Dans quelques mois, à la bonne heure ! »

et PBnl.

Dans cette atmosphère d'intrigue vivait un ange de beauté et de grâce : c'était Emma. Sa double origine se retrouvait en elle : Allemande par le cœur, Fi-ançaise par l'esprit , elle offrait la réunion de ce qu'il y a de plus délicat et de plus vif chez les femmes^ la candeur près de la gaieté, et une certaine pétulance tempérée par des accès de mélancolie. Ses traits étaient aussi purs que son âme. De beaux cheveux cendrés entouraient un front d'une blancheur lumineuse ; ses yeux bleus avaient une transparence mal voilée par de longs cils noirs, et cette coupe exquise où se reconnaissent les vierges d'Albert Durer; l'incarnat des lèvres faisait mieux ressortir rémail des dents , la souplesse des mouvements ajoutait un charme de plus à l'harmonie des proportions.

172 LES IDOLBS D^ARGILB.

Bmma n'habitait Paris que depuis quelques années; c'était une Ûlie élevée aux champs^ une enfant de la nature. Née dans le château de Champfleury, sur les bords enchantés de la Meuse, elle y avait grandi au milieu d'un paysage souriant comme elle, avec Therbe des prés pour tapis et les Vosges pour horizon. C'est à Champfleury que sa mère avait vécu et qu'elle était morte ; son dernier vœu fut de laisser son enfant aussi longtemps que possible près de son tombeau. Retenu à Paris par ses dévoilas de pair, le général n'avait pu surveiller lui-même cette première éducation ; heureusement la mourante y avait pourvu. Un digne Allemand, nommé Muiler, ami de sa famille, se trouvait à Champfleury au moment où eUe expira. Elle lui fit promettre de rester auprès de sa fille et de lui servir à la fois de guide et de tuteur. Le baron respecta ce désir; Muller se fit un devoir d'y accéder, et dès ce moment il se fixa à Champfleury.

Le brave homme était professeur de musique, ce qui n*aurait pas suffi si, en sa qualité d'élève de l'université de Halle, il n'eût possédé en outre des connaissances fort étendues. Les sciences naturelles, les études historiques lui étaient familières; au savoir allemand il unissait une simplicité, une clarté qui rendaient tout accessible aux plus faibles inteUigences. il n'avait emporté de son pays que la bonhomie et l'érudition dégagée de ses nuages : âme droite, d'ailleurs, esprit vif, pénétrant, plein de finesse, tel était MuUer.

Avec cette enfant, il eut toute la candeur, toute la naïveté d'un enfant. Loin d'envisager sa tâche comme un précepteur ordinaire qui fait retomber sur son élève le joug dont il supporte impatiemment le poids et commande avec aigreur parce qu'il sert avec répugnance, Muller s'identifia avec la charmante créature dont il avait à diriger les mouvements; il ne fut pas ennuyeux, parce qu'il n'était pas ennuyé ; il prit un goût infini à voir se développer sous sa main, s'épanouir à la vie et au monde une âme aussi parfaite dans un corps aussi

beau. Jamais étude ne le captiva autant que celle-là, et ne fît naître en lui une joie plus constante et plus pure.

MaUer avait un système d'éducation qui ne ressemblait en rien aux méthodes ordinaires ; il aimait peu les livres et encore moins le sombre aspect d'une salle de travail. Avant tout il voulait que Tétude parût légère à Teiifant, et pour cela il écartait avec soin ce qui pouvait lui en inspirer le dégoût. Lui-même se fût senti mal à Taise sous les habits du pédagogue ; il savait à quel point la routine détruit Tinitiative personnelle, et combien Tesprit est absent des choses qui ne demandent qu'une attention machinale. 11 voulait donc que son enseignement fût imprévu, spontané, qu'il résultât du contact de cette intelligence enfantine avec des objets nouveaux, des impressions nouvelles. Rien ne lui parut plus propre à amener ce résultat que le spectacle de la nature et des œuvres de Dieu. Ce fut dans les champs^ dans les prés, dans les bois, dans ce vaste salon d'étude ouvert à l'homme, qu'il commença réducation de son élève, étudiant chaque jour son terrain et ne le quittant pas sans en avoir tiré quelques éléments de ce cours, professé en présence des merveilles de la création.

Pour l'histoire naturelle, aucun théâtre ne pouvait être plus riche ni plus concluant ; partout le fait venait se placer à cûté de la démonstration. Lorsque Emma, en courant dans les prés ou sous les ombrages de la forêt, rapportait à son précepteur une fleur, une plante, une tige d'arbuste, à l'instant celui-ci lai expliquait ce qu'était ce végétal, lui en disait le nom, la famille, les propriétés, en ayant soin d'apporter à ces détails une justesse, un soin méthodique qui ne devaient jamais laisser naître dans l'esprit de l'enfant ni le moindre trouble ni la moindre erreur. C'était tantôt un bouton d'or, tantôt un aster aux fleurs radiées, une anémone des bois ou une perceneige, des saxifrages ou de petites bruyères roses. D'autres fois, il passait aux arbustes, puis aux arbres, ensuite aux oiseaux

qui traversaient le bois en montrant leurs ailes diaprées, aux animaux que Ton voyait dans le lointain, et de là à ceux qui peuplent d'autres climats et vivent sous un autre ciel. Après les sciences naturelles venaient rtiistoire et la géographie, qui fournissaient la matière de nouveaux détails, de nouveaux entretiens. Ainsi, le maître et Télève échangeaient constamment leurs pensées à propos de toutes choses, MuUer se tenant toujours au niveau de Tenfant et ne s'élevant dans la sphère des connaissances qu'au fur et à mesure qu'elle s'élevait.

Cest sous cette influence à la fois saine et forte que grandit Emma. Les raffinements, les jalousies du monde ne souillèrent pas ses oreilles ; elle ne connut ni les confidences du pensionnat, ni les pensées qui naissent des entretiens de salon, même les plus réservés et les plus contenus. Aucune des délicatesses de son âme ne fut troublée, aucun soupçon d^aiiliage ne se mêla aux trésors que renfermait son cœur. MuUer n'était rien moins qu'un petit maître : c'était un homme d'ua âgé mûr, d'un extérieur assez vulgaire; mais sous cette écorce se cachaient une bonté d'ange , une philosophie rare, une grâce exquise de sentiment. Rien de plus chaste que ses idées, de plus choisi que les termes dont il les revêtait. Jamais un mot brutal, jamais une expression blessante ; quelquefois même un langage coloré et de douces paroles à l'adresse de son élève :

a Mon beau lis de la Meuse, disait-il, je suis content de vous aujourd'hui ; voilà une sonate bien exécutée. »

Aucun nuage ne passa donc sur cette enfance fortunée : cependant un souvenir assez vif s'y rattachait. Emma avait onze ans quand un neveu du général, qui en avait dix-huit, vint passer une partie de l'automne à Champfieury. On le nommait Paul Vernon ; né de parents pauvres, il devait tout à la générosité de son oncle, et attendait tout de lui. C'était un garçon bien pris, doué de la physionomie la plus heureuse, fier de ses moustaches naissantes et enchanté de faire ses pre-

LES IDOLES b' ARGILE. 175

mièrcft armes conti^e les perdrix des Vosges. Toute la journée en plaine ou dans les forêts, il revenait le soir, hàlé par le soleil et noir de poudre. Du plus loin qu'Emma Tapercevait^ elle courait vers lui avec la grâce et la légèreté d'une biche, et s'emparait de son camier, qu'elle arrangeait gravement sur son épaule. Personne qu'elle ne le débarrassait de ses guêtres de chasse, ne veillait à la réparation de ses vêtements, endommagés par les broussailles. Elle entendait faire à son couAin les honneurs du château^ veillait à ce qu'il ne manquât de rien, el lui prodiguait les attenlions les plus délicates. Plus d'une fois , à la vue de ces scènes naïves, le général et MuHer échangèrent un regard d'intelligence.

A diverses reprises, Paul reparut à Champfleury. Toutes les fois que ses études lui laissaient quelques semaines de répit, on était sûr de le voir accourir. Emma s'habitua à sa présence» et y trouva du charme. Chaque année, le jeune homme prenait un air plus mâle; sa taille se développait; son œil, k la fois fier et doux, avait une expression charmante ; ses traits étaient nobles et réguliers ; ses cheveux noirs avaient la souplesse et les reflets de la soie : c'était, en somme, un fort beau cavalier. Emma n'y voyait qu'un aimable cousin, se prêtant à ses jeux avec la meilleure grâce du monde^ et donnant en toute occasion les preuves d'un excellent caractère. Elle avait treize ans quand ces visites cessèrent d'une manière assez brusque ; le souvenir qui lui en était resté ne pouvait donc altérer en rien ni la tranquillité de son cœur ni la séténité de ses pensées. Cependant, Chainpaeui7 lui parut moins riant dès que son cousin n'en fit plus le théâtre de ses grandes chasses.

Ce qui avait causé ce changement dans les habitudes du château, c'était le mariage du général. La nouvelle baronne voulait écarter peu à peu les intimités antérieures, s'emparer de son mari, et le soustraire à toutes les influences , de manière à régner sur lui sans obstacle comme sans partage. Paul

176 LES IDOLBS D*ARGILB.

fut sacrifie à cette pensée; on Téloigna. Quant à Emma, quelque haine que la marâtre nourilt contre die, il fallait se résigner à subir sa présence. Mais la baronne eut bien vite pénétré le caractère de cette enfant^ et compris qu'elle ne serait jamais pour elle un embarras sérieux. Elle régla sa conduite là-dessus. Quoique réservée^ elle ne cessa pas d'être un instant bienveillante. Emma s'était habituée sans peine au caractère froid, aux airs empruntés de la nouvelle baronne ; elle y répondit par une déférence et une douceur qui eussent touché une Ame moins endurcie.

Cependant, en éloignant son neveu, le général ne l'avait point abandonné; ses bienfaits l'accompagnaient partout. Paul était alors à Paris, où il suivait le cours de la faculté de droit, mêlant les plaisirs aux travaux et quittant plus d'une fois le Digeste pour la Grande-Chaumière. Il oubliait ainsi Champfleury et ses longues battues dans les halliers et dans les plaines. Quand le moment des examens fut arrivé, il prit ses grades, et sans beaucoup de peine passa* avocat. C'était le dernier terme d'une éducation libérale; il ne restait plus qu'à entrer résolument dans la plus épineuse et la plus précaire des professions. Paul l'essaya; mais les obstacles furent plus forts que son courage. 11 manqua de persévérance, d'opiniâtreté pour traverser les rudes abords du barreau ; ' il s'abandonna au découragement dès la première heure. A la vérité, il se sentait entraîné ailleurs. Près de lui, il voyait quelques amis, quelques condisciples se jeter avec une sorte de bonheur dans la carrière des lettres : on imprimait leurs œuvres,. et la publicité s'emparait de leurs noms. Ce spectacle le fascina, il se crut destiné aux gloires de l'écrivain. Hélas ! une suite de mécomptes l'attendait dès le début ; il comptait sur la renommée, et il ne put pas même s'élever aux honneurs de l'impression. Paul composa chef-d'œuvre sur chefd'œuvre ; il aborda tous les genres avec un égal succès ; mais ces travaux, qui devaient le couronner de l'aui'éole littéraire.

!e porter au Capitole de la célébrité y eurent la plus tilste et la plus cruelle des chances; ils restèrent ensevelis dans son portefeuille.

Le jeune homme touchait à cette heure fatale des illusions perdues, quand toute la famille du baron vint habiter Paris. Emma y parut pour la première fois; elle avait seize ans, un éclat et une beauté rares. La nouvelle baronne voulut recevoir, et il fallut lever l'interdit qu'on avait mis sur les membres de la fkmille. Paul accourut dans les salons de son oncle, et sa surprise fut extrême quand il vit cette petite fille qu*il avait laissée à Champfleury, grandie presque à vue d'œil, et changée en une fort belle personne. 11 y eut chez lui plus de surprise que d*émotion, tandis que chez Emma il y eut plus d*émotion que de surprise. Depuis ce temps^ Paul Vernon fit d^assez fréquentes apparitions dans l'hôtel du faubourg du Roule. Éléonore s'habitua à sa présence; elle alla même jusqu^à y prendre goiHt au point d'exciter la jalousie de Jules Granpré. Quant au jeune homme^ il s'agissait pour lui de prendre un parti. Le barreau ne lui avait pas souri, les lettres l'avaient repoussé; il fallait choisir ailleurs une occupalion et une carrière. Le général n'avait pas encore éprouvé la secousse qui devait altérer ses facultés; Paul dut le consulter. Malheureusement, le vieux soldat n'avait aucune expérience à ce sujet ; ses souvenirs se rattachaient tous à la caiTière militaire ; hors de là, il ne voyait rien qui fût digne d'attention. La baronne se montra de meilleur conseil : elle promit au jeune homme de s'occuper de lui, et, en effet, elle s'y employa d*une manière active. En sa qualité d'homme d'affaires, iules Granpré avait besoin d'un aide : elle lui imposa Paul Vemon, en fixant elle-même les émoluments attachés à l'emploi. Depuis six mois, le jeune homme était entré en exercice, et Granpré assurait qu'il montrait de grandes dispositions.

Paul Vemon voyait donc arriver ce moment délicat de la vie d'où l'avenir dépend; il avait à choisir entre la bonne et

178 LES IDOLES D^ABGILB.

Ja mauvaise voie. Les traditions de sa famille, les inspirations de sa jeunesse, les appels du cœur, les instincts de Tesprit, tout le portait vers le bien , tout lui conseillait de prendre une carrière dont il n'eût jamais à rougir, qui ne Texposât point à des tentations trop vives, à des capitulations où Thonneur serait en jeu. Il y avait d'ailleurs en lui toute Tintelligence nécessaire pour réussir, quelle que fût la direction qu'il prit; seulement, il faUait se résigner à attendre la fortune au lieu de vouloir Tenlever d'assaut. Jamais meilleure nature n'allait être aux prises avec les obsessions d'un mauvais génie ni lutter avec plus d'honnêteté instinctive contre les séductions du monde financier.

On va voir comment il se tira de ce combat difficile. En attendant, il est chez Jules Granpré, où il copie de sa main et commente avec attention les plans et devis du chen ' ^ fer qui doit attirer sur ses fondateurs les bénédictions de ninsule.

Itfft compMTBl® pénlmslalre.

Àisemblée det fofldtteurt.

Quelques jours s'étaient écoulés depuis les scènes dont l'hôtel du faubourg du Roule avait été le théâtre, quand Jules Granpré réunit chez lui une douzaine de personnages appartenant à la grande ou à la petite finance, visages bien connus dans le circuit de la coibeille de la Bourse ou sur les marches du café de Paris. Sur leurs physionomies respirait un même sentiment, celui de l'impassibilité, masque habituel et

LES IDOLES d'argile. 179

nécessaire des hommes qui se plaisent aux chances aléatoires. Il n*y avait là que des vétérans, aguerris aux hasards du jeu, calmes dans la défaite comme dans le triomphe, et^ ne voyant dans le laurier du combat qu'un topique pour le pansement de leurs blessures.

Au niilieu d'eux, se trouvait un homme qui, évidemment, n'appartenait pas à la même famille. Il s'était emparé du poste d^honneur et adossé à la cheminée; Tair conquérant, Toeil superbe, la main engagée dans les boutons de son habit, il laissait tomber de loin en loin sur rassemblée attentive quelques paroles de protection. C'était le grand Vincent, le célèbre Vincent, qui, Tun des premiers en Europe, avait deviné la puissance de l'intérêt matériel. De là cette déférence dont on rentouT^H^ cet hommage silencieux de la part de ces repréw de la haute et petite finance. 11 faut le dire, Vincent . %ii^K ne qualité assez rare dans le monde des spéculateurs :

e prenait au sérieux. On pouvait croire en lui, mais jamais autant qu'il: y croyait lui-même. Il avait exécuté en Belgique et en Allemagne quelques travaux qui n'étaient pas sans mérite : ces titres lui causaient des vertiges. 11 s'étonnait que les populations ne lui eussent pas élevé de statues, que Ton ne frappât point de médailles en son honneur, que vingt nations, jalouses d'être matériellement gouvernées, ne se jetassent pas à ses genoux pour qu'il daignât se charger de leurs afiaires.

Rien de plus exalté que le grand Vincent quand on le plaçait sur son terrain favori : il ne se possédait plus et s'enivrait de ses plans d'intérêt matériel comme le soldat s'enivre de l'odeur de la poudre. L'idée d'un chemin de fer le mettait hors de lui; il lui semblait que la destination de l'homme, parfai* tement indiquée parla nature, était de faire quatre-vingts kilomètres à rheure, et que tout ce qui reste en deçà de ce chiffre est autant d'enlevé aux vues du Créateur. Quand on loi parlait des besoins de Tàme et du monde moral, il répon-

180 LBS IDOLBS D*ABG1LB.

dait que rien n'est plus moral que ce qui est matériel. Cet argument lui paraissait sans réplique : tant pis pour ceux qui le trouvaient insuffisant.

Voilà par quelles pei*spectives le célèbre Vincent s^était rendu populaire dans le monde de la finance et de la Bourse. D'ailleurs, il n*élait pas seulement un homme à doctrines matériellement avancées, il descendait souvent sur le terrain de la pratique. Jaloui de couvrir le globe de voies de fer, il ne dédaignait pas d'y mettre la main ; et c'est lui qui avait songé à doter FËspagne d'une grande ligne de communication qui devait la partager dans toute sa longueiu-. Il s'agissait d'ai-rèler les combinaisons financières de Tenlreprise. C'est Granpré qui avait préparé le travail : l'agent de change se plaça devant une table chargée de papiers, et au bout de laquelle figurait Paul Veruon en qualité de secrétaire; il demanda la parole et commença sou exposé. Comme il s'agissait de petits détails d'affaires, le prodigieux Vincent afiecta de se tenir à l'écart, réservant sa force pour des combats plus dignes de lui.

« Messieurs, dit Jules Granpré, nous sommes ici en petit comité, en famille ; je ne ferai donc pas de phrases; je ne vous parlerai pas du besoin qui se fait généialement sentir dans la Péninsule d'un chemin de fer, construit d'après un nouveau système ; je ne vous entretiendrai pas de la reconnaissance des populations.

— Gardez cela pour vos actionnaires, d s'écria un fondateur bel esprit en interrompant Torateur.

Tous les assistants acceptèrent cette saillie ; Vincent seul ne put contenir un mouvement d'in'itation. Le grand homme prenait tout au sérieux, même les bénédictions de l'Espagne.

Granpré continua r

tt Nous allons donc fonder, mcssieui-s, la Compagnie péninstdairey qui doit enrichir la belle Ibérie d'un chemin de fer continu. Que faut-il pour cela? Déclarer simplement

LES IDOLES D*ARGILB. 181

qu'elle est coostiluée au capital de trois cent millions, formé par six cent mille actions de cinq cents fmncs Tnne. C'est simple comme bonjour ; il ne reste plus qu*à passer à la caisse.

—Un instant ! un instant, dit un fondateur difficile: voilà bien la combinaison ; mais où sont les éléments de succès ?

— Former une compagnie ne suffit pas, reprit un deuxième fondaleur plus exigeant encore; il faut la rendre viable!

— Bah ! bab! s'dcria.un fondateur enthousiaste, où est la compagnie qui ne marche pas? Elles vont toutes sur des roulettes.

Ces propos, qui se croisaient, firent naître sur-le-champ une conversation confuse; Granpré eut peur qu*elle ne dégénérât en dissentiments ; il s'empressa ds dominer le bruit et donnant à sa voix tout l'éclat dont elle était susceptible :

— Messieui^, dit-il, vous m'affligez : on dirait vraiment que c'est la première fois que vous instituez une compagnie. Comment ! vous voici douze, avec chacun trois clients au moins, en tout cinquante, et à cinquante vous ne sauriez pas donner le coup de fouet à une entreprise ? Vous m'affligez, je vous le répète. Cinquante intéressés ! mais c'est dix fois plus qu^il n'en faut pour lancer le chemin de fer le plus invraisemblable ! Que demain ces cinquante amis paraissent à la Bourse et s'y disposent par petits pelotons; qu'ils demandent à à grands cris, sur tous les tons, à tout venant, des actions de la Compagnie péninstdaire, et vous verrez quelle hausse s'établira là-dessus. Il me semble que j'y assiste ; nous sommes débordés, envahis, nous allons aux nues. On veut des actions à tout prix, on fait émeute pour eu avoir. Vous, cependant, TOUS restez calmes. Des actions, il n'y en a pas; du moins d'une manière définitive. On vous presse, et vous offrez alors des promesses d*actions à cent francs de pnme. On insiste, on veut mieux qu'une éventualité ; vous vous en défendez, on revient à la charge, et après bien des combats vous cédez,

IG

à raison de trois cents francs de primc^ Tnction pure et simple. Le cours s'établit, et votre chemin de fer prend son essor.

— Bravo, Granpré, s'écria le fondateur enthousiaste qui remplissait à merveille Toffice de ciaqueur.

— A la bonne heure, dit en insistant le fondateur difficile, voilà pour le jeu des actions ; mais il faut voir raffaire en ellemême. De quelle façon espérez-vous la conduire ?

— Taurai réponse à tout, reprit Granpré ; seulement je demande à procéder avec méthode. La compagnie est donc constituée; le chemin existe à la Bourse de Paris; il y est visible tous les jours d'une heure à trois. Peut-être vaudraitil mieux s^en tenir là et abandonner le reste à la Providence. Beaucoup de chemins font plus de bruit à l'état fabuleux qu*à rétat réel, et il en est une foule sur lesquels on voit rouler plus d'actions que de locomotives. Prolonger cette situation, tenir une ligne de fer dans les nuages, dans les sphères de Tidéal, est une combinaison qui n*a point encore été essayée et qui ne manquerait pas d'un certain à-propos. C'est à y réfléchir.

— Au fait, Cranpré a raison, dit le fondateur enthousiasiet la Bourse est capricieuse, elle aime Timprévu.

— Cependant j'écarte ce moyen, poursuivit l'homme d'affaires: notre chemin est possible, il faut l'avouer, dût cet aveu lui faire du tort. Maintenant nous voici placés dans l'alternative ou d'obtenir la concession à des clauses raisonnables ou de renoncer à l'entreprise. Pour arriver au premier de ces résultats, il nous faut des patrons en France et en Angleterre, aGn que les deux gouvernements agissent sur l'Espagne par voie diplomatique. Que chacun de nous songe donc à rallier autour de la Compagnie péninsulaire des hommes importants, des influences décisives qui puissent en assurer le succès. Dès aujourd'hui, je mets au Service de l'affaire le pair de France et baron Dalincour^ lieutenant général des armées du roi et commandeur de la Légion d'honneur. 11

LES IDOLES d'aRGILB. 183

souscrit pour quatra mille actions, et li?re soq nom à tous les prospectus qui paraîtront nécessaires.

— Un pair de France, dit le fondateur difficile sur un ton éminemment suffisant; j'en offre deux.

— Et moi trois, reprit Tautre fondateur, qui paraissait s*être lait une loi de surenchérir.

— Total six pairs, dit Granpré sans se déconcerter ; assez de pairs comme cela. La souscription est close, quant aux pairs de France. 11 s'agit maintenant d'obtenir un même nombre de députés. En général^, messieurs, le député exige d'être manié avec adresse ; il s'effarouche aisément. Ce n'est pas tout : il y a député et député; il y a le député qui compte et le député qui ne compte pas, le député actif et le député indolent, le député retors et le député qu'on joue sous jambe, le député dont la voix est inféodée À tous les cabinets et le député qui ne se livre jamais qu'à demi, le député sur la limite. Voilà des nuances que je vous recommande : en fait de patrons, ce n'est pas toujours le nombre qui importe, c'est la qualité. Choisissons les nôtres. Que désirons-nous, après tout? le bien de la Péninsule : un pareil but peut s'avouer, et les hommes publics sont faits pour le comprendre.

— A la bonne heure ! dit le grand Vincent ; prouvons quMl u^y a rien de plus moral que ce qui est matériel.

— Cest cela ! s'écria le fondateur difficile, et nous concourrons l'an prochain au prix de vertu.

— Assez d'attendrissement, reprit Granpré. Nous voici pourvus de pairs et de députés ; c'est un grand pas de fait ; on peut passer outre. Il a été versé dans nos caisses le dixième du montant des actions : trente millions sur trois cents. C'est bien ; l'affaire a une garantie. Armés de toutes pièces, nous poursuivons la concession ; nous la poursuivons pendant trois mois, six mois, dix mois ; le temps travaille pour nous; il est notre auxiliaire , comme vous le verrez tout à l'heure. Maintenant, mettons les choses au pire ; prévoyons tout, même un

ëcbec. Ld. concession nous échappe ; il faut renoncer à Tcntreprise ; il faut rendre Targent , ajouta Torateur avec un accent douloureux.

— Jamais^ s^ëcria le fondateur enthousiaste qu'emportait un élan involontaire; jamais ! J'en rappelle.

— Oui, mon ami; oui, messieurs, il est bon de se préparer d'avance à cette idée ; on rendra l'argent sans retenue^ sans décompte. Ne froncez pas le sourcil; il le fallait ! ! ! Seulement 9 les trente millions auront été placés en compte courant à 4 p. 0/0 Tan. Mettez qu'il ne se soit écoulé que neuf mois entre le versement et la restitution, voilà neuf cent mille francs dlntérêt au plus petit pied. Nous sommes douze ici; c'est soixante et quinze mille francs pour chacun de nous , sans compter les primes glanées çà et là sur les promesses d'actions et sur toutes les agréables chimères que Ton nomme actions provisoires, éventuelles et fantastiques. Nous sommes spoliés, messieui*s, indignement spoliés ; mais il nous reste du moins notre propre estime et une petite fiche de consolation.

A peine Granpré eut-il achevé cet exposé de l'affaire, qu'un long murmure d'approbation s*éleva dans rassemblée. A l'unanimité on rendit justice au mérite de ses combinaisons et à la sagacité dont il avait fait preuve' en les développant. Ses conclurions furent adoptées, et séance tenante on arrêta toutes les bases de l'entreprise. Quand ce travail eut reçu la dernière main , les fondateurs prirent congé et Vincent se retira comblé de nouveaux hommages.

Le grand homme demeurait plus que jamais convaincu de la beauté de ses théories; il persistait à croii*e qu'il n'y a de vraiment moral que ce qui est matériel et que rien ne vaut un bon potage pour disposer le cœur de l'homme à la vertu.

LRS IDOLKS d'argile. 185

I«M troll eatretlcBs.

Les fondaleurs de la Compagnie péninsulaire n'étaient pas gens à la laisser péricliter entre leui-s mains; ils connaissaient le prix du temps ; ils se mirent sur-le-champ à rœuvre. Dans le cercle de leur clienlelle, il ne fut plus question désormais que d^un chemin de fer destiné à faire révolution dans la science^ en même temps qu'il transformerait TEspagne et la mettrait en position de payer ses dettes arriérées.

Bientôt le feu se mit aux poudres ; quand la Bourse adopte une entreprise, ce n'est point à demi. La Compagnie pénin^ gidaire eut la vogue ; elle occupa le premier rang parmi les spéculations industrielles. Le grand propriétaire y apportait ses fonds de réserve, Thumble capitaliste ses épargnes; il y avait engouement comme aux beaux jours de la rue Quincampoix.

Cette fièvre était dans sa plus ardente période quand Jules Granpré se retrouva avec la barotme dans la salle de verdure, destinée aux visites confidentielles. L'homme d'affaires avait le visage rayonnant et des airs de conqut^te plus caractérisés que de coutume. Il marchait sur la pointe des pieds comme un mortel heureux de vivre et enchanté de lui-même.

— Eh bien , Éléonore , dit-il en lui prenant vivement les deux mains, nous allons aux nues. Un Golconde^ ma chère, ou plutôt un Pérou ! La compagnie bat monnaie à notre profit.

— Il y a donc du nouveau depuis hier, répondit la baronne. C'est comme chez Nicolet, à ce qu'il semble.

186 LES 1D0LB8 d'ARGILB.

— Du nouveau, mon amie, répliqua Granpré ; il nous déborde^ le nouveau : la marée ne monte pas plus vite. Cinq francs par heure, à vue d'œil, voilà notre mouvement de haifise. Il fout que j*y mette ordre ; autrement on irait trop loin, on n*y procéderait pas avec assez de ménagement.

— Bah ! le succès vous fait peur, Granpré; vous craignez le vertige, dit la baronne.

— Jugez donc , reprit Thomme d'affaires. Cent vingt-cinq francs de prime. 11 laut qu'ils aient le diable au corps, les malheureux.

— Je le crains, dit la baronne en riant.

— Et votre mari , Éléonore , qui gagne cinq cent mille francs sur ses quatre mille actions ; voilà déjà une somme.

— Il fout la réaliser, Granpré ; votre Bourse m'effraye, dit la baronne pensive.

— Réaliser ! s'écria Thomme d'affiiires avec Tâpreté du joueur; réaliser à cent vingt-cinq francs de prime ! On nous montrerait au doigt, ma chère I

— Tenez, Granpré, dit la baronne d'un air sérieux, j'ai aujourd'hui des idées noires. Le général est au plus bas et je voudrais voir clair dans nos affaires.

— Eh bien , ma chère, répliqua l'ami de la maison, attendons encore deux semaines. Dans deux semaines nous serons à trois cents francs, et peut-être plus haut. Loin de retarder le mouvement, je vais l'accélérer. A trois cents francs, nous vendrons : ce sera douze cent mille francs de dinérencc, bien et dûment acquis. La compagnie deviendra ensuite ce qu'elle pourra.

— A la bonne heure ! dit la baronne; vous connaissez votre terrain; agissez à votre guise. Seulement, péchez plutôt par excès de prudence, mon ami ; il vaut mieux ne pas épuiser le succès que de se laisser surprendre par la défaveur. Mais j'y pense, ajouta-t-elle , où en est notre affaire principale, Granpré ?

LES IDOLES d'aBGILE. 187

— La vente des immeubles ? dit celui-ci.

~ Oui, Jules; il n'y a plus rien à attendre du général ; le bras droit est paralysé. Impossible désormais de lui arracher une signature.

— Nous n*en avons plus besoin, Ëléonore, répondit Granpré; les pouvoirs qu'il a donnés sont suffisants pour une aliénation complète. J'ai vendu hier soir Petit-Vaux onze cent cinquante mille francs; c'est un mauvais prix, mais nous ne pouvions pas attendre. On m'offre huit cent trente mille francs de ChampQeury ; on ira probablement à huit cent cinquante mille : à cette limite je finirai. Il ne restera plus qu'à passer les actes et à toucher les sommes. C'est un délai de deux mois ; il serait bien essentiel que le général pût aller jusque-là.

Tandis que ces confidences s'achevaient dans une pièce du roHiecbaussée , un autre enti*etien venait de s'engager au second étage de l'hôtel. C'est là qu'Emma avait son appartement, composé de trois pièces donnant sur le jardin : une antichambre, la chambre à coucher et un salon d'étude. I^a baronne avait voulu que la jeune fille eût une certaine liberté et presque une vie à part. Garder un témoin auprès d'elle était une servitude trop pesante pour Ëléonore ; elle régla donc les choses de manière à s'épargner ce souci. Les habitants de Tbôtel se voyaient à de certaines heures ; mais, dans le cours delà journée, chacun se tenait chez soi et y recevait son monde.

Emnm aurait été souvent délaissée, si le digne MuUer n'eût continué auprès d'elle son rôle de guide et d'ami. Une grande partie de son temps était consacrée à son élève bien-aimée : arrivé le matin de bonne heure , il ne quittait le petit salon de travail que le soir et au moment où Emma allait descendre pour le dîner. La musique, le chant, le dessein variaient ces longues séances, de manière à n'y jamais répandre de l'ennui ; et quand le temps était beau , le maître et l'élève allaient chercher dans le jardin quelques distractions et un théâtre pour leurs études de botaniquo.

188 LBS IDOLES d'aRGILB.

Paul Vernon était aussi l*un des rares visiteurs qui avaient accès chez Emma. Le jeune homme aimait, dans sa cousine, cette bonté d'auge qui lui faisait trouver de l'intérêt au i*écit de sa nouvelle vie, à mille détails qu'elle comprenait à peine, aux agitations du monde bruyant auquel il venait de se mêler. Paul se trouvait alors placé sous Tempire d'une première Ivresse ; autour de lui on ne parlait que de sonotmes considérables, et les hommes qu'il fréquentait semblaient tous armés du pouvoir de changer en or ce qui leur pas^it par les mains. Il n'en fallait pas davantage pour faire naître dans ce cerveau ardent les éblouissements que cause la richesse. Ce qui surtout avait frappé le jeune homme, c^est le succès de la compagnie qui s'était formée sous ses yeux. Que de millions sortis de terre comme par enchantement ! Que de foi tunes improvisées ! Cent mille francs pour chaque coup de dé, et des coups toujours heureux ! Comment résister à un pareil spectacle ! Dans ses conversations avec sa cousine , Paul revenait toujours là-dessus, et la naïve enfant Técoiitait sans le bien comprendre. Le son de la voix de Paul lui plaisait : c'était une musique douce à son oreille. Que lui importait le reste ? Muller n'était pas aussi complaisant : Texcellent homme sentait que Vernon s'engageait dans une triste voie, et il cherchait à jeter quelque désenchantement sur son enthousiasme. Quand Paul lui parlait de ces surprises faites à la fortune dans les chances aléatoires de la Bourse, l'Allemand secouait mélancoliquea:ent la tête ; et^ s'armant d'un^ douce ironie, il lui disait :

— Où cela vous conduira-t-il, jeune homme ? et quand je dis vous, je dis votre génération tout entière ! Vous ave* Tait en France une révolution terrible pour abolir la noblesse de race, et voilà que vous souffrez qu'il s'élève une autre noblesse, celle de Targent, et souvent de l'argent mal acquis ! Autrefois, c'était le fer qui régnait ; aujourd'hui, c'est l'or : Tun soumettait sans avilir^ l'autre ne domine qu'au prix de la honte.

LES IDOLES D^ARGILB. 189

Paul Vernon essayait de se défendre ; il parlait des besoins d*une circulation active et des bicnraits que répand sur un pays Tabondance des capitaux. MuUer, en vrai stoïcien, n'acceptait pas ces motifs comme suffisants.

— Non, ajoutait-il avec un peu d'amertume, c'est du plus triste exemple. L'esprit public s'y perd, les peuples s'y démoralisent. Quoi ! il existe un lieu où l'on bat monnaie sur la crédulilé publique ; et l'État non -seulement soufTre ce scandale, mais s'en rend complice ! Comment voulez-vous qu'un tel exemple no réagisse pas sur les mœurs d'une nation, et que la soif de l'argent ne gagne pas toutes les classes ? Vous cliercherez un jour des soldats, et vous ne trouverez que des mercenaires ; des magistrats, et vous ne trouverez que des consi iences vénales; des instituteurs pour l'enfance, et vous ne trouverez que des spéculateurs; des prêtres, et vous ne trouvères que des ambitieux. Partout on recueillera bientôt ce qu'aujourd'hui l'on sème. La société ne sera plus qu'un grand bazar où tout sera à vendre, services, votes, arrêts, fonctions publiques. C'est une dissolution, jeune homme; c'est le règne de dieux pétris de boue.

L'Allemand s'animait et son accent donnait à ces sorties un caractère encore plus pittoresque. Paul, de son côté, se piquait au jeu et insistait sur le mérite des voies de fer, filles du génie moderne, sur les avantages que ces moyens de communication rapide doivent assurer à l'humanité. Là encore il rencontrait Muller, qui semblait décidé à ne pas céder un p<juce de terrain :

— Vous irez sur les ailes du vent, disait-il, je le veux bien ; l'espace sera presque aboli. C'est une grande métamorphose, soit , une modification profonde du monde matériel. Mais voyons plus haut , s'il vous plaît. En quoi le cœur y est-il intéressé? Vous faites beaucoup pour le corps; pour l'âme, rien. Je voudrais au moins un progrès parallèle; je le cherche vainement. De ce que les populations se nîôleront plus aisé-

ment ; que les uns pourront aller plus vite à leurs plaisirs, les autres à leurs affaires, s'ensuivra-t-il qu*il y aura ici-bas plus d'honneur, plus de probité, plus de dévouement à la patrie, plus de dignité chez Thorome , plus de pudeur chez la femme ? Les affections sMpureront-elles, Tamour du prochain prendra- 1- il de Ténergie ? Sera-ce enfin un coup porté à ces mauvais penchants qu*on à tant de peine à réduire. régOLsme, la cupidité, Torgueil^ la jalousie ? Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée ? Je crains qu*au milieu de nos progrès et de nos conquêtes sur la nature, la part du mal ne s'accroisse, et que la part du bien ne soit amoindrie. On ira plus rapidement vers le vice, vers le crime, voilà tout; le malfaiteur sur le théâtre de ses exploits, Tindustriel dans le centre de ses opérations de moins en moins loyales. Telle est ma crainte, jeune homme, et le ciel m'est témoin que je désire m'abuser.

Ainsi parlait MuUer, et ces entretiens se renouvelaient souvent. L'Allemand, dans ses accès de pessimisme, ne ménageait pas son adversaire , et plus d*une fois Emma vint au secours de Paul.

— Allons , bon ami , disait-elle à MuUer d*une voix caressante, vous êtes bien grondeur ce matin.

11 était écrit que, ce jour-là, tout Thôtel serait en rumeur pour la même cause. Quand le cabriolet de Granpré eut pénétré dans la cour et se fut arrêté devant le perron , il en sortit un jeune garçon revêtu d'une livrée. Après s'être assuré que le cheval demeurait en repos, il s'achemina en sifflant vers la loge de Falempin, et y entra de la manière la plus cavalière. Le père Lalouette s'y trouvait en visite, et la mère Falempin égouttait son linge dans une vaste terrine garnie d'eau savonneuse. Heurtée en passant par le nouveau venu, elle se releva de fort mauvaise humeur.

— Malhonnête ! s'écria-t-elle, est-ce qu'on entre ainsi chez les gens ? Vous nous prenez donc pour des Prussiens, Tami ?

LES IDOLES d'aRGILF. 191

Eo achevant ces mots, elle allait joindre Teffet à la menace el se disposait à jouer du poing quand son \isage changea subitement d'expression. La surprise y faisait graduellement place à la colère.

~ Tiens I tiens ! tiens I dit-elle en cherchant à ëclaircir ses doutes.

^ Eh bien ^ oui, répliqua le nouveau venu, me voilà.

~ Dieu de dieu ! c'est bien Anselme ! s'écria la vieille avec un juron expressif. Viens donc. César, viens voir Anselme.

Le concierge accounit suivi du père Lalouette. La mère Falempin . de plus en plus étonnée, examinait avec soin son oeven, et le retournait dans tous les sens.

— Ah çà! dit-elle^ qu'est-ce que c'est donc que cette pelure? dans quel régiment t'es-tu enrôlé, mon fiston ?

— Dans le noble régiment des laquais, tante. Respect à Taniforme ! répondit Anselme en riant.

~ Toi, s'écria César, t«i laquais I Ne valait-il pas mieux rester ouvrier, malheureux î

— Laquais! ajouta le père Lalouette avec un geste qui exprimait à la fois le dédain et la compassion.

— Laquais! dit la vieille en essuyant une larme; c'est son Tenlre qui l'aura perdu. Va, je te renie !

— Pas tant de biiiit, les anciens^ reprit le jeune garçon ; écoutez-moi d^abord» et vous me condamnerez ensuite si je Suis fautif. Vous ne voulez pas me faire manquer ma fortune» n'est-ce pas?

-^ Qui te parle de ça? dit César Falempin.

-2 Eh bien , poursuivit Anselme, si j'étais resté ouvrief, jamais je n'aiirais eu la moindre chance ; aujourd'hui^ j'en ai des chances, et de fameuses, lin i^eu d'attention : il faut vous dire que de trimer dès six heures du matin à six heures dti soir sur un établi de menuisier, ça ne m'allait guère. Suer énormément et ne pas manger âon soûl , voilà la vie de l'ouvrier.

— Qtiand je voué le disais, S'écria l'ex-cantinière : tou-

192 LIS IDOLKS d'argile.

jours sur sa bouche ! Voux-tu Mon le lairc, gros dépravé î ,

— Par ainsi, reprit Anselme, j'avais ridée de changer d'état; mais comment? c'était le difficile. Un jour, je me mcls à réfléchir que M. Granpré, qui vient souvent ici, a une Ggurc bien nourrie, et qu'il doit faire bon vivre chez lui. Je ne fais ni une ni deux, je me propose. Heureusement, il a besoin d*un garçon de bureau pour une compagnie dont je vais vous par 1er; il m'accepte et j'enlise en fonctions. Pas grand'chosc à faire : nettoyer les salles, conduire quelquefois le cabriolet, enfin, un amour de service. Et puis^ quelle cuisine ! Je n'y suis que depuis quatre jours, et déjà je me refais, tante ! C'est une maison de prince !

— "Et la défroque de laquais, Anseln^e, tu n'en parles pas ? dit Falempin d'une voix sévère.

— Fameux drap, répliqua Anselme ; touchez plulôt, mon oncle; du louviers, et bien chaud sur les épaules! On est joliment là-dessous^ tout de même. Et puis ce n'est pas tout ; il faut vous dire, les anciens, que nous manions des monts dV, que nous roulons sur des billets de banque, que nous avons mis en train une opération colossale^ la Compagnie péninsulaire. Faut voir quelle banque ça fait! l'argent monnayé, on n'en veut pas ; l'or à la pelle, les anciens, \j)ïik ce que c'est que notre établissement.

— Ah çà! quels contes viens-tu nous faire? dit César. Garde ces sornettes-là pour des enfants.

— Des sornettes, mon oncle ! s'écria Anselme scandalisé. Je vous en souhaite, des soinettes comme celles-là. Figurez vous qu'hier, pas plus tard qu'hier, il est venu dans nos bureaux un concierge de la rue du Bac, concierge de bonne maison, faut l'avouer. Il nous porte six mille francs, fruit de ses économies. Combien croyez-vous qu'il ait aujourd'hui à lui, cet homme?

— Mais, quelques cents francs de plus, dit Falempin, que ce détail intéressait.

LES IDOLES d\\BGILE. 193

— Il a neuf mille francs, Us anciens, neuf mille francs, pas uo sou de moins, reprit Anselme : à preuve que je viens de les lui porter à son domicile. Les six mille francs ont fait des petits dans la nuit. C'est neuf mille francs aujourd'hui; excusez du peu. Voilà notre établissement.

L'assurance d'Anselme gagnait peu à peu ses auditeui*s^ et Ym commençait à trouver dans la loge qu'il n'avait pas eu complètement tort de quitter la blouse de l'ouvrier pour l'habit de l'honime à gages. Anselme profita de la réaction pour esagërer les merveilles de la spéculation où il figurait comme garçon de bureau. Les pauvres gens sont crédules.

Le père Lalouette avait deux mille francs, amassés dans l'exploitation d'un cabaret hoi^ barrière ; c'était la dot de sa petite-fille, de la jolie Suzon. César Falempin, de son côté, comptait trois mille fraucs sur un livre de la caisse d'épargne. Anselme fit si bien ^ représenta la Compagnie péninsw (aire sous des couleurs si engageantes, que les deux vieillards se décidèrent à ccncourir au chemin de fer dont on allait doter l'Espagne. Huit jours après, leurs fonds allaient s'engloutir dans la caisse de Jules Granpré, et ils recevaient en échange deux chiffons de papier jaune, sur lesquels ils bâtirent bien des rêves.

lie cfkbarct dn père Lalonetfe.

Anselme, dans sa nouvelle condition, avait peu de liberté pendant les jours ouvrables; le dimanche seulement il obtenait de loin en loin un congé et en profitait pour aller prendre ses ébats.

194 LES IDOLES D^ARGILB.

C'est dans l'un de ces jours de vacance que nous le retrouvons, plus joyeux que jamais, sous la tonnelle d'un cabaret situé sur la limite des Thèmes, et à Feutrée du boulevard qui conduit à Monceaux.

Ce cabaret est celui du père Lalouette.

Les dehors en sont modestes et simples. C'est une maison à deux croisées et à un étage, dont la façade peinte en rouge porte l'enseigne suivante, tracée en caractères blancs : j4ux Amis de la Fédération. Un jardin s'étendant du côté de la campagne offre un petit quinconce sous lequel s*abritent les buveurs^ et une tonnelle tapissée de vignes vierges sert d'asile à ceux qui préfèrent les charmes d'une conversation intime et isolée. Le père Lalouette n'admettait pas d'ailleui*s indistinctement tout le monde : il était exclusif et faisait sa police lui-même. L'enseigne révélait la clicntelle. Tous les buveurs d^un autre âge se donnaient rendez-vous chez le père Lalouette. On y venait comme en famille; la masse des consommateurs s'y arrêtait peu : elle préférait les cabarets populeux et bruyants. Pour beaucoup de raisons, le vieux démocrate s'en tenait à ce cercle restreint. Il aimait ses souvenirs et sentait son cœur se réchauffer quand on les évoquait devant lui. Dans les grands jours, et quand toutes les tables étaient garnies^ on aurait pu se croire au temps de la fédération ou à la fête de l'Être suprême. On en parlait comme si ces cho» ses se fussent passées la veille. Lalouette y aidait de son mieux, et, allant d*un client à l'autre, il venait au secours des mémoires paresseuses par des détails qui les remettaient sur la voie*

Ce motif n^était pas le seul qui eût guidé le père Lalouette dans ce Choix et maintenu les consignes sévères qui donnaient à son cabaret ce caractère exclusif. Après la mort de son fils^ arrivée peu d'années auparavant, il avait recueilli chez lui Suzon Lalouette, qui restait orpheline. L'enfant avait grandi souâ les yeux du vieillard ; elle s'était épanouie comme un

boutoD de rose. Elle avait alors dix-huit ans^ et présidait au service de la maison. Rien de plqs gracieux que son visage, rien de plus doux que son regard. C'était la fraîcheur et la santé même. Alerte et toujours gaie, elle allait et venait, souriant à tout le monde ; et si chaste pourtant, si naïve, qu'il était impossible de ne pas la respecter. On ne surprenait là ni le manège de la fille coquette, ni les ruses de la fille à marier. Suzon était heureuse de vivre^ et cela se voyait sur £es lèvres rouges comrhe la grenade, dans ses grands yeux noirs qui brillaient sous ses longues prunelles, dans ses dents de perle, dans ses joues animées du plus bel incarnat, dans ses beaux cheveux châtains et dans un corsage qui trahissait des trésors à faire envie à un roi. Suzon était ainsi la fée du logis et en même temps la joie du vieux père Lalouette. 11 en était Ber et jaloux, et après la république il n'avait rien aimé autant que cette ravissante créature.

Le motif qui avait conduit Anselme dans cet obscur cabaret était des plus simples. On était au 14 juillet, et le vieux républicain avait choisi cet anniversaire pour prendre sa revanche du dîner du 20 mars. César Falempin, sa femme et leur neveu venaient donc de se réunir sous la tonnelle où Suzon et Lalouette leur faisaient les honneurs d'un copieux souper. 11 était tard ; le cabaret avait vu peu à peu ses clients se disperser. Un air tiède et doux remplissait l'air et apportait sous cette voûte de verdure l'odeur des foins dontla campagne était semée. Pour faire honneur à ses hôtes, le père Lalouette tira du fond de sa cave des vins réservés pour les grandes occasions, et, sous leur influence généreuse, l'enfretien s'anima. Anselme avait Suzon pour voisine, et ses charmes agissaient peu à peu sur lui. Elle, de son côté, n'était pas insensible à l'entrain de ce gros garçon et à ses manières réjouies. C'était une idylle populaire qui commençait : on sait qu'elles marchent trèsrondement.

U faut le dire à la louange du père Lalouette : quoiqu'il eût

choisi un anniversaire bien cher à son cœur, il n'en abusa point. 11 ménagea César Falempin et glissa sur les souvenli^ de la république. La conversation prit un autre tour. 11 existait entre les convives de la tonnelle un intérêt commun, celui de la Compagnie péninsulaire. Toutes les épargnes des deux familles avaient été placées dans cette spéculation, et^ depuis lors, Dieu -sait quels songes dorés assiégeaient leur couche. Aussi les questions se succédaient-elles, et cVst à peine si Anselme pouvait y surfire. Il y perdit plusd'un coup de dent, cl, pour la première fois, il ne parut pas regretter ce sacrifice. Anselme avait pris goût aux entreprises dans lesquelles il figurait ; il s'y était identifié. Poussé sur ce chapifre, il fut éloquent, intarissable. 11 parla de l'avenir de la compagnie en termes hyperboliques, et versa du baume dans le cœur des deux vieillards.

Longtemps il parla seul, et l'auditoire ne se lassa point d'être bienveillant. Cependant, de tous les convives, Suzon était celui qui manifestait l'attention la plus soutenue. L'enthousiasme d'Anselme l'avait gagnée, et d'elle à lui rignait cette sympathie que communique seule la jeunesse. Ses yeux ne quittaient pas ceux de l'orateur ; et la chose alla si loin, que César Falempin poussa le coude du vieux démocrate.

— Lalouette, lui dit-il à l'oreille et de manière à n'être entendu que de lui seul, Lalouette, regarde donc ta Suzon. *

— Eh bien? répliqua Lalouette.

— Elle dévore Anselme des yeux, dit César ; elle est prise, vieux, elle est prise.

Les deux vieillards n^vaient pas étouffé leurs voix avec assez de soin ; Suzon les entendit et prêta l'oreille.

— Eh bien, quand cela serait? dit Lalouette. .

— Au fait, dit César, c'est assorti. Un joli couple, ma foi! On pourra voir.

— Je donne tout ce que j'ai à Stuon, dit Lalouette : deux mille francs! C'est sa dot.

— Et moi tout à mon neveu, répliqua Faleinpin ; après ma mort et celle de ma Tieilie, bien entendu.

— Eh bien, tope là, dit Lalpuette.

— Cest fait, dit Falempin.

A res derniers mots, Suzon ne put pas tout à fait se contenir; elle devint rouge comme une cecisc.

li'uMovp mr terre et daas les ■vsffei.

Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle en connais^fait ne lui inspirait qu'un médiocre désir de pousser plus loin cette étude. Ces mœurs d'emprunt où circule l'intrigue, ce langage banal dont la seule médisance rompt l'uniformité, cette politesse mensongère qui sert de vernis à rindlfférence, tout cela formait aux yeux de la jeune fille un spectacle plus nouveau qu'attrayant et qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces joies, souvent elle se sentit mal à l'aise et comme dépaysée. 11 lui semblait que ce n'était point là sa place, qu'elle y manquait d'air et de soleil, silencieuse alors et pensive, elle se prenait à regretter les beaux horizons des Vosges, les plaines du Basiigny où se jouent les eaux de la. Meuse et les prairies du chAteau natal, boidées de pommiers en fleur.

Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphère du monde s'y accQutument comme l'habitant des pays marécageux s'accoutume à la fièvre. C'est le résultat d'une assimilation lente et graduelle. Les mœurs sont encore pures, que déjà l'imagination ne l'est plus. Avec cette pénétration précoce qu'aiguise l'instinct de la curiosité, l'enfant a bientôt

i98 LES IDOLES D*ARGiLE.

tout deviné : un mot Téclaire, une indiscrétion la met sur la voie. Vienne Tâge où il faudra la produire dans les salons, et elle y entrera de plain-pied^ sans effort^ sans embarras ; c'est un terrain qu'elle a étudié d'avance, dans le silence de ses rèvesy et elle n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement; par exemple, les airs affecta, les mi* nauderies^ l'esprit de ruse et de dissimulation. Heureuse quand son ànie^ souillée par quelques lectures turtives, ne s'est pas déjà composé tout un roman avec les lambeaux de ceux qui infestent l'intérieur des familles !

Un semblable noviciat avait manqué à l'élève de Muller : aucun souflQe énervant n'avait terni la chasteté de ses pensées. Aussi demew*ait-elle presque toujours étrangère à ce qui se passait à ses côtés, tantôt troublée de ce qu'elle entendait, tantôt confuse de n'y rien comprendre. Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa loyauté ; les analyses somptuaires oii se plaisent tant de femmes, las* saient sa patience.

En d'autres occasions, le cœur d'Emma avait à subir des épreuves plus rudes. Ce n'était plus alors de la surprise qu'elle ressentait, mais un profond sentiment de dégoût et de révolte. Autom* d'elle, on parlait des affections et des liens les plus doux comme d'une marchandise. De divers côtés, on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne s'obstinaient à vouloir la marier, et, comme elle témoignait de la répugnance :

— Vous avez tort, ma chère, lui disait-on, c'est un parti de 400,000 fr. Il y a, en outre, un million en espérance.

400,000 francs et un million, tout était là. Pas un mot sur les quahlés du futur, sur son caractère, sur l'origine de sa fortune. 400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres répondaient à tout. Quelquefois même, la personne chargée de la n^ociation ajoutait avec une cruauté charmante :

LES IDOLEg D*ARGILK. 199

^ Les parents sont bien vieux; le million ne se fera pas attendre. Ce sera alors 70,000 livres de rentes du côté du mari. Vous voyez, ma chère, que ce serait une folie que de refuser.

Chaque jour, Emma était en butte à ces observations. C*était un blond de 800^000 francs, ou un brun de 600,000 avec des pères, mères ou aïeux s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait avant Theure, on allait jasqa*à fournir le détail de leurs infirmités. Ces abominables calculs ne se faisaient pas à demi-voix, mais tout haut^ sans smipule, sans pudeur. On ne s*en cachait pais devant des tiers; c'était une conversation toute simple, toute naturelle.

Emma avait de la peine à se contenir, tant ces odieux pro* pos remplissaient son cœur d*amertume. Elle se contentait alors de couper court à Tentretien par des refus bien formels, bien péremptoires ; et, quand on la vit si résolue, on lui fit grâce de ces persécutions. Ce qui lui donnait plus de force en cela, c'est qu'à son insu un sentiment de préférence remplissait son âme. Aux songes dont elle se berçait venait tou* jours se mêler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidèle aux goûts de Tenfant. Paul, mêlé au tourbillon de Paris, avait pu oublier les scènes de sa vie adolescente; Emma ne les oubliait pas ainsi. Elle s'était fait un idéal et voyait tout à travers ce prisme. Quand sa pensée retournait vers les paysages de Champfleury, elle avait le soin de les peupler de figures aimées. C'était MuUer, cueillant quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisière du bois, le fosfl sur l'épaule et en habit de chasse. Son cousin demeurait encore pour elle le Nemrod qu'elle avait suivi de l'œil le long des crêtes des Vosges : rien ne pouvait effacer ni altérer le charme de cette impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui frappait sa vue, elle se réfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y attachait en raison de ses désenchantements. Désormais cette âme si pure ne devait plus ap-

200 LBS IDOLES D*ARGILB.

parlenir au monde réel, elle entrait sans retour dans le pays des rêves.

Paul Vernon songeait aussi à sa cousine, quoique d'une manière moins éthérée. La beauté d'Emma eût suffi pour justifier SCS hommages : cependant, Fesprit de calcul s'y mêlait déjà. L'exemple portait ses fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu à peu s'émousser chez lui le plus noble instinct de la jeunesse^ le désintéressement, et prévaloir le plus funeste des mobiles, la spéculation. C'était une proie nouvelle pour le dénion du siècle. Triste école que celle des gens d'affaires! Tout est affaire pour eux; l'opinion une alTaire, la politique une affaire. 11 n'est point d'acte dans la vie qu'ils ne soumettent à une évaluation, point d'événement, triste ou heureux, qu'ils ne traduisent en chances de bénéfices. Des chiffres partout, partout des calculs de hausse ou de baisse.

Un attentat public, la moil imprévue d'un prince, affaires ! Un coup de canon tiré, un outrage au pavillon, affaires ! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y gagne, il est bien difficile de les voir avec regret. Tel est le monde des gens d'affaires: rupture, invasion, désastres, tout leur est bon; ils joueiaient sur le deuil de la nationalité et sur les ruines de la patrie.

Les symptômes de ce mal se manifestaient chez Paul : il se prenait à envisager le mariage comme une affaire. La fortune du général lui était connue; Emma devait en hériter. Toutes les conditions d'une alliance magnifique se trouvaient donc réunies : une femme charmante, plusieurs millions et un père au bord de la tombe. Sans cette auréole dorée, Paul aurait peut-être ressenti quelque goût pour sa cousine : Emma avait tant de naturel et de grâce ! Mais, avec la prudence consommée qui distingue les enfants du siècle , il eût refoulé dans son cœur cette sympathie naissante, refusé un bonheur qui ne devait pas fleurir à l'ombre de la richesse. Heureusement le destin le servait à sonhait : la fiancée était aussi riche

LES IDOLES D*ARGILB. 201

que belle ; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages et d'acbever une conquête qui se présentait sous d'aussi brillants aspects.

Paul mit donc le cœur de sa cousine en état de siège; il avait ses entrées dans la maison et en profita pour multiplier ses visites. La baronne était absorbée par ses propres intrigues ; elle ne s'occupait que fort peu d'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possédait à fond toutes les sciences, excepté la science de Tamour. La nature avait peu de mystères pour lui, le cœur en avait l)eaucoup. Il fut donc facilement la dupe de Paul; au besoin, il eût- été son complice. Le digne homme voyait Emma si heureuse de la présence de son cousin, qu'il se fût fait un scrupule de troubler le cours de cette affection naïve. Ces deux enfants restaient seuls au monde depuis que le général leur manquait. Muller savait d'ailleurs que cette alliance de famille était l'un des rêves du pauvre infirme, et cette pensée contribuait sans doute à endormir sa vigilance.

Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans contrainte. L'Allemand était là, mais l'amour a un si ingénieux langage. Dès que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front d'E'iima et rc s'en allait qu'avec lui. Ses >eux se chargeaient comme d'un voile, sa bouche se parait d'un sourire d'ange. Que d'attentions muettes, que de gestes charmants s'échangeaient entre eux et suppléaient à la parole! Aucun aveu n'a plus d'éloquence que cette communion silencieuse de l'altitude et du regard! Les cœurs se pénètrent ainsi d'une manière plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs troubles secrets.

. Paul s'efforça d'abord de rester maître de lui-même, de conserver le sang-froid de l'homme qui obéit plutôt au calcul qu'à la passion ; mais il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai, de si communicatif, qu'il se sentit, presque malgré lui, subjugué par cette grâce et entraîné par

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les saintes émotions de la jeunesse. Son masque d*emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. MuUer protestait parfois dans Tintérêt des études; il ne voulait pas que le travail souffrît de ces distractions. On employait alors la soirée à faire de la musique. Paul avait une voix étendue, mais peu exercée; il ne savait pas en ménager remploi. Emma devint son professeur, et remplit son rôle avec une gravité qui faisait sourire Muller. Après le chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury et les sites chers à leur mémoire.

Quand les beaux jours furent arrivés, on descendit au jardin, et Ton y poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s*y était réservé un carré pour ses fleurs favorites : dès lors on le soigna en commun. Parmi celles qui s*y épanouissaient, Emma avait une préférence; elle voulut que Paul la partageât. C'était une jolie pervenche, la pervenche de Madagascar. Chaque soir, avant de se séparer, la jeune fille choisissait de sa main Tune de ces fleuns, et la fixait elle-même à la boutonnière de Paul. Le lendemain, celui-ci ne manquait pas de repardtre avec la fleur de la veille : la pervenche, ainsi renouvelée, ne devait jamais le quitter; c*était un gage toujours présent et toujours nouveau. Emma tenait à ces petites superstitions de Famour : c'était une &me croyante. Paul s'y prêtait avec grâce; cependant il n'y attachait pas une importance extrême. Un jour la fleur s'égara, et, pour la remplacer, il prit un camellia dans la jardinière qui ornait le salon de Granpré. C'était une circonstance si insignifiante à ses yeux, qu'il l'avait oubliée. Quand il reparut le soir à l'hôtel du faubourg du Roule, Emma se promenait avec Muller sous une {allée de tilleuls ; il y courut. De son côté, la jeune fille avait fait un mouvement ^rs son cousin ; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une découverte, pâlit et s'appuya sur le bras de son précepteur.

LES IDOLES D'Ar.GILB. 203

Ce changement, cette émotion furent si marqués, que lilui- Icr et Paul s'en aperçurent.

— Qu'aTez-vous donc? lui dirent-ils presque à la fois.

^ Rien, rien, répondit Emma en cherchant à se maîtriser ; un éUouissement, un Tertige. Ne vous en inquiétez pas.

Elle mit la main sur son cœur comme si elle eht voulu en étouffer les battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu à peu, pourtant, elle se remit, reprit ses airs d'ange, se montra plus douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-là était d'une grâce adorable* et d'un sentiment exquis. Seulement, cette grâce et ce sentiment semblaient frappés d'une mélancolie profonde, d'une amertume qui débordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec nne expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine, l'évanouissement de son beau rêve et la ruine de leurs amours. Ce malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, Paul alla au-devant d'une explication. Dans un moment où MuUer était hors de portée et ne pouvait l'en-^ tendre, il se retourna vivement vers sa cousine ; et, d'un ton où perçait un peu de dépit :

— Qu^avez-vous donc, Emma? lui dit-il.

La réponse de la jeune fille ne fut pas directe ; elle promensl le r^ard sur son cousin ; et, l'arrêtant sur la fleur fixée à sa boutonnière i

— Vous y tenez donc bien? lui dit^slle.

Paul porta les yeux vers son habit et y découvrit le camellia. Ce fut pour lui une révélation; il tenait enfin le mot de Té- Digme;

— Ça, dit-il, en détachant la malencontreuse tleur.

— Oui, répliqua-t-elle»

— Vous allez voir^ dit Paul.

Le jeune homme prit le camellia, le jeta avec dédain et lé foula sous ses pieds.

201 LES IDOLES D*ARGrLE.

— Vous voyez i^intcnant si j'y tiens, ajouta-l-il. Donnezmoi ma pervenche, cousine, celle d'hier s'est égarée. ^

Emma ne fit qu'un bond vers ses fleurs chéries, cueiint la plus belle; et^ se penchant vers le jeune homme au point que leurs souffles se confondaient, elle lui dit d'une voix émue et tremblante :

— Paul, mon ami, merci. Quel bien vous m'avez fait ! Muller venait de les rejoindre : il s'approcha de son élève

et lui prit la main :

» — Eh bien, mon enfant, dit-il d'un accent affectueux, ctcsvous complètement remise ?

— Oui, bon ami, je vais mieux, tout à fait mieux, répondit la jeune fille, dont la figure était redevenue radieuse.

Le nuage s'était dissipé ; le ciel de leurs amours avait retrouvé son azur; mais Emma avait trahi l'uue des dispositions de son cœur. Elle était jalouse.

li» perqalililoB.

Un soud grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne Dalincour et éloigner d'elle toute autre pensée. 11 fallait que son mari vécût assez longtemps pour que les actes oïl il aliénait sa fortune fussent valides. Les pouvoirs étaient donnés, mais la mort en entraînait la révocation et les rendait caducs. Quoique Granpré fût bien servi par les hommes qu*il employait, il n'existait aucun moyeu de s'alTranchir des formalités et des délais judiciaires. Les contrats de vente avaient été passés; il ne s'agissait plus que d'épuiser les pouvoirs consentis et de donner quittance du vivant du général. Jusque-là tout conservait un caractère précaire.

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On conçoit dès lors rextiôme importance attachée au sursis qu'Élconore et Granpré demandaient à la mort. Leur lâche devenait d*autant plus difficile que, depuis l'oppression exercée sur sa voioDté, le vieillard nourrissait des pensées de suicide. Une dernière lueur de raison semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appelé à son aide tout ce qui lui reistait d*énergie afin de Taccomplir. Ses forces avaient seules trahi son dessein ; son bras refusait de lui rendre ce dernier service. La baronne, prévenue, fit redoubler de vigilance; on écarta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait être converti en instrument de destruction. Désespéré, il voulut se laisser mourir de faim : ou ralimenta malgré lui, comme un enfant, en employant la violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidité implacable aux prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mêmes, y prenait un caractère odieux ; on ne ménageait la victime qu'afin de regorger d'une manière plus sûre.

Cest ainsi que le malade vécut quatre mois et arriva au jour fatal oii la spoliation devenait définitive et irrévocable. Les délais judiciaires étaient expirés la veille, et Granpré avait dû s^ner le matin les quittances du prix^ C'étaient deux millions dont rhéritière légitime allait être dépouillée au profit d'une marâtre. Une fois entre les mains de Granpré, la somme devait être dénaturée ; l'homme d'afiaires avait tout préparé pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'Éléonore dans le cours de celte matinée ! Son complice avait promis qu'à dix heures il serait là ; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse d'attendre dans le salon, la baronne avait gagné le vestibule, d'où l'œil plongeait sur la. porte cochère de l'hôtel. Elle s'y promenait d'un pas saccadé, prêtant l'oreille aux moindres bruits et se rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles inquiets.

— C'est incroyable^ disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A quoi songe donc Granpré? Pourvu que l'acquéreur

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if ait pas élevé quelque chicane. Oh! ajouta-t-ello avec une exaltation sombre, être si près du but et ne pas le toucher ! J*en mourrais.

Un roulement sourd se fit entendre au moment où elle achevait ces paroles, et devint de plus en plus distinct. César Falempin parut sur le bord de sa loge et écouta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux où l'hôtel était intéressé ; raremeut il se trompait là-dessus. A la manière dont il se dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur arrivait.

— C'est lui, dit-elle avec une joie pleine d*emportemcnl.

C'était en effet Granpré, qui gravit lé perron d'un pas tranquille et donna des ordres à son valet avec son sang-froid ordinaire. Éléonore avait peine à se' contenir.

— Mais arrivez donc, s'écrla-t-elle en le prenant par le bras aussitôt qu'il fut à sa portée^ arrivez donc. Voici deux heures que je me meurs d'inquiétude» Est-ce achevé?

— Oui> ma déesse, répondit Granpré en l'enlrilnaut d^ûnc façon familière vers le lieu habituel de leurs conférences ; oui, c'est achevé, soldé, liquidé. Deux millions en billets de banque ! Une véritable avalanche de papier-monnaie I J'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout : ô le beau bordereau 1

— Enfin, s^écria Ëléonore dont l'œil s'animait à ces détails^ je suis donc riche t

-^ Nous sommes riches , dit philosophiquement Granpré. On l'est avec deux millions.

La baronne se promenait à grands pas dans le salon^ ivre de cette idée qu'elle avait une fortune et qu'elle allait être libre. Elle échappait à la pauvreté qui un instant avait plané sur son avenir ; elle n'était plus exposée ni à déchoir ni à deâ~ cendre. Sa vanité était satisfaite au prix dun crime : elle oubliait le moyen pour ne voir que le résultat. Depuis longtemps Ëléonore ne comptait plus avec sa conscience; le succès jus-

tjfiait tout à ses yeux. Quant à Granpré, de tels événements rentraient dans les tiabitudes de sa vie; seulement les choses aTaJent lieu cette fois sur une magniflque échelle. Les deux conjurés savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui s'attache à une partie bien conduite et bien jouée. Ce fut la baronne qui^ la première, rompit le silence; elle venait de se remettre sur la voie d*un projet qu'elle avait ajourné par calcul, et dans le seul but de ménager la frêle existence du général :

— Granpré, dit-elle en se retournant vers son complice, ce n'est pas tout : il reste encoi-e 300,000 francs à retrouver.

^300,000 francs! répliqua Thomme d'affaires étonné: où donc cela, Éléonore?

— C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout à l'heure. La demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci : Faut-il les laisser, oui ou non, à Fhéritière ?

— Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre ! s'éciia Granpré. Où donc avez-vous la têle^ ma chère?

— N*est-ce pas assez des deux millions? dit la baronne.

— Ma reine, reprit Jules avec solennité, si nous devons donner dans le sentiment, je quitte la partie : on ne perd les empires que comme cela. Écoutez donc, le cas est grave. Un double million de moins dans une succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y regarder de près. S'il ne reste rien, absolument rien à la petite, il n'y a pas à craindre qu*on nous inquiète. L'argent est le nerf de la guerre et TaiguiUon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront alors sa cause insoutenable. Si, au contraire, elle a 300,000 fi*ancs, gare à la procédure! Vous verrez arriver le papier timbré de tous les coins deThorizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt avoués, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits, requêtes et plaidoiries, que nous avons dépouillé l'innocente, et il nous faudra lever à notre tour un régiment de robes noires pour rendre manifeste la

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pureté de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre faute. Au moyen de quoi ? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons généreusement dédaignés. Croyez-moi , ma chère, c'est fournir des verges pour se faire battre.

Pendant que son interlocuteur se livrait à cette sortie, assaisonnée de gestes expressifs, la baronne semblait réfléchir profondément; elle répondit enfin :

— Soit, Granpré; mais, comment faire? Les 100,000 écus . sont cachés dans la chambre du général.

— Dans sa chambre ?

— Oui, Granpré; ils y sont, j*en suis sûre; c'est la somme que vous ne retrouviez pas dans vos comptes.

— En effet, répliqua Thomme d'affaires, il manquait 300,000 francs ; c'est le chifTre exact.

— Ils sont chez le général, dit Ëléonore en insistant; il les gardait comme sa réserve.

— Mais voyez donc, reprit l'habitué delà Boui^e presquescand alise : le général qui se méfiait de nous ! Si c'est croyable !

— Cela est, dit la baronne.

— Eh bien, ma chère, continua Granpré, il faut l'en punir; il faut lui enlever son trésor, à ce di*agon des Hespéridcs. 100,000 écus de moins dans les mains de Tennemi, 100,000 écus de plus dans les nôtres : c'est un double avantage. Il n^y a pas à balancer.

— C'est une crise, dit Élconore pensive.

— Bah! A présent, répliqua Granpré avec un odieux sang* froid, que risquons-nous?

Ces mots réveillèrent les instincts cupides de la baronne ; elle se leva l'œil animé, Tair résolu, et, s'emparant du bras de Granpré avec une énergie virile, elle l'entraîna vers la porte :

— Venez, s'écria -t-clle : les 100,000 écus fussent-ils aux enfei^s, nous les trouverons; venez, vous dis-je.

Ils quittèrent le salon et franchirent ensemble l'escalier qui conduisait à la chambre du général. Le vieillard était seul, les

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valels TaTaient quitté pour quelques instants ; il reposait dans son fauteniJ, près de la fenêtre ouverte. L'air était brûlant; une Tapeur lourde remplissait l'atmosphère. L'attitude du malade indiquait un affaissement profond ; le corps semblait replié sur lui-même, et la tête. retombait sur les épaules comme sans force pour se soutenir. Rien de plus effrayant qne ce visage où la mort avait jeté ses tons livides : sans le souffle qui s'exhalait péniblement de la poitrine, on eût pu se croire en face d'un cadavre. L'immobilité était complète. Le moribond avait vu peu à peu s'affaiblir ce qui lui restait d'intact; la paralysie gagnait un membre après l'autre, et resserrait chaque jour dans un cercle plus étroit l'action des organes Titaux. Triste supplice que celui oii la vie quitte l'homme eo détail, et où les facultés se brisent une à une ! Mieux vaut un coup de foudre que cette décomposition lente: on meurt entier, du moins. Ce bonheur fut refusé au général Dalîncour. Que de fois il dut regretter, durant cette longue agonie, de n'avoir point eu l'Elster pour tombeau, ou pour linceul les neiges de la Courlande ! Son accablement était si grand, qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de la baronne et de son complice. A peine put-il lever les yeux sur sa femme quand celle-ci se plaça devant lui, sombre comme le génie du roal^ inexorable comme les dieux de TÉrèbe. Granpré restait en rrière et hors de sa vue , comme s'il eût obéi à une répugnance instinctive. Ëléonore prit la main du vieillard, et, s'efforçant de donner à sa voix des inflexions caressantes :

— Mon ami, dit-elle, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? Ce temps lourd ne vous fatigue-t-il pas?

Le baron resta immobile: on eût dit une statue de marbre*

— On a eu tort, ajouta sa femme, de laisser ces croisées ouvertes : la chaleur est intolérable. Voulez-vous que j'abaisse les stores pour diminuer l'éclat du jour?

Hêrae silence, même impassibilité. Évidemment ces petites attentions manquaient leur effet. Ëléonore était trop fière

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