‹ Nouvelles marseillaisesChapitre 5 sur 6 · MIEUX VAUT TARD QUE JAMAIS · texte numérisé non relu

MIEUX VAUT TARD QUE JAMAIS

• Et maintenant , Edouard, parlons d'autre

chose. — Puisque nous voilà en tête à tête, je veux enfin éclalrcir un doute qui s'est toujours placé, comme un nuage sombre, entre votre âme et la mienne. — Edouard , ce que j'ai à vous dire est fort grave ; soyez sérieux. — Je vais vous adresser une demande, assez étrange dans la bouche d'une femme, et sachez que j'attache à votre réponse un intérêt inimaginable. J'attends de vous une confidence absolue , et, en retour, je compte vous laisser voir mon cœur à nu. — Prene;'.

donc votre franchise à deux mains , libertin suranné, et osez me dire : Oui ou non. — Me serais-je trompée ? Est-il vrai que vous me trouviez belle ? Est-il vrai , comme j'étais assez follt^

pour le penser, que vous m'aiipiez un peu ? — Que votre vanité ne s'effraie pas des suites d'une brusque déclaration; je ne prendrai pas, soyez sans crainte, la pose d'une femme outragée; je ne laisserai pas tomber sur vous quelque écrasant regard de mépris.— Tenez, j'arrange les plis de ma robe, et mes yeux et ma pensée sont tout entiers à mon éventail, absorbée que je suis dans la contemplation de cette scène champêtre, imitée de Watteau. Je me laisse dire.

— Eh bien ! Julie, puisque vous voulez absolument un aveu , apprenez tout* Par ce que j'ai de plus sacré au monde, je vous jure qu'aucune femme ne m'a jamais paru aussi belle que vous, et que je vous ai aimée comme un insensé. Êtes-vous contente?

Ces mots , prononcés avec une émotion assez vive, furent suivis d'un moment de silence entre les deux personnes qui avaient monté leur conversation à ce ton singulier; chacune d'elles se livra de son côté à ses rêveries. Nous profiterons de l'occasion pour dire que celui qui les eût vues , d'assez loin pour ne pas les entendre, n'eût jamais soupçonné le sens véritable de leur conversation. L'un et l'autre étaient arrivés à un âge qui semblait devoir les mettre à l'abri de pareilles préoccupations. M"' Julie de S.... était une femme d'enviran cinquante-cinq ans , et le monsieur qu'elle appe-

lait Edouard, tout court, avait bien, sans lui faire tort, dix années de plus qu'elle. Pourtant l'on se tromperait si Tonse fesait d'eux l'idée de vieillards tombés à l'état de décrépitude. Loin de là , dans le monde, on s'émerveillait de les voir si peu ravagés par les années , se transformer sans dépérir , toujours en possession de la santé , de la vivacité, de la grâce , quant tout ce qui avait été jeune et aimable avec eux, avait déplorablement déchu. Ces deux natures vigoureuses étaient restées debout au milieu des ruines de plusieurs générations galantes. Autour d'eux, les visages s'étaient flétris, les cheveux étaient tombés comme les feuilles en automne, les dents s'étaient rouillées, les tailles épaissies ou courbées , et, seuls, ils avaient conservé , à quelques détails près, les charmantes apparences de la jeunesse. Non pas que le temps eût perdu tous ses droits à leur égard. Une analyse attentive finissait par suivre les traces de l'âge sur leurs traits ; mais l'empreinte des années y était moins cruelle que chez les autres.

On savait qu'ils avaient long-temps habité le Cap , et les gens enclins ai^merveilleux, comme il s'en trouve partout, même au sein des sociétés les plus prosaïques , attribuaient à quelque sortilège cette vitalité extraordinaire qui fesait le désespoir d'un grand nombre de femmes , dont l'approche delà vieillesse rendait l'humeur plus triste et plus

morose de jour en jour. — « Il y a de la diablerie^ là dessous , disaient-elles charitablement; M"* de S.... est de beaucoup notre aînée à toutes, et pourtant elle a le privilège de paraître toujours jeune; cela n'est pas naturel. — Le secret de cette conservation merveilleuse lui aura été donné , sans doute , par un de ces esclaves noirs qui se livrent à la magie , et qui savent des choses fort utiles qu'ignorent les plus grands savants du vieux monde. C'est au prix de la perte de son âme qu'elle aura acquis le droit de nous humilier de la sorte, elle qui serait notre mère voire notre grandmère, et qui est encore recherchée par les hommes les plus aimables de noire monde. » — Il est certain que M"' Julie de S.... pour nous servir d'une 6xpressiou de coulisses pouvait encore figurer parmi les amoureuses ; elle avait encore la tournure noble et élégante ; ses cheveux étaient encore abondants et soyeux ; seulement ses yeux, autrefois brillants et veloutés tout ensemble, et animés d'une charmante douceur , étaient moins transparents et moins tendres et lançaient des regards plus tranchants. Elle réalisait le portrait de fantaisie qu'on a fait de Marion de Lorme , a son vingtième lustre.

Les enfants , que l'aspect de cette dame effrayaient, bien que ses dehors fussent fort doux et ses manières essentiellement engageantes,

croyaient voir en elle une de ces fées qui leur apparaissent pendant le sommeil, vêtues comme des reineSjdontlabeautéestravissantemaisquiavouent qu'elles ont plus de mille ans. Quant k Edouard , c'était un homme aussi agréable que possible avec ses cheveux d'un beau blanc d'argent ; ses dents d'un émail admirable, ses yeux vifs et pénétrants et l'expression de son sourire où dominait la moquerie voltairienne.

C'était un de ces vieillards d'élite que les jeunes demoiselles , les plus fières-de leur beauté et de* leur talent de pianistes, consentent quelquefois à épouser, uniquement pour leurs manières distinguées , leur esprit agréable, leur toilette toujours soignée et leurs cinquante mille livres de rentes.

— Vous m'aimiez , Edouard , est-il bien vrai ? reprit M"" de S. .. en attachant sur lui un regard douloureux ; vous m'aimiez et vous ne me l'avez jamais dit ! Cruel ami, quels motifs si puissants ont pu vous engager à vous taire pendant un si grand nombre d'années , lorsque, grâce à ma faiblesse et à mes imprudences, vous ne pouviez douter des sentiments que vous m'aviez inspirés. Apprenezmoi donc le fatal secret qui vous a fait garderie silence sur cet amour , qui a fait de ma vie un passage si triste sur la terre, et qui a dépouillé de toute joie les plus belles années de ma jeunesse.

— A vous dire vrai , Julie , je crois que nous aurions mieux fait de remettre cette explication à un autre temps. Sommes-nous assez vieux et assez usés l'un et l'autre pour pouvoir remuer sans danger des cendres mal éteintes peut-être? Êtes-vous bien sûre que ce retour inopiné sur le passé n'éveillera rien de pénible dans votre âme ou dans la mienne ?

— Oh I je sais bien sûre de moi , Edouard, mon âme est bien morte, hélas ! et ce qui vous prouve que la ruine de mes espérances d'amour est complète , c'est ma fierté que j'humilie en ce moment, en vous suppliant de ne me rien cacher de ce qui m'intéresse. Mais je veux connaître toute l'étendue ^e ma disgrâce, précisément pour en finir avec ce passé qui se redresse quelquefois devant ma pensée, en attendant que Dieu me rappelle à lui, ce qui ne tardera pas, je l'espère.

— Nenni , ma chère, nous vivrons encore longtemps l'un et l'autre, malgré les envieux ; vous vivrez , quand ce ne serait que pour faire enrager vos bonnes amies. Quant à l'histoire démon amour, elle est bien simple : Je vous ai trop ardemment aimée , pour oser chercher le bonheur dans vos bras.

— Je ne comprends pas encore, pardonnez-moi, mon ami.

— Vous allez comprendre. — Quand je vous vis

pour la première fois , il y a trente-cinq ans de cela, je sortais d*une maladie d'amour qui m'avait causé d'borfibles tourments. C'était la seconde fois que j'endurais un pareil supplice , et l'expérience m'avait rendu sage. Je comprenais qu'il est absurde de croire qu'on n'aime qu'une fois , du moins, quand on possède une organisation semblable à la mienne. Les mêmes douleurs que j'avais éprouvées à la première atteinte, s'étaient reproduites avec les mêmes symptômes et la même intensité dans ma seconde passion, — plus vives encore. J'en conclus qu'il n'y avait pas de raison pour que cet état de choses ne se perpétuât dans ma vie chaque fois que j'aimerais véritablement, et alors je pris la résolution de fermer désormais ma porte à tout amour sincère. — Je me dis :

quand une femme me paraîtra trop belle , je détournerai les yeux ; celle avec qui j'aurai engagé quelque liaison sans conséquence, je la fuirai sitôt que je sentirai mon cœur effleuré. — Je me suis tenu parole et à ne vous rien cacher , Julie, je m'en suis bien trouvé. J'ai eu lieu de m'applaudir du choix que j'avais fait des voluptés purement terrestres, laissant à d'autres celles qui nous viennent du ciel , parce que je savais trop que l'enfer s'y réserve toujours un petit bout de rôle.S'il existe des natures assez puissantes pour supporter, sans mourir , les secousses qui accompagnent ces

amours-là , moi , je me sentais trop faible et trop sensible pour en affronter les périls. Donc, me sentant beaucoup trop aimant pour aimer , je m'arrachai le cœur et me fis homme à bonne fortune.— Vous savez si le métier m'a réussi.

— Je sais tout le mal que vous avez fait , cruel Lovelace ; mais, parlons de moi, s'il vous plaît.

— Vous , quand je vous vis , votre beauté me fit peur. Forcé de vivre sous votre toît , de vous voir tous les jours, étant devenu le secrétaire du général de S Je mesurai tout de suite l'étendue du

péril que j'allais courir. Une femme, si belle, si jeune, si spirituelle, — un mari si confiant ! c'était le cas ou jamais de recourir à mes principes. — Je menai ma barque avec toute la prudence possible au milieu des écueils dont j'étais entouré, et c'est à peine si je parvins à la sauver du naufrage. Encorecelane se fit-il pas sans avaries, je courus même le risque de me perdre en voulant étudier mes propres sentimentset juger des progrès que j'avais pu faire dans la voie de l'insensibilité. Je fus assez insensé pour essayer un moment mes forces contre l'attrait supérieur de vos charmes. J'eus l'audace d'entrer dans votre sphère d'attraction amoureuse. Je me plus à vous braver et à soutenir le feu de vos regards , tentative imprudente dont j'eus lieu de me repentir. Bien qu'alors vous ne fussiez encore que gracieuse et

bienveillante pour moi , je m'aperçus bientôt avec terreur que vous preniez de l'avance , et que je me laissais insensiblement envahir. Vous aviez passé la frontière et mis sans résistance garnison dans vingt places fortes. — Déjà vos fantômes me poursuivaient la nuit ; déjà j'étais en proie à cette rêverie dévorante , précurseur bien connu des orages de l'âme, lorsque je me sauvai par un vaillant effort. Une diversion puissante était nécessaire , et c'est alors que je courtisai votre femme de chambre Juliette.

— Je me rappelle cette sotte aventure.

— Cette petite intrigue me fit du bien. D'abord elle vous inspira pour moi un profond mépris qui nous éloigna l'un de l'autre pendant plusieurs mois , et puis elle eut cela d'avantageux qu'elle m'indiqua un remède fort simple contre les atteintes de votre beauté homicide. C'est ainsi, que dans notre voyage en Bretagne , lorsque je dus vous accompagner au château de votre mère , après avoir passé plusieurs jours en chaise de poste , seul à seul avec vous , pour m'empêcher de tomber amoureux tout de bon, je me prescrivis votre sœur de lait qui, en effet, me sauva d'une crise imminente. — Mais le ciel me réservait d'autres épreuves et déplus grands dangers.— Vous m'aimâtes , Julie , et dès lors commença le plus singulier des romans, la plus étonnante his-

toire de cœur qui se soit jamais déroulée entre deux êtres véritablement créés l'un pour Tautre. — Oui , je vous ai aimée , aimée pour votre âme si belle, pour vos formes si gracieuses; nous avons toujours vécu à côté l'un de l'autre , la main dans la main , et pourtant je ne vous ui jamais dit : Julie, je vous aime , et notre jeunesse s'est écoulée année par année, jour par jour, sans que les flammes de nos regards se soient confondues une seule fois , sans que nos lèvres se soient jamais touchées. Ah ! il m'a fallu déployer une bien grande énergie, pour accomplir jusqu'au bout cette œuvre de constance surhumaine. Jugez par vous-même de ce que j'ai dû dévorer de larmes et comprimer de violents désirs ! Mais je n'ai pas voulu poser sur mon front ou sur le vôtre la couronne du martyre. — Tenez, Julie, mon sang bouillonne au récit de cette période de notre existence, et je sens que mes cheveux blancs ne sont pas une garantie suffisante contre u n pareil souvenir.

— En eflet , vous paraissez fort agité. Arrêtezvous un instant , mon ami , faites quelques tours dans la chambre; je vais sonner pour qu'on ouvre une fenêtre. Voici , du reste , mon éventail ; vous pouvez vous donner du vent à souhait.

— Il est inutile d'appeler ; j'ouvrirai moi-même.

— A propos , vous dînez avec moi aujourd'huii.

— Comme vous voudrez.

— Et bien , je vais dire qu'on nous serve ici ;. attendez-moi deux minutes ; je reviens.

Tout en allant et venant par la chambre , son mouchoir d'une main et l'éventail de l'autre , essuyant , et rafraîchissant son front, son cou, ses^ cheveux , Edouard , se disait :

— C'est singulier, comme elle a pris doucement la chose. Et moi qui craignais de rouvrir une plaie, de provoquer une scène d'attendrissement , de larmes I Tarare, c'est une femme forte; il paraît que bien décidément chez elle , la curiosité a remplacé l'amour , et que le calme a succédé à l'orage. Au fait j'aime mieux ça.

Un moment après , ils étaient de nouveau dans leur fauteuil , et il n'y avait rien de changé autour d'eux , si ce n'est qu'une petite table à deux couverts avait été dressée au milieu de la chambre, par un nègre en petite livrée.

— C'est bien, Ferréol, dit Mme S. . . au domestique, je sonnerai quand il faudra servir.

Edouard reprit alors le fil de sa confidence :

— Ce fut surtout pendant notre traversée, ma chère amie, que les occasions devenant! plus fréquentes et plus fevorables, il me fallut déployer le plus d'énergie contre mes entraînements et les vôtres. Vous vous rappelez ces nuits enivrantes, lorsque j'étais couché à vos pieds et que

nous contemplions la mer vivement éclairée par la lune ou par les mille feux des étoiles si brillantes sous le tropique.— Un soir votre lassitude était extrême ; dans votre malaise vous appeliez avec des soupirs et des pleurs, un souffle de la brise enchaînée au loin ; ma poitrine était embrasée et je ne sais quel poison nous respirions avec Tair immobile de cette terrible nuit. — Souvenir à la fois doux et terrible! Nous étions à l'écart, plongés dans l'ombre d'une voile , seuls, haletants , émus, accessibles aux plus dangereux vertiges - - je ne sais comment la chose se fit, mais ma main se

•trouva doucement engagée dans la vôtre

Alors je compris que tout était perdu si ces d^ux mains enlacées en venaient au langage des étreintes voluptueuses. Je fis un suprême appel à mon courage et comme nous ne disions rien depuis plusieurs minutes et que ma pose horizontale me permettait de vous donner le change, je fis semblant d'être plongé dans un profond sommeil; en effet je laissai ma main reposer inerte et sans ressort entre vos doigts, si bien que persuadée que je dormais, vous l'abandonnâtes avec •dépit et quittant la place , vous regagnâtes à pas précipités votre cabine. — Vous en souvient-il?

— Pas le moins du monde, je vous l'avoue; cette circonstance s'est complètement effacée de mon esprit, et, cela n'est pas surprenant, je n'ai

pas pour la retrouver dans ma mémoire les mêmes motifs que vous, qui en vous la rappelant, trouvez Toccasion de constater en même temps ma faiblesse et le triomphe de votre haute raison.

— Julie, les années que j'ai passées près de vous, se présentent à moi dans un ordre tel, qu'il m'est facile d'en embrasser à la fois l'ensemble et le détail, comme dans un tableau bien composé; seulement n'attribuez pas à ma vanité ce qui n'est que la force du souvenir.

— Mais àSt-Domingue I

— Ah 1 vous le comprenez maintenant, k St- Domingue, ma résistance devint inutile, bien que je vous eusse disputé le sol pied à pied, avec un courage sans exemple, il me fut impossible de ne pas reconnaître que je vous aimais éperdûment et pour toujours ; mais je ne m'avouai pas vaincu pour cela ; je me dis : « je l'aime, mais elle l'ignore c'est là mon ancre de salut.— Si je souffre, si je pleure, si je suis jaloux à mourir, à présent que nos cœurs sont encore isolés, qu'ai^riverait-il s'ils venaient à se comprendre et à s'unir ? Grand Dieu, je frémis d'y songer.» Il me fallut donc vaincre mes propres désirs qui allaient jusqu'à la rage sous ce climat embrasé.— Tous les jours vous développiez de nouvelles grâces et les tentations se multipliaient.— Souvent quand je vous voyais entourée de vos esclaves noires incessamment occupées â

VOUS servir et à vous distraire, j'étais tenté de me jeter aussi à vos pieds et de mêler l'expression de mon ardent amour au verbiage caressant de ces pauvres créatures ; mais je m'éloignais au plus vite poursuivi par votre image et m'efforçant de chasser cette obsession cruelle. — Puis une lutte s'établissait entre mes propres sentiments. — Je me disais que j'étais insensé de trembler; qu'il était absurde et impie ayant sous la main la coupe pleine de la céleste ivresse, de l'éloigner volontairement de mes lèvres ; que je me préparais peutêtre d'éternels regrets en évitant de si belles occasions d'être heureux, a coup sûr, dans la crainte de me préparer des tourments imaginaires; mais bientôt mes principes reprenaient le dessus et je m'applaudissais d'être si fort contre de si puissantes séductions.— Au demeurant, mon existence était douce, car je savourais dans tout son charme la jouissance de l'amour purement mystique, le seul qui ne laisse sur son passage aucune trace douloureuse et qui soit à l'abri des amers désanchantements.— Dans nos longues promenades solitaires au bord de la mer, sous les citronniers, j'avais soin du reste que ma bouche démentît constamment l'état de mon àme ; mes propos légers, mes contes , mes railleries sur toutes choses , ne pouvaient que déconcerter votre passion et vous montrer Tinutilité de chercher a élever

jusqu'à vous un être inconstant et frivole, tout-àfait indigne d'un cœur comme le vôtre.— Puis les années s'écoulèrent, puis vous fûtes veuve, notre sang se refroidit et il serait superflu devons rappeler par quelle pente insensible nous en sommes venus au point où nous sommes, ma chère amie , après trente-cinq ans de fréquentation. — Voulez- vous que nous dinions ?

— Je le veux bien.

Mme de S fit servir le diner qui fut triste;

on mangea raisonnablement mais on parla fort peu . Au dessert, la maîtresse du logis fit fermer la porte de la chambre et tout en jouant avec un joli couteau à manche d'argent, elle dit à son vieil ami, accentuant ces paroles d'une façon particulière et avec des regards dont il fut frappé :

— Voilà votre confession ! vous m'avez aimée et vous ne m'en avez jamais rien dit.Et cela par l'efiFet du plus monstrueux égoïsme, pour ne pas souffrir, dites-vous, pour n'avoir à remplir aucun devoir sur la terre. Avouez que votre conduite est infâme et que vous avez agi envers moi comme un misérable et un lâche.

— Julie! est-ce possible? que dites-vous?

— Je dis qu'aussi long-temps que j'ai pu vous croire insensible et que j'ai pu penser qu'un autre femme régnait sans partage dans votre cœur, je vous ai pardonné mes vives souffrances. Je me

résignais, je languissais sans me plaindre. Mais quoi! vous m'aviez comprise, vous m'aimiez, vous saviez ma folle passion pour vous et vous m'avez laissée dépérir, privée de toute joie , de tout bonheur I Pendant trente-cinq ans vous avez joué cette ignoble comédie I vous avez eu Tincroyable constance de voir mes peines cruelles, mes pénibles angoisses, sans vous dire qu'elles méritaient un peu de retour. nature vile, homme sans courage, être sans pitié, amant sans dignité, vous méritez pour ce crime, une punition exemplaire et le jour decette punition est arrivé.Gràce àDieu, justice est faite en ce moment et je suis yengée.

— Vengée, dites-vous !

— Oui, vengée, reprit-elle avec un affreux sourire ; vengée, Edouard, et complètement, je vous assure, car il n'y a plus Ae remède et à cette heure vous et moi, nous sommes empoisonnés I

— Quelle folie I Ne parlez donc pas ainsi , madame; mais en vérité, il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout ceci ; vos regards sont atroces , Julie , serait-il possible ?

— Ah ! vous commencez à trembler enfin ; vous comprenez toute l'infamie de votre conduite. Mais à quoi vous a servi votre odieuse philosophie ? vous voyez bien que vous deviez tomber dans mes filets.

— Ah ! vous êtes une furie , une Brinvilliers ; je le reconnais trop tard et vous m'ouvrez le^ yeux, juste ciel, sur la mort du général de S...

— Songeons au présent, Edouard, il nous reste encore une heure à vivre. — Oh ! il est inutile de sortir et d'appeler. Voyez-vous c'est un poison que* m'avait donné ma négresse Marie , le jour où je la délivrai du poteau et du fouet du commandeur. Vous savez ce que c'est , ainsi rasseyez-vous et faites au moins bonne contenance dans ce moment solennel. Les noirs prennent dans leur ongle un atome de cette substance, ils touchent les bords du verre de celui qu'ils veulent tuer en lui versant à boire et tout est dit pour lui. — Or, j'en ai mis dansle potage, dans la crème, dans cette charlotte que vous avez paru manger avec plaisir ; vous vous en êtes gorgé ainsi que moi. — Nous allons mourir, vous dis-je. — Soyez calme, et si vous avez quelque disposition à faire, mettez-vous à mon secrétaire et écrivez vite ; il vous sera impossible d'achever si vous ne vous hâtez pas. Ce poison est un narcotique; nos extrémités vont bientôt se refroidir.

— Mais cette scène est odieuse , exécrable, folle que vous êtes; ne le compre,nez-vous pas? vous venez de commettre le plus grand des crimes.

Après avoir en vain cherché à me séduire avec vos charmes, vous m'attaquez avec vos poisons.

— Ingrat , au lieu de me dire quelques douces paroles de consolation.

— Que les démons se chargent plutôt de cette besogne! — Mais, Julie, ma bonne, ma vieille amie, dites que vous voulez rire et que ce poison

— Hâtez-vous, hàtez-vous d'écrire malheureux. Déjà je sens....

Il se mit au secrétaire et écrivit son testament ; puis il revint s'asseoir près de M"' de S.... et lui dit d'un ton piteux :

— Ce qui me désole, c'est que nous faisons une mort des plus ridicules , à notre âge 1 Pourquoi vousai-je dit....?

— Et ne sommes-nous pas encore fort bien l'un et l'autre ? Avez-vous fini ?

— Hélas I oui.

— En faveur de qui avez-vous testé ?

— Partie pour mon neveu , partie pour ma servante.

— Je m'en doutais et vous mourez comme vous avez vécu. — A présent , ajouta-t-elle en partant d'un grand éclat de rire , prenez votre canne et votre chapeau et allez faire un tour de promenade sur les allées. Cela vous remettra ; — la furie , la Brinvilliers , l'empoisonneuse a voulu vous donner une petite leçon.

r— Vertu Dieu 1 je savais bien que vous vouliez rire.

— Voilà pourquoi vous avez fait votre testament et pourquoi encore à présent , vous ressem- Mez à un déterré.

— Une très-légère émotion je vous aèsure.

— A propos , dites-moi, où doncavez-vous pris •que j'aie été amoureuse de vous ?

— Où je l'ai pris , Julie ! mais il me semble....

— Il vous semble fort mal.— Sachez, monsieur que je n'ai jamais eu pour vous que les paisibles sentiments de l'amitié la plus désintéressée, et que je ne me suis toujours montrée familière et bienveillante pour vous , que parce que je vous ai toujours trouvé respectueux et parfaitement convenable. — Jamais , entendez bien cela , jamais vous n'avez porté le moindre trouble dans mes idées ni dans mes sens. — J'ai voulu m'assurer du fond de votre pensée k cet égard ; aussi bien preniez-vous avec moi un certain petit air de compassion tendre, et de vanité satisfaite qui me choquait au plus haut point. — J'ai pris , depuis quelque temps , un air de victime résignée pour entrer dans vos idées et vous amener a la conlSdence que vous venez de me faire,et j'en ai appris plus long encore que je ne l'espérais.— En vérité, mon cher, votre fatuité est des plus comiques et il est difficile de pousser plus loin l'impertinence , la folie et le contentement de soi.

— Vous avez beau dire , vous m'avez adoré.

— Moil..,

— Oui, vous, vous-même; j'ai la conviction que vous avez eu de coupables desseins sur ma personne. D'ailleurs , Julie , en supposant que je mesoistrompé, n'est-ce pas cruel de m'enlever une illusion qui m'est si douce?

— Et ma réputation I

— Bah I vous avez plus de cinquante ans.

D'ailleurs tout peut s'arranger, mauvaise , etsi.... nous revenions sur le passé

— Miséricorde ! mais vous le savez bien je ne vous ai jamais aimé.

— A d'autres I

— Jamais , jamais , Monsieur.

— Vous prenez vos grands airs, je m'en vais.

Mais retenez bi^ ceci : — Je reviendrai..... et alors....

— Vous ne me faites pas peur. — Rien d'innocent comme vos séductions.

— Vous me bravez ! et bien nous verrons: — En attendant que je baise cette main qui m'a donné de si bons soufflets.

— Adieu , vieux fat !

— Au revoir, ma beauté I

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