‹ Nouvelles marseillaisesChapitre 2 sur 6 · LE RACH4T DE L'HONNEUR · texte numérisé non relu

LE RACH4T DE L'HONNEUR

B est une jolie commune de la Provence ,

moitié village, moitié ville, dont les blanches maisons s'étagent avec grâce vers le milieu d'un coteau riant et fertile.

Elle est traversée dans toute sa longueur par une petite rivière qui en arrose le riche territoire, et comme elle occupe deux gradins gigantesques pratiqués par la nature sur le flanc de la colline , elle a le rare privilège de posséder dans son sein une assez belle chute d'eau.

La rivière fait un faux pas au milieu de la ville , subissant en cela le sort de tout étranger qui s'aventure le soir dans certaines rues de cette intéressante localité. Il est bien rare, en effet, que

— scie passant peu versé dans la pratique d'un sol aussi accidenté et de pentes aussi raides , n'y trébuche pas de temps en temps.

La chute d'eau et son bruit incessant n'ont jamais été l'objet d'un regret ou d'une plainte de la

part des habitants de B accoutumés, dès le

berceau , k s'endormir au fracas amical de leur cascade : tant il est vrai que l'habitude est une seconde nature I Le mugissement des vagues de la mer trouble-t-il le robuste sommeil des pêcheurs couchés.dans leur embarcation échouée sur le sable?

La seule conséquence un peu fâcheuse qui en résulte , c'est qu'obligés , pour se faire entendre , de surmonter le ton élevé de l'eau , ils ont tous contracté , dès la plus tendre enfance, l'habitude (Je converser entre eux , comme pourrait le faire une population de sourds. Impossible de trouver quelque part dans le monde un B — en pour qui la causerie la plus inoffensive ne soit pas un sujet d'étourdissantes vociférations. Quels gosiers î quels hommes ! Les ménagements délicats de la voix mixte leur sont tout-à-fait inconnus; c'est à humilier tous les ténors dramatiques et tous les bassi cantanti de la terre.

Aussi reconnaît-on , à la hauteur orcfmaire du verbe , un B — en , même dans un cercle entièrement composé de Provençaux.

En arrivant sur le bas plateau de B plus

étendu que Tautre , la rivière s'élargit et sur ses rives s'élèvent quelques fabriques. Là se trouvent des scieries , des tanneries, des papeteries ; c'est le quartier industriel ; là vivent les travailleurs ; tandis que le haut plateau est presque entièrement habité par la partie oisive de la population , les rentiers , les gens arrivés.

Bien que ces deux quartiers soient entièrement opposés de mœurs et de condition, ils n'en vivent pas moins en assez bonne intelligence; il est même des circonstances où ils fraternisent avec une cordialité exemplaire. Le bas plateau neperd pas son temps à maudire son voisin plus heureux et plus haut placé ; de son côté , le plateau supérieur n'est pas fier , et il ne se croit pas obligé de couvrir de son dédain les gens qui se trouvent placés audessous de lui.

N'allez pas croire , d'après ces consolantes réflexions, que la jolie ville de B.... offre, dans notre siècle, les vertus et les charmes pacifiques de l'âge d'or. Hélas I le génie du mal ne perd jamais ses droits, et B...., on le verra tout à l'heure , comme le reste du monde , paie largement son tribut aux vices, aux passions , aux folies d'où naissent la discorde, la guerre et les crimes parmi les hommes.

Or , c'était un dimanche , et qui plus est le grand jour où B célébrait sa fête patronale.

Les magistrats n'avaient pas hésité, pour Thonneur du pays , à trancher largement dans le budget de la commune. Il ne pouvait être question d'économie lorsqu'il s^gissait de se tenir au niveau d'une circonstance aussi solennelle.

Des affiches-monstres ornées de vignettes et de caractères d'un aspect bizarre et saisissant, sorties des presses des hoirs Barlatier-Feissat et Demonchy , de Marseille , avaient annoncé un mois à l'avance le romérage de B.... dans tout le département. Un B.... en , qui s'était de longue main ménagé d'utiles amitiés littéraires dans la grande cité commerçante, avait été assez heureux pour obtenir un article dans le Messager, — Enfin , c'est tout dire, M. le maire de B.... avait lui-même rédigé le programmedes jeux etdes réjouissances publiques. Aussi, chose rare, touslesB...ens s'étaient-ils montrés satisfaits «lu plan ingénieux et grandiose conçu par ce digne fonctionnaire. Dans le conseil municipal, PimportanLe affaire de Tallocation relative aux dépenses de hi fête avait été aussitôt terminée que mise en délibération ; toute dissidence d'opinion s'était ell^cée devant l'intérêt majeur de la renommée du pays: le conseil avait voté comme un seul homme.

Les luttes, les courses de mulets et de chevaux, resLachin , le guinchet , les trois sauts, les concours des chœurs et des symphonies , les danses

sans fin, tels étaient les principaux éléments de sue- 4^s sur lesquels Tautorité de B.... avait compté à bon droit.

Deux bigues colossales , revêtues de tresses de lauriers roulées en spirale et surmontées du drapeau tricolore, avaient été plantées devant la porte de THôtel de Ville ; c'était à la pointe de ces mâts joyeux et bigarrés qu'étaient suspendus les riches prix destinés aux vainqueurs, qui , pendant plusieurs jours, s'étaient orgueilleusement étalés aux :yeux des passants.

La population ne pouvait se lasser d'admirer ces deux magnifiques faisceaux formés d'écharpes de soie aux vives couleurs, aux franges d'or et d'argent, d'immenses plats d'étain qui flamboyaient au soleil et qui se balançaient avec majesté au moindre souffle du vent, flanqués de pièces de foulards des Indes , de paires de bas, de montres , de couverts et de gobelets d'argent.

Enfin, le dimanche était arrivé. Il y avait dans la ville affluence d'étrangers. Dès Taube, les sons du tambour, les détonations des armes k feu et des boîtes, la voix rauque des cornets retentirent à l'envi. Les mulets et les chevaux préparés pour les courses , superbement harnachés , tout couverts de grandes houppes de laine rouges et bleues , ajoutaient à ce tumulte le carillon éternel des clochettes de leurs colliers. C'était un mélange inouï

— Gode sons confus, de cris, de bruits de toute nature, témoignages éloquents de la joie délirante des bons habitants de B.... La cascade semblait muette. Les rayons d'un ardent soleil , les flots de poussière qui s'élevaient avec abondance , complétaient le caractère local de cette fête provençale.

Toutefois, si belle et si bien remplie que fût cette journée , elle devait avoir son déclin comme toutes les autres. La plupart des prix avaient été disputés , gagnés , distribués , après maintes péripéties des plus dramatiques ; les sons du fifre et du tambourin commençaient k dominer tous les bruits de la fête. Le soleil menaçait d'atteindre l'horizon.

Dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, M. Plantin, le maire de B , se trouvait à cette heurelà en compagnie de quelques personnages haut placés dans l'administration; il se délassait, plongé dans son fauteuil présidentiel , de^ fatigues d'une journée pendant laquelle l'exigence de ses fonctions lui avait imposé d'assez rudes corvées, dont, k la vérité, il était loin de se plaindre.

La tête , mollement renversée en arrière , les yeux demi-clos, caressant ses lèvres entr'ouvertes du bout de son couteau à papier, le premier magistrat de B affectait dans sa pose abandonnée

tous les dehors de la nonchalance satisfaite , du contentement de soi. et des autres. La journée

toucbait à sa fin et tout s'était passé h merveille ; n'était-ce pas là un légitime sujet de satisfaction pour celui qui pouvait , à juste titre , s'attribuer la plus large part de mérite dans Theureuse organisation de cette fête mémorable *^

Ce n'est pas moi qui le blâmerai d'avoir donné, dans ce doux moment de quiétude administrative, le champ libre à son imagination. Certes , sans qu'on pût le taxer de prévention personnelle ou de forfanterie , il lui était bien permis de s'avouer qu'il venait d'acquérir de nouveaux titres à la confiance et à la sympathie de ses administrés. Pourquoi n'aurait-il pas comme un autre savouré les douceurs enivrantes de la popularité?

Déjà il ciselait dans sa tête quelques-unes des fleurs de rhétorique dont il comptait semer le compte-rendu circonstancié des événements de la journée, qu'il se proposait d'adresser à M. le préfet du département ; -déjà même , pourquoi ne le dirions-nous pas ? son ambition excitée lui fsasait entrevoir, dans un lumineux avenir, certain ruban rouge , prix d'un inaltérable dévouement à la dynastie régnante et aux intérêts de ses concitoyens , lorsqu'un homme se montra sur la porte de la salle , attendant , le chapeau à la main, dans une attitude de profonde déférence pour la compagnie honorable devant laquelle il paraissait y qu'on daignât s'apercevoir de sa présence.

Ce personnage , dont Textérieur annonçait une cinquantaine d'années , était très-grand et trèsmince , mais d'apparence saine et vigoureuse. Sa physionomie basanée exprimait k la fois la finesse du paysan et la rude bonhomie de l'ancien militaire. Sa jaquette de drap , ses culottes courtes de nankin, ses hautes guêtres de cuir, ainsi que sa carnassière, le fusil de chasse qu'il portait en bandoulière et la plaque de cuivre qui décorait sa poitrine , le désignaient suffisamment comme le garde-champêtre de la commune.

Le maire ne vit ni le nouvel arrivant , ni le salut respectueux qui lui fut personnellement adressé. Il ne fallut rien moins que l'intervention d'un conseiller municipal , qui vint l'avertir qu'on avait à lui parler, pour le tirer de sa charmante rêverie.

— Ah ! vous voilà, Cerise, dit-il, d'un air distrait en ayant l'air d'examiner des papiers épars sur la table; eh bien I que nous, annoncez-vous? Tout va bien, n'est-ce pas? Nous amenez-vous quelque braconnier? a-t-on fait quelque capture importante? voyons , expliquez-vous.

— Monsieur le maire , répondit le garde , je n'ai arrêté aucun braconnier, et je ne crois pas qu'il se soit commis aucune espèce de vol dans l'endroit.

— En ce cas , dites-nous donc de quoi il s'agit.

— Certainement , monsieur le maire , puisque je viens pour ça. Voici....

—Eh bien I donc dépêchez-vous; mais, diable, mon cher, vous m'y faites songer, s'écria l'impatient M. Plantin , qui entre autres prétentions fort innocentes, affichait celle de prévenir les gens et de deviner ce qu'ils allaient dire avant qu'ils eussent parlé : je parie que vous avez abattu quelque chien enragé. Vous avez bien fait, Cerise ; soyez intraitable sur ce chapitre. Au moindre soupçon d'hydrophobie , abattez, abattez ; vous savez que vous^ me trouverez toujours prêt à vous appuyer dans des occasions semblables. La sûreté publique. Messieurs, ajouta-t-il chaleureusement en se retournant, avec toute la dignité que comportait sa taille courteet sa remarquable corpulence,verslegroupe des conseillers et des adjoints qui se tenaient debout auprès d'une fenêtre , la sûreté publique I où en serions-nous si des considérations de personnes nous empêchaient d'y veiller h toute heure? C'est le plus sacré de nos devoirs. Je le déclare. Messieurs et chers collègues, je n'ai plus d'amis, plus de parents , quand il s'agit de la sûreté publique. Voyons , mon brave , parlez-nous de ce chien : de quelle race était-il ? a-t-il mordu quelqu'un ?

— Mais je n'ai point abattu de chien, M. le maire; je venais vous dire

Y aurait-il le feu quelque part? dit le pétulant magistrat , effrayé de ses propres inspirations et se levant debout tout d'une pièce.

— Non, grâces à Dieu, M. le maire ; il y a que....

— Parbleu! je frémis en vous devinant , Cerise : est-ce que quelque démon d'enfant se serait encore laissé choir dans le gour du barrage? L'avez-vous retiré de ce gouffre ? Est-il encore en vie? Avezvous eu soin de lui administrer les secours que réclamait son état? J'espère que vous êtes allé incontinent quérir le médecin. Mais pariez donc!

— Aucun enfant n'est tombé dans la rivière depuis l'accident delà semaine dernière, reprit Cerise ; l'exemple du petit fils de Jeanne la Bancale, qui a failli s'y noyer il y a huit jours aujourd'hui , a rendu notre marmaille plus circonspecte. Mais quant à l'objet de ma commission....

Il fut longtemps impossible au garde champêtre

de faire connaître au maire de B le motif de

son apparition dans la maison commune. Ce dernier s'obstinait à l'interrompre sans cesse au moment où il allait s'expliquer ! mais enfin il lui fut permis de parler ; car, après maintes suppositions anéanties par les réponses de Cerise, le maire toucha à la vérité.

J'espère , dit-il , d'une voix altérée et le visage ilécomposé par une vive émotion, que la fête n'a été troublée nulle part et que nous n'avons eu ni rixe, ni bataille ?

— Hélas ! monsieur le maire, répondit le garde- Champêtre en soupirant et troublé par l'exprès-

sion de terreur qui se peignait sur le visage du patrou ; il y a eu des raisons à la danse, sous les mûriers.

— Une dispute ?

— Oui , M. le maire , une dispute entre...

— J'y suis, dit Tincorrigible magistrat en frappant avec colère la table du manche de son couteau à papier ; le débat a eu lieu entre les jeunes gens de C... et des nôtres. Toutes les années c'est la même chose ! Fort heureusement il n'y a rien de sérieux , n'est-ce pas Cerise ? Quelques xîoups de poings , des yeux pochés , des nez qui saignent....

— Ce n'est pas cela, monsieur le maire, reprit le garde en branlant la tête d'un air chagrin : la dispute a eu lieu entre M. Anatole de Villiers et M. Charles Giraud.

Le garde se tut ; il savait que ces deux noms produiraient une impression terrible sur le moral du pauvre maire. En effet, l'infortuné se laissa <îhoir dans son fauteuil comme une masse insensible ; il resta un moment anéanti sous le coup de luette affreuse nouvelle; mais, comme la nature ne perd jamais ses droits , il voulut encore devancer son interlocuteur, et il lui dit d'un ton à fendre les rochers :

— Encore eux , toujours eux, Cerise î et j'espère que tout s'est borné a des propos ?

— Je le voudrais , monsieur le maire, mais la vérité m'oblige à dire qu'ils se sont élancés l'un sur l'autre et qu'ils se sont frappés réciproquement au visage. C'est , dit-on , k cause de la nièce à M"* Duplessis.— Des propos ils en sont venus aux coups. Ce qu'il y a de triste , c'est que , comme toujours, la jeunesse de la ville a pris parti, qui pour l'un, qui pour l'autre, et qu'il y a eu une mêlée générale dans les jardins de la Mule Blanche. On a brisé les bancs et les chaises , on s'est frappé à coups de bâton , à coups de bouteille ; trois ou quatre des combattants sont grièvement blessés. Pierre Cavasse a eu le bras cassé ; Jean le lutteur , surnommé V Indomptable , était couché sur l'herbe sans connaissance , la tète fendue ; presque tous étaient plus ou moins blessés ou contusionnés. L'hôte de la Mule Blanche est furieux ; il accuse l'autorité d'imprévoyance, il dit à qui veut l'entendre qu'il attaquera la commune en dommages-intérêts. Heureusement on n'ignore pas que c'est un ennemi du gouvernement qui parle ainsi. M. le commissaire de police qui s'est transporté sur le théâtre de la rixe avec le détachement de la gendarmerie, m'a donné l'ordre de venir en toute hâte vous annoncer ce déplorable événement.

En écoutant ce récit qui lui causait de si poignantes inquiétudes , ' le maire, il faut le dire à sa

louange , puisa dans la conscience de ses devoirs la force de faire bonne contenance. Il se contenta de dire, quand il connut la triste vérité, qu'il était bien douloureux pour lui de voir ses plus sages combinaisons déjouées ainsi par la fatalité ; que ces deux jeunes gens étaient les fléaux de la commune ; qu'ils fesaient de B.... une ville du moyen .âge:

— Nous avons , grâce à eux , dit-il avec amertume , notre guerre des Guelfes et des Gibelins ; nos Capulets et nos Montaigus ; ils nous rendront Tadministration impossible. Mais, quoi qu'il en soit , Messieurs , je dois aller m'assurer par moimême de l'état des choses. Suivez-moi , Cerise , reprit-il d'un air digne et passablement romain ; allons à la Mule Blanche.

Les conseillers et les adjoints , piqués d'honneur, bien qu'il n'eussent pas été appelés , ne voulurent pas se séparer de leur président dans ce moment de crise, et cet imposant cortège se dirigea vers ladite auberge, en traversant des groupes de paysans et d'ouvriers qui s'entretenaient du grand événement de la journée.

A la Mule Blanche , l'autorité trouva le jardin occupé par la gendarmerie. Le maire reçut de la bouche du commissaire de police la confirmation du rapport de Cerise. On avait opéré quelques arrestations ; mais les deux jeunes gens pour les-

quels on en était venu aux mains, avaient disparu, et d'ailleurs on ne savait pas même au juste s'ils se trouvaient parmi les acteurs de la rixe; ces derniers , du reste , s'étaient dispersés k la vue de la force armée.

Le jardin offrait encore des traces irrécusables des scènes de violei^ce qui venaient d'avoir lieu. Tout y était bouleversé, et l'hôte et ses servantes s'occupaient à réparer le désordre.

Le calme régnait à B — ; mais le mal était fait, et le malheureux maire avait vu en un instant s'évanouir ses belles illusions.

— Cette fête devait-elle se terminer de la sorte? pensait-il. Maudit Charles ! maudit Anatole ! maudits garnements !

Ce qui fut surtout particulièrement sensible à M. Plantin, ce fut un mot qu'il entendit sortir d'un groupe composé de gens notoirement connus pour appartenir h diverses nuances de l'opposition de droite et de gauche , comme il était sur le l)oijit d'entrer dans le jardin de l'auberge :

'. — Il arrive quand tout est fini ! avait dit cette xoÎK ennemie. »

Ce fut le coup de grâce. Il ne fallait rien moins qu'un reproche aussi cruellement formulé pour meltve le comble aux angoisses qui lui étaient réservées à la fin de cette journée fatale, commencée pourtant sous de si brillants auspices.

Pendant la nuit qui suivit la catastrophe de la Mule Blanche , il n'y eut pas sous la voûte du ciel, dans les trente-cinq mille communes de France, un magistrat plus accablé , plus malheureux, plus frétillant que le maire de B . . .

Par ses continuels soubresauts il empêcha également madame Plantin de dormir un seul moment. Cette respectable dame put , dans ses longues heures d'insomnie , se faire une idée , à son point de vue , du revers des grandeurs humaines. Son mari poussait des soupirs déchirants, sans pouvoir conjurer les sinistres fantômes de Charles et d'Anatole qui lui souriaient d'un airà la fois féroce et moqueur ; et le propos narquois du démocrate inconnu qui l'avait accusé d'arriver lorsque le danger était passé , résonnait incessamment à son oreille comme une malédiction.

Toutefois, ainsi qu'on va le voir, il ne fut pas le seul,dans sa commune,ànepasdormir cette nuit-là.

Ce même dimanche, vers dix heures du soir, deux hommes, dont l'un n'était autre que le gardechampêtre Cerise , et le second ce jeune Charles

•Ciraud qui venait de jouer un rôle capital dans les événements de la journée, causaient à voix basse, mais avec feu, dans une chambre de l'habitation connue dans le pays, sous le nom du Pin Vert.

Cette belle maison de campagne , aux vastes

dépendances, est située, k vingt minutes de B

dans la plaine , à peu de distance de la rottte départementale qui traverse un côté de la propriété. La rivière en arrose les immenses prairies. Le Pin Vert appartenait alors à M. Giraud, respectable vieillard, que des goûts de retraite presque absolue isolaient depuis longues années de toute société. Il vivait seul , passant une grande partie de la journée dans sa bibliothèque ou bien allant faire d'assez longues courses, pour son âge, dans les collines des environs, n'ayant auprès de lui que Charles, son neveu et son unique héritier, sur lequel il avait concentré toutes ses affections. Son domestique se composait d'une vieille femme iiveugle , Madeleine, considérée dans la maison comme faisant partie de la famille, dedeux jeunes servantes qui se partageaient les soins et les exigences du service et d'un vieux jardinier G était un honnête intérieur où s'étaient conser- V ées pures les traditions des anciennes mœurs.

Il était, dis-je, dix heures du soir; les habitants

■du Pin-Vert étaient couchés, et c'est pourquoi Charles et Cerise avaient soin en parlant, de baisser la voix, autant que la chose était possible à des habitants deB

Bien que la chambre du jeune homme, dans laquelle ils se trouvaient, fût située a Textrémité de la maison opposéeàcelle qu'habitait M. Giraud, ils jugeaient cette précaution indispensable : ils n'auraient pas voulu troubler le sommeil du vieillard ni surtout qu'il pût se douter le moins du monde du sujet de leur conversation.

Cerise s'était sans façon établi sur une bergère ; il tenait entre ses lèvres un brûle-gueule dont le tabac était depuis long-temps réduit en cendres , mais qu'il ne songeait guère à recharger.

Des préoccupations d'une nature extrêmement grave lui tenaient lieu du plaisir de fumer sa pipe, dont il ne se serait certainement pas privé dans toute autre circonstance.

A le voir, les bras croisés, le front pensif, les yeux baissés vers le sol , qu'il soulevait de temps en temps pour porter ses regards sur le jeune homme avec une expression d'intérêt tout paternel,mais seulement lorsque celui-ci, qui arpentait la chambre à grands pas, ne pouvait l'apercevoir comme s'il eût craint de le laisser lire dans sa pensée, il était facile de comprendre que cet homme k l'extérieur si rude, était intérieurement en proie à une douloureuse émotion.

Quant au jeune homme , tout annonçait qu'il se trouvait sous l'empire d'une passion énergique, dont il songeait à peine k contenir la violence. De temps en temps, comme pour exhaler le trop plein de sa colère, il appuyait avec fureur son talon sur le parquet qu'il n'osait pas frapper de peur d'ébranler la maison; il battait son front de ses points crispés, passait sa main convulsive dans ses cheveux, et poussait des gémissements qui s'éteignaient dans de sourdes imprécations ; alors son visage, naturellement beau et noble, prenait une expression presque sauvage.

Entre deux crises de ce genre, il s'approcha de l'une des fenêtres de la chambre qui étaient ouvertes, et se mit un moment k contempler l'imposant spectacle de la campagne, splendidement éclairée par la lune, si brillante dans les nuits de nos étés.

La fraîcheur de l'air, les bienfaisantes émanations des arbres et des prairies , l'harmonieuse sérénité de la nature, insinuèrent dans ses sens un peu de calme; mais bientôt l'impatience reprit le dessus chez cette ardente nature, il se retira de la fenêtre et dit au garde-champêtre d'un ton amer:

— Tu le vois, il ne vient pas I

Celui-ci , en apparence impassible, tira une énorme montre d'argent de son gousset et lui répondit tranquillement, tout en consultant l'heure ^t en portant le cadran à son oreille:

— Dônne-lui donc le temps d'aller et de venir et de s'entendre avec ton ennemi. Il n'y a qu'une heure qu'il est parti , et il a près de trois lieues à faire.

— Il est k cheval et la lune brille, qui peut l'arrêter en route? Il devrait comprendre que je me consume ici dans des transes mortelles, et que tous les démons de l'enfer s'agitent dans ma poitrine. Un ami véritable aurait crevé un cheval et m'aurait déjà porté la réponse que j'attends.

— Tu es injuste. Charles, mon fils, envers.

Blanchard , tu es injuste envers lui et envers moi, reprit le garde-champêtre ; car j'ai approuvé le choix que tu as fait de ce brave garçon, et je t'ai dit: Charles, c'est un ami , celui-là ; il est entièrement à nous. A diverses reprises , il s'est battu pour toi : l'année dernière , il a eu le front fendu , en prenant ta défense , par les amis de M. de Villiers; aujourd'hui encore, k la Mule Blanche, c'est lui qui a couché par terre le lutteur d'un coup de bâton , et tu lui reproches de n'être pas un ami ! Tu as tort.

— Eh bien! oui, j'ai tort, mon bon Cerise , j'ai tort envers toi, j'ai tort envers Blanchard , dit-il, en versant des larmes et cédant à un mouvement de sensibilité. Mais , que veux-tu, j'ai soif de vengeance; ma joue est encore brûlante du soufflet quej'alreçude la main de cet homme , et j'attends,, j'attends !

— Ecoute, dit Cerise, je vais te parler avec plus de franchise encore , et j'en ai le droit , car je suis un peu ton père , moi, puisque c'est ma pauvre femme qui t'a nourri , et que depuis ta naissance je t'ai voué les sentiments qu'un père a pour son fils. Eh bien! laisse-moi te dire que non-seulement tu as été injuste envers tes deux meilleurs amis , mais que dans ce moment-ci tu n'as pas la dignité et le calme que je voudrais te voir conserver. Ne me regarde pas de cet air sombre, car tu ne m'empêcheras pas d'aller jusqu'au bout. Oui , tu devrais te dominer davantage, ne fût-ce que pour ne pas m'inspirer des alarmes cruelles sur la situation d'esprit et de corps où tu seras demain. La fureur est une mauvaise chose sur le terrain , mon ami, et moi, qui ai assisté k tant d'affaires au régiment , et qui me suis aligné bien des fois , je sais par expérience qu'on a toujours bon marché de ceux à qui la colère fait perdre la raison. Songe qu'en duel , l'avantage est souvent plutôt au plus fin qu'au plus brave, Un poltron de sang-froid vaut autant qu'un homme de cœur emporté et colère. Et je tremble de te voir si peu sage , si peu maître de toi-même , quand nous avons contre nous cet insolent bretteur , cette face patibulaire , qui ne s'émeut jamais que pour donner à sa bouche et à son œil une expression hautaine et moqueuse.

Enfin , il te faudra dans quelques heures tout ton

sang-froid , tout ton esprit, tout ton coup d'œil , toute ta force et toute ton adresse : et tu me chagrines horriblement en dépensant d'avance tant d'énergie morale en pure perte,comme une femme nerveuse ou un enfant rageur.

— Tu oublies que je Tai vu de près ce terrible personnage, dit le jeune homme en souriant avec mépris, que je me suis déjà battu deux fois avec lui, une fois à l'épée, et une fois au pistolet, et que par deux fois j'ai tiré du sang de ses veines.

— C'est vrai ; mais par deux fois il t'a blessé, aussi. Grâce à la haine que vous avez conçue l'un pour l'autre dès l'enfance, et à la destinée qui prend un malin plaisir à vous mettre toujours face à face , vous vous êtes rencontrés sur le terrain , cela devait être ; c'est fâcheux , mais qu'y faire ? Il est grandement triste aussi , que vous soyiez cause de rixes incessantes dans le pays, et que vos amis se haïssent presque autant que vousmêmes, ce qui désole notre maire M. Plantin. Mais enfin, dans votre combat â l'épée , vous avez failli vous çnferrer comme deux conscrits ; et lorsque vous avez tiré l'arme à feu , il t'a presque démonté une épaule si ta balle lui a sillonné la tempe. Soit dit en passant, si j'avais été ton témoin dans cette affaire , nous ne serions pas ici à nous dessécher le gosier à force de parler bas en attendant ce hrave Blanchard ; son compte était fait à ce

monsieur, car, de par tous les diables, j'aurais eu soin de te faire tenir en dessous. Mais enfin, puisque tu n'as pas eu l'adresse ce jour-lk de lui planter une bonne prune dans un bon endroit , | songe à bien te tenir pour que ce qui a été différé ne soit pas perdu , et sois homme de sang-froid comme tu es homme de cœur , tron de Tair ! |

— Tout ce que tu dis est vrai , mon bon Cerise; mais sois tranquille, demain je serai naturellement plus calme, étant plus près de saisir ma vengeance; et quel que soit le genre du combat , j'espère que lu seras content de ton fils de lait.

— Surtout , si c'est au pistolet , mire bas !

— Parbleu !

— Et si c'est a l'épée , rappelle-toi ce coup que je t'ai appris.

— J'y songerai.

— Froisse le fer Feinte seconde Un I

deux ! — J'y pense, si nous prenions les fleurets, si nous nous mettions un peu k jouer , dit le garde en se levant ; qu'en dis-tu ?

— Oui, et mon oncle qui dort! et Madeleine qui ne voit que par les oreilles !

— Tu as raison ; mais enfin te voilà un peu plus calme , et je ne suis pas fâché de t'avoir fait la leçon. Pourtant , à te dire vrai

— Tais-toi , dit tout-à-coup Charles en prêtant l'oreille ; il me semble que voilà le galop d'un cheval sur la route. N'entends-tu rien?

— Le garde-champêtre s'avança vers la croisée et se pencha en dehors.

— Parbleu! oui,dit-il, c'est le galop d'un cheval. Il approche, c'est Blanchard sans doute. Cène peut être que lui. Brave garçon, comme il brûle le chemin ! Allons , le voilà qui doit entrer dans l'allée des mûriers; Bixiou jappe à mort. Veux-tu que je descende pour l'éclairer?

— Non , c'est inutile , nous l'éclairerons d'ici; les portes sont ouvertes, il n'a qu'à monter. D'ailleurs il sait les êtres.

Un moment après, un jeune homme, vêtu d'une veste blanche et d'un pantalon blanc, à la physionomie ouverte et animée, mais couvert dépoussière , le front ruisselant de sueur , pâle , tout haletant , entra dans la chambre , jeta à terre son large chapeau de paille, et alla se jeter sur le lit de Charles Giraud.

— Mes amis, dit-il d'une voix entrecoupée, j'ai volé en montant l'escalier; un moment, je vous prie ; laissez-moi respirer pendant quelques secondes. — Charles, mon cher, ajouta-t-il en lui tendant la main, je t'ai fait attendre ?

— Puisque te voilà , je ne me plains plus , lui répondit Charles ; remets-toi et modère ta bassetaille ; songe à mon oncle et à Madeleine.

Blanchard' se vit réduit à faire un signe de la main pour rassurer son ami ; puis ayant re-

pris haleine, il s'empressa de lui rendre compte du résultat de la mission délicate dont celui-ci l'avait chargé. Ainsi que le lecteur Ta déjà compris, Blanchard avait été porteur d'un défi adressé par Charles au comte Anatole de Villiers. Il avait eu en outre carte blanche pour régler les conditions du combat, qui, par suite des scènes dont nous avons parlé dans le précédent chapitre, devenait pour les deux jeunes adversaires une malheureuse nécessité.

Charles et Cerise s'approchèrent du lit sur lequel Blanchard avait fini par s'étendre tout-à-fait. La tète appuyée sur une de ses mains, prenant ses aises en homme qui aimç à conter, il leur fit part en ces termes des incidents de sa visite à la Fauconnière.

C'est le nom de la résidence où M. Anatole de Villiers venait chaque année passer la belle saison.

— Sitôt arrivé au château, dit Blanchard , j'ai noué la bride de mon cheval à l'un des anneaux de fer du perron. La grande porte était ouverte, je suis entré, j 'ai demandé à parler au maître du logis.

On m'a introduit dans la grande galerie , qui est, ma foi , une belle pièce , décorée avec élégance , et

qui, je ne sais pourquoi, était magnifiquement illuminée.

Peu s'en est fallu qu'on ne m'ait fait faire antichambre.

Figurez-vous que je l'ai attendu au moins cinq minutes 1 Enfin il est arrivé , et avec cet air froidement poli que vous lui connaissez , avec ce sourire moqueur qu'il a , depuis l'enfance , appris à ses lèvres pâles , il m'a salué profondément, puis il a ordonné à son groom , qui se trouvait là , d'avancer des sièges; après quoi il a congédié le laquais en herbe.

Quand nous nous sommes trouvés seuls , il a tourné vers moi son visage blafard et sa raide personne, et sans me dire une seule parole, il s'est mis k cligner les yeux , à sortir la langue et à se lécher la bouche et la moustache , ce qui signifiait clair comme le jour : vous m'ennuyez, mais je vous écoute ; allez, ne vous gênez pas.

Parole d'honneur, si je n'avais pas été Ik pour toi, je ne sais pas ce que j'aurais fait.

N'importe, le devoir Ta emporté sur mon juste ressentiment, et je lui ai annoncé que tu désirais avoir raison de l'insulte qu'il t'avait faite ; qu'il ne devait pas être question , cette fois, d'une simple rencontre; que tu lui laissais, du reste, le choix des armes, à la condition expresse qu'il ne s'agirait pas d'un duel ordinaire, mais bien d'un combat à outrance, sans grâce ni merci, k mort enfin.

— Bien, bien 1 Blanchard, mon brave I s'écria Charles , dont la physionomie exprima un vif sentiment de satisfaction. Voilà qui est parler !

— Attends , reprit Blanchard , attends ; tu n'es pas au bout. Quand j'ai eu fini , il a pris pour me répondre une attitude plus. décente et plus recueillie.

Il a parlé long-temps.

Il m'a dit qu'il tenait peu à la vie et qu'il serait à désirer pour toi qu'elle te fût aussi indifférente qu'à lui-même, puisque probablement dans vingt-quatre heures l'un de vous deux ne serait plus qu'un cadavre.

Il a ajouté que puisque tu avais lacourtoisie de lui laisser la liberté dans le choix des moyens de destruction que vous deviez employer l'un contre l'autre, il acceptait avec d'autant plus de plaisir cette offre, qu'il désirait depuis long-temps se passer une fantaisie presque neuve et assez piquante en fait de duel.

« -Figurez-vous, m'a-t-il dit, mon cher M.

Blanchard, que je me suis battu dans ma vie de trente-six façons différentes : à l'arme blanche , au pistolet, à \ingt pas , à dix pas , à brûle-pourpoint, bien qu'il n'y ait plus de pourpoint même dans les représentations des comédies de Molière; — je suis ennuyé de fafte des parties de ce genre-là, c'est usé jusqu'à la corde; il me faut absolument du nouveau:

à jouer ma vie encore une fois, je veux le faire d'une manière originale ,. ou pas du tout. 9

— Où voulait-il en venir? s'écria Charles, que Tampleur du récit de Blanchard et tous ces détails qu'il considérait c<Hnme inutiles, commençaient à impatienter.

— Nous y voici, répondit Blanchard. Tu me demandes : où il voulait en venir ? c'est ce que je me suis fait l'honneur de lui dire à lui-même. Alors il m'a développé une proposition fort simple, il est vrai, et d'une exécution facile, maisquejeconsidère comme une folie , une farce , une impiété , et qu'à moa avis tu ne saurais accepter.

— Qu'est-ce à dire, Blanchard ? répliqua Charles: est-ce que je ne suis pas lié par ma parole ? Ne suisje pas à sa disposition ? J'ignore ce que tu vas me rapporter en son nom, mais je jure, par la mémoire de mon père, que j'accepte d'avance ce combat, de quelque nature qu'il puisse être , eût-il le caprice d'essayer du duel indien.

— Mais, s'écria Blanchard, il ne s'agit pas même de ces combats qui consistent à imposer a son ennemi l'obligation de se porter les coups et les blessures qu'on se fait à soi-même , ce n'est pas même un combat , c'est un suicide qu'il te propose .

— Un suicide 1 vrai ?

— Tout bonnement: il veut, ce fat, ce misérable fou , ce stupide modèle d'excentricité , que sans

croiser le fer, sans échanger une balle de pistolet, tu acceptes les chances d'un combat à mort : il veut enfin , que vous laissiez au hasard , aux dés , aux cartes, aune pièce de cinq francs jetée en l'air, le soin de décider lequel de vous deux devra se brûler la cervelle. Voilà ! Penses-tu encore que ce soit là une proposition acceptable ?

— J'avoue, dit Charles, que j'aimerais mieux l'avoir devant moi , la pointe de mon épée dirigée vers sa poitrine; en le frappant ainsi ma sastifaction serait complète, tandis que s'il se tue lui-même...

— Ah I j'oubliais, reprit en souriant Blanchard, qui se refusait à croire que son ami se prêterait aux vœux ridicules que lui avait exprimés M. de Villiers, il a prévu ce cas: «—Vous sentez, m'a-t-il dit en se dandinant sur son fauteuil, que si le vainqueur désire par impossible savourer toutes les douceurs de la vengeance , jouir du charmant spectacle de son adversaire privé de la vie , brisé et sanglant , rien n* empêche qu'il se donne la joie de contempler et même d'insulter son cadavre. En agissant ainsi nous aurons l'avantage de ne pas compromettre la jeune personne qui s'est trouvée mêlée par un hasard fâcheux à notre querelle, et je remplis, à certains égards du moins, la promesse solennelle que j'ai faite à mon père mourant de ne pas rougir ma main du sang de celui qui vous envoie. — Après cela , ma détermination est

irrévocable. Je plaindrais votre ami si, après m'a voir laissé toute latitude pour ce qui est du genre decombat ou, si vous voulez, de mort,que nousdevons^ adopter, il croyait pouvoir retirer sa parole à Taide de prétextes indignes d'un homme de cœur. — Il ne fera pas cela, parce qu'il est brave, a ajouté cet extravagant ; mais s'il ne remplissait pas mooattente et qu'il se laissât gagner par les arguments que ne manquerait pas de suggérer k un autre l'esprit de conservation, veuilles lui dire qu'âmes yeux il ne sera plus qu'un homme déshonoré. » — Je te rapporte tout, Charles, s'écria Blanchard , sans rien omettre, sans rien atténuer , parce que mon devoir est de ne te rien cacher ; mais je le fais avec une confiance entière , même malgré ton serment de tantôt, parce que je te déclare qu'à mes yeux et aux yeux du monde entier, tu ne dois pas^ accepter ces propositions insensées. Parlez, Cerise, n'êtes-vous pas de mon avis ?

— Sur ma conscience, dit Cerise, mon fils, ce particulier est fou, et M. Blanchard a raison. Xous n'avons qu'à faire connaître la chose pour le^ rendre blanc comme neige et le couvrir de ridicule. Dans le 37* de ligne, où certes se trouvaient de fières moustaches, je te prie de le croire, on aurait ri au nez de celui qui se serait permis de pareilles rodomontades, au lieu de saisir honnêtement un briquet. Allons , allons , c'est un malheur , mon

ami, mais ta vengeaDce t'écbappe. Adieu , il est temps d'aller nous coucher. Venez, M. Blanchard, vous avez besoin de repos, vous aussi.

^ Un moment, dit Charles en les saisissant ch^h caa d'une main ; C'est donc votre opinion à tous dieux que je ne dois pas tenir compte des propositions de M. de Villiers?

— Certainement, répondirent-ils ensemble en cherchant à se dégager de son étreinte.

— Connaissez donc la mienne à présent— Blanchard, veux-tu me rendre un service ?

— Est-ce que cela se demande ?

— Eh bien! répond&-moi: a-t-il dit qu'il t'attendait encore cette nuit ?

"Il doit veiller jusqu'à trois heures du matin.

— En ce cas, nous avons le temps. Donne-moi une nouvelle preuve d'amitié : remonte à cheval tout de suite et va dire à M. de Villiers que je serai heureux de faire demain sa partie d'écarté. Nous nous réunirons au Café de Minerve. Ses témoins et vous , mes amis , serez seuls dans la confidence. Dis-lui que nous jouerons ce qu'il sait en parties liées : — de trois, deux. Et maintenant, mon cher Blanchard , et maintenant, mon bon Cerise, il est temps de nous séparer. Adieu ; songez que j'ai besoin de vous demain matin.

Le garde-champêtre et Blanchard se retirèrent consternés.

Blanchard, sur le point de piquer des deux, tendit en soupirant la main à Cerise, qui la serra , sans ïffononcer une parole et ensuite prit tristement le chemin de B

De son côté, Blanchard se mit à galopper dans la direction du domaine de la Paueonnière , l'âme troublée des plus sombres pressentiments, et cherchant vainement dans sa tête quelque moyen honorable d'empêcher cet abominable duel.

Personne n'ignore que le premier café qui s'offre à l'étranger fesant son entrée dans la ville de B.... si paternellement administrée, à l'époque où se passait notre histoire, par Thonorable M. Plantin , c'est rétablissement connu sous le nom de Café de Minerve.

A portée des bureaux des voitures publiques , situé sur le côté le plus régulier et le mieux bâti de la place des Bourreliers, ce café, tenu de père en fils par les Galibert, doit en partie à son heureuse position la prospérité remarquable dont il jouit depuis nombre d'années.

Il est vrai de dire que les Galibert administrent leur établissement avec autant d'intelligence que

de sagesse. Ils ont toujours eu à cœur de mériter le haut patronage de la déesse qui se montre au milieu de leur enseigne, le casque en tête, d'une main tenant la Innce et de l'autre s'appuyant sur la terrible égide, au centre de laquelle grimace Thorrible tête de la Gorgone.

Cette peinture avait , à son apparition , excité -/lans la ville de B.... une sensation des plus vives. Les hommes avancés se plaisaient à y voir un signe évident de progrès ; c'était le premier pas dans la voie des améliorations morales, matérielles et intellectuelles où B.... allait décidément entrer ; il était impossible de prévoir où s'arrêterait l'essor industriel et artistique d'une ville où les peintres d'enseigne — la Minerve était due à un pinceau b...en •— donnaient des preuves d'un pareil talent. Les cafés de Marseille , s'écriaient orgueilleusement les B....ens , n'ont rien à comparer à notre Minerve I

Aujourd'hui cet ouvrage, comme toutes les choses de ce monde dont le mérite a été exagéré dans le principe, n'excite plus k beaucoup près le même enthousiasme. Quelques rares amis des arts l'honorent seulement , en passant , d'un regard de complaisance. Il est vrai que le morceau s'est singulièrement détérioré sous le rapport du coloris ; la chaste fille de Jupiter se dérobe presque aux yeux de l'observateur sous les nombreuses cou-

ches de vernis qui la recouvrent, et lorsqu'on songe qu'elle est depuis si long-temps exposée à toutes les intempéries de l'air, à la pluie, à la poussière, à l'action chimique des rayons du jour, on se sent disposé à rindulgence ; on n'a pas même le courage de formuler une critique à rencontre de la tête de la Gorgone, qui ne ressemble pas mal, avec la riche chevelure de serpents dont le peintre l'a dotée, à un crabe qui se prélasse au soleil.

L'intérieur du café se compose d'une première pièce assez grande, ornée de glaces dont les dorures sont malheureusement beaucoup ternies, et dont la tapisserie noircie, culottée comme la pipe d'un lieutenant en retraite, offre un problème insoluble à celui qui , k l'aide de savantes inductions, essaierait de découvrir quelle a été sa couleur primitive.

Dans une arrière-salle plus vaste se trouve le billard, qui a eu aussi ses succès et ses jours de gloire lors de la dernière restauration de rétablissement ; mais dont Tétat actuel n'est pas , je me permets de le dire, en harmonie avec la renommée justement acquise du café. Par son tapis déplorablement usé et recousu en maint endroit, par ses blouses larges et béantes, par ses bandes peu élastiques, ce billard semble remonter k l'époque où florissaient à Marseille Destinval et Pilot,époque où les blocs étaient encore en faveur, où les raffr

nements de la queue émoussée et des eff^s de recul étaient inconnus , et où les billes étaient re^ cueillies dans des poches en filet.

Au premier étage, rétablissement possédait une autre pièce dont l'entrée n'était guère permise qu'aux habitués et aux consommateurs de distino* tibn. il est vrai que c'était là que se fesait.la partie d'écarté et que se taillait le joyeux baearra. Les Galibert avaient leurs motife pour dérober le speotacle de ces jeux défendus à l'œil, peu vigilant du reste, de l'autorité locale.

Telle était alors et telle est aujourd'hui laMinerve avec quelques couches de fumée de plus sur les murs et sur les bordures des glaces , au point de vue purement extérieur. Quant à l'esprit, à la couleur politique de l'établissement , grâces à la prudence innée des Galibert , et c'est là le plus grand éloge qu'on puisse faire de leur habileté, le Café de Minerve était un terrain neutre , un lieu de bon accord et de fusion, où les hommes les plus remplis de haine les uns contre les autres déposaient en entrant leurs rancunes et leurs inimitiés^ pour ne songer qu'à savourer les excellentes consommations de rétablissement, à faire la poule, à gagner ou à perdre leur argent sur un tapis plus ou moins vert.

Royalistes, républicains, partisans du gouvernement, pénitents blancs , pénitents bleus , amis de^

Charles , amis d'Anatole , tout ce qui au dehors se haïssait, se maudissait, se querellait, se battait, tout ce qui se plaisait à créer des angoisses incessantes à M. Plantin , avait du moins l'air de fraterniser , sous la bienfaisante et pacifique influence des maîtres du Café.

On faisait seulement assaut d'amabilités et de compliments quand paraissait la gracieuse Nanette Galibert, une des plus fraîches , des plus rieuses et des plus sages filles de l'endroit.

C'était sans doute à cause du caractère particulier de ce café que Charles l'avait désigné comme devant être le théâtre de cette folle partie d'écarté où son adversaire et lui devaient mettre leur vie pour enjeu.

L'horloge à coucou du Café de Minerve marquait onze heures et quelques minutes, lorsqu'un jeune homme en veste et en casquette, mais dont la chaussure fine etlatoiletterelativementdistinguée, accusaient une certaine aisance rustique , entra bruyamment dans le café en chantonnant , ouvrant et refermant avec violence le vitrage , de manière à inspirer des alarmes à M"" Galibert la mère , qui accourut, son tricot k la main, du fond de la pièce où se trouve le billard , pour voir qui compromettait ainsi la partie fragile de sa devanture.

— Ah! c'est vous, M. Achille Mulot? dit M"*"

Galibert avec un peu d'humeur; j'ai cru, Dieu me pardonne, que vous aviez brisé nos vitres. Peuton être tapageur comme ça ?

— Que voulez-vous , maman Galibert, répliqua le faraud, il faut que jeunesse se passe. J'aime le bruit, c'est plus fort que moi ; il faut que je me produise, il faut que l'on sache que je suis-là , morbleu I Le bruit c'est ma vie, c'est mon bonheur, ajouta-t-il en posant sa casquette sur l'oreille d'un air de crânerie et d'insolence , et ceux à qui ça ne plaira pas n'ont qu'à le dire , je leur répondrai.

M. Achille Mulot se mit à parcourir fièrement de rœil toutes les tables et tous les recoins du café, comme pour chercher un auditeur ; mais sa bravade n'eut et ne pouvait avoir aucune espèce de résultat, attendu qu'il n'y avait dans ce moment-lk pour lui répondre qu'un vieux bourgeois tout-à-fait sourd, plongé dans la lecture du journal, et une bonne femme en grand deuil qui ^prenait tristement son chocolat dans un coin.

— Sainte mère du bon Dieu! s'écria M"* Galibert, quel homme vous êtes! toujours des batailles, toujours des affaires ! Comme vous ressemblez peu à

ivotrepère, ce bon M. Mulot! un vrai Saint-Joseph. .11 me semble que je le vois, avec ses lunettes et sa lévite café au lait, lisant la Quotidiennekceite table; -pauvre homme !

— Les jours se suivent et ne se ressemblent pas , maman Galibert ; mon père était bon, moi , je suis susceptible ; voila raffairel

— Susceptible? dites que vous êtes un mauvais garnement , ce sera plus vrai, dit la bonne femme.

Qui le croirait? loin de se fâcher de cette qualification passablement familière , M. Achille Mulot en ressentit une véritable satisfaction intérieure.

Le pauvre garçon était tout autre que ce qu'il voulait paraître ; c'était un de ces hommes qui ont la triste manie de croire que la réputçition de querelleur et de duelliste est une chose digne d'envie. Doué d'une bravoure fort équivoque , il s'étudiait à créer autour de lui une sorte d'illusion de terreur bonne à impressionner les femmes et les gens inoffensifs.

Était-il question d'un duel , il était toujours là ; sa tactique consistait à se faire choisir pour témoin par l'un des deux adversaires ; alors son nom se trouvait mêlé au récit du combat qui courait par la ville, et il n'en voulait pas davantage pour entretenir à bon marché , dans le public , sa réputation de batailleur.

Ce n'était laque le côté ridicule de ce singulier personnage, en voici le côté odieux :

11 avait compris que le prestige dont il s'entourait devait diminuer ou grandir en raison des conséquences plus ou moins fatales des affaires

auxquelles il assistait ; aussi saisissait-il de préférence celles où il y avait le moins de dianees d'accommodement. Voyait-il un duel sur le point de s'arranger, il se plaisait à envenimer la querelle. Sur le terrain, il se montrait intraitable à Tendroit des conditions du combîrt.

Il fallait l'entendre , par exemple , déclarer d'un ton hautain , après un échange de coups de pistolets sans résultat, qu'on devait recommencer » soit pour une raison ou pour une autre, stimulant ainsi avec une indigne perfidie le sentiment de Fhonneur ou , si l'on veut , de la vanité chez les deux adversaires qu'il était de son devoir d'apaiser; si bien qu'il était extrêmement rare que dans les affaires où il servait de témoin il n'y eôt pas de sang répandu, ou même que ses amis désolés ne rapportassent pas en ville un cadavre.

Mais lorsque les rôles étaient changés, et qu'an lien de figurer comme simple témoin , il se trouvait acteur principal dans un duel , les choses ne se passaient pas ainsi. Alors c'était merveille de voir comme les affaires se terminaient d'une façon pacifique , et comme il se montrait de bonne con>position sur l'article des concessions.

On conçoit , d'après cette simple esquisse de son caractère , que M. Achille Mulot ne dut pas se trouver bien mortifié du reproche que lui adressait M"' Galibert.

Il se contenta, pour la forme, de s'écrier en se rengorgeant et en caressant amoureusement, du bout des doigts sa barbe et ses moustaches, de l'air d'un homme grandement scandalisé :

— Ah! maman Galibert, ah I diable! que dites*» vous là?

Puis il s'approcha d'une glace et se mit à contempler son visage avec une douce complaisance, se fesant des mines, prenant des poses, époussetaat à petits coups sa chère barbiche et son gilet , et ranimant le nœud affaissé de sa cravate.

Il faut que vous sachiez qu'il était un pey Narcisse; ce défaut brochait sur l'ensemble de ses mauvaises qualités.

Comme il s'occupait du soin de sa personne avec une fatuité qui fesait hocher la tête à la mère Galibert , le vitrage s'ouvrit et quatre gaillards bien découplés firent irruption dans l'établissement :

— Faites-nous servir du café et de l'eau-de-vie, mère Gai ibert,ditrundeceshommes,drôleàla voix rude , aux formes athlétiques, et dont l'extérieur, ainsi que celui de ses compagnons, indiquait cette espèce de mauvais sujets, fléaux des petites villes, un peu paysans , un peu braconniers, joueurs , lutteurs , coureurs de profession, et beaucoup mieux disposés à faire le mal que le bien ; — nous avons besoin de prendre des forces.

T- Eh ! qu'est-ce qui vous arrive ? répliqua la maîtresse du lieu , après avoir donné ses ordres pour satisfaire leur désir. Y aurait-il encore du bruit et des coups , comme hier ? C'est fort qu'on ne puisse pas vivre tranquille dans ce pays-ci !

— Ne vous fâchez pas , mère Galibert , dit le jeune homme , il ne s'agit pas de se battre. 11 y a encore un prix de course et un prix de saut à distribuer cette après-midi, et nous voulons les gagner ; voilà tout. Mais tiens , voilà M. Achille I Comment ça va, M. Achille? Vous vous portez bien?

— Bien , Simian , et vous ? dit notre amateur de duels, peu flatté de l'apostrophe , et s'étudiant toutefois à prendre un air amical , Simian et ses amis étant non-seulement des gens auprès desquels il avait jugé depuis long-temps inutile d'essayer son système d'intimidation , mais qu'il avait intérêt à ménager.

— Moi , ça ne va pas bien mal , reprit le drôle qui, voyant la mère Galibert s'éloigner, fit signe à Achille de se rapprocher. Voulez-vous prendre quelque chose avec nous ?

— Non, merci, Simian ; j'ai déjà consommé.

— Alors c'est différent. Mais , dites-moi, ajouta le braconnier à voix basse en se penchant vers Achille, n'avez-vous rien entendu dire de M. Anatole et de M. Charles ?

— Rien depuis hier, répondit Achille.

— Alors vous n'êtes pas au courant , dit Simian en avalant d'un trait un verre d'alcool et en s'en versant un autre immédiatement.

— Que s'est-il donc passé ? dit Achille singulièrement vexé d'être pris en flagrant délit d'ignorance , dans une afiaire de ce genre.

— Il y a qu'ils doivent s'être battus ce matin et qu'à l'heure qu'il est il doit y avoir eu mort d'homme ou à peu près, dit tranquillement le colosse en ingurgitant son second petit verre.

— Est-ce possible ? pensa Achille consterné, en parodiant à sa manière le mot d'Henri IV à Grillon: je suis volé I

— Hier, reprit Simian à voix basse de peur de mettre les gens du café dans la confidence, un peu avant minuit , Pierre, que voilà , revenait de la ferme de son cousin lorsqu'il a vu s'avancer vers lui un cavalier courant à bride abattue dans la direction de la Fauconnière. Bien que le cheval et l'homme aient passé près de lui comme un tourbillon, il a parfaitement reconnu M. Blanchard. Où allait-il de ce train , à pareille heure? si ce n'est porter a M. Anatole un cartel de la part de M. Charles, comme c'est d'usage chez les messieurs , qui feraient bien mieux , quand ils ont des raisons, de se donner quatre coups de poings et d'aller boire un coup après ajouta-t-il par forme de ré-

flexion philosophique , que de se couper la gorge avec des épées ou de se casser la tête avec des pistolets !

— Blanchard ne pouvait , en effet, que porter un cartel, dit Achille tout pensif; et vous avez raison, Simian, il s'est passé quelque chose.

—Et puis, ajouta Simian en désignant un autre de ses camarades , monsieur, en se retirant à son moulin vers la même heure , a rencontré le garde champêtre qui revenait sans doute du Pin-Vert. Le vieux renard était tellement plongé dans ses réflexions , qu'il n'a pas fait attention à lui. Vous voyez bien qu'ils se sont concertés tous les trois au Pin- Vert, et que ce n'est pas pour plaisanter que M. Blanchard s'est mis en campagne au milieu de la nuit ; suffit ! S'ils se sont battus, le Charles a dû passer un mauvais quart d'heure. Croyez-moi , nous verrons bientôt ce gueux de Cerise, avec ses contraventions, porter ToreiUe basse , et ce fanfaron de M. Blanchard changer de ton à l'avenir. Qu'est-ce que vous en dites , vous , M. Achille ? Vous n'êtes pas leur ami de ces gens-là, pas vrai? dit l'irascible Simian , fesant cette réflexion d'une manière un peu tardive et en le regardant de travers.

Achille aurait-il eu le projet de garder entre les deux partis une prudente neutralité, que le geste et le regard significatif de Simian lui au-

raient fait sentir la nécessité de prendre couleur à rinstant même ; pourtant, comme il s'était depuis long-temp déclaré partisan du comte Anatole dont la qualité de gentilhomme et la grande réputation de duelliste , répondaient mieux à ses intérêts , il n'eut pas de peine h se composer une attitude et un air de tête, accusant la dignité blessée, et de prononcer un :

— Eh ! Simian ! qui lui rendit la confiance un instant ébranlée du terrible braconnier.

Achille, malgré son nom tout hellénique, n'était pas un Grec dans les remparts de Troie.

— A présent , reprit Simian , de vous dire où et comment ils se sont battus, c'est ce qui m'est impossible ; mais , je vous le répète , je suis bien tranquille sur l'issue de l'affaire. Je ne prétends pas que M. Charles ne soit pas un bon homme; on ne peut pas soutenir le contraire, il a de l'estomac, il l'a prouvé plusieurs fois; mais il faut convenir qu'il a trouvé dans M.Ie comte un particulier qui ne boude pas. Bagasse ! épée , pistolet, bâton, il est maître toujours. Figurez-vous que tout mistoulin que vous le voyez, il est aussi dur que nous autres. S'il t'allongeait un coup de poing , mon cher Lerouge , dit-il à l'un de ses compagnons , espèce de dogue humain , dont l'épaisse encolure , les pommettes saillantes , les muscles énormes accusaient une force herculéenne , tu croirais recevoir

Fataut d'uue barre de fer. Ah ! ce n'est pas pour dire , M. Charles est mal tombé ! Quoi qu41 en soit , nous sommes là et si en apprenant quelque mauvaise nouvelle , ses amis voulaient faire les çaéchants , nous vengerions Jean le Lutteur.

-- Je le crois comme vous , Simian , dit Achille eu se levant et singulièrement préoccupé , mais ne pensez-vous pas qu'il serait bon d'aller aux renseignements ? 11 faut enfin que nous connaissions le résultat de l'affaire

11 n'eut pas le temps d'achever sa pensée, qu'un bruit de voix, mêlé d'éclats de rire stridents, se fit entendre derrière le vitrage, sur la place et bientôt, à la grande stupéfaction d'Achille Mulot et de l'honorable compagnie dans laquelle il se trouvait, la porte s'ouvrit , et M. Anatole de Villiers et M. Charles Giraud entrèrent dans le café braa dessus bras dessous.

Un observateur superficiel qui aurait vu ces deux jeunes gens appuyés l'un sur l'autre , et causant familièrement ensemble , aurait pu les croire bons amis ou du moins dans les meilleurs termes , malgré la gaîté peut-être un peu forcée d'Anatole et l'expression de fierté rigide fixement imprimée sur les traits mâles de Charles.

Mais il aurait fallu qu'il fût bien aveugle pour ne pas lire sur la physionomie de Blanchard et de Cerise , qui les suivaient, le témoignage irrécu-

saWe des plus douloureuses pensées , malgré le dessein évident de cacJier leurs impressions sous unair d'indififérence.

D'un commun accord, les deux jeunes adversaires , pour donner le change sur leurs projets et empêcher de nouvelles collisions entre leurs amis, avaient résolu de se montrer ensemble

dans les rues de B ; et puis de la sorte ils

isolaient encore davantage de leurs débats le nom de Mlle. Duplessis.

Un troisième personnage entra avec eux.

C'était un monsieur de haute taille, raide, boutonné jusqu'au menton, décoré, orné de cheveux et dti moustaches grises, et qui, bien que borgne, n'était pas sans se montrer sous d'assez beaux dehors.

Ce monsieur était connu dans la contrée sous le nom du major Hardi.

Il remplissait tout simplement à la Fauconniers l'emploi de parasite ; il jouait auprès de M. Anatole de Villiers le rôle que Walter Scott donne au capitaine Gregengelt, le complaisant du laird de Buclaw, dans l'admirable roman de la Fiancée de Lammermoor.

C'est cet homme que M. de Villiers avait choisi pour être un des témoins de la partie qui allait s'engager.

M. de Villiers , qui ne laissait jamais échapper «ne occasion de faire de la popularité, salua gra-

•^e-îB^'

cieusemeiU Achille et donna une poignée de main à Simian , qui resta k la fois confus et enchanté d'un si grand honneur.

Puis il dit des choses charmantes à la mère Galibert, s'informa de la santé de Mlle. Nanette qu'il regrettait de ne pas trouver dans le café et pria instamment la bonne dame de le rappeler au souvenir de son fils absent de B depuis quelques jours ; enfin, il alla rejoindre Charles, Cerise, Blanchard et lemajor qui étaient montésau premier étage, tandis qu'il s'amusait à refaire la-bas la scène de don Juan accablant M. Dimanche d'attentions et de prévenances.

— C'est incroyable, dit Achille ; il paraît que les voilà tout-à-fait rapatriés. Qui aurait dit cela ?

— Sans doute , dit Simian , M. Charles aura fait des excuses.

— Que diable dites-vous , mon brave Simian ?

s'écria Achille qui , avec certains interlocuteurs avait toujours le soin de mettre un^correctif à ses formules de contradiction , — des excuses pour avoir reçu un soufflet , et cela en face de toute la ville , ce serait du nouveau ! Il y a de l'inexplicable là-dedans , ou il faut croire que certains crânes ne valent pas deux sous. Je sais ce que c'est qu'une afl'aire d'honneur, moi !

— Ils se sont peut-être donné quatre coups de poing, hasarda Lerouge, qui , les coudes sur la

table , tenait dans ce moment-là les yeux fermés eu savourant la fumée d'une immense cigare de la régie, et voilà qu'ils sont une paire d'amis.

Impossible de rendre la nuance de mépris accompagnée d'un imperceptible mouvement d'épaules, qui se peignit sur les traits d'Achille.

11 allait répondre , lorsqu'il entendit la voix vibrante d'Anatole qui criait assez cavalièrement dans l'escalier :

— Ma chère M"" Galibert , servez-nous, s'il vous plaît, notre ami M. Achille Mulot; nous avons à lui parler.

— Allons , dit Simian a celui-ci en le poussant par les épaules , M, le Comte vous demande.

Les façons dont on usait envers lui n'étaient guère agréables au brave Achille ; mais il dut se résigner, vu le caractère et l'humeur de ceux qui se les permettaient :

— Je prendrai ma revanche sur d'au très, pensat-il , et il se rendit sans mot dire auprès de ces Messieurs.

Sitôt qu'il fut entré dans la salle, Blanchard alla fermer la porte à clé.

Achille trouva Charles assis devant une table , occupé tranquillement à déchirer les enveloppes de deux jeux de cartes.

— Monsieur, lui dit M. de Villiers , qui souriait en lisant sur son visage l'impression d'un grand

étonnement mêlé d'inquiétude , je me vois foreé de vous déranger peut-être , parce que je suis un étourdi, et qu'au lieu de deux témoins, je n'en ai amené qu'un seul. Il faut que vous sachiez que ce n'est pas une partie ordinaire que nous allons faire ; c'est un duel à mort , ne vous déplaise , qui va avoir lieu entre M. Giraud et moi.

Achille recula épouvanté.

— Oui , monsieur , reprit-il , et en guise de pistolets, de poignards oud'épées, nous aurons ces cartes. C'est original , n'est-ce pas ?

Puis il exposa les conditions du jeu.

—Un homme intelligent comme vous, ajouta-t-il, n'a pas besoin qu'on l'endoctrine davantage. Il est bien entendu que ceci est un secret entre nous six , et que ce secret ne devrait être divulgué q»e ■dans la supposition impossible a admettre , où le joueur malheureux ne paierait pas sa dette dans ies vingt-quatre heures. Ainsi, monsieur, regar- •ëez-nous et faites silence , s'il vous plaît , car il serait plus que jamais fâcheux , pour les joueurs , de perdre quelque point par la faute de la galerie.

Achille , au comble de la surprise et de Tefifroi, jugea, à l'aspect sinistre des physionomies qui l'entouraient , que ce qui se passait s©us ses yeux n'était point une plaisanterie. Sans songer à présenter aucune objection , ni à se révolter con-

tre la façon étrange dont on disposait de sa personne , il prit machinalement sa place h côté du major, derrière le siège d'Anatole.

La partie ne fut ni bruyante ni mélodramatique; ce qu'elle offrit de plus remarquable, ce fut le calme qui y régna. Les pensées de haine et de mort furent refoulées au fond de toutes les poitrines, et ce fut avec une aisance parfaite qu'Anatole et Charles battaient les cartes fatales qui contenaient l'arrêt de leur destinée.

On eût dit qu'il s'agissait de perdre ou de gagner quelques louis , d'un enjeu insignifiant. Ces jeunes fous fesaient étalage de stoïcisme, et de fait la bonne opinion qu'ils devaient se donner l'un à l'autre de leur sang froid en face du danger, était le seul bénéfice qu'ils pussent se promettre dans cette circonstance.

Pourtant , si quelqu'un fût venu leur dire que ce qu'ils croyaient une partie si neuve , si originale , une épreuve inouïe de bravoure , n'était qu'un simple plagiat; s'ils eussent été bien per-

suadés qu'ils n'avaient pas le mérite de l'invention, bien qu'on ne pût leur refuser celui du courage , peut-être leur foi en eux-mêmes eût-elle été ébranlée.

Peut-être eussent-ils d'un commun accord jeté les cartes avec dédain.

Malheureux Blanchard, dont le visage exprimait, pendant les funèbres apprêts de cette partie, toutes les angoisses du désespoir, toi, qui te creusais le cerveau depuis plusieurs heures à chercher un moyen de tirer ton ami de la situation où il se trouvait, pourquoi n'avais-tu pas vu jouer Mademoiselle de Belle-Isle ? Mieux que tous les sanglants projets de violence que tu roulais dans ta pensée , un mot t'eût suffi pour tuer par le ridicule l'exaltation de ces deux insensés.

Mais Blanchard ne connaissait pas le bel ouvrage que je viens de citer ; il ne pouvait leur dire qu'ils n'étaient que de méchants parodistes de Richelieu.

Anatole avait , en principe , montré une carte supérieure à celle de Charles.

Il eut la donne.

— Si monsieur veut? dit Charles, après avoir examiné son jeu.

— Veuillezjouer, Monsieur, répliqua Anatole de Tair d'un homme qui se risque et qui veut donner il entendre qu'il n'a pas de fort belles cartes.

(1 calandregeait.

Car il avait un joli jeu de règle.

Mais Charles avait le roi d'atout , un roi et une dame.

Il fit trois levées et marqua trois points.

Anatole ne s'émut pas le moins du monde de ce début.

— Cela promet, dit-il en se renversant nonchalamment sur le dos de son fauteuil , tandis que Charles donnait les cartes.

Après avoirvulessiennes, le comte jeta sournoisement les yeux sur Cerise et sur Blanchard, qui étudiaient d'un œil avide le jeu de son adversaire. 11 découvrit sur leur visage que les cartes n'étaient pas très-belles cette fois. En effet, leur attention soucieuse trahissait la valeur équivoque du jeu de Charles. Cependant, il lisait une si ardente sollicitude sur ces deux physionomies énergiques et franches, qu'il ne pût s'empêcher de faire un amer retour sur lui-même :

— Personne ne m'aime ainsi î pensa-t-il.

De fait , la physionomie du major Hardi n'avait jamais été plus impassible que dans cet instant de crise.

Si de temps à autre il hochait la tête en frisant sa moustache d'un air mécontent , c'est qu'il songeait que la chance tournant contre Anatole , il serait privé pour toujours d'avoir sa part des excellents dîners du château. L'anxiété

qu'éprouvait ce grave personnage, jeté au milieu de tant d'émotions violemment comprimées, prenait sa source dans la crainte de se trouver de nouveau réduit au maigre ordinaire de sa maison ou au régime équivoque du restaurant.

Quant à Achille Mulot, il n'était pas encore bien remis de la secousse morale que lui avait causée son intervention forcée dans une affaire aussi délicate. 11 en était à se demander s'il devait s'applaudir ou regretter d'y être impliqué ; maisk coup sûr le moindre de ses soucis était de savoir qui l'emporterait de l'un ou de l'autre des deux joueurs.

Seulement il avait le soin d'éviter, en ayant l'air de suivre avec attention le jeu d'Anatole, le regard de Blanchard, qu'il savait avoir une dent contre lui. Blanchard , ainsi que tous ceux qui étaient autour de la table, l'avait percé à jour depuis long-temps. Il ne l'aimait pas.

A diverses reprises, il lui avait décoché, dans les lieux publics, de ces mots amers et méprisants qu'un duelliste de profession comme lui, aurait dû relever avec empressement; il lui avait mis vingt fois, comme on dit, le parti en main; mais loin de ramasser le gant, le prudent Achille avait toujours fait la sourde oreille. Il s'empressait de se retirer du lieu ou Blanchard se trouvait , et allait faire l'insolent et le hâbleur autre part, à

rencontre de personnes d'un naturel plus facile à manier.

— J'écarterai , monsieur , dit Anatole ?

— Jouez, M. le comte, s'il vous plaît, répondit Chartes.

Cette fois oe fut Anatole qui marqua trois points: il avait à son tour le roi.

— Tout le monde est sur le pont , fit observer Charles , comme s'il jouait en amateur et qu'il prît autant d'intérêt a la partie de son adversaire qu'à la sienne. Nous pouvons l'un ou l'autre avoir une manche d'un seul coup.

— En effet,monsieurilfautvoir,reprit le comte. Mais, parbleu ! j'y songe : si nous fumions? Major, ajouta-t-il, vous avez toujours votre provision sur vous, offrez donc des cigares h ces messieurs.

Le major tira gravement de la poche de sa redingote un précieux étui de l'Inde en paille tressée , dont il s'était tout bonnement passé la fantaisie à la Fauconnière, l'ayant trouvé sur un meuble, dans le cabinet d'Anatole, et se l'étant approprié sans façon; il offrit des cigares à la ronde.

— C'est du pur Havane , messieurs , fit observer Anatole ; vous m'en direz des nouvelles. Mon cher M. Mulot, pardon, ajouta-t-il, il y a, je crois, des allumettes chimiques sur la cheminée, voyez ; c'est cela , merci , vous êtes un homme charmant !

Chacun alluma son cigare.

— Que de cérémonies 1 murmura alors Cerise à l'oreille de Blanchard ; il me prend une furieuse envie de jeter ce cigare à la figure de cet insolent , de lancer un coup de pied à cette table maudite .et de tomber sur eux à grands coups de poing pour en finir.

— Silence, Cerise! répondit Blanchard ; songez que l'honneur de notre ami exige que nous soyions dignes comme lui.

— C'est égal, dit le brave garde-champêtre, dont les idées sur le point d'honneur n'étaient pas encore arrivées a un degré de raffinement tel qu'il admît sans objection cette façon bizarre de vider une querelle , tout ce qui se (^asse ici me vieillira de dix ans.

On continua de jouer. Charles fit encore deux points coup sur coup. Il avait.gagné la première partie.

Cerise et Blanchard commencèrenl à respirer plus à l'aise ; une partie d'avance sur trois, c'était quelque chose.

C'était énorme , il est vrai , et ce n'était rien. Ils oubliaient que la vie de Charles était entre les mains du plus fantasque, du plus abominable des démons : — celui du jeu 1

Ils perdirent bien vite l'espérance que leur avait fait concevoir cette première victoire, car Anatole

gagna la seconde partie. Les malheureux se trouvèrent alors replongés dans leurs poignantes perplexités. Charles n'osait pas se tourner vers eux; sans les voir il devinait trop bien leurs angoisses, dont le spectacle Feût navré. Achille les regarda un moment k la dérobée, et il frémit jusqu'à la moelle des os.

Mais les joueurs , à mesure (fue la partie se précipitait vers son dénouement , devenaient de plus en plus sublimes d'audace et de sang-froid. Tout Torgueil de Satan éclatait sur leurs fronts et dans l'ardeur sauvage de leurs regards.

Anatole était toujours pale, souriant, ironique.

Charles , toujours froid , sérieux et grave.

Aucun frémissement n'agitait leurs lèvres, aucun changement ne s'était manifesté dans le son de leurs voix. Eniîn ils se trouvèrent acculés au coup suprême. Le hasard s'était plu à distiller goutte à goutte les cruelles émotions de cette partie.

Us étaient quatre à quatre I....

Blanchard et Cerise étaient pâles comme des spectres.

Leurs mains crispées se saisirent ; ils ne voyaient plus les objets qu'à travers un nuage de sang : les cartes papillotaient affreusement devant leurs yeux troublés :

— Voici un coup, major, sur lequel je voudrais bien pouvoir vous consulter, dit tranquillement

— liO —

Anatole ; vous qui êtes de première force à tous les jeux , vous me donneriez sans doute un bon avis , car en vérité , je ne sais trop comment jouer. —Notez, major, reprit-il en riant, que j'aimerais mieux vous consulter que de faire avec vous une semblable partie. L'enjeu est fort, et vous êtes un homme trop habile pour que je voulusse me risquer avec vous.

Le major eut l'air de ne pas comprendre-

Le coup fut joué.

Charles perdit !

— C'en est fait , Monsieur, dit Anatole en se levant en même temps que son adversaire ; le hasard m'a été favorable. Je vous assure que je ne m'en réjouis ni ne m'en afflige.Je dois néanmoins, sans me permettre de vous donner aucun avis sur la conduite ultérieure que vous croirez devoir tenir, etuniquement pour éviter toute fausse interprétation des conditions de notre partie, vous rappeler que la mort de l'un de nous deux n'était pas, ne pouvait pas en être la conséquence absolue et forcée. C'est chose convenue, au contraire, que chacun de nous, après l'avoir perdue, devait rester le maître de sa propre vie, le seul arbitre de sa destinée. Je ne l'ai pas entendu autrement. J'ajouterai qu'il devait seulement en résulter pour le perdant l'obligation de faire un choix entre cette vie et son honneur, de les mettre l'un et l'autre

dans la balance et de déterminer, selon son cœur, lequel de ces deux intérêts devait être sacrifié à l'autre. Voilà ce que mon devoir m'obligeait a vous rappeler, Monsieur, en prenant congé de vous.

Charles ne daigna pas répondre ; il releva fièrement la tête et se contenta de laisser tomber sur Anatole un regard de mépris qui , cette fois , parut bien pesant au jeune gentilhomme.

Les deux adversaires échangèrent ensuite un dernier salut , et Anatole sortit accompagné du major Hardi et d'Achille Mulot.

Arrivé dans le café , il s'empressa de débiter quelques douceurs k la jolie Annette Galibert, qui était rentrée pendant qu'avait lieu la partie ; il salua de la main Simian , qui en était à son huitième verre d'eau-de-vie pour se mieux disposer à la course ; puis il monta avec ses deux témoins dans sa calèche , qui était venue l'attendre à la porte de l'établissement.

Peu d'instants après , Charles et ses amis quittèrent également le café et prirent, en silence, craignant tous trois de se communiquer leurs pensées , le chemin qui conduit au Pin Vert.

Ni les prières, ni les instances de ses deux amis ne purent déterminer Charles à s'expliquer sur la ligne de conduite qu'il comptait adopter par suite de la scène que nous venons de décrire. Ils l'accompagnèrent jusqu'au Pin Vert , et là il les remercia avec effusion du concours si pénible pour eux qu'ilslui avaient prêté,dans la position fâcheuse où il se trouvait. Puis il les pressa l'un après l'autre sur son cœur, et, de peur qu'ils ne vissent un adieu dans cet embrassement,pendant lequel aucun des trois amis ne put retenir ses larmes, il s'empressa de leur dire en les quittant :

— Je vous attends demain matin à dix heures.

Blanchard et Cerise s'éloignèrent le cœur navré et s'acheminèrent vers B...

Pendant la route, ces deux excellents garçons se livrèrent h mille conjectures sur l'objet absorbant de leurs alarmes ; mais, après s'être communiqué toutes leurs craintes et toutes leurs espérances, après avoir pesé avec beaucoup de soin les arguments contraires qui pouvaient les alarmer ouïes rassurer sur le parti que prendrait leur ami , ils

finirent par s- avouer, vu le caractère intraitablede Charles, la grandeur toute chevaleresque de ses sentiments ; sa probité rigide , son courage , sa foi profonde dans la religion de l'honneur et de la parole engagée , qu'ils cherchaient à résoudre ua problème trop difficile pour eux et dont la solution était entre les mains de la Providence.

— Peut-être, dit Cerise, en songeant à son oncle qui l'aime tant , à la vieille Madeleine, à vous, à moi , à M"" Duplessis , a tous ceux que sa mort plongerait dans la désolation, reculera- t-^il devant l'exécution du projet criminel d'attenter h ses jours. Charles n'est pas dévot , pourtant il croit en Dieu. Sans doute, il lui viendra à la pensée que ce serait un crime de suivre dans cette circons* tances l^s infernales inspirations de ce sinistre M. de Villiers.

Comme Blanchard se disposait à lui répondre, que malgré la force des raisons qu'il venait de faire valoir , une considération toute puissante , celle de l'honneur, pouvait et devait malheureusement , selon toutes les probabilités, l'emporter seule dans l'esprit de leur ami , ils virent de loin s'avancer vers eux , au milieu de la poussière du chemin, un homme gros et court, bourgeoisement vêtu , et qui n'était autre que M. Plantin en personne.

Blanchard et Cerise saluèrent respectueuse-

ment le radieux magistrat , qui les aborda ses mains dans les poches et le sourire sur les lèvres.

M. Plantin était merveilleux à voir.

La satisfaction la plus complète s'épanouissait sur son visage, plus plein, plus coloré encore que d'habitude, et où se peignait, du reste comme toujours, le sentiment de sa haute importance administrative.

— Bonjour, M. Blanchard , bonjour, Cerise, dit M. Plantin ; eh bien 1 que nous contez-vous aujourd'hui ?

— Nous n'avons pas grand chose à vous dire , M. le maire , dit tristement Cerise.

— Pourtant,reprit le magistrat, sans remarquer l'abattement de ses deux interlocuteurs , il me semble que vous avez de bonnes nouvelles à m'annoncer.

Cerise se contenta de lancer au maire , pour toute réponse, un regard plein d'une mélancolique ironie.

M. Plantin ajouta :

— Nous pouvons j'espère , vous et moi et tous les bons citoyens, nous applaudir de ce qui arrive. Vraiment , mon cher M. Blanchard , vraiment ,. Cerise , comme il est certain que vous êtes de braves gens, c'est là un événement heureux pour notre commune. Je vous avoue que je m'en félicite^ à la fois comme homme et comme magistrat , et certes il ya lieu d'en ressentir une vive satisfaction.

—Où veut-il en venir? pensèrent Cerise et Blanchard.

—Et puisque nous serons désormais en possestien de la paix, de la concorde, dans ce pays longtemps livré au désordre et à la guerre civile, laissezmoi, mes amis, vous rendre la part de justice qui vous est due dans Theureuse terminaison de cette affaire. Cerise , M. Blanchard , vous avez agi tous les deux en personnes prudentes et avisées , et^ en accomplissant cette œuvre difficile de réconciliation , je me plais à vous le déclarer, vous avez bien mérité de vos concitoyens et de Tadministration municipale.

Ils avaient compris enfin. Aussi échangèrent-ils un coup-d'œil qui signifiait :

— « Il prend bien son temps ! »

— M. Blanchard , ajouta le maire , recevez tous mes remercîments pour la conduite à la fois énergique et sage que vous avez tenue dans une occurrence aussi difficile. Vous avez secondé Cerise de toute l'influence que vous exercez sur votre ami M. Charles Giraud, et votre mérite est d'autant plus grand que vous avez rencontré plus d'obstacles sur votre route. Veuillez agréer l'expression de ma reconnaissance.

Blanchard s'inclina, et en même-temps un sourire amer se dessina sur ses lèvres.

— Je sais tout, reprit le maire du ton et de l'air

d'un homme à qui rien n'échappe de ce qui a rapport à la grande affaire de son administration : votre intervention dans la querelle , vos allées et venues -successives de la Fauconnière au Pin Vert ^ètTéciproquemeilt ; je sais tout, vousdis-^e, et je vous porie de me considérer comme étant tout disposé à vous être agréable.

Cela dit , M. Plantin s^éloigna sans se départir de cet air de majesté calme et bienveillante doiit il avait su se faire une habitude depuis qu'ils^était trouvé investi des importantes fonctions de maâre de la ville deB

— Quel pauvre maire on ntrus^a 'donné fit! dit ïllanchafd.

— C'est un digne homme, -répondit Cerise ; seulement il a la main malheureuse , i\ se trompe toujours quand il s'agit de deviner quelque chose.

Ils se séparèrent en se donnant rendez-vous pour le lendemain au Pin Vert, à l'heure que •Charles avait indiquée.

Celui-ci passa une partie de l'après-midi à écrire, "à brûler des papiers, h mettre ordre à ses affaires, fi écrivit une lerttre pour son oncle , une pour Blandhard , une pour Cerise, une autre — <5e fut la dernière et la plus longue — sur l'enveloppe de laquelle il mit seulement ces mots : à elle, et qu'il plia dans celle qui était adressée à son ami Blanchard.

Puis , voyant que son oncle allait sortir pour faire sa promenade habituelle quand la chaleur du jour fiit un peu moins forte, il proposa au vieil'lard de T^compagner dans cette excursion. I1&' passèrent deux heures dans la campagne, puis ils soupèrent ensemble , ce qui n'avait pas lieu * souvent , le genre de vie que menait Charles ne lui permettant guère que d'assister au diner.

Au moment où son oncle allait se retirer dans sa chambre , il sauta au coup du vieillard , le tint quelque temps étroitement embrassé, comme par l'effet d'un caprice enfantin, et il baisa à plusieurs reprises ses cheveux blancs.

— Allons, bonne nuit, mauvais sujet, dit M.

Giraud , et sois sage.

Charles eut toutes les peines du monde pour s'empêcher d'éclater en sanglots.

Ensuite il alla trouver au salon Madeleine , qui, tout en filant sa quenouille,fesait la leçon aux deux jeunes servantes de la maison , leur rappelait avec des éloges ou des reproches ce qu'elles avaient fait.de bien ou de mal dans la journée ; réglait le service du lendemain , entremêlait sa mercuriale de quelques histoires de l'ancien temps , et leur donnait çà et la de ces bons et utiles conseils dont les vieilles gens ne sont pas avares , mais dont les jennes ne se souviennent que lorsqu'il n'est plus temps d'en profiter.

'Charles mit Madeleine sur le chapitre de sa famille , de son père qu'il n'avait pas connu , de sa mère qu'il n'avait vue que dans sa première enfance, et dont l'image ne revenait à sa pensée que sous la forme vague d'un être mélancolique <et charmant, aux regards pleins de sollicitude et vd'amour.

Ces récits, entendus cent fois , empruntèrent à la situation d'esprit où il se trouvait un intérêt tout nouveau. Son âme ressaisissait avec un sentiment de satisfaction douloureuse les impressions fraîches et naïves de sa jeunesse.

Lorsqu'enfin la vieille aveugle donna le signal de la retraite , lorsqu'elle se fut levée et eut posé -sa quenouille et ses fuseaux à leur place accoutumée, .Charles , qui ne voulait pas laisser le droit à la pauvre Madeleine d'adresser plus tard à sa mémoire un reproche d'ingratitude, lui dit en composant sa voix , car les derniers incidents de la journée l'avaient cruellement éprouvé, et il n'avait plus de motif pour cacher sous le masque d'une fierté impassible les émotions de son cœur :

— Ma chère Madeleine , tu as conté d'une manière charmante toutes tes histoires , ce soir ; il faut que je t'embrasse.

L'aveugle alors tendit ses deux mains qui rencontrèrent le front du jeune homme.

Elle attira vers elle sa tête, prolongea un moment

avec uûe satisfaction toute maternelle, ses doigts secs et glacés dans ses abondants cheveux noirs , et déposa un baiser su r son front.

— Et toi, mon fils, dit-elle avec un sourire qui, pour me servir d'une expression admirable du chdLïiired'Atala , ne se mariait plus avec son regard, il y a long-temps que tu n'avais pas été aussi gentil que ce soir ! Mais , ajouta-telle, il est tard, il faut aller dormir. Allons, Blanchette, allons Mie; songez qu'il faudra être demain debout de grand matin.

Peu de temps après, le plus profond silence régnait dans l'habitation du Pin Vert.

Alors Charles, qui s'était retiré dans sa chambre comme pours'y livrer au sommeil ainsi que tous les gens delà maison, étala sur son secrétaire les lettres qu'il avait écrites. 11 prit de l'or, sa montre et deux pistolets qu'il plaça dans les poches de la veste longue et ample qu'il venait de revêtir, après avoir quitté son vêtement delà journée.

Il mit sur sa tête un feutre mou aux larges bords, se munit d'un fort bâton noueux , et , ouvrant sa porte , il tendit un moment l'oreille dans le corridor.

Il jugea sans doute que tout le monde était couché et endormi; car, ayant tiré sans bruit la porte de sa chambre, il descendit avec précaution l'escalier, tourna , non sans produire quelques légers grin-

CMOients dans la serrure , la elé de la porter 4'ear> tréô de rhabita1;ion , et se trouva bientôt. daâ&> las cour.

U ne referma pas cette porte , dont apparemment il ne voulut pais prendre la clé ; seulemeatil crut devoir la laisser aussi peu entrouverte quepossible.

Toutefois, il détacha Bixiou, qui était sorti de sa* loge pour recevoir quelques caresses, et il fit signe à rintelligent animal de se coucher sur les marches de l'escalier.

Bixiou valait une porte fermée et verrouillée.

Malheur à Tétranger mal intentionné qui aurait tenté , cette nuit-là , de s'introduire dans le loigis !

Le ohienfut amplement caressé par Charles, qui, après avoir accompli ce dernier acte de sympathie j gagna la campagne et s'achemina à grands pasvers la colline , dans la partie du pays qui s^étejid entre la ville de B».. et le Pin Yert.

Après une heure de marche rapide , eu droite ligne, par les champs cultivés, par les bruyères, par les vallées , qu'il avait sans doute traversés en

laissantde.côtélesGhemin& ordinaires pour atteiadr© plus tôt le terme de sa course , Charles se trouva eii face d'ua vaste massif d'arbres de haute futaie.

Cétait le pare d'une magnifique habilation qui s'élevait à peu de distance ^ mais qu41 ne pouvait e»core apercevoir du point où il se trouvait.

U longea , pendant une centaine de pas , une haie vive et épaisse qui le séparait de ce domaine, et ayant rencontré une brèche, il sauta de l'autre côté.

Puis il reprit sa marche, et malgré la profonde obscurité qui régnait autour de lui, l'épaisseur du feuillage interceptant tout-à-fait les rayons de la lune , il se dirigea vers l'exirémité opposée du parc, sans se laisser arrêter par les obstacles qu'il rencontrait à chaque pas.

U se comportait en homme qui connaissait parfaitement tous les détours de ce vaste labyrinthe, dans lequel un étranger aurait eu toutes les peines du monde a s'orienter, même pendant le jour.

Quand il fut arrivé dans la cour du château, un chien énorme , qui vaguait librement autour de cette demeure seigneuriale , s'élança vers lui.

Mais , gardien peu dangereux , du moins, pour Charles, au lieu de manifester a son apparition aucun signe d'hostilité, il lui donna, au contraire, de nombreux témoignages de l'amitié la plus vive.

'Ce chien appartenait évidemment à la famille de Bixiou , que nous avons laissé faisant bonne garde au Pin Vert. C'était, en effet, son frère et presque «on Sosie.

Il va sans dire que Charles en avait fait cadeau au jardinier de la maison. Il avait ses motifs pour installer un ami sûr dans ces lieux, qu'il lui arrivait de visiter à une heure aussi avancée de la nuit.

Ce château était le séjour de Mlle. Irène Duplessis, qui venait, chaque année, y passer plusieurs mois auprès de sa tante.

Or, Charles et Irène s'aimaient.

Est-il besoin d'ajouter que cet amour était contrarié , et qu'une foule d'obstacles s'opposaient à leur mariage? Les grands biens de Mlle. Duplessis, la haute position qu'occupaient ses parents dans la société, les préjugés de sa tante, entichée de noblesse et de grandeurs, l'âge de la jeune fille, qui lui interdisait toute initiative hardie et décisive dans le but de satisfaire , par une union sainte et légitime , le penchant de son cœur ; d'autre part, la position de Charles, qui, bien qu'ayant en perspective la fortune assez considérable de son oncle, n'était qu'un parti fort médiocre aux yeux d'une famille orgueilleuse et opulente : tout concourait à semer de contrariétés et d'épreuves la liaison qu'ils avaient formée.

Ils espéraient , ils attendaient.

Et, ce qui était mieux encore . ils se voyaient de temps en temps , saisissant avec cette perspicacité profonde , cette infatigable persévérance dont les vrais amants sont doués , toutes les occasions où ils pouvaient se rencontrer, et les faisant naître au besoin . Les fêtes , les dîners , les bals , les chasses , les cavalcades , les réunions de toutes sortes qui avaient lieu dans le pays, étaient autant de circonstances dont ils profitaient avec un empressement bien naturel, pour se voir et se parler.

Quant aux visites de politesse que Charles fesait à ces dames, en qualité de voisin de campagne , elles étaient extrêmement rares et toujours fort «courtes.

Lorsqu'enfin Irène, à bout de prétextes, se voyait forcée de quitter le château et de retourner à Paris auprès de son père , avec sa tante ; elle accordait à son amant la permission de venir l'y trouver. Aussi , depuis deux ans , Charles allait-il passer une partie de la saison d'hiver à la capitale.

Paris était surtout pour lui et pour elle un séjour charmant , parce qu'ils s'y trouvaient souvent ensemble, et qu'il ne se passait pas un jour sans qu'ils ne se vissent quelque part, dans les théâtres, dans les promenades , dans les salons du' grand monde. Mais une longue habitude d'amour et de confiance ne pouvait que les rendre de plus en

plus nécessaires Tun a l'autre. Lès lettres qu'ils s'écrivaient étaient délicieuses sans doute , mais elles ne fesaient souvent que raviver ea eux les douleurs del'absence,en augmentantleurs regrets. Cette correspondance ne comblait qu'à demi le vide profond que laisse dans l'àme l'éloignement de l'objet aimé.

Non-seulement ils en étaient venus h ce point où les mois et les semaines d'absence, malgré la certitude de se rapprocher après un certain lap3 de temps, leur étaient insu portables ; mais ils comptaient les jours et les heures. C'est ce qui fesait qu'Irène consentait depuis quelque temps à recevoir Charles, la nuit, dans la campagne, quand sa tante était couchée.

La jeune fille avait d'ailleurs éprouvé tant de fois la loyauté de celui avec lequel elle s'était flaûcée devant Dieu , qu'elle n'avait pas hésité à lui donner cette preuve d'amour. Et puis elle n'était jamais seule avec lui, je m'empresse de le pire, et sa camériste ne la quittait pas plus que son ombre pendant tout le temps que duraient leurs entretiens.

A peine Charles était-il arrivé dans la cour^ qu'une petite porte, qui servait de passage aux domestiques pour aller aux offices , s'ouvrit sans bruit sur le derrière du château , et deux femmes ea sortirent à pas furtifs.

C'était Irène et sa femme de chambre.

Les amants furent bientôt dans les bras l'un de Tautre, et ils se dirigèrent vers un joli bosquet qui s'élevait auprès des arbres gigantesque du parc. Irène se plaça sur un petit siège rustique, et Charles s'assit à ses pieds. Quant à la complaisante camériste , elle s'établit dans les environs , assez près pour tout voir, assez loin pour ne rien entendre.

Il tenait dans ses mains les mains de la jeune fille , qu'il contempla quelque temps en silence avec une expression de chaste tendresse et d'admiration passionnée.

Irène ne disait rien non plus , mais elle pensait qu'il était heureux en ce moment et elle jouissait deux fois de leur bonheur commun.

— Vous êtes bien belle ce soir, mon Irène , lui dit-il enfin d'un ton mélancolique.

Elle sourit, et d'une voix si fraîche et si argentine que les rossignols , hôtes harmonieux de là feuillée , durent en être jaloux , elle lui répondit :

— Une autre femme , Charles , vous dirait , par coquetterie , que vous vous répétez un peu ; mais moi, je vous l'avoue, plus vous me dites que je suis belle , plus je suis charmée. Autant les fades compliments des autres jeunes gens m'obsèdent et m'irritent , autant je suis heureuse quand vous faites l'éloge de ma beauté. Ce n'est

pas , mon ami , que je sois fîère de cet hommage ou que je vous croie sur parole ; oh I non , sans doute : je sais trop que le mirage de l'amour vous empêche d'apercevoir mes défauts ; mais ^ quoi qu'il en soit , il m'est doux , bien doux , que je sois belle ou non , de paraître telle à vos yeux. Je vous trouve charmant lorsque vous me le dites avec votre air sérieux et triste , et cependant , il faut en convenir , cela n'est pas très-spirituel.

— Vous vous trompez , Irène, ou vous raillez , dit Charles ; il n'y a pas de femme plus belle que vous.

— - A vos yeux ?

— A tous les yeux I II peut y avoir des femmes autrement faites et autrement belles , il n'y en a pas d'aussi adorable que vous , parce qu'il n'y en a pas de plus parfaite.

— Voilà que je suis parfaite à présent 1

— Oui , vous êtes un ange ; et ce n'est pas tant pour ce visage d'une coupe si pure, pour ces beaux yeux animés d'un feu céleste , pour cette taille de nymphe , pour cette forêt de cheveux bruns, pour ces belles mains que je presse dans les miennes et que vous me permettez de baiser, pour votre élégance de grande dame, que je vous trouve belle ; c'est pour la bonté de votre cœur surtout , qui vous met au dessus de l'humanité et qui rayonne dans tous vos traits comme une pure

lumière. Cette bonté est la lampe intérieure qui éclaire le vase d'albâtre , et fait valoir les ornements qui sont dessinés tout autour.

— Et vous dites cela sans rire ?

—Je suis peu disposé à rire ce soir, Irène; mais quand je songe que vous m'avez préféré à tant de jeunes gens si brillants et si riches , que vous m'avez donné votre foi , k moi , qui n'avais d'autre mérite que de vous aimer un peu plus que les autres , je ne puis m'empécher d'éprouver pour vous une ardente reconnaissance. Que serait ma vie sans vous, sans votie amour ? D'un pauvre villageois vous avez fait un homme du monde , d'une pierre brute vous feriez un diamant. Si vous n'êtes qu'une femme , ce n'est pas assez de tout mon sang pour....

— Oh I dit Irène en l'interrompant , ne parlez pas ainsi , mon ami ! Vous ne sauriez croire ce que j'ai souffert dimanche, en apprenant l'aflreuse scène qui a suivi mon départ de la danse ; quand je croyais qu'une rencontre était inévitable entre vous et Anatole I Quels rêves abominables j'ai faits I que de sang, que de morts j'ai vus dans mon sommeil ! Heureusement vous ne vous êtes pas battus ; vous ne pouviez pas , vous ne pouvez plus vous battre. Ma tante m'a parlé du serment qu'a fait Anatole au lit de mort du comte de Villiers. Il y a, à ce qu'elle dit, Ik-dessous, un secret qu'elle

prétend connaître. J'ignore quel est ce secret , j'ignore si vous-même en savez quelque chose. Que m'importe? il me suffit qu'il vous ait désarmés Tun et l'autre, pour que je remercie Dieu de l'avoir placé entre vous.

Il y eut dans la conversation des deux amants bien des divagations du même genre , bien des propos en Tair, bien des enfantillages , bien des mots éloquents , bien des instants de silence plus éloquents encore que les paroles ; mais jamais , quelle que fût la tournure que prirent leurs discours , Charles ne fit la moindre allusion à la situation où il se trouvait.

Il se garda bien de troubler, par quelque triste aveu ou en exprimant quelque pressentiment sinistre , l'ame si pure et si sereine de sa douce fiancée, désormais perdue pour lui. Il n'était pas venu au rendez-vous pour lui faire partager ses souffrances , il avait voulu seulement goûter quelques heures de félicité avant de mourir.

— Elle connaîtra toujours assez tôt l'horrible vérité ! pensait-il. A quoi bon lui dire que son amant est condamné k mort , et que la sentence doit être exécutée dans la journée! malheur!

malheur I

Demain ma lettre lui apprendra tout : Blanchard la lui remettra quand je ne serai plus qu'un cadavre. Alors je me trouverai déjà dans le sein

de la nature, les brises du soir glisseront sur ces restes inanimés, les rayons ardents du soleil dessécheront ma chair ; car j'irai chercher assez loin ma couche dernière, pour que les hommes n'aient plus à s'occuper de ma dépouille mortelle. Tout ce que je demande au ciel, c'est de vivre seulement dans la pensée de cette enfant adorée, que je presse dans mes bras et qui ignore toute l'horreur de ma destinée I

Pendant qu'il se livrait à ces cruelles réflexions, Irène , qui avait appuyé sa tête et ses mains sur son épaule , lui disait à l'oreille , — étrange sympathie des âmes :

— Mon ami, j'ai souvent pensé k une chose dont nous n'avons jamais parlé ; mais sur laquelle je veux enfin avoir votre sentiment. Ecoutez , voici le nouveau caprice d'une jeune fille que vous trouvez parfaite ; il est étrange , vous allez voir, et je vous engage à me gronder, si vous trouvez que j'ai tort d'avoir des idées aussi romanesques. Vous souvient-il de cette belle élégie d^un poète florentin que nous avons lue ensemble à Paris, l'année dernière , et qui est intitulée : V Amour et la Mort ?

— • Oui, elle est admirable, Irène, et même je me rappelle qu'elle fit sur vous une vive impression, répondit Charles fortement ému.

— Cette poésie exprime un sentiment des plus

vrais, maiis foi ne peot être compris que par ceux qui oD't le bonheur de s'aitner comme nous nous aimons; vous •h« l'avez pas oubliée, sans doute. Le poète est frappé des affmités mystérieuses qtri existent entre la penste du véritaW^ amour eft celle delà destruction, si bien qu'il lai estpi^sçoe impossible de rêver h l'un en oubliant toutâ^ftiît l'aïutre. H a raison, l'amour fait entrevoir la mort sans effroi. Pour les amants, elle perd cet air effrayant qui glace le sang dafns les veines de tous les mortels; elle a, au contraire, des sourires pleins degràoe, des séductions auxquelles il leur est quelquefois impossible de résister. Mon Charles, si j'en fuge par moi-même,'jevous le répète, ce poète a dit tme grande vérité. Il existe, en effet, deux genres 4e trépas pour moi : l'un qui me fait peur, comme àiftout le monde; l'autre qui me trouverait , s'il venait à moi, aussi heureuse que je le suis en ce moment. La mort ordinaire, isolée, pour moi seule, je frémis jusqu'au fond de mon cœur rien que d'y songer ; mais la mort, avec toi, par exemple, dit la jeune enthousiaste, en appuyant légèrement ses lèvres sur la joue de son amant, celle-là serait la bien venue , et si elle nous prenait ensemble, à llaastant même, pour nous emporter dans les noirs abintes, je iJui dirais : merci ! tant me serait douce la certitude que rien ne nous séparera plus î SiDuvent , en lisant dans les journaux le récit d'ua

— 4ai —

de CCS doubles suicides oh un jeune homme et une jeimc fiBe , contrariés da?ns 'leur inclination , se sont réunis pour mourir , je me "Suis sentie saiOT par un sentiment de tristesse jalouse ; « Qu'Hs sont heureux ! » me disais-je. Eh bieinî Charles, je suis folle, n'est-ce pas^Oh I répriraaôdez-moi , vous dis-je, monsieur, car je le mérite, entendez-vous. Tout ce que je viens de vous dire, Cterles , je Fai pensé, je l'ai senti depuis longtemps, et c'est pour ne pasm'exposer à vos reppocbes où à vos railleries , que j'ai toujours empêché cette pensée de franchir le bord de mes lèvres. Charles tremblait comme la feuille en entendant b îeune fille tenir un pareil langage. Il fut sur le point de succomber à la tentation horrible de changer le sort affreux qu'il avait en perspective, ocmtre la mort si douce qu'Irène lui offrait d'ellemême, dans la candeur de son amour, et de lui dire :

— Eh bien ! puisque tu le veux, mourons !

Mais , bien qu'il ne fût pas préparé à soutenir

un aussi terrible assaut, sa vertu ne l'abandonna pas dans cette crise suprême. Il eut la force de repousser doucement la jeune frile et il lui dit ea se levant :

— Irène , Irène , je devrais bien, en efï^, vous gronder, mais je n'en ai pas le courage. Allez , Mie enfant , virez pour la gloire et le bonheur de tous

ceux qui vous aiment, et séparons-nous, car voilà Rosette qui s'impatiente, et le jour va venir I

Alors il entoura la taille de son amante de ses bras robustes , la pressa une dernière fois contre sa poitrine , lui donna le baiser d'adieu et il s'éloigna , à grands pas , dans la direction de la montagne !

— Bientôt, se dit-il, elle saura jusqu'à quel point je l'ai aimée, quand elle connaîtra la lutte cruelle que je viens de soutenir.

Le lendemain , le bruit courait dans la ville de B.... que des bergers avaient découvert, dans les collines, au fond d'un précipice , non loin du haou de Capri, le cadavre défiguré d'un homme qui , tout semblait l'annoncer, avait péri de mort violent^, victime d'un assassinat ou d'un suicide.

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