‹ Nouvelles marseillaisesChapitre 6 sur 6 · UN DRAME EN L'AIR · texte numérisé non relu

UN DRAME EN L'AIR

J'avais pour ami un jeune peintre , mort ignoré il y a quelques années, qui était bien Têtre le plus singulier qui se puisse imaginer.

Je rappellerai simplement Jacques , pour éviter de le désigner par son nom véritable. Le lecteur appréciera cette réserve , quand il saura que la famille de mon pauvre ami habite encore notre ville, et qu'il serait cruel de rouvrir au cœur des siens une blessure sans doute toujours prête à saigner.

Jacques avait la tête pleine de conceptions folles. Les fantaisies de son imagination étaient en parfait accord avec ses façons d'agir. Pourtant nous l'aimions , et ce qui nous plaisait surtout en lui, c'était l'absence complète de prétention à l'originalité.

Sa vie , si étrange , ne ressemblait en rien à une comédie arrangée d'avance, et dans ses plus beaux élans de sublime extravagance, on sentait la verve, l'entraînement du naturel. — Aussi, ses effets étaient-ils d'autant plus saisissants qu'il les avait moins préparés.

Il était du reste fort instruit. Il connaissait les mathématiques , l'anatomie, la botanique et même il cultivait un peu la théologie , sans négliger les sciences occultes. Un jour il me lut la préface d'un livre qu'il voulait écrire sur la Grâce ; je m'efforçai de le détourner de cette idée. S'il eût vécu, il flotterait aujourd'hui entre le swendenborgisme et le druïdisme, et l'une ou l'autre de ces deux croyances, n'auraient qu'à se féliciter de la conquête d'un pareil adepte. Avec sa grande taille , ses longs cheveux , son teint pâle , son air sérieux et son geste véhément , il avait tout ce qu'il fallait pour impressionner les esprits simples et jouer le rôle d^nspiré. — Il ressemblait un peu à la figure décharnée du saint Paul de la grande eau-forte de Rembrant.

Toutefois, sa principale manie consistait k faire toutes sortes d'expériences sur lui-même.

Désolé d'être né avec une complexion délicate , il entreprit de vaincre la nature , de se rompre au danger et à la fatigue. Et , chose étonnante , il réussit dans cette œuvre de constance digne des

plus beaux temps de Sparte, et qui excitait notre admiration au plus haut degré. Pour rendre son corps robuste et raffermir son courage , il allait se baigner au-delà des bouées, au plus fort de l'hiver; il passait plusieurs jours sans manger; il s'enfonçait des lames de canif dans la chair. Au moindre geste , à la moindre parole équivoque du Nervi et pour peu que son oreille eût saisi le mot Mousselot murmuré sur son passage , il frappait , sans se préoccuper de la taille ni du nombre de ses adversaires. A ce sujet , sa devise était celle des chevaliers du Temple : « — Fût-ce un contre trois.— Comme il avait coutume de tout ériger en principe, il en était venu au point de nier la douleur physique.

Pour preuve , il nous mettait un bâton entre le^ mains et nous invitait aie battre aussi fort que possible ; on pense bien que nous trouvions toujours quelque prétexte pour nous dispenser de cette corvée , et alors il ne manquait pas de dire que nous étions des amis tièdes et que nous ne savions rien faire pour lui être agréable.

Tout cela ne l'empêchait pas d'étudier la peinture avec un zèle incroyable ; ses folies se produisaient en dehors des travaux de son art et n'étaient pour lui qu'une manière de récréations.

Sans entrer profondément dans l'étude du caractère de ce malheureux jeune homme, je crois devoir ajouter qu'il était quelque peu visionnaire.

Il prétendait que non-seulement, pendant son sonameil , mais encore tandis qu'il était parfaitement éveillé , des apparitions surnaturelles , venaient souvent l'assiéger ; mais bien que tout son être frémît en présence de ces fantômes , il éprouvait ^ à entrer en communication ;avec eux , une sorte de volupté. Chez lui , les habitants de l'autre monde étaient parfaitement bien accueillis. Il disait à ces spectres , comme don Juan à la statue du Commandeur : — « Soyez les bien venus. »

Jacques ne partageait pas les terreurs pusillanimes d'Hoffmann , qui s'effrayait a l'aspect des personnages de ses contes fantastiques et qui, les mains crispées , les cheveux hérissés, les yeux hagards , serait mort de peur dans son fauteuil , tué par ses propres hallucinations , si sa femme , qu'attiraient ses cris inarticulés, ne fût venue rompre le charme qu'il subissait. Notre ami n'aurait pas voulu , pour beaucoup , être dérangé dans ces moments-là , et si sa Virginie fût accourue pour le rappeler à la réalité , il y aurait eu du bruit, mieux que du bruit.

Un jour, ce cher compagnon des plus belles années de notre jeunesse, nous fit défaut tout-àcoup. Il disparut sans prévenir personne. Trois semaines s'étaient écoulées et il ne revenait pas. Nous commencions à concevoir des inquiétudes sur son compte, car l'idée de quelque catastrophe

se présentait naturellement à l'esprit au sujet d'uB garçon aussi aventureux , lorsque son retour fut officiellement annoncé. Aussitôt je me déterminai k l'aller voir ; démarche téméraire.

Par précaution , je me gardai bien , en arrivant sur le seuil de son atelier, de frapper légèrement du bout des doigts à sa porte et de l'aborder avec un air de mystère. Je savais que le meilleur moyen de l'exciter jusqu'à la fureur, était de faire des façons avec lui. Aussi, entrai-je bravement, en faisant tapage, culbutant quelques bosses et portant la perturbation dans le contenu de deux ou trois portefeuilles.

11 était assis devant son chevalet occupé à arrêter à la mine de plomb un sujet indiqué au crayon blanc , sur une toile préparée. Ainsi , brusquement interrompu dans son ouvrage, il commença par promener un œil effaré sur les désastres causés par mon arrivée ; puis il me lança un regard furieux , me montrant ses dents serrées sous ses lèvres ouvertes comme celles d'un chat-tigre irrité. Mais bientôt le calme succéda à cet orage passager; il ramena en arrière ses longs cheveux noirs et il me lendit amicalement là main. Je la serrai sans mot dire dans les miennes. Ensuite il se remit a l'ouvrage et je me plaçai près de lui dans un fauteuil pour le voir travailler.

Il esquissait un paysage.

Bien qu'il n'y eût encore que des lignes assez confuses sur sa toile, je reconnus que le tableau avait pour motif un site de nos contrées; une roche efl'rayante qui domine la mer de fort haut , près de la petite ville de L — , et se terminant à son sommet par une pointe avancée sur les flots, qui lui donne de loin l'apparence du bec recourbé d'un oiseau de proie. Le point de vue dominait l'ensemble des objets ; de sorte qu'on sentait l'abîme en-dessous de la saillie du roc qui se découpait sur l'immensité des eaux. Une seule figure animait la scène , et au premier coup-d'œil, je ne saisis pas le rôle qu'elle y jouait. Mais comme Jacques y revint pendant que je cherchais un sens à l'attitude, les formes prenant , sous sa main , des contours mieux arrêtés , je reconnus , avec surprise , un jeune homme qui , les cheveux au vent, les habits en désordres, était cramponné par les mains k des racines au bord extrême du rocher , et le corps suspendu sur l'abîme. L'idée me parut assez singulière.

— Voilà un personnage, dis-je, qui n'est guère à son aise.

— J'en sais quelque chose, me répondit Jacques tranquillement, en continuant à dessiner

— Quoi ! vous? est-ce que vous vous seriez trouvé dans une pareille situation?

— Je m'y suis trouvé et c'est moi qu isuis là.

Jacques ne mentait jamais; du reste, je vis courir sur sa physionomie un nuage tellement sombre que je n'accueillis pas même la pensée d'une plaisanterie. C'était bien sérieux et le souvenir de quelque souffrance terrible se manifestait réellement dans tous ses traits.

— Mais c'est eff'rayant, repris-je ; si je ne me trompe c'est le B que je vois là ?

— Précisément.

— Sa hauteur est immense.

— Immense.

Et vous êtes resté ainsi suspendu sur la mer ?

— Comme vous dites.

— Et vous vous teniez par les mains à des racines ?

— A des touffes de thym, je crois.

La sobriété de ses réponses, l'affectation qu'il mettait à distiller les syllabes goutte à goutte, me firent craindre d'abord un ajournement au récit que je désirais vivement obtenir, l'aventure promettant un certain intérêt ; mais peu à peu il se montra plusexpansif, et vint de lui-même au devant de mes désirs.

Il posa son crayon sur latablette de son chevalet et aprèsavoir quelque temps contemplé son esquisse avec un contentement marqué, s'éloignant, se rapprochant, penchant la tête tantôt à droite, tantôt k gauche, pour en mieux saisir l'ensemble, il inédit: n

— Je Tais vous raconter ça^ mais fumons.

Je me gardai bien de rien dire et j'attendis, m'étudiant au contraire à dissimuler ma satisfaction, que le moindre signe extérieur aurait pu trahir. Un mot, un geste, un regard portant à faux aurait pu changer subitement les bonnes dispositions de cet être plein de caprices, formé d'éléments si irritables.

Il chargea deux pipes et m'en remit une ; nous allumâmes chacun la nôtre , et quand à moi je me campai commodément dans mon fauteuil. Lui, s'affaissa dans le sien, et d'un air chagrin :

— Figurez-vous , me dit-il , qu'ayant eu quelque chose avec Virginie , qui depuis quelque temps paraissait s'ennuyer de n'avoir pas été corrigée , cette pauvre amiel je la plantai-là, pour aller vagabonder quelques jours dans ma belle Provence. Je pris mon carnier, mon grand album, des crayons , un canif , ma pipe , mon bâton et cinquante francs. Vous savez quel marcheur je suis ; après quelques journées de courses , j'avais fait un chemin énorme dans tous les sens. Il m'est arrivé deux ou trois fois de coucher à la belle étoile , m'étant attardé seul au milieu des collines, dans des lieux admirables dont aucun artiste n'a joui avant moi. Mais d'ordinaire je m'arrangeais pour passer la nuit dans une de ces honnêtes auberges de nos contrées où les lits sont si bons et

oii l'on mange si bien. Malgré mon vêtement de campagoe assez élégant, car je m'étais mis ee frac de coutil que m'a confectionné Virginie et dont vous m'avez fait compliment , je m'asseyais à la table d'hôte des charretiers. Pour une bagatelle, mon cher , dans ces bienheureuses auberges, on vous sert un souper fabuleux. Figurezvous des lapins, du gibier à foison, des tians^ remplis de poulets rôtis ! tout cela pour trente sous , y compris la couchée ; encore les charretiers ne payent-ils rien. L'aubergiste se contente du bénéfice qu'il réalise sur le foin et l'avoine des bêtes. Le quart d'heure de Rabelais regarde l'écurie ; on ne présente la carte qu'aux chevaux et l'homme se sustente par dessus le marché.

Mais il ne s'agit pas de ça.

Depuis deux semaines, j'allais de village en village, de colline en colline, ne pouvant me lasser du charme de ma vie errante, abreuvé mais non rassasié de fraîches et délicieuses senteurs , d'arômes puissants et suaves , m'enivrant de la beauté des sites , de la magie splendide des couleurs. J'allais au hasard , et je dessinais captivé tantôt par un arbre aux formes nobles ou étranges, tantôt par un rocher, tantôt par les restes croulants d'un vieux château ruiné , tantôt par un simple mas s'élevant sur une plaine unie au milieu d'un groupe d'ormeaux ; je prenais mes repas modestes

au premier endroit venu , au bord d'un ruisseau, sur quelque éminence d'où je pouvais jouir d'un large horizon, et quand j'éprouvais le besoin de faire un peu Tépicurien , je passais la nuit comme je viens de vous le dire dans un de ces grands lits de nos auberges, aux draps grossiers mais propres et embaumés , lorsqu'un soir j'arrivai à L

Le lendemain après avoir parcouru les environs et fait quantités d'études , j'allais au B.... '

Il était quatre heures de l'après-midi.

Quand j'eus contempléà souhait le paysage et la mer , je ne sais quelle fantaisie me poussa sur le bord du précipice. Je m'étendis sur le sol à une place favorable pour voir au-dessous de moi, ma tête dépassant entièrement le bord du rocher. Dans cette position dangereuse, je goûtai d'indicibles émotions de plaisir et de terreur.

En dépit de ce -corps pesant , qui m'attachait lourdement à la terre, il me semblait que j étais un de ces oiseaux de mer, hôtes des grèves et des roches escarpées où ils bâtissent leurs nids. Je me donnais le spectacle familier à ces enfants de Tair, étant, k leur point de vue vertical, dans la région où ils respirent, et je me surprenais , dans mon ivresse , à pousser des cris semblables à ceux du goéland et de l'alcyon, lorsqu'ils se balancent au milieu des tempêtes.

Mon regard mesurait d'en haut l'élévation de ce

TOC géant , que les pêcheurs et les marins de la Méditerranée n'avaient jamais regardé qu'en levant la tête. Le B.... est plus qu'un rocher à pic;, il domine les flots comme une moitié de voûte surbaissée ; on dirait un des côtés d'une ogive monstrueuse , le vestige d'une arche de pont, bâtie par des colosses, sous laquelle pourraient passer, avec leur mâture, les vaisseaux de haut bord. Je distinguais partie sous les eaux transparentes , partie au-dessus d'elles, l'entassement des roches noires et informes qui se sont détachées de la grande masse dans quelque convulsion de la nature, et rien n'est pittoresque comme ces immenses débris à moitié engloutis par la mer, en proie à ses caresses ou à ses fureurs, depuis des siècles.

Mais, j'ai froid dans le dos, rien que d'y penser I Toutà coup je fus pris du vertige. Aprésent je sais ce que c'est que le vertige , mon cher. Il me sembla d'abord que les vagues s'enflaient outre mesure et tendaient à s'élever jusqu'à moi. Je frémis, je voulus me lever et fuir ; mais, bah! j'étais cloué â ma place. Il me fut même impossible de pouvoir fermer les yeux ; un tournoiement rapide , qui allait s'accélérant sans cesse , emporta à ma vue tous les objets voisins et éloignés. Quelle valse , grand Dieu ! Puis je me sentis entraîné moi-même dans ce tourbillon fatal , ayant perdu tout sentifiaent de ma stabilité, toute conscience de ma pro-

pre pesanteur ; j'étais un brin de plume, un objet éphémère, d'une légèreté idéale, que le moindre souffle d'air enlève et peut tourmenter sans repos. En même temps j'entendais le travail précipité de mes artères, et il me semblait que ma cervelle palpitait dans sa boîte osseuse. Je voyais; mais il n*y avait plus devant moi qu'un chaos tournant, sombre, indécis, indescriptible. Une compression horrible, sur ma poitrine, m'empêchait de respirer, et je sentais sur mes joues claquer je ne sais quels coups incessants, comme si des milliers d'oiseaux m'eussent souffleté de leurs ailes. Enfin , malgré d'incroyables eff"orts de volonté, malgré la résistance enragée, la révolte de l'instinct de la conservation qui vivait au fond de mon être, je me crus perdu et il me sembla qu'échappant enfin, par la tangente, je perdais terre et j'étais lancé, comme la pierre d'une fronde, dans l'espace.

Ce fut la dernière crise de mon vertige. Dès cet instant , tout s'appaisa ; je recommençai à entendre le bruissement ordinaire des vagues , k sentir la fraîcheur du vent dans mes cheveux. Mais, ô surprise 1 je n'étais plus dans la même attitude. Je me retrouvai debout, ayant la mer derrière moi et n'ayant devant mes yeux que le sol inégal et les herbes brûlées de nos côtes arides. Comment cela se fit-il? Je rignore; toujours est-il que ma nouvelle position me parut affreuse , sitôt que je pus me

l'expliquer. Cette fois j^étais réellemenl tout en dehors , sur le vide.

Comprenez-vous ? tout en dehors !

Par instinct ou par hasard , j'avais saisi , avec une force surhumaine, quelques arbustes nés dans les fentes de la pierre et qui bordaient Textrémité supérieure du B.... Mon pied gauche , ayant du reste miraculeusement trouvé un appui , posait sur une étroite saillie du rocher. Ainsi vous me voyez ; j'étais en dehors ; mais , par les mains, je me retenais aux racines, et j'avais la chance que le poids de mon corps ne les fit pas céder, puisque j'avais pu placer le bout d'un de mes pieds sur un point qui me paraissait solide. Toutefois, vous devez comprendre que je ne tenais au roc que d'une façon bien précaire , car il m'était interdit, sous peine de perdre l'équilibre , et de m'abîtper , de changer ma position d'une ligne. Je ne pouvais me maintenir à mon poste aérien qu'à la condition de ne permettre aucune trêve à la tâche simultanée de mes mains et de mon pied.

Tout le changement d'attitude que je me permis consista à poser le bout de mon pied droit sur le gauche ; je ne saurais vous dire l'inquiétude que me causait ma jambe pendante dans l'espace. Du reste, voyez mon esquisse. J'étais ainsi : un peu ployé en deux, le haut du corps sur ces pierres et ees racines, les jambes rentrant dans Téchancrure.

Ne me demandez pas pourquoi je ne fis aucune tentative pour me tirer de là ; vous me prouveriez que vous n'avez pas compris un mot de ce que je viens de vous raconter , et que mon esquisse est une lettre morte pour vous.

Mon salut dépendait de l'immobilité que je pourrais conserver.

Je m'armai donc de courage, dans Tespoir qu'lF m'arriveraitun secours humain, car la Providence avait assez fait pour moi en me permettant cette halte dans les airs. Si elle a voulu par là punir mon orgueilleuse curiosité et me montrer qu'il est des secrets de la nature et des jouissances qui sont interdites à l'homme ; la leçon a été bonne et je crois que j'en profiterai.

Pourtant le soleil baissait et je ne voyais personne venir. 11 ne m'arrivait que les bruits confus de la ville voisine; bientôt ils diminuèrent en même temps que le jour et les derniers coups de marteau des calfats sur les bordages des navires en construction , cessèrent avec le soleil couché.

La lune se leva brillante à côté de moi ; mais je ne voyais paraître personne sur le sommet du B...

Enfin, j'entendis des sons de clochettes qui se fesaient de plus en plus distincts ; un troupeau de chèvres passait à quelque distance.

J'appelai à grand cris le berger et je le vis venir à moi avec précaution , d'un pas lourd , accom-

pagné de son chien. C'était un garçon d'une quinzaine d'années. ,

— Va chercher , lui dis-je , du monde à la ville; sauve-moi , fais apporter des cordes. Dis qu'un homme est là haut en danger de périr.

— Au lieu de courir, le rustre, s'amusa à meconsidérer avec un grand sang-froid , d'un œil étonné et presque satisfait.

— Aï vé , quéfes aqui ? me dit-il d'un ton traînant , comme s'il eût exécuté un récitatif d'opéra.

— Va donc à la ville , je vais mourir; cours donc malheureux !

— Aï nanni , que sias beleou lou Diable ! repritil d'un air effrayé.

Et il s'éloigna sans m'écouter davantage et en se signant comme s'il eût vu en effet l'esprit malin. Le chien , moins superstitieux mais tout aussi barbare , resta pour m'aboyer sur le nez ; un instant je craignis que ce féroce animal ne me mordit les poings dans sa rage ; mais il n'en fit rien heureusement , et il se contenta en se retournant de gratter le sol avec ses pattes et de faire rouler vers mon visage, pour m'aveugler, des grains de terreet des cailloux. Son maître siffla et il partit comme un trait.

Il est possible que le chien soit l'ami de l'homme; je ne veux pas creuser ici cette question ; mais ce qui est certain , c'est que depuis ce jour-là , je ne

rencontre jamais un individu de cette race sass lui administrer quelque bon coup de canne sur le museau , en représaille de ce que m'a fait souffrir €0 maudit chien à^avé. Si le dit individu ou moi nous nous trouvons dans un chemin perdu, dans un lieu isolé , alors je l'assomme.

Cet incident me mit au désespoir. Vous avouerez qu'il était cruel, après avoir considéré un moment mon salut comme assuré, de me voir replongé dans mes mortelles angoisses. Ha constance se lassait, je fus sur le point de pleurer. — Moi !

Pourtant , c'était un beau soir, rempli de parfums suaves et de doux murmures qui se répandaient dans les airs autour de moi et m'enveloppaient tout entier. Ce contraste, entre mon affreuse situation et les harmonies d'une calme nuit de printemps , ajoutait à mes peines. J'aurais voulu un ouragan ; la lutte des éléments aurait donné du ressort à mon courage que la sérénité de la nuit amollissait. Et puis, j'aurais pu être emporté par une trombe , réduit en poussière par le tonnerre , et j'eusse salué ce genre de destruction comme un bienfait. Car, sentiment difficile à exprimer, je vous assure que ce n'était pas la mort que je craignais ; mais bien la chute, la chute affreuse I Ciel ! tomber I tomber ! fondre en ligne droite dans cet abîme, comme un oiseau blessé; me briser sur les dents aiguës des rochers; épave sinistre ,

devenir le jouet de la mer ; être tourmenté par les vagues , sans cesse pris , quitté , repris par elles et relancé sur les récifs horrible !

Les heures , les longues heures s'écoulaient pourtant ; aux rayons de la lune éclatante je voyais, à quelques pas de distance, mon chapeau de paille, mon bâton , mon carnet et mon album ouvert que feuilletaient capricieusement les brises marines. Rien n'était changé auprès de moi; ces objets étaient encore Ik innocents de ma mort, mais insensibles. Leur vue me rappelait de doux souvenirs, des images chéries s'offrirent à moi. Je voyais ma mère et mes sœurs qui, pendant ma lente agonie, étaient assises, sans se douter de rien, devant la porte de notre maison, entourées de voisins, groupe animé et rieur. Je pensais à vous autres , à Virginie , à tout ce que j'aimais, à tout cequi semblait devoir être perdu pour moi.

Vers le matin, je me sentis à bout de force et de courage. L'horreur que j'avais jusque-là éprouvée à l'idée d'une chute , commençait à s'évanouir devant le sentiment de plus en plus pénible de la douleur physique. Mes mains étaient raidies , mes membres engourdis et comme desséchés , je ressentais à la tête d'intolérables douleurs. A demimort de fatigue , j'allais tout de bon lâcher prise et me jeter dans la gueule du précipice, lorsque j'entendis qu'on me criait: — Oh, hél oh, hél courage , courage , on y va , on y va !

Il me parut que le son venait de fort loin et m'était jeté à l'aide d'un porte-voix.

Ranimé par ces cris je retrouvai dans l'espoir du salut la vigueur suffisante pour me maintenir encore pendant quelque temps à mon poste aérien. Enfin , après un quart-d'heure environ d'une attente cruelle, s'il en fut jamais, un groupe d'hommes aux voix rudes, mais bien douces k mon oreille, étaient arrivés près-de moi, discutant les moyens de me tirer du danger. Il est vrai que l'opération était délicate et exigeait de grandes précautions. La moindre maladresse , un faux mouvement pouvaient me dérober aux mains de mes libérateurs et alors.... tout était fini pour moi. Voici comment on s'y prit pour me sauver. Un marin fort comme Hercule , retenu par deux hommes cramponnés eux-mêmes d'une main à des arêtes de rochers, me saisit par les cheveux, tandis qu'on passait des cordes sous mes bras.

De la sorte , je fus enlevé et j'eus ma grâce, absolument comme celui qui la reçoit aux pieds de la guillotine.

On ne m'eût pas plus tôt étendu sur le sol que je m'évanouis.

Mais après un repos de vingt-quatre heures , j'étais parfaitement rétabli. Mon premier soin fut d'offrir vingt francs qui me restaient aux braves gens qui avaient heureusement opéré mon enlè-

vement et qui les refusèrent. J'avais été signalé à l'autorité de L.... par des pêcheurs qui m'avaient aperçu , grâce à la lune, en revenant de la haute mer. Un d'entre eux était parmi mes sauveurs. le fis leur portrait à tous de quoi ils furent enchantés, et M.le maire de l'endroit qui s'était rendu sur le théâtre de l'accident et avait bien voulu par sa présence stimuler leur zèle , daigna me permettre de peindre sa femme, une charmante brune, pleine de distinction et de grâce. Ce portrait qui fit l'admiration de la haute société de L.... m'en a procuré une foule d'autres dans le pays. J'ai gagné énormément d'argent par suite de mon aventure. C'est bien le cas de dire : — à quelque chose malheur est bon , — si malheur il y a.

Jacques ayant terminé sa narration, plaça des couleurs sur sa palette, pour peindre, et Virginie entra dans l'atelier.

Je les laissai ensemble.

On pourrait croire , d'après ce récit, que notre ami devint plus sage. Hélas I il n'en fut rien. Il recommença de plus belle le cours de ses folies ; il se remit bientôt aux expériences sur lui-même. Aussi, quelques mois s'étaient à peine écoulés, depuis cette nuit cruelle , que s'étant fait pendre par les pieds dans une chapelle neuve, qu'il était chargé de décorer, il eut une congestion cérébrale ; ei cette fois il mourut.

Priez Dieu pour le repos de son âme.

AQUILINO.

AQUILINO.

Un beau nez , ce qu'on appelle un royal nez , convenablement charnu et proéminent, fortement accentué, noble et fier, est un superbe ornement sur un visage, un don précieux de la nature , et celui qui le possède a le droit d'en être fier. Mais si un nez s'élance au delà des limites convenables , s'il transgresse d'une manière outrageante pour tous les autres les lois de l'harmonie et de la proportion des formes, s'il peut servir de point de départ au psychologistes pour atteindre à la notion de l'infini, alors il constitue un avantage souvent fort triste. Il n'est sorte de déboires que la classe la plus nombreuse et la plus pauvre des nez ordinaires ne fasse subir à l'homme

doté de cette magnificence extérieure. La société est implacable à rencontre des nez excessifs ; elle, qui a quelquefois de la pitié pour les disgrâces du corps pouvant atteindre tout le monde , est de glace à regard des grandes anomalies nazales, parce qu'elle sait bien que de celles-là , elle ne peut en être affligée. En effet, on s'apitoie même sur la destinée d'un nez camard, parce qu'on peut devenir camard par aventure, mais on rit d'un rire cruel à propos d'un nez monstrueux , fougueusement développé dans un sens quelconque.

Aquilino , le héros de cette histoire , éprouvait plus que personne les tristes effets de cette mauvaise disposition sociale. Il avait été éprouvé de toutes les manières et on peut dire qu'il avait bu le calice jusqu'à la lie. La vérité est que son nez avait des dimensions fabuleuses. Il pouvait hardiment le disputer à celui de cet estimable artiste , dont le profil, connu de toute la terre, s'étale diton sur la grande pyramide d'Egypte. Et pourtant Aquilino était un jeune homme parfait , son nez excepté. Riche, aimable, instruit, brave, bien fait , il ne lui manquait rien ou plutôt ce qui lui manquait c'était de n'avoir pas un nez comme tout le monde.

Sa mère étant grosse de lui voulut absolument aller faire un tour au grand bal , et ne laissa pas

de repos à son mari , homme faible , qu'il ne Ty eût accompagnée ; fatale complaisance ! Les deux époux s'étaient affublés chacun d'un ample domino noir ; mais malgré la cohue , un polichinelle doué d'une perspicacité peu ordinaire, reconnut, à je ne sais quel signe, l'honnête couple , et se mit à intriguer galamment la dame, lui soufflant de temps à autre dans le tuyau de l'oreille, des révélations si étranges que celle-ci en demeurait interdite. Tout à coup après le départ du masque sémillant qui s'était mis en quête d'autres aventures, M" Âquilino signifia k son mari qu'elle avait une enoie, et qu'il fallait de toute nécessité qu'elle pinçât le nez de ce polichinelle qui l'avait si fort intriguée. Le mari complaisant n'eut rien de plus pressé que de se mettre à la recherche de l'inconnu ; mais il eut beau se mêler k tous les groupes, entrer dans toutes les loges, fureter tous les recoins du théâtre , il revint vers sa femme désespéré , le polichinelle avait disparu. Qu'on juge de l'état nerveux de M"' Aquilino. Il faut avoir fait des enfants pour comprendre la situation oîi se trouva cette dame pendant les dernières heures de cette nuit néfaste. Elle eut une migraine affreuse et en se couchant elle dit k son mari : c'est sûr, mon enfant aura le nez de ce polichinelle.

La pauvre mère avait eu Ik une révélation de l'avenir; elle ne s'était pas trompée d'une ligne.

L'enfance d'Aquiiino fut donc amère. Il fit de bonne heure au collège Tapprentissage des dou^ leurs qui devaient un jour l'accueillir dans le monde. Les hommes, tout en proclamant son siévite et en rendant justice à son caractère, ne ftirent pas moins impitoyables à son égard que les enfants. Aquilino était sensible, on peut penser ce qu'il devait souffrir en sentant s'affermir en lui de jour en jour la plus triste des convictions, celle d'être ridicule, quoi qu'il pût faire , quoi qu'il pût tenter de noble ou de grand. Cependant il fit longtemps preuve d'énergie ; il entreprit de subjuguer la société en employant tous les moyens dont un homme fort peut user pour l'éblouir ou laséduire-- Hélas I II ne réussit à rien. S'il se fesait grave et solennel, il comprenait bien vite qu'il ne prétait que mieux le flanc k l'ironie et au sarcasme ; s'il cherchait k briller par les grâces de son esprit, il s'apercevaitque les sourires qu'il excitait n'avaient pas toujours pour cause ses charmants récits , et que souvent , ses mots les plus délicats n'étaient pour les gens qu'un prétexte commode depouvoir sans contrainte éclater de rire k son nez. Ces désappointements réagirent cruellement sur son cœur blessé. Il devint misanthrope, farouche, inabordable, et il alla jusqu'k vouloir prendre son rang dans le monde , k l'exemple de Iwaaicoup d'autres , par la terreur.

Il eut des duels dont il sortit toujoursheureusemeBt; mais sâ dernière affaire le corrigea de cette manie sanglante. Il se battit à Fépée avec un jeune duelliste à propos d'un mot équivoque. Le railleur fut blessé mortellement; ce jeune homme qui; bien que mauvaise tête ne manquait pas d'esprit , n'ayant plus aucune raison de se gêner , durant le combat , n'avait pas cessé de plaisanter Aquilino sur son nez. Quand il se vit par terre et frappé à mort, il tourna les yeux vers son adversaire, et conservant jusqu'au bout l'expression sardonique de son visage :

— Aquilino, lui dit-il d'une voix brisée , vous m'avez tué, c'est bien, mais vous n'en êtes pas moins le plus gros nez que j'aie jamais vu de ma vie , de ma vie que vous

Et il expira sans pouvoir achever sa phrase interrompue par un hocquet effrayant. Aquilino recueillit d'un air sombre cet avertissement de la mort. — • C'en est fait , pensa-t-il , mon malheur est sans remède. Je viens de recevoir mon arrêt de la bouche de cet infortuné. Oui, quoi que je fasse ou que je dise, il faut que je me résigne au ridicule. Rien n'est changé pour moi , seulement j'ai une tache de sang sur mon nom.

Pourtant il avait tort de penser que sa situation dans le monde serait la même après ce combat funeste. 11 ne cessa pas d'être ridicule et il devint

un objet de haine pour tous. On trouva exorbitante la prétention de cet homme qui , portant sur son visage une cause incessante d'hilarité , défendait si impérieusement la bonne humeur qu'il inspirait. — « C'est un peu fort , disait-on , qu'il tue les gens qui se permettent un peu de gaîté à l'occasion de son nez , lui qu'il est impossible de regarder sans rire ! Au moins les autres duellistes n'ont pas sur leur figure un provocateur comme le sien. » Et depuis lors on s'observait en sa présence ; sitôt qu'il paraissait quelque part, on tremblait que sa susceptibilité ombrageuse n'interprétât à mal la causerie la plus innocente. On craignait surtout de n'avoir pas la force de contenir ces élans d'hilarité intérieure qu'excitait partout sa présence , car son œil perçant parcourait sans cesse le cercle dans lequel il se trouvait, et fouillait dans toutes les consciences. Aquilino ne tarda pas à se rendre compte de l'impression qu'il produisait ; il avait voulu passer pour terrible , il avait réussi, et si bien qu.e sa place n'était plus tenable dans le monde. Le cœur dévoré de chagrin , il quitta la ville et alla se cloîtrer dans sa magnifique bastide du Cabot, au au milieu des pins et des rochers. J'ai oublié de dire que ses parents étant morts , il se trouvait à la tête d'une fortune considérable , quand il se décida à vivre dans la retraite.

Là y il fut moins malheureux. Il se livra , sans distraction , à Tétude des sciences , aux charmes de la méditation solitaire. Il trouvait dans ses livres, dans ses longues rêveries, dans le doux spectacle de la campagne,des éléments inépuisables de consolation. Toutefois , il s'aperçut bientôt que les habitants de la contrée , k travers leurs démonstrations de déférence respectueuse , étaient toujours frappés d'étonnement à son aspect. S'il traversait un village , les enfants stupéfaits , ouvrant de grands yeux, cessaient leurs jeux pour le considérer en silence; plus d'une fois , dans les champs , il avait vu du coin de l'œil , tandis qu'il passait par le sentier , un livre à la main , les laboureurs qui le croyaient absorbé dans sa lecture, s'appuyer pour le regarder sur le hoyeau ou sur la bêche , dans quelque pose de stupide contemplation. Bref, son nez, était tout autant remarqué k la campagne qu'à la ville ; seulement, la campagne ne le maudissait ni ne le raillait. Il y avait pour lui bénéfice évident et il se serait contenté , à la rigueur, de cet éiat de choses , car il entrait presque de l'admiration et du ravissement dans l'effet qu'il produisait sur l'homme des champs , si malheureusement il ne fût pas devenu amoureux.

Alors , ce fut une bien autre aflTaire et un ordre nouveau de soucis et de peines pour le pauvre Aquilino. Il voulait plaire ; mais pour réussir dans

un projet de ce genre, un peu de confiance en.soimôme est nécessaire. Or , la conscience de sa disgrâce physique Tavait rendu timide. Cette jeune voisine qu'il aimait , cette fleur de la colline, cette gracieuse enfant , si douce , si naïve, ne pouvait admettre, malgré son peu d'expérience des choses d'ici bas, que les hommes ont tous des nez de Carnaval. L'idée de la relation logique et rationnelle qui doit exister entre les traits d'un visage , ne pouvait lui être étrangère, si isolée que fut dans la colline,la jolie maison de campagne qu'elle habitait. Et comment lui faire illusion sur

grand Dieu I

Aquilino fut saisi d'un accès de coquetterie toute féminine. Il écrivit à Marseille pour qu'on lui expédiât , à tout prix , un coiffeur exercé et habile dans tout ce qui a trait au grand art de la toilette. Il fut servi à souhait. Après quelques jours d'attente, il eut la Fatisfaction de voir arriver un jeune artiste de la plus belle espérance , avec un assortiment complet d'huiles essentielles , d'eaux merveilleuses, de pommades exquises et de pâtes parfumées. Ce coiffeur étaitun des flambeaux de sa profession. 11 n'avait pas négligé du reste de faire de nombreuses incursions dans le domaine des art&libéraux et des sciences élevées. Fleur d'Orange,, c'était son nom, avait quelques notions du cornet à piston et il se vantait de retenir tous les

airs d'un opéra , si long qu'il fût, après une seule audition ; il avait poussé ses études de dessin jusqu'à la bosse académique inclusivement, et quant à ses prétentions en littérature , elles étaient justifiées par sa collaboration bien connue à VAriel , journal des Spectacles et des Salons , dans lequel il avait inséré plusieurs Lizettes qui avaient obtenu un certain succès, grâces k quelques phrases vives et scintillantes et à deux ou trois vieux calambourgs remisk neuf. Ce coiffeur sans pareil, par son aplomb imperturbable et sa confiance dans le succès , fit naître Fespoir dans le cœur palpitant d'Aquilino. Il devint son conseiller intime , et ces deux hommes intelligents discutèrent, pendant des heures entières, les moyens les plus propres à donner le change aux spectateurs sur la saillie insolente du nez d'Aquilino. Plusieurs propositions furent successivement mises à l'ordre du jour, discutées et enfin rejetées. Des flots de lumières jaillissaient de leurs savantes contradictions. Fleur d'Orange à la fin remporta. Son système de l'opposition des masses et des accessoires disposés avec art, prévalut après de longs débats, pleins d'incidents variés, il futdécidé que le nez serait combattu par toutes sortes de repoussoirs environnants. Dès lors, Aquilino adopta les chapeaux à bords énormes, les nœuds de cravattes exubérans , les grands cols de chemises ; il laissa s'épanouir librement ses favoris

dont les progrès furent encore hâtés à Taide d'une pommade miraculeuse ; et la main intelligente de Fleur d'Orange lui composa une tête sans pareille en frisant, touflTant, crêpant, ébouriffant , sans mesure , ses cheveux. Aquilino, qui avait besoin de croire , eut foi en ces expédions et ne se trouva pas trop mal ainsi accommodé. Fleur d'Orange soutenait effrontément qu'il n'y paraissait plus.

Sixsemainesplus tard, Louise devenait la femme d' Aquilino. La pauvre enfant s'était laissée marier de confiance , son tuteur ayant décidé que ce mariage avantageux devait se faire. D'ailleurs, jusquelà rien n'avait pu lui inspirer de folies idées en fait d'amant et d'époux. La plus romanesque des lectures qu'elle avait faite, dans sa solitude, c'était le conte de Riquet à la Houppe, Et puis, tout lui prouvait qu'Aquilino était aussi doux et bon qu'il paraissait amoureux. Si le nez de son mari l'avait d'abord un peu 'effrayée, elle se sentait pleinement rassurée par les qualités de cœur de celu* à qui sa destinée était liée.

Cet hymen fut un vrai triomphe pour Fleur d'Orange , qui ne s'endormit pas , du reste , sur ses lauriers. Il voulut, à sa manière, consolider son œuvre et assurer le bonheur des deux époux.

Dans ce dessein , il donna une large extension à son grand principe , et pour opposer au nez de son maître des masses du même genre , il eut la

singulière idée de courir la contrée et de se mettre k la recherche des personnes les mieux dotées sous le rapport de cette saillie du visage. Il les fit inviter, par M. et M"' Aquilino, avenir dîner à la campagne , et il sut si bien ménager les invitations, qu'il n'y avait pas de jour où son maître n'eût près de lui , à sa table, à la promenade , sur le grand divan du salon , sous les pins , quelques figures presque aussi étonnantes que la sienne. Louise ne voyait plus que des nez extrêmes. Le fidèle serviteur espérait qu'au milieu d'une aussi étrange cour Madame finirait par se faire illusion surl'étrangeté de la physionomie de Monsieur. Un jour , il poussa le zèle jusqu'à vouloir mettre à demeure un faux nez à la cuisinière , à la femme de chambre , au cocher, aux paysans et à luimême. Mais ce projet ayant rencontré des obstacles insurmontables, dans le mauvais vouloir et les préjugés des serviteurs d'Aquîlino , il fut forcé d'y renoncer. Il se contenta d'orner les salons de la bastide des portraits de quelques hommes célèbres dont les nez remarquables ont fait époque. Dans cette collection intéressante figurait en première ligne le roi chevalier , François I" ; elle se terminait par les portraits de nos illustres contemporains : Meyerbeer et Paganini.

La première année de cette union s'écoula, pour

les deux novis , enivrante et rapide comme u&e lune de miel. Ils vivaient dans leur bellecampagne comme dans un paradis terrestre, et il ne tenait qu'à eux de prolonger indéfiniment les félicités ineffables de cette délicieuse vie k deux, car Louise était le modèle des épouses soumises et tendres et Aquilino le plus amoureux des maris ; par malheur ils eurent la pensée de partager leur existence entre le séjour de la campagne et celui de la ville. Ils vinrent donc passer la mauvaise saison k Marseille, au grand regret de Fleur d'Orange que ses pressentiments ne trompaient jamais. Aquilino , jaloux d'étaler son bonheur et de jouir de sa gloire conjugale, fit grande figure ; il donna des bals, des soirées , des dîners , des médianoches ; il eut son jour comme M. le préfet et M. le receveur général. Louise fut la reine des fêtes les plus aristocratiques de cet hiver qui est resté, comme une exception brillante, dans les souvenirs du monde élégant de cette époque. Il va sans dire qu'elle fut entourée d'hommages empressés. Dans ces soirées papillonnaient un grand nombre de jeunes gens plus ou moins aimables. On crut s'apercevoir que Louise distinguait parmi eux un petit conseiller de préfecture , joli blondin aux lunettes d'or, qui , sans se départir de sa dignité administrative , savait pourtant au besoin sacrifier aux grâces. La jalousie, tourment nouveau pour

Aquâtno, le mordit au oœur. Enfin, le pau^ vre mari ayant surpris un jour un billet ambré , adressé k Louise et contenant d'extravagantes protestations d'amour ; il ne douta plus de son malheur et la tête perdue , sans faire part à personne de son projet , pas même au fidèle Fleur d'Orange, il partit, après avoir réalisé en billets de banque la moitié de sa fortune , laissant sa femme maîtresse de l'autre moitié.

H s'embarqua sur un navire de commerce qui fesait voile pour Calcutta.

Arrivé , après une longue et pénible traversée, dans cette immense capitale, il y séjourna peu de temps; puis il pénétra dans l'Inde comme le voyageur Jacquemont du côté du royaume de Lahoreet ne s'arrêta que dansla petite ville deSéringanagïbb. On comprendra aisément pourquoi il fit cette halte; qnand on saura qu'il avaitrencontré dans cette partie du continent asiatique un nez aussi démesuré que le sien. Le porteur de ce nez inhumain n'était autre que le lieutenant du Rajah de la contrée, auquel il avait été recommandé chaleureusement par lord Bentinck. Quand ces deux nez se trouvèrent en présence l'un de l'autre, ils s'admirèrent sans réserve. Malgré la différence des races et des mœurs bientôt une étroite amitié les unit. Tippo-Patam , le premier magistrat de Séringanagibb était un sec* tateur de Boudha; homme onctueux et bon , de

mœurs douces et aimables, il avait beaucoup souffert par la même cause qui avait arraché Aquilino à son pays. Ils se racontèrent l'histoire de leurs maheursrespectifs.Aquilinoadmira comment, malgré Textréme diversité des usages, des religions, des relations sociales,une même disgrâce physique pouvait produire les mêmes chagrins k Marseille et sur les bords du Gange. Tippo-Patam s'empressa de mettre à la disposition d'Aquilino une douzaine de Bayadères choisies parmi les plus charmantes de celles qu'il entretenait dans sa maison , en indien riche qui sait vivre ; mais notre honorable compatriote se contenta d'admirer les dents jaunes et transparentes comme l'ambre de ces belles créatures , de plonger ses mains dans les flots merveilleux de leurs chevelure noire, de les faire danser au son des clochettes et du gong, relevés çà et là par le tam-tam, dans le but purement scientififlque de se faire une idée de la chorégraphie des indiens. S'il consentit à recevoir leurs soins empressés , il ne souffrit pas que leur attention à lui plaire allât plus loin que ne le comportaient les exigences d'un climat brûlant. Il daigna seulement permettre que deux ou trois de ces beautés indoues le chatouillassent des pieds à la tête, le soir, avant de s'étendre sur sa fraîche natte de roseau et de s'enfermer dans ses courtines de gaze ; s'il souffrit que pendant lej our, groupées autour de lui,

dans des poses ravissantes, elles lui fissent duvent avec des éventails, au long manche, ornés de plumes, il ne voulut pas se prêter à d'autres exercices. Le souvenir de sa femme infidèle occupait encore toute sa pensée, et bien que Louise eût trahi ses serments, il le croyait du moins, ce modèle de fidélilé conjugale , se garda bien de profaner le souvenir de son unique amour en se livrant aux ardents baisers de ces filles vertes aux yeux chauds et avides.

Le séjour de Tlnde ne déplaisait pas k Aquilino. Bien des fois avec Tippo-Patam , montés sur des éléphans et accompagnés de malais bien armés, ils entreprirent une de ces chasses au tigre que Méry a si magnifiquement décrites dans ses épopées indiennes : le plus souvent ils se promenaient en palanquin , aux heures où la chaleur du jour était moins accablante. Ils parlaient l'un et l'autre parfaitement l'anglais, etTippo qui était lettré enseignait à son ami les principes de la langue sacrée. Il lui traduisait les plus beaux épisodes du Mahabarata et les scènes émouvantes du Vasantaj'ena. Aquilino se laissait aller quelquefois à l'espoir de faire un jour partie de l'une des classes de l'institut. Le sujet de conversation le plus intarissablepoureux était celui qu'on peut imaginer. Ces deux hommes instruits qui connaissaient si bien runl'histoiredes nations occidentales, l'autrecelles

des diverses races répandues dans tout l'Orient, et qui à eux deux pouvaient embrasser le tableau complet des événements accomplis chez les anciens et les nouveaux peuples du monde , étaient en mesure de dire d'excellentes choses sur les nez: Aquilino pourtant eut un doute. La forme dunez de Tippo-Patam n'avait rien de commun avec celle des nez indiens, japonais, malais, océaniens, tartares qu'il voyait à chaque instant:

— Comment se fait-il , mon cher gouverneur, se permit-il de lui dire , un jour, que votre nez soit noblement recourbé , ainsi que le bec du roi des oiseaux, tandis que chez presque tous les habitants de ces contrées ; de temps immémorial, cette partie du visage affecte un caractère tout différent. Cela ressort avec la dernière évidence de ce que nous montrent les gens d'aujourd'hui et les peintures chinoises et indoues, qui nous ont conservé, après trois mille ans et plus, les images révérées de Fo-Hi et des premiers disciples de Boudha. Votre nez , mon cher ami , est une véritable anomalie , dans un pays comme celui-ci.

— Que vous dirais - je , répondit Tippo , fort embarrassé. C'est là une question que je me suis souvent adressée et que je n'ai jamais pu résoudre. Mon nez est plus napolitain qu'asiatique, j'en conviens. Si ma mère , qui du reste était fille de bramine, n'avait pas donné à mon père la plus

grande preuve d'amour et de fidélité , en se jetant dans son bûcher, je croirais

Il n'avait pas achevé ces paroles qu'on frappa violemment à sa porte ; un officier du Rajah venait de la part de son maître signifier au gouverneur Tordre de se faire incontinent couper le nez. Ce Rajah avait pris l'habitude d'infliger, de temps à autre, aux premiers fonctionnaires de ses états , cette mutilation barbare , du reste fort en usage dans rinde. Non qu'il eût toujours à se plaindre de leur conduite ; le plus souvent au contraire ces magistrats étaient irréprochables, comme, par exemple, le digne Ïippo-Patam. Mais le Rajah, politique profond , agissait de la sorte pour maintenir le prestige de l'autorité. Tippo s'inclina devant l'ordre du prince et demanda seulement la faveur d'une heure de répit, qui lui fut accordée. Il en profita pour envoyer quérir un fameux médecin de Cachemire de la plus haute science qui , heureusement , se trouvait alors à Seringanagibb , et qui, étant boudhieite, n'eût rien de plus pressé que de se rendre chez le gouverneur , son frère en croyance. Aquilino se désolait du malheur qui frappait son ami ; mais celui-ci , avec un sourire céleste sur les lèvres, chercha à le consoler en ces termes :

— Au fait , cher Aquilino , le prince a choisi là le supplice qui pouvait m'étre le plus agréable.

Il me fait subir par force une opération que j 'ai été tenté vingt fois d'essayer de mon propre mouvement. J'aurai un autre nez , voilà tout !

Aquilino crut que le désespoir avait altéré la raison du pauvre condamné.

— Un autre nez , dit-il , tristement.

— Oui , un autre nez ; restez-là et voyez ce qui va se passer.

Le médecin commença par faire prendre à Tippo à demi étendu snr son divan , au milieu de ses femmes et de ses serviteurs éplorés, quelques gorgées d'un breuvage stupéfiant qui devait , pendant quelques heures, en le plongeant dans une profonde ivresse , lui enlever le sentiment du plaisir et de la douleur physiques. Après quoi , un esclave jeune et nu se mit à genoux , la face contre terre. Le médecin prit une de ses pantoufles et se mit à en taper un côté de la partie la plus charnue du corps de ce misérable. Il claquait , claquait sans relâche ; mais seulement assez fort pour faire légèrement rebondir la peau. Quand l'officier du Rajah donna l'ordre de couper le nez du patient, le médecin avait si bien fait, quïl tenait sur une table un morceau de chair détachée de l'esclave , toute palpitante , qu'il façonnait en forme de nez avec une dextérité singulière. Aquilino poussa un cri d'horreur au moment où le bourreau accomplit sa mission hideuse; mais l'Esculape cachemirien

n'eut pas plus tôt entendu les paroles officielles de l'envoyé du Rajah, qui signifiaient : justice est ftiite, qu'il appliqua proprement l'ouvrage qu'il venait d'achever k la place vide de la saillie que produisait l'ancien nez de Tippo. Il mit par-dessus une espèce d'étui en argent , dans le double but d'en mouler agréablement la forme et de le protéger contre les chocs extérieurs. Puis il enveloppa le tout avec des bandes de toile roulées autour de la tête du malade. Cela fait, il ordonna qu'un profond silence fût observé dans la maison , et laissa Tippo plongé dans une sorte de somnolence fiévreuse.

Le pljas grand trouble régnait dans les idées d'Aquilino à l'issue de cette scène ; il ne pouvait croire à la réussite d'une opération dont il n'avait jamais entendu parler et il attendit , avec une impatience incroyable pour toute personne dotée d'un nez ordinaire, le jour annoncé pour la parfaite guérison de Tippo-Patam.

— C'est admirable 1 c'est merveilleux ! inoui 1 ne cessait de crier Aquilino , lorsqu'un matin , quinze jours après son supplice, Tippo-Patam , presque méconnaissable , se présenta devant lui la tête dépouillée de bandes et de compresses et le visage orné d'un nez ordinaire. Ce médecin de Cachemire est le plus grand homme qui ait jamais existé. En Europe on lui élèverait des statues. Mais laissez-moi vous embrasser de bon cœur,

mon ami , et vous féliciter de ce miraculeux changement de

— Il ne tient qu'à vous , mon bon , dit Tippo- Patam , d'être comme moi , si vous voulez courir le risque de l'aventure. Notre médecin ne demanderait pas mieux que d'exercer son talent sur un européen distingué comme vous. C'est un homme qui a refait plus de mille nez dans sa vie , et il est à peu près certain, car nous avons beaucoup parlé de ce qui vous concerne, qu'il réussirait encore beaucoup mieux avec vous qu'avec moi. Il faut faire attention que jusqu'ici il n'a jamais eu à racommoder que des nez mal raccourcis par la main brutale de l'exécuteur, tandis que c'est lui-même qui amputerait votre nez avec toutes les précautions imaginables, et vous devez sentir quel avantage vous auriez grâce à un pareil commencement d'exécution.

— S'il réussit , je lui donne la moitié de ma fortune , s'écria Aquilino, en proie à une vive exaltation.

— Il n'est pas exigeant à ce point, et il désire , avant tout , vous être agréable répondit l'aimable gouverneur. D'ailleurs ce serait pour lui un travail fort simple ; vous lui donnerez une preuve de munificence assez haute , si étant satisfait de l'opération , vous le gratifiez de quelques couffes de riz de première qualité.

Aquilino en proie à la fièvre de l'impatience , s'écria :

— Qu'il vienne , qu'il vienne tout de suite , je meurs si la chose ne se décide pas aujourd'hui même.

— Je vais vous l'amener , dit le bon Tippo, qui monta aussitôt en palanquin.

Le lecteur me permettra de ne pas revenir sur les détails qu'il vient de lire. Qu'il lui suffise de savoir que notre héros fut opéré avec un succès complet. Le cachemirien y avait mis de l'amourpropre. Aquilina ne se reconnut pas lorsqu'il vit , pour la première fois son visage restauré , dans un miroir ; sa première pensée fut celle-ci :

— Ah ! si Fleur d'Orange me voyait !

Puis il voulut rester seul pour jouir de luimême , s'examiner , s'analyser, s'adorer à satiété. Il se trouva beau et il pleura. Ces larmes furent les dernières qu'excitèrent les douloureux souvenirs de son passé , qui lui revenaient en foule à l'esprit. 11 était loin de soupçonner tout ce qu'il y avait de fierté et de grâce dans ses traits . 11 se vit l'œil brillant et doux, la bouche fraîche et admirablement meublée, le front superbe, qualités charmantes qui avaient toujours été obscurcies, annihilées par cette abominable saillie dont le docteur indien venait de le délivrer. Poursuivant l'examen des choses jusqu'aux plus minutieux détails , il s'as-

sura que la suture des chairs se trahissait seulement par une ligne à peine perceptible ; il constata un heureux accord dans la teinte des deux peaux si étrangement soudées Tune a l'autre , et bien qu'à la rigueur, au point de vue scrupuleux de l'art, il y eût peut-être quelque chose à redire — l'homme est-il jamais complètement satisfait de quoi que se soit? — dans les lignes de son nouveau nez , il s'estima excessivement heureux de le posséder.

— Allons, allons, se dit-il, je suis un homme à présent ; à moi le plaisir , l'amour^, les honneurs ! à moi la vie 1 Partons tout de suite pour l'Europe. Je suis fâché de quitter ce pauvre Tippo qui m'aime tant ; mais il le faut.

Peu de temps après, en effet, les deux amis s'embrassèrent en pleurant et Aquilino, qui s'était dirigé vers Bombay, prit passage pour Londres sur un vaisseau de la Compagnie.

Une satisfaction calme et douce ne tarda pas à remplacer l'ivresse qu'avait ressentie Aquilino pendant les premiers jours qui suivirent sa meta-

morphose. Comrae il s'était singulièrement exagéré les mconvénients de sa disgrâce physique, il se considérait comme un homme relevé d'une sorte de déshonneur , et c'est cette fausse appréciation de son passé , qui Tavait empêché d'envisager d'abord avec sang-froid son état présent. Toutefois , accoutumé à éprouver un certain ordre de sentiments pénibles, il fut assez long-temps à pouvoir mettre d'accord son être moral avec les conditions nouvelles de son extérieur. Sa mémoire surtout lui jouait d'assez mauvais tours. Sitôt que sa volonté ne tenait pas en éveil cette faculté bizarre, il éprouvait une douleur vague à l'endroit du cœur, absolument comme si rien n'eût été fait et comme s'il eût été encore sous le poids de son chagrin. Pendant le jour, rien ne lui était plus facile que de ressaisir l'idée de son bonheur ; mais la nuit, c'était autre chose. Pendant ses rêves ilrestait livré sans défense à l'obsession de ses souvenirs et, comme le forçat, rendu à la'liberté , traîne encore sa jambe , délivrée pourtant de la chaîne , comme si l'anneau de fer était toujours rivé à sa cheville , lui , en dormant était encore souvent l'Aquilino du grand nez. Alors il se réveillait en sursaut , sautait à bas de son hamac et plein d'épouvante, un bougeoir k la main , il courait au miroir de sa cabine et ne retournait se coucher qu'après s'être bien assuré que les fantômes de son sommeil l'avaient indignement abusé.

11 lui arrivait aussi , de temps k autre , de trahir par des tics assez drôles , ses impressions rétrospectives. Il louchait , ses yeux cherchant toujours au-dessous d'eux un objet accoutumé , un compagnon absent. D'autres fois, phénomène singulier, il lui semblait éprouver une démangaison à Tancien sommet de son nez. Et lui , distrait, se grattait du bout du doigt ; mais, dans son illusion, il oubliait que ce doigt s'agitait dans le vide à un bon pouce de distance de son visage , ce qui induisait les gens du vaisseau a de continuelles méprises. Ceux qui se trouvaient dans la direction de son regard, interprétaient l'action naturellement et accouraient pour voir ce qu'il voulait , car dans tous les pays du monde un geste pareil signifie : — venez ici. Heureusement hi les passagers , ni l'équipage n'eurent le mot de cette bizarrerie qui , souvent répétée , leur paraissait inexplicable.

La traversée fut longue et pénible ; le navire essuya de gros temps et fit des avaries. Pour la première fois Aquilino envisagea la mort avec terreur. Mourir,quand les plus riantes perspestives se déroulaient devant son imagination ! Mourir, à la veille d'entrer en possession de toutes les jouissances de la terre! Cette pensée lui était affreuse. Non-seulement son courage s'amollit ; maisileûi moins débouté. A l'aller, il s'oubliait pour ne sofli

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ger qu'aux souflFrances des autres ; au retour , il se replia froidement dans la préoccupation unique de son salut. La transformation s'étendait peu ^ peu aux meilleurs sentiments de son âme et en devenant semblable aux autres hommes, il se fesait égoïste comme eux.

En somme , quand il arriva à Londres, après cinq mois passés sur la mer, le vieil homme avait disparu. Déjà il lui semblait tout simple de n'être plus ridicule et il ne pensait plus à son nez d'autrefois.

Sitôt qu'il eut goûté suffisamment de la vie anglaise , il se procura , à l'ambassade de France, un passeport, sous un nom en l'air, et il se mit en route pour Marseille.

Aquilino , rentré dans sa ville natale , y jouit , à visage découvert, duplus complet incognito, sans avoir besoin de prendre aucune précaution. Il se fit présenter dans les principaux cercles en qualité d'étranger , et grâce h quelques lettres de recommandation et de crédit , au grand train qu'il menait et à ses belles manières , il fut accueilli dans les premières maisons. 11 trouvait piquant au plus haut point de n'être reconnu de personne dans ce monde qu'il connaissait si bien , et Ton conçoit quel avantage lui donnait sur tous ceux qu'il fréquentait , cette situation exceptionnelle.

Il disait aux gens des choses qui les faisaient tomber des nues et qui les remplissaient souvent

d'effroi et de confusion. Quel était donc ce gros richard , cet étranger venu on ne savait de quel pays, dont aucun Marseillais ne pouvait prononce le nom baroque et qui connaissait si bien les affaires de tout le monde "f On n'en revenait pas.

MaissiAquilino n'était pas connu sous son véritable nom , il se fit bientôt , sous son nom d'emprunt, une réputation immense dans toute la ville, par ses excentricités et le luxe qu'il déployait au milieu d'une population affairée et au sein de laquelle l'économie a toujours été une vertu. On ne parlait que de lui dans les salons , dans les cercles , dans les tavernes et au théâtre. On vantait ses prodigalités, on se rangeait en haie sur les trottoirs pour le voir passer dans sa voiture.

— En voilà un, disait-on, qui a des piastres grosses comme ça ! — Celui-là ne fume pas dés cigares d'un sou. — Je le crois bien , il allume sa pipe avec des billets de banque. — On dit qu'il a donné à la chanteuse légère du Grand-Théâtre un collier de vingt mille francs. Il va faire bâtir un château k Mazargues , à côté de celui du roi d'Espagne. — Il est fort joli homme 1 — Quand on a des douros comme lui, on est toujours joli.

Sur ces entrefaites, Aquilino perdit unoacle riche qui lui laissa tous ses biens. Mais, comment faire constater son identité, la possession d'état ? Le notaire et les hommes de loi se seraient mo-

qués de lui, s'il avait revendiqué cet héritage. Bien qu'il ne fût guère intéressé , notre héros ne laissa pas de réfléchir à cette occasion , et de se dire qu'il payait un peu cher l'avantage d'avoir un nez ordinaire.

Pour s'étourdir, il se mit a jouer le rôle de séducteur dans le monde; mais, quand il eut fait deux ou trois victimes, il s'arrêta, autant, par ennui , car, à la longue , le métier lui parut fatiguant et maussade, que par suite des remords qu'il éprouvait. Un jour, en lisant une lettre de reproches, dans laquelle une pauvre délaissée exprimait un violent désespoir, il se dit :

— Il faut en convenir, je suis devenu un infâme drôle en perdant mon nez. Je ne reconnais pas plus mon âme , que les autres ne reconnaissent mon. visage. Ahl que je valais mieux autrefois quand , malgré ma tristesse profonde , j'avais encore le sentiment de ma valeur et de ma dignité morale I Que suis-je aujourd'hui? un prodigue, un débauché vulgaire, un être déchu. Je rougis de regarder au dedans de moi-même.

Le malheureux se trouvait dans cette phase de découragement et de regret, lorsque, dans une soirée brillante, tandis qu'il écoutait avec dis-, traction , tout en ayant l'air fort attentif, le récit queluifesaitune jeune dame d'une aventure qui occupait beaucoup , alors , la société marseillaise.

Son oreille fut frappée tout-à-coup d'un nom qui le fit tressaillir de la tête aux pieds.

Un domestique annonça madame Aquilino.

Louise entra bientôt après dans le salon. A peine se fut-elle montrée que plusieurs dames , ayant suivi la maltresse delà maison qui alla au devant de la nouvelle arrivante , vinrent l'entourer avec empressement. Aquilino resta muet de surprise. Après deux années de séparation , et quelles années ! il revoyait sa femme qu'il s'était efforcé d'oublier, qu'il croyait confinée dans sa retraite, dont il n'avait pas même cherché' à connaître le sort depuis son retour; il la revoyait et sous quel aspect I plus belle , plus élégante , plus gracieuse que jamais, toujours l'idole du monde, et lui , dans le même salon , n'était qu'un inconnu pour elle. Quelle étrange situation ! quelles perplexités !

Il paraît que son émotion dut être bien vive en ce moment , car sa voisine faillit casser son éventail sur sa main sans qu'il s'en aperçut. Dans son trouble, il l'avait saisie par le poignet et il serrait tellement, qu'il mit cette dame dans la nécessité de lui faire lâcher prise,par toutes sortes de moyens violents. Enfin , elle le pinça si fort , qu'il retira sa main, en la regardant d'un air efiferé.

Elle trouva si comique cette figure renversée , qu'elle n'eût pas le courage de se fâcher, bien que son bras lui fît bien mal.

— A;ïBQins, lui dit-elle , que vous ne soyez fou à lier, ce çui me semble vraisemblable , si j'en juge par4^in«onv^nance que vous venez de commettre, i) faut que madame Aquilino ait produit sur.yow§Jgîi^^[|t terrible. Je ne vous croyais pas

i^fflammer. Seulement il est fâcheux '"gtiç votre passion éclate comme la bombe qui blesfe'taut le voisinage.

. . .Tandis que la dame se vengeait ainsi de l'étrange p|îocédë;d'Àquilino, il eut le temps de se remettre, et. après.. l'avoir. appaisée, la conversation étant revenue sur le compte de Louise , il apprit des choses dont il fut aussi surpris qu'enchanté. La dame lui dit:

— •.Comment, est-ce possible? vous ne connàisseiz pas les malheursiîe cette femme intéressante-, il .est vrai qu'elle revient d'un assez long

, ;.;)|oyagé en Allemagne et en Italie ; mais son aven-

•^We a^QQçiipé Marseille bien long-temps.

' v|>* — î.Je n'ai jamais entendu parler d'elle et c'est la

.^; ',^êmipr'e fois que je la vois. Est-elle mariée ?

t |i.~..Ni veuve, ni mariée. Elle avait épousé un

r foVigînaï à qui ses parents l'avaient sacrifiée, il y a

v'4;tr,oié'.'«gis. Un beau jour ce délicieux mari aban-

i''î donna sa maison, sans qu'on ait su depuis ce

;.f>qViJ est devenu. Toutes les recherches ont été

V'Jfw^s -et la pauvre femme a pris le deuil, bien

.^^penneM ait encore indiqué sa perte d'une

manière certaine. D'ailleurs elle cherche toujours, et le voyage qu'elle vient de faire n'avait pas d'autre but que de retrouver son mari.

— Mais ne dit-on pas si ce mari avait quelque motif.....

— Aucun, monsieur; sachez que la conduite de madame Aquilino a toujours été irréprochable. D'ailleurs, y pensez-vous, une femme reçue dans notre monde

— Je vous demande pardon pour elle et pour votre monde.

— Assurément c'est une femme charmante, digne de tous les respects ; elle a déjà refusé de beaux partis depuis qu'elle a quitté ses robes noires. M. de N.. le jeune conseiller de préfecture est même au désespoir de ses rigueurs ; il l'aimait avant la disparition du mari, cet étrange animal.

— Vous traitez bien cruellement ce mari; qu'avait il donc de si affreux ?

— Ce qu'il avait? . , ' ;

— Oui. . ;•;

— Vous me le demandez ?

— Je vous le demande.

Il avait, dit la dame, en faisant une petite moue • méchante, il avait un nez long comme mon éven- . j tail; mais la voici qui vient vers moi; vous êtéà ^ cause que je me suis laissée devancer par cettie* chère belle. . .

Louise et la dame s'embrassèrent et se mirent ; causer. Aquilino était comme pétrifié. Se voir si près de Louise, que sa robe effleurait son bras ; entendre sa voix si douce, d'un timbre si caressant et ne pouvoir rien dire, c'était vraiment crueL II la vit sourire d'un air mélancolique et en quittant son amie, celle-ci lui ayant dit :

— Rien de nouveau pour ça?

— Hélas ! rien, répondit Louise, en secouant la tête avec tristesse.

Elle s'éloigna sans même jeter les yeux sur lui. Aquilino n'y tenant plus, alla pleurer à son aise dans le jardin de l'hôtel.

— Malheureux insensé, disait-il, elle était innocente, elle m'aimait ! que faire à présent ? que résoudre? si je me nomme serais-je cru sur parole? Irai-jem'exposer à passer aux yeux de ma femme, de la société tout entière, des tribunaux, pour un aventurier, un menteur, pour l'usurpateur du nom et du titre d'un absent? Hélas!

quelle sotte et affreuse situation est la mienne? quel triste service tu m'as rendu, ô médecin de Cachemire I

n ne fallait rien moins que la leçon qu'il recevait pour lui faire accepter enfin cette vérité si simple. Que n'aurait-il pas donné pour rentrer en possession de son ancien nez !

En quittant l'hôtel, il se trouva dans la cour, en

même temps que Louise, qui était reconduite k sa voiture par un noble vieillard décoré de plusieurs ordres et qui lui baisa la main avec une grâce parfaite. Un autre homme était la debout, qui mit une pelisse sur les épaules de la jeune femme et le fanal de la voiture ayant projeté un rayon de lumière sur le visage de ce serviteur empressé , Aquilino reconnut en lui, avec une indicible émotion, le fidèle Fleur-d'Orange. Qu'on juge de ses regrets et de sa douleur I Exilé yolontaire de son doux foyer domestique, il se voyait séparé par un abîme infranchissable, de ces deux cœurs dévoués, des seules affections qui lui fussent vraiment précieuses sur la terre.

Dans la nuit d'insomnie qui suivit l'incident capital de cette soirée, il arrangea vingt plans dans sa tête troublée et il s'arrêta au pire. Il se décida , puisque sa partie était perdue d'avance comme époux et qu'à tout prix il lui fallait sa Louise, à tenter auprès d'elle l'aventure comme amant.

— Si je sais me faire aimer, pensa-t-il, elle sera bien mieux disposée à me croire sur parole quand je lui conterai mon incroyable histoire. Son amour plaidera puissamment ma cause et il sera charmant de reprendre mes droits de mari, sans lutte, sans scandale, en passant par le chemin fleuri de la séduction. Si quelqu'un a le droit de tenter l'aventure, c'est bien moi, certes, et cette fois^ je ne me nrépare ni regrets ni remords.

Mais la conquête de Louise n'était pas chose aisée. Aquilino ne se dissimulait pas que cette fois sa galante entreprise rencontrerait de graoïds obstacles. Ici point de fol enthousiasme, point de curiosité inquiète à exploiter,

Louise était aussi saine de tète qu'innocente de cœur et bien qwe fort spirituelle, droite de sens et de raison : elle était, il le savait, l'épouse parfaite, qui bien qu'aimante, passionnée même, ne comprend ni n'admet aucun témoignage de. tendresse donné ou reçu, hors de la sphère du devoir.

Il savait tout cela mieux que personne, et pourtant il essaya, le malheureux, de vaincre cette jeune et excellente femme, la sienne ; tant sa fatuité était devenue excessive, tant le sens moral autrefois si élevé chez lui, s'était perverti depuis qu'il n'avait plus son grand nez.

Louise hésita long- temps à lui permettre l'accès de sa maison. La réputation d'homme à bonne fortune que le faux étranger s'était acquise , lui faisait craindre quelque fâcheuse interprétation de sa condescendance. Enfin cédant aux obsessions de ses meilleures amies, elle consentit à le recevoir. Aquilino fut donc officiellement présenté à sa femme et admis aux soirées qu'elle donnait une fois par semaine.

Le premier objet qui le frappa en rentrant dans son salon, où l'attendait un accueil à la fois aima^

ble et cérémonieux , fut son portrait , orné de ce nez sans pareil dont il avait eu la bêtise de ne pas être fier. Il se garda bien, malgré le vif désir qu'il en éprouvait, de considérer d'abord cette peinture avec une attention qui aurait pu paraître blessante à la dame de cé^ns. Mais sitôt qu'il crut pouvoir le faire sans être remarqué, il se contempla avec la plus grande attention.

— Voilà donc comme j'étais, se dit-il I oui, je me reconnais ; le peintre avait saisi admirablement cette impression de tristesse profonde qui, démon âme, se répandait sur mes traits. Eh bien I tel que je me vois là , je n'étais pas si mal 1 II existe des milliers d'êtres beaucoup plus laids que cela, et qui sont très-satisfaits de leur lot. J'avais un nez monstrueux, c'est vrai ; mais....

Quelqu'un l'ayant coudoyé en passant , sa rêverie fut interrompue. Il se retourna et vit Fleurd'Orange qui s'excusait d'un air ironique.

Fleur-d'Orange allait et vBnait sans cesse ; il avait rœil à tout ; c'est lui qui ordonnait et disposait toutes choses. Il était devenu le factotum de la maison. Aquilino comprit que ce digne garçon avait été choqué de l'attention prolongée qu'il avait donnée au portrait et que, du reste, par fidélité , par amitié pour lui et pour Louise, il serait un argus incommode. Il se proposa de s'attirer ses bonnes grâces, si c'était possible , bien sûr d'être

constamment dérangé dans ses projets, aussi longtemps qu'il Taurait contre lui. Mais ce fut en vain qu'il essaya de le séduire. Fleur-d'Orange Favait pénétré ; il fut intraitable et incorruptible.

— Quel bon valet j'ai là , dit Aquilino I quel trésor dans une maison I mais je voudrais bien que le diable l'emportât pour quinze jours seulement.

Car, à force de soins, d'hommages respectueux et discrets, Aquilino était enfin parvenu, après un mois de visites habilement graduées , à se tirer de la foule des admirateurs de sa femme. On le comptait déjà au nombre des amis privilégiés auxquels on confie de petits secrets et que l'on charge de certaines commissions qui exigent , pour être bien remplies, de la délicatesse et du goût. Il était souvent mis à même de prouver son zèle amical , et, grâce à ces rapports fréquents, la plus douce familiarité commençait à s'établir entre Louise et lui. Puis la confiance , devenant plus grande , l'amitié prit un caractère de plus en plus intime. Les conversations à deux, tournaient à l'idéalisme ; on se livrait à des analyses sérieuses , profondes des peines et des joies du cœur; en un mot il y avait progrès. Mais Fleur-d'Orange était là , alerte , rusé, impitoyable. Plus Aquilino gagnait du terrain, plus sa surveillance devenait stricte , sévère , incessante, il était toujours prêt à déranger un

tête à tête, à contrarier une promenade projetée, à arrêter quelque causerie attendrie sur une pente dangereuse. Fleur-d'Orange se sentait animé d'un zèle incroyable qu'excitait la baine, que, par une déviation singulière du fluide sympathique, il ressentait contre Aquilino, dont il cbérissait le souvenir, et qu'il aurait poignardé sous son nouvel aspect, par excès de dévouement.

Cependant Tintimité devenait de plus en plus étroite entre Louise et Aquilino , et bientôt les choses prirent décidément une tournure favorable aux projets de cet odieux séducteur. Il en était venu au point de parler de lui-même et, une fois sur ce sujet , les causeries prenaient un singulier caractère d'exaltation, des deux parts. Louise, dans l'espoir, sans doute, d'étouflfer les murmures de sa conscience , énumérait avec entraînement les excellentes qualités de son époux, et Aquilino se donnant, à bon marché , des airs de chevaleresque désintéressement, renchérissait sur ces apologies passionnées et ne tarissait pas d'éloges sur son propre compte. Il tenait à lui prouver, par le complet oubli de ses intérêts qu'il montrait à regard d'une rivalité rétrospective si dangereuse, qu'en lui elle trouverait tous les mérites de son mari, moins le nez. C'est alors qu'il put apprécier la candeur de cette charmante femme , et qu'il éprouva une satisfaction délicieuse en voyaût

revivre dans les chastes récits , dans les aveux qui lui échappaient quelquefois, toute l'histoire de leurs amours. C'était sûr, il avait trouvé la fibre sensible ; mais avec quelle légèreté presque idéale ne fallait-il pas y toucher ! Il put, du reste, se dire, avec un légitime sentiment d'orgueil , qu'aucun homme n'aurait pu pénétrer aussi avant que lui dans les adorables profondeurs de cette âme angélique. Cet avantage , il le devait moins à son mérite et à ses talents de séducteur, qu'aux ineffeçables souvenirs d'une possession dont il s'était servi avec une habileté cruelle.

Puis il ne fut plus question de FAquilino absent. Louise tombait , pendant ses heures de solitude , dans de langoureuses rêveries. Fleur-d'Orange roulait dans sa tête des projets sinistres ; car il voyait tout, il comprenait tout. Sa maîtresse devenait d'humeur inégale, fantasque, insupportable dans certains moments, suivis de retours de sensibilité et de bonté extrêmes. Elle riait d'un rire fébrile et convulsif, puis elle se mettait tout-à-coup à sanglotter. Un jour Aquilino étant entré dans le salon sans s'être fait annoncer , la trouva à genoux devantson portrait, dans une attitude suppliante ; elle semblait demander pardon à cette image, autrefois chérie , du crime qu'elle commettait déjà dans son cœur. Il sortit sans que le bruit de ses pas, sur le tapis , eût été entendu et il

ne revint qu'après avoir remué un meuble, dans l'antichambre, en lui laissant le temps de se remettre. Dès ce moment, il résolut de frapper le grand coup.

Mais, si près du triomphe , une réflexion un peu tardive le mit en considération. Il se dit qu'être aimé de Louise , sous sa forme actuelle , c'était être réellement trahi , et qu'il ne pouvait être heureux, comme amant, sans être l'homme le plus malheureux du monde, comme mari. Pourtant comme il ne se sentait pas la force de vivre , s'il n'était pas aimé, il se décida, n'importe à quel prix, à sacrifier le passé à l'avenir.

Le jour où il fit nettement sa déclaration d'amour, après un long silence semé de soupirs étouffés , Louise brodait à sa place accoutumée ; Aquilino , presque étendu à ses pieds , admirait la gracieuse agilité de ses mains divines ; mais elle n'avait guère le cœur à l'ouvrage , sa poitrine se soulevait avec effort, sa vue se troublait. Elle sentait instinctivement que plus il se taisait plus l'agitation dont elle était dominée , devenait impérieuse et plus le péril croissait pour elle. Effrayée de cette situation si délicate et si douce, elle comprit la nécessité de rompre ce silence dangereux et elle tourna les yeux vers lui. — Elle le vit à genoux, le regard plein de flammes , tous ses traits animés par l'expression de la plus vive tendresse.

— air- Eperdue, en proie aux irrésistibles entraînements de son cœur , elle lui tendit la main.

— Vous savez donc que je voulais mourir, dit Âquilino, en saisissant cette main charmante qu'il portait à ses lèvres , qu'il pressait sur sa poitrine ; puisque vous avez ouvert votre âme à la pitié ! vous avez donc compris enfin que je vous adore ; •que je suis insensé; que mon espoir, mon bonheur, ma vie sont en vous? ma Louise 45hérie, jamais femme^ n'a été aimée comme vous ; Jamais homme n'aima comme je vous aime.

Il est inutile d'entrer plus avant dans les détails de cette scène qui ressembla h toutes les scènes passées, présentes et futures du même genre. Qu'il suffise de dire que Louise soulagée d'un poids cruel par l'aveu de son amour, se sentit plus libre et plus forte pour résister k l'éloquence attendrie et ardente d' Aquilino , et qu'il n'était pas nécessaire que Fleur-d'Orange intervînt, comme il le fit en effet , pour que la vertu de sa maîtresse fût sauvée ce jour-là.

— Monsieur, dit Fleur-d'Orange à Aquilino , quand celui-ci se trouva dans la cour , je ne suis pas domestique dans cette maison ; je suis l'intendant , l'ami , le représentant de mon maître ^absent.

— Eh bien 1

— Je vous dis cela , parce que ie n'entends pas

— abaque sous aueuû prétexte vous refusiez de me rendre raison de Tinsulte que vous voûtez faire* k H. Aquilino. Il est infâme , Monsieur, de conapromettre, comme vous le faites , par vos audacieuses assiduités, une jeune dame sans parents , sans protecteurs, qui n'est pas libre et qui ne saurait être , ni votre femme , ni votre maîtresse. Mais je suis là, moi I Votre heure , vos armes , s'il vous plait?

Aquilino se sentit ému jusqu'aux larmes à l'aspect d'un aussi noble dévouement. Il fut tenté de sauter au cou de ce véritable ami en reconnaissance de tant de haine. Après avoir réfléchi un moment , il répondit à Fleur-d'Orange :

— Soit, Monsieur, demain je vous enverrai mes témoins.

Mais le lendemain k son réveil , Fleur-d'Orange reçut un billet ainsi conçu :

a Si M. Fleur-d'Orange veut avoir des nouvelles de son maître , qu'il se rende ce matin k neuf heures à Thôtel de — chambre n* 7; il y trouvera quelqu'un qui lui donnera des nouvelles sûres de M. Aquilino qui vit encore et qui se porte à merveille. »

La veille Aquilino n'avait pas perdu son temps , il s'était fait confectionner dans la soirée , par un habile ouvrier , un nez de soie et de cire aussi resseïnblant que possible à celui qu*il avait perdu

et qui , posé sur le nouveau ,- rétablissait d'une façon convenable son ancienne physionomie. Puis iî se coiffa comme il avait coutume de le faireautrefois pour la nuit , s'enveloppa dans sa robe de chambre et attendit à l'heure et au lieu indiqués, son excellent serviteur.

Qu'on s'imagine, s'il est possible, la joie, le ravissement de Fleur-d'Orange en revoyant son maître; mais qu'on se figure aussi ce^'il éprouva, lorsque celui-ci étant son faux nez , se montra sous des traits détestés. L'honnête garçon fut sur le point de tomber à la renverse ; mais Aquilino l'embrassa , le calma , le combla de remercîments et d'éloges , l'appela son cher ami et se prépara k lui raconter son aventure.

— Tenez, Monsieur, dit Fleur-d'Orange , si cela ne vous gêne pas trop, gardez votre nez en me parlant, que je vous voie au moins encore pendant que durera votre récit, tel que je vous ai connu et que votre respectable mère vous a mis au monde. Il me semble que j'ajouterai une foi plus entière à vos paroles, en vous voyant ainsi fait.

Aquilino raconta à Fleur-d'Orange, dans le plus grand détail , toutes les circonstances de sa vie depuis le jour où, trompé par les apparences, et croyant Louise coupable , il s'était mis à courir le monde. Il ne lui cacha rien de ses projets à

l'égard de sa femme , et quand il eut fini ^ il lui demanda son avis sur la conduite quUl devait tenir.

Fleur-d'Orange se gratta la tête , il avoua que le lendemain Louise devait, à sa prière/ fuir le danger qui la menaçait et partir pour rAUemagne ; mais ce voyage devenant inutile, ils décidèrent, les insensés, qu'il n'y avait pas de temps à perdre, que le meilleur moyen était de brusquer les choses et de faire au plus tôt connaître la vérité à M"* Aquilino. Ils montèrent dans un fiacre et se rendirent chez eux.

Louise était au salon; elle prenait son chocolat, rêvant sans doute à son amour et à la détermination qu'elle avait prise pour sauver sa vertu expirante. On frappa légèrement à la porte :

— Entrez , dit-elle.

Aquilino alors se montra avec sa robe de xhambre , sa coiffure de nuit et son faux nez. Il croyait faire merveille.

Mais à cette apparition si inattendue et si soudaine, Louise se dressa raide comme un mannequin , pâle comme une statue de plâtre ; elle resta un moment immobile , les yeux hagards , les bras ouverts , puis elle poussa un cri déchirant et elle tomba de toute sa hauteur sur le parquet.

Elle était morte I

Tel fut le lamentable résultat d'un prodige rhinoplastique.

Je laisse à penser quel fut le désespoir d'Aquilino. — Depuis ce jour funeste il ne reparut plus sur la scène du monde et nul, excepté le fidèle Fleur-d'Orange, n'a su dans quelle retraite profonde il alla cacher son deuil. II se serait épargné son affreux malheur et les remords qui l'ont poursuivi jusqu'au tombeau , s'il eût eu le bon sens vulgaire d'accepter son nez ridicule , si largement compensé du reste par tous les biens que la providence lui avait donnés en partage.

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