LE CRUCIFIX
Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu , Symbole deux fois saint ^ don d'une main mourante , Image de mon Dieu !
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds , que j'adore, Depuis l'heure sacrée où du sein d'un martyr, Dans mes tremblantes mains tu passas , tiède encore De son dernier soupir !
Les saints flambeaux jetoient une dernière flamme, Le prêtre murmuroit ces doux chants de la mort. Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme A l'enfant qui s'endort.
î4a MÉDITATIONS
De son pieux «spoir son front gardoit la trace , Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté La douleur ftigitive avoit empreint sa grâce, Ia mort sa majesté.
Le vent <|ui caresaoit sa tête échevelée Me montroit tour à tour ou me voiloit ses traits , Comme l'on voit flotter sur un blanc mausolée L'ombre des noirs cyprès.
Un de ses bras pendoit de la funèbre couche, L'autre, languissamment replié sur son cœur, Sembloit chercher encor et presser sur sa bouche L'image du Sauveur.
Ses lèvres s'entr'ouvroient pour l'embrasser encore , Mais son âme avoit frii dans ce divin baiser,
- . POÉTIQUES. i43
Comme un léger parfum que la flamme dévoire • Avant de l'embraser.
Maintenant tout dormoit sur sa bouche giateée, Le souffle se taisoit dans son sein endormi , Et sur l'œil sans regard la paupière afl^is^é
Retomboit à demi. • ^ '
Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète , Je n'osois m'approcher de ce reste adoré , Comme si du trépas la majesté muette X.'eût déjà consacré.
Je n'osois!... mais le |>rêtre entendît mon silence, Et de ses doigts glacés prenant le crucifix:
« Voilà le souvenir, et voilà l'espérance:
« Emportez-les , mon fils! »
Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage î Sept fois depuis ce jour l'arbre que j'ai planté Sur sa tombe sans nom a changé son feuillage : Tu ne m'as pas quitté.
i44 MÉDITATIONS
Placé pies de ce cœur, hélas ! oii tout s'efïkce , Tu l'as contre le temps défendu de l'oubli, Et mes yeux, goutte à goutte, ont imprimé leur trace Sur l'ivoire amolli.
O dernier confident de l'âme qui s'envole, Viens , reste sur mon cœur , parle encore^ et dis-moi Ce qu'elle te disoit quand sa foible parole N'arrivoit plus qu'à toi.
A cette heure douteuse, oii l'âme recueillie, Se<^achant sous le voile épaissi sur nos .yeux, Ûors de nos sens glacés pas à pas se replie, Sourde âàx derniers adieux;
Alors qu'entre la vie et la mort incertaine, Comme un fruit par son poids détaché du rameau , Notre âme est suspendue et trem&le à chaque haleine Sur la nuit du tombeau ;
Quand des chants^ des sanglots, la confuse harmonie N'éveille. déjà plus notre esprit endormi,
Aifx lèvres du mourant collé dans l'agonie^ * Comme un dernier ami ;
Pour éclaircir l'horreur de cet étroit passage , Pour relever vers Dieu son regard abattu , Divin consolateur, dont nous baisons l'image, Réponds! Que lui dis-tu?
Tu sais , tu sais mourir ! et tes larmes divines, Dans cette nuit terrible où tu prias en vain, De l'olivier sacré baignèreiA les racines Du s^ir jusqu'au matin!
De la croix, où ton œil sonda ce grand mystère. Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil; Tu laissas comme nous tes amis sur la terre , Et ton corps au cercueil !
Au nom de cette mort , que ma foiblesse obtienne
De rendre sur ton sein ce douloureux soupir :
Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne,
O toi qui sais mourir!
i46 MÉDITATIONS POÉTIQUES.
Je chercherai la place ou sa bouche expirante Exhala sur tes pieds l'irrévocable adieu, Et son âme viendra guider mon âme errante Au sein du même Dieu !
ih! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche, Triste et calme à la fois, comme un ange éploré. Une figure en deuil recueillir sur ma bouche L'héritage sacré l
Soutiens ses der&îer&pas, cbaisiBe sa dernière heure. Et, gage consacré d'espérance et d'amour.
De celui qui s'éloigne à celui qui demeure Passe ainsi tour à tour !
Jusqu'au jour où, des morts perçant la voûte sombre. Une voix dans le ciel les appelant sept fois, EnseiAble éveillera ceux qui 'dormoient à l'ombre De l'étemelle «roix!
MÉDITATION YINGT-DWXIÈME.