‹ Nouvelles marseillaisesChapitre 1 sur 6 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

TYP. ET LITH. BARLATIER-FEISSAT ET DEMONCHT, PLACE ROYibLE. 7 A.

THE NEW YORK PUBLIC LIBRAPvY

AtTOR, LEN#X AND

TIXJiaK FQUNBATIONS

L'auteur de ce modeste recueil de Nouvelles ■s'est toujours sincèrement félicité du développement merveilleux que prend Marseille , dans tous les sens , sous les aspects les plus divers. Il ne saurait être suspect, k cet égard, d'indifférence ou de dédain. Il conçoit pourtant que le bon et vrai Marseillais, en voyant s'opérer autour de lui de si nombreux changements de décoration, éprouve au moins autant de tristesse que de fierté. Une aussi rapide transformation de toutes choses dan» la ville qu'il a toujours tant aimée, peut bien lui inspirer un vague sentiment d'inquiétude.

Cette impression est naturelle et avouable.

Quel enfant de Marseille pourrait voir partir,.

Laffitt^ 12 Jan.1926

sans les accompagner, au moins d'un adieu sinon d'un regret , tant de choses dont nous portons depuis l'enfance la chère empreinte en nos âmes et qui sont pour nous , dans leur ensemble , l'image même du lieu natal ?

Il s'en faut d'ailleurs , au point de vue de l'art et du goût , que toutes les œuvres qui s'élèvent aient le mérite et la valeur de celles qui disparaissent. L'auteur pourrait en désigner ici de trèsaffligeantes pour le regard , qui n'ont remplacé que le libre espace et qui le font regretter.

Et puis le changement ne porte pas seulement sur le paysage, sur les conditions extérieures , du milieu où nous avons vécu ; il tend à modifier profondément nos mœurs et nos habitudes locales qui en valent bien d'autres. Le génie de la rénovation, en prenant possession de la cité phocéenne, pour la façonner a son gré , ne fait pas les choses à demi.

En effet , que voyons-nous ? On ne se contente pas de démolir les flèches de nos clochers et les créneaux inoffensifs des vieux forts historiques bâtis sur les hauteurs ^ points de repère pour le

souvenir, objets dont l'œil était accoutumé à suivre les profils amis sur l'azur du ciel ; — • de nous embellir tellement d'un côté en la déchirant de l'autre , la colline maternelle , privée depuis long-temps du parfum de son thym et de ses inclinaisons les plus gracieuses, qu'on se demande sielleneserapas, enfin décompte, jetée à la mer, bloc par bloc et changée en musoir ; — de ravir nos plages tranquilles au pêcheur à la Cannette , aux amoureux et aux rêveurs ; — de menacer au nord et au midi , d'une expropriation prochaine nos restaurants marins , se demandant tristement chaque jour , s'ils ne mettent pas sur le feu leur dernière bouillabaisse; on va plus loinencorel on s'efforce d'inspirer à notre Marseille des sentiments d'ambition et d'orgueil ; on lui dit qu'il faut qu'elle change de ton, de façons et de langage , si elle veut passer princesse et capitale — comme si le bonheur était là ! — Si bien que d'artisanne pimpante et cossue qu'elle était , satisfaite de ses pittoresques atours , fière de mn papillon étincelant, la charmante fille du midi devient de jour en jour plus grande dame et plus franciote.

Il est résulté decetétat dechoses, pour leMarseillais incorrigible, une affection morale inclassée, une sorte de nostalgie d'un genre à part,qui pourrait être ainsi définie: — le mal du pays, moins Tabsence.

Eh bien, c'est en songeant à tous les projré^ accomplis, ou annoncés parmi nous, que Tauteur s'est mis à exhumer de ses archives littéraires, hélas! bien pauvres en monuments intéressants, les récits familiers que contient ce volume. Il lui a semblé qu'à défaut de tout autre mérite, ils pourraient posséder aux yeux de ses concitoyens, celui d'avoir été écrits parmi eux, pour eux, sous l'impression des objets en partie détruits qui constituaient cette Marseille qui s'en va , de reproduire quelques traits de son ancienne physionomie , quelques aperçus de ses vieilles mœurs essentiellement franches, ouvertes et saines.

Telle est la raison d'être de cette publication.

L'auteur croit devoir ajouter que ces Nouvelles qui se rattachent en général à des souvenirs personnels , et dans lesquelles la fiction joue un rôle très-secondaire , renferment toutes une moralité facile à saisir.

La première consacrée à la narration des Infor* tunes et des joies intérieures d'un vieux bonttomme pauvre et inoffensif, a pour objet d'inspirer aux jeunes gens le respect de la vieillesse.

La seconde tend à démontrer que le meilleur emploi que Ton puisse faire de son courage n'est pas de sacrifier sa vie pour satisfaire aux conventions toutes sociales et arbitraires du point d'hon* neur poussé à Texagération , et qu'il est bien plus beau de prouver qu'on est ferme et inébranlable de cœur, en mettant sa force et ses mâles instincts au service de ses semblables.

La troisième bien qu'allant seulement à l'adresse de certaines organisations maladives , signale le danger de tenter sans nécessité de rudes expériences sur soi-même. La fin déplorable du jeune peintre qui se trouve en scène dans cette nouvelle est la preuve qu'à la longue on ne tente pas impunément la Providence.

La quatrième est une assez verte leçon infligée par une Dame aimable et spirituelle à l'un de ces galants surannés qui , un peu trop enclins à se nourrir d'illusions rétrospectives, s'imaginent bien

à tort qu'ils ont causé , dans le temps , les pJus grands ravages dans le domaine des cœurs féminins.

La cinquième enfin n'est que le simple développement de cette maxime si sage et si profonde de Lafontaine : « Dieu fait bien ce qu'il fait. »

Et maintenant que l'auteur peut se croire en règle avec le public, il s'empresse d'offrir tous ses remercîments à ceux de ses compatriotes qui , par leur adhésion confiante, ont bien voulu s'associer en quelque sorte à son entreprise, et rendre possible l'apparition de ce recueil. Il avait hâte surtout d'acquitter une dette de reconnaissance envers les personnes qui sont venues spontanément à son aide et lui ont prêté , avant même qu'il ait osé le demander, leur concours actif et dévoué. Ce sont Ik des services qu'on ne saurait oublier. Aussi quel que soit le sort de ces Nouvelles , il lui restera, à tout événement, ce qui est plus précieux qu'un succès littéraire, — la conviction d'avoir de bons amis.

MONSIEUR GERVASI.

MONSIEUR GERVASI.

Le cafeiE-...., situé sur le Port, après rarrcienne^ Boursejl^tïjt, sous la Restauration, le rendez-vous ordinaipa^*dLès amateurs du jeu de dames. Un soir j'entendi^^âconter, dans cet établissement , l'histoire suiv^ite d'un joueur qui avait marqué dans ce temjp^fâ. Ce récit me parut renfermer un enseigneipÉ?ii^6i*ieux, sous des formes assez étranges. Le contepr, qu'entourait un auditoire attentif et ému ,.:eiâit un vieux capitaine au long cours qui mélaii^^t , dans son langage pittoresque plein de seiit^çnt et d'animation , le provençal et le français* ,' avec un bonheur sans égal. Aussi, en^ m'empapiant de son sujet , me suis-je simplemen attaché K reproduire le fond des choses , sans

même essayer de rendî'ei dans cette h^iiàf^T^'fl "/ décolorée, la gràceet le ragoût marseillïijî^^î^^r €itorigmal. vj.-^«« ,..î^

Monsieur Gervasî était parvenu à un n^-pvJuft^:* ■— soixante et dix ans peut ^^^'^ — ^"*^^ ■^^*^^"' '' ■^'mais connu les avantages

peut-être j — sLHis'ÈÎ-iJbt^âii'T^lr;' âges de la fortULieol./^&j|t'iv es du bien-f'rrfi.-^K4ï*r iTiifw->- "

pauvre, voilà les éléments essentiels dô|5^fft^|i*a- '■ phie, et sans l'épisode que nous endëubrïptiSj if aurait toujours ignoré le$ satisractiojpl(yAéhé§"fe à' la possession d'un peu desupcTilurif Iv j2'.-^^ ^ .; Toujours est-il que, malgré sa i}aii>'fetd^^.ôiiaue. et avouée, on l'appelait partoutaUo?^^i&j(j0fvé5i; — Il avait conquis naturellement se^i'y^fpaj liUïdop-, tion au sein de la classe bOuri^coise^ilti^jJiiî^d^^^ nance parfaite de ses -mœurs et de^^|*ï^^^ parle respect de lui-même et des auU't'i^l1i>'gj^aiiC

}eeiiv,,'ifHvî1;-.é1âît grand , mince, légèrement voûlé. Oit!Iwçiii>(£fiait à la couleurclaire de ses yeux, d iy'Ueiji^ï^tf^i^W' fleatifs, et à la teinte particulière des c^iH'?iiï^'<pii lui restaient, qu'il avait dû être Islûnî il^ni- i^runesse.—L'expression habituelle de sédÉysionoiùie

ofiFrait un mélange saisissait de résignation et de tristesse. On le voyait rarement sourire, si ce n'était pour faire plaisir ou en manière d'approbation , dans les circonstances où l'on paraissait tenir k connaître son sentiment sur des choses au sujet desquelles il ne lui convenait pas de s'expliquer autrement, soit parce que au fond il ne fût pas de l'avis qu'on venait d'émettre, soit pour ne pas indisposer contre lui ceux qui avaient défendu l'opinion contraire.

Il poussait si loin la réserve dans la conversation et si grand était le soin qu'il mettait à éviter tout sujet irritant de controverse , que personne ne pouvait dire au juste quelles étaient^ses idées politiques et religieuses.

Mais ce qui , dans les dernières années de sa vie, lui avait valu surtout la considération des habitués du café E...» c'était plus encore que sa bonne tenue, plus que les citations latines dont il émaillait parfois ses discours et les discussions astronomiques et hydrographiques qu'il soutenait contre les marins qui fréquentaient l'établissement , — son incontestable supériorité au jeu de dames.

Il balançait Barré et L.... le maître à danser , ce joueur si vif, si fertile en expédients, si habile et si prompt à se tirer d'une position désespérée , déclara un jour, las de perdre des consommations, qu'il ne s'attaquerait plus à Monsieur Gervasi à

moins que celui-ci ne consentit k lui faire l'avantage d'un quart de pion.

Chose incroyable et que la cherté toujours croissante des subsistances et de tous les articles de première nécessité, rendrait impossible de nos jours , il vivait des émoluments d'un emploi de 300 francs par an! Simple scribe dans l'étude d'un riche avoué, il touchait 25 francs par mois pour copier des exploits . grossoyer des jugements et faire certaines commissions au dehors. — Sans doute il aurait pu, ainsi que quelques-uns de ses confrères, augmenter ses ressources en devenant porteur de contraintes ou ens'enrôlant dans la patrouille grise; mais un légitime sentiment de fierté lui avait toujours fait repousser l'idée de se procurer une aisance relative par de pareils moyens. — Il aima mieux pâtir,vivre àl'étroitets'ingénier k maintenir péniblement mais rigoureusement l'équilibre entre ses recettes et ses dépenses.

Il faut dire que les privations subies par notre population pendant les guerres de la république et du premier empire,aIor5 que lecommerceétaitanéantî et le port bloqué parles escadres anglaises,avaient forcément introduit dans les familles marseillaises un esprit d'économie excessive dont on conservait encore l'habitude vers les dernières années de la Restauration. M. Gervasi avait traversé les épreuves de ces temps où des gens aisés en appa-

rence n'avaient pas toujours sur leur table du pain de première qualité. Alors , pendant les repaSy les ménagères ne cessaient de recominan* der aux enfants de faire petit à la pitance. Il avait donc été élevé à bonne école ; — pourtant si l'on songe au vide que peut produire à la fin d'une année la répétition de la plus minime dépense quotidienne,, dans une marge aussi étroite que celle de son budget, on ne peut s'empêcher d'admirer la rare vertu d'un homme qui parvient , dans de telles conditions financières , à joindre comme on dit , les deux bouts, sans contracter uniîard de dettes.

Il est vrai que Monsieur Gervasi ne fumait pas , ne prenait pas de tabac, qu'il lavait et repassait luimême une partie de son linge et qu'il avait l'avantage de ne pas friper ses habits; sa faquine claire qu'on lui connaissait de-temps immémorial et qu'il endossait en toute saison , malgré un service si long et si permanent était encore très-portable. Ce n'est pas , tant s'en faut , qu'elle eût conservé le lustre des premiers jours ; hélas ! on voyait bien qu'elle avait souffert autant que celui qui la portait ; que le temps et la brosse l'avaient limée jusqu'à l'àme ; mais grâce aux soins extrêmes , à l'attention soutenue dont elle était l'objet , la détérioration avait été à peu près uniforme , toute d'ensemble , et cet ample vêtement ne présentait

pas même aux coudes, de parties sensiblement plus faibles que les autres. Et puis Monsieur Gervasi maniait fort bien Taiguille ; en cas d'accident , il pouvait rétablir convenablement le dommage, comme il savait poser un bouton aussi solidement que pourrait le faire la pompière la plus exercée.

Voici pourquoi il s'était mis au damier. L'âge arrivant ^ il avait éprouvé le besoin de se ranimer un peu, en prenant son café et même quelquefois son petit verre de cognac , après le dîner. Mais comment faire face à la dépense considérable que devait lui occasionner ce surcroît de consommation ?

Les 1 6 sous et une fraction qu'il gagnait par jour étaient absorbés par ses besoins les plus essentiels.Il imagina de se créer, par le jeu de dames , une ressource extraordinaire. Dès lors il consacra presque tout le temps qu'il pouvait prendre sur ses travaux et sur son sommeil, à l'étude solitaire de ce paisible jeu. Seul dans sa mansarde , déployant une opiniâtreté de travail peu commune , une ardeur surprenante à son âge , il se rendit si bien compte de la marche , des développements et des positions delà partie; il combina avec tant do netteté et de vigueur ses plans d'attaque et do défense ; il créa des combinaisons si neuves, des coups si hardis, qu'il atteignit , sans autre exercice que celui de se débattre contre un adversaire idéal, — il la première force.

Une fois sûr de lui-même , il se mit k faire la partie et à jouer la fine tasse de café, non sans éprouver, les premiers jours, de terribles émotions, dans la crainte de s'être fait illusion sur son jeu et de perdre. Mais il ne se trompait pas. Pendant plus d'un mois , il gagna régulièrement tous ceux , qui étant loin de soupçonner sa supériorité et croyant bonnement trouver en lui une victime, s'aventurèrent à lui donner des pions. Je laisse à penser la satisfaction mêlée , il faut en convenir , d'une certaine dose de malice et d'égoïsme , avec laquelle le vieillard humait lentement son café k petites gorgées , en présence des gens battus et consternés , qui avaient la bonté de le payer pour lui ; avec quel charme , si peu blasé qu'il était sur les jouissances de ce genre , il savourait le bienfaisant liquide I — monsieur. Gervasi savait prolonger le plaisir , juste le temps voulu pour que le café ne perdît rien de sa chaleur ni de son arôme. Les jours où les dupes avaient donné plus qu'k l'ordinaire , il se fesait servir la fiole de cognac, et dans ce cas il conservait un grain de sucre , qu'il écrasait avec sa cuillère dans le petit verre pour corriger l'âpreté de Talcool. — Aussi, disait-on , qu'il avait décidément trouvé le bon Dieu endormi.

Toutefois si habile qu'il fût k dissimuler sa pénétration supérieure et sa puissance, ses adver-

•«aires , en général presque aussi besogneux que lui et perspicaces par nécessité , ne tardèrent pas à percer le mystère dont il s'entourait. Il fut obligé d'ôter son masque. — C'est ainsi qu'il passa d'un seul bond de la tourbe des mazettes au rang des professeurs.

Dans cette haute position sa supériorité ne se démentit jamais. Il poursuivit glorieusement le cours de ses succès, dans les luttes qu'il engageait avec des joueurs qui s étaient acquis une réputation méritée. — Il les battait tous, sauf le seul Barré avec qui il se mesurait quelquefois , sans intéresser la partie , laissant les paris s'engager autour de lui. — Quant aux consommations, il se rattrapait sur les jeunes amateurs,. jaloux d'arriver , qui se trouvaient trop heureux de recevoir les leçons d'un si grand maître, à quatre sous le cachet ; un fait constaté donne la mesure des forces de ce grand esprit ; pendant tout le temps qu'on l'a vu jouei , il ne lui est pas arrivé une seule fois de se laisser souffler. — Les connaisseurs apprécieront la portée de cette observation.

Enfin , la fortune eut un sourire pour ce proscrit du capital. Il recueillit un legs d'environ douze cents francs , dans nous ne savons quel héritage. Jamais Monsieur Gervasi ne s'était vu aussi riche ; pourtant il ne parut nullement ébloui par l'énormité de cette faveur inespérée de l'incons^

tante déesse. Sa physionomie ne trahit aucune émotion extraordinaire. Il accueillit , à son café et à son étude , les compliments qui lui furent adressés, avec sa politesse accoutumée, sans qu'on pût démêler chez lui rien de semblable à l'orguedl du parvenu ou bien à une fausse modestie. Le crêpe qu'il mit à son chapeau fut le seul changement extérieur qu'il offrit aux commentaires de ses «mis et connaissances.

Il va sans dire qu'on était fort intrigué au café relativement à l'emploi qu'il comptait faire de cet argent ; comment le ferait-il valoir? Le placerait-il ou non à fonds perdu? Se réservait-il d'entrer dans quelque bonne institution de refuge pour la vieillesse? Les avis étaient partagés sur cette grande question. — Les plaisants de la société prétendaient que Monsieur Gervasi avait éprouvé des velléités matrimoniales en se voyant si opulent, dans la crainte de mourir sans héritier direct , et ils allaient jusqu'à désigner les jeunes personnes entre lesquelles tlottait déjà sa fantaisie.

— (c Mais tout ça , dit le vieux capitaine au longcours , c'est des talonnades ; moi seul je sais la vérité à cet égard. »

Ici , interrompant sa narration , le loup de mer s'adressa au garçon unique de l'établissement qui, sa serviette sur Tépaule , accoudé sur une table , écoutait de toutes ses oreilles :

— « Chois , mon ami , lui dit-il , apporte-moi un verre de l'eau , siouplait. »

Le jeune homme ne fit qu'un saut de sa place k la cuisine et revint tout de suite chargé d'un vaste plateau plein de verres , dont le contenu fut absorbé en un instant par vingt gosiers altérés. Lorsque l'agitation produite par cet incident fut calmée , le vieux marin reprit le fil de son histoire.

Il s'en faut que Monsieur Gervasi fût au fond de son âme peu sensible, comme il voulait le paraître, à la bonne aubaine qui lui était tombée du Ciel. Son indifférence apparente n'était que l'effet d'une longue habitude de l'infortune. Pour certaines organisations délicates, placées dans la triste situation où il s'était trouvé toute sa vie , rien n'est pénible comme la nécessité de mettre la société qui les entoure dans la confidence de leurs angoisses ou de leurs satisfactions intimes. Elles redoutent d'ajouter à leurs souffrances l'humiliation de les étaler devant des yeux cruellement avicj^s de pareils spectacles ; et la pudeur , de ces âmes meur-

tries , leur fait dissimuler les impressions agréables qu'elles peuvent éprouver avec autant de soin que les plus douloureuses. — C'est seulement loin de tous les profanes regards , avec Dieu seul pour témoin , qu'elles donnent libre carrière à leurs émotions. Chez Monsieur Gervasi^ la retenue extrême dont nous parlons , était à la fois instinctive et calculée. Il s'en couvrait en tout temps comme d'une armure destinée à le protéger contre les attaques des gens assez généralement sans éducation qu'il était obligé de fréquenter et à repousser, ce qu'il craignait le plus au monde , de grossières familiarités. — Il était pauvre et il se sentait faible, à quels désagréments n'eût-il pas été exposé, dans le cours de sa longue existence , s'il se fût montré tel qu'il était. — Dans cette occasion, il se dédommagea de la contrainte» qu'il s'était imposée si tôt qu'il eût fermé à double tour la porte de sa chambre et qu'il eût étalé, sur son pliant , le trésor qui lui était échu.

Je regrette de l'avouer, Monsieur Gervasi ne sut pas , dans cette circonstance , conserver un décorum convenable en face de lui-même. 11 oublia la sublime parole du roi de Tyr à Alexandre. Après avoir si bien supporté l'adversité , il fut faible devant la bonne fortune. Qui le croirait? Cet homme si digne, si posé, aux dehors si respectables, devint le jouet d'un délire enfantin ;

— il palpait ses pièces d'or et d'argent avec de vifs élans de volupté ; il les fesait ruisseler , sauter sur ses mains, il s'enivrait des sons et de l'éclat de ce vil métal! — Il passa ainsi plusieurs heures dans le paroxisme de cette ivresse folle , ^ue le huis clos ne saurait justifier.

Toutefois , n'y a-t-il pas lieu d'admettre en faveur de notre pauvre vieux clerc , des circonstances atténuantes? Pensez que c'était la première fois de sa vie qu'il se voyait possesseur de tant d'argent à la fois 1 D'ailleurs , empressons-nous de le constater , il ne sentait pas surgir dans son sein de coupables aspirations à la vue de cet argent. L'idée d'humilier les autres par son faste , d'acheter d'infâmes plaisirs, de satisfaire des besoins ténébreux de débauche et d'orgie , n'avait pas même effleuré son âme candide. Monsieur Gervasi n'avait rien de commun avec les vieillards de la chaste Suzanne. — Corrompre l'innocence, lui! allons-donc ! 11 n'eût pas même l'idée d'accuser la Providence de lui envoyer cet or à un âge où ses sens éteints lui permettaient à peine d'en jouir.

— S'il se trouvait en proie à une sorte d'emportement fiévreux , c'était parce qu'il songeait à quelques bonnes lippées qu'il pourrait désormais se permettre , de temps à autre h la Réserve ou au Château-Vert. C'était, que sais-je? l'idée de pouvoir satisfaire une fantaisie , d'acheter une

— su —

montre, de renouveler son linge et ses nippes, de se chauffer pendant l'hiver, de rendre un peu plus confortable son triste gîte; mais surtout, c'était la pensée de son indépendance conquise qui l'enchantait. — Il pourrait, enfin, k l'étude, se redresser sous les reproches , sous les observations injustes. Il avait à présent le temps de se chercher une autre place; et puis, en cas de maladie et d'extrême vieillesse, il n'avait plus devant son regard effrayé, la sombre perspective de l'hôpital. —Voià pourquoi le pauvre homme perdit la tête.

Le fait est qu'il ne voulut pas se séparer de son argent :

— Je serai toujours à temps de le placer, se disait-il ; sa vue me fait trop de bien pour que je songe à le livrer à des mains étrangères , eontre un titre quelconque. Et que m'importe un titre I Que m'importe l'intérêt que je pourrais eii retirer I Cela vaut-il la joie que j'éprouve à le voir, à le toucher, k mon bon plaisir ; k le sentir près de moi, sur moi, constamment le jour et la nuit? Non, cher trésor, qui assures ma dignité d'homme et qui me sauves du grabat de l'hospice, il ne sera pas dit que je t'abandonnerai sitôt après t'iivoir possédé !

Monsieur Gervasi, qui avait vu passer les assignats , n'accordait qu'une médiocre confiance au

papier monaie en général et au billet de banque en particulier. Aussi , conséquent avec ses principes d'économie politique, s'empressa-t-il de convertir en pièces de vingt francs la somme qu'il avait touchée. Mais, une fois l'échange opéré, il se trouva fort embarrassé.

Et d'abord se présenta cette question :

Où tenir cet or?— Dans la poche de son gilet? c'était incommode et dangereux à la fois!— Dans un coffre, dans une cassette? pas si sot ; il savait son Molière par cœur et tenait que ce sonl-là autant d'amorces à voleur.— Creuser une cachette dans sa chambre pour l'y déposer ? L'envelopper dans un chiffon elle plonger dans sa paillasse? moyens usés ! et puis sa porte n'était guère solide I Quelles inquiétudes n'aurait-il pas quand il serait dehors ! — D'ailleurs son but était de jouir de la présence incessante de son bien , et il n'eut pas de repos qu'il n'eût résolu cet important problème.

Une idée , à la fois naïve et grotesque, idée de vieillard ou d'enfant, lui étant venue à Tesprit, il s'empressa de la mettre à exécution. On ne devinerait jamais en quoi elle consistait.

Il acheta un fort bâton noueux qu'il fit creuser par le gros bout, et il fit adapter à l'orifice de la cavité , une solide pomme en ébène à vis, qu'il pouvait ôter et remettre à volonté ; c'est dans cette cachette d'un genre nouveau qu'il glissa ses chères pièces d'or.

C*est ainsi qu'il résolut la difficulté.

Cette énorme canne fut tout ensemble son portefeuille et sa caisse , et il eut Favantage de l'avoir toujours sous sa main, sans que personne au monde pût soupçonner qu'elle renfermait un petit trésor. Au moyen d'un solide lien de cuir, il la suspendait à un bouton de sa faquine , quand il lui était impossible de la tenir dans sa main. On comprend, du resté, qu'on ne le voyait jamais la déposer dans un coin ou la laisser traîner sur un meuble à l'abandon ;— -elle était devenue comme une partie de lui-même.

La nuit elle ne quittait jamais son chevet.

. Pendant quelques jours, grâce aux tasses de café qu'il continuait de gagner et à ses jouissances intimes de capitaliste, Monsieur Gervasi vécut comme un riche ; mais hélas! sa prospérité fut de courte durée.

Comme il fesait sa partie contre un de ces individus qui restent une heure à chaque coup , et ne se décident enfin à jouer que pour faire une sottise, il eut un moment de somnolence, pendant lequel, on ne sait comment la chose se passa, la canne disparut. — Monsieur Gervasi, sorti de sa rêverie , se tâte et ne la trouve plus. Il s'effraie , il regarde de tous les côtés , il dévore des yeux les assistants , — plus de canne! Convaincu de Tafifreuse vérité , Tinfortuné se leva furieux.

L'expression de son visage dut être terrible dans ee moment-là , car tout le monde pâlit. Mais on le vit se calmer tout -à -coup. Ce vieil athlète du malheur avait compris qu'il pourrait trahir son secret en ne dominant pas sa colère, et, par un effort désespéré de volonté , il sut donner à son visage une expression tranquille. Il se rassit, et, de l'air d'un homme un peu fiiché d'un procédé désagréable, mais indifférent, au fond, à la perte de l'objet disparu , il dit simplement :

— Quelqu'un , Messieurs, m'a caché mon bâton ; c'est une farce peu spirituelle ; on devrait penser qu'à mon âge , je dois avoir constamment besoin d'un appui.

Ensuite , s'adressant à son adversaire :

— C'est à vous , Monsieur, dit-il simplement. Chacun déclara ne pas s'être permis une aussi

mauvaise plaisanterie. On chercha , sous toutes les tables, sous toutes les banquettes ; mais on ne trouva rien- C'est alors que Monsieur Gervasi se montra sublime :

— Laissez, laissez, dit- il, en souriant au garçon , comme devaient sourire les martyrs couchés sur le brasier , on la retrouvera; elle ne vaut pas la peine que vous vous donnez.

Il joua encore deux parties qu'il gagna !

Mais en rentrant chez lui , il fut saisi d'un violent accès de désespoir :

— Mon Dieu , mon Dieu , s'écria-t-il , en sanglotant et en tordant ses mains décharnées , que vous ai-je fait? mon Dieu, quand aurez- vous pitié de moi ?

On n'a jamais rien su de certain au sujet de la disparition de la canne de Monsieur Gervasi. Le fait est demeuré inexpliqué; pourtant, de toutes les versions qui ont été hasardées à ce sujet, la plus vraisemblable est celle qui attribue ce joli trait à un farceur bien connu au café E... Cet individu, ignorant, à la vérité, le contenu de l'objet, se serait amusé à l'escamoter, pour un peu rire , et sans doute avec l'intention de le rendre à son propriétaire , après avoir joui un moment de son inquiétude ; mais , voyant la tournure que prenait la plaisanterie , effrayé à l'aspect de cette colère de vieillard qui lui fit l'effet du tressaillement d'un cadavre , il jugea prudent de s'éclipser , sauf à tout réparer quand l'orage serait dissipé. H paraît que plus tard, par négligence ou par dédain des intérêts d'autrui , et sans pour cela

appliquer pour son compte le mot de la comédie : — a ce qui est bon à prendre est bon à garder, » — il profita de la première occasion venue pour se débarrasser de cette canne. — Il est probable ,. toutefois , que s'il fût resté un instant de plus au café , rassuré sur les conséquences de sa grossière espièglerie par la feinte indifférence de Monsieur Gervasi , il se serait exécuté tout de suite ; mais il était écrit que les événements auxquels se trouverait mêlé le pauvre clerc , s'arrangeraient toujours delà manière la plus cruelle pour lui, et que dans cette circonstance encore, il ferait du stoïcisme en pure perte.

La réaction qui s'opéra en lui, après les premiers transports de sa douleur, fut déplorable; il tomba dans un état de prostration morale et physique voisin del'anéantissement.— Les journées redevinrent pour lui ternes et maussades. Se traînant machinalement à l'étude, il s'asseyait en silence à sou petit bureau noir, accomplissait sa tache, puis allait errer par la ville sans prendre jamais aucun intérêt au spectacle changeant qui se déroulait dansles rues, sur les places, sur le port. Il ne mit plus les pieds au café. La vue des individus parmi lesquels se trouvait le misérable qui lui avait volé sa canne, car pour lui il s'agissait d'un vol , lui aurait été trop odieuse. — H ne se sentait pas la force de continuer la comédie d'indifférencequ'il avait jouée

un instant ; il voulait pouvoir souffrir à son aise ; —il ne voulait pas même avoir l'air d'être consolé.

Une si grande douleur chez un homme habitué aux souffrances, aux déceptions les plus amères , pourra paraître surprenante ; on se l'explique pourtant en songeant à la situation morale exceptionnelle où il se trouvait quand ce coup imprévu vint le frapper. Voir s'abîmer toutes ses espérances avec la fortune qui leur servait de base, pour les êtres fortement trempés , ce n'est souvent qu'une occasion de se raidir contre la destinée ; mais bien que Monsieur Gervasi fût un de ces êtres-là, il ne sortit pas cette fois triomphant de l'épreuve , parce qu'il fut attaqué à l'improviste, pendant qu'il était amoli par le bien-être et dans Tépanouissement de sa prospérité relative.

Quand il se croyait seul ou bien qu'il pensait ne pas devoir être entendu, le désolé vieillard ne cessait de murmurer, en secouant la tête, un mot qui résumait sa déplorable histoire : — L'hôpital ! l'hôpital 1

Mais, ô caprice du hasard !

Par une après-midi de juin, comme il s'en allait sur le port triste et pensif, à la rage du soleil, porter une pièce à l'enregistrement , il fut rudement coudoyé, près de l'ancien magasin de gravures de Ruspini, par un individu, bien couvert qui se dandinait d'une façon comique, un gros bâtonà la

main. Le clerc ainsi secoué s'arrête, embrasse par hasard d'un coup d' œil Tensemble assez réjouissant de ce personnage et reconnaît— sa canne, sa propre canne, que Tinconnu tenait dans sa main et qu'il balançait avec majesté, comme s'il eût marché en tête d'un beau régiment de grenadiers.

A cette vue, Monsieur Gervasi fut tout de suite tiré de son morne abattement. Il ressaisit en un instant sa présence d'esprit, son courage, et trop prudent pour brusquer les choses, il se contenta de se tenir en observation autour de cet homme qui ne paraissait pas du reste fâché qu'on remarquât les avantages de sa personne et qui s'arrêta devant l'étalage des gravures.

Monsieur Gervasi avait mis en pratique la fameuse inscription du temple de Delphes : il s'était étudié et se connaissait assez bien lui-même. 11 n'ignorait pas que ce qui lui avait toujours fait défaut pour arriver à quelque chose en ce monde, ce n'était ni l'intelligence, ni le cœur, mais bien l'activité- Il se dit que si dans cette affaire il n'était pas alerte, prompt à saisir les occasions, il ne réussirait pas a redevenir possesseur de son or. Aussi se promit-il d'être actif une fois dans sa vie. C'était s'y prendre un peu tard. — Quant à l'étude, à la pièce à enregistrer, il ne s'inquiéta de rien :

— Ma canne avant tout, se dit-il, le patron et le client s'arrangeront comme ils pourront. Je ne veux pas perdre ma canne de vue I

En effet, il se mit k suivre comme leur ombre la canne et l'homme qui la portait. Je ne sais quel pressentimeni lui disait qu'elle devait encore contenir son trésor.

L'espoir donnait au pauvre clerc des allures toutes juvéniles. C'est inouï comme il se sentit tout d'un coup ranimé à la seule pensée de réussir dans son entreprise.L'inconnu ayant suffisamment joui de la vue des objets d'arts que Ruspini étalait aux yeux des passants , crut devoir passer à d'autres émotions. Monsieur Gervasi se mit à trotter sur ses talons, et chemin faisant il se demandait ce qu'il avait de mieux k faire dans cette occurrence. Un instant il songea à l'intervention du commissaire de police ou du procureur du Roi ; mais il abandonna bientôt cette idée :

— Non , pensa-t-il ,. un éclat ne vaut rien , mes poursuites seules donneraient peut-être l'éveil au possesseur et alors, Dieu me pardonne, un instant suffirait pour extraire mon or de sa cachette. J'ai bien des témoins pour constater mes droits sur la canne ; mais sur le reste comment fournir des preuves ? c'est par la ruse ou par la force que je dois rattraper mon bien.

L'homme flânait sans but, lisant les affiches, entrant dans les magasins où il marchandait vingt objets et n'achetait jamais rien ; regardant les femmes sous le nez avec une rare impudence ;

prodiguant les œillades meurtrières, s'enflammant tantôt pour un objet tantôt pour un autre ; ardent à poursuivre une blonde langoureuse qu'il abandonnait tout-à-coup pour courir sur les traces d'une brune piquante ; passant dans son inconstante humeur du bas blanc au bas jaune, du bonnet au chapeau. Quelle corvée pour Monsieur Gervasi I De la sorte il se trouva dans la confidence de vingt projets de romans éphémères aussitôt dénoués que commencés. Las , enfin de poursuivre de chimériques amours, le flâneur gagna la rue Beauvau et entra dans le café Américain, non sans avoir au préalable gratifié un caniche qui lui barrait le passage, d'un violent coup de cette canne naguère si inoffensive entre les mains de son légitime propriétaire.

— Bon, pensa Monsieur Gervasi, il fréquente le café américain, ce doit être un libéral. C'est pour ça qu'il a contemplé si long-temps l'estampe du champ d'asile, et qu'il s'est mis à rire en regardant la caricature de J'w//ra. Procédons en conséquence de cette donnée; mais qui sait quel genre de libéral ce peut être? Est-il pour Buonaparte? Estil simplement pour la Charte ? Est-il Jacobin? Je verrai bien.

Il vint se placer k une table voisine de celle qu'occupait son inconnu et il fut bien servi par les circonstances, en ce qu'un numéro du Consti-

tutionnel se trouva à sa portée et qu'il eut par là ua moyen tout simple d'entrer en rapport avec l'étranger.

Celui-ci demanda bruyamment de la bière, et Monsieur Gervasi, du café de sa voix la plus douce :

— Je puis bien, se dit-il, me permettre aujourd'hui cette légère fredaine !

En attendant d'être servi, il mit ses lunettes et lut le journal. — A force de petits soupirs joyeux, de sourires de satisfaction, d'exclamations et de gestes, qu'on aurait dit être autant d'effets produits par l'agréable lecture de la feuille libérale, il attira l'attention de l'inconnu et fit naître en lui le désir délire l'article qui produisait a ses côtés une si vive impression. Le quidam vint de lui-même au devant des vœux de notre clerc de procureur et prononça les paroles usitées en pareil cas:

— Après vous, s'il vous plait !

Monsieur Gervasi, sans mot dire pour ne pas paraître trop pressé de jaser, inclina gracieusement la tête en signe d'assentiment, sourit et lança par dessus ses lunettes un regard caressant au Monsieur, comme pour lui dire :

— C'est bien, je ne vous ferai pas long-temps attendre.

En effet, il lui passa bientôt le pap/e?- qui, pour-

tant ce jour-là n'était pas plus intéressant qu'à Fordinaire, et quand l'étranger eut achevé à son tour sa lecture, la conversation s'engagea. — Après un quart d'heure de témoignages mutuels d'admiration pour les grands hommes des temps révolutionnaires, sans excepter quelques-uns des plus avancés, et maintes doléances relatives aux envahissements du parti prêtre, la familiarité entre Monsieur Gervasi et l'inconnu, excitée par une apparente communauté de sympathies politiques, était arrivée à un tel point, que le vieux clerc put se permettre de prendre enfin la canne entre ses mains :

— Vous avez là, dit-il, un fameux tricot, c'est une bonne chose en rentrant chez soi le soir ; on ne sait pas ce qui peut arriver.

Qu'on se figure l'émotion de Monsieur Gervasi pendant qu'il s'exprimait ainsi. Il venait, au poids de l'objet, d'acquérir la conviction que son or était encore à sa place :

— Mais, oui, répondit l'étranger, elle me va ; avec une pareille massue, moi qui suis un peu bâtonniste , je me défendrais contre dix voleurs. Pourtant je n'en aurai pas besoin de long-temps.

— Vrai, et pourquoi donc ?

— Je pars demain pour la Martinique.

— Pour la Martinique, s'écria le clerc effrayé, à la pensée du voyage au long cours que pourrait faire sa canne !

— Oui, nous tirons dehors demain matin si le beau temps continue. J'ai la gestion delà cargaison du brick la Jo/ie Hortense ; — trois cents barriques de vin, deux cents caisses de chandelles, cent caisses de savon, cent canavettes d'huile , sans compter les pacotilles. J'ai l'idée que nous rencontrerons bien, qu'en pensez-vous ?

— Ma foi, répondit Monsieur Gervasi, tenant toujours la canne, je suis de votre avis. Il est parti peu de bâtiments ces jours derniers pour les Antilles. Mais vous ne porterez pas avec vous ce bâton?

— Que diable voulez-vous que j'en fasse abord! Il y a bien assez d'embarras en voyage.

— Parbleu , il me vient un caprice , dit Monsieur Gervasi, puisque vous n'y tenez pas il faut me le céder. Voyez comme ça se rencontre, j'ai précisément besoin d'un bâton et celui-ci me conviendrait à merveille. Faisons une affaire, \o\ij lez-vous ?

— Impossible, dit l'autre I

— Impossible , reprit Monsieur Gervasi , d'un air et d'un ton intraduisibles , c'est vous un libéral, un patriote qui prononcez ce mot-là, un mot qui n'est pas français I Vous me surprenez , parole d'honneur; et pourquoi est-ce impossible?

— Je l'ai promis.

-Té!

— Ouîl , j'ai annoncé au commandantVerdier queje le lui remettrai ce soir , sans quoi je vous le céderais volontiers.

-r-N'en parlons plus; et le commandant Verdier est votre ami?

— Ami intime.

— Quel hommme est-ce ?

-r Quel homme est-ce, dites-vous? c'est un dur à cuire, qui a fait toutes les campagnes de la République et de l'Empire , un brave , un héros, quoi I

— Voilà de ces hommes dont je raffole, s'écria le pacifique Gervasi, en prenant un ton héroïque. Parlez-moi de ces glorieux débris de nos vaillantes arniées— mutilés, sans fortune, oubliés! —Les larmes me viennent aux yeux rien que de penser à ces choses là. Tenez, vous me donnez l'envie de connaître le commandant Verdier. Il me serait doux de serrer la main loyale de ce brave à trois poils.

-^ Rien n'est plus facile.

— Et comment m'introduire auprès de lui ?

— Il faut y aller de ma part , voilà tout. Il loge sur la place du Grand-Théâtre, dans la maison à côté du café Briffaut , au troisième.

— De votre part, dit Monsieur Gervasi, et , pardon, comment vous nomme-t-on?

— Isidore Perdreau, pour vous servir, dit fièrement le subrécargne.

Monsieur Gervasi s'inclina » puis il reprit : —Une idée , si je lui portais votre canne ! voilà une manière d'introduction bien trouvée, j'espère! Ce brave Verdier ! il me semble le voir , quand en me montrant à lui et en lui présentant le gourdin, je lui dirai ; « commandant , je viens de la part de M. Perdreau , de M. Isidore Perdreau, votre ami intime , notre ami commun , qui est parti hier ; il vous souhaite bien le bon jour et — »

Mais Perdreau ne goûta pas la proposition. Il interrompit le clerc et lui dit d'un ton à ne lui laisser aucune illusion sur la manière dont il accueillait son idée, qu'il n'avait besoin de personne pour faire cette commission. Alors Gervasi, qui avait déjà payé le café , se leva et le saluant avec toute la courtoisie de l'ancienne mode, lui dit , le chapeau à la main :

— Monsieur Perdreau , je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance. Je vous souhaite un bon et heureux voyage. Puissiez - vous gagner cent pour cent sur vos vins et vos chandelles.

—Je vous remercie bien, répondit Perdreau, salut!

Monsieur Gervasi s'éloigna alors avec prestesse et il était déjà à moitié dans la rue, lorque Perdreau le rappela vivement :

— Monsieur, Monsieur, eh! ehl

—Quoi! qu'est-ce? dit Monsieur Gervasi d'un air d'étoonemment naïf, en rQQtrai^t dans le c^fé.

—Ma canne , répondit le voyageur, vous emportez ma canne, tron de Pair 1

— Sainte-Vierge I dit Monsieur Gervasi , c'est vrai, Monsieur Perdreau ; mais voyez donc cela; en efiTet j'emporterais votre canne. Où ai-jedoncla tête aujourd'hui? Cette diable de canne comme elle est lourde. De qui donc la tenez-vous?

—C'est un décrotteur qui me l'a vendue

Donnez.

— Un décrotteur I il vous aura vendu ça

pour un morceau de pain.

— Une pièce de quinze sous ; mais je me suis fait cirer à l'œuf par dessus le marché — Donnez.

— Vous aurez beau temps demain , dit Gervasi , en se rapprochant de la porte du café et en feignant d'interroger l'état du ciel , cette petite brise fraîche vous sera favorable. Ce que c'est que la mer I quand on songe que demain vous serez en vue de la Catalogne I Allons, M. Perdreau , je vous réitère mes vœux les plus sincères pour votre heureuse traversée

Et il allait de nouveau sortir :

— Mais rendez -moi donc ma canne, par tous les diables, cria le subrécargue, en se levant cette fois et en venant la lui enlever des mains ; est-ce que vous auriez la prétention de me mécaniser , vieux farceur?

Monsie\ir Gervasi ^'éloigna tristement ; mais,

malgré le serrement de cœur qu'il éprouva à seséparer de sa canne , il trouvait consolante la pensée de l'avoir revue et tenue dans ses mains pendant quelques instants :

— Après tout , se dit-il , la journée n'est pas mauvaise. Le bon Dieu qui a voulu me mettre sur sa trace me la rendra enfin. Mais qui m'eût dît que je serais obligé de faire le Jacobin dans l'espoir de reprendre mon bien, moi qui étais si peu sansculotte, malgré ma misère et qui fus obligé de me cacher , à l'entrée de Carteau ! — Allons à l'enregistrement , il en est temps encore. Demain j'irai pousser ma visite au commandant Verdier.

En efifet, le lendemain qui était précisément un dimanche, Monsieur Gervasi, ciré, rasé, frais, propret, se présenta chez le terrible commandant. Le vieux militaire était chez lui , il se fesait la barbe et son étonnement fut grand de voir ce vieillard d'un extérieur si convenable du reste qui venait , sans le connaître, le relancer dans sa chambre , s'installer sans façon dans son meilleur fauteuil , sous prétexte de l'entretenir du grand empereur, de la gloire de nos braves, et des victoires de l'armée

française. Pourtant , avant la fin de cette étrange visite, il éprouva une certaine estime pour ce bon homme si doux , d'un savoir vivre si parfait qui connaissait mieux que lui non-seulement l'histoire des événements politiques, mais encore celle des guerres que, lui Verdier, avait faites. Ils se séparèrent assez bons amis. Gervasi, en entrant dans la chambre avait tout d'abord aperçu sa canne dans un coin. Cette vue le rassura et raffermit son courage. Perdreau ne l'avait pas trompé. Bref, il sortit satisfait de chez le commandant.

Après huit jours de fréquentation, ils étaient comme les deux doigts de la main. On le& voyait ensemble partout, au restaurant, au café, à la promenade. Pourtant ces deux hommes ne semblaient guère avoir été faits l'un pour l'autre. Autant l'un était douj;, patient, inofifensif, autant l'autre était dur , violent , emporté. Gervasi était loin d'éprouver la moindre sympathie pour Verdier ; on sait dans quel but il endurait les écarts de son caractère et pourquoi il s'était mis à l'unisson de ses regrets et de ses idées. Mais Verdier prenait la chose au sérieux. C'était une bonne fortune pour lui, de trouver sous sa main , un être intelligent et bon , qu'il pouvait contredire à son aise , avec lequel il avait toujours raison, quoi qu'il pût dire et qui supportait ses sorties souvent cruelles avec une angéliqùe résignation.

Or, Gervasi fatigué à la fin du rôle qu'il jouait ; •sans cesse sur les épines ; toujours tremblant de voir disparaître sa canne, éprouvant des transes mortelles quand ses yeux ne la trouvaient pas à la place où ils l'avaient vue la veille, résolut d'en finir :

— C'est décidé, se dit-il , un jour , en se rendant chez le commandant, je vais une bonne fois pour toutes m'emparer aujourd'hui de ma canne; je lui dirai que je suis souffrant et que j'en ai besoin pour marcher. Et alors que je puisse pendant deux minutes seulement me dérober à sa vue , je reprends mon or et le tour sera fait. J'ai même un peu trop tardé d'agir et poussé trop loin la discrétion , dans la crainte d'éveiller ses soupçons. Le moment est venu ou jamais de prendre un parti.

En effet , après quelques minutes de causerie , il pria son ami de lui prêter le bâton , qu'il fut du reste un peu inquiet , de ne pas voir dans un des coins de la cheminée , où d'ordinaire le mettait la femme de ménage du commandant :

— Avec plaisir, dit celui-ci.

Et étant entré dans son cabinet, il en sortit bientôt tenant à la main un magnifique jonc k pomme d'or qu'il lui offrit en souriant d'un air à la fois agréable et mélancolique.

— Qu'est-ce que cela^ dit Gervasi ?

— Cela, dit le commandant, c'est une cann& qui en elle-même n'est pas sans valeur , commfr vous pouvez en juger , mais qui est, pour vous et moi qui pensons bien , d'un prix inestimable^ Sachez , mon cher , qu'elle a appartenu au roi Murât et que le général Partouneau après noire expédition en Calabre. . .

— J'aimerais mieux le bâton , dit Gervasi :

— Quel bâton ?

— Le bâton qui était encore la hier hcet endroit,^ dit-il , en désignant le coin de la cheminée.

— Vous plaisantez, sans doute ; d'ailleurs j'en suis bien fâché , mais il faut vous résigner à vous servir de ce jonc qu'un héros a souvent tenu dans sa main vaillante. Le bâton n'est plus ici.

•— Comment , dit vivement Gervasi , serait-il possible ? Vous n'avez plus la canne I

— Je ne Tai plus ; hier au soir après vous avoir quitté j'ai rencontré Grangier; il est venu fumer une pipe ici et il l'a emportée en s'en allant.

Alors Gervasi pâle et défait , se laissa tomber sur la bergère de Verdier , tandis que celui-ci , surpris au plus haut point, ne s'expliquant ni ce mouvement de colère, ni l'accablement qui le^ suivait etlui présentant toujours lejonc historique, lui dit impatienté :

— Que vous arrive-t-il ? prenez donc la canne du roi Murât.

— Eh , s'écria Gervasi , s'oubliant tout-à-fait , contre son habitude, en accompagnant ses paroles d'un geste très-accentué de dédain, laissez-moi tranquille , je n'ai que faire de votre Murât et de sa canne 1

Il avait touché une corde sensible , le bouillant Verdier n'y tint pas :

— Insolent, dit-il, en levant le jonc sur la tête du vieux clerc qui , dans sçi douloureuse préoccupation ne s'émut pas le moins du monde de sa menace, vous mériteriez... ; mais en vérité ce serait faire trop d'honneur h un... être comme vous, à un sot, à un traître, à un mouchard,

peut-être; car je crois comprendre à présent

de le toucher avec cette relique sacrée! Ce serait une véritable profanation. Sortez de chez moi , Monsieur ; fichez-moi le camp tout de suite et bien vite. . .

Gervasi , qui n'avait plus rien à faire chez le commandant , du moment que sa canne n'y était plus, prit son chapeau et sortit, sans avoir accordé la moindre attention aux insultes que lui avait prodiguées l'officier en demi-solde :

— C'était bien la peine, pensait-il, en descendant l'escalier, d'avoir menti pendant plus d'un mois , pour me procurer, en fin de compte, cette déception cruelle. Jacobin avec Perdreau , Bonapartiste avec Verdier ! Il est écrit que je dois jouer tous les

emplois politiques, sans arriver à aucun résultat.— Mais, voyez donc, comme ce Grangier estheureuxl il vient, il fume une pipe et il prend la canne. — Ce n'était pas plus difficile que cela I — tandis que moi, hélas! je tourne un mois entier autour du pot , je fais Thabile homme , je calcule, je temporise et j'échoue. faiblesse !

Il courut chez le nommé Grangier, qui demeurait à la plaine S*-Michel , et qu'il avait connu par le commandant, franchissant avec une rapidité extrême les distances. Grangier n'était pas chez lui ; il n'avait même pas passé la nuit à son logis. Célibataire,il lui arrivait quelquefois d'oublier qu'il avait un domicile. Gervasi fut reçu par la bonne du vieux garçon, jeune gaillarde, fraîche et pimpante, au teint rose, au jiez en l'air , rieuse , babillarde, forte en gueule :

—Monsieur n'est pas rentré encore, dit-elle, depuis hier; mais il ne tardera pas à venir pour dîner. Vous voyez , ajouta-t-elle, en introduisant Monsieur Gervasi dans le salon à manger qui s'ouvrait par une porte vitrée sur un joli petit jardin plein de roses , que la table est mise. Ah I Monsieur est un grand libertin , allez. Il s'en donne celui-là I et cependant, il n'est plus de la première jeunesse. Il devrait bien songer à devenir sage.

Tout en parlant , la servante allait et venait , et Gervasi la suivait à la cuisine, au salon, au jardin,

lui donnant la réplique et ma foi , faisant Taimable avec elle , dans la prévision qu'elle pourrait lui être utile , puisque sa canne allait probablement habiter la maison où elle servait. — Il fallait le voir, les deux mains dans les poches de son pantalon, se balançant sur la pointe des pieds, s'efforçant de paraître gai et folâtre , lançant le compliment et la fleurette. C^était là un spectacle assez burlesque pour tout le monde , mais non pour celui qui aurait pu lire dans la pensée du désolé Gervasi. Au reste les fadaises qu'il débitait à la joyeuse créature , disons-le en passant , étaient parfaitement accueillies. Que lui importait à cette fille l'âge et l'extérieur délabré , l'antique toilette , la mine piteuse de ce galant de rencontre ? On lui disait qu'elle était jolie , et c'était autant de pris sur l'ennemi :

— Il est bon à rire ce vieux , se disait-elle.

Un grand coup de sonnette , un coup de maître de maison , mit fin à cette situation extravagante :

— Tiens , c'est vous , dit Grangier en apercevant le clerc de procureur, ce bon Gervasi!

Je sais pourquoi vous venez me voir. J'ai vu le commandant; il m'a tout conté. Il est furieux contre vous. Pourquoi diable aussi allez -vous manquer de respect, en sa présence, à la mémoire du roi de Naples , son idole après l'empereur ? Mais, soyez tranquille, j'arrangerai cette affeire.

Verdier est un peu vif; pourtant au fond il n'est pas méchant ; une fois le premier moment de fureur passé , nous parviendrons à Tapaiser. Ce n'est pas l'embarras , il ne parlait rien moins que de vous couper en deux.

Pendant que le célibataire parlait, tout en ôtaat sa redingote et en mettant sa robe de chambre , le pauvre Gervasi , qui l'avait vu rentrer sans la canne, fut sur le point de se trouver mal. Mais, Grangier, qui ne remarqua pas son trouble, se fit servir son dîner et pria avec tant de bonne grâce le clerc, d'en prendre sa part que celui-ci accepta. Il fallait bien qu'il sût ce qu'était devenu son trésor.

Le vieillard ne fit pas grand honneur au dîner, bien qu'il n'eût encore rien mangé de la journée, tant il avait le cœur serré par suite de sa nouvelle mésaventure ; toutefois, il sut conserver les apparences d'un homme agréablement flatté de l'honneur qu'on lui fesait, et il eut encore assez de sang froid et d'adresse pour interposer avec succès sa médiation entre le maître et la bonne qui boudait celui-ci, à cause de sa frasque nocturne. Quand la paix fut rétablie dans cet intérieur , Grangier, heureux de voir la gaîté s'épanouir de nouveau sur le visage de sa servante , se mit à parler politique , et à faire valoir les mérites du régime représentatif. Le pauvre Gervasi , convint sans

peine avec son hôte qui professait un libéralisme rationnel , qu'il était fâcheux que la charte fût simplement octroyée; qu'il serait bon d'en effacer l'article U, et de la mettre d'accord avec le principe de la souveraineté nationale. Enfin , les hasards de la conversation , le mirent à même de pouvoir dire un mot du seul objet qui l'intéressât au monde , — de sa canne. Ils étaient revenus au commandant Verdier et Gervasi dit alors :

— Je l'ai prié de me prêter un gros bâton qui....

— Ah I s'écria aussitôt Grangier en se frappant le front , vous me rappelez que je l'ai laissé chez Rosalba, ce bâton. Mais chut I ajouta-t-il en voyant entrer , dans le salon , la servante qui portait le dessert. Nous reparlerons de ça tout-k-Pheure.

Ce nom de Rosalba fut un trait de lumière pour Gervasi. Le Commandant lui avait parlé de cette femme , dont Grangier était follement épris ; il savait sa demeure. Après le dessert qui fut arrosé d'un bon verre de Madère, d'une tasse de café et d'un petit verre d'excellent cognac , il sortit , prétextant ses occupations. Mais au lieu d'aller à son étude , il courut, l'espoir de ressaisir son or continuant à lui donner des ailes ; chez la belle Rosalba qui, à cette époque, occupait un entresol sur le Cours , dans le voisinage de Vhôtel de Pro^ pence.

Surexcité par la boisson, la tête en feu, exaspéra par tous les contre-temps dont il était le jouet et 1^ victime , Gervasi avait pris la résolution inébraalable de s'emparer de son bien partout où il le trouverait. Jamais il ne s'était trouvé dans d'aussi violentes dispositions de cœur et d'esprit. Aussi arriva-t-il chez la jeune dame dont nous venons de parler , avec les coups de poings tous faits. Se donnant à peine le soin d'expliquer sa conduite par quelques paroles qu'on ne comprit pas , il saisit la canne qui se trouvait encore sur un divan où l'avait posée Grangier, le soir précédent , et il regagna l'escalier. La Rosalba était dans ce moment là en compagnie de deux autres dames , quand le vieux scribe fit irruption dans sa chambre à coucher. L'air effaré de ce grand vieillard » maigre et osseux, sa conduite étrange et suspecte, causèrent une sorte de crainte superstitieuse à ces trois femmes qui se regardèrent d'abord tout interdites, mais qui, bientôt revenues de leur saisissement et ne se rendant compte ni de ce qu'il était venu faire ni de ce qu'il avait

emporté, eurent toutes les trois la même pensée etse précipitant ensemble vers la fenêtre, se mirent à crier : — au voleur 1 — Elles désignèrent du doigt aux passants Monsieur Gervasi qui traversait le Cours d'un pas précipité , dans la direction, de la rue des Quatre-Pâtissiers. — Sans doute, si ces gracieuses femmes avaient su ce qu'était le pauvre cher homme qu'elles prenaient pour un malfaiteur, elles se seraient bien gardées , tant leur cœur était compatissant et tendre, d'attirer sur sa tête l'animadversion publique. Mais , à vrai dire , le vieux clerc de procureur avait tout fait pour leur donner le change et les abuser sur son compte. Il avait voulu sortir de son caractère, se montrer une fois , comme tant de gens , brusque , hardi et même brutal , le malheureux ignorait qu'il est certaines qualités précieuses qu'on apporte en naissant ou qu'on n'acquiert pas en un jour.

Aux cris de ces dames la foule s'émut. On accourt, on entoure M. Gervasi, on le saisit au collet , on essaie de lui arracher sa canne avec laquelle on craint qu'il ne cherche à se défendre. Le vieillard la retient d'une étreinte convulsive. — 11 résiste avec énergie. Il crie qu'elle est à lui , que c'est lui qu'on a volé. — Les assaillants dans leur agression aveugle redoublent d'efforts. Peu à peu la foule se groupe autour de cette scène pénible à voir. Monsieur Gervasi devient le centre d'un cercle

immense de spectateurs qui a la largeur du Cours pour diamètre. Il continue k lutter, sa colère tourne à la rage, ses yeux s'injectent de sang.— Bientôt écrasé dans cette lutte inégale, battu, bafoué , déchiré, il tombe tout sanglant, meurtri , sans connaissance.

Quand on le vit à moitié mort , on se ravisa. On comprit alors qu'il pouvait y avoir malentendu dans l'accusation portée contre cet infortuné. Au fait, aucun de ceux qui l'avaient mis dans ce déplorable état ne savait de quoi il s'agissait; la plupart l'avaient assommé de confiance. De braves ouvriers étendirent M. Gervasi sur une civière et le transportèrent k l'hôpital , car son état était désespéré.

A cet endroit de son récit le vieux Capitaine au long cours tirant de sa poche un grand mouchoir à carreaux bleus qu'il secoua pour en détacher le tabac , essuya ses yeux mouillés de larmes :

<' — Le pauvre mesquin , dit-il , l'avait bien prévu ! L'hôpital ne pouvait pas lui manquer. — Ayant appris sa catastrophe, j'allai le voir pour lui porter des consolations et quelques secours; mais il n'avait besoin ni des unes ni des autres. Je n'eus pas k me mettre en frais d'éloquence pour le consoler , c'est lui au contraire qui s'efforça de calmer mon chagrin. Il avait reçu les derniers sacrements et je le trouvai déjà entièrement détaché des biens de la terre.

« Sans se faire prier il me raconta tout an long SCS aventures depuis îe jour qu'il avait touché son \&gs et il se prenait lui-même en pitié, en songeant qu'il s'était donné tant de soucis pour une misérable somme d'argent :

« — J'ai mérité ce qui m'arrive , me dit-il , d'un accent pénétré; — n'étais-je pas heureux dans nton honorable indigence , puisque Dieu m'avait accordé une résignation vaillante pour la supporter, le privilège de savoir me contenter de peu et k un haut degré l'esprit d'ordre et d'éoonotaie ? Je vivais de privations, c'est vrai ; mais enfin j'avais une bonne santé , et je possédais l'estime de tout le monde. — Si vous saviez, Capitaine ^ quelles jouissances je trouvais dans mes lectures, dans mes promenades, dans mes réflexions solitaires , dans la contemplation du spectacle de la nature , vous diriez' qu'avec mes vingt-cinq francs par mois et ma bonne conscience, j'étais plus heureux que bien d'autres qui nagent dans l'opulence. — Et puis je ne vous dis pas tout ; vous ignorez quel doux et charmant souvenir de jeunesse et d'amour je portais dans mon cœur! — Ce souvenir m'a tenu lieu de famille et de fortune, il a éclairé d'une lueur presque divine toutes les heures de ma vie! Quand je souffrais, quand on m'insultait , quand je me sentais sur le point de succomber a la peine , je n'avais qu'à

évoquer un radieux fantôme et à Tinstant devant lui le spectre de la misère s'évanouissait.— Un seul jour j'ai oublié d'appeler le doux ange de mes rêves , et , ce jour-là , j'ai fait fausse route. — C'est ce malheureux héritage qui a tué mon corps et qui a failli causer la perte de mon âme. Jusqu'à ce moment où l'amour de l'or s'est emparé de mon être, ma plus grande faute, et j'en ai demandé pardon à Dieu , avait été de me faire donner des pions par des joueurs plus faibles que moi, pour gagner des demi-tasses. — Depuis lors, que de mensonges n'ai-je pas entassés les uns sur les autres ! n'ai-je pas été jusqu'à dire au commandant Verdier que j'avais de l'attachement pour lui! — ô vanité! j'avais peur de Fhôpital I sans doute, vu de loin, ce séjour est effrayant; — mais où ai-je été, pendant ma longue existence, mieux traité, mieux accueilli, mieux soigné qu'ici? Ces sœurs, ces jeunes étudiants, ont eu pour moi mille bontés et là , à la place où vous êtes , un prince de la science , le docteur C..., s'est arrêté et nous avons familièrement causé ensemble d'histoire et de philosophie ; ce savant aimable m'a compris, m'a consolé. —Vous-même, capitaine, ne me prouvez-vous pas votre excellente amitié en venant assister aux derniers moments du pauvre Gervasi ! Ah que j'étais insensé ! oui , Dieu m'a justement puni et je n'ai que ce que je mérite : — Pourquoi ai-je adoré le veau- d'or?

c Epuisé par Fémotion et la fatigue , il cessa dé parler. — Un instant après il tira d'une bourse , qu'il avait pendue à son cou, un petit écu qu'il me remit avec prière de faire dire trois messes pour le repos de son âme.

« Puis il ajouta d'une voix étouffée :

a — Ce queje regrette leplus,c'estdenepouvoîr pas jouer avec vous une petite partie. Je me sentirais encore de force à vous faire l'avantage de deux pions.

« Ce furent ses dernières paroles!— vous pensez bien que je ne pouvais pas songer à le contrarier dans ce moment là; mais lefait est qu'il ne m'a jamais rendu qu'un pion et demi. — Quelques instants après l'agonie vint et il expira doucement.

« - — C'est moi qui lui fermai les yeux. — J'ai feit le tour du monde avec Marchand en qualité de novice ; plus tard j'ai fait la course avec l'intrépide Mourdeille ; j'ai eu la peste et la fièvre jaune à mon bord. — C'est vous dire que j'ai vu la maigre de près et que j'ai pu admirer parmi mes compagnons , bien des morts héroïques ; mais je n'en ai jamais vu de plus sublime que celle de Monsieur Gervasi.

a C'est un saint dedans le ciel ! »

L'histoire étant finie, je quittai le café E. . . et plus tard j'ai regretté de ne m'être pas informé auprès du capitaine au long cours , de ce qu'était

;cl^enue la canne qui }oue un xôle si important ;dans son récit. Il est vraisemblable qu'elle dut tout de bon disparaître dans la confusiofn de la soène qui eut lieu sur le Cours ; mais depuis lors quelle a été sa destinée ? il y a pourtant quelqu'un à Marseille qui s'est trouvé, sans le isavoiT; le légataire universel de.Monsieur Gervasi.

o5<Ka

Page 1