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210 LES IDOLES D^RGILE.
pour pousser plus loin ce rôle ; elle abandonna la main de son mari, et la laissa retomber sur le fauteuil comme un ob« jet inerte; puis, se penchant vers son oreille :
— Général , dit-elle^ je ne tous obséderai pas longtemps, soyez tranquille. Il vous fi^ut du repos, je le sais; ma pré* sence ne s*éternisera pas. Seulement, il est une affaire sur laquelle seul vous pouvez nous donner quelques éclaircissements; une affaire, entendez-vous^ ajoula-t-elle en élevaat la voix pour que Téclat du son vint au secours de la paresse de Torgane.
Le vieillard n'en restait que plus affaissé et plus silencieux. Éléonore continua d*une voix ferme :
^ Général 9 il s'agit d'une somme importante qui vous a été dérobée : 300,000 francs. 11 est bien essentiel que vous disiez ce que vous en savez : on peut accuser votre entourage, on peut exercer des poursuites; vous taire serait une mauvaise action.
A mesure que la baronne expliquait le motif de sa visite, son accent devenait plus dur, son geste plus impérieux; elle rentrait dans les conditions de sa nature violente et emportée. Cependant, le vieillard gardait toujours rinsensibiliié de la pierre. Éléonore ût un nouvel effort :
— Vous avez tort, ajouta-t-elle, de ne pas tenir compte de ma prière, de me refuser une explication. C'est par un reste d'égards que j'en agis de la sorte : si vous m'y forcez, je troaverai d'autres moyens.
En même temps, elle se tourna vers Granpré, et lui dit avec une pitié qui avait quelque chose de farouche :
— C'est un bloc de grès ; nous n'en tirerons rien.
La présence d'un tiers sembla faire impression sur le malade ; il lui échappa un mouvement imperceptible, mais si rapide, qu'il ne fut point aperçu des deux complices. L'impatience d'Éléonorc était au comble : elle se mordait les lèvres au point d'en faire jaillir le sang, et frappait le bois du fau-
LES IDOLES d'argile. 211
ieuil avec une sorte de rage. Elle n'avait pas compté sur cette inertie; ses calculs étaient en défaut. Aussi s'éleva-t-elle promptemeut jusqu'au ton de la menace :
— Général, dit-elle, jusqu'ici j'ai usé de ménagements; audnfeoant , je vais parler en maître. Voulez-vous nous dire ce qu'est devenue cette somme ?
Un frémissement passa sur la figure du vieOlard.
— Non ! ajouta la baronne ; eti bien , je le sais ; elle est ici, dans cette chambre. Vous voyez bien qu'il n'y a plus rien à cacher, que votre secret est découvert. Parlerez-vous enfin?
La seule réponse du malade fut un tremblement convulsif qui agita ses membres. 11 se ramassa dans un coin du fauteuil, et Abrita sa tète sous des coussins, comme s'il eût voulu se dérober au fatal ascendant qui pesait sur lui.
— Ouest la somme? s'écria Éléonore^ en lui reprenant le bras et Tagilant avec violence.
Le vieillard soufi'rit sans se plaindre^ comme un martyr. On eût dit que cet anéantissement était chez lui Peffet du calcul plutôt que l'efiet de la maladie. Peut-êlrë lui vint-il une de ces inspirations sublimes qui visitent, à la dernière heure, les intelligences les plus délaissées; peut-être songeait-il à sa ûlie et puisait-il des forces dans cette pensée. Cependant la baronne n*élait pas femme à quitter la partie sans obtenir une satisfaction :
— Décidément, dit-elle, on ne peut rien tirer de vous; soit, monsieur, on se passera de votre concours. La somme est ici, cachée dans quelque partie de cette chambre ; nous allons la fouiller, et elle ne nous échappera pas. Donnez-moi toutes les clefs.
Eo disant ces mots, elle dirigea la main vers le malade, et lui arracha la clef de son secrétaire, qu'il portait habituellement sur lui ; puis, se tournant vers son complice :
— Granpréy dit-elle, à l'œuvre sur-le-champ ! C'est une visite domiciliaire qui commence ; je n'en aurai pas le démenti.
Ces paroles, ces gestes, ces actes eurent enfin la vertu de tirer le vieillard de sa stupeur. En se retoui-nant, il aperçut rtiomme d'affaires, et cette vue acheva de lui impiimer une secousse presque galvanique, il se mit sur son séant, et arrêta sur Granpré des yeux qui semblaient peu à peu s'agrandir et sortir de leurs orbites.
Cependant, Ëléonore ouvrait les armoires en sondait les profondeurs, bouleversait tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'espoir de rencontrer enfin l'objet de ses recherches. Granpré aurait voulu l'aider dans cette perquisition ; mais il était presque tenu en échec par les regards foudroyants du général. Cet homme, qui avait un pied dans la tombe, seniblait s'être ranimé tout à coup en présence de Tobjet de ses haines. Granpré cherchait en vain à se mettre à Tabri de ces yeux iirités : le général le suivait partout et s'attachait à lui comme à une proie.
Cette scène se prolongea pendant quelques minutes sans changer de caractère. L'habitué de la Bourse était un garçon sans préjugés; il avait même une ccitaine bravoure fanfaronne, et pourtant l'œil de ce vieillard le pénctiait d'un effroi involontaire : sa résolution habituelle l'abandonna.
— Ëléonore, dit-il en se rapprochant de la baronne; assez pour aujourd'hui ; nous y reviendrons.
— Qu'est-ce à dire, monsieur, répliqua aigrement celle-ci ; vous Vous lassez déjà?
— Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires ; j'ai trouvé un moyen plus sûr. Venez, venez.
En même temps il conduisit doucement Ëléonore vers la porte. L'œil du général l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa portée. Granpré sortit de cette chambre si bouleversé, qu'il eut toutes les peines du monde à cacher son émotion quand il se retrauva seul avec la baronne. Le soir, le valet de service auprès du général vint le déshabiller et le mettre au lit. Il roula, comme il le faisait d'habitude, le grand
fautenil où il reposait jusqu'aux abords de l'alcôve. Le malade paraissait moins souffrant qu'à Tordinaire. Il se laissa coucher et parut s'endormir presque aussitôt. Le valet se retira sans bruit et prit le chemin de ToUBce. Au moment où il descendit les escaliers^ il crut entendre glisser sur le parquet un bruit semblable à celui des roulettes d'un fauteuil. Il prêta Toreille; mais le bruit ayant cessé, il se crut le jouet d'une iilasion et passa outre.
I/orai«oB fonèbre de C!éMir.
Le lendemain, à l'heure où les gens de la baronne commençaient leur service, il se fit un grand bruit dans l'intérieur de Thôtel. Les valets erraient dans les escaliers comme des âmes en peine, ne sachant à quoi se résoudre et secouant la télé avec tristesse quand ils se rencontraient. Une catastrophe était peinte sur tous les visages , mais personne n'osait en porter la nouvelle aux maîtres de la maison. Enfin une des femmes d'Ëléonore entra dans la chambre à coucher où elle reposait, et d'une voix qu'étouffaient la peur et l'émotion :
— Madame, madame, dit-elle, le général est mort!
Ces mots n'étaient pas achevés, que la baronne se trouvait sarpM, et s'habillant à la hâte :
— Qa*on aille chercher des secours , disait-elle d'un ton bref. Envoyez Falempin chez le docteur; qu'il prenne le cabriolet pour aller plus vite. Allez, je vous suis !
Quelques minutes après, Éléonore se trouvait en face du lit où le baron avait exhalé son dernier soupir. Elle s'approcha du cadavre, il était froid; la moii devait remonter à plusieurs
214 LES IDOLES d'aBGILE.
heures. Le docteur vînt peu d^instânts après et ne fit que con* firmer le triste événement : une dernière crise avait enlevé le malade. Emma, attirée par le bruit, descendit à son tour; et, à la vue des restes de son père, elle poussa un long cri de douleur et tomba dans un évanouissement profond. César Falempin la reçut dans ses bras et l'arracha à cette scène déchirante. Le vieux soldat fondait en larmes, les valets eux-mêmes ne pouvaient se défendre d'une vive émotion, La baronne seule resta l'œil sec , la physionomie calme; elle donna ses ordres avec la même présence d'esprit et fit défendre sa porte pour tout le monde, excepté pour Granpré. La journée entière s'écoula dans les préparatifs des obsè- ' ques. On régla le cérémonial, on fit prévenir les compagnons d'armes du défunt. César avait pris la direction deTaffaire ; il se multipliait pour faire face à tout. L'idée qu'il pourrait manquer quelque chose aux funérailles de son général lui donnait des ailes : il voulait épuiser le programme des honneurs militaires et des pompes civiles. La chambre des pairs, la chancellerie de la Légion d'honneur, l'infanterie, la cavalerie, tout devait figurer au convoi, sans compter les discours d'adieux et la poudre brûlée sur la tombe.
— Le général a passé l'arme à gauche avant moi^ disait le vieux soldat ; c'est un tort qu'il a eu : il m'empêche d'aller lui préparer les logements. N'importe , ajoutait-il, il ne faut pas, Falempin, garder rancune à un chef; probablement il n'y a pas de sa faute. La mort est comme le boulet, elle ne dit pas : gare 1 Les uns plus tôt, les autres plus tard ; en fin de compte , chacun rejoint le corps. Et dire qu'avaoft trente ans il n'en manquera pas un seul, là-bas , de la grande armée ! Quel coupd'œil ! quel alignement! Je vois ça d'icL Penser que l'empereur y sera, avec son petit chapeau, et mon général aussi ! Mille carabines 1 je voudrais déjà y être.
Cependant, au milieu de ces réilexions phOosophiques, un trouble vague remplissait l'esprit de Falempin. Il se souvenait
LES IDOLES d'argile. 215
de la mission assez délicate que son général lui avait coufîée et ne songeait point sans inquiétude aux moyens d'exécution. Ce n'est pas qu'il reculât; il avait promis, et aucune puissance au monde n'aurait pu empêcher Falempiu de tenir ses promesses. Seulement, il prouvait Taventure hasardeuse; qu'il réussit ou échouât, il avait peur qu'elle ne fût prise en mauvaise part. S'emparer de i 00,000 écus cachés dans la chambre d'un mort , le cas était grave et n'entrait pas dans les habitudes du vieux sergent. Aussi demeura-t-il placé, durant tout le jour, sous l'empire de cette préoccupation. Ce ne fut que le soir et assez tard qu'il se décida : voici comment. Une femme dont la profession était d'ensevelir et de veiller les morts devait passer la nuit auprès des restes du général. César déclara qu'il voulait partager ce devoir pieux , et qu'il ne quitterait plus son maître qu'au moment de l'adieu suprême et sur le bord de la tombe. Comme on le pense, personne dans l'hôtel ne lui envia cet honneur , et il put s'installer dans la chambre du défunt n'ayant pour témoin que la vieille femme qui préparait le suaire.
Le premier mouvement de Falempin fut de se rapprocher de celai qu'il avait servi avec tant d^a£fection et de zèle. La longue maladie du général avait tellement altéré ses traits, que la mort n'y avait pas laissé une empreinte profonde. Peut-être même régnait-il sur cette tête inanimée une expression de sérénité amenée par la fin de la souffrance. Une circonstance seule attira l'attention de Falempin : c'est la pose du bras, qui semblait se roidir du côté des parois de l'alcôve. Il en résultait une contorsion à laquelle le vieux soldat chercha à remédier. Prenant la main du mort , il la ramena avec ménagement le long du buste, et essaya de l'y fixer par une pression douce et continue. Tant qu'il contenait le membre rebelle. César obtenait quelque succès; mais sitôt qu'il l'abandonnait à lui-même , le bras se déployait de nouveau et reprenait sa première position. A diverses fois , Falempin recommença la
même manœuvre sans pouvoir arriver à ses fins. L'ensevelisseuse le regardait faire avec Tinsouciance qui nail d'une longue pratique des choses ; enfin, elle crut devoir s'en mêler. — Ne vous obstinez pas, dit-elle, monsieur César! vous n'en viendriez pas à bout. C'est plein de caprices, un moii. Ça vous prend des libertés par-ci, des libertés par-là. 11 leur faut leurs aises à ces messieui*s.
— Ce bras ne peut pourtant pas rester dans cette position, la mère, dit Falempin en faisant un nouvel efibrt.
— Je m'en charge , répliqua la vieille femme. Allez , ça nous connaît : sitôt que nous y mettons la main, tout ce monde devient souple comme un gant. Si on écoutait leurs fantaisies, on n*cn pourrait pas ensevelir un seul.
— C'est pourtant étrange, se dit Falempin, voyant le bras se roidir encore comme si les muscles eussent conservé tout leur jeu.
— Attendez, attendez, dit la vieille, nous y voici; donnezmoi seulement un coup de m&in, monsieur César.
Le suaire était achevé ; il ne s'agissait plus que d'envelopper le cadavre et de l'assujettir. Falempin aidaTensevelisseuse dans cette triste tâche, y apportant les mêmes soins, le même respect que si le général eût été vivant.
Ce travail se prolongea fort avant dans la nuit et absorba le sei*gentau point de lui faire oublier l'objet essentiel de sa veillée. Quand tout fut achevé, cette pensée lui revint. Le temps s'écoulait ; dans quelques heures cette occasion précieuse lut échappait sans retour. Un seul témoin le gênait; mais comment l'éloigner?
César était plus intrépide qu'ingénieux ; il se creusa le cerveau, rien ne vint. Le soldat aurait mieux aimé avoir une redoute à emporter ; la besogne lui eût paru moins rude. Enfin, il s'arrêta sur une combinaison lumineuse , dernier eCTort de son génie ; et^ s'approchant de l'ensevelisseuse, qui sommeillait sur le grand fauteuil du général» il ajouta :
— Dites donc, la mcre, le travail doit vous avoir porte s. r l'atomac. Si vous alliez prendre un bouillon à l'office?
— Un bouillon, à deux heures après minuit, répliqua la vieille en souriant; on voit bien que vous ne connaissez pas les habitudes des grandes maisons. Un peu qu'on chaufferait si lard les fourneaux pour le pauvre monde. Us sont trop grands seigneurs^ vos laquais !
Falempin comprit qu'il avait commis une gaucherie; il n'insista pas. Un autre espoir lui restait, c'est que la vieille sendormit assez profondément pour lui laisser quelques minutes de liberté. Il n'en fallait pas davantage pour ouvrir Tarrocire, s'^emparer du dépôt cl venir reprendre sa place auprès du mort. Il essaya donc de cette tactique, et d'abord elle sembla lui réussir. L'ensevelisseuse s'assoupit avec une facilité extrême et parut bientôt plongée dans un sommeil pix)fond. César, alors, se leva avec mille précautions, de manière à ce qu aucun bruit ne trahît ses mouvements. 11 marcha sur la pointe des pieds et retint jusqu'à son souffle. Un moment il crut au succès; mais à peine avait-il fait deux pas, que la vieille se réveilla en sui*saut et secoua la tête comme quelqu'un qui chasse un mauvais rêve.
— Allons, se dit Falempin, j'aurai de la peine à venir à bout de cette sorcière. Elle a le diable au corps.
11 recommença le même manège, toujours avec aussi pou de chance. A bout d'expédients, il retomba alors sur son siège comme uo homme découragé. La lampe jetait sur la figure du mort des lueurs blafardes , et toute cette pièce respirait une mélancolie sombre. Falempin se sentit gagné par une amertume, qui peu à peu s'élevait jusqu'à l'exaltation. Il se tourna du côté de l'ensevelisseuse, qui s'assoupissait de nouveau :
— Savez-vous, la mère, ce qu'a été cet homme? dit-il eu la secouant par le bras; un brave que l'Eraperem* a distingué enlre mille. Et quand l'Empereur distinguait un homme , il bllait que ce fût un lapin. Il Ta décoré de sa main ; celui-là
ne les jetait pas, les croix. Il Ta pousse de grade en grade jusqu'à la graine d'épinards. La graine d'épinards! De son temps, n'y arrivait pas qui voulait'. Il fallait autre chose que des services d'antichambre, entendez-vous?
— Oui, oui, répondit la vieille femme, qui prenait peu à peu de Tinte'rêt à ce récit,
— Je barbote, pensa Falempin ; elle ne s'en ira pas, si je Tamuse.
L'ensevelisseuse semblait attendre la suite de ces faits héroïques. Le vieux sergent se vit entraîné malgré lui.
— Tel que vous le voyez, la mère, poursuivit-il, il était à Marengo, avec le corps de Victor, au premier rang, Tépée à la main. Je n'ai jamais vu un plus bel homme sur le champ de bataille. Ses yeux lançaient du feu ; il animait le soldat comme personne. J'étais là avec lui; nous nous battîmes pendant quatre heures^ un contre dix. Quels hommes! quels hommes! le moule s'en est perdu. Et penser qu'il est mort dans son fauteuil ! qui nous Teût dit il y a quarante ans?
— Hélas ! oui, qui l'eût dit? répliqua la vieille femme, qui trouvait le moyen d'être à la fois à son sommeil et à l'entretien.
^ Je n'en viendrai pas à bout, se dit Falempin ; ellenéquit* tcra pas la place. 11 me prend des envies de la hacher et de la mettre en bocal. Mon pauvre général ! ajouta-t-il tout haa et les larmes aux yeux, le ciel m'est témoin que je fais ce que je puis pour vous obéir; mais, vous le voyez, le guignon s^en mêle. Mon général, ne m'en veuillez pas trop dans l'autre monde, et donnez-moi un petit coup d'épaule, si ça ne vous dérange pas.
— Qu'y a-t-il? dit la vieille femme en se penchant vers le concierge.
— 11 y a que j'ai de terribles démangeaisons de t'étrangler, pensa Falempin.
— (Test bien intéressant ce que vous dites, monsieur César ; continuez donc, reprit la vieille.
Cette attitude exaspérait Falempin.
L'aube commençait à couvrir le ciel d'un voile laiteux; quelques bruits se faisaient entendre aux abords de Thôtel, et les ouviiers allaient bientôt envahir la chambre du mort pour commencer les préparatifs des obsèques. Le vieux soldat était eo proie à une agitation fiévreuse; les veux attachés sur le Tisage de son général, il semblait lui demander un conseil, une inspiration, et lui parlait comme si cette scène n'eût point en de témoin.
^ Adieu, général, lui dit-il^ c'est la première fois que ooos n^emboîtons plus le pas de la même manière. Nous étions tous deux à Austerlitz, à léna, à Essling, à Wagram, à Ulm, à Eylau, à la Moskowa; nous avons fait toutes nos campagnes ensemble. Cest la première que vous faites sans Falempin ; je me plais à croire qu'elle sera heureuse. N'empêche, général, qu'il vous manquera quelqu'un à vos côtés. Vous avez reçu no biscaien à la Bérésirïa, moi un éclat d'obus à Smolensk. Quand il y avait une balle pour vous J'étais sûr que la mienne n'était pas loin. Ça a toujours marché ainsi. Vous avez été lait maréchal de camp à Leipzig ; l'emp'^eur m'a tiré la moustache après TaCTaire deLobau. L'un vaut l'aiitre, ou bien c'est vous qui me devez du retour. Adieu, mon général ; et si cette ancienne n'était pas là^ je vous en dirais bien d'autres.
— Qu'avez- vous donc, monsieur César? dit l'ensevelisscuse^ frappée de la chaleur que le militake mettait dans ses paroles ; vous avez l'air tout bouleversé.
— Il y a, murmura Falempin^ que je voudrais te voir aux cinq cent mille diables ! Voilà ce qu'il y a.
Le jour se faisait peu à peu ; les objets devenaient plus distincts. Le sergent s'était jeté sur un petit canapé, et de là,
plongé dans un muet désespoir, il ne perdait pas de vue le lit mortuaire. Le pauvre homme avait épuisé les ressources
220 LES IDOLES d'argile.
de son imagination, et tout Tavait trahi ; il en était arrivé au point de ne pouvoir tenir sa promesse. Cette perspective lui était intolérable ; il sentait qif il n'y survivrait pas. Aussi s^agitait-il d'une manière convulsive sans savoir à quoi se résoudre ni qu*essayer encore. On s'éveillait dans la maison ; on allait et Ton venait. Ce fut aloi-s que la Providence vint en aide à cette âme malheureuse. Ce qu'il avait poursuivi à Taidedc tant d'infructueux efforts devait lui arriver de la manière la plus naturelle du monde. Son découragement, parvenu au plus haut période, l'absorbait tout entier, quand il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna : c^était son cauchemar, rensevclisscuse.
— Monsieur Xîésar, dit-elle de sa voix la plus douce.
— Qu'est-ce ? répondit-il de fort mauvaise humeur.
— Mon Dieu, rien, monsieur César; peu de chose, du moins, dit la vieille femme.
— Encore ! reprit Falempin de plus en plus bouriu.
— C'est que, voyez-vous, ajouta-t-eilc, quand on a passé la nuit comme ça, une nuit toute blanche, on a le cœur sur Teau.
— Eh bien, après ? dit Falempin.
Ces réponses brèves et sèches n'étaient pas fort encourageantes ; cependant la vieille femme aborda résolument le point délicat.
— Il y a du monde à l'office^ dit-elle; je vais voir de me garnir mon pauvre estomac. Dix heures de veillée, jugez donc I
Le ciel se fût entr'ouvert aux yeux de Falempin, qu'il n'aurait pas été inondé d'une joie plus vive. Il se leva comme si un ressort l'eût fait mouvoir, et, prenant la vieille femme par le bras :
— Eh ! que ne parliez-vous plus tôt, la mère ?
— Ça vous est donc égal de rester seul avec le mort ? ditelle.
LES IDOLES DARGILB. 221
— Pour qui me prenez-vous ? dit Falempîn. Uu soldat !... Allez ! allez !
— C'est qu'il y a des gens qui craignent ça, ajouta la vieille femme.
— Des pleutres ! s'écria le sergent. Allez donc, la mère î allez donc ! et soyez tranquille.
En disant ces mots, il la conduisait vei*s la porte, et, pour mieux s'assurer qu'elle descendait réellement à l'olfice, il raccompagna jusque sur le palier; puis, revenant dans la chambre et s'y voyant seul, il joignit les mains, et, comme si Ton eût enlevé un poids de dessus sa poitrine :
— Enfin ! dit-il, enûn ! ! !
En même temps, il s'élança vers Tarmoire, l'ouvrit sans bruit, et, poussant le ressort secret, il mit rinlériepr de la cachette à découvert et y plongea la main. Qu'on juge de sa stupéfaction : la place ^t^it vide ! les billets de banque avaient disparu.
— Envolés les oiseaux ! s'écria- t-il. Dieu du ciel ! quel coup de foudre !... Décidément, il y a un sort jeté sur cette maison.
XÏI
]>s amours de Soson*
On se souvient du petit complot qu'avaient tramé ensemble, sous la tonnelle du cabaret des Thèmes, le père Lalouette et César Falempin. L'événement servait les deux vieillards. Les choses semblaient s'arranger d'elles-mêmes. Anselme trouvait Suzon fort à son gré; il aimait ses allures vives, l'éclat de ses yeux noirs, la fraîcheur de son teint et le sourire
toujours éclos sur ses lèvres vermeilles. Suzon était Timage de la santé et du bonheur, Anselme savait apprécier ces deux avantages. Une ménagère toujours alerte, toujours gaie, représentait à ses yeux une maison où le médecin aurait peu à faire et où Targent s'emploierait plutôt en aloyaux qu'en ordonnances. C'était, pour le gros garçon, une perspective pleine d'attraits. Suzon était, d'ailleurs, une cuisinière fort experte : Anselme avait pu en juger. Enfin, pour couronner la question de convenance, César Falempin et le père Lalouette s'étaient expliqués de la manière la plus catégorique. Deux mille francs de dot à la jeune fiUc^ trois mille francs de legs au jeune homme, le tout en actions de la Compagnie péninsulaire, c'est-à-dire en voie de progrès, tels étaient les termes du contrat.
Anselme n'eût pas changé sa position pour celle d'un prince. Aussi le voyait-on prendre le chemin des Thèmes toutes les fois que ses fonctions lui laissaient un peu de liberté. SuzoD avait l'habitude et presque le pressentiment de ces visites. Quand l'heure était arrivée, son service s'en ressentait ; elle sdlait et venait, en proie à une impatience qu'elle ne pouvait vaincre, paraissait souvent sur la porte du cabaret, et de là plongeait au loin le regard, comme si elle eût cherché quelqu'un, entre les grands arbres du boulevard extérieur. Avait-elle reconnu celui qu'elle attendait, elle rentrait à rinstant, effarouchée et distraite, et se remettait à la besogne avec une ardeur qui servait de masque à sa confusion. Le vieux Lalouette examinait ce manège avec une joie d'enfant et se gardait bien de le troubler. 11 était heureux de voir Suzon heureuse ; ces amours le charmaient ; il y réchauffait son cœur comme au dernier rayon de soleil promis à sa vieillesse. Anselme passa ainsi plus d'une soirée sous le même toit que Suzon. La jeune fille se partageait entre sa clientèle et son futur, tandis que le grand-père tenait tête au jeune homme et décachetait en son honneur une bouteille de vin
rieui.Oa causait de l'avenir, des petits détails du ménage ; et Sqzod, quoique absorbée en apparence par le mouvement du caharet, avait toujours une oreille à l'entretien.
Ce qui en fdisait le principal aliment, c'était les chances qoe présentait la Compagnie péninsulaire. Mieux que personne, Anselme se trouvait au courant des mouvements de Tentreprise; il connaissait les fluctuations de la Bourse et ne manquait pas d*en informer les deux intéressés. Les actions n*araient pas fléchi ; on négociait à raison de trente et quarante francs de prime de simples promesses d*actions, c'est-à-dire U chose du monde la plus éventuelle, la plus aléatoire. Le père Lalouette était d'un naturel crédule ; cependant, un tel Tertigc lai donnait à penser.
—Si nous vendions, mon fils, disait-il à Anselme ; la dot serait rondelette à présent. Qu'en dis-tu ?
— Vendre ! père Lalouette, répliquait le jeune homme avec fen; en voilà une idée de l'autre monde ! Vous voulez àooc nous faire manquer notre fortune ?
— Mais non, mais non, répliquait le vieillard ; seulement fat pear, vois-tu. En l'an II de la république, j'avais pour mille écus d'assignats ; c'était notre fortune, je la gardais soigneusement. Sais-tu ce que j'achetai en l'an YIll avec ces mille écus î Une paire de bottes l Gela donne à réfléchir, mon fils.
— Voilà comme vous êtes, vous autres hommes d'âge, reprenait Anselme ; il vous semble que c'est toujours à recommeoeer de la même manière. Le passé est bien loin, père Lalouette. Vous avez vécu dans un temps oii personne n'avait de quoi. On cherchait l'argent : enfoui ! On cherchait les pierres précieuses : disparues ! Aujourd'hiii, l'ancien, nous vivons sur des monts d'or. Les millions sortent de dessous terre, et si je ne vous apporte pas tous les jours des poignées d'argent, c'est que j'y mets de la discrétion. Faut voir comme ça roule chez nous.
224 LES IDOLES d'aB^ILE.
— Tu m'en diras tant, répondit le père Lalouette. Eh bien, mon fils, puisqu'il en est ainsi, attendons. C'est votre alTaire, après tout, plutôt que la mienne.
Le temps s'écoulait dans ces entretiens; et quand le service était complètement fini, Suzon venait s'y mêler. Quoiqu'il régnât entre elle et le jeune homme la familiarité qu'autorise un mariage prochain, la présence du vieillard imposait à Anselme un peu de réserve. Plus d'une fois, il avait demandé une faveur qui, dans les classes populaires, s'accorde presque toujoui*s aux fiancés, celle d'aller se promener avec sa future. Le père Lalouette n'y avait pas consenti. Une fois seulement, il céda, à l'occasion de la seconde fête de Saint-Cloud. Le temps était magnifique ; et Suzon semblait se promettre un si grand bonheur de cette partie, que son grand-père n'eut pas le courage de s'y refuser. Les bans étaient en cours de publication ; le mariage allait se faire. Le vieillard dérogea donc à ses habitudes de surveillance.
Suzon eut à peine obtenu ce congé, qu'elle vola vers sa chambre. Son plus brillant bonnet, sa robe la plus belle, sa guimpe la plus blanche, elle eut bien vite tout choisi et tout revêtu. Elle était ravissante ainsi, fraîche comme un bouton de rose et légère comme l'oiseau. On eût dit que son pied ne touchait pas la terre^ tant il y avait dans sa marche de grâce aérienne et de souplesse dans ses mouvements. Son aïeul, en la voyant si animée, si heureuse, n'eut pas la force de troubler cette joie par des remontrances et des avis :
— Reviens de bonne heure, ma petite; autrement, je serais inquiet : c'est tout ce qu'il eut la force de dire.
— Oui, bon papa, oui, bon papa, répliqua la jeune fille, sautillant comme une bei^eronnettc et prenant le bras d'Anselme.
Ils disparurent, et le vieillard les suivit longtemps de l'œil. Le jeune couple prit le chemin de Saint-Cloud. Quoique l'été touchât à sa fin, la campagne était encore magnifique. Dt*s
' ploies abondantes avaient maintenu le mouvement de la sévc, ci à côté des feuilles expirantes se montraient partout des bourgeons à peine épanouis. La végétation parcoui*ait ainsi toute réchelle des couleurs, depuis ce vert tendre qui caresse l'œil comme une promesse, jusqu'à ces tons jaunes qui ont toute réloquence d'un adieu. Le ciel était pur, et cependant il régnait dans Fair cette vapeur humide qui signale la marche du soleil vers un autre hémisphère et annonce les brouillards de rautorane.
Anselme et Suzi>n étaient tiop absorbés dans leurs amours pour s'inquiéter des beautés du paysage. Us marchaient joyeux au milieu de la foule, qui chaque année et à pareille époque se porte vers Saint-Cloud. Les yeux de la jeune fille tantôt pétillaient de joie à Tidée de la fête, tantôt se voilaient fie pudeur quand ils rencontraient ceux de son fiancé. De temps en temps, Anselme s'emparait de sa main ; mais Suzon, ^»juple comme une couleuvre, savait toujours la délivrer de <>s étreintes. Ces badinages amoureux leur servaient d'entretien et se prolongèrent pendant la route.
Arrivée à Saint-Cloud et mêlée à cette foule, la jeune fille eut un instant le vertige et oublia tout pour le spectacle qui frappait ses regards. La grande allée était envahie par ces industriels forains qui promènent en France les phénomènes de Tari et de la nature : ici une exhibition de figures de cira, Il un veau à deux tètes, plus loin, une géante ou une naine, ailleurs des alcides posant sur des tréteaux en costume de combat et montrant leur carrure à la foule en guise de défi.
Suzon n'avait jamais rien vu de si bruyant ni de si merveilleux; le père Lalouetle fuyait de telles cohues et n'eût [>as voulu y exposer son enfant. Aussi la jeune fille éprouvaitelle un sentiment de plaisir mêlé d'effroi ; elle ouvrait des youx éblouis et pressait le bras d'Anselme pour s'assurer d'un protecteur. Cependant, par degrés, l'émotion s'apaisa pour faire place à la curiosité. Le moindre détail attirait l'attention
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de la jeune fille, et Anselme se prêtait a^ec la complaisance d'un amoureux à toutes ses fantaisies. Ils parcoururent ainsi le programme des réjouissances populaires. Suzon voulut voir les géantes et assister au repas des gi^ands serpents d'Amérique. Anselme s'y prêta de bonne grâce. Elle voulut juger du mérite des lapins savants et visiter Napoléon à son lit de mort, entouré de ses compagnons d'infortune, le tout en cire : Anselme s'exécuta. Suzon s'assit sur le fauteuil où l'on pcsc les amateurs, elle tira toutes sortes de macarons, fit même partir l'arbalète. Il était dit qu'elle épuiserait ce jour-là tous les plaisirs permis et d'autres peut-être.
Pauvre Suzon, elle était ivre de ce bruit^ de ce mouvement, de ce spectacle, et sa tête s'exaltait.
Un mouvement qui se fit sentir dans la foule les attira vers un autre point du parc. Les eaux allaient jouer : des murmures confus l'annonçaient au loin. Anselme et Suzon se dirigèrent de ce côté, coudoyant, coudoyés, cherchant à s'ouvrir une voie vers les bassins, afin de ne rien perdre de ce spectacle. A force de persévérance et de meurtrissures, ils arrivèrent en première ligne, juste au moment oii le grand jet montait vers le ciel, et où la cascade déroulait ses nappes d'argent. Dans ce cadre de verdure, et sous les feux du soleil qui s'abaissait à l'horizon, ce mouvement des eaux avait quelque chose de magique. Mille arcs-cn-ciel se formaient ça et là pour disparaître peu d'instants après, et les ormes euxmêmes voyaient se refléter sur leur robe verte toutes les nuances du prisme. Suzon était émerveillée; une rêverie vague avait succédé à sa pétulance enfantine ; elle semblait comme enchaînée à cette scène, digne des contes orientaux^ à ce jeu brillant des eaux et de la lumière.
Le programme des plaisirs populaires n'était pas épuisé ; il restait encore la vue du panorama que l'on embrasse du haut de la lanterne de Saint-Cloud. Anselme décida Suzon à quitter les bords du bassin, et ils gravirent ensemble les pelouses
LES IDOLES D*ABGILK« 227
vertes qui s'étendent jusqu'à ViUe-d'Avray. Arrivé devant l'observatoire, le jeune homme s'engagea hardiment dans Tescalier qui conduit à la galerie supérieure ; mais Suson, voyant l'obscurité qui y régnait^ refusa obstinément de l'y suivre. Un seotimeut instinctif de pudeur veillait en elle et la défendait. .Vnselme n*insista pas, on redescendit vers le théâtre de la fôte. Suion s'était habituée à ce bruit; elle put mieux voir et mieux jouir de ce qu'elle voyait. La partie devait être corn* plete. On dina en plein air devant Tune de ces échoppes improvisées qui sont les restaurants des foires. Anselme se fit servir une friture qu'il arrosa d'un petit vin blanc^ et plus d une fois il remplit jusqu'aux bords le verre de sa compagne. Siuon n'y mit pas de façons ; elle but sans crainte, comme un enfant du peuple. Sa tête se monta à ce jeu; elle y perdit la réserve que jusque-là elle avait su garder. La soirée se compléta par la bière et les échaudés ; et quand, au soleil couchant^ le couple reprit le chemin des Thèmes, la jeune fille n'avait plus la même liberté d'esprit que pendant lapro* menade matinale. Elle était moins forte et moins bien gardéCi Hdlas ! que de filles du peuple succombent de cette façon, et (expient une heure d'imprudence par le deuil d'une vie <!uUère !
Peut-être Anselme n'avait-il pas apporté en ceci le moin* <lre calcul. Suzon était sa future; il devait tenir à la respecter. Cependant, Teflet du vin se faisait aussi sentir chez lui; et ce ne fut pas dans dessein qu'il choisit, poui* regagner les Thèmes, la grande allée du bois de Boulogne. C'était, du reste, le chemin le plus court et le plus beau; Des voitures le traversaient; beaucoup de piétons s'y étaient engagés ; on inarchait ainsi de compagnie. Suzon avait des élans de foUë joie ; elle bondissait comme une biche. Anselme chantait des refrains joyeux, et, de temps en temps, prenait familièrement la taille de la jeune fille. Elle résista d'abord, se défendit, se fâcha^ puis céda.
228 LES IDOLBS D^ABGILB.
— Allons ! disait-elle, c'est mon fiancé !
La capitulation commençait. La nuit s'était faite, et le couple mai'chait désormais à la clarté d'une nuit sereine. Ce demi-jour enhardit Anselme ; il arracha à la pauvre enfant un j faveur après l'autre ; et, quittant l'allée que suivait la foule, il Tentraina vers l'un des mille sentiers qui sillonnent le bois de Boulogne.
— Bah I disait Suzon en le suivant sans défiance, c'est mon fiancé.
Il était dix heures du soir, et, depuis trois heures, le père Lalouette se promenait devant la porte de son cabaret en proie à une inquiétude profonde. De temps en temps, il portait les yeux vers les profondeurs du boulevard, et cherchait à démêler dans l'obscurité s'il n'apercevait pas au loin le couple qu'il attendait. Quand cet espoir était trahi, il se frappait le front en disant :
— Les malheureux enfants ! Ils me feront mourir.
En même temps, il reprenait sou poste d'observation, poussantdes reconnaissances tantôt dans un sens,tantôt dans l'autre.
— Je n'aurais pas dû les laisser partir, ajoutait-il; j'avais un pressentiment qu'il aiTiverait quelque malheur. Pourvu qu'on ne les ait pas écrasés dans cette foule. S'ils étaient tombés dans. l'eau ! Si Suzon s'était égarée! Quel tourment, bon Dieu ! quel tourment !
Ce monologue se prolongea pendant toute la soirée. Quel* ques amis du père Lalouette viiu*ent le voir ; il les dépécha dans diverses directions en leur recommandant de lui ramener sa fille morte ou vive. Aucun client ne fut accueilli ce soir-là; ils se retiraient d'eux-mêmes en voyant le front soucieux du vieillard. Enfin, vers dix heures et demie, Lalouette allait fermer sa maison pour courir lui-même à la recherche de Suzon, quand elle parut devant lui toute seule.
— Bonsoir, grand-père, lui dit-elle en se précipitant dans ses bras.
LES IDOLES D^nciLr. 229
La sorprisc et le saisissemcnl empêcliaiont Laloiiette de ropoDdre; il regardait sa fille comme pour s'assurer de sa présence.
— Suzon ! Suzon ! s'écria-l-il enfin, c'est bien loi, n'est-ce pas, Suzon ?
Ses yeux étaient pleins de larmes, sa physionomie portait les traces des inquiétudes qu'il venait d'éprouver.
— Oui, grand-père^ c'est moi, remettez- vous^ dit-elle.
— Mais d'où sors-tu donc, mon enfant? ajouta le vieillard. Te voilà seule ! et où est Anselme ?
— Nous étions en retard, grand-père; il m'a quittée à la b&rrière pour aller plus vite à sa besogne. Voyons, ti*anquillisez-vous, me voici.
Le vieillard l'embrassa avec effusion ; la vue de sa fille le ranima peu à peu.
— Méchante enfant ! dit-il avec tendresse.
~ C'est vrai, grand-père, j'ai tort, répondit Suzon ; mais je ne vous quitterai plus. Rentrons, je suis rendue. C'est si loin Saint-Cloud. Oh ! quelle journée ! quelle journée ! ajoutât-elle avec un accent plein de mélancolie.
Elle acheva de fermer le logis, embrassa son aïeul et monta dans sa chambre. Tout autre qu'un vieillard aurait pu, en examinant la jeune fille, voir un sentiment douloureux empreint dans ses traits et sur son visage les traces de larmes récentes. Suzon, à peine enfermée chez elle, se jeta à genoux au pied de son lit.
—Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, faites que tout ceci tourne à bien.
230 LES IDOLES d'argile.
Ijcs caprlees de madame la baronne.
Quoique Emma fût préparée à la mort de son père, cet événement la jeta dans un abattement profond. Elle restait seule au monde, avec Muller pour tout appui , presque désarmée contre les intrigues et les haines qui allaient rassaillir. Ce qui navrait son cŒur> c'était moins les soucis de la fortune que la douleur de voir s'en aller les aflections les plus chères. Un regret se mêlait, en outre, à ce deuil, celui d'avoir trop docilement obéi aux ordres qui Téloignaient du fauteuil du malade^ et de Tavoir abandonné à des soins mercenaires. Il lui semblait qu'elle aurait dû tout braver^ même la colère d'une marâtre, plutôt que de négliger ce devoir et de consentir à cette séparation»
Ces combats intérieurs, cette amertume cont^ue amenèrent une crise : Emma tomba sérieusement malade. Une langueur maladive s'empara d'elle^ et pesa sur tous les organes de la vie. Le désordre ne se caractérisait par aucune lésion appréciable : c'était un dégoût général, une lassitude invincible. Tout mouvement répugnait à la malade. Plusieurs fois, elle essaya de se lever, et ces tentatives aboutirent à de dangereuses syncopes. Le docteur ordoima alors un repos complet, et maintint autour du lit les consignes les plus sévères. Les accès de fièvre se multipliaient ; il fallut les combattre^ Des symptômes nerveut se déclaraient à propos de la moindre émotion ; on n^admit plus dans la chambre que les femmes de service. MuUor lui-même passait sa journée dans le salon d'étude, et ne voyait Emma que de loin en loin, comme à la dérobée.
A la première nouvelle du danger qui menaçait sa cousine, Paul Yemon était accouru. 11 voulut pénétrer jusqu'à elle ; on lui opposa les ordres rigoureux du médecin. Le jeune * homme ne s'y résigna qu'avec peine. 11 avait toute Fexaltation de son âge et les ardeurs impatientes d'un premier amour. Désormais son existence sembla attachée à celle de la malade; il assiégea l'hôtel, y parut plusieurs fois par jour, tantôt en proie à une mélancolie sombre, tantôt s'attendrissant jusqu'aux larmes. Si Emma eât succombé aux premières atteintes du mal , Paul se trouvait dans toutes les conditions nécessaires pour pousser jusqu'au bout le sacrifice. Son plan était fait ; il ne laisserait pas l'élégie incomplète et y ajouterait un dernier épisode. Le bon Muller recevait ces tristes confidences et pleurait avec son jeune ami.
Tant que le général avait vécu , les fréquentes visites de Paul Vemon n'avaient pas été remarquées de la baronne. Sa pensée était ailleurs. Avec un esprit plus libre^ elle examina mieux ce qui se passait autour d'elle, et devina Tidylle qu'on lui avait cachée. Les cœurs blasés sont impitoyables : sur-lecbamp elle se mit en quête et chercha comment elle pourrait troubler ces jeunes amours. Une dépravation en amène toujours une autre : les vices s'engendrent comme les vertus. Quand on a cédé une fois sur un point quelconque au génie du mal, il est rare qu'il ne remporte pas une victoire complète. La baronne ne s'en défendait plus : toute pudeur était morte en elle. Ses dérèglements n'avaient pas même l'excuse des sens ; son imagination seule était dissolue. Ses fautes avaient été des calculs ou des fantaisies, le résultat d'un système et non d'un entraînement. Née pour l'intrigue^ elle se sentait malheureuse quand l'aliment lui faisait défaut. Depuis la mort du général, un vide s'était fait à ses côtés : il lui manquait une victime. Qu'on juge du secret plaisir que lui fît éprouver la découverte de celte passion, éclose à l'ombre de l'hôtel, et presque sous ses yeux. Un peu de dépit s'y
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joignait : elle avait été prise pour dupe. L*esprit de vengeance se mêlait ainsi à Tinstinct du mal.
Jusque-là elle n*avait remarqué Paul qu'en passant, comme on remarque un beau cavalier, sans nourrir aucun projet sur son cœur ou sur sa personne. Dès qu'elle vit en lui un homme à succès^ elle résolut de faire tourner ses heureuses dispositions à son proOt et de réaliser sa conquête. La maladie d'Emma secondait ce dessein ; la baronne s'empressa d'en profiter, de mener rondement Tavenluro', fallût-il, au besoin, brusquer le dénoûment. Elle épia le moment où Paul venait à rhôtel pour s'informer de Tétat de sa cousine et arrangea les choses avec tant d'adresse, que des rencontres journalières s'ensuivirent. Cette femme, si impérieuse, prenait au besoin les airs les plus caressants et les plus doux. Elle entraîna le jeune homme dans son boudoir, flatta sa passion, )»arla d'Emma avec le ton du plus tendre intérêt et lui reprocha de ne ravoir point mise dans ses confidences. Paul écoutait ses paroles avec enchantement, et les heures s'écoulaient dans ces dangereux tôtc-à-têtc. Cependant Éléonore en venait peu a peu à son but ; et, moins préoccupé, le jeune homme aurait pu sentir le dard de l'aspic caché sous ces fleurs :
— Vous l'aimez donc bien ? lui disait la baronne.
— Si je l'aime! madame, répondait Paul; mais, qui ne l'aimerait pas ! Emma est si belle !
— Pourvu que la maladie épargne sa fraîcheur ! disait la baronne.
— Elle est si bonne ! ajoutait Paul; c'est un ange, madame. La terre n'a rien vu ide plus parfait.
— Oui, beaucoup de douceur, répondait Éléonore. C'est sans prix en ménage : la douceur efface tant de petits ennuis !
— Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur; qui pourrait en causer à une créature aussi adorable !
— Mon Dieu, personne, répliquait la baronne; mais qui
LES IDOLES d'argile. 233
peat répondre de Tavenir ? La gêne^ les embarras de fortune changent tant Thuineur des hommes !
En prononçant ces derniers mots, Ëléonore appuyait sur chacun d^eux avec une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle sourit : le«coup avait porté. Le poignard était dans la plaie ; il ne s'agissait plus que de le retourner et d'agrandir Ja blessure :
— Sans fortune, Paul, ajoutait-elle^ il est rare que le bonheur dure. La misère est un si triste voisin pour Tamour; comme il s'y effarouche, comme il s'enfuit à tire-d'aile ! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous «le triste privilège de l'expérience : n'épousez qu'une fille riche. Hors de là tout est sombre. Avec la richesse, on se console de tout ; avec l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime, à vingt-cinq ans on calcule ; vous voyez que le calcul r^ne plus longtemps que l'amour. Cinq ans d'illusion, quarante ans de réalité. C*est à choisir.
Cette théorie positive était celle dont Paul s'était inspiré dans les premiers moments de sa liaison ; et si plus tard le cœur s'était mis de la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidèle disciple de Granpré et de l'école des gens d'afl'aires. Aussi se sentait-il pénétré d'un froid mortel en voyant l'insistance que mettait la baronne à revenir sur ce chapitre. Celait une des fibres délicates de son âme ; on ne pouvait y toucher sans le faire soufirir. Élconore s'en apercevait et prolongeait le supplice :
—Pauvre amoureux ! disait-elle, vous serez héroïque; vous
saurez affronter la privation ! Allons^ c'est bien. Vous êtes un
grand cœur.
— Mais, madame, répliqua Paul en abordant ce thème pénible, cet éloge ne peut pas s'adresser à moi : Emma est riche.
— Riche ! dit la baronne, qui le sait ?
— Le général ne l'était-il pas ? répondit Vernon que ce doute pénétrait d'inquiétude.
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«r L'est-ou jamais quand on joue à la Bourse ? dil Éléonore en fixant sur Paul un œil qui sondait les derniers replis de sa pensée; Tcst-on quand on spécule sur des entreprises chanceuses, quand on y engage imprudemment tous ses fonds ? Retenez bien ceci, mon neveu, ajouta-t-«lle : un joueur ifest jamais riche, et le général jouait.
Ces insinuations versaient le désenchantement goutte à goutte dans le cœur du jeune homme. Éléonore y revenait chaque jour et envenimait la blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n^était plus sans mélange. L'idée d'un mariage avec Emma lui avait toujours semblé inséparable d^une position opulente, d'un grand état de maison ; et tout ce que Ton retranchait de ce beau rêve était autant d'enlevé au prestige de son amour. D'un autre côté, la baronne poursuivait ses opérations et les portait sur un terrain plus dâicat. Tout ce que la perfidie a de ressourçps, tout ce que la coquetterie a de ruses fut employé pour pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirène. Paul s'habitua peu à peu à venir à l'hôtel, moins pour Emma que pour Eléonore.
On l'enlaça sans qu'il eût la force ni le désir de se défendre, n se croyait assez fort pour rompre ce lien, aussitôt qu'Emma le rappellerait près d'elle. A peine y voyait-il une distraction, un passe-temps sans conséquence.
Granpré ignorait tout : la baronne s'était cachée de lui avec le plus grand soin. Les heures des rendez- vous étaient celles où on le savait occupé à la Bourse et dans l'impossibilité de quitter ce poste d'honneur. Tous les valets de la maison étaient à la dévotion d'Ëléonore, qui les tenait subjugués sous un commandement de fer. Ainsi madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice Telle n'avait à craindre ni les surprises ni les représailles. Ce cœur blasé s'y intéressa : c'était une incursion dans les domaines de l'inexpérience et de la jeunesse ; il y avait là tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-être Éléonore, plus sûre de son triomphe.
LES IDOLES d' ARGILE. 233
eût-elle pousse les choses jusqu'à un éclat et à une folie. Les érénements l'en empêchèrent.
Un jour le notaire de Granpré vint le chercher dans le temple même où il se livrait à ses sacrifices habituels^ dans la Bourse, aux abords de la corbeille. Il s'agissait d'un acte fort pressé qui devait être enregistré le jour même, sous peine de dommages. Une seule formalité y manquait encore : la signature de la baronne ; il fallait l'obtenir avant trois heures. Gmnpré eût bien dépêché quelqu'un vers l'hôtel ; mais Éléonore n'eût rien signé sans son assistance et son conseil. Il n'y avait pas à balancer ; l'homme d'affaires se décida à quitter son poste de joueur et lança son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule. Arrivé à sa destination^ il descendit rapidement de voiture, s'élança avec toute la légèreté que comportait son âge vers le perron de l'hôtel, traversa comme un éclair le vestibule^ et s'engagea dans les pièces qu'occupait la baronne. Les portes étaient ouvertes, et le pied de l'homme d'affaires foulait à peine le sol ; il allait pénétrer ainsi jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait déjà dans son portefeuille la pièce qu'il devait présenter à signer , quand un bruit de Toix frappa son oreille. Il reconnut celle de Paul Yernon, et s'arrêta muet de surprise.
— Granpré ! disait la baronne.
— Oui, Granpré, Granpré, répliqua son interlocuteur.
Un bniit sec retentit alors, comme celui d'un coup d'éventail, et quelques éclats de rire s'y mêlèrent.
— Enfant, dit Ëléonore, où avez-vous la tête?
— Mais oui, on l'assure, répliqua Paul.
— Taisez-vous donc, méchant ! ajouta la baronne. C'est bien vilain, ce que vous dites-là, monsieur.
A l'appui de ces mots résonna un second bruit qui frappa Granpré de stupeur. Sa figure garda l'immobilité d'une tête de Méduse; son teint, naturellement pâle, devint d'une blancheur de marbre : on eût dit une statue; pas un mouvement,
236 Les IDOLES d'argilb.
pas un geste De trahissait ses impressions, et pourtant il était impossible de ne pas distinguer un grand combat intérieur sous cette enveloppe inanimée. Ctiaque muscle semblait crispé^ chaque fibre émue ; Tœil était fixe , mais brillant, la bouche contractée, la narine ouverte. 11 écoutait toujours.
— Serez-vous plus sage une autre fois ? disait Ëléonore. Quels soupçons injurieux !
— Dame ! c'est un bruit, répliqua Paul.
— Fi donc, monsieur ! Est-ce que vous seriez jaloux , par hasard ?
Après quelques secondes d'hésitation, Granpré comprit qu'il fallait prendre un parti. Au lieu d'aller droit vers les interlocuteurs et de paraître en Jupiter tonnant sur le lieu de la scène, il revint sur ses pas avec une inGnité de précautions , calculant sa marche de manière à n'être point aperçu.
— C'est dans l'ordre, se disait-il tout bas. Madame la baronne est fenime de précaution; il lui faut des rechanges. Loi du talion, voilà tout : soyons philosophe.
En achevant ces mots , il regagna le vestibule et ouvrit la porte avec bruit pour attirer l'attention des valets. L'un d'eux arriva et parut fort surpris de voir l'homme d^affaires à cette heure. On appela la femme de chambre de confiance, qui prit les devants pour aller annoncer cette visite inattendue. Granpré ne parut pas s'inquiéter de ce mouvement et de ces embarras ; il se dirigea avec une tranquillité parfaite vers la pièce où était Ëléonore ; il la trouva seule. Il s'y attendait, fît son entrée le plus naturellement du monde, et, se parant de son plus aimable sourire :
— Ma chère, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats : une pièce à signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous dérangera ces heures-ci.
— Donnez, Granpré, répondit la baronne en prenant l'acte et s'asscyant à son bureau, donnez vite.
LES idSlbs d* argile. 237
Malgré le calme apparent d'Élëonore, la signature qu'elle apposa sur celte pièce ne fut pas tracée d'une main ferme ; sa conscience parlait pour la première fois et se trahissait par un tremblement involontaire.
Quelques jours après cette scène, Emma obtenait enfin de son docteur la permission de se lever, et, appuyée sur le bras de MuUer, elle faisait quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi les diverses phases de riotérèt que Paul Vemon portait à la malade. Dans les premiers jours, c'était un sombre désespoir et Tiutention bien roaulfeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait lait place à une passion de plus en plus raisonnable. Muller n'était pas un grand clerc eu matière de sentiment ; cependant il voyait là-dessous les variations d'un cœur volage. Aossi fut-il bien embarrassé quand la jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul débris qui eût survécu dans le naufrage de ses pensées :
— Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'œil son -précepteur, e?t-il venu souvent ?
Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de mort pour la jeune fille^ il prit Fbéroïque résolulion de la tromper jusqu'à ce qu'elle eût la force de supporter d'autres douleurs.
— Très-souvent, répliqua-t-il, très-souvent!
— Mais encore ! dit en insistant Emma.
— Mon Dieu ! tous les jours ! répondit Muller. C'est un garçon si dévoué que M. Paul.
— Bon ami^ s'écria la jeune fille en laissant échapper une larme, répétez-moi donc cela ! C'est du baume qui tombe sur moa pauvre cœur.
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Des spéealatloiis en Bspai^iie.
Les insinuations de la baronne au sujet de la fortune d'Emma n'avaient pas été perdues pour Paul Vernon. Le jeune homme était trop de son temps et à trop bonne école pour négliger un objet aussi essentiel. 11 alla aut informations, inteiTogea doucement Granpré , parcourut les titres qui se trouvaient sous sa main , parvint jusqu'au notaire de la famille et se pourvut d'un bordereau d'hypothèques. Le résultat de cette enquête fut si triste^ qu'il en ^fut épouvanté. D'une fortune immobilière, naguère considérable, il ne restait plus que rhôtcl du faubourg du Roule, dont la valeur n'excédait guère 150,000 francs et sur laquelle pesait désormais le douaire d'Éléonore. En biens liquides, ou pouvait compter les 4^000 actions de la Compagnie péninsulaire ; mais Paul put se convaincre par lui-même que la plus grande partie de ces titres avaient été substitués et aliénés. Quant aux sommes d'argent, Granpré en était le détenteur : la fortune d'Emma se trouvait à la merci de cette âme chevaleresque. Paul n'avait aucun motif de soupçonner son patron : cependant il frémit pour sa cousine. Quand il la revil, sa physionomie porta l'empreinte des sentiments qui lassiégeaient. Ce n'était plus ni le même élan ni le même abandon ; quelque chose de froid et de contraint régnait dans ses manières et glaçait jusqu'à ses témoignages d'intérêt.
Il Tant dire qu'Emma était bien diang<^ : cette courte maladie avait laissé sur sa figure des traces profondes. La beauté y régnait encore , mais une beauté tout autre. Plus de îm
LES IDOLBS d'aBGILB. 239
cheur, plus de ces couleurs vives empruntées à Tair des Vosges, et que Paris avait jusque>là respectées : l'éclat avait disparu, remboopoint aussi. Mais^ en revanche, les traits de la jeune fille sVtaient animés d*un idéal touchant et d'une grâce iocomparable. Les yeux semblaient s'être agrandis et briller (fane expression plus douce ; les chairs avaient pris une telle tiaosparence, qu'on eût cru voir, à travers leur tissu, éclore la pensée et circuler la vie ; la parole même avait un accent plus mélancolique et plus pénétrant. C'était presque une autre femme, moins belle pour des yeux vulgaires^ ravissante pour un artiste.
Paul Vemon n'était point artiste : on l'est peu dans le monde des gens d'affaires. 11 tenait à la beauté positive et cherchait la réalité jusque dans ces détails. Aussi l'impression qu'il ressentit à la vue de sa cousine , dans les premiers jours d& sa convalescence, ressemblait-elle plutôt à de la compassion qu'à de l'amour. Sa tendresse manquait de chaleur ; elle avait un caractère paisible, amical, presque fraternel. 11 la plaignait, il la consolait; quand elle exprimait un désir, il s'empressait <lc le satisfaire, mais il ne le prévenait pas. On voyait qu'il se possédait, qu'il était maître de lui-même. Pendant que Tâme d'Emma semblait s'en aller vers lui, Paul mesurait, pour ainsi dire, son amour et ne s'y livrait jamais en entier. A côté de ce sentiment , il y avait toujours une place chez lui pour le calcul et pour l'intrigue. Quelle que fût sa candeur, la jeune fille s'aperçut de ce changement. Elle dévora d'abord H>n chagrin en silence et comprima les angoisses d^un cœur ulcéré.
Cette souffrance sourde avait ses périls : MuUer le devina aux altérations nouvelles qu'éprouvait la santé d'Emma. Le digne homme reprit alors le rôle auquel il s'était voué. Son plus grand souci fut d'excuser Paul , de trouver un motif à ^ froideurs appai'cntes. MuUer était une âme droite, incapable de trahir la vérité, même en des circonstances insigui-
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fianlcs el pour ces questions de convenance auxquelles on ]a sacrifie si souvent. Pour préserver Emma d'une rechute, il dérogea à cette sincérité, honneur de sa vie; il devint ardent, ingénieux pour le mensonge ; il inventa mille ruses pour tromper celte chère âme, si heureuse d'être abusée. (Tétait entre eux des querelles sans fin, des explications interminables. Emma accusait Paul ; Muller prenait sa défense. L'une analysait avec une susceptibilité minutieuse les manières, les procédés de son cousin ; l'autre trouvait réponse à tout, écartait les objections et restait maître du champ de bataille. Emma aimait tant à avoir tort; elle était si radieuse quand Muller détruisait une à une ses inquiétudes et ses vagues jalousies.
— Vous avez beau le défendre, disait-elle d'une voix mutine, il n'a pas été bien pour moi aujourd'hui. Non, mon bon ami, il n'a pas été bien.
— Mais au contraire, répliquait Muller ; j'ai été enchanté de lui. Vous ne savez pas combien ils sont absorbés, ces hommes de cabinet. 11 faut faire la part des soucis, mon enfant. Paul est lancé; il a pris une carrière chanceuse. Quoi d'étonnant qu'il ait l'air préoccupé?
— Sans doute, disait Emma ; aussi ce n'est point à lui que j'en veux, mais à ces maudites affaires. La vilaine invention !
— Allons, mon enfant, voilà que vous vous promenez encore dans les nuages, reprenait Muller. La vie du monde n'est pas celle des contes des fées. Un peu moins d'imagination, et tout ira bieu.
— Vous ci-oyez, bon ami? disait Emma consolée. C*est donc encore moi qui ai tort. Allons , soit. J'ai une si mauvaise tête !
D'autres fois, le stratagème était poussé plus loin. Quand la jeune fille inclinait vers l'abattement, Muller épuisait les ressources de son esprit et allait jusqu'à l'invention. C'était alors lin entretien particulier qu'il avait eu avec Paul et qu'il
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racontait à sa manière. 11 y déployait les trésors d'afTeclioii que la nature avait mis dans sou cœur. Emma demeurait enchaînée à ces récits charmants^ à ces détails empreints de la plus douce tendresse ; elle retenait jusqu^à son souffle pour n'en rien perdre et s*émerveillait de la grâce qui ^ rt^nail. L'illusion était complète; elle croyait entendre son cousin et se laissait bercer par ces confidences comme un enfant par le chant de sa nourrice. MuUer calmait ainsi sa blessure et endormait ses douleurs :
— Mon enfant , disait-il en forme de conclusion obligée, un peu de patience, Paul vous aime bien ; tout s'arrangera.
— Que le ciel tous entende ! répondait la jeune fille.
Les attentions du bon Allemand ne se bornaient pas à ces détails; il y joignait les surprises les plus délicates. Tantôt c'était un livre nouveau que Paul envoyait à sa cousine^ tantôt quelques fleurs de choix dont il avait orné les vases de sa cheminée. L'esprit de la jeune fille était ainsi .tenu Qp haleine ; mille soins suppléaient aux absences du beau cousin et les rendaient moins cruelles. Plus d'une fois celui-ci se trouva f5ii embaniftssé des rcmerclments qu'on lui adressait pour des raffinements "auxquels il n'avait pas songé et des délicatesses dont il n'avait pas le mérite; mais, quelques signes de Muller le mettaient au courant , et il se prétait de bonne grâce aux petites ruses du précepteur. 11 avait tous les profits du rôle sans en avoir eu les soucis : c'était tout bénéfice.
Un jour pourtant Muller fut mis à une rude épreuve. Descendu dans le jardin avec son élève, il la voyait avec plaisir se distraire et songer à ses fleurs longtemps négligées. Année d'un râteau, elle les délivrait des corps parasites qui en obstruaient les tiges et rétablissait un peu d'ordre dans leur disposition. Comme dernière marque d'intérêt, elle voulut de sa main aixoser celles qui lui semblaient le plus languissantes, et se diiigea Ters le petit réduit où le jardinier déposait ses instruments.
On a vu que l'un des côtés de Thôlcl était occupe par une serre vitrée, construite en saillie. C'est là qu'Éiéonore recevait SCS visites : aussi, rarement Emma portait-elle ses pas de ce côté ; elle respectait le mystère dont la baronne aimait à s^entourer. Quand la végétation avait toute sa vigueur, les vitres de la serre étaient en outre protégées par un double rideau de verdure, Tuu au dedans, Tautre au dehors. Mille liserons s'y entrelaçaient et y suspendaient leur feuillage, de manière à rendre Tintérieur de cette pièce impénétrable au regard. Sur Tarrière-saison seulement, et quand la sève manquait aux plantes , il se créait, dans ce store touffu , des solutions de continuité qui permettaient à un œil curieux de plonger dans les profondeurs de la serre.
La fatalité voulait que l'endroit où le jardinier déposait ses outils se trouvât placé du même côté ; Emma fut dès lors obligée de déroger à sa réserve habituelle. Elle côtoya la serre, et involontairement y jeta les yeux. Tout à coup une pâleur effrayante couvrit ses traits; elle s'arrêta. comme foudroyée; puis, recueillant ses forces , elle s'enfuit vers Muller, surpris de cette course éperdue. ^
— Qu'y a-t-il, mon enfant î s'écria le précepteur.
Elle ne put lui répondre, et tomba à demi morte entre ses bras : ce ne fut qu'à force de soins qu'il parvint à la rappeler à la vie. La crise était trop violente pour que la jeune fîUepût en raconter la cause. Un tremblement nerveux la dominait ; elle avait à peine la force de prononcer quelques paroles coih fuses.
— 11 est là, dit-^Ue en montrant le pavillon de la barounei il est là.
1— Qui donc ? répondit MuUer;
— Qui? répliqua-t-elle en accompagnant ces mots d^dn regard plein d'angoisse; vous le demandez, bon ami !
Muller comprit tout. 11 chercha à expliquer les motifs qui pouvaient amener Paul Yernon auprès de la baronne; oiais
LB8 IDOLES D'aRGILB. 243
sa tactique échoua cette fois : le trait avait poiié trop avant^ le cœor était touché et devait saigner éternellement de la Uessure. De son côté, Granpré, à la suite de Taventure où il avait joué un rdle si prudent, s'était montré conséquent avec son système et fidèle à ses premières déterminations. Il restait impassible et impénétrable. Tout autre qu'un homme supérieur eût versé sur Paul une partie de ses rancunes ; il pouvait, en sa qualité de chef, lui faire expier son bonheur par de mauvais procédés, par un manque d'égards, par un snrcroit de besogne ; un espiit vulgaire n'y eût pas manqué. Granpré fit le contraire. Paul Vernon, qui n'avait été jusqu'alors à ses yeux qu'un mince employé, novice encore, gâté par la manie des lettres et peu propre à des succès industriels, devint tout à coup son ami, son protégé, presque son confident. Il lui tendit la main, l'éle va jusqu'à lui, l'intéressa à diverses afiaires^ se chargea de son éducation. Les relations qu'ils avaient ensemble changèrent entièrement de nature et prirent un caractère d'intimité. Ce n'était plus de commis à patron, mais d'associé à associé. Paul trouva la métamorphose fort de son goût et se mit bientôt au niveau de son rôle.
L^une des sollicitudes de Granpré était toujours la concession d'un chemin de fer espagnol. L'opération était à la veille de se conclure; seulement, le gouveraement de Madrid se refusait à une concession directe ; il voulait essayer des voies de l'adjudication et de la concurrence. Aucune influence n'avait pu vaincre cette détermination. On comprend que Granpré n'en était satisfait qu'à demi. 11 eût préféré conduire sa négociation à huis clos et s'y ménager les avantages que procure toujours un arrangement direct. Granpré avait la mesure des consciences espagnoles ; il s'était promis de ne rien épargner pour les assoupir. L'adjudication publique renversait cette combinaison. Tout au plus pouvait-on se flatter de surprendre le minimum du Trésor, et de faire éliminer quelques concurrents incommodes. Cette perspective troublait la sécurité de
244 LES IDOLBS d'argile.
rhomme d'affaires : au lieu d'un terrain solide, il foulait un terrain mouvant; au lieu d'un jeu sûr, il en était réduit à un coup de dé^ et les des étaient à peu près sincères.
Cependant, il était temps d'agir : l'adjudication devait avoir lieu dans la quinzaine. La plupart des compagnies avaient arrêté leui*s dernières instructions, et envoyé des représentants en Espagne. Granpré seul demeurait en arrière; enfin, il se réveilla. Il fixa avec ses principaux intéressés les bases de son offre; et quand il s'agit de nommer un fondé de pouvoirs, ce fut le nom de Paul Vernon qu'il fit prévaloir sur tous les autres. Ainsi s'expliquait la tactique qu'il avait suivie; ainsi se justifiait sa combinaison. Granpré en était arrivé à l'heure des coups décisifs; il lui fallait opérer sur un terrain sûr, avec une entière liberté d'esprit et toute la plénitude de ses moyens. H ne voulait pas que les événements pussent ni le troubler ni le surprendre.
Paul accepta avec joie la mission qui lui était confiée : le mouvement. Faction plaisent toujours à la jeunesse. Il allait voir du pays, parcourir des sites pittoresques, s'assurer par ses yeux du teint des Andalouses. A vingt-cinq ans, quoi de plus enchanteur ? Il partit, et à peine prit-il le temps d'aller faire ses adieux à l'hôtel du faubourg du Roule. L'idée d'un lointain voyage l'enivrait, remplissait son imagination. Granpré avait calculé tout cela ; il avait aussi compté sur les biinéfices de l'absence.
Quinzejours s'écoulèrent sans que Paul donnât signe de vie. L'homme d'affaires n'avait pas compté sur un silence aussi long , et il commençait à craindre qu'un gros de bandits ne l'eût délivré de son rival. Ces gens-là l'auraient trop obligé : il n'avait aucun goût pour ces méthodes expéditives. Enfin, une lettre timbrée de la capitale de toutes les Espagnes arriva à son adresse, et il en brisa le cachet avec une impatience mal contenue. Voici ce que portait celte dépêche, revêtue d*un sceau de cire noir :
LES IDOLES 0*ABGILB. 245
Madrid, le....
a Mon cher Granprë,
« Rasés ! enfonces ! PermettcE-moi de me servir de ces expressions pittoresques pour vous aanoncer notre désastre. Cest la Compagnie^ Transpyrénéenne qui triomphe. Dieu nous garde de victoires pareilles : elles 'brûlent les doigts.
< Vous savez, mon cher, que j^étais porteur d'une offre magnifique : vingt- huit ans de concession, plus une rivière en diamants pour la reine Isahelle, et dix- sept châles de cache* mire destinés aux dames les plus influentes de la cour. C'était bien, c'était complet; vous aviez tout prévu avec l'œil de Taigle et la prudence du caméléon. Sitôt arrivé, j'ai eu le soin de répandre le bruit de cette rivière de diamants et de ces châles dans l'enceinte de la camarilla ; et dès le jour même^ les grands elles petits d'Espagne se sont intéressés au succès de la Compagnie Péninsulaire.
Cl Tout allait au mieux ; il ne s'agissait plus que d'affronter cette abominable adjudication. C'est hier qu'elle a eu lieu ; le ministre y présidait. Figurez-vous, mon cher, un nombre incalculable de compagnies , toutes avec leur capital en tête et leurs fondateurs en queue, s'alignant les unes à côté des autres dans le cabinet du ministre. Pas moyen d'y entrer ; on se battait à la porte ; il fallut envoyer chercher la gendarmerie castillane. Enfin il y eut une transaction; les compagnies détyèrent une à une, à tour de rôle. Chacune d'elles déposait sa souscription et se rangeait ensuite le long du mur. Ce défilé dura trois heures; encore y eut-il vingt-deux compagnies qui renoncèrent avant le combat. Quand cette formalité fut remplie, le ministre se trouva absorbé sous une masse de souscriptions scellées et cachetées ; elles formaient un rempart autour de lui et menaçaient de l'engloutir. C'est là l'un des privilèges des ministres espagnols. Celui-ci semblait fier du sien : ce n'est point un homme difficile.
(( Pendant que tout ceci se passait, les compagnies se me suraient de Toeil et échangeaient des gestes provocateurs. Il y avait de la passion dans Tatmosphère. Enfin, le ministre a envoyé la main vers Ténorme pile qui Tassiégeait, en ayant le soin de se défendre contre les ébouiements. Il a décacheté les souscriptions une à une, et s'est mis à les lire à haute voix. Incroyable^ mon cher, incroyable ! C'était à qui se ruinerait le mieux, pour le bonheur de TEspagne. On proposait des choses fabuleuses. Outre les réductions dans le temps de la concession, des compagnies se lançaient dans la voie des séductions matérielles et morales. Les uns proposaient de raser les sierras et de canaliser les fleuves, les autres d'affranchir à tout jamais FEspagne de la fièvre jaune et des inondations.
« Enfin le dépouillement général a été fait, et la concei^îon est restée à la Compagnie Transpyrinéenne,
K Maintenant, mon cher, devinez à quelles conditions ; c'est fantastique. Sept ans de concession, tous les travaux à sa charge, des gares à volonté, des v^agons à perte de vue, tous ]es tunnels du monde et des viaducs à discrétion.
« Je ne sais pas ce que ces gens-là pourront en faire : mais ceci ressemble à une scène de l'autre comédie.
« Voyez maintenant, mon cher et honoré patron, ce qui
vous reste à faire.
« Votre afiectîonné,
« Paul Verron. »
— Le jeune homme se forme, dit Granpré, après avoir lu cette lettre : il ira. Maintenant, réfléchissons, Granpré. La baronne te glisse dans les mains, la Compagnie péninsulaire est à vau-l'eau. Décidément, il faut agir : en avant, les grands moyens.
LKS IDOLES d'aHGILB. 247
Cstoatropbes.
A quelques jours de là, il y eut dans le courant de la petite bourse qui tient ses assises sur le boulevard des Italiens une de ces commotions que cause une nouvelle inattendue. .On vil, à un moment donné, celte foule s*agiter en tous sens et se former par groupes. On se parlait à Toreille, on courait aux informations. A la surprise des uns, à Tair effaré des autres^ il était facile de deviner qu*un fait de quelque importance venait de s*ébruiter et d'être mis en circulation. Ce n'était ni une victoire sur des peuplades barbares, ni une complication maritime : le télégraphe n'entrait pour rien dans cette effervescence soudaine. 11 s'agissait tout simplement de la disparition de Granpré, que personne n^avait aperçu depuis vingtquatre heures, et dont la trace semblait entièrement perdue. Llmpression produite, par cet événement était profonde. Granpré avait^ dans le cours du mois, opéré sur des masses de valeurs; la liquidation devait le laisser à découvert d'une somme considérable. De là, ce tumulte et cette émotion.
Cependant les agitations de la Bourse, quoique vives, sont peu durables. Le joueur est fait à ces chances et à ces mécomptes. Aussi eut-on bientôt oublié qu'un ponte manquait au tapis vert, et la partie n'en continua qu'avec plus d'acharnement entre ceux qui restaient debout. C'est ailleurs que la fuite de Granpré devait laisser des traces plus douloureuses : une famille entière en était atteinte dans sa fortune, dans son avenir. La misère frappait aux portes de l'hôtel du faubourg du Roule.
Au premier bruit qui en parvint à la baronne, elle bondit
248 LBS IDOLES D*ARGILB.
comme une lionne blessée. La colère, le dépit, la soif de la vengeance bouleversèrent ses traits ; ses yeux prirent un éclat terrible et une fixité effrayante. Si Granpré se fût alors trouTé sous sa main, elle l'aurait poignardé sans hésitation. Mille réflexions Tassiégeaient ; elle parcourait la maison avec une activité machinale, comme si elle eût voulu s'inspirer de ce mouvement et y chercher un plan de conduite. Lasse de s'agiter sans espoir et sans issue, elle demanda enfin un fiacre et partit à la découverte. Elle voulait s'informer de la direction qu'avait prise Granpré, savoir dans quel état il laissait ses affaires. Les recherches furent vaines. Le fuyard avait rais un soin extrême à dérouter les poursuites : Ëléonore ne put rien éclaircir. Quant à la situation financière de Granpré, il en empoilait le secret : en garçon prudent, il avait eu le soin de ne laisser ni confident ni complice. Seulement^ on savait déjà que toutes les valeui-s disponibles avaient disparu avec lui.
Quand la baronne fut certaine de son malheur et qu'elle en eut compris toute l'étendue, elle redevint plus calme. C'était une de ces organisations que le danger relève au lieu d'abattre, et qui mettent^ à l'heure décisive, leur énergie à la hauteur des événements. En fuyant, Granpré lui adressait un défi; elle l'accepta, et se promit de lui faire expier ses indignités. La difficulté était de rejoindre l'ennemi; elle y songea longtemps et finit par se fier au hasard. En peu d'heures elle eut réalisé une somme assez forte; ses bijoux, ses châles de prix, ses pierreries, ses meubles précieux y pourvurent. Elle avait ainsi les moyens d'agir, le nerf de la guerre. Le lendemain, une chaise de poste l'emportait vers la Belgique. De là, si ses recherches étaient vaines, elle devait parcourir la Hollande et ensuite l'Angleterre. Son courage ne reculait même pas devant un voyage au delà des mei^; elle voulait avoir justice d'une odieuse mystification et en poursuivre l'auteur, fût-il caché dans les entrailles de la terre.
Parmi les personnes que cette catastrophe avait éga-
LES IDOLES D'aRGILB. 249
lenaent frappées figurait en première ligne Anselme. Non-seulement la disparition de Granpré lui enlevait son état, mais elle ruinait sa famille et celle de sa fiancée. La fortune des maisons Falempin et Lalouetle s'était, gi*âce à lui^ engloutie dans les coffres de Thomme d'affaires, et n*était plus représentée que par des chiffons de papier, sans garantie comme sans valeur. La liquidation de cette entreprise devait laisser une perte énorme, peut-être totale. Anselme en frémit d'effroi : l'idée de la privation, la perspective de la misère lui étaient intolérables.
n se trouvait sous Tempire de ce sentiment, lorsque Suzon Tint un jour le trouver dans les bureaux de Granpré où il errait encore comme une âme sur les bords de TAchéron. Depuis plus d'une semaine Anselme n'avait point paru aux Thèmes : de la part d'un fiancé, cette absence n'était pas naturelle. L'époque assignée à la célébration du mariage se rapprochait; il fallait s'entendre pour les derniers préparatifs. Tel était le motif qui amenait Suzon. Il s'y en joignait un autre, quoique plus vague. Quelques bruits de la catastrophe de Granpré avaient franchi l'enceinte des barrières, et le père Lalouelte tenait à savoir quel crédit ils méritaient et quelle en était l'origine. Ce n'est pas qu'il les crût fondés : il se fiait à la surveillance d'Anselme. Cependant il n'était pas fâché de s'assurer des faits. Enfin, Suzon, faut-iPle dire, avait, en dehors des inquiétudes du vieillard, des soucis qui lui étaient personnels : elle ne pouvait s'expliquer l'abandon où la laissait Anselme, et voulait à tout prix s'affranchir des tourments de l'incertitude.
En la voyant entrer dans les bureaux déserts, aussi jolie quoique moins rieuse que de coutume, le gros garçon ne put se défendre d'un moment d'embarras. La présence de Suzon était pour lui un reproche ; un remords secret s'y attachait, n se remit néanmoins et affecta une gaieté que démentaient ses douleurs secrètes :
250 LES IDOLES d'argile.
— Eh bien, petite, lui dit-il, toi ici? que viens-tu chercher dans ces environs et si loin des Thèmes ?
— Vous aie le dei]i;tandez, monsieur Anselme ? répliqua la jeune fille, dont les joues se couvrirent d'une rougeiur pudique.
— Cest juste, dit le jovial garçon prenant la main de sa fiancée, je suis dans mon tort. Voici bien longtemps que je n'ai pris le chemin de la barrière. Mais il est arrivé tant de choses depuis ces huit jours ! Dieu sait dans quel état j*ai eu ma pauvre tête. Autant dire que le ciel nous est tombé sur les épaules, mon enfant. Tiens, regarde, ne voilà-t-il pas un bel établissement?
— Il serait vrai, s^écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante, ce que grand-père craignait !
— Oui , dit Anselme répondant à sa pensée « oui, voilà où nous en sommes. Je reste seul ici avec mon plumeau ; plus que ça de mobilier. Dans quatre jours on aura vendu ces chaises, ces tables, ces bureaux, et puis, mon enfant, tout sera soldé. C'est égal, ils n'en seront pas quittes comme cela. J'irai me plaindre au roi ; je ferai une pétition aux chambres. On ne me roule pas comme ça, moi. Ah ! mais !
— Et l'argent de grand-père? dit timidement la jeune fille.
— fl court les champs, ma pauvre Suzon, réplicpia Anselme avec un accent mélancolique. Oh! le pandour ! Moi qui avais tant de confiance en lui. C'est son potage qui m'a trompé : le scélérat connaissait mon faible. Un fier gueux, va. Mais on faisait joliment le bouillon chez lui.
— Mon Dieu ! mon Dieu !le pauvre grand-père ! répliqua la jeune fille qui s'oubliait pour ne songer qu'au vieillard; pourvu qu'il n'en prenne pas le mal de la mort.
-^ Bah ! Suzon, répliqua Anselme, faut pas avoir de ces frayeurs-là. Les vieux, c'est très-dur ; ça a Tâme chevillée dans le corps. Et puis celui-là a tant passé de mauvais jours !
Cest moi qui suis à plaindre : me voilà sans place^ sans rien, sans compter cet ordinaire qui me refaisait à vue d'œil. Ah! le chenapan! si jamais je le rattrape !
— Enfin, dit Suson comme pour chasser une idée importune, oublions cela; nous tnlvaillerons un peu plus, yollà tout On peut être heureux sans argent, n'est-ce pas, Anselme, quand on s'aime? ajouta-t-elle en rougissant de plus en plus.
— Sans doute^ reprit le jeune homme évidemment embarrassé; quand on s'aime, c'est beaucoup.
— Tu verras comme je suis vaillante à la besogne, dit la jeune fille en lui serrant la main. Aimer et travailler, c'est la Tiel
— * Oui, oui, dit Anselme, dont la contenance était de plus en plus empruntée. Aimer et travailler I mais un peu d'argent n'y gâte rien. Laisse-moi me retourner, et nous verrons.
Ces paroles agirent sur la jeune fille comme un brusque réveil après un songe caressant. Elle leva les yeux vers son fiancé, et d'une voix pleine d'angoisses :
-•Nous Terrons! s'écria-t-elle; qu'est-ce que cela veut dire?
Anseloie se trouvait forcé dans ses derniers retranchements. Il eût voulu ménager le cœur de Suzon, et l'accoutumer par degrés à ce qu'elle allait entendre; mais l'entretien avait tourné d'une manière si brusque, qu'il ne lui était plus possible de reculer. Il prit les deux mains de la jeune fille et lui dit:
— Écoute, ma petite, il faut de la raison ici-basi Je f aime, tu le sais, et je n'en aime point d'autre; mais que veux-tu que nous Cassions en méuage sans le premier liard pour le monter?
— 0 mon Dieu! mon Dieu! s'écria Suzon fondant en larmes.
— Un peu de bon sens, mignonne, un peu de bon sens. Ne
pleure pas comme une Madeleine. Voyons, je t'en fais juge. Une supposition que nous voilà mariés. Tu travailles comme une lionne; moi, j'abats de la besogne à plaisir; c*est bien. Nous vivotons ; il y a de quoi garnir le pot-au-feu. Tant qu'on se porte bien et qu'on' n'est que deux, les choses vont. Mais qu'il vienne des enfants, et tu verras la misère fondre sur notre pauvre ménage.
— Mon Dieu! disait Suzon Técoi^aut à peine, tirez-moi do ce monde : je n'ai plus rien à y faû*e.
— Être malheureux soi-même^ ajouta Anselme, c'est triste; mais créer de pauvres êtres qui n'ont pas demandé à y venir^ et cela pour les condamner à la faim, à la soif, à toutes les privations possibles et imaginables, c'est de la mauvaise besogne. Suzon, crois-moi, il vaut mieux attendre.
— Vous l'entendez, mon Dieu ! s'écria la jeune fille inondée de larmes et poussant de longs sanglots.
— Au fait, qu'est-ce que je te demande, Suzon ? poursuivit le jeune homme; un peu de temps, voilà tout. Que je me i*etoume seulement, et puis nous verrons. Voyons, petite, ça n'a pas de bon sens de pleurer ainsi. Sois raisonnable, allons.
11 chercha à la consoler^ mais la blessure était trop proionde. Suzon le quitta désespéré, et en arrivant aux Thèmes elle portait encore les traces de cette terrible épreuve. Le père Lalouette s'en aperçut et l'inteiTogea doucement. La jeune fille résista d'abord et ne répondit que par uu déluge de larmes; puis^ gagnée par les caresses du vieillard, elle en vint à une confidence complète, raconta l'entretien qu'elle avait eu, et rapporta avec une grande sincérité les paroles de son fiancé. Tout entière à son propre chagrin, elle ne put remarquer l'impression douloureuse que ce récit causait au vieillard ; confuse et les yeux baissés, elle donnait un libre cours à ses aveux. Seulement, quand elle eut achevé^ elle releva la tète comme pour demander grâce, et s'aperçut du changeroeui qui venait de s'opérer sur le visage de son mterlocuteur. Dans
LES IDOLES D^ARGILB. 2o3
s^es traiu décomposas, on pouvait recounaitre une gmve allération qui venait de se déclarer d*une manière soudaine. La secousse avait été trop forte pour un septuagénaire.
— Qu'avez-vous, grand-père ? dit Suzon en se précipitant vers lui.
— Rien, ma petite, répondit le vieillard d'une voix faible et en essayant de lui sourire.
— Mon Dieu, si ! vous avez quelque chose ! s'écria la jeune fille; vous êtes pâle comme si vous alliez passer. Et c'est moi qui vous ai fait du mal?
— Non, mon enfant, non, dit doucement le vieillard.
— Mais si ! mais si ! grand»père, ajouta Suzon. 11 ne man« qnemit plus que cela. J*irais me jeter la tète la première dans un puits. Malheureuse !
Le vieillard essaya de la consoler et gagna sa chambre en s'appuyant sur elle. 11 se mit au lit et ne devait plus s'en relever. La fièvre s'empara de lui, épuisa les forces vitales et le conduisit au tombeau au bout de quelques jours. César Fakrmpin ne quitta pas un seul instant son vieil ami ; il fut son médecin, son garde-malade, son légataire. Dans les moments lucides, le père Lalouctte sMnquiétait de sa petite-fille et se laoïentait à la pensée de la laisser seule, sans appui, sans ressources.
— Que va-t-elle devenir? disait-il, en proie aux ardeurs de laGèvre.
César avait cherché à éloigner plus d'une fois la pensée du vieillard de cette préoccupation, mais toujours sans succès. Celait l'idée fixe de Lalouette, il y revenait à chaque instant. Faiempin ne voulut pas que les adieux de son ami fussent empoisonnés par ce regret ; il se dévoua.
— Lalouette, lui dit-il, sois tianquille, tout cela s'arran* géra au mieux. Un peu de calme, mon vieux, ne t'agite pas tant.
— Quand ma pauvre Suzon va rester seule ! est-ce possible ? répliqua le vieillard.
254 LES IDOLES d'argile.
— Écoute, Lalou€tte, dit Falempin, nuus ne sommes pas riches, ma vieille et moi : ce scéiëral d'industriel nous a ruinés de fond en comble; mais nous sommes encore verts, Dieu merci, et le courage ne nous manque pas. Point de charges, point d'enfants, un mobilier assez propre et quelques écus cachés dans les bas de ma vieille, qui a la manie des petits pécules. Bref, ça peut marcher pour deux ; et quand il y en a pour deux^Lalouette,il y en a pour trois. Suzon viendra chez nous; elle sera de la famille.
— Bien vrai, César? dit le vieillard en trouvant la force de se mettre sur son séant; bien vrai? ajouta-t-il d'une voix at*» tendrie et suppliante.
— Je Tadopte, dit solennellement Falempin, et déshérite mon neveu. Suzon sera notre Glle. Mais recouche-toi, vieu3[, tu es bien pâle.
— Ah ! maintenant, dit Lalouette eu se laissant arranger dans son lit, maintenant je puis mourir. Ma pauvre enfant a une famille. Merci, César, tu es un grand cœur.
Ce furent ses derniers mots ; il s'endormit^ dans la nuit raême^ du sommeil éternel, en tenant la main de son ami serrée dans les sienues.
Ces mitei de roraye.
Paul Venion se consolait de Téchec industriel qu^il avait essuyé à Madrid en se livrant à une excursion pittoresque dans les provinces de la Péninsule; L'Andalousie l'attirail surtout : les poètes en ont tant parlé! |
11 comptait y trouver des villageoises sous la jupe de satinai
LES IDOLBS D^ ARGILE. Î55
des paysans en culotte de velours^ct des athlètes célèbres dans les comlMits de taureaux ; il n'y vit que des contrebandiers armés d'escopettes, des mendiants en haillons et des moines couverts de scapulaires. Ce sont de ces tours que joue la divine poésie. Elle prend volontiers les marécages pour des eaux vires, les jachères pour des prés, les bniyères pour des sycomores. Grâce à Téclat de son prisme, tout œil est noir et brillant, toute forme souple et arrondie, tout visage idéal. 11 est doux de vivre sous Tempire de ces chimères; il est ton* jours téméraire de les pénétrer. Tel fut Tavis de Paul quand il foula le sol poudreux de TEspagne et en gravit les chemins escarpés. Au bout de six semaines, il demandait grâce : il était las de ces auberges où, l'argent à la main^ on pouvait mourir d'inanition ; de ces grabats peuplés de commensaux incommodes, de cette cuisine acre et odorante qui révoltait ses sens délicats.
Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se retrouva dans un port de mer espagnol et monta sur le bateau à vapeur qui devait le ramener en France. Cette absence avait néanmoins assez duré pour amener un changement complet dans la position des personnes auxquelles son sort était lié. Granpré avait dispara, la baronne courait à sa recherche; plus d'amis, plus de protecteurs; Paul restait seul, livré à ses propres ressources. Son premier mouvement fut d'aller vers sa cousine, mais l'orgueil H le calcul le retinrent. 11 lui répugnait de se montrer sous le coup d'espérances déçues, de ddnner le spectacle de son désappointement. Dans l'heure des illusions, il avait montré une confiance tellement fanfaronne, porté si haut ses prétentions^ que l'échec en était plus humiliant et la chute plus douloureuse. Il aimait mieux dévorer cela en silence, panser ses plaies sans témoins. D'un autre côté, dans quel dessein serait-il retourné vers sa cousine? Les événements n'avaient-ils pas brisé sans retour le rêve de leur jeunesse? Pourquoi troul>ler désormais son repos et agiter son imagination? N'était-il
pas plus sage de laisser sV teindre cette passion née en des temps plus heureux et que les événements avaient assombrie? Ainsi calculait le prudent jeune homme.
Combien les pensées d'Emma étaient différentes! Riche, elle avait aimé son cousin; pauvre, elle Taimait. La fortune n'avait rien ajouté à son affection ; la pauvreté n*en pouvait rien distraire. Incapable de calcul^ elle était confiante comme toutes les âmes pures et grandes. Un instant, la scène du jardin avait tourmenté son cœur^ elle avait senti raiguillon envenimé de la jalousie ; mais MuUer s'était appliqué à éclaircir ce que l'aventure avait d*obscur ou de mystérieux, rt ce nuage, sans se dissiper entièrement, ne pesait plus d'une manière aussi menaçante sur Thorizon de leurs amours. Emma attendait Paul pour lui demander une explication sincère. Son brusque départ Tavait surprise sans Tinquiéler : Muller le justifiait par une nécessité impérieuse, et c'est ainsi que cette ài!ie aimante se berçait dans sa candeur et dans ses illusions. Cependant, la mort du général avait exigé d'Emma quelques soins, quelques préoccupations. Il s'agissait de savoir où en était son héritage. Avant le départ de la baronne, Muller n'eût pas osé confier à d'autres mains les intérêts de son élève, ni prendre un pai ti au sujet de la succession. Un sentiment de délicatesse^ excessif peut-être, l'en empêchait. Mais lorsque Granpré, et, après lui, Éléonore, eurent disparu, il comprit qu'un plus long délai pourrait compromettre jusqu'aux débris de la fortune d'Emfna, et il alla consulter le notaire du général. C'était un homme probe, dévoué, qui accepta cette tâche ingrate et se mit sur-le-champ à l'œuvre. Le résultat de ses recherches fut désespérant. D'un coup d'œil il sonda le gouffre de dilapidations et d'iniquités ouvert sous les pas du baron dès les premiers jours de sa maladie, et qui, au moment du décès, aboutissait à une spoliation complète. Sans doute un recours aux tribunaux eût fait justice des fripons, mais le principal coupable était en fuite et sous le coup d'une
LES IDOLES D'AUGILK. 257
déconfiture scandaleuse. La vente des biens était inattaquable; aucune formalité n'y manquait. Les pouvoirs donnés étaient réguliers, les quittances explicites, enfin l'aliénation entière, formelle, irrévocable. 11 fallait se résigner en silence et passer condamnation. De cet immense héritage, il ne restait rien qu'un petit immeuble, Thôtel du faubourg du Roule et quelques terrains adjacents. Encore était--ce là-dessus que pesait le douaire d'Éléonore. L'inscription légale et générale qui ré* Miltait à son profit des clauses de son acte de mariage, et qui avait pour garantie tous les immeubles du baron, s'était en définitive cantonnée, par suite d'aliénatious successives, sur ce dernier débris de sa fortune. L'actif de la succession ne se composait donc que de la ditterence entre le chiffre du douaire et le prix de Thôtel.
Heureusement pour Emma, son père s'était montré fort réservé dans les obligations volontaires qu'il avait prises en signant le contrat de mariage d'Ëléonore. On eût dit qu'une défiance instinctive, qu'un pressentiment secret lui conseillaient alors de se tenir sur ses gardes. Il n'avait reconnu à sa femme qu'un douaire de 80,000 francs , libéralité peu en rapport avec son opulence et ses habitudes de grandeur. Il se réservait de compléter par des dispositions testamentaires ce que cet acte laissait d'inachevé, et de mesurei* ses générosités aux événements. Ainsi la somme de 80,000 francs restait seule inscrite : il est vrai que, pour le reste, la baronne s'était payée de ses mains. L'avis du notaire fut de procéder à une vente immédiate de l'immeuble, afin d'assurer la position d'Emma. Situé dans un quartier un peu éloigné, l'hôtel, quoique étendu et occupant beaucoup d'espace, n^avait pas une valeur considérable. LVnchère publique devait en porter le prix entre 150 et 160,000 francs. (Tétait 70,000 francs que la jeune fille allait retrouver pour son dernier appoint.
Ces détails navraient MuUer. Quand il les recueillit de la
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bouche du notaire, des larmes s'échappèrent de ses yeux. Il y avait douze ans de cela, le général s'était ouvert à lui sur sa fortune ; elle s'élevait alors à trois millions ! De trois millions descendre à 70,000 francs, quelle épouvantable chute ! Emma seule n'en était point affectée; son courage ne s'effrayait pas de la privation, sa simplicité la mettait au-dessus des échecs de l'orgueil. Elle eût été aussi grande que la fortune ; elle se sentait plus forte que la pauvreté.
Déjà, au milieu des premiers embarras, elle avait su prendre quelques mesures décisives. Le brusque départ de la baronne avait laissé l'hôtel sans maître et sans direction. Emma procéda à une réforme complète, congédia la domesticité, et mit les choses sur le pied de l'économie la plus stricte. Les voilures furent vendues, les chevaux aussi ; tout le luxe d'une grande existence fut supprimé. César Falempin el sa femme restèrent seuls pour garder la loge et montrer l'hôtel aux personnes qui viendraient le visiter.
Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperçut un jour, fut enchantée de son visage, et offrit de la prendre à son service. Cet arrangement convint à tout le monde et à Suzon plus qu'à personne. Sa maîtresse avait des airs si engageants et un cœur si bon ! Suzon, de son côté, était si laborieuse, si attentive! Désormais, le soin du ménage roula sur elle, et il fallait voir comme tout marchait.
Une seule chose inquiétait alors Emma : c'était le long silence de Paul. Lés semaines, les mois s'écoulaient sans que le voyageur donnât signe de vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en alfectait souvent.
— S'il était mort ! disait-elle à son précepteur. L'Espagne est infectée de bandits ! Si on l'avait assassiné!
Muller recommençait son rôle laborieux et trouvait réponse à tout. Jamais patience ne fut plus inratigable.
— C'était bon pour l'Espagne d'autrefois, disait-il avec un accent plein de bonhomie ; mais aujourd'hui, mon enfant, il
n'y a plus de bandits nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux Tanuonceraient. N*annoncent-ils pas tout ce qui se passe el même un peu ce qui ne se passe pas?
— Point de lettres pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste d'impatience ; pas une ligne, pas un mot.
^ La poste est si mal servie en Espagne, répliquait Muller. Tout s'y ^are; il ne faut s'étonner de rien.
Le bon Allemand ne se lassait pas ; il poussait le mensonge jusqu'à ses dernières limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir : il s'était fait un front d'airain. Tant que Paul Vernon fat absent, sa tâche, sans être aisée, n'offrait pas de difficultés insarmontables. 11 s'était fait à ces allures et avait pris toute Tassuraoce d'un personnage de comédie. Mais lorsqu'il eut appris l'arrivée du jeune homme, il se troubla; son sangfroid ne fut plus le même. Un moment il espéra que Paul viendrait rendre visite à sa cousine, ne fût-ce que pour la consoler. Il attendait au moins de lui ce témoignage d'affection ; son attente fut tromi»ée ; le jeune homme ne vint pas. Blessé de cette froideur, il recourut à des moyens décisifs ; il alla trouver Paul. Celui-ci raccueillit avec embarras et ne répondit à ses reproches que par des refus formels. Muller voulut insister; le jeune homme le prit sur un ton très-haut et s'oublia jusqu'à prononcer des paroles vives. C'était combler la mesure ; le pauvre Allemand sortit bouleversé et le cœur plein d'amertume.
— Malheureux ! s'écriait-il en descendant l'escalier, voilà comment le siècle vous a faits ; l'égoisme vous étouffe. 11 n'est pas un de vos pores qui ne le distille. Tout est convenance et intérêt : rien ne part du cœur. Vous réglez vos actions avec nne sagesse presque fatale ; tant pis pour les cœurs que vous broyez. Bien dupe qui se dévoue! tel est votre cri. 0 égoisme.
Quand Muller revit Emma, après cette dernière épreuve. Il
fut tenté de changer avec elle de tactique, et de Taccoutumcr peu à peu au délaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour conjurer ce coup de foudre ne Tempôcheraient pas^ à un jour donné, d'éclater sur la tête de la jeune fille, et il espérait amortir ainsi le choc. Cependant, au moment où il allait commencer cette triste confidence, une angoisse iudéûnissable s'empara de lui et paralysa, ses forces. Emma s'en aperçut :
— Bon ami, s'écrla-t-clle, comme vous voilà ému ! Je parie que c'est une bonne nouvelle que vous m'apportez. Paul est de retour?
Et, en répétant ce dernier mot, la jeune fille se mit à sauter autour de la chambre, prise d'une folle gaieté. Cette scène fit avorter les résolutions du bon Allemand ; il ne se sentit pas le courage de changer cette joie en désespoir. Chaque jour d'illusion était autant de gagné sur le malheur ; il aima mieux laisser au hasard le soin de frapper la victime.
Ce triste moment ne tarda pas d'arriver. Un soir d'automne et à une heure indue, wi grand bruit de voiture se fit entendre à la porte de l'hôtel, et une main ébranla le marteau avec une force qui annonçait la présence d'un maître. Falempin reposait déjà aux côtés de sa moitié.
— Entends-tu, César? lui dit sa femme.
— Si j'entends? répliqua le concierge; faudrait avoir des oreilles de veau marin pour ne pas entendre, lis ont déraciné le marteau.
— Qui diable ça peut-il êli-e? poursuivit l'ex-cantinière. A ces heures. Dieu Jésus! Minuit moins le quart. Prends tes précautions. César ; n'y va pas sans ton sabre.
Le vieux soldat s'était levé ; et, après s'être vêtu à k hâte, il s'arma d'un falot et marcha vers la porte :
— Qui est là? dit-il en déployant tous ses moyens de baryton.
LES IDOLES d'aRGILB. 2GI
— Cesi moi, Falempin, répondit une voix claire et sonore. Ouvrez sur-le-champ.
— Miséricorde ! s'écria le concierge, c'est madame la baronne.
Il s'empressa d'ouvrir, et )a porte donna passage à une calèche de voyage d'où Éléonore descendit avec Tair de majesté qui lui était habituel.
l'ne femme de chambre et un valet étaient avec elle.
Ils aidèrent Falempin à décharger la voiture. La baronne ne voulut déranger personne dans la maison ; elle se retira dans sa chambre, se fit déshabiller et se mit au lit. Une demiheure après, le silence se rétablit, et César regagna sa couche en proie à des réflexions tumultueuses. Que signifiait ce retour? La baronne le garderait-elle? Comment s'entendraitelle avec mademoiselle Emma? Ces divers problèmes occupèrent le vieux soldat jusqu'au moment oii la fatigue fut la plus forte et entraîna sa pensée vers la région des songes.
Le lendemain, l'aspect de Thôtel avait changé de nouveau. On voyait que l'œil du maître y était revenu. Éléonore ne semblait pas accepter cette abdication à laquelle Emma s'était si facilement résignée; elle remit les choses sinon sur le pied où elles étaient autrefois, du moins dans un état convenable. La livrée fut rappelée en partie ; on eut chevaux et voiture. Hans la journée, un peu de mouvement se fit sentir dans l'h^ lel; il y eut quelques visites, des allées et des venues. Emma, quoique étonnée de ce retour, s'était empressée d'accourir près de sa belle-mère. Celle-ci reçut la jeune llUe avec une bienveillance froide et même un peu contrainte.
— L'hôtel est en vente, lui dit-elle; vous vous êtes bien pressée, Emma.
— Madame, répliqua la jeune fille, j'ignore ce qui s'est fait. Vous savez combien je suis peu au fait de ces choses.
— Cest bien, dit la baronne d'un ton passablement sec ; je
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verrai votre homme d^afiaires. U ne faut pas que cette pro* prit^té sorte de la famille.
L'entretien se termina sur ces mots. Emma remonta dans sa chambre, le cœur gro^, la tête malade. Il lui sembla que ce retour soudain était le présage de quelque malheur. Pour la première fois de sa vie elle éprouva un sentiment de curiosité. Parmi les pièces qu'elle occupait, il en était une qui donnait sur la cour de Thôtcl. Jamais Emma ne 8*y tenait : elle était froide, triste, presque démeublée. Ce jourlà elle ne quitta pas cet observatoire, curieuse de surveiller les mouvements de la maison. Elle vit arriver un à uu les fournisseurs ordinaires de la baronne, qui voulait suppléer sur-le-champ aux vides causés par son absence ; ces détails intéressaient la jeune fille. Vers le soir pourtant elle allait quitter son poste^ quand un jeune homme déboucha de la porte de Thôtel et gravit hardiment le perron; A cette vue, un nuage passa sur les yeux d'Emma ; elle se sentit défaillir. C'était Paul, c'était son cousin. Qu'on juge de son émotion! Avec la rapidité de l'éclair, elle s'élança vers l'escalier pour l'attendre; ses membres tremblaient, son cœur battait comme s'il eût voulu rompre sa poitrine. Emma ne doutait pas que son cousin ne vînt pour elle. Sans doute il arrivait d'Espagne et n'avait rien eu de plus prcsr^é que d'accourir. Hélas! son attente fut trahie : Paul se dirigea vers l'appartement de la baronne. A cette vue, elle faillit mourir. Plongée dans une douleur morne, elle attendit pendant trois heures sur l'escalier, froide, exténuée, agonisante, le moment oîi il s'en irait. L'espoir, ce dieu des cœurs aimants, la soutenait encore. Il sortit sans songer à elle, sans lever même la tête, et quitta l'hôtel d'un pas délibéré. La jeune fille ne put résister ù cette dernière épreuve; elle s'évanouit sur les marches de l'escalier.
LES IDOLES d'aHGILE. 263
xvu
Une Idée de €é«ar.
Le lendemain du jour qui suivit rarriTëe de la haronue, César Falempio se'leva dans des dispositions presque solennelles. Son air était grave, son attitude recueillie. Il parcourait la loge dans tous les sens, exhalait de profonds soupirs et attachait par moments sur le plafond des yeux fixes et pensifs. Évidemment le vieux soldat était la proie d^une idée^ d'une grande idée. On eût pu le croire à la veille de sa bataille de Pharsale, calculant s'il tournerait la position de Tennemi ou s'il le frapperait au visage. De temps en temps il s arrêtait d'une manière hrusque et relevait Tindex en guise de défi. Ca manège durait depuis quelques minutes, lorsque sa ménagère le remarqua pour la première fois.
^ Qu*a5-tn doi^C; César? lui dit^elle. Comme te voilà efifarouché; on dirait que tu vas. avaler de Tétoupe et des lames de sabre. Tu es tragique, mon vieux.
— Femme, répliqua le soldat en empruntant les cordes les plus graves de son organe, ne paiies pas avec légèreté de ce que vous ignoi-ez. U y a du grabuge dans rair^ voilà ce qu'il vous suffit à savoir. Maintenant, silence dans les rangs ; j'ai à causer avec moi-môme.
Madame Falempin obéit en épouse élevée à Fécole de l'empire. Son seigneur et maître avait pris l'accent des grands jours, celui qui ne souffrait pas de réplique. Force était de se résigner; la ménagère s'en vengea sur la besogne, qu'elle expédiait avec une ardeur qui ressemblait à une revanche. La
Kcnc se prolongea ainsi. César rêvant toujours , sa femme
époussetant les meubles , lavant sa vaisselle et soufilant ses
264 LES IDOLES d'aRGILB.
fuunieaux. Enfin, quand l'heure du déjeuner approcha, Tescantinière revint vers son maii, et, appuyant ses deux mains sur Fune de ses épaules :
— C'est donc bien sévère^ mon vieux? lui dit-elle de sa voix la plus douce.
— Très-sévère, Cateau, répliqua le soldat qui n'employait ce nom que dans ses moments d'effusion ; très-sévère ! trèssévère !
— Alors^ parle^ mon mouton, dit la ménagère que la curiosité aiguillonnait; il n'y a rien qui soulage autant.
— C'est de la fatalité ! s'écria César. Trois fois dans la même nuit ! Jamais rien de pareil, jamais !
— Voyons, mon homme, faut se dégoi^er! dit en insistant madame Falempin ; autrement, ça t'étoufierait.
— Eh bien, femme, répliqua le sergent, tu vas frémir jusque dans la moelle de tes os. Autant vaudrait quatre batteries de canon en face. On n'a pas d'idée de ça!
— Mais va donc ! va donc ! dit la vieille, que l'impatience gagnait. ^
— Il y a des moments dans la vie', ajouta mélancoliquement Falempin, où je regrette de n'avoir pas été rôti en Egypte, gelé en Russie, tordu à Saint-Domingue par la fièvnc jaune, emporté à Dresde par le typhus. Tous ces moyens avaient du bon; le boulet seul valait mieux. Mais le boulet m'en a toujours voulu : quand il me voyait, il passait à gauche. Un vrai guignon !
— Allons, voilà que tu retombes dans tes humeurs noires, Falempin. Tu auras fait quelque mauvais rêve> dit la vieille femme.
Ces mots suffirent pour aiTacher César à son accès de mi* santbropie ; il se réveilla comme un malade dont on touche la plaie.
— Juste! Cateau, s'écria-t-il, un mauvais rêve! Devine lequel ! C'est à ne plus vivre que de balles mâchées !
— Comment veux-tu que je devine, Falempinî \ovo..s, parle enfin, déboutonne-toi.
— Femme, répliqua César avec une solennité toujoui^s croissante, pesez bien ce que je vais vous dire. L'empereur est mécontent de moi.
— Mécontent de toi, Tempereur ? dit la vieille.
— Mécontent de moi, ajouta Falempin, prenant une pose digne de la statue de la Douleur ; tout ce qu'il y a de plus mécontent : il me Ta fait à savoir ; c'est son dernier mot, à cet homme. Si j'étais mort à Lobau au moment où il me tira la moustacbe, j'emportais son estime à jamais. C'était de la chance! Aujourd'hui je suis mal dans ses. papiers. 11 m'a mis à Tordre du jour de l'autre monde ; il est mécontent de moi. Cest à se faire sauter le crâne.
— Bah! un cauchemar, dit madame Falempin , quelque chose qui t'aura pesé sur l'estomac, mon bonhomme. Si l'on s'affectait de ces misères...
— Non, Cateau, reprit Falempin, l'empereur ne se dérange pas pour rien. Dès le moment qu'il s'y met, c'est qu'il a ses motifs. Il n'y avait qu'à voir son air; c'était cassant au possible. Trois fois il est venu, et chaque fois son œil m'entrait dans les chairs; j'aurais autant aimé la lame d'un sabre. Ensuite il levait le doigt comme s'il eût voulu me dire de soigner un peu mieux mon fourniment. Je connais ça; il a quelque reprochii à me faire. Trois fois dans une nuit ! juge donc. Il faut que j'aie mérité d'être fusillé.
— Mais, mon Dieu, moi aussi j'ai vu souvent l'empereur, dit madame Falempin, et il n'avait pas toujours l'air aimable. In rèvè ! c'est si bizarre !
— Cateau, dit César en suivant sa pensée, je vous répète que l'empereur a toujours ses motifs, il m'a menacé du doigt ; ce n'est pas le geste d'un homme satisfait. Peut-être est-il mécontent de ^ que je n'ai pas rempli les dernières volontés
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de mon général. Le général s'est plaint à l'empereur, — quoi de plus naturel ! — et Tempereur, qui n'a rien à lui refuser, est venu me signifier la chose. Pour sûr, ils me boudent à eux deux, et quand j'irai là-bas je me trouverai cassé au corps ou renvoyé avec la cartouche jaune. C'est dur pour un ancien; j'ai envie d*en finir pour aller m'expliquer avec eux.
Madame Falempin eut beau insister sur la vanité des songes et le peu d'importance qu'il faut y attacher. César n'en voulut pas démordre : il se crut frappé de la disgrâce de l'empereur. Au déjeuner, il ne mangea que du bout des lèvres et ne se laissa pas même tenter par une bouteille de vin vieux que sa ménagère lui servit comme un remède souverain contre les mauvais rêves.
Le concierge s'imaginait que l'empereur et son général attendaient quelque chose de lui. Quoi? il l'ignorait; seulement il avait la conviction qu'ils comptaient sur leur vieux sergent. De là une préoccupation qui pouvait prendre tous les caractères de Tidée fixe et troubler le cerveau du brave Falempin. Quand le déjeuner fut achevé, il quitta la loge et se dirigea vers l'hôtel. Sa besogne l'y appelait souvent ; personne n'avait à s'inquiéter de sa présence. C'est à lui qu'était échue la surveillance de l'entretien des bâtiments ; on était accoutumé à le voir aller et venir. César marcha droit vers l'appartement du général, qui était fermé depuis le jour où le magistrat du ressort en avait achevé l'inventaire^ Une fois entré, il ferma soigneusement la porte afin de n'être pas troublé dans ses méditations. En y pénétrant, il n'avait qu'un seul but, celui de se recueillir et de s'inspirer de l'aspect des lieux. Il lui semblait que son général ne le laisserait pas ainsi dans l'embarras et lui suggérerait quelque expédient. Le lit sur lequel il avait rendu le dernier soupir, le fauteuil témoin de sa longue agonie^ tout devait lui rappeler des souvenirs bien chers et porter peut-être le calme dans son esprit.
La chambre du mon se trouvait dans le même état qu'au
LBS 1D0L&» 0 ARGILE. 267
joar du décès ; Tabandon et le désordre y régnaient sans partage. Les détails qui trahissent le séjour d'un malade y figurent encore ; c'était une infirmerie où il ne manquait guère que le patient. César examina tout avec émotion ; il croyait voir son général assis sur ce fauteuil ou étendu sur ce lit de repos ; il se rattachait par la pensée aux scènes dont il avait été témoin, à leur dernière entrevue, à la confidence qu'elle amena, à la nuit douloureuse où il s'inclinait devant son cadavre. Les volets extérieurs de la pièce avaient été fermés et Délaissaient pénétrer qu'un demi-jour, doux et mélancolique.
Falempiu resta pendant plus d'une heure sous le coup du premier attendrissement. Peu à peu les angoisses de son rêve s'eifacèrent pour faire place à des impressions plus douces. 11 se sentait plus à Taise, moins enclin à douter de son innocence. }i s'interrogeait et se prenait à croire qu'il n'était pas )e plus coupable des hommes et que l'empereur avait voulu seulement l'éprouver.
— A la bonne heure ! se dit-il. Mais n'empêche que c'est un peu fort à lui de s'être dérangé trois fois pour faire droguer un vieux lapin. Je persiste à croire qu'il y a un motif.
Au moment où il achevait ces mots, ses yeux se portèrent vers la fatale armoire >où le général avait déposé la somme qu*il voulait soustraire à ses spoliateurs.
— Si je cherchais encore, pensa Falempin. Le jour du décès j'avais les yeux en papillote; si par hasard j'avais mal fouillé ! Ce serait^urieux tout de même.
11 ouvrit Tarmoire avec précaution et dans le demi-jour chercha en tâtonnant Tendroit où se trouvait la précieuse cachette. Elle était fermée, rien n'indiquait qu'elle eût été violée. César eut beaucoup de peine à retrouver le ressort qui, en jouant, mettait l'intérieur à découvert. Ce ne fut qu'après heaucoup d'essais qu'il y parvint. Enfin, la coulisse se mit en niouvement, et le concierge put de nouveau sonder les pro-
fondeurs de ce mystérieux réduit. 11 y passa la main dans tous les sens, suivit les parois des compartiments, examina les rainures, chercha à s'assurer qu'un second secret ne conduisait pas à un double fond ; enûn, il procéda à cette recherche avec l'attention la plus minutieuse. Les résultats furent les mêmes qu'au premier jour ; les billets de banque ne s'y trouvaient plus, et l'émigration de ce dépôt devait être antérieure à la mort du baron.
* Un peu découragé. César ferma l'armoire, et repiit son attitude pensive. Le lit du mort était sous ses yeux, et Falempin semblait demander au chevet où son général avait exhalé le dernier soupir le secret qu'il emportait dans la tombe. Par le fait de cette ilUision qui naît de l'intensité de la pensée, il voyait là le cadavre, déjà froid, et animé seulement de quelques mouvements convulsifs. Ce fut alors, et pour la première fois, qu'il se Souvint d'une drconstance singulière et dont il s'était peu préoccupé. L'attittide du défunt, la position des membres, l'espèce de vie galvanique qu ils avaient conservée, indiquaient que la mort l'avait surpris au moment où il dirigeait ses mains du côté de la muraille. A peine César eut -il conçu cette idée, qu'il courut vers le lit et le bouleversa; il pensait que le général avait pu, vers sa dernière heure, chercher, pour son riche dépôt, un asile plus sûr et cacher les billets de banque, soit sous les matelas, soit sous le chevet même. Il fouilla tout avec soin, ramena le lit vers l'intérieur de la chambre, de manière à ce que rien ne pût lui échapper, ouvrit les volets extérieurs aûn de poursuivre cette opération au grand jour. Peine inutile ! soins infructueux I Le trésor ne se retrouva pas.
César se retourna alors du côté du mur; il était lisse, et la tapisserie n'offrait pas de solution de continuité. Seulement, un soubassement en boiserie régnait dans l'étendue de la pièce. On sait que les constructions anciennes ont presque toutes de ces soubassements fort élevés, tantôt garnis d'une
plinthe, tantôt ornes d'une petite décoration. Celui-ci allait presque à hauteur d'appui^ et formait au point du raccord une sorte de corniche. La boiserie était vieille, et le jeu des plâtres l'avait repoussée en divers endroits de manière à ménager des ouvertures assez larges entre les parois du mur et les panneaux des soubassements. Le hasard voulut que César jetât les ^eux sur ces intei*stices, dont la plus considérable se trouvait à la hauteur du lit. 11 lui sembla, dans la pénombre^ apercevoir quelques chiffons d'un papier soyeux et souple. Ce fut un trait de lumière ; il y plongea les doigts avec une émotion indicible, s'y prit avec ménagement, et finit par amener au jour un billet de banque. 0 joie inespérée ! le nid était trouvé; les 300,000 fhmcs étaient là.
Quand César se fut assuré de sa découverte, le cœur lui battit si violemment, qu*il ne put poursuivre ; il se vit obligé de s'asseoir. Un nuage passa devant ses yeux ; un bourdonnement confus fatigua ^s oreilles. Il lui fallut quelques minutes pour s'habituer à sa joie et supporter son bonheur. Dès que cette émotion se fut calmée, il se remit à la besogne : elle était assez difficile. Les billets de banque avaient glissé dans l'ouverture, et plusieurs étaient profondément engagés. Les retirer un a un exigeait trop de soin, et Falempin était pressé d'en finir. Après avoir bien calculé ce qui lui restait à faire, il prit un parti décisif, sortit de Tappartemcnt du baron, en emporta la clef, et retourna dans sa loge. Sa femme, le voyant revenir presque hors de lui, no put retenir un cri :
— Jésus Dieu ! César, s'écria -t-ellc, d'où viens-tu? Tu as Talr d'un déterré.
— Chut ! femme, lui répondit-il en lui mettant la main sur la bouche. Tout est sauvé.
— Mais encore? dit en insistant la ménagère.
— Chut, te dis-je, pas un mot, ajouta César. L'empereur a joliment bien fait de me réclamer. Nous tenons le pot aux roses, Cateau. Dieu ! quel jour !
270 LES IDOLES D*ARGILe.
— Il est fou^ pensa sa femme. Pauvre cher homme ! • Toul en parlant, César avait cherché dans son coffre aux outils une forte hache, et, ainsi armé, il regagna l'hôtel. Les valets étaient ailleurs; il put rentrer dans Tappartement du général sans avoir été aperçu. Son intention était d'abord de n'agir sur la boiserie qu'au moyen de pesées lentes et douces ; il ne voulait pas attirer les gens de la maison et donner l'éveil à la baronne. Mais l'œuvre de menuiserie, quoique ancienne, était solide ; elle témoignait de la conscience de l'ouvrier qui l'avait èonfectionnée. César s'y épuisa en vains efforts tant qu'il voulut procéder par des coups amortis. Quand il vit cela, il n'hésita plus, frappa avec vigueur et fit voler en éclats la vénérable boiserie. L'asile des billets de banque fut violé et on les vit bientôt voltiger de toutes parts.
Falempin les recueillait par liasses et les mettait en sûreté. Il parvint de la sorte à retrouver le dépôt tout entier. Ce travail de découverte venait de finir quand la baronne entra dans la chambre. Avertie par le bruit, elle accourait.
— Que signifie ce tapage? dit-elle; est-ce que vous êtes fou, Falempin? vous démolissez la maison î
— Pardon ! madame la baronne, répondit le concierge ; voilà que c'est achevé. C'était une opération nécessaire. Excusez-moi.
Ëléonore regardait d'un œil inquiet le concierge qui ramassait les dernières valeurs éparses sur le parquet.
— Que prenez-vous là ? dit-elle.
Elle avait reconnu des billets de banque, et à cette vue sa cupidité s'était éveillée ; elle devina tout.
— Mon Dieu, rien, madame la baronne, répliqua Falempin, qui avait retrouvé son sang-froid en face du danger; quelques chiffons de papier que m'avait recommandés le général.
— Des chiffons de papier, Falempin ! s'écria la baronne en portant la main sur son serviteur ; dites des billets de ban-
<ïue, malheureux ! Est-ce que vous voudriez voler vos maîtres?
Tout le sang du soldat reflua vers son visage : il tenait encore la hache à la main, et peu s'en fallut qu'il ne vengeât d'une laçon sanglante Foutrage qu'on lui faisait. Cependant, il parvint à se maîtriser et se contenta de repousser doucement la baronne :
— Un voleur ! non, madame^ répondit-il; mais un dépositaire. J'exécute les ordres de mon général. Ceci appartient à mademoiselle Enuna.
— Qui vous en fait juge? s'écria impérieusement la baronne. 1] n'y a ici d'autre maître que moi. Remettes-moi ce dépôt, Falempin ; <;'est déjà un crime que d'y avoir touché.
— Madame la baronne^ dit le vieux soldat, j'en cours la chance. Laissez-moi sortir, ajouta-t-il, voyant qu'elle cherchait à lui barrer le passage ; ne m'obligez pas à vous manquer de respect. J'obéis à mon général, je vous le répète, et, malgré tout, j'exécuterai ce qu'il m'a ordonné.
— Misérable ! s'écria Éiéonore exaspérée, je vous livrerai à h justice. Voler les gens en plein jour !
—Point d'injures, madame la baronne ; les billets de banque ne feront pas un long séjour entre mes mains. De ce pas, je vais les porter au notaire de la famille. Si c'est un crime que d'agir ainsi, on me fusillera ; j'y suis résigné. C'est le moins que je puisse faire pour la mémoire de mon général.
En achevant ces paroles, il écarta Éiéonore, se fraya un passage et quitta la chambre avant que la baronne fût revenue de sa stupeur.
Hostilités.
A partir de ce jour, il y eut guerre ouverte entre la souveraine de l'hôtel et la d^fnastic Falenapin. Le notaire de la famille reçut avec empressement le dépôt de Thonnête concierge et Ût dresser par Tautorité compétente un procès-verbal de la remise. César expliqua comment les choses s*étaient passées: il raconta Fentretien qu'il avait eu avec son général, les divers incidents de l'aventure, enfin sa découverte inespérée. Comme conclusion, il se déclara prêt à porter la peine de sa conduite et parla comme un homme qui ofTro sa tête. Le magistrat sourit et se contenta de lui adresser de vives félicitations. Falempin sortit de là radieux. Quand il rentra dans la loge, sa figure en était au plus haut point de Tépanouissement et de la joie.
— Eh bien^ femme, dit-il en embrassant sa compagne avec une ardeur digne de ses beaux jours, je te le disais bien que Tempereur avait ses motifs. Un peu qu'il se dérangerait pour rien. Tu vois ce qui arrive; c'est notre campagne de Prusse! En trois temps, enfoncé Fennemi, et l'autorité me félicite. On m'aurait donné le trône de Suède, comme à Bemadotte, que je ne serais pas plus heureux. Et mon général , doit-il l'être aussi ! Doit-il se frotter les mains là-bas ! Ça donnerait l'envie d'y aller, rien que pour voir.
— Merci du souhait, dit la mère Falempin ; il est flatteur. Venez donc ici, évaporé, qu'on vous arrange cette cravate. U ne faut pas que le bonheur fasse oublier la tenue. Venez donc!
Cependant )a baronne Dalinoour ne se rendit pas sans combat; elle avait pour conseils les amis de Granpré, c'est-à-dire daslucieux hommes de loi, au courant de toutes les embûches de la procédure. Ils essayèrent de porter raffaire au criminel en accusant Falcmpin de la manière la plus audacieuse. Cette tentative échoua devant les interrogatoires du vieux serçent ; il s'y montra d'une simplicité et d'une sincérité qui firent taire la calomnie. Battue de ce côté, la baronne entama un procès au civil, fit valoir sur les sommes dérou- Tertes dans l'hôtel des droits imaginaires ; créa des répétitions considérables au profit de créanciers qui lui servaient de prête-noms, et auxquels, de concert avec ses procureurs, elle fabriquait des titres.
Ainsi la guerre était engagée et le papier timbré s'échangeait en famille. Emma, dès le début de ce différend, déclara qu'elle Toulait y demeurer étrangère : une spoliation l'effrayait moins qu'une lutte. On respecta ses scrupules, on éloigna d'elle tout ce qui pouvait blesser sa susceptibilité ; maison ne poussa pas la déférence plus loin. Tous ses droits Turent maintenus contre des agiessions odieuses. La jeune fille n'était pas majeure; un conseil de famille fut institué, et Mulieren devint l'âme et le bras. Cet homme, si naïf, si étranger aux pièges du monde, se transforma tout à coup en pro- ( ureur consommé. Il étudia les lois, s'initia aux ruses du {«alais, voulut tout apprendre afin de tout prévoir; ce fut une métamorphose complète. Jamais il n'avait attaché un grand prix à l'argent : il était né dans la. pauvreté et ne s'était soutenu que par son travail ; mais en aucun temps il n'avait regardé la richesse d'un œil d'envie. Quand il s'agit de sa pupille, il devint tout autre: il fut âpre, méticuleux; il se défendit pied à pied sur le terrain des intérêts. Son affection pour Emma le soutenait dans ce duel et son amour-propre y était engagé.
Millier avait un second tout trouvé : c'était Falempin. César
274 LES IDOLES u' ARGILE.
était fier; s'il n'oubliait pas les bons procédés, il ne pardonnait pas les mauvais. La baronne avait blessé le vieux soldat dans ce qu'il avait de plus cher, son honneur ; c'était pour lui une plaie toujours saignante et toujours nouvelle. Désormais, entre sa maîtresse et lui, il ne pouvait plus exister que des rapports pénibles. Éléonore y mit le comble en lui signifiant son congé. C'était excéder son droit : Thôlel appartenait à Emma; le choix d'un concierge dépendait delà jeune fille. Falempin en référa à MuUer, qui maintint César dans son poste en dépit de la baronne. La gueiTe intestine s'aggravait de tous ces épisodes ; l'hôtel du faubourg du Roule était partagé en deux camps qui se mesuraient de l'œil.
Dès lors, les deux femmes vécurent entièrement à part. La baronne continuait à s'entourer d'un luxe qui ne semblait pas en rapport avec sa position ; elle menait grand train, donnait des dîners et des fèles^ comme si elle eût voulu jeter un défi à l'existence solitaire d'Emma. Celle-ci, de son côté, se renfermait dans une retraite absolue, toute à son chagrin et à ses regrets. Le coup récent que Paul avait porté à son amour retentissait encore dans son cœur; elle était redevenue triste et languissante. Elle avait pénétré les pieuses ruses de MuUer, et s'y prêtait sans en être désormais dupe. L'expérience commençait pour elle : triste moment qui lui enlevait le dernier asile des âmes blessées, l'illusion. Cette douloureuse journée^ où s'était brisé tout son espoir, l'avait mûrie avant l'âge ; elle comprenait le monde et se sentait prise d'une répugnance instinctive pour lui. Aussi n'eut-elle dès lors qu'un souci, celui de se tenir à l'écart du bruit. Les visites de MuUer lui suffisaient comme distraction, et Suzon portait sans peine le poids de son petit ménage.
Cependant, César Falempin nourrissait des colères sourdes qui ne cherchaient qu'un moment propice pour faire explosion. Quand le vieux soldat se mettait à haïr, ce n'était point à demi. Aucun des adversaires qu'iLavait combattus n'avait
trouvé grâce à ses yeux, même après trente ans de paix. Tout Prussien lui était odieux, tout Espagnol antipathique; s'il eût vu un Cosaque près de lui, il aurait eu beaucoup de peine à lui faire quartier. Il suffisait qu'on lui parlât des Bavai^ois pour le faire frémir d'indignation, et il n'avait pas pardonné à l'empereur d^Autriche sa conduite de 1815. César était ainsi fait ; tout laissait dans son esprit des traces ineffaçables. Il avait peu d'idt'es, mais celles qui se logeaient sous son cuir chevelu y restaient gravées à jamais. Pour le moment, il accordait une trère à ces vieilles haines, afin de se livrer plus entièrement à une haine récente ; et la baronne occupait dans ses rancunes une si large place, qu'il n^en restait guère pour les Cosaques/ les Prussiens, les Espagnols et les Bavarois.
Ce qui entretenait cette effervescence intérieure, c'était la révélation de toutes les hontes^ de toutes les iniquités dont i tiAlel avait été le théâtre. Lui, si lier de son rôle, si jaloux de Ibonneur de la maison, il apprenait pour la première fois qu'il avait tenu les clefs d'une véritable caverne. Muller, qui irait besoin de lui pour divei^ détails d'affaires, le mettait au courant des faits les plus essentiels, et chacune de ces conGdenccs fournissait un aliment de plus au foyer de colères allumé dans la tête de Falempin.
—Ça finira mal, disait-il à sa femme ; la foudre tombera un jjttrsur l'hôtel, si celte mégère n'en sort pas.
— Voyons, César, répliquait sa prudente ménagère, ne te monte pas la tête. Voilà huit jours que tu n'es pas reconnais- &able. Tu t'enilammes le sang, mon mouton.
— Non, vois-tu, Cateau , il ne sera pas dit que Falempin aura souffert des abominations pareilles. Je n'y tiens pas : la main me démange ; je me sens capable de faire un malheur. Tune sais donc pas qu'ils ont volé mon pauvre général, qu'ils Tont dépouillé comme dans un boist Et tu crois que je supporterai cela î
•^Mou homme, fépliqua la mère Falempin, veux-lu que
je te donne un bon conseil ? Tu en f^^ras ensuite à ta tète. Là, veux-lu ?
— Oh ! toi, répliqua César, lu es toujoui*s dans les trembleurs : la mère la Prudence I Dis, voyons.
— Eh bien^ mon homme, poursuivit madame Falempin, ne te frotte pas aux grands ; ils ont les bras plus longs que nous. Les riches^ ça peut tout. Âvccrargent, ils achèteraient la terre entière, les juges, les commissaires de police, les sergents de ville, touice qu'ils voudraient.
— Il faut alors laisser dévaliser notre jeune maîtresse, 8*écria Falempin indigné. C'est cela ! le champ libre aux scélérats. Une supposition : Vous volez un pain : vingt ans de galères; vous volez deux millions : tous les honneui^ du monde. Cateau, Cateau, il me prend des envies de mettre le feii à cette maison. Si la baronne y était seule, ce serait bientôt fait.
— Allons, voilà encore de tes rages, dit la ménagère. Tu es comme à Saragosse.
— Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin : c*est deux millions qu'ils ont subtilisés à mon général. Deux millions, entends-tu? Autant de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour el bonne comme les anges. Tu sais, ce Granpré qui a fait partir ton petit magot, les mille écus, tu sais ?
— Ce gueuxlà ! s'écria la mère Falempin, s'élcvant surle-champ jusqu'au diapason de son mari.
^ Le même ! femme, le même ! dit César. C'est lui qni a effarouché les deux millions du général ! Quand je dis lui, la baronne y est au moins pour moitié. Les deux font la paire.
— Si c'est ainsi, Falempin, répliqua la vieille femme avec un ton solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de nos mille écus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qu'il y a donc des gens canailles dans ce Paris !
Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d^accord sur le
LES IDOLES d'argile. 277
chapitre de la vengeance. La difQcuUé était d'en trouver Toccasion. Falempin avait beau demeurer à Taffût, rien ne s'of- Trait. 11 faut dire que le concierge était plus fort pour Faction que pour Tintrigue. S'il eût pu charger sur la baronne comme sur un régiment, et se venger à la pointe du sabre^ nul doute que le résultat n'eût tourné en sa faveur ; mais que pouvait le vieux soldat au milieu des évolutions des gens d'affaires et de la stratégie du Code de procédure ? 11 rongeait son frein et dévorait son impuissance.
Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva à l'adresse de la baronne; elle était d'un fort volume et portait le timbre de Bruxelles. Il la donna à Tun des valets de service^ qui vint, peu d'instants après, lui recommander d'envoyer désormais le facteur directement à l'hôtel pour tout ce qui concernait Éléonore. Cette précaution éveilla ses soupçons ; il comprit que Ton se défiait de lui. Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des lettres venant de Bruxelles. Falempin, fidèle à sa consigne, n'y toucha pas et se contenta d'en vérifier le timbre. Plus de doutes pour lui : la baronne était en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait être ce correspondant assidu et mystérieux, si ce n'est son complice, si ce n'est Granpré ! Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint à pressentir cela. Dès ce moment, son attention fut en éveil, et il résolut de ne rien négliger pour arriver à une certitude complète. Voici quel raisonnement il fit, et chez un soldat élevé à l'école de l'empire c'était preuve d'Imaginative.
— Si le complice de Bruxelles écrit aussi souvent, se dit-il, il faut qu'il parte de Paris des réponses à toutes ces lettres ; autrement elles ne se multiplieraient pas à ce point. On de* mande d'ici des conseils et de l'argent ; de là-bas on envoie Tun et l'autre. C'est clair comme le soleil d'Austerlitz. Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles mains passent-elles ? voilà la question. Surveillons la valetaille.
Parmi les femmes qui élaieul au service d'ÉléoDore^ Tune déciles semblait avoir les boimes grâces de sa maîtresse et se trouver plus avant que les autres dans son intimité. C'était une fille jeune encore, mais alerte, délurée, connaissant déjà le cœur humain et sachant tirer parti de ses faiblesses. Falempin ne douta pas que ce ne fût là ce qu'il cherchait, c'està-dire la messagère d'Éléonore. H l'épia pendant huit jours ; elle ne sortit pas de l'hôtel, où la retenait son service. Cette circonstance dérouta les soupçons de César. Il en était fort préoccupé^ quand il vit entrer dans sa loge une fille de l'Âuvergnc qui n'était point attachée à demeure à l'hôtel, mais qui chaque jour y venait pour faire la grosse besogne.
— Eh bien^ la Gothon, comment va cette santé? lui dit amicalement Falcmpin. Toujours gaie, l'Auvergnate !
Le hasard voulut que l'œil du concierge se portât en même temps vers la poche de la servante. Derrière un mouchoir à carreaux bleus se laissait voir la corne d'une lettre. Cette vue frappa César; il tint l'objet comme eu arrêt. Point de doute: la baronne avait mieux aimé confier ses messages à cette fîile simple et presque idiote, à demi étrangère a l'hôtel, plutôt que de mettre' dans sa confidence quelqu'un de ses gens. C'était le comble du calcul et de la prudence^
— Eh ! eh I la Gothon, dit César, excité par la vue de l^objet qu'il convoitait depuis longtemps ; qu*est-ce que nous avons donc là ? Un poulet pour notre ami ? Ah ! friponne, on tous y prend !
En disant ces mots^ il avait porté la main vers le tablier de la servante, et, avec l^adresse d'un prestidigitateur, il s'était emparé du précieux papier: Â ce geste, la fille d'Auvergne se précipita sur lui, touteffiayée.
— Laisses donc 1 s'écria-t-elle ; laissez donc cela, monsieur Falcmpin. Si vous saviez combien on m'a recommandé de ne pas le laisser voir !
César fit Semblant de se jouer des inquiétudes de la ser-
Tante et de la plaisanter sur ses correspondances galantes ; mais en même temps il jeta un regard rapide sur l'adresse de la lettre et y lut ce qui suit :
A monsieur MARTINON, me de la Montagne, n<>..., à Bruxelles.
Cela lui suffisait : le nom, la rue, le numéro, tout était défioraiais gravé dans sa mémoii*e. Ne youlaut pas tourmenter plus longtemps la fille d'Auvergne, il lui rendit la lettre.
— Tenez, Gothon, lui dit-il en riant, cachez mieux vos poulets, une autre fois. Peste ! le beau papier. Cela sent le musc.
Quand la servante eut disparu, les traits du concierge reprirent leur sérieux. Il alla vers sa femme, qui se tenait près de ses fourneaux dans une petite pièce attenante à la loge :
— Mère Falcmpin, lui dit-il avec gravité, tu feras mes paquets ce soir. 11 faut que demain je sois sur la route de la Belgique.
I^ eh»Me an llaneé*
Pendant les dix jours que dura l'absence de César Falempin, l'hôtel du faubourg du Roule fut témoin d'un incident qu'il est essentiel de raconter. Suzon, comme on l'a vu, était entrée au service d'Emma ; elle y faisait des merveilles. Rien de plus actif, de plus alerte que celte fille. On eût dit qu'elle
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cherchait dans un excès de travail un refuge contre les souvenirs du passe.
La première debout, elle se couchait la dernière; et quand la besogne manquait dans le ménage d'Emma, elle allait donner la main au service de la loge. Madame Falempin était fière de son enfant adoptif ; elle en parlait avec Forgueil et la tendresse d'une mère. Pour lui plaire il suffisait de célébrer les mérites de Suzon : aussi ne pardonnait-elle pas à Anselme de les avoir méconnus.
— Va, ma petite, disait-elle à la jeune fille, faut pas avoir de regret. Au fond, qu'est-ce que c'est que ton fiancé? Un gros sensuel, voilà tout; un homme sur sa bouche; un vrai sans-cœur. Ah ! il peut venir se frotter chez nous, maintenant. César ne veut plus en entendre parler ; il lui a signifié sa malédiction.
Au lieu de répondre à ces consolations chaque jour renou* velées, Suzon s'en allait le cœur gros, les yeux gonflés de larmes. Elle était trop aimante pour oublier et trop fière pour se plaindre. Cependant, avec plus de pénétration que n'en avait la cantinière éraérite, il eût été facile de s'apercevoir que la jeune fille changeait à vue d'œil. Ses joues pâlissaient, ses yeux s'entouraient d'im cercle bleuâtre. Ce n'était plus la fauvette du cabaret des Thèmes; les chants avaient cessé avec le bonheur, les rires aussi. Sans être triste, elle sentait peser sur elle une invincible mélancolie. Dans son zèle même se révélait on ne sait quoi de maladif et de languissant ; son activité éclatait par excès^ entrecoupés de défaillances. Ces symptômes Tétonnaient ; elle se voyait atteinte d'un mal in* connu. Des spasmes singuliers troublaient sa tête, le dégoût s'en mêlait ; et plus d'une fois, sous l'influence de ce malaise, elle s'abandonna à un découragement profond.
— 0 ciel! s'écriait-elle : est-ce que je vais mourir? Cesl s'en aller bien jeune, mon Dieu I
Un jour qu'elle était en proie à une de ces crises, la mère
LES IDOLES d'augilf. 281
Falempîn entra doucement. Des torrents de pleurs sillonnaient les joues de la jeune fille; ce spectacle frappa l'épouse de César.
— Qu'est-ce donc, petite? lui dit-elle avec bonté. Te voilà changée en fontaine : d'où vient cela?
Aux premiers mots qu'avait prononcés la vieille femme, Sazon s'était éveillée comme d'un rêve. Plonger la main dans la poche de son tablier, y saisir un mouchoir et sécher ses pleurs fut l'afiaire d'un instant. Quand elle répondit^ les traces de l'orage avaient disparu, et son œil brillait comme un rayon de soleil entre deux nuées.
— Ne faites pas attention, madame Falempin, réponditelle : un moment d'ennui, un tracas de petite fille. Gela pafsera.
En même temps^ elle se remit à la besogne en affectant une gaieté qui était loin de son cœur. Cette fois, l'épouse de César ne s'y ftompa point; elle examina mieux la physionomie de Suzon, et s'aperçut de l'altération que ses traits avaient subie. Elle entrevit la vérité et pressa la jeune fille.
— Ma petite, lui dit-elle, ne nous cachons pas derrière le doigt. Tu as du chagrin, conte-moi ça.
— Mais non, madame Falempin, je vous assure, répondit Suzon. Pourquoi voulez-vous que j'aie du chagrin? Est-ce qu'il me manque quelque chose ici? Est-ce que tout le monde n'y est pas bon pour moi?
On eût dit que le cœur protestait, car deux larmes suspendues au bord des paupières donnèrent un démenti à ces paroles.
— Pauvre enfant ! dit la vieille femme attendrie. Suzon, ajonta-t-elle, ne sois donc pas boutonnée comme cela. A quoi bon, ma petite? est-ce que je te fais peur?
— Peur? oh! non, madame Falempin, répliqua la jeune fille. Mais que voulez- vous que je vous dise? un tas de misères. Depuis quelques jours, je me sens toute sens dessus
dessous. Eh bien^ quoi! un peu de palience; ça s'en ira comme c'est venu. A dix-sepl ans, il y a de la ressource.
— Tu te sens donc malade, Suzon?
— Un tantinet^ madame Falempin ; j'ai comme qui dirait le cœur sur Teau. Mais ça n'est rien : le bon Dieu ne veut pas me prendre encore, il faut le croire.
L'épouse de César comprit tout ce qu'il y avait de naïf dans ces réponses ; elle continua son interrogatoire en ménageant rignorance de la jeune fille. Suzon se défendit d'abord; mais peu à peu, gagnée par l'intérêt profond qu'on lui témoignait, elle ouvrit son âme et se laissa aller à des aveux complets. Pour la première fois, elle raconta ce qui s'était passé au retour de Saint-Cloud ; et à mesure qu'elle avançait dans cette confidence, la mère Falempin laissait échapper plus fréquemment cette interruption, qu'elle accentuait de manière à témoigner une indignation croissante :
— Oh ! le monstre ! disait-elle, oh 1 le monstre !
La glace était rompue ; Suzon fit une confession générale. Elle raconta les hésitations d'Anselme, l'entrevue qu'elle avait eue avec lui, enfin les circonstances qui avaient précédé la mort de son grand-père. En finissant elle s^accusa d'avoir hUtc la fin du vieillard, et se remit à fondre en larmes. La mère Falempin continuait à lever les mains au del et à s'écrier de loin en loin :
— Le monstre ! le monstre!
Ces détails étaient nouveaux pour elle; les torts d'Anselme prenaient à ses yeux une tout autre gravité. Il ne s'agissait plus d'une de ces légèretés que le monde excuse; il y avait oubli coupable et nécessité de réparation :
— Écoute, ma petite, dit-elle à Suzon en l'embrassant avec tendresse, il ne faut pas se désespérer. Foi de mère Falempin, cela ne se passera pas comme cela. Non, ce garnement d'Anselme n'en aura pas le dernier mot. Ah ! il lui faut de l'argent à ce mirlifiore ; il veut faire la belle jambe aux dépens de sa
LKS IDOLES d'aBGILB. 283
femme; il tient à avoir du pain sur la planche, le fainéant. Depnis que les Falempin et les Lalouette sont ruinés, il leur tourne les talons. Attends, vaurien, et tu verras ce que c'est que la mère Falempin. Ah mais ! c'est qu'il ne faut pas se jouer des braves gens, vois-tu ! Attends seulement qu'on te rejoigne.
Pendant que Tépouse de César lançait ce défi dans le vide, Suxon était retombée dans ses accès de tristesse ; elle semblait inconsolable.
— Petite, lui dit la vieille, faisons-nous une raison. Pas plus tard qu'aujourd'hui, je tirerai cela au clair. Voyons, assez de larmes comme cela : je finirais par me mettre de la partie. Tu ne veux pas faire pleurer une femme qui n'a pas pleuré ï Waterloo. Eh bien, taris tes fontaines ; car je me sens gagnée.
La mère Falempin termina la scène sur ces mots ; elle en était arrivée au point de ne pouvoir maîtriser son émotion. En sortant et sur le seuil même, elle aperçut Emma, qui rougit légèrement à son aspect et parut embarrassée. L'épouse de César n'y prit pas garde et continua son chemin. Une idée fixe la préoccupait : elle voulait rejoindre Anselme et avoir une explication avec lui /Emma, cependant, revint sur ses pas comme si elle eût craint de surprendre Suzon ; et rencontrant dans l'antichambre Muiler, qui venait lui rendre sa visite habituelle :
— Bon ami, lui dit-elle, que vous voilà donc à propos! Nous avons à causer ensemble. J'ai une commission délicate à vous donner.
— A vos ordi*e6, mon enfant, répondit Muller. Vous savez que je suis votre esclave. Commandez.
Ils passèrent dans le salon d'étude, et l'entretien s'engagea. De son côté, la mère Falempin ne rentra dans la loge que pour se mettre en tenue de ville. Elle se coiffa d'un bonnet resplendissant et revêtit sa plus belle robe, comme si elle eût
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médité une conquête. La ûlle d'Auvergne, chargée du gros service, était encore à Th^tel ; elle la préposa au soin du cordon et lui traça minutieusement sa consigne. Quand toutes ces précautions furent prises, elle sortit pour aller à la recherche d'Anselme.
Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis que César lui avait signifié sa malédiction et Favait menacé de voies de fait s'il Fenlrevoyait à moins de deux cents mètres de Thôtel, Anselme, en garçon prudent, s'était bien gardé de remettre les pieds dans le faubourg du Roule. Il n'avait nulle envie de braver les colères de son oncle et d'enfreindre la loi des distances; il se tenait à l'écart naturellement et sans eflbrt. Peut-être avait-il une petite idée de la cuisine Falempin, depuis le jour où la foudre avait frappé cette maison. Ce calcul devait lui rendre encore l'obéissance plus facile. Quoiqu'il en soit, personne aui environs ne Pavait vu et ne pouvait donner de renseignements sur son compte. Sa tante était donc obligée de marcher à l'aventure et de se fier au hasard pour le découvrir. Son premier soin fut d'aller frapper à la porte des anciens bureaux de Granpré. De nouveaux hôtes s'y trouvaient : c'était une compagnie d'assurance contre la grêle. Personne dans l'établissement n'avait connu M. Anselme; on chercha vainement ce nom sur la liste des assurés. La mère Falempin allait quitter la place quand elle songea au concierge de la maison. De concierge à concierge, on se doit des égards ; c'est de l'esprit de corps. Celui-ci se montra fort aimable pour la mère Falempin, la fit entrer, lui donna un siège, et, sur sa demande, consulta ses souvenirs.
— M. Anselme, dit-il enfin^ le garçon de bureau de Pagent de change qui a disparu ; connais pas. Écoutez pourtant, la mère, ce jeune homme avait des habitudes dans le quartier. Voyez la charcutière d'en face, où il prenait son salé ; puis la fruitière du coin, où il achetait ses pommes. Possible qu'on sache ce qu'il est devenu.
LB6 IDOLES O^ARGILB. 285
La mère Falempin profita du conseil, et bien lui en prit. Anselme était installé chez la fruitière, non pas en simple client, mais en habitué et presque en maître. Assis dans un coin du magasin, il découpait une orange avec Tàdressed'un artiste et la savourait en connaisseur. La marchande semblait Toublier pour être toute à son public; on voyait qu'elle avait une con- Gance entière dans ce consommateur et qu'elle le regardait comme de la maison. C'était d'ailleurs une grosse commère de trente ans à peu près, solidement construite, avec le visage le plus plein et le plus rouge que Ton pût voir, un vrai morceau de résistance, plus large que haut, retrouvant en ron* deur ce qu'il avait de moins en étendue.
Quand la mère Falempin eut aperçu son neveu au milieu de ces piframides de fruits, elle ne put se défendre d'un petit mouvement de colère. Au fond, Anselme était l'une de ses Taiblesses; elle avait eu pour lui une foule d'attentions, et s'y était attachée en raison peut-être de ses défauts. Les préférences, dans les familles, ne vont pas vers ceux qui en sont les plus dignes. Il y avait donc, chez la mère Falempin, un désir ardent de ramener la brebis au bercail, et de l'y fixer par im lien devenu nécessaire. Un peu d'égolsme se mêlait à son dévouement pour Suzon. La vue de la fruitière et l'espèce d'intimité qu'Anselme s'était ménagée dans son établissement semblaient portera ce rêve un coup décisif; l'épouse de César en fut vivement froissée. Sa voix, quand elle retentit aux oreilles de son neveu, avait un accent militaire qui le fit tressaillir. 11 s'empressa d'accourir à l'ordre en avalant avec précipitation sa dernière tranche d'orange.
— Ah ! c'est vous, tante? dit-il en la reconnaissant. Parole d'honneur! je vous ai prise pour mon oncle. Peste! le joli organe de commandement !
Tout en parlant, il l'entraîna hors du magasin^ et, lui donnant le bras, il s'éloigna avec elle. On voyait qu'il ne se souciait pas d'avoir la fruitière pour témoin de cet enti-etien.
— Voilà donc où il faut venir le ciiercber? s'écria la mère Falerapin lui rompant en visière ; voilà où tu traînes tout le long du jour, sous des cottes de femme, fainéant? Prends-y garde, tu finiras mal.
— Voyons, petite tante, dit amicalement Anselme, point de gros mots. La commère Guichard est la première fruitière de la rue, et elle me veut du bien. Faut voir comme elle est connue à la halle et quel crédit elle y a I
— C'est cela, répondit la mère Falempin, fais-en l'éloge encore. Joli commerce ! Un tas de coureuses !
— Ma tante, dit Anselme un peu scandalisé, modérez vos propos. La veuve Guichard a mille francs à la caisse d'épargne, deux cents francs dans un coin de son tiroir, sans compter le fond du magasin et la clientèle. Tout cela, c'est de l'or en barre. Du reste, première qualité de marchandises, des pommes, des poires, tout ce que Ton connaît de mieux. Et des oranges, faut goûter ça ! Un vrai sucre, un parfum, un nectar î Trente caisses de ce numéro ! Voilà un capital, j'espère. Le tout payé comptant, net et liquide !
—Veux-tu te taire avec ta Guichard ! s'écria la vieille femme impatientée.
— Dame ! petite tante, il faut bien que je vous en parle, répondit Anselme, puisqu'il est question d'unir nos destinées. Quand on n'a pas un sou vaillant, il est tout naturel qu'on se rapproche de ceux qui ont fait leur magot.
Pendant qu'Anselme achevait ces mots, sa tante avait quitté son bras et venait de se placer en face de lui comme pour le enir en arrêt :
— Et Suzon ! s'écria-t-elle,
— Allons, répondit Anselme, voilà que vous prenez vos grands airs. Ne faites donc pas des bêtises dans la rue, tante: on nous regarderait comme des animaux curieux. Vous avez un diable d'organe qui est joliment de l'Empire; on ne s.*
.^l plus de CCS insliuments-là aujourd'hui : tâchez de le reformer.
Celte ironie déconcerta la mère Faiempin et lui ôta une partie de sa force. Longtemps elle avait soufTert ce langage de la part d'Anselme; elle ne savait plus comment achever cette pénible explication au milieu de la foule des passants qui les coudoyaient. Aussi sa voii prit-elle une expression presque suppliante pour ajouter :
* Je te parle de Su2tn, Anselme ; ce nom ne te dit-il rien ? n'éprouves-tu pas quelques remords à Tentendre ?
— Suzon est gentille, répondit froidement Anselme ; je la regrette; elle vaut cent mille Guichard. Mais elle est montée co fonds comme moi ; ce serait misère et compagnie. Vous qui êtes une femme d'âge, vous devriez comprendre cela, tante.
— Mais, malheureux 1 répondit la vieille avec une indigna* lion contenue ; il ne fallait pas la tromper, alors I Veux-tu que* je te dise tout?
-« Dites, tante»
La mère Faiempin se pencha vers son oreille, de manière à ce que rien de ce qu'elle disait ne fût entendu par d'autres que lui. On put voir^ à cette confidence, un sentiment de trouble passer sur la figure du jeune homme; mais ce fut un éclair, il se remit presque sur-le-champ :
— Eh bien? dit la vieille femme quand elle eut fini.
-* Eh bien, répliqua le neveu : avant comme aptës. C'est triste à dire; mais c'est comme ça.
— Anselme! s'écria la mère Faiempin avec un accent indigné, ton oncle t'a maudit, je te maudis aussi. Tu finiras mal, je te le répète; tu monteras un jour sur Téchafaud !
Sans attendre sa réponse, elle le quitta brusquement après ces derniers mots; Le jeune homme resta comme étourdi sut* le coup;
— Deux malédictions pour une! Se dit-il; voilà de la chance I
11 allait, toutefois, se remettre en chemin et r^agner rétablissement où il espérait entrer bientôt en maître, quand une main se posa sur son épaule.
Il se retourna; c'était Muller.
— Anselme, lui dit le précepteur, voulei-vous m'accorder quelques minutes d'entretien ?
^ Comment, monsieur Muller, mais autant de minutes que vous le voudrez I des heures méme^ si cela vous plaît!
— Vous refusez d'épouser Suzon , continua TÂllemand, parce qu'elle n'a point de dot. C'est bien Tunique motif de votre refus, n'est-ce pas?
— L'unique motif, comme vous le dites, monsieur Muller, répondit Anselme.
— Alors, si l'on dotait Suzon,vous seriez disposé à l'épouser? poursuivit Muller.
— Dame! il faudrait s*entendre, dit Anselme, voyant qu'il s'agissait d'un marché, et se mettant sur ses gardes.
^ Dix mille francs de dot et le trousseau, cela vous suffirait-il, monsieur Anselme? dit Muller allant droit au fait. Réfléchissez-y.
— C'est tout réfléchi, digne Allemand, s'écria Anselme. Dix mille francs et le trousseau ?
— Dix mille francs et le trousseau, répéta froidement Muller.
— Et le garant du marché, ajouta Anselme, où est-U?
— C*est moi, dit Muller.
— Ëh bien, noble Allemand, touchez là^ répondit Anselme en lui tendant la main. C'est fait. Vous pouvez commander les violons. A quand la noce?
-* Dans quinze jours, répliqua Muller. Allez faire la paix «Lvec votre tante et consoler votre Uancée.
Anselme n'en entendit pas davantage ; il se mit à courir •dans la diredtion qu'avait prise la mère Falempin, et laissa Muller enchaïUé d'avoir servi d'instrument à de généreuses jiensées.
LES IDOLES o' ARGILE. 289
1a seconde idée de César*
Ea roulant sur la route de Bruxelles^ César Falcmpin arrêta ses dernières dispositions. Le nom et Tadressc qu'il avait entreTus étaient, il n*en doutait pas, le nom d'emprunt de Granpré et l'adresse où il devait le rencontrer. C'est donc à M. MartiDon qu'il allait avoir aCTaire, et la rue de la Montagne devenait le centre de ses opérations.
Arrivé dans la capitale d^ la Belgique, César ne s'inquiéta ni des beautés delà perspective, ni de la date des monuments. Bruxelles n'avait pour lui qu'un intérêt : Granpré s'y était réfugié. Il se logea dans une obscure auberge des faubourgs; et, après s'y être installé tant bien que mal, il sortit pour aller poursuivre une première reconnaissance.
La rue de la Montagne est une assez longue rue ; il n'y vit qu*un seul numéro, celui que portait la lettre de la baronno, et qui avait laissé dans la tête du vieux soldat une empreinte ioeffaçable. Précisément, en face du numéro suspect, se trouvait un petit estaminet qui pouvait servir de poste avancé. César s'y installa, et en fit dès lors sa résidence habituelle. Il y vida pot de bière sur pot de bière , s'enfuma comme un Flamand, s'inonda comme un Brabançon, et se livra pendant trois jours à ces exercices sans en paraître ni fatigué ni ému. L'homme de l'Empire se retrouvait, même dans les factions infiniment prolongées.
Cette surveillance préliminaire avait un but : c'était de se mettre au courant des allures du faux Marlinon. Avant d'agir, il était essentiel de connaître les éléments de succès, de
290 LES IDOLES d'argile.
peser les chances, de calculer le forl et le faible de Fentreprise. César appartenait à une école qui avait reculé les limites de la stratégie ; il déploya en cette occasion toutes les ressources de cet art, et fit ^'entablement honneur à ses maîtres. Voir Granpré sans en être vu, épier ses démarches, pénétrer sa vie, sonder son intérieur, telle était la tâche du vieui soldat; il sut se mettre à la hauteur des efforts qu'elle exigeait. Ses rancunes Finspiraient ; il devenait ingénieux à force de haine. Une autre idée le soutenait : c'est que son général approuverait sa conduite^ et en rendrait un compte &• vorablc à l'empereur. Superstition bien innocente et plus commune qu'on ne le croit parmi les hommes qui furent mêlés aux pompes impériales !
Les premières heures de faction ne furent pas heureuses pour César. Il eut beau faire bonne garde et tenir Tœil fixé sur la porte de Tennemi, rien ne parut. Trois pintes de bière avaient été consommées en pure perte I Le vieux soldat ne se rebuta pas ; il revint à la charge et redoubla de vigilance. En fin ^ Granpré se montra : c'était lui; César le connaissait trop bien pour s'y méprendre. Assez de fois il avait vu ce visage fin et ce sourire moqueur^ ce regard pénétrant comme Facier, ces lèvres pâles et amincies. Granpré était le fameux Marlinon ; cette découverte assurait un point d'appui à Ventrçprise de César. 11 ne s'agissait plus que de conduire les opéi-ations de manière à ne pas donner l'éveil, et avec la prudence consommée des grands capitaines. Ce système de temporisation prolongeait le duel du vieux soldat contre la bière flamande ; mais il n'est rien que ne puisse affronter un estomac qu'anime le sentiment du devoir et qui se dévoue à une (çuvre de justice.
Grâce à cette enquête, suivie avec prudence, César eut bientôt complété ses renseignements. Pendant Tune des absences de Granpré, il alla frapper à la porte de son domicile et recueillit de précieuses informations. 11 était rare que le faux
iiartmon sortît dans le cours de la matinée; renfermé dans son cabinet de travail, il mettait alors à jour sa correspondance, arrêtait ses écritures, réglait ses affaires de la veille. Granpré avait été un joueur acharné, Martinon Tétait aussi : c'est une passion qui ne s^éteint qu'avec la vie. Le nom de Martinon commençait à devenir célèbre sur la place de Bruxelles comme celui de Granpré Tavait été à Paris. On s*ac- OHdait à lui reconnaître les grandes qualités de Tagioteur : la hardiesse, le sang-froid, l'ardeur dans le succès, l'impassibilité dans la défaite. C'était une étoile nouvelle qui se levait siff rhorizon des spéculations belges, et deux ou trois coups vigoureusement frappés avaient marqué sa place au premier rang.
Cùùire un tel homme^ protégé par sa position et déjà mêlé aux gens de finance, César comprit qu'il ne trouverait qu'un insuffisant appui auprès des autorités locales. Un pauvre soldat d'un côté, de l'autre un agioteur opulent, c'eût été la lutte dont parle la fable ; il s'y serait brisé sans succès. De pareils détours répugnaient d'ailleurs à César; il aimait mieux aborder les gens de front et avec ses procédés militaires. Rien qu'à voir la manière dont il tordait sa moustache grise dans le cours de ses longues stations sur les bancs de l'estaminet, il était facile de surprendre chez lui une colère contenue et un besoin d'agir à l'unisson de cette colère. Ce n'était pas l'attitude d'un homme qui, avant de prendre un parti, règle ses comptes avec sa conscience; c'était une contenance ferme^ décidée, qui annonçait une résolution irrévocable.
Quand César crut avoir tout prévu, il se présenta chez le faux Martinon à une heure assez matinale pour ne pas le manquer. Jamais sa tenue n'avait été plus sévère ni plus irré* prochable. La redingote bleue était boutonnée jusqu'au menton, le col noir encadrait un collier de barbe bien peigné, les moustaches avaient été cirées à neuf, la chevelure coupée en brosse affectait on ne saurait dire quel air rébarbatif et me-
naçant. Le vêlement était fort ample et aurait pu cacher un arsenal complet.
Comme assortiment à cette tenue. César avait la physionomie solennelle et la pose des grands jours. Depuis les adieux de Fontainebleau, son œil n'avait pas eu une expression plus profonde, son visage un caractère plus significatif. Ce n'était point encore l'orage; mais, aux éclairs du regard, au grondedement sourd de la parole, on pouvait pressentir qu'il n'était pas loin.
César sonna : un valet vint ouvrir. Granpré était chez lui, mais en conférence avec un des financiers de Bruxelles. On proposa au vieux soldat d'attendre ; il aima mieux renvoyer sa visite. Il ne fallait pas perdre les avantages d'une surprise. Sa vue seule devait mettre Granpré sur ses gardes ; s'offrir à lui en présence d'un tiers, c'était tout risquer. A l'aide d'un prétexte, il se retira après s'être mieux assuré de la distribution des lieux. Le cabinet de l'homme d'affaires était situé sur le derrière de la maison, dans l'angle le plus solitaire de l'appartement. On y arrivait par un corridor sombre qui servait à isoler les pièces. Cette circonstance sembla précieuse à César; il pourrait ainsi arriver seul devant Granpré : Dieu ferait le reste.
Le lendemain le vieux soldat fut ponctuel; il reprit de trèsbonne heure son poste d'observation sur les bancs de l'estaminet. Le hasard le servitau delà de ses espérances. Vers neuf heures le valet de Granpré sortit pour aller faire quelques courses en ville. C'était une occasion précieuse ; César s'empressa d'en profiler. Peu d'instants après il agitait la sonnelle de l'homme d'affaires. Une vieille servante vint ouvrir £i lui indiqua son cheiriin du doigt; César fit un geste d'habitué et marcha sans hésiter vers le cabinet. La clef était sur la porte ; il Touvril avec précaution et entra. Granpré, en entendant le bruit de ses pas, releva la tête, le reconnut, et parut plus étonné qu'effrayé do cette apparition. Sa première
impredsion fut de voir dans César un envoyé d'Ëléonore.
— Vous ici, mon brave! lui dit-il, quel bon vent vous amèDe, et que venez-vous faire en ces parages?
Cependant, à mesure qu'il examinait mieux le vieux soldat, l'homme d'affaires perdait de sa confiance et comprenait instinctivement qu'il avait un ennemi en face de lui. César était au bout de son rôle d'emprunt; il se dédommageait d'une longue contrainte. Son œil menaçant ne quittait pas rœil de Granpré, sa moustache hérissée ressemblait à la fourrure du porc-épic^ ses cheveux se dressaient vers le ciel avec une énergie inaccoutumée. Dans les commissures des lèvres, dans le mouvement des narines, dans le tremblement du poignet, dans les trois plis du front, on pouvait deviner que cet homme était poussé par une fatalité inexorable, et qu'il se ferait au besoin une justice vehmique. A cette idée, Granpré se troubla ; pour la première fois il se sentit faible devant sa conscience. Par un mouvement instinctif, il envoya la main vers un cordon de sonnette qui était h sa portée, mais il fut prévenu ; le poignet de fer de César fit justice de ce geste.
— Monsieur Granpré, lui dit le vieux soldat d'une voix pénétrante, si vous commencez les hostilités, tout est perdu. Pas un geste, pas un cri, pas un mot qui puisse ressembler à une menace, ou vous êtes mort. Je suis César Falempin, un ancien, un homme de Marengo ; quand je dis que si vous bougez vous êtes mort, c'est comme si c'était fait.
En prononçant ces paroles. César tira de ses poches deux énormes pistolets d'arçon, et les posa sur une table à côté de lui et à quelque distance de Granpré. L'homme d'afikires, à la vue de ces tubes foudroyants, ne put se défendre d'un sentiment d'eflroi. Sa présence d'esprit l'abandonnait, sa langue était paralysée. Le vieux soldat continua :
— Ne croyez-pas, dit-il, que je sois venu chez vous comme un enfant, à l'étourdie. Non, monsieur Granpré, j'ai tout
294 LES IDOLES d'aRGILB.
calcule, j*ai tout prévu. Au moindre bruit qui se fera dans ce corridor, deux hommes tomberont ici pour ne plus se relever : vous^ parce que vous avez dépouillé la fille de mon général ; moi, parc« que, après un coup pareil, j'éprouverai le besoin d'aller rendre mes comptes à l'empereur. Dites un mot plus haut que Tautre, et le carnage commence.
— Mais, mon ami, répondit Granpré anéanti, qui peut donc vous animer à ce point contre moi ? J'aime les braves, j'ai toujours eu du respect pour les braves. Vous êtes de Tancienne armée^ n'est-ce pas ?
— Ne battons pas. la campagne, dit César, ramenant les choses sur le vrai teiTain ; je n'ai point de temps à perdre , monsieur Granpré. A dix heures, le convoi de Valenciennes se met en route ; il faut que je sois en France avant trois heures. Il est neuf heures et un quart ; jugez si je puis m'amuser à vos compliments. Par ainsi, je vais droit au fait.
— Parlez, mon brave, répliqua Granpré, qui espérait gagneV du temps; parlez, expliquez-vous. Je suis à vos ordres.
César aimait les moyens expéditifs plus que les longs dis» cours ; il prit l'un des pistolets^ l'arma et saisit l'homme d*af« faires au collet :
— Alors, levez-vous, ajouta-t-il, et marchons vers votre caisse. Vous avez volé, volé, entendez-vous I à la famille de mon général^ deux millions, une bagatelle ! Vous allez me les remettre ou je fais une boucherie. Voyons, en route.
L*arme était sur la poitrine de Granpré , et une résolution si implacable respirait dans les traits de César, que l'homme d'affaires n'osait ni pousser un cri, ni faire un mouvement pour se dérober à cette tenible étreinte. Cependant, en passant devant la croisée, il jeta son corps du côté de la vitre pour voir si personne ne viendrait à son secours ; mais le vieux soldat le ramena par une secousse et porta le doigt vers la détente avec un sourire farouche comme celui des démons, Granpré se sentit défaillir.
LBS IDOLES d'ABGILB. 295
— Grâce ! s*ëcria-t-il en tombant sur ses genoux , je vais obéir.
— Deux secondes de plus, monsieur Granpré, dit César (Tddc voix sombre, et vous allies rendre vos comptes à Dieu. Ne vous y exposez plus ; c'est sans remise cette fois. Tenez, ajouta-t-il, je suis un soldat, je vais droit au fait. S'il faut Toas laisser quelques cents mille francs pour vous rendre plus souple» je vous les laisserai. Donnez-nous un million, et V(m vous tiendra quitte du reste.
~Un million ! s*écria Tbomme d'affaires d^une voix lamentable; ai-je seulement un million ? Oii voulez-vous que je trouve un million ?
La patience du soldat était à bout ; il leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de Tacte de justice quUl allait accomplir, et ramena le canon* vers la poitrine du patient
— Soit, monsieur, lui dit-il, on réglera alors avec vos béritiers.
Si Granpré n'avait pas détourné l'arme, c'en était fait de lui. Il comprit que toute résistance serait vaine avec un tel homme et se résigna. Son portefeuille était sous sa main, il en tira de» valeurs de diverses natures : rentes françaises , rentes belges, billets de banque, bons au porteur. César examina avec soin les titres, et compta les sommes, sans perdre toutefois de vue les mouvements de Tennemi. 11 exigea que Granpré dressât de sa main le bordereau de ces valeurs, eo le menaçant de revenir à la charge si le compte n'était pas exact. L'homme d'afl'aires s'exécuta machinalement ; il n'avait plus le sentiment complet de ses actions. Ce passage de la vie à la mort, ces alternatives douloureuses l'avaient mis dans la situation du condamné sous le coup de la dernière heure. Il croyait avoir devant lui un bourreau; et, pour peu qu'il eût hésité, César eût, en effet, rempli ce rôle. Sa figure inexorable disait (ju'il ne reculerait pas. Qpand le bor^
296 LES IDOLBg d'argile.
dereau eut été achevé, le soldat prit silencteusement celte masse énorme de titres, qui allèrent s'engloutir dans les vastes poches de sa redingote. Granpré le i-egardait faire d'un air stupéfait. Quelques valeurs étaient encore éparses sur le bureau.
— C'est votre lot, monsieur Granpré, dit iCésar en les examinant. Cependant, voici cinq raille francs que je m^adjuge encore.
— Faites, mon brave, répondit Granpré atteiTé et frappe d'inertie.
— Encore une restitution , monsieur, poursuivit César en mettant à part cette somme. Les Falerapin et les Lalouette vous en enverront quittance.
Granpré ne répondait plus ; il se croyait le jouet d'un rêve. Cependant, César vidait ses poches d'une main à mesure qu'il les remplissait de l'autre. Il couvrit bientôt la table de mouchoirs en toile grossière, épais, mais solides.
— Maintenant, monsieur, dit-il à Granpré sur un ton moins rude, quoique aussi ferme, il ne me reste plus qu'à remplir une dernière formalité. J'en ai du regret , mais les choses ne peuvent paà marcher autrement. J'ai quelques précautions à prendre.
En disant ces mots, il mit sur l'homme d'affaires une main homérique. Celui-ci voulut en vain se débattre. L'arme terrible recommença son jeu, et la vigueur de Falempin fît le reste. César était un athlète : il bâillonna Granpré, lui lia les pieds et les mains et l'attacha fortement à Tune des colonnes de marbre qui servaient d'ornement à la cheminée. Quand celte opération fut achevée, il salua militairement sa victime, ferma la porte sur lui à double tour et en emporta la clef. 11 sauvait ainsi sa retraite et couvrait son mouvement vers la France. Quand il passa dans l'antichambre, la vieille servante s'y trouvait.
— La bonne, lui dit-il avec un grand sang-froid, M. Mar-
linon ne veut recevoir personne avant deux heures dMci. Ayez soin de consigner sa porte.
Une fois hoi-s de la maison , César prit une voiture et se dirigea à toute vitesse vers la gare du chemin de fer. Au mo ment où il y arriva, la cloche de départ venait de s'ébranler pour la deiTiière fois. Il eut à peine le temps de monter dans un wagon : de toutes parts on fermait les portières, et la machine faisait entendre ce sifflement aigu qui ressemble au hennissement du cheval. Quelques heures après, César se trouvait en terre de France.
— N*empêche, se disait-il en achevant son examen de conscience, que c'est le second crime que je commets. Voilà deux fois que je mérite d'être fusillé.
li» noce d'Anselme.
Le retour de César à Thôtel du faubourg du Roule fut un véritable triomphe. Le conquérant des Gaules, traînant à sa suite les otages de vingt nations^ ne devait pas porter la tête plus fièrement, ni fouler le sol d'un pas plus ferme. De temps en temps, comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, le vieux soldat portait la main sur ses iH)ches et ne pouvait se défendre d'un mouvement de joie en constatant de nouveau la présence de son butin. Quand il rentra dans la loge, son air était majestueux, sa pose solennelle :
— Femme, dit-il, le coup est fait ; il ne me reste plus qu'à passer devant im conseil de guerre. Ça tournera comme il plaira à Dieu; seulement, je voudrais bien savoir ce que l'empereur en pense.
César voulut que les choses se fissent avec un certain écM ; on assembla le tribunal de famille sous la présidence du juge de paix. Le notaire d'Emma était présent à la séance. On écouta avec intérêt le récit du héros, qui déposa sur la table le fruit de son expédition et sortit pour aller attendre chez lui la visite des gendarmes. Pendant quinze jours ce fut son idée fixe; il avait compté là-dessus comme sur un dénoûment obligé. Chaque fois qu'il entendait retentir le marteau de rhôtel, il se levait pour aller s'offrir de lui-même à la justice et témoigner par cet acte spontané qu'il ne prétendait en aucune manière se dérober à ses recherches. Les gendarmes, on le pense bien^ ne parurent pas ; et ce fut l'un des mécomptes de César, un vide dans ses combinaisons.
Cet événement changeait la situation d'Emma; elle reprenait sa place parmi les plus opulentes héritières du royaume.
Au nombre des valeurs que le vieux soldat avait rapportées, il s'en trouvait un petit nombre de caduques ; d'autres qui ne pouvaient être recouvrées qu'au moyen de quelques réserves, faute d'endossement régulier. On provoqua contre Granpré des jugements où Torigine des titres fut débattue. Personne ne se présenta pour une discussion contradictoire ; et bientôt, au moyen de sentences ou d'arrêts définitifs, la jeune fille se vit assurer la possession légitime de ces sommes. Neuf cent mille francs furent ainsi liquidés; ce qui, joint aux cent mille écus si heureusement retrouvés par César, élevait la fortune d'Emma à plus de douze cent mille francs.
L'étoile de cette maison semblait reprendre son éclat. Sous l'empire de ces circonstances , la vente de Thôtel n'était plus une nécessité. On retira Tenchère en faisant à la baronne une oflVe judiciaire pour le payement de son douaire. Emma exigea qu'on y joignit une démarche auprès de sa belle-mcro, pour mettre à sa disposition une partie de la fortune qu'elle venait de recouvrer si miraculeusement. Elle témoignait ainsi qu'elle ne la croyait ni la complice ni la confidente du spolia-
LES IDOLES d'aBGILB. 299
leur. Élëonore était avide, mais fiëre encore plus. Peut-être se trouvait-elle, en outre, sous l'influence d'un dépit récent. Elle refusa ce qui ressemblait à une libéralité, et ne voulut pas rester liée par un bienfait. On en revint donc aux termes au droit strict, son douaire fut liquidé, et on y ajouta tout le mobilier des pièces qu'elle occupait.
Désormais, le séjour de celte maison ne pouvait être qu'o* dieux à la bai'onne ; tout Ty accusait ; sa condamnation était écrite sur chaque mur. Ici, le général était mort sous le poids de tortures morales; là, elle avait promené le scandale de ses liaisons criminelles. A sa porte veillait un homme qui avait renversé Tédifice de ses projets; au-dessus d'elle vivait une jeune fille dont elle avait médité, accompli la ruine, et que la Providence, sous les traits d*un vieux serviteur, avait seule tirée de ce mauvais pas. Ce qui devait Taccabler plus encore que la pensée de tant de crimes, c'était la honte d*en voir avorter les effets. Elle eût porté légèrement le poids du remords ; mais le sentiment de la défaite devait lui être éternellement amer. Cependant, elle résista pendant quelques semaines; elle opposa à la tempête un front d'airain. Sa présence était une protestation, une sorte de défi ; elle tint à la pro-» longer à ce titre. Elle cacha sous un visage riant les angoisses de son cœur^ et ne retrancha rien de sa fastueuse existencCé Plus tard peut-être ce dernier éclair d'opulence allait-il se traduire en privations ; elle se préparait de la sorte une souf* ù-ance et un regret. N'importe! l'altière créature entendit pousser Tcxpérience jusqu'au hout. Il ne fallait pas que Ton pût constater entre la chute de Granpré et sa propre retraite une coïncidence suspecte : elle voulait sortir de cette triste épreuve avec tous les honneurs du combat. Ce ne fut guère qu'au bout de trois semaines, et après s'être mise en règle avec Topinion , qu'elle quitta la partie. Elle disparut un jour, et personne ne sut le chemin qu'elle avait pris. César, qui s'entendait en oraisons funèbres, se chargea de lui en faire une a
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la fois énergique et concise. Elle se composait de deui. épithètes dignes de Tacite.
Emma n'avait prêté à cette stratégie qu'une attention trèslégère. Aucune pensée haineuse n'avait de racines dans son cœur : elle ne comprenait ni les inimitiés ni les raffinements du monde. Cependant^ lorsque Ëléonore se fut éloignée de Thôtel, la jeune ûUe éprouva un moment de bien-être. L^air lui semblait plus léger, le ciel plus bleu, la nature plus riante ; elle allait et venait avec une joie d'enfant. Pour la première fois depuis le jour où ses illusions s'étaient évanouies, elle eut un désir, une volonté. Mullcr la surprit dans des accès d'impatience tout à fait inaccoutumés. Elle voulait être obéte sur-le-champ et s'irritait des obstacles avec une vivacité mutine. 11 s'agissait de renouveler en entier l'ameublement des pièces qu'avait habitées la baronne. La serre vitrée lui était surtout odieuse; elle voulait qu'on la détruisît pour la transporter ailleurs et vers la partie Qu jardin où elle cultivait ses pervenches.
Le bon MuUer se prêta à ce caprice, dont il était seul à de* viner l'origine. Il pressa les ouvriers, présida lui-même aux travaux, et bientôt l'hôtel subit une métamorphose complète. La chambre du général resta seule ce qu'elle était au jour de sa moil ; tous les meubles en furent conservés avec une piété religieuse. En mémoire du mort, Emma témoigna un autre désir; elle demanda instamment que Ghampfleury fût racheté. La négociation était difficile. Le nouvel acquéreur avait pu s'assurer de la beauté et de la richesse de ce domaine ; il s'y était attaché. Cependant le notaire d'Emma conduisit l'affaire avec tant d'adresse et en vint à des propositions si avantageuses, que le marché fut conclu. Ghampfleury redevint la propriété de la famille Dalincour. Quand Emma signa ce contrat, une larme, qu'elle ne put contenir, tomba sur cet acte comme pour le sceller. Quel souvenir dominait alors la pensée de la jeune fille et causait cette émotion ? Ëtait-ce ce-
Inide sa mère, morte en lui donnant le jour; ou bien celui du jeune chasseur qu'elle voyait au loin^ sur la lisière de la forêt ou le long des prairies qui bordent la Meuse? Ce sont là des secrets que le cœur n'ose s'avouer et que la pudeur couvre d'un voile impénétrable. Emma retrouvait son Gbampileury, elle était heureuse à cette pensée. De là cette larme furlive tombée sur le contrat.
Depuis la journée fatale où elle surprit pour la seconde fois les relations qui existaient entre Paul et la baronne, la jeune fiUe n'avait pas revu son cousin. Vernon avait appris^ par le bruit public et par les instances engagées devant les tribunaux, le singulier événement qui rendait à Emma la majeure partie de sa fortune. Cette nouvelle l'avait profondément affecté. Pai'sa faute, il voyait s'échapper de ses mains une position magnifique et l'un des plus beaux partis de la France.
— Est-ce assez de malbeuf ! se disait-il ; je tourne le dos à la foilune. 11 faut décidément, Vernon^ que ton étoile ne soit point heureuse. Tu as tenu entre tes doigts les millions de la CimpagrUe Pémnsulaire : évanouis! Tu inspires une passion véhémente à une femme qui menait grand train : ruinée ! Il te restait l'amour d'une jeune fille, belle, adorable, d'un abandon charmant ; tu prétends à sa main quand elle est riche : le destin la frappe ! tu la délaisses quand elle est pauvre, tu l'outrages par les dédains : à l'instant le sort lui redevient favorable, elle retrouve une opulence fabuleuse ! Si ce n'est pas là une fatalité, il n'est rien qui mérite ce nom. Tu ressembles, Vernon, à ce personnage maudit des contes arabes devant lequel les fontaines se dessèchent et. les fruits des arbres se poumssent. Puisque l'enfer s'en mêle, il n'y a pas à résister ; résigne-toi, lu n'es pas de force à lutter contre lui.
Plus d'une fois, au milieu de ces réflexions, l'idée de se rapprocher de sa cousine traversa l'esprit du jeune homme
302 LES IDOLBS d'argile.
et lui sourit comme ua beau rêve. Emma ne pouvait Tavoir oublié : son penchant pour lui était trop vif et trop sincère. Cependant, Paul épi'ouvait quelques scrupules : renouer ainsi, c'était revenir vers la fortune. Quoiqu'il y eût chez lui ce germe fatal de rintérèt, qui s'attache au caractère comme le ver au fruit, pour ne le plus quitter, un peu de fierté le soutenait encore et l'empêchait de précipiter ce retour. Il sentait qu'il fallait mûrir les choses, ménager les transitions. 11 se tenait donc à Técai^t^ espérant beaucoup du temps et décidé à mettre Toccasion à profit.
Pendant que Paul faisait ce calcul, digne de Fabius, Muller en faisait un autre digne d^Annibal. Ce que celui-là cherchait à éloigner, celui-ci voulait le brusquer. Muller prenait en main la cause de Paul contre Paul même. Le digne Allen^and s'était depuis longtemps aperçu que la vue du jeune homme était nécessaire à Emma^ et que sa santé souffrait de son absence. De là l'intérêt qu'il prenait à Paul et le soin qu'il mettait à ménager son retour. 11 y procédait sans illusion sur le compte de l'élève de Granpré : il l'avait désormais jugé. C'était une proie de plus pour le démon de régoïsme. Muller ne comptait que sur un seul senti* ment, celui de la reconnaissance; il avait foi aussi dans la grâce d'Emma et dans une bonté d*ange à laquelle on ne pou*" vait résister. D'ailleurs, Emma souffrait ; elle était profondément atteinte : sans être un grand docteur^ Muller voyait cela. 11 se mit donc en mesure de pourvoir au plus pressé.
Le mariage d'Anselme, retardé par quelques formalités àr viles, devait se célébrer le jeudi suivant. Muller y vit une occasion naturelle de réunir Emma et Paul. Emma, comme bienfaitrice de Suzon, devait assister à la noce; il était facile d'y amener Paul comme le témoin d'Anselme. Le gros garçon reçut cette consigne et l'exécuta avec son intelligence ordinaire. Vemon ne pouvait refuser : il promit d'être exact au rendez-vous.
— Allez, monsieur Paul, lui dit Anselme, on vous traitera dans le soigné ; les choses iront bien, je m'en flatte. Ce n'est pas moi qui vous dérangerais pour vous donner des crampes d'estomac. Soyez calme, ça flambera. Des violons en masse, me messe avec serinettes, des rubans à tous les bonnets, puis un dîner de vingt-cinq couverts. Et quel menu ! quel menu ! Une merveille! Nous allons vous traiter en petit Balthazar.
— Je n'en doute pas, répliqua Yernon ; vous aviez Tair d'un fin connaisseur du temps de Granpré.
— Ne m'en parlez pas, monsieur Paul; rien que d'y penser, j'en ai l'eau à la bouche et la larme à l'œil. Mais baste ! ce qui est fait est fait ; le morceau avalé n'a plus de goût. N'empécfae que vous aurez de quoi vous divertir. Dame ! quand on a du monde bien, il faut lâcher tous les robinets. Vous pouvez porter vos gants jaunes, allez ; ils ne vous écorcheront pas les doigts. C'est mademoiselle Emma qui ouvre le bal.
— Mademoiselle Emma? dit vivement Vernon, ma cousine Emma ?
— Oui, monsieur Paul, répondit Anselme enchanté de reflet qu'il venait de produire ; oui, votre cousine Emma. C'est elle qui est la reine de la cérémonie. Elle signe au contrat, elle vient à la messe, elle danse un rigodon, le tout en l'honneur de votre serviteur et de sa compagnie. Vous pouvez mettre rhabit noir et la cravate de satin, monsieur Paul; tout le monde sera en tenue.
— Ma cousine Emma ! dit Vernon pensif.
— Sans doute, votre cousine I répliqua Anselme ; votre belle et bonne cousine, un ange du ciel, qui aime ma Suzon comme la pmnelle de ses yeux. Ah çà ! vous n'oublierez pas Tadresse, au moins, monsieur Vernon. Aux Thèmes, entendez-vous, boulevard de Monceaux. Vous devriez coucher la chose par écrit.
— N'ayez pas peur, Anselme, dit vivement Paul, je serai ponctuel. A dix heures, n'est-ce pas?
304 LES IDOLES D*ARGiLe.
— A dix . heures, monsieur Paul, sans vous commander, répondit le jeune homme en prenant congé. Quand vous mettriez la chemise brodée, il n'y aurait pas plus de mal. Si vous voulez lâcher la botte vernie, ce sera encore mieux. Bon genre, allez. Fendez- vous ; vous trouverez à qui parler.
Le jeudi suivant, Paul Vernon montait en cabriolet à neuf heures pour se rendre à Tinvitation d'Anselme. La noce avait lieu dans le cabaret du père Lalouette, que César Falempin, en sa qualité de tuteur et de père adoptif de Suzoïi, avait fait disposer pour le festin. Le couvert était mis dans la plus grande pièce^ et un petit salpn-attenant recevait les convives à mesure qu'ils arrivaient. Quand Yemon entra, César et sa femme occupaient l$.p<)ste d'honneur, et autour d*eux se groupaient quelques amis. Suzon se tenait dans un coin, en robe blanche, avec le bouquet et la couronne d'oranger, qu'elle ne portait ni sans embarras ni sans confusion. Le gros Anselme la courtisait à sa manière, lui faisait mille agaceries qu'il assaisonnait de propos assez légers. L'arrivée de Paul causa quelque émotion dans la compagnie ; Anselme quitta sa fiancée pour aller vers lui, tandis que César et sa femme lui adressaient un salut militaire digne de la plus belle époque de l'empire. Suzon compléta cet accueil par une révérence timide : à peine osait-elle lever les yeux sur ce beau monsieur.
Les présentations étaient à peine achevées, qu'un bruit de voiture se fit entendre à la porte ; c'était Emma qui arrivait, accompagnée de Mullcr. Paul n'attendit pas qu'elle fût descendue, il courut vers elle et lui offrit la main, au moment où elle posait le pied sur le sol de l'allée.
— Ma cousine, dit-il, ma bonne cousine, que j'ai donc du plaisir à vous revoir ! Pardonnez-moi de vous avoir si longtemps négligée.
Emma ne s'attendait pas h trouver Paul à cette fête; Muller avait voulu lui ménager une surprise. Son premier mou-
LES IDOLES d'argile. 305
vement fut un saisissement môle de joie; elle pâlit et s'appuya sur le bras de son cousin. Cependant, les fiancés et les gens de la noce étaient accourus ; il fallait faire bonne contenance. On raarcba vers la petite église du fauboui*g, où devait s'accomplir la célébration religieuse. Emma s'y assit à côté de Paul, et des pensées à la fois douces et amères remplirent son cœur pendant que dura la cérémonie. Elle jetait sur le couple que bénissait le prêtre des regards mélancoliques et attendris; elle semblait se dire que ce bonheur ne serait jamais le sien. Quand elle portait les yeux vers Paul, elle se sentait inondée de joie; quand elle redescendait en elle-même, un voile s'étendait sur ce bonheur et le couvrait d'une ombre lugubre. Entre elle et Paul se dressait un fantôme, celui du calcul. Il Pavait abandonnée quand elle était pauvre ; il revenait parce qu'elle était riche. Cette pensée odieuse glaçait son amour ; elle frémissait à Tidée de servir d'objet à uu marché.
Cependant, le jeune homme sentait près de sa cousine ses sentiments s'épurer. Il la regardait avec une émotion réelle, et ne pouvait se défendre d'un certain effroi en voyant les altérations que son visage avait subies. C'était toujours une fleur pleine de grâce et de beauté; mais on pouvait voir que la sévc y manquait : cette beauté était triste, celte grâce languissante. De temps en temps, et sous le coup d'une émotion vive, des teintes ardentes se fixaient sur le visage, les pommettes se coloraient d'un rouge de feu. Parfois même il s'y joignait quelques accès d'une toux sèche et sonore qui faisait tressaillir MuUer et qui semblait retentir jusque dans sa poitrine.
La cérémonie s'acheva, et l'on regagna le cabaret où le couvert était mis. A table, Anselme fut admirable ; il y tint tête à tous les convives. Son entrain, sa gaieté gagnèrent l'assemblée entière, et jusqu'à Emma. Le gros garçon n'avait rien promis qui ne fût tenu ; le festin était merveilleux :
César y avait pourvu. Quand il fut achevé, on ouvrit le bal. Emma eut la force de danser avec Anselme, qui exécuta en son honneur de hardis flicflacs; Paul prit la main de Suzon et figura vis-à-vis de sa cousine.
— Je vous Tai bien dit, monsieur Vernon, disait Anselaie dans Fun de ses balancés les plus audacieux, n'est-ce pas que c'est très-bien? On ne ferait pas mieux pour la noce d^un prince.
— Oui, mon ami, répondait Paul en surveillant les mouvements du gros garçon; mais ménagez- vous. Vous ne serez plus bon à rien.
— Bah ! disait Anselme, j'en filerais vingt de contredanses de ce numéro. On voit bien que vous ne me connaissez pas.
Ce fut le dernier effort d'Emma. Quand la contredanse fut achevée, elle alla rejoindre Muller, effrayé de la voir pâlir et rougir presque dans la même seconde.
— Bon ami, dit-elle, partons ; je ne me sens pas bien. Il faut nous en aller à Champfleury : je veux mourir où est morte ma mère.
xxu
ChBmpflenry.
Quand Emma revit les bords de la Meuse, le soleil regagnait à grands pas notre hémisphère, et la campagne ressemblait à une corbeille de fleurs. Les haies d'aubépine envoyaient à l'envi leurs parfums vers la voiture qui portait la jeune fille, les grands marronniers inclinaient devant elle leurs aigrettes blanches, les acacias la couvraient d'une pluie embaumée. En aucun temps, et sous aucun ciel, le paysage
n'anrait pu oflTrir des horizons plus caressants, des lignes plus molles, des couleurs plus douces au regard. 11 régnait dans l'air celte tiédeur des" premiers beaux jours qui pénètre les sens et invite Tâme à une langueur pleine de charmes. Tout s'animait au loin, tout s'associait au réveil de la nature : les ht)upeaux dans les prés(; Toiseau sur la cime de Tarbre, rinsecte bourdonnant sur les calices entr'ouverts.
Aucun détail de ce spectacle n'échappait à Emma, aucun de ces bruits ne se dérobait à son oreille. C'était la vie de ses joars heureux, les sons familiers, l'atmosphère où elle avait puisé sa force, le lieu où elle avait grandi près du tombeau de sa mère. La fille des champs se sentait revivre au contact de cette existence pleine d'air et de soleil ; sa poitrine se dilatait à cette source pure. A mesure qu'elle approchait de Champfleury, chaque site lui rappelait un souvenir : ici le moulin du village, plus loin la ferme, plus loin encore le clocher du bourg. A tous ces objets se rattachait quelque épisode de son enfance; la jeune fille les retrouvait classés dans sa mémoire, et les rappelait à Muller, heureux de ces récits. Lorsque Emma les suspendait, c'était pour contempler d'un œil rêveur le cours de la Meuse, qui se déroulait au loin comme un filet d'argent sur un tapis d'émeraudes.
Aux abords du château, l'émotion fut plus vive encore. iiCs arbres s'animaient, les toits d'ardoise semblaient prendre un langage. Emma revoyait son colombier et, de loin, croyait en reconnaître les hôtes; elle cherchait sur la pelouse la génisse qui accourait naguère à sa voix, elle appelait par leurs noms les chiens de garde ; elle s'imaginait apercevoir, dans le lointain de la perspective, sa vieille nourrice, filant son lin debout, tout en gardant le troupeau. Chaque villageois qui passait était pour elle une découverte; on eût dit qu'elle retrouvait d'anciens amis. Quand ils parlaient, c'était un autre bonheur : cet accent , cet idiome local avaient pour elle un charme infini ; elle s'y plaisait comme à l'idée du
pain bis et de la jatte de crème. Elle marcha ainsi de joie en joie, de surprise en surprise, jusqu'au moment où la voiture s'arrêta dans la cour du château; Ces émotions retombaient sur son cœur comme la rosée matinale sur la tige des plantes ; elles y répandaient une fraîcheur salutaire et tempéraient Tardeur fatale de ses souvenirs. •
— Comme il fait bon vivre ici! disait-elle à Mulier; tout y est meilleur, les hommes et la nature. Voyez, bon ami, quel air de fête partout ; ces prés se sont parés pour nous recevoir, les arbres nous offrent des bouquets, la Meuse nous sourit de loin, et les Vosges nous envoient des saluts harmonieux. Il n*est pas jusqu'au vieux donjon qui ne se soit revêtu d*un rayon de soleil comme d'un habit d'cti> quette. Oh ! qu'il fait bon vivre ici !
En répétant ces mots, elle s'élança joyeuse hors de la calèche de voyage, et trouva sur le perron les gens du château empressés de la recevoir. Emma avait laissé à Champfleury des regrets bien vifs ; longtemps elle avait été la fée du pays, la providence des malheureux. Son retour fut l'événement du jour à plus de trois lieues à la ronde. De toutes parts on accourut pour voir la fille du général, et ces braves villageois s'en allaient heureux d'avoir pu embrasser un coin de son vêtement. C'était une réception de reine; le salon ne désemplissait pas. Mulier craignit que cette fatigue nouvelle, ajoutée à celle du voyage, n'épuisât les forces d'Emma; il fit quelques observations.
— Non, bon ami, soyez sans crainte, répondit la jeune fille; la vue de ces braves gens me fait du bien; ils m^apportent la joie et la santé ; laissez-les venir.
— Demain, dit Mulier en insistant, demain, Emma; cola vaudra mieux ; vous serez plus reposée.
— Â quoi bon ! répondit la jeune fille. Quand le plaisir est là, pourquoi dire demain? Sommes-nous sûrs de demain? ajouta- t-el le avec un accent plus mélancolique. Bon ami.
LES IDOLES D'ABGILE. 309
je suis heureuse, et le bonheur donne de la force. Laissezmoi remplir jusqu^au bout mes devoirs de châtelaine.
— Soit, dit MuHer; excusez alors la liberté qu*a prise votre Tassai. Je vais voir ce que sont devenus nos herbiers.
Le mois qui suivit Tarrivée d'Emma fut rempli de pareilles fêles. Le curé du village vint la voir, et ne plaida pas en vain pour ses pauvres. La commune se plaignait de ses routes ; Emma y pourvut mieux qu'un conseiller municipal. Elle voulut que Champfleury eût une école, et assura le traitement de rinstituteur. Pas un indigent ne s'adressa vainement à elle; une souffrance révélée était une souffrance secourue. Sans blâmer ces libéralités, Muller eût désiré qu'Emma en réglât mieux l'emploi; là-dessus s'engageaient entre eux des débats où le digne Allemand était toujours vaincu.
— Me défier de gens qui tendent la main ! disait Emma ; mais, mon bon ami, où avez-vous donc la tête? Est-ce que vous croyez que Ton fait ce métier-là de gaieté de cœur?
Ainsi, Emma s'initiait à une vie nouvelle, et trouvait un aliment à son activité. Pendant son absence, le château avait été fort négligé, et le changement de maître n'avait pas peu contribué à son dépérissement. La jeune fille lit venir des ouvriers du chef-lieu, ordonna les travaux, les surveilla elle-même. Muller se résignait au rôle d'intendant, trop heureux de ne figurer qu'en seconde ligne. Emma prenait de l'intérêt à ce qui se passait autour d'elle : c'était beaucoup; il en résultait une diversion heureuse à ses douleurs récentes, et un précieux moyen de guérison. On remonta l'écurie, on songea à la basse-cour, on repeupla la garenne. Tous les oiseaux mres qu'Emma avait rassemblés dans sa volière étaient morts faute de soins; il fallait combler ces vides et recommencer sur de nouveaux frais. L'humidité avait attaqué les herbiers et les cadres d'insectes : c'était encore une besogne à refaire. Ce changement d'habitudes opéra sur la jeune fille une mclamorphosc complète. Elle se remcllait à vue d'œil.
elle prenait chaque jour un meilleur visage. Cet air natal avait en lui quelque chose de si puissant et de si généreux, il agissait si activement sur ces organes où sommeillait la plus grande des forces, celle de la jeunesse, que peu à peu les symptômes les plus fâcheux disparurent pour faire place à des signes évidents de réaction. Le teint reprit ses tons naturels, la respiration devint plus libre, la toux disparut, les yeux perdirent leur éclat fébrile.
Champfleury agissait donc plus puissamment que la science des docteurs, et fournissait la preuve de ses vertus souveraines. Le ciel, Tair, le régime, ces grands modificateurs; le temps, qui adoucit les blessures; l'activité physique, qui trompe les douleurs de Tâme : tout contribuait à ranimer en elle les sources de la vie. On entrait d'ailleurs dans la belle saison; Tair était doux, la température égale, rien ne contrariait un rétablissement prochain. Pour seconder ce triomphe de la jeunesse et de la nature, Mullcr n'oubliait, ne négligeait rien. Il avait lu dans quelques livres que Toxy gène exhalé par les arbres est favorable aux poumons, et il en concluait qu'en passant une grande partie de la journée sous les voûtes des grandes forets il procurerait à son élève une atmosphère propre à accélérer sa guérison. Ce fut dès lors pour lui un souci que de préparer des excursions dans toute la chaîne des Vosges, et promener Emma sous ces ombrages séculaires. C'était tantôt un site, tantôt une ruine qu'il s'agissait de visiter; une leçon d'histoire ou de botanique, un acte de bienfaisance ou un dîner sur l'herbe : les prétextes ne manquaient jamais à Muller. Il tenait ainsi la jeune fille en haleine, et l'empêchait de se blaser sur cette vie des champs, qui a, au début, tout le charme d'une idylle, et qui devient, à la longue, monotone comme les sables du désert.
Parfois des surprises donnaient à ces excursions un attrait de plus. Dans les bois voisins du château, Muller avait fait disposer des chalets rustiques au moyen de quelques planches
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recouvertes de feuillage. Quand la fatigue commençait à gagner Emma, un de ces réduits s'offrait à point nommé avec du laitage, de la crème et de ce bon pain villageois dans lequel la jeune fille mordait avec délices. Cette collation si frugale et si bien accueillie était du plus strict régime : MuUcr déguisait les prescriptions des docteurs sous les apparences du plaisir.
— Savez-Tous, bon ami, que vous me gâtez 1 disait Emma en portant dans ce repas improvisé Tappétit que donne la promenade. Que celte crème est donc délicieuse !
— Parfaite, répondit Muller en prenant sa part du festin ; c'est Georgette qui Ta apportée ici ce matin. Vous avez été si bonne pour son aïeule. C'est une surprise qu'elle aura voulu TOUS ménager.
— Les bonnes gens ! disait Emma. Je ne sais comment on peut être dur pour ce peuple de la campagne. Comme il souffre avec patience! comme il aime ceux qui le traitent bleu! Le riche est injuste envers eux.
--Oh! bien injuste! répondait Muller, s'associant à la pensée de la jeune fille; bien injuste, Emma! Le riche ne lient pas compte comme il le devrait des sueurs du pauvre^ Entre le laboureur qui pousse le soc et le bœuf qui ouvre le sillon, le riche fait peu de différence. Ce sont deux services qui, à ses yeux, se ressemblent beaucoup. L'essentiel, pour lui, c'est que le blé lui appartienne.
La belle saison s'écoula au milieu dé ces distractions que Muller multipliait sous les pas de sa pupille. Cependant^ quelque soin qu'U prit à les varier, il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu^elles perdaient graduellement de leur attrait. Dans les premiers mois de son séjour, Emma avait para jeter un voile sur le passé et Feffacer complètement de sa mémoire. Pas un mot sur Paiis, rien qui, de près ou de loin, se rattachât à Paul Vernon. Muller se réjouissait de ce changement :
il y voyait le signe d'une cure complète, et croyait que le
312 LES IDOLES d'argile.
temps achèverait,ce que Champfleury avait si bien commencé. Le temps agit en sens contraire. Emma, insouciante d^abord, devint chaque jour plus sérieuse et plus réfléchie; elle prit moins de goût aux choses qui jusqu'alors l'avaient intéressée, laissa à Mullcr le soin du commandement, et se retrancha de nouveau dans ses habitudes de mélancolie et de méditation.
L'Allemand comprit qu'il s'était flatté d'un succès trop prompt et que le champ était encore ouvert aux inquiétudes. Cela devait être. Emma ne pouvait supporter longtemps sans soufl'rir les tristesses de l'isolement. Autour d'elle se réunissait tout ce qui rend la vie heureuse : la richesse, la considération, les honneui-s du rang, les ressources de l'intelligence ; et elle en était réduite à jouir seule de tout cela, sans entrevoir le moment où elle y associerait un cœur digne du sien et qui méritât cette préférence. A mesure qu'il s'opérait chez elle un retour plus complet vers la santé, ce vide de l'âme, ces élans vagues vers un avenir inconnu se manifestaient avec plus de force et troublaient la sécuiité de son esprit. La pureté sans tache dans laquelle s'était écoulée sa vie n'excluait pas un travail d'imagination qui, à son insu, la dominait. Elle n'avait jamais lu d'autre roman que celui qui s'agitait dans son cœur; mais ce roman était inépuisable, et chaque jour elle y ajoutait un nouveau chapitre. Avec une mère pour la guider, la jeune ûlle n'aurait pas été la proie de ce long combat. Une mère sait armer son enfant contre les déceptions et la préparer aux épreuves qui l'attendent. Emma s'était élevée pour ainsi dire toute seule, avec Muller pour confident et sa conscience pour guide. Ces deux tuteurs ne suffisaient pas. Entre l'élève et le précepteur régnaient une certaine distance de condition et une réserve bien naturelle chez une jeune fille. Muller devinait plus de choses qu'on ne lui en confiait, et il était loin de tout deviner. Les fluctuations de ce cœur lui échappaient aussi bien que ses angoisses.
Vers la fin du mois d'août, la mélancolie d'Emma prit un caractère taciturne qui affligea profondément son précepteur. Elle ne se trouvait bien que seule, et souffrait avec impatience qu'on raccompagnât dans ses promenades solitaires. Muller respectait ce caprice et s'éloignait les larmes aux yeux. Cette époque de Tannée était celle où, pour la première fois, elle avait vu Paul Yeraon, et elle se rappelait tous les détails qui ^ rattachaient à son séjour à Champfleury. Elle était enfant ^ors, gaie, rieuse, sans souci de Favenir. Combien Thorizon s'était assombri depuis ce temps ! Quelles dures leçons lui avait infligées le destin ! Et pourtant combien le bonheur était près d'elle encore ! Paul n'était pas marié ; la liaison passagère qu'il avait formée venait de se rompre. Libres tous deux, qui les empêchait de s'unir? Paul s'était éloigné d'elle, mais ne fallait-il pas excuser un écart de jeunesse ? Peut-être n'était-il pas aussi corrompu qu'on le croyait, et l'amour d'ailleurs ne pouvait-il pas faire un miracle?
Voilà sur quel terrain s'aventurait l'imagination de la jeune fille, quels problèmes elle se posait pour les résoudre dans le sens de sa passion. A Paris, sur le théâtre de ses torts, Paul n aurait eu que peu de chance de rentrer en grâce; à Champfleury, tout lui était propice, la voix des souvenirs, les conseils de l'isolement. Plus la solitude agissait sur Emma, plus la chance devenait favorable au beau cousin, plus elle se sentait ramenée impérieusement vers lui. Tout ce qui pouvait flatter ce sentiment trouvait accès auprès d'elle, tandis qu'elle en éloignait tout ce qui lui était contraire. Elle avait peur des scrupules de Muller et se défiait de sa bonté; de là sa réserve à son égard et son système de réticences.
Comme but favori de ses promenades, Emma avait choisi la lisière d'un petit bois que Paul Vernon traversait toujours quand il revenait .de ses grandes chasses sur les crêtes des Vosges. C'était là qu'elle avait autrefois coutume de l'attendre ; c ea là qu'elle se rendait chaque jour. Une sorte de carrefour
pvaliqué à Tcntrëc du bois permettait d'embrasser d*un coup d'œil les divers sentiers qui le traversaient. Un soir qu'Emma était allée, comme d'habitude, s'asseoir sur un tertre de gazon ménagé en avaut des taillis , elle crut apercevoir dans l'une des avenues une apparition familière. Elle eut peur ; un nuage passa devant ses yeux.
— Ah! mon Dieu ! dit-elle, mon Dieu! serait-ce lui ? Tout son corps frémissait ; elle s'appuya sur une branche
voisine, comme si clic eût craint de défaillir. L'apparition se rapprochait et devenait de plus en plus distincte. C'était lui, en effet; c'était Paul Yemon, en costume de chasse, tel qu'Emma l'avait gravé dans ses souvenirs. 11 s'approcha de la jeune fille, tremblante d'émotion et de surprise.
— Quoi ! ma cousine, lui dit*il, c'est vous ! Vous ici toute seule !
— Oui, mon cousin^ répondit Emma heureuse et troublée; oui) c'est bien moi : je vous attendais.
xxm
Un rayon de soleil entre deux ormgeB»
Cet élan de la jeune fille avait été si spontané , qu'elle y trahit en quelques mots le vœu secret de son cœur et l'idée fixe de sa sollicitude. A peine les eut-elle prononcés, qu'elle s'arrêta toute confuse. Ses yeux s'abaissèrent par un chaste l'etour sur elle-même; ses joues se couvrirent du vermillon le plus vif; un embarras plein de grâce et de pudeur régna dans sa contenance. 11 se fit entre elle et son cousin un silence
expressif pendant lequel leurs pensées seules se répondaient. EnOn, Emma le^a timidement sur le beau jeune homme des yeux pleins de tendresse et d'abandon.
— Venez, Paul^ lui dit-elle ; la nuit se fait ; il est temps de regagner le château.
Eile lui tendit une main, dont il s'empara avec vivacité, et ils marchèrent ainsi sans échanger une parole : le bonheur de se sentir Tun près de Tautre leur suffisait. La présence de Vemon ne tenait point à des motifs romanesques, mais aux causes les plus naturelles et les plus simples. La saison des chasses approchait ; et Tun des propriétaires du voisinage, grand amateur de vénerie, avait invité le jeune homme à Tenir passer chez lui une partie de Tautomne. Paul avait accepté avec empressement : un double attrait le poussait vers Champfleury. A peine arrivé, il s'était empressé de se rendre auprès de sa cousine et Tavait trouvée sur son chemin. Ainsi s'expliquait cette rencontre fortuite ; MuUer n'y vit rien de plus.
L'imagination d'Emma ne se contentait pas d'une réalité aussi prosaïque; son thème était tout autre. Dans le hasard qui l'avait conduite au-devant de son cousin , elle voyait le Joigt de la Providence. Pourquoi résister encore ? Pourquoi lutter ? Le ciel s'en mêlait, il réunissait deux cœurs que l'orage avait séparés. L'absence avait dû être une expiation nécessaire; le retour marquait l'aurore d'un bonheur nouveau. La jeune fille s'exaltait à ces pensées; il lui semblait soulever le voile qui couvrait l'avenir et y apercevoir-une longue suite de beaux jours. Qu'eût-elle fait, d'ailleurs, seule en ce monde, sans un bras pour la soutenir, avec le vide dans son cœur comme dans son existence? Quel que fût le sort qui l'attendait, il ne lui restait plus qu'à céder ; car son amour, c'était sa vie même. Sa résistance était à bout ; elle ne pouvait plus fuir son destin.
Quand cotle détermination fut hion prise , la physionomie
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d*Emma recouvra une sérénité que depuis longtemps elle avait perdue. Le sourire revint sur ses lèvres et ne les quitta plus ; une joie douce anima ses traits, une grâce charmante releva le prix de ses paroles. Elle avait, vis-à-vis de Muller, à expier des torts récents; elle se montra charmante pour lui, et mit une sorte de coquetterie à lui plaire. La soirée s'écoula ainsi, au milieu de mille attentions et de mille soins. De temps en temps, Emma quittait le salon et allait donner quelques ordres, puis elle revenait joyeuse comme Toiseau. Il était déjà tard quand Paul se leva pour prendre congé.
— Halle-là, mon cousin, lui dit la jeune fille ; on ne sort pas ainsi de nos domaines. Nous avons à Champfleury droit de haute et de basse justice : demandez plutôt à MuUer.
— C'est dans nos chartes, répliqua celui-ci en riant et sans savoir où Emma voulait en venir.
— Soit, dit Paul; mais je n'ai rien à craindre de vos arrêts, ma cousine. Je ne suis point un vassal rebelle.
— Vous l'entendez, bon ami, poursuivit la jeune fille. Ce que c'est que l'habitude chez les gi ands coupables ! elle détruit le sentiment de la faute.
— Mais encore, répondit Vernon, faut-il savoir ce que vous avez à me reprocher, ma cousine.
— Quoi ! monsieur^ dit Emma on croisant ses bras pour se donner l'air d'un jupe sévère, vous venez dans les Vosges, et c'est chez un étranger que vous descendez ! Il est impossible que Ton n'ait pas prévu ce crime-là. Outrager l'hospitalité dans la personne d'une cousine ! Qu'en dites-vous, Mullcr ?
— C'est un CAS très-grave, répondit le précepteur; les lois des Ripuaires l'avaient prévu; il s'agit de la peine de mort.
— Nous serons moins rigoureux, dit la châtelaine en gardant son sérieux ; nous nous contenterons de la prison perpétuelle. Vous connaissez le pavillon du petit parc, bon ami ?
— Oui, madame la baronne, répliqua Mnller, qui s'tissociait à ce jeu ; un cachot véritable.
LES IDOLES d'argile. 317
— Eh bien, poui^uivit Emma, c'est là que nous enfermerons notre captif. Je vous institue son geôlier, monsieur MuUer ; vous m'en répondez sur votre tête !
Paul était enchanté, cependant il se défendit pour la forme. C'était tantôt la crainte de causer trop d'embarras, tantôt celle de se montrer impoli vis-à-vis de son hôte actuel, puis les bagages qui étaient loin, et d'autres prétextes encore. Emma trouvait réponse à tout.
— Mon cousin, disait-elle, c'est jugé et bien jugé; il n'y a plus à en revenir. Votre hôte est prévenu et vous excuse ; vos bagages sont dans le pavillon du parc. Tout s'est fait pendant que vous causiez avec nous ce soir. Ainsi, résignez -vous, c'est sans appel.
— Il faut vouloir tout ce que vous voulez, ma cousine , dit le jeune homme en lui serrant la main avec tendresse.
Le pavillon était à une petite distance du château : Emma ne voulut laisser à personne le. soin d'y installer son prisonnier. Les domestiques s'acheminèrent avec des falots ; MuUer les suivait, ainsi que les deux amants. Emma s'appuyait sur le bras de Paul et marchait avec une légèreté telle, qu'on eût dit qu'elle ne touchait pas la terre. La nuit était magnifique : les étoiles brillaient comme des diamants. Le long des arbres couraient ces sons harmonieux de la nuit qui semblent bercer la terre endormie.
— Emma ! disait Paul à demi-voix et avec un accent qui allait au cœur de la jeune fille, oii le bonheur, si ce n'est ici ?
-— Oui, répondit-elle inondée de joie, ici et point ailleurs. Paul, restons où nous sommes bien.
Leurs mains s'étaient rapprochées et ne se quittèrent plus qu'au moment où on arriva devant le pavillon. Du temps du l^ron, ce bâtiment avait été l'objet d'une dépense considérable. 11 y venait coucher pendant la saison de la chasse, et s'était plu à l'embellir. A proprement dire , c'était plutôt un l*>gement complet qu'un simple pavillon. Situé dans le centre
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d'un rond-potnt, il avait pour perspective, d'un côté un peti lac sur lequel s'ébattaient des cygnes, de l'autre une largi allée d'ormes qui descendait vers la Meuse. Le mobilier ei était moderne, ricbe, presque fastueux : des tableaux de pri: ornaient les murs, une bibliothèque pourvue de livres choisi y offrait une ressource contre l'oisiveté. Un sage aurait pu s' plaire ; à plus forte raison un amoureux. Paul prit possessioi de son domicile avec un bonheur réel et s'endormit a milieu des songes les plus riants.
Depuis ce jour, la vie des deux amoureux ne fut qu'u perpétuel enchantement. Emma ne voulait pas que Pai renonçât pour elle à ses goûts favoris ; mais elle arrangeait i bien les choses, que, au fort de ses plus grandes chasses, ell se trouvait sur son passage comme une fée familière, sar qu*on pût dire comment elle y était venue. MuUer trouva parfois ces excursions un peu rudes ; mais le digne homni était si heureux du bonheur de son élève, qu'il n'osait pas ss plaindre, et dissimulait de son mieux la fatigue qu'il éprou vait. La joie de ces enfants, le spectacle de leur mutuelle ter dresse l'enivraient et le rajeunissaient. 11 voyait enfin rentre dans cette maison la gaieté et l'amour, deux hôtes qui, depui si longtemps , s'en étaient éloignés. Tous les nuages s'étaier dissipés peu à peu ; le ciel avait repris son azur. La jeuness a un charme puissant auquel rien ne résiste, ni les soupçor du cœur, ni les alarmes de la raison. Le passé avait fui ; il n'e restait qu'une page blanche, sur laquelle le couple fortun avait inscrit la date de ses amours.
Dès lors, Tunion prochaine d'Emma et de Paul devint u fait public à plusieurs lieues à la ronde. Le dimanche, à 1 messe solennelle, on les voyait s'asseoir ensemble au ban d'honneur; à la promenade, aux fêtes du village, partout, il étaient inséparables. Les fermiers de Champfleury saluaici Paul comme un maître; les autorités municipales étaieii pleines de dcféroncc pour lui. C'était une souveraineté anti
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cipée. Quoique Vcrnoii éprouvât pour sa cousine une tendresse réelle, il restait encore chez lui quelque place pour un autre sentiment. Sa passion n'avait pas, comme celle d'Emma, ce caractère exclusif qui ferme le cœur à toute pensée étrangère. Il aimait, sans doute, mais il calculait aussi. Les leçons de Granpré ne pouvaient s'effacer d'une manière aussi rapide. Dès qu*il fut certain de cette alliance, objet de tous ses vœux, il se prit à jouer sérieusement le rôle de maître, et voulut s'initier d'avance à la gestion d'intérêts qui allaient devenir les siens. Jusqu'alors MuUer avait tout réglé, tout administré. Paul se fit rendre des comptes , et engagea plus d'une fois à ce sujet des discussions interminables. 11 demandait des justifications à propos des plus petites minuties^ s'inquiétait des moindres détails, faisait subir au pauvre Allemand des inter* rogatoires dont celui-ci s'échappait le cœur navré.
Dans les débuts, le jeune homme apportait à cette espèce d'enquête quelque discrétion et quelque réserve ; mais peu à peu, enhardi par l'impunité, il poussa les choses jusqu'à la plus injurieuse défiance. L'élève de Granpré se retrouvait tout entier. Muller aurait eu un moyen de mettre un terme à ces odieux procédés, c'eût été d'en parler à Emma ; mais plutôt que de recourir à ce moyen extrême il eût préféré toutes les humiliations du monde. Désormais , pour la jeune fille, la perte de ses illusions était le coup de la mort. Il la voyait heureuse, florissante; il eût craint de troubler par sa faute cet heureux retour vers le bonheur et la santé. Il se résigna donc à souffrir en silence. Il fallut peu de temps à Paul pour retrouver les instincts les plus âpres de l'homme d'affaires, et cette passion du calcul qui distinguait son maître. La perspective d'une fortune considérable l'enivrait et troublait sa prudence habituelle. Sous prétexte de soulager Muller, il fit porter dans son pavillon les titres de famille, les baux, les conventions, les actes authentiques et privés, enfin tous les éléments d'une vérification générale. Ces titres, ré-
digL^s dans le grimoire habituel des gens de loi, étaient pou lui la plus douce, la plus attachante des lectures; il s^ei inspirait, il s*en nourrissait chaque jour et à toute heure Quand il avait besoin d'un renseignement , il envoyait cher cher MuUer , et tenait avec lui de longues séances. Parfoi l'Allemand lui résistait et éclatait en reproches; Paul, en ëlèv de Granpré, passait outre et revenait à la chai-ge avec un insistance nouvelle. Jamais il ne laissait changer une thés d'intérêt en une thèse de sentiment ; jamais il ne se payait d considérations d'un ordre moral pour excuser un sacrifie matériel. Il n'admettait pas ces confusions, indignes d'u logicien tel que lui, et voulait qu'on traitât avec le cœur k affaires de cœur, avec le calcul les affaires de calcul.
Ces séances avaient lieu dans Tune des pièces du pavillor située en face de l'allée qui menait au château. C'était ii petit salon octogone éclairé par des croisées garnies de stores Quand le soleil était haut, ces stores tempéraient la clarté d jour tout en laissant quelque jeu à la brise extérieure. Ct stores ne fermaient pas non plus assez hermétiquement h ouvertures, qu'on ne pût entendre du dehors une conversa tion engagée à haute voix, surtout quand les interlocuteurs mettaient quelque vivacité. Seulement, il était rare que U personnes du château vinssent de ce côté, et les secrets dt séances du pavillon étaient ainsi gardés par sa position dis crête et solitaire.
Un jour que le débat s'était prolongé plus longtemps qu de coutume, Emma éprouva un sentiment d'impatience inu site et presque fatal. Depuis deux heures, elle attendait Pai au château, et Paul ne paraissait pas. Elle eût voulu interroge MuUer; MuUer aussi se trouvait absent. Où étaient-ils ton deux, et pourquoi la laissaient-ils seule? Voilà quelle ques tion se posait Emma. Elle n'y céda pas d'abord; mais peu peu elle sentit un tel vide à ses côtés et dans son cœur u trouble si étrange, qu'elle résolut d'échapper à ce malaise e
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allant à la découverte. Les plus grandes chances étaient du côté du pavillon : aussi se dirigea-t-elle vers Tallée qui y conduisait. Cette avenue était couverte d'un gazon ras et serré qui amortissait le bruit des pas ; elle parvint de la sorte jus* qu*au seuil même du salon octogone sans que rien vînt trahir sa présence. La discussion continuait entre Paul et Mu lier ; Taccent avait atteint son plus haut diapason. Emma, inquiète, s*arrêta pour écouter :
— Oui, disait une voix que la jeune fille ne reconnut que trop, oui, monsieur Muller, je vous répète qu'il serait absurde de s'obstiner dans un placement pareil : c'est contre toutes les règles.
— Une propriété de famille , monsieur Paul ! disait l'autre voix ; aliéner une propriété de famille ! Songez-y, raademoi^ selle Emma n'y prêtera jamais les mains.
— Allons donc! un objet qui ne rend pas deux et demi pour cent, répondit Paul. On voit bien que vous n'êtes pas financier, monsieur Muller.
— Non, monsieur, dit Muller avec un accent de reproche, et je m'en honore. Je ne pousse pas le calcul si loin. Vous ne voyez dans cette terre que le revenu ; moi, je vois les souvenirs qui s'y rattachent; mademoiselle Emma aussi. C'est un legs de son père, le lieu où sa mère a rendu le dernier soupir. Voilà pourquoi elle Ta rachetée au prix de quelques sacriûces.
— Bah ! des raisons de sentiment, répliqua Paul; cela n'a plus de cours. Deux et demi pour cent, monsieur Muller, c'est à quoi se réduit la question. Si vous trouvez un pareil placement convenable, je n'ai rien à ajouter. De l'argent que nous pourrions faire valoir à raison de six... Trois et demi pour cent de perdus. Fi donc! Décidément, il faudra vendre.
Chacune de ces tristes paroles pénétrait le cœur d'Emma et y rouvrait ses blessures; elle n'eut plus la force de se tenir debout et s'appuya sur le mur qui régnait entre les croisées. LVnlrelîpn contîiniait.
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— Et ces baux, disait Paul, a-t-on jamais rien tu de pi naïvement fait ! Soixante, quatre-vingts francs l'tiectare, po des terres qui en valent bien, haut la main, cent quarante cent cinquante ! Autant vaudrait prendre des poignées d*or les jeter dans la Meuse ! ils sont bien heureux, vos manan
— Monsieur Paul, répondit MuUer d'une voix sévère, c manants sont d'anciens serviteurs, fort attachés à la famill C'est le général qui a signé ces baux ; il était fils de cultiv teur et il s'y connaissait. Il a voulu autour de lui des heurei et non des misérables. N'insultez point à sa mémoire.
— Soit, monsieur MuUer, répliqua le jeune homme ; mi avec moi il en retournera autrement^ je vous le jure. Pesl comme vous les défendez ! Est-ce que vous auriez par basa un pot-de-vin sur l'affaire ?
A cette imputation outrageante^ MuDer ne put se conteni sa colère éclata.
— Monsieur, dit-il, en se levant, voilà un propos odieu: j'aurai le soin de ne plus m'exposer à rien de semblable.
Il se dirigea vers la porte ; et en sortant il aurait imma quablement aperçu Emma, si la jeune fille, par un mouv ment plus prompt que la pensée, n'eût tourné Tun desangl que formait la construction. Muller sortit fort agité et gagi la grande avenue, tandis qu'Emma se rejetait du côté du pa et allait égarer sa douleur dans les allées les plus solitaire
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li» chnte des fealUes.
Deux heures après qu'elle eut surpris cet entretien, Emma rentra au château Tœil égai*é, la figure sombre. Une fièvre ardente s'était emparée d'elle, ses membres s'agitaient en proie aa frisson. Elle voulut lutter, mais en vain; le mal la vainquit. 11 fallut regagner péniblement sa chambre et se jetei* sur un lit, que la souffrance et le délire vinrent assiéger. Ni Huiler ni Paul ne comprenaient rien à cette rechute soudaine; en fille héroïque, Emma gardait le silence; elle avait résolu de mourir avec son secret. Muller envoya de tous les côtés afin de chercher des secours. Un domestique du château courut à franc élrier vers le chef-lieu pour en ramener un médecin , tandis qu'un homme de confiance se dirigeait en poste vers Paris avec l'ordre de ne point en revenir sans un praticien célèbre.
En attendant, il pourvut lui-même au plus pressé. Le docteur du chef-lieu arriva; il se trouva être un homme instruit^ expérimenté, comme on en rencontre tant aujourd'hui dans Dos provinces. U n'hésita pas un instant sur la nature du mal: c'était une inflammation de poitrine, qui exigeait un traitement énergique et prompt. Tout fut mis sur-le-champ en usage, avec une décision qui n'excluait pas la prudence. L'état de la jeune fille était des plus graves; le pouls s'élevait de plus en plus, la respiration devenait pénible, la tète s'embarrassait. Un désordre au cerveau pouvait se déclarer et rendre impuissants les efforts de l'ait. On agit donc avec vigueur et de manière à conjurer ces fâcheux symptômes. Pendant cinq
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jours et cinq nuits, aucune amélioration sensible ne se man festa. La fièvre était toujours vive, le délire opiniâtre. La jeui fille semblait se débattre sous une obsession constante : < temps à autre, elle portait autour d'elle un regard effaré, pu elle s'engloutissait dans ses oreillers comme pour échapp aux poursuites d'un fantôme. Des paroles entrecoupées, d phrases sans suite s'échappaient de ses lèvres, et le nom < Paul était le seul qui y trouvât plac^ Tantôt elle le prono] çait avec une expression de tendresse qui eût amolli les r chers; tantôt elle y apportait un dédain, une colère manifeste Dans le cours de ces rêves fiévreux, il n'était pas rare qu^cl se mit sur son séant et envoyât la main dans le vide comi] si elle eût voulu se saisir de quelque objet; parfois mên elle rejetait violemment les couvertures et, fredonnant un i de chasse, elle essayait de s'élancer hors de son lit. Dei femmes, qui ne la quittaient pas, avaient beaucoup de peii à contenir ces accès de délire et ces gestes désordonnés. C voyait que Fâme et le corps étaient à la fois atteints chez malade, et que la force de la jeunesse s'y trouvait aux pris avec l'énergie de la douleur.
Depuis qu'Emma reposait sur son lit d'angoisses, personi ne dormait dans le château ; tout ce qui l'entourait soufiTn comme elle et avec elle. Le docteur n'abandonnait que rar ment le chevet. MuUer y restait des heures entières abîn dans son désespoir. Paul eût aussi voulu s'y établir ; mais présence jetait Emma dans une agitation si grande, que médecin le pria de s'abstenir désormais. Le jeune homme < fut donc réduit à errer autour de la chambre et à y atteud des nouvelles avec anxiété.
Le cœur de Yernon n'était point mauvais ; seulement, bien y sommeillait et ne rcpienait le dessus que dans 1 occasions décisives. La maladie d'Emma amena une ( ces réactions ; Paul y prit une part profonde et sincère. S eût suffi de donner quelques années de sa vie pour prolong
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les jours de sa cousine, il l'aurait fait avec joie, sans arrièrepensée, sans calcul. C'était un caractère où la nature et Tcducation se livraient un perpétuel combat; généreux au fond, mais enchaîné à Tintérêt par des habitudes invétérées. Tant que sa cousine fut mourante, aucune autre pensée n'eut de place dans son esprit ; il s'y intéressait pour elle-même et non pour cette dot qu'elle menaçait d'emporter dans sa tombe. Enfin, le sixième jour, le docteur donna quelque espoir : il y eut du mieux dans Fétat de la malade. Le pouls se modérait graduellement, Tceil Q'avait plus l'aspect vitreux, le sommeil redevint plus tranquille, le délire cessa. Emma parla aux personnes qui entouraient son lit; elle tendit la main à Muller, que la joie suffoquait, et demanda elle-même à voir son cousin. Quand Paul entra, il passa sur ses traits une expression de douleur contenue; mais elle eut bientôt triomphé de ce mouvement, et ne laissa plus voir que de la douceur et de la bonté. De pareilles émotions pouvaient être dangereuses ; on les abrégea, et le silence se fit de nouveau autour du lit de la jeune fille.
Ce fut dans cette première période de la convalescence qu'arriva le célèbre praticien de Paris. Son confrère de pro • vmce lui avait ravi les honneurs de la cure ; il ne lui restait plus rien à faire^ si ce n'est à approuver ce qui s'était fait. Ainsi se passent presque toujours les choses. Seulement, il y eut entre les deux docteurs la séance obligée où ils arrêtèrent en commun la marche à suivre pour accélérer la guérison. Hieo de plus simple : un régime doux, un exercice modéré, poiut d'imprudence et peu d'émotions, le logis dans les jours froids ou pluvieux, les rayons du soleil dans les beaux jours. La conférence où ceci fut aiTêté se passait dans une petite pièce attenante à la chambre d'Emma, et il était facile d'y entendre le bruit d'une petite toux sèche et opiniâtre qui venait de se déclarer chez la malade.
^Diable! dit le médecin de Paris, vous n'êtes pas au bout
de vos ennuis, mon conrrère; voilà un mauvais son cloche.
— Je Favais déjà remarqué, répliqua le médecin de p vlnce : le coffre n'est pas fort.
— Soignez les bronches, dit en insistant le docteur p^ sien. Diable ! diable! ajouta-t-il en levant la séance, je n'ai pas cette toux-là.
Deux jours après, Emma pouvait se lever et passer la jo née au coin du feu ; les forces lui revenaient à vue d'œil. convalescence marchait à .pas rapides. Seulement, la U persistait et prenait un caractère périodique. Les accès n étaient ni longs ni fréquents, mais ils se succédaient a régularité, et des sueurs abondantes s'y joignaient. Quoi^ le pouls n'eût plus ce mouvement déréglé qui signale les deurs de la fièvre, il n'était pas redescendu à la limite di rable et avait conservé un peu d'accélération. Ces syniptôi inquiétaient le docteur ; mais ils semblaient si peu graves ; près de ceux dont la nature et l'art venaient de se ren maîtres, que personne au château ne s'associait à ses quiétudes.
Peut-être la jeunesse d'Emma aurait'^elle été plus f< que ces secousses, si un tourment moral ne fût venu les agg ver. La scène du pavillon, les mots cruels qu'elle y avait cueillis étaient pour elle l'objet d'un désespoii* désormais 5 un. Le dernier voile venait de tomber ; plus de rêve, j d*illusion possible. Lutter contre des instincts si enracinés en supporter les tristes conséquences étaient deux persp tives également odieuses à sa pensée. Elle avait envisagi mariage comme un concert, non comme un duel ; elle sentait trop fière pour subir la tyrannie du calcul et trop signée pour la combattre. Entre les deux écueils^ il n^y a' qu'une ligne à suivre, celle de l'oubli du passé. Assez songes, assez de fol espoir! il fallait rentrer dans ïe mo féel après avoir longtemps poursuivi des chimèics*
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Une barrièi'e, cette fois infranchissable, sMlevait entre elle et son cousin. Une pareille résolution ne put pas entrer dans le cœur de la jeune fille et y prendre un caractère formel uns y occasionner de profonds déchirements. Emma souffrait comme le Spartiate, en dévorant sa douleur, mais sa souffrance n*en était que plus vive. Décidée à laisser ignorer à Panl le motif réel qui Féloignait d'une union longtemps désirée, elle était, obligée de se retrancher derrière le chapitre des subterfuges, d'alléguer le soin de sa santé, les ordres rigoureux du médecin, enfin d'employer raille ruses qui répugnaient à ses habitudes nobles et franches. Pour que son cousin ne soupçonnât pas la vérité, elle se voyait contrainte aussi de Taccueillir avec le même sourire et de lui témoigner la même affection. Ces mensonges la navraient; vingt fois ^ fut sur le point d'y renoncer ; cependant sa bonté remportait toujours : elle craignait de blesser Paul, d'inquiéter Moller ; elle aimait mieux endurer seule ce mal secret que d'en laisser retomber la plus légère partie sur les autres.
C'est ainsi que son état allait chaque jour empirant, et qu'aux ravages d'une fièvre lente s'unissaient les tortures d'une âme ulcérée. Les premiers froids de l'automne aggravèrent cette situation. Autant l'air vif des montagnes lui avait été favorable pendant la belle saison, autant il devint meurtrier quand L'automne ramena les horizons binimeux et les courtes journées. I^ Meuse était devenue le siège d'un brouillard permanent que le soleil dissipait avec peine, et qui, plus d une fois, couvrit le château d'un voile humide et épais. Les feuilles jaunies se détachaient des arbres et roulaient au loin, chassées par la brise. La nature prenait le deuil comme le cœur d'Emma. A peine^ de loin en loin^ se faisait-il un peu d'azur dans le ciel ; encore n'avait-il ni la pureté ni la transparence accoutumées.
L'influence de la saison agit sur la santé de la jeune fille delà manière la plus funeste; les symptômes qui avaient
alarme Huiler reparurent : la toux devint plus fréquente, pouls plus capricieux et plus irrégulier. La destruction co mençait, et, loin de la retarder, la jeunesse en hâtait les pi grès. Bientôt les forces d'Emma s'affaiblirent ; elle ne put | supporter sans fatigue la plus courte promenade. 11 fallait ( MuUer et Paul la soutinssent chacun de leur côté ; qu Taidassent à gravir les marches du perron, trop pénil pour sa poitrine oppressée. Elle, cependantf leur sourii mais d'un sourire qui avait déjà l'expression de celui i anges. Cette âme ne tenait plus à la terre que par un 1 si léger, qu'à chaque instant on pouvait croire qu'il allait rompre .
Bientôt il ne fut plus possible à la malade de sortir château ; ses jambes affaiblies la portaient avec peine. Elle quitta plus son fauteuil, et passa ses journées avec Muller vaut un grand feu et à l'abri d'un écran mobile. Tout é pour elle un sujet de fatigue, la parole surtout ; aussi se i nageait-elle dans l'entretien. Mais ce qu'elle disait était m que au coin d'une ^râce infmie et d'une lionté inaltéral Elle songeait à tout, à ses pauvres que le froid allait assail à ses fermiers que la saison retardait dans leurs travau] Muller qu'elle consolait, à Paul dont elle cherchait à éle l'âme, à ses serviteurs, à tout ce qui lui était cher. Jan une plainte, jamais un reproche ; elle étouffait la doul afin qu*autour d'elle on n'en ressentît pas le contre-coup ; i semblait déjà vivre dans un monde meilleur et au-dessus misères du nôtre. Ce fut ainsi qu'elle s'éteignit, toujours mante, toujours chaste, toujours dévouée. La mort ne la s prit pas : elle Fatlendail ; quand elle la sentit venir, elh tourna du côté de Muller, et lui remit un pli cacheté.
— Prenez ceci, lui dit-elle ; vous l'ouvrirez quand je serai plus; c'est mon dernier vœu.
Puis, tendant une main à sou précepteur, l'autre à Pfi elle ajouta d'une voix douce ;
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— Adicii, mes amis, c*en est fait ; nous nous i*etrouvei*ons là-baat. Adieu.
La Yîe la quitta avec ces mots; elle mouinit, la lèvre parée d'an dernier sourire. Paul s'agenouilla au pied de ces restes bien-aimés, tandis que Muller contemplait avec une sombre tristesse le visage de son élève, de son enfant.
Le premier soin du précepteur, quand il se fut arrache u cette douloureuse scène, se poiia vers le dépôt qu*Emma lui lui avait confié. U l'ouvrit et lut ce qui suit :
c Ceci est ma dernière volonté.
c Je laisse à la femme de mon père, la veuve du général « Dalincour, deux cent mille fi*ancs sur les sommes qui sont
< déposées chez mon notaire. J'espcre que ma helle-mère « voudra bien accepter ce souvenir de celle qui n'est plus et « qui n'a jamais cessé de faire des vœux pour son bonheur.
c Je laisse à mou ami Muller cinquante mille francs ; c'est
< tout ce qu'il accepterait de moi, mais je veux* absolument « qu'il les accepte. Je lui laisse aussi ma bibliothèque, mes « oiseaux, mes herbiers, tout mon mobilier de jeune fille, « tous les effets à mon usage. Je désire qu'aucun de ces ob- « jets ne soit distrait de ses mains.
« Je laisse à César Falempin et à sa femme vingt mille c francs en mémoire de leurs bons services ; ces vingt mille « francs reviendront à Suzon après leur mort.
« J'institue pour mon légataire universel mon cousin Paul « Vcmon, et lui laisse le reste de ma fortune ; mais aux con- « ditions suivantes, qui sont expresses et rendraient nulle c toute disposition en sa faveur s'il y dérogeait :
« La première condition, c'est que la terre de Champfleury « ne pourra pas être aliénée avant quinze ans d'ici.
c La seconde condition, c'est que tous les baux actuels sc- « ront renouvelés aux mêmes prix et clauses pendant ces « quinze années; les fermiers ayant le droit de se prévaloir de « cette réserve de mon testament, qui est faite en leur faveur.
a Moyennant quoi , mon cousin Paul Vernon entrem c u jouissance de tous mes biens ; et , faute par lui de défén ti aux vœux que j*exprime, mon ami Muller pourrait les n a vendiquer pour en faire tel usage qu'il lui conviendrait.
« Je désire que mes restes mortels reposent près de ceux é « ma mère.
« Fait au château de Ghampfleury, le...
« Emma Dalikcour. »
Ce testament fut un trait de lumière pour Muller ; il vit quelles atteintes la jeune fille avait succombe. Paul le compr aussi et en éprouva quelque remords. Pour tiH)mper ce sent ment, il fit élever un monument fastueux à sa cousine; mai: a six mois de là , ces impressions étaient effacées , et MuUt lestait seul à pleurer sur la tombe de la pauvre Emma.
Ainsi s*en vont les âmes d'élite, comme si la terre se refu sait désormais à les porter. Dispersées au milieu d'une géuc ration avide , âpre au gain , dépourvue de culture morale Dlles se sentent hors de leur place, y étouffent et y meuren C'est le sort de toute plante féconde dans un champ qu'enva hissent les ivraies.
Vernon entra en possession de la fortune de sa cousine, < hientôt il ne lui resta plus de ce souvenir qu'un sentimei d'humeur contre les restrictions dont elle avait entouré so héritage. L'histoire de cet enfant du siècle serait trop longi . h raconter en quelques lignes ; un jour peut-être m'en occu perai-je avec détail. Ce sera à la fois la sanction et l'expiatio du mélancolique épisode qui vient de clore ce récit.
Quant aux autres personnages qui y ont figuré, peu é mots suffiront pour fixer le lecteur sur leur destinée.
La baronne a déposé un faux orgueil pour accepter le lef d'Emma; c'est aujourd'hui sa seule ressource et celle de G rat pré, qu'a ruiné le tapis vert de la bourse. Ce couple, bien fa
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pour s'entendre, a fini par s'associer d'une manière légitime. Madame la baronne Dalincour est aujourd'hui madame Granpré.
César Falempin et sa femme continuent d'habiter l'hôtel du faubourg du Roule, où ils sont visibles de six heures du matin à onse heures du soir. César attend les gendarmes de pied ferme ; il demeure persuadé que la justice l'oublie et qu'il est un grand criminel.
Anselme et Suzon conduisent de la manière la plus brillante le cabaret des Thèmes. Anselme est le plus grand consommateur de son établissement; mais Suzon est une ménagère si alerte, si vigilante, si économe, qu'elle répare amplement les brèches causées par les appétits immodérés de son mari. Toute la famille est restée fidèle à la mémoire d'Emma et la bénit chaque jour; César la place immédiatement au-dessous de celle de l'empereur.
Quant au gi*and Vincent, il persiste à croire qu'il n'y a de moral ici-bas que ce qui est matériel, et il vient de prouver, pour la quarantième fois, que le dernier mot du génie humain <^t de faire circuler les gens à raison d'un kilomètre par minute.
Fl>' DES IDOLES D ARGILE.